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Amorçage et écriture prédictive en français langue seconde

Tyne, Henry,Valdés Melguizo, Irene,Van Vlaender, Nathalie

Abstract

Cet article présente les résultats d’une étude portant sur des productions écrites en français langue seconde. Les apprenants découvrent des images sous forme d’amorçage avant de raconter une histoire à l’aide d’un clavier prédictif. Les résultats montrent que l’amorçage influe sur les choix des scripteurs, et ce en dépit de la palette de formes proposées par l’outil prédictif. Il y a toutefois des différences selon que les apprenants ont vécu ou non en France. Enfin, nous discutons de l’utilisation d’un clavier prédictif pour l’apprentissage de la langue.

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Amorçage et écriture prédictive en français langue seconde Henry TYNE Université de Perpignan Via Domitia, France Irene VALDES MELGUIZO Université de Grenade, Espagne Nathalie VAN VLAENDER Université Normale du Henan, Chine Résumé: Cet article présente les résultats d’une étude portant sur des productions écrites en français langue seconde. Les apprenants découvrent des images sous forme d’amorçage avant de raconter une histoire à l’aide d’un clavier prédictif. Les résultats montrent que l’amorçage influe sur les choix des scripteurs, et ce en dépit de la palette de formes proposées par l’outil prédictif. Il y a toutefois des différences selon que les apprenants ont vécu ou non en France. Enfin, nous discutons de l’utilisation d’un clavier prédictif pour l’apprentissage de la langue. Keywords: amorçage, productions écrites, français L2, apprenants chinois, corpus, prosodie sémantique. Abstract: This article presents the results of a study focusing on written productions in French as a second language. The learners are primed through exposure to images before going on to write a story using a predictive keyboard. The results show that priming influences the writers’ choices despite the range of forms made available by the predictive keyboard. However, there are differences according to whether learners have lived in France or not. Finally, we discuss the use of a predictive keyboard for language learning. Keywords: priming, L2 writing, French L2, Chinese learners, corpus, semantic prosody. 1. Introduction Une voiture file sur l’autoroute. Les enfants assis à l’arrière, contents d’avoir pris le lecteur DVD, discutent du prochain film, ils optent pour Shrek. Le conducteur voit un panneau indiquant la sortie ChâteauvillainOgres 1 , il sourit. Puis se rend compte de son erreur : le panneau indiquait « O-r-g-e-s » et non « O-g-r-e-s ». Le lien entre Shrek, le château et les ogres est évident, c’est ce qui explique sans doute l’acceptation du réarrangement des lettres du toponyme Orges : des informations circulent (les enfants parlent d’un film) puis arrive une information nouvelle (lecture d’un panneau) et celle-ci se trouve altérée. C’est cette idée, très simple à la base, d’influence sous forme d’amorçage, qui sert de point de départ pour l’étude que nous présentons ici. Dans cet article, nous nous intéressons aux récits de personnes qui ont été confrontées à des images : images de violence et de délinquance pour une moitié des participants, et images de bonheur et de vivre-ensemble pour l’autre moitié. Après visionnage des images, chacun écrit une histoire à l’aide d’un clavier prédictif nourri de deux sources différentes à la fois : un corpus de textes parlant de violence et de délinquance et un corpus de textes parlant de bonheur et de vivre-ensemble. Nous nous intéressons tout particulièrement à la confrontation entre les informations reçues préalablement à la tâche d’écriture (visionnage d’images choc) et celles qui sont proposées lors de la tâche d’écriture à l’aide du clavier prédictif. 2. Amorçage et compréhension Ce que l’on appelle communément la « compréhension » est un phénomène complexe qui résulte d’une interaction entre les informations que l’on reçoit (que l’on découvre à la lecture d’un document ou en regardant une image, par exemple) et les informations existantes, c’està-dire ce qu’on connaît déjà, mais aussi ce qu’on a l’habitude de voir ou entendre (Harley 2001). Au niveau de l’effort de compréhension, on peut dire que plus les informations nouvelles correspondent aux informations anciennes ou existantes (voire attendues) plus l’effort sera réduit. Potentiellement, il y a autant de compréhensions que de personnes et de situations, car chacun a une expérience particulière du monde, chacun a des connaissances antérieures qui lui sont propres. Mais il existe aussi, bien sûr, des compréhensions partagées car on constate qu’au niveau des expériences des uns et des autres, il y a bon nombre d’éléments communs, similaires, récurrents, compatibles, surtout pour des personnes culturellement ou socialement proches ou en tout cas expérimentées (Cuq & Gruca 2005 : 159). Les expériences portant sur la subjectivité dans la compréhension tentent de rendre compte de ce lien entre les informations nouvelles et les informations existantes en cherchant à manipuler l’interaction entre les deux (souvent en rapport avec la question de la mémoire). Ainsi il est possible de préparer l’arrière-plan de la compréhension (les gens sont conditionnés et comprennent en fonction de ce 1 Une aire d’autoroute sur l’a5 (Langres-Paris). conditionnement) tout comme il est possible d’intervenir après-coup, en ciblant les inférences générées au moment de la tâche (par ex. Restituer un événement par écrit). C’est ainsi dans une célèbre étude (Sulin & Dooling 1974) que des chercheurs ont réussi à faire émerger des compréhensions différentes d’un même texte, la biographie d’un dictateur : pour un groupe de lecteurs, l’homme (anonyme) s’appelait Gerald Martin tandis que pour l’autre, il s’appelait Adolf Hitler. Pour les personnes ayant eu la seconde version, les inférences ont été particulièrement orientées par la stimulation de connaissances dépassant celles fournies par le texte. Dans le présent travail, nous étudions l’expression de la subjectivité d’après la « compréhension » d’un document comportant des images et un slogan. Ce sont les effets de visionnage d’un tout qui nous intéressent, les images ayant l’avantage de permettre un accès rapide et immédiat sans qu’il y ait de risque d’incompréhension due à la non-maîtrise de la langue. De plus, sur le plan émotif, les recherches montrent que les images peuvent stimuler des réactions affectives, même si, comme le prétendent Horvat et al. (2015), les stimuli multimédia (images animées et sons) sont encore plus forts. Certes, chaque individu, du fait de son vécu particulier, de son accès particulier aux actes ou aux scènes représentés, pourra réagir de manière personnelle (effets de la mémoire épisodique), créant ainsi une variation intra-groupe. Dans cette étude, nous avons cherché à générer des inférences fortes et surtout sensiblement différentes selon la nature des stimuli utilisés (images de violence et de délinquance vs. images de bonheur et de vivre-ensemble) quelles que soient l’histoire personnelle ou les opinions de chaque individu où moment d’écrire. Nous ne nous sommes pas penchés spécialement sur les compétences rédactionnelles des personnes ayant participé à l’étude, ni à la maîtrise du récit comme exercice en L2. Ces aspects, dont il a déjà été question dans Tyne et Van Vlaender (2018), pourraient faire l’objet d’une autre étude. 3. Écriture prédictive L’écriture prédictive est présente dans bien des utilisations quotidiennes de technologies comme le téléphone portable. Notre étude se propose d’intégrer le recours à l’écriture prédictive pour mieux observer les effets du type d’amorçage. C’est ainsi que deux groupes d’apprenants ont découvert un thème via un stimulus (série d’images et un slogan – voir plus loin) puis ont réalisé une tâche d’écriture (compléter une histoire présentée sous forme de bande dessinée) via un logiciel d’écriture prédictive. Le clavier prédictif était nourri d’un corpus de textes correspondant pour moitié à la banlieue comme lieu de violence et de délinquance, et pour l’autre moitié à la banlieue comme lieu de bonheur et de vivre-ensemble. Lorsqu’on utilise un clavier prédictif, des mots sont proposés selon un algorithme qui prend en compte ce qui est déjà saisi (ou en cours de saisie) et les cooccurrences régulières relevées dans une base (évolutive ou non) de données servant de référence. Nous retenons ici la simple idée qu’un clavier prédictif exploite le fait que les « choix » de langue ne sont jamais totalement libres, comme l’a montré Sinclair (1991) avec son « principe d’idiome ». Certes, il convient pour bien maîtriser une langue de faire les bons choix disons « formels », d’un point de vue grammatical, mais il y a aussi beaucoup d’autres choix que l’on pourrait qualifier de tendances ou de préférences (Taylor 2012). Justement, le clavier prédictif est censé repérer les préférences et les tendances associatives de la langue afin de proposer des choix aux scripteurs. C’est ainsi que nous nous sommes orientés vers l’outil prédictif Voicebox du site Botnik 2 . Cet outil, simple d’utilisation et en accès libre, génère des choix de mots à partir d’un corpus préalablement téléchargé sur le site. C’est donc le corpus qui détermine les choix proposés aux scripteurs sous forme de grille. Outre la possibilité de recourir à un corpus créé par nos soins dans Voicebox, nous nous sommes appuyés sur le fait que les concepteurs et utilisateurs de Botnik ont choisi de mettre volontairement le jeu des mots prédictifs au cœur de l’utilisation de cet outil comme aide aux scripteurs, en insistant sur le côté ludique mais aussi parfois absurde des productions qui en résultent (voir le titre du roman basé sur un corpus fait des sept livres d’Harry Potter : Harry Potter and the portrait of what looked like a large pile of ash 3 ). Il s’agit ainsi de choisir des mots sélectionnés à partir d’un corpus non de référence mais plutôt de « préférence », afin de pouvoir générer des textes dans un style souhaité. Si les nombreux exemples d’utilisation de Voicebox (à partir des corpus mis à disposition par Botnik) que l’on trouve en ligne concernent l’anglais, et si les concepteurs prétendent que l’outil fonctionne à partir de tout ensemble de données (« anything from a collection of lyrics to a book to a massive data archive » – voir la FAQ sur le site de Botnik), nous l’avons testé préalablement avec un corpus fait de cartes postales en français (voir aussi plus loin le travail sur les contes). Nous avons utilisé un corpus de 200 000 mots dans Voicebox fait pour moitié à partir de textes renvoyant à un stimulus (violence et délinquance) et pour l’autre moitié des textes en lien avec l’autre stimulus (bonheur et vivre ensemble). Les deux sous-corpus ont été créés à l’aide de l’outil Bootcat (Baroni & Bernardini 2004). Chaque sous-corpus contenait un échantillon équilibré de textes de sources différentes (presse, forums, revues, pages personnelles, sites administratifs, associations…) provenant de sites Internet français ; chaque texte a été contrôlé manuellement avant d’intégrer le corpus. Une simple liste de mots clés établie à l’aide d’Antconc 4 permet de révéler les orientations de chaque sous-corpus : jeune, violence, police, délinquance, cité, mineur, quartier, vol, immeuble, drogue, etc. ; culture, école, éducation, art, ensemble, diversité, musique, quartier, intégration, etc. Le fait de devoir écrire avec des choix imposés est sujet à discussion, ne serait-ce que parce que l’on peut estimer que cela réduit la rédaction à une sorte de QCM (ôtant ainsi la liberté au scripteur – voir la discussion plus loin). On pourrait aussi prétendre 2 http://botnik.org/ 3 https://botnik.org/content/harry-potter.html, https://www.youtube.com/watch?V= 9Je8FITk_kq 4 Concordancier développé par Laurence Anthony (http://www.laurenceanthony. Net/). Par ailleurs, si les listes de formes dites « pleines » les plus fréquentes dans IRaMuTeq, outil développé par Pierre Ratinaud (http://iramuteq.org/), suivent ces mêmes orientations, une analyse de classification selon la méthode Reinert montre néanmoins la présence de plusieurs sous-thèmes distincts à l’intérieur de chaque souscorpus. que, pour tester le niveau scriptural en L2, il soit plus opportun de travailler à partir de productions libres sans aide compositionnelle (outre le stimulus quel qu’il soit). Mais notre but ici n’est pas de tester le niveau en production écrite des apprenants. Par ailleurs, dans une logique émergentiste, on peut même considérer que le choix de formes n’est jamais libre, provenant toujours d’une sélection et que, justement, pour bien maîtriser une L2, il faut apprendre à faire les bons choix (cf. Ellis et al. 2008). Autrement dit, si dans tel ou tel type de production, le mot X a tendance à être suivi du mot Y, et que le logiciel fait ressortir cette tendance dans ses propositions, c’est un aiguillage utile. C’est justement ce jeu d’aiguillage à partir d’un corpus fait de deux ensembles de textes assez différents qui nous pousse à travailler avec l’outil prédictif. Par exemple, un scripteur ayant vu des images fortes de violence, devant faire une rédaction sur le thème de la banlieue, choisira-t-il uniquement les mots correspondant à cet arrière-plan de violence ou se laissera-t-il tenter par la présence d’autres mots et associations qui, au contraire, évoquent les effets positifs du vivreensemble ? Dans cette étude, nous nous penchons sur les différences entre deux groupes d’apprenants : d’une part des apprenants chinois en Chine, d’autre part des apprenants chinois en France. Nous avons voulu effectué une comparaison entre apprenants du français L2 dans leur pays et apprenants en immersion au moment de l’étude. En effet, l’immersion sous forme de séjour à l’étranger est vu comme étant un moyen de progresser en langue cible tout en apprenant sur la communauté cible en contexte (Isabelli-Garcia & Isabelli 2020). 4. L’étude Nous nous intéressons à deux groupes d’apprenants sinophones 5 : des étudiants chinois du département de français l’Université Normale du Henan à Xinxiang et des étudiants chinois inscrits à l’Université de Perpignan Via Domitia et ayant vécu en France depuis au moins six mois au moment de faire l’activité. Le niveau des apprenants varie légèrement d’un groupe à l’autre, mais les Chinois en Chine ont un niveau A2 ou B1, tandis que ceux en France ont un niveau B1 ou B2. L’analyseur automatique Direkt Profil (Granfeldt et al. 2005) situe les productions aux stades 3– 4/6 d’après le modèle de Bartning & Schlyter (2004). En plus de ces deux groupes d’apprenants, nous avons également fait l’activité avec un groupe de contrôle fait d’étudiants français vivant en France. Tous les participants étaient âgés entre 19 et 22 ans au moment de l’activité. Nous avons opté pour un stimulus portant sur le thème de la banlieue. Si la notion de « banlieue » n’est pas toujours directement transposable d’une langue à l’autre, 5 Cette activité a été effectuée par des participants dans différents pays (notamment Chine, France et Espagne) par des personnes d’origines et de cultures variées. Ici nous ne présentons que les résultats pour les participants sinophones. Nous tenons à remercier les étudiants qui ont participé à l’élaboration de l’enquête en France et qui ont présenté une partie des résultats lors d’une journée d’étude à l’Université de Perpignan Via Domitia en novembre 2018 : Azdine Amara, Mengxiao Zhang, Xin Jia et Yu Yan. Nous remercions également Franck Ben Geloun qui a gentiment accepté de faire don de ses talents artistiques pour la planche de bande dessinée utilisée comme support à l’activité d’écriture. d’une culture à l’autre (voir, par exemple, la nontraduction de banlieue dans Jamin 2007 6 ), nous avons surtout cherché à prendre appui sur une thématique forte, présente dans les médias, et pouvant se prêter à des traitements contrastés : la scène urbaine ou périurbaine. C’est d’ailleurs le regard contrasté qui est bien mis en avant par le photographe plasticien français Monsieur Bonheur, pour qui « la banlieue se doit d’être montrée et/ou expliquée sous un autre visage que celui caricaturé par la télévision, l’internet, les journaux » 7 . Nous avons ainsi créé deux stimuli volontairement opposés sur la banlieue comportant des images et un slogan (annexe 1). Les participants ont reçu le stimulus (les deux stimuli étant distribués aléatoirement, face cachée en attendant le début de l’activité) avec un code couleur (« document bleu » et « document vert ») permettant de s’y référer sans introduire de biais descriptif. Les participants ont ensuite retourné le stimulus et ont visionné pendant 15 secondes 8 les images accompagnées d’un slogan : « La banlieue ça fait peur ! » (document bleu) et « La banlieue c’est super ! » (document vert). Une image représentant des barres d’immeubles se trouve dans les deux stimuli. Après avoir visionné le stimulus, les participants ont été invités à écrire, seuls, une histoire à partir d’une planche de bande dessinée (annexe 2) en se servant du clavier prédictif Voicebox (sur ordinateur ou smartphone 9 ). La bande dessinée n’a été découverte qu’une fois le stimulus visionné. En ce qui concerne l’histoire à raconter, il a été rappelé aux participants de laisser libre cours à leur imagination et qu’il n’y avait ni bonnes ni mauvaises histoires. N’ayant pas pour objectif dans cette étude de nous intéresser aux aspects disons « rédactionnels », nous ne nous sommes pas penchés sur le niveau de maîtrise de l’écrit en français L2 des participants. Nous nous sommes surtout intéressés à la manière dont les participants mettent en scène les protagonistes, notamment dans la référence faite aux personnages et à ce qu’ils font. Les participants ont reçu comme consigne de commencer leur récit de la même manière, en tapant (sans recourir aux choix prédictifs) le texte suivant : « DEUX ADOLESCENTS SE PROMENENT ». Ce début de phrase n’était censé en rien 6 « The use of the adjective suburban has been avoided here. This is because suburbs in the Anglo-Saxon world are often associated with individual housing and the middle class whilst the term banlieue, in France at least, usually connotes collective housing, and predominantly poor and multi-ethnic communities » (Jamin 2007 : 23). 7 https://www.monsieurbonheurartist.com/therapie. 8 Nous nous sommes basés sur la « 2-second rule » appliquée en général comme délai raisonnable d’attente pour l’utilisation d’Internet (Nah 2004). Si sur un support papier il n’est pas question vraiment d’attente, il est néanmoins question de parcourir plusieurs images (7 en tout), ce qui laisse un temps total de visionnage de 14 secondes (7x2) plus une seconde pour le slogan, soit 15 secondes en tout avant de devoir retourner le document pour ne plus le voir jusqu’à la fin de l’activité. 9 Il a été décidé de permettre aux participants (notamment en Chine) de faire l’activité sur leur smartphone afin d’être certain d’avoir une connexion fiable, mais aussi afin de permettre à chacun de répondre sur l’outil dont il avait l’habitude. Il faut préciser qu’au moment d’utiliser Voicebox, qui offre une palette de mots, le clavier prédictif du téléphone n’entre pas en jeu. Pour ce qui est de l’ergonomie du smartphone pour des tâches rédactionnelles, comme le prétendent Houser et Thornton (2004), travaillant avec des étudiants japonais, si la vitesse de saisie sur smartphone est moindre en L2, il s’agit néanmoins d’un outil permettant d’écrire convenablement. orienter vers une production positive ou négative 10 et servait simplement à aider les participants en lançant une production narrative et non descriptive. Si certains participants avaient déjà eu l’occasion de découvrir l’outil Voicebox, il a néanmoins été rappelé qu’il fallait essayer d’utiliser un maximum de choix prédictifs (ceux proposés par Voicebox) tout en rappelant que tout mot non prédictif (lorsque, non satisfait du choix proposé, on décide de prendre la main – acte tout à fait légitime dans l’esprit des concepteurs de l’outil) devait être écrit en lettres majuscules (de manière à ce que l’on sache ce qui est prédictif et ce qui ne l’est pas 11 ). A la fin de l’histoire, chaque étudiant devait signer sa production et indiquer le stimulus utilisé (document bleu ou document vert) avant de le sauvegarder tel qu’il était à l’écran (simple copier-coller sans modification). Pour finir, chacun répondait à un questionnaire en ligne permettant de récolter des métadonnées (âge, sexe, niveau en français, cadre de vie, etc. – voir la note 18). Hypothèses : 1. les scripteurs seront influencés par le document visuel (amorce) au moment de faire la tâche d’écriture ; 2. les scripteurs seront attirés par la présence de mots dans Voicebox correspondant à l’amorce qu’ils ont vue ; 3. les deux groupes d’apprenants auront des comportements globalement similaires (influence de l’amorce) mais il peut y avoir des différences dans le traitement de la banlieue selon le contexte (groupe en Chine et groupe en immersion en France). 5. Résultats Le nombre de participants et de mots produits selon le type de document (bleu ou vert) est présenté dans le tableau 1. Tableau 1. Nombre de participants par groupe d’étude et nombre de mots écrits par type de document Participants Chinois en Chine (n = 70) Chinois en France (n = 23) Groupe contrôle (n = 23) Document Bleu (n = 33) Vert (n = 37) Bleu (n = 10) Vert (n = 13) Bleu (n = 10) Vert (n = 13) 10 En effet, le mot adolescent peut se prêter à des prosodies sémantiques différentes. Voir plus loin. 11 Si le fait d’avoir demandé aux participants d’écrire en lettres majuscules les mots non prédictifs (tout en évitant autant que faire se peut de recourir à des mots non prédictifs) était censé renseigner sur les choix des participants, en réalité il est difficile de se prononcer sur ces formes car l’outil affine ses choix lors de la saisie (ce qui veut que dire qu’il finit souvent par proposer le mot qui est saisi manuellement). Si le participant clique alors sur ce nouvel choix, qu’il a lui-même initié, la forme bascule automatiquement en lettres minuscules. Nous ne disposons pas d’informations sur ce genre d’action, tout comme nous ne disposons pas d’informations sur le fait que certains participants aient signalé après-coup qu’il leur est arrivé parfois de taper (en lettres majuscules ou pas) certaines formes que l’outil mettait pourtant à disposition… Tous les exemples cités dans cet article ont été harmonisés (accents, lettres minuscules, suppression de coquilles ou d’espaces en trop…) afin de les rendre plus lisibles. Comme nous l’avons remarqué dans Tyne et Van Vlaender (2018), le fait de faire l’activité sur un support numérique sans recours à la correction introduit un certain nombre de coquilles et autres phénomènes dus au mode numérique que l’on ne trouve pas dans des productions écrites à la main. Nombre de mots produits 2017 4127 1352 1827 2045 1831 Nombre total de mots 6144 3179 3876 Bien que le nombre de participants ne soit pas identique d’un groupe à l’autre, nous préférons nous appuyer sur l’ensemble des productions, quitte à les normaliser (en ramenant les relevés au nombre d’occurrences pour 1000 mots afin de pouvoir comparer certains résultats – voir plus loin) plutôt que d’essayer de ne retenir que des échantillons équivalents. 5.1 Des personnes… De façon générale, quel que soit le stimulus (bleu ou vert), pour se référer aux personnages présents dans leurs récits, les étudiants chinois en France emploient davantage de termes variés (dont certains termes familiers comme gamin, pote, etc.) que leurs homologues en Chine qui, eux, utilisent une palette moins riche (voir le tableau 2). Ainsi, si on exclut les termes communs utilisés par ces deux publics (adolescent, jeune, etc.), ce sont les étudiants chinois en France qui emploient une gamme plus étendue et ce malgré le nombre moins important de participants. Quant à la répartition de ces formes selon le type de stimulus visionné pour les deux groupes d’apprenants, il y a globalement plus de « gentils » personnages dans les récits verts (ami, élève, concierge…) que dans les récits bleus (criminel, polisson, terroriste…) avec toutefois une différence moins tranchée pour le groupe de participants chinois en France. Tableau 2. Références aux personnes Groupe Chinois en Chine Chinois en France Groupe contrôle Document Bleu Vert Bleu Vert Bleu Vert Adolescent12, PRENOM, Adolescent, PRENOM, PRENOM, Adolescent, Homme, Jeune, Garçon, Adolescent, Adolescent, PRENOM, Jeune, Adolescent, Jeune, Garçon, Jeune, Jeune, Enfant, Homme, Habitant, Jeune, Homme, Homme, Garçon, Ami, Touriste, Homme, Ami, Habitant, PRENOM, Garçon, Ami, Policier, Policier, Ami, Policier, Habitant, Homme, Ami, Pompier, Concierge, Habitant, Mineur, Policier, Habitant, Agresseur, Enfant, Criminel, Camarade, Gamin, mec, Directrice, Camarade, Mineur, Mots Mineur, ami, Enfant, Terroriste, Gamin, Collègue, Pompier, Employés Etranger, Etudiant, Clochard, Responsable, Délinquant, Policier, Stimulus Famille, Famille, Copain, Propriétaire, Enfant, Bande, (ordre Décroissant) Polisson Elève, Etranger, Mineur, Voisin, Secrétaire, Acteur, Collègue, Habitant, Délinquant, Fuyard, 12 Ce tableau ne contient que des formes substantives désignant les protagonistes (de façon individuelle ou collective). Que le mot adolescent soit très présent n’est pas une surprise du fait du début du récit imposé. Les mots communs à tous les groupes sont indiqués en gras. Voleur, Concierge Professeure Adversaire, Artiste, Famille, Mec, Gamin, Garçon, Enfant, Adversaire, Propriétaire, Etudiant, Artiste, Voisin Immigré, Garçon, Méchant, Mineur, Pote, voisin Collégien, Educateur, Proche Si au moment de faire l’activité il n’a pas été demandé aux participants de nommer les personnes mises en scène dans la bande dessinée, le recours aux prénoms est très présent pour ne pas dire quasi systématique : on utilise des prénoms pour désigner les personnes dans les récits que l’on soit en Chine ou en France. Mais il existe, chez les apprenants, un écart important dans le taux d’utilisation de prénoms selon le type de stimulus (tableau 3). Le stimulus vert, offrant une image positive de la banlieue, fait émerger plus d’occurrences de prénoms que le document bleu : on nomme plus facilement les acteurs après visionnage d’images positives 13 . Ceci se vérifie pour les deux groupes d’apprenants, avec toutefois un écart plus important entre les deux stimuli pour le groupe en France (voir le tableau 3). Tableau 3. Recours aux prénoms Groupe Chinois en Chine Chinois en France Groupe contrôle Document Bleu Vert Bleu Vert Bleu Vert Occurrences de prénoms pour 1000 mots 4 15 0 18,1 19,6 11,5 Prénoms employés (ordre décroissant) Paul, Luc, François, Marc, Pascal Luc, Paul, Jacques, Vaillant François, Marc, Pascal Mathieu, Paul, Harry, Leo, Luc, Léa, Pierre Maxence, Karim, Jérôme, Habibou, John, Laurent, Marcel, Arnaud, Alexandre, David, Maxime, Alexis, Warhol Alexis, Karim, Matt, Jassin, Gallimard, Bakari, Joaquim Kevin, Maxime, Théo Mais ce lien entre le fait de nommer des protagonistes et la présence d’images positives ou négatives dans le stimulus n’est pas toujours aussi simple. Ainsi, pour le 13 On peut aussi souligner le fait que les images mettent en scène des personnages souvent à visage caché ou flouté dans le document bleu et à visage découvert dans le document vert. lorsqu’il s’agit d’apprenants devant composer en L2, on peut se demander s’il est raisonnable de se baser sur des corpus de presse ou d’écrits littéraires alors qu’on n’attend généralement pas des apprenants qu’ils écrivent comme des journalistes ou des écrivains professionnels… Idéalement, pour une activité basée sur la production de récits, il faudrait pour cela concevoir un corpus de récits. 7. Conclusion Nous nous sommes intéressés à l’effet d’un stimulus avec comme idée que nous pouvons influencer les productions lors d’une tâche d’écriture avec des stimuli volontairement orientés, et ce malgré une large palette de choix de mots proposés à l’aide d’un clavier prédictif. Nous avons mené cette expérience auprès de plusieurs publics en Chine et en France. Tout d’abord nous avons pu confirmer nos deux premières hypothèses en constatant qu’en grande majorité les stimuli présentés ont bel et bien influencé les productions des participants, apprenants comme natifs. De plus nous avons constaté un effet œillère qui consiste à ne sélectionner parmi les mots proposés que ceux qui correspondent à l’amorce. Si nous avons observé des points communs dans les comportements des différents publics, nous avons également pu observer des différences (troisième hypothèse) avec une richesse lexicale plus développée à certains égards et un traitement parfois plus négatif de la banlieue chez les étudiants en situation d’immersion. Pour finir, nous nous sommes penchés sur l’intérêt du clavier prédictif tant pour les enseignants que pour les apprenants. Les résultats de cette étude semblent offrir des pistes pour le travail en L2 car un simple amorçage permettrait de canaliser les choix des apprenants (bien plus que pour des participants L1 adultes, par exemple). Ainsi si des n-grams anodins tels que flagrant délit, jeunes délinquants, tous les jours, moindres recoins, trafic de crack… sont monnaie courante dans les productions des francophones L1 (et dans le corpus utilisé dans Botnik), pour les participants L2 ce n’est pas le cas. Le recours à ce genre d’outil peut éventuellement accompagner l’écriture en fournissant des informations collocationnelles, des préférences d’emplois auxquelles les apprenants ne peuvent pas accéder intuitivement (cf. Zhang 2009). Le fait de sélectionner des formes dans une palette prédictive (faite à partir d’un corpus choisi) permet de réfléchir au choix et de se laisser guider par les options les plus plausibles selon le type de texte que l’on souhaite écrire. Annexe 1 Annexe 2 8. 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