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Interactions discursives dans les romans cubains et guinéo‐équatoriens du XXI siècle : une analyse au prisme du genre

Dawoulé Kouass, Eméline,Nfono Ondo, Nancy-Diane

Abstract

Ce travail propose d’analyser quelques aspects des représentations des femmes afro-descendantes et africaines dans les récits cubains et guinéo-équatoriens du XXIe siècle. Il s’agit de mettre en évidence la persistance des images stéréotypées par les conceptions raciales et sexistes dans les récits cubains et guinéo-équatorien. À travers les romans Negra (2013) de Wendy Guerra et La albina del dinero (2017) de Trifonia Melibea Obono Ntutumu, l’objectif est de montrer à quel point les discours dominants sur les femmes afro-descendantes et les femmes africaines contribuent à perpétuer le statut de subalterne de ces femmes, alors que le discours afroféministe tente de les dépeindre à travers leur bravoure et leur soif de liberté. Nous partirons de deux pays au cadre géographique distinct que sont Cuba et la Guinée Équatoriale et proposerons une analyse de la situation culturelle contemporaine des femmes afro-descendantes et des femmes africaines. Le territoire étant une composante essentielle dans le texte littéraire, il est donc question d’examiner comment le discours féministe diasporique se manifeste d’un texte à un autre en tenant compte des contextes socio-culturels de chaque espace géographique.

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Sociocriticism XXXVI-1|2022 Diasporas/ diasporisations noires Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‐équatoriens du XXI siècle: uneanalyse auprisme dugenre Eméline Dawoulé Kouassi and Nancy-Diane NfonoOndo http://interfas.univ-tlse2.fr/sociocriticism/3181 Electronic reference Eméline Dawoulé Kouassi and Nancy-Diane NfonoOndo, «Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXI siècle: uneanalyse auprisme dugenre», Sociocriticism [Online], XXXVI-1|2022, Online since 15 juillet 2022, connection on 23 mai 2023. URL: http://interfas.univtlse2.fr/sociocriticism/3181 e e Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‐équatoriens du XXI siècle: uneanalyse auprisme dugenre Eméline Dawoulé Kouassi and Nancy-Diane NfonoOndo OUTLINE La situation de lafemme noire dans leroman cubain Negra Nirvana delRisco: Subalterne de naissance? Corps et esthétique du discours afroféministe Les changements culturels dans le roman guinéo-équatorien La Albina delDinero Une prise de conscience de lacondition de lafemme noire dans ladiaspora Le blanchiment de la peau comme pratique d’assimilation TEXT e L’œuvre L’At lan tique noir. Mo der ni té et double conscience (2010) de Paul Gil roy marque sans aucun doute un tour nant im por tant dans l’étude des dia spo ras, et plus gé né ra le ment dans celle des iden ti tés is sues des si tua tions post co lo niales. Gil roy y sou tient l’idée d’une cir‐ cu la tion, d’in fluences ré ci proques entre, d’une part, les cultures et la conscience oc ci den tale et, d’autre part, les cultures et la conscience « autres » (des Afri cains, des « In diens » et des Asia tiques) et ce, «même dans les si tua tions de plus ex trême vio lence» (Gil roy, 2010, p.17). C’est dans ce même ordre d’idées que Chris tine Ver schuur et Blan dine Des tre mau sou tiennent que «[…] dans la dé cons truc tion et l’his to ri ci sa tion des dis cours, l’étude des in ter dé pen dances, des en‐ che vê tre ments, des entredeux et des re la tions, les études post co lo‐ niales tentent de dé pas ser et ont pour effet de brouiller les op po si‐ tions bi naires et ap pau vris santes qui ont struc tu ré la construc tion de la connais sance (le Nord et le Sud, l’Ouest et l’Est, le centre et la marge, do mi nant/ do mi né, vic ti mi sa tion/ agen céi té, dis cours (culture)/ éco no mie, sujet/ struc ture, local/ glo bal, etc…). » (Ver‐ schuur, Des tre mau, 2012, p.12). Audelà des lignes ima gi naires et de par tage que sont les fron tières qui sé parent nos deux ter ri toires aux 1 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre es paces géo gra phiques dis tincts -Cuba pour les ca raïbes et la GuinéeEquatoriale pour l’Afrique subsaharienne- , les sources d’énon cia tion ne sont ja mais étran gères à leur conte nu. Les textes lit‐ té raires pro duits dans les dif fé rents ter ri toires ne font pas l’im passe sur les réa li tés po li tiques, cultu relles et géo gra phiques en ce qui concerne leurs contextes his to riques. Les fron tières entre Cuba et la GuinéeEquatoriale étant po reuses du fait de leur passé co lo nial, les ques tions ra ciales et de co lo risme font perdre le ca rac tère ter ri to rial de lutte des afrodescendants et des afri cains de la dia spo ra pour la re con nais sance cultu relle iden ti taire. Les ro mans Negra (2013) et La al bi na del di ne ro (2017) s’ins crivent dans le cadre des ré cits qui traitent non seule ment de la lutte des femmes noires contre les dif fi‐ cul tés in fli gées de par le genre et la race, et de leurs ré sis tances aux sté réo types ou idéo lo gies cultu relles pla çant ces der nières en per pé‐ tuelle si tua tion d’in fé rio ri té, mais aussi qui abordent les re pré sen ta‐ tions des femmes noires dans le contexte de pro duc tion de ré cits d’éman ci pa tion de la femme noire, voire de l’Afroféminisme. Vue comme stra té gie d’ana lyse des écrits lit té raires sur la femme noire, l’afroféminisme ques tionne la mul ti pli ci té des op pres sions (sexe, race, classe) in fli gées à la femme noire dans les so cié tés où le pa triar‐ cat blanc, celui des Noirs et le fé mi nisme blanc exercent une ré pres‐ sion avec ri gueur. Dans Negra, la pro ta go niste Nir va na delRisco est une femme noire évo luant à Cuba qui est dé peinte dans le texte comme une so cié té ra ciste, sexiste et pa triar cale et dans la quelle l’hy per sexua li té des femmes noires est un stig mate. Dans La al bi na del di ne ro le per son nage prin ci pal est une jeune fille noire qui évo lue en GuinéeEquatoriale, une so cié té sexiste et pa triar cale, et dans la‐ quelle le mo dèle de beau té blanc est le moyen par ex cel lence pour gra vir l’échelle so ciale. Ainsi, aussi bien dans Negra que dans La al bi na del di ne ro, de ma nière res pec tive les ré cits donnent à lire des ac tants fé mi nins comme com plexes et ré vol tés, dé fiant les sté réo types et af‐ fi chant un nou veau pou voir d’af fir ma tion de soi. Pour mener à bien notre étude, nous nous ap puie rons sur la pen sée fé mi niste noire et les études des fé mi nistes post co lo niales. À titre d’illus tra tion, pour l’afro fé mi niste bell hooks, la pen sée fé mi niste noire doit per mettre aux femmes de prendre la pa role et d’émettre un point de vue qui leur est propre et qui doit sti mu ler le dé ve lop pe ment d’une iden ti té col lec tive en of frant une vi sion d’ellesmêmes dif fé rente de celle que leur ren voie l’ordre so cial éta bli. Elle prône un fé mi nisme ré vo lu tion ‐ Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre naire, c’està-dire un fé mi nisme qui mette à bas toutes les struc tures in ter con nec tées de do mi na tion. Rap pe lons que ce qui at tire notre at‐ ten tion est le fait qu’au XXI siècle, être une femme noire dans cer‐ tains en droits reste en core un stig mate que l’on doit tou jours en du rer en bais sant les yeux. Au re gard de la po si tion de Gil roy sur l’in fluence ré ci proque d’une part, des cultures et consciences oc ci den tales, et, d’autre part, des cultures et consciences «autres» (des Afri cains, des «In diens» et des Asia tiques), peuton réel le ment af fir mer qu’il existe cette in fluence ré ci proque visà-vis des so cié tés co lo ni sées? Dans ce tra vail, il s’agira de mon trer à tra vers une ap proche tex tuelle dans Negra (2013) de Wendy Guer ra et La Al bi na del di ne ro (2017) de Tri fo‐ nia Me li bea Obono, la sexua li sa tion dif fé ren tielle des femmes noires dans le dis cours et les pra tiques co lo nia listes (sexua li té d’op pres sion, d’ex ploi ta tion et de loi sir). Par ailleurs, nous exa mi ne rons les pra‐ tiques de blan chi ment as so ciées à cette sexua li sa tion dif fé ren tielle (le mo dèle de la Blanche comme objet d’une sexua li té lé gi time). e La si tua tion de lafemme noire dans leroman cu bain Negra Le so cio logue bri tan nique Paul Gil roy concep tua lise la dia spo ra du peuple noir des Amé riques par la no tion d’hy bri di té. En effet, à tra‐ vers L’At lan tique noir (2010), Gil roy re nou velle par une ana lyse ap pro‐ fon die la ma nière de pen ser l’his toire cultu relle de la dia spo ra afri‐ caine, ré sul tat de la traite et de l’es cla vage. Contre les vi sions na tio‐ na listes et les te nants d’un ab so lu tisme eth nique, l’au teur montre qu’il existe une culture hy bride, qui n’est ni afri caine, ni amé ri caine, ni ca‐ ri béenne, ni bri tan nique, mais que tout cela à la fois forme l’At lan‐ tique noir. (Gil roy, 2010). De ce fait, il ne s’agit plus de voir la dia spo ra comme uni taire, mais au contraire d’en sai sir la so cia li té à tra vers les mou ve ments entre l’Afrique, l’Amé rique, l’Eu rope, l’in ter con nexion et la mixi té des ré fé rences. L’ex pé rience noire des Amé riques se rait donc apte à ré vé ler cette iden ti té for gée sur le prin cipe de l’as so cia‐ tion des contraires, ni mo derne ni tra di tion nelle, mais les deux à la fois. C’est donc une «iden ti té rhi zome», selon les termes de Gilles De leuze et Félix Guat ta ri (1980, p.13), qui confi gure le ré seau des liens et des échanges entre plu sieurs lo ca li sa tions. Dans ce cadre, la ques‐ tion des voix fé mi nines et celle de la place ré ser vée aux femmes de la 2 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre dia spo ra et du TiersMonde font cou ler beau coup d’encre. Dans son essai Les Su bal ternes peuventelles par ler? Gaya try Cha kra vor ty Spi‐ vak dé montre que le manque de voix et l’im pos si bi li té d’ex pres sion de la part de la femme co lo ni sée sont dus au fait qu’elle reste hors du dis cours do mi nant pa triar cal et co lo nial. D’une part, le dis cours fé mi‐ niste noir nous ré vèle que les femmes afrodescendantes ne sont pas seules dans ce pro ces sus de re ven di ca tion, mais sont ac com pa gnées par tous les su jets fé mi nins qui ont été lais sés à l’écart de la ré sis‐ tance (Spi vak, 2009, p.10). D’autre part, les ca té go ries de genre et de race iden ti fiées dans le roman Negra (2013) de la cu baine Wendy Guer ra comme axes d’op pres sion sou lignent cette po si tion de sujet su bal terne, et mettent aussi en re lief la ma nière dont les sté réo types ont été main te nus dans cer tains contextes fic tion nels qui placent le sujet fé mi nin noir comme un objet et non comme un sujet. Wendy Guer ra, à tra vers son œuvre ro ma nesque, met en évi dence une car to‐ gra phie cultu relle de la race à Cuba dans la nar ra tion cu baine contem po raine. Dans les lignes sui vantes, nous pro po sons une ana‐ lyse tex tuelle de quelques frag ments de Negra. L’ana lyse que nous dé‐ ve lop pons vise à in di quer non seule ment les cir cons tances et les ex‐ pres sions qui dé ter minent le po si tion ne ment du per son nage fé mi nin noir Nir va na delRisco comme su bal terne, mais aussi celles d’un per‐ son nage com plexe et ré vol té, dé fiant les sté réo types et af fi chant un nou veau pou voir d’af fir ma tion de soi dans une so cié té sexiste etra‐ ciste. Nir va na delRisco: Su bal terne de nais ‐ sance? Nir va na delRisco, dès les pre mières pages du roman, ré vèle son ori‐ gine po si tion née comme un sujet non ac teur, avec un pré sent qui ré‐ sulte de son as cen dance afri caine mar gi na li sée. Les pre mières lignes montrent une des crip tion dé pour vue de verbes qui donnent au frag‐ ment un ton d’im mo bi li té et d’in ac tion: 3 Como leche der ra ma da sobre la al fom bra, mapa blan co ol vi da do en el vientre negro de mi madre. Beso de fuego y goce mes ti zo, canción de cuna en criol lo. Lágrimas ne gras en la luna de mis ojos. Café arábico en grano, bien tos ta do […]. (Guer ra, 2013, p.11) Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre Les ad jec tifs de cou leur al lu sifs ou en ré fé rence di recte à la cou leur res sortent, et éta blissent, dès le dé part, l’op po si tion du soi et de l’autre, du noir et du blanc, du su bal terne et du pou voir hé gé mo ‐ nique. On verra tout au long de ces lignes un op pri mé et un op pres ‐ seur. «Carte blanche» contre «ventre noir», «yeux clairs» contre «yeux noirs». Le récit est constam ment po la ri sé, met tant en évi ‐ dence ces deux côtés op po sés. Les sub stan tifs lait, lune, café, consti ‐ tuent des signes as so ciés aux sté réo types lin guis tiques qui font ré fé ‐ rence aux dif fé rences de cou leur de peau dans l’ima gi naire po pu laire cu bain. Les ad jec tifs «tos ta do» (p.11), «blan ca, negra, mes ti za» (p.12), ponc tuent en core cette in ten tion d’in tro duire le lec teur dans un es pace fic tion nel bi po laire, régi par la race. De ce fait, il est sug ‐ gé ré sans nul doute que le point de dé part de Nir va na est condi tion ‐ né par cette ori gine ac ci den telle, chao tique, er ro née et sou daine. Rien de plus in at ten du et dé sta bi li sant que l’image du lait qui se ré ‐ pand sou dai ne ment sur le tapis. «Leche der ra ma da y mapa blan co» ap pa raissent en termes de conte nu, comme des images qui font al lu ‐ sion à la pé riode de l’es cla vage et à la co lo ni sa tion d’où part l’exis ‐ tence de la pro ta go niste. On peut en dé duire que le lait et la carte blanche font al lu sion au sperme de l’homme, du maître (dou ble ment blanc, tant à cause de la cou leur du sperme que de l’homme luimême) dans une éja cu la tion qui est as so ciée au viol subi par les femmes noires en tant qu’es claves (éga le ment sexuelles) àCuba. La nu di té de la femme afri caine ser vait de rap pel constant de sa vul ‐ né ra bi li té. Le viol était un mode de tor ture cou rant uti li sé par les né ‐ griers pour sou mettre les femmes noires ré cal ci trantes. La me nace du viol ou d’autres agres sions phy siques ins pi rait une ter reur psy ‐ chique chez les femmes afri caines dé por tées. (Hooks, 2015, p.59). Le passé d’es cla vage vécu dans les Amé riques et dans les Ca raïbes par les per sonnes d’as cen dance afri caine et leurs des cen dant.es a contri‐ bué à la si tua tion so ciale unique de ces per sonnes. Le corps des femmes noires avait été ex pro prié et était ex po sé nu lors des ventes aux en chères d’es claves, prêt à ap par te nir à qui conque pou vait les ache ter. De plus l’ex pres sion «mapa blan co ol vi da do en el vientre de mi madre » (Guer ra, 2013, p. 11) pour rait sym bo li ser le sperme des maitres dans l’uté rus des do mes tiques. De ce fait une double ar ti cu la‐ tion est mise en évi dence pour dé non cer l’idéo lo gie su pré ma tiste blanche. La pre mière étant la vio lence et la tor ture phy sique et psy‐ cho lo gique des maitres sur les femmes noires, la se conde est liée à la 4 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre re pro duc tion du ca pi tal hu main su bal terne. En effet, les maitres des plan ta tions vio laient les femmes noires afin que leurs pro gé ni tures soient ex ploi tées comme mains d’œuvres dans ces mêmes plan ta‐ tions. En aquel las traumáticas re la ciones amosesclavas sur gie ron es te reo ‐ ti pos sexuales con que fue ron mar ca das la “negra lu ju rio sa” y la “mu ‐ la ta sen sual”, imágenes que, como bien apuntó Aline Helg en su libro Lo que nos cor res ponde, “li be ra ba a los hombres blan cos de su culpa ‐ bi li dad por vio la ciones u opresión sexual y los trans for ma ba en “vic ‐ ti mas” de las mu jeres cu ba nas ne gras (o afri ca nas) y mu la tas”. (Ru bie ra, 2011, p.177) De ce point de vue, les dis cours et les pra tiques co lo nia listes re pré‐ sentent les femmes noires comme des fe melles hy per sexua li sées et si tuées du côté de la per ver sion, de la vio lence et per çues comme étant suf fi sam ment fortes pour ac com plir toute sorte de tra vail. Ce sché ma jus ti fie non seule ment l’ex ploi ta tion du tra vail do mes tique et cham pêtre des femmes noires par leurs maitres mais aussi l’ex ploi ta‐ tion sexuelle. Par op po si tion, les Blanches sont consi dé rées comme femmes, belles, pures, fra giles et dé li cates. Dans ces cir cons tances, un ra cisme pro fond et un sys tème de va leurs, de croyances et de sté‐ réo types qui en dé coule, dont les femmes noires sont éga le ment l’objet, ont été en gen drés. Nir va na n’a ja mais connu son père bio lo‐ gique. Les femmes de cou leur sont vic times de l’in dif fé rence des hommes blancs suite aux vio lences. María Lu gones ex plique qu’elle tra vaillesur: 5 La intersección de raza, clase, gé ne ro y sexua li dad para en ten der la preo cu pante in di fe ren cia que los hombres mues tran hacia las vio len ‐ cias que sistemáticamente se in frin gen sobre las mu jeres de color: mu jeres no blan cas; mu jeres víctimas de la co lo nia li dad del poder e, in se pa ra ble mente, de la co lo nia li dad del gé ne ro. (Lu gones, 2008, p.75) Ce que María Lu gones nomme « le sys tème mo derne/co lo nial du genre» (Lu gones, 2008) est un consti tuant de la co lo nia li té du pou‐ voir, qui est une construc tion mo derne du pou voir co lo nial ca pi ta liste eu ro cen tré comme forme de do mi na tion. Les chan ge ments sur le genre ont été in tro duits par des pro ces sus hé té ro gènes, dis con ti nus, 6 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre lents, to ta le ment im pré gnés par la co lo nia li té du pou voir, qui ont vio‐ lem ment in fé rio ri sés les femmes co lo ni sées. «Mi color re vi ve la vieja his to ria, que no acaba, no cie rra y se ini cia una vez más el día en que nace una niña como yo, una per so na que no ha sido pre pa ra da para lo que al gu nos ven en ella.» (Guer ra, 2013, p.11). L’ori gine de la pro ta go‐ niste est un acte violent en soi, mais elle ne peut l’iden ti fier comme tel car il s’agit d’une cir cons tance qui la pré cède et la dé passe sans même qu’elle ait la pos si bi li té de la re mettre en ques tion. La femme noire est as so ciée à la sen sua li té et à une image épi der mique su per fi‐ cielle, tant chez les au teurs blancs que noirs. Pri son nière d’une alié‐ na tion phy sique et iden ti taire glo ba li sante, qu’elle soit ré fé ren cée comme noire ou mu lâtre, on dia bo lise l’élé ment afri cain bar bare et sau vage qui de meure sup po sé ment en elle, et on in vite au mé tis sage (blan chi ment) en prô nant la beau té de la mé tisse blan chie donc ci vi li‐ sée (Dor lin, 2009, p.15). Le mé tis sage est perçu comme une preuve de l’in fé rio ri té du Noir. L’es clave se met en concu bi nage avec le Blanc, afin de se rap pro cher de ses va leurs et de gra vir les marches de la so‐ cié té co lo niale di vi sée en classes et en races hié rar chi sées. C’est ce que l’afrocubaine Nancy Morejón ap pelle la dé cul tu ra tion ou l’as si‐ mi la tion cultu relle. À cela s’ajoute la déshu ma ni sa tion, la déso cia li sa‐ tion et la perte iden ti taire ou l’alié na tion sur plu sieurs ni veaux, jusqu’au plus in time (es clave sexuelle, com plexes et pré ju gés in té grés et pro je tés sur les en fants, nés trop noirs ou aux che veux trop cré‐ pus): «De gra da das hasta lo in de ci ble, es te reo ti pa das hasta la cruel‐ dad, la mujer negra y la mu la ta se miran en un mismo es pe jo de in fe‐ rio ri dad pro gra ma da.» (Morejón, 2005, p.131). Elle op pose à cette an‐ cienne per cep tion du mé tis sage celle qu’avait dé fen due Guillén et qui, au jourd’hui, est com mu né ment ac cep tée dans toute l’Amé rique la tine, mal gré les ré si dus d’un ra cisme la tent et per sis tant qui conti nuent de cli ver plu tôt que d’as so cier et d’unir sans di luer. Les femmes afrocaribéennes ont été ex clues de l’his toire des Ca raïbes, ce pen dant les études afro fé mi nistes ont re con tex tua li sé leur ana lyse dans la pers‐ pec tive de fé mi ni ser la né gri tude en don nant de la vi si bi li té au dis‐ cours des Afrocubaines et des Afrodescendantes. Mal gré l’as su jet‐ tis se ment qu’elles ont subi de la part des op pres seur·es blanc.hes, elles ont su s’im po ser pour ré cla mer leurs droits. Daisy Ru bie ra af‐ firme que: Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre En la búsqueda de me ca nis mos de su per vi ven cias, hubo mu jeres ne ‐ gras y mu la tas que se so me tie ron, tra tan do de adap tarse a los nue vos condi cio na mien tos psicológicos y sociológicos que se crea ban. Pero otras se re be la ron […]. Vio len cia, bru ta li dad y cas ti gos no fue ron su ‐ fi cientes para que in fi ni dades de ellas soñaran con la li ber tad. (Ru bie ra, 2011, p.177-178) Le corps de la femme dans la lit té ra ture cu baine est pri son nier des lieux com muns, point d’at trac tion et de fo ca li sa tion ou tran cière, dont les élé ments (éro tiques) choi sis pour la mé ta pho ri sa tion exer cée par les écri vains sont sou vent as so ciés aux fruits tro pi caux ou à la na ture vol ca nique. La so cié té cu baine a ac ti ve ment fait en sorte que les femmes noires ne soient pas consi dé rées comme des femmes à part en tière, qu’elles soient mises à l’écart et stig ma ti sées. Le dis cours afro fé mi niste va dès lors per mettre aux afrodescendantes de se faire en tendre afin d’ob te nir leur li ber té. 7 Corps et es thé tique du dis cours afro fé ‐ mi niste L’idée que toute la lit té ra ture cu baine est éro tique est for mu lée comme un cli ché de plus sur cette île en tou rée du mythe éro tique des afrodescendant.es et de leurs an cêtres afri cain.es. Ce sont les contextes his to riques du XX siècle qui ont des si né la ver sion de l’île comme ter ri toire d’ex ploi ta tion du tou risme sexuel. La crise des an‐ nées 90 ap pe lée Pé riode Spé ciale a ac cen tué les in éga li tés sur l’île. Concer nant la Pé riode Spé ciale, Ale jan dro de la Fuente, l’un des his to‐ riens cu bains qui a fait des études ap pro fon dies sur l’his toire de l’es‐ cla vage à Cuba, a dé mon tré dans son essai Una nación para todos. Raza, des igual dad y po lí ti ca en Cuba, 1900-2000, qu’il est clair que le ra cis me et ses dé ri ves iden ti tai res de meu rent an crés dans les men ta‐ li téscu bai nes: «la ideo lo gía del ra cis mo no se creó bajo el Pe río do es pe cial, pero ha ad qui ri do vi si bi li dad y cre cien te acep ta ción so cial du ran te los años 90» (Fuen te, 2000, p. 446). Dans cette même lo‐ gique, l’écri vain afrocubain Pedro Perez Sar duy dans un en tre tien ac cor dé à Wil frid Miam pi ka, af firme que la crise a sans doute ac cen‐ tué le ra cisme à Cuba, par exemple pour ob te nir un em ploi dans le 8 e Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre trice dans la salle de classe. La ca té go ri sa tion de la sexua li té des femmes noires montre clai re ment com ment les groupes do mi nants ont ré gu lé le corps de ces der nières et l’ont as si gné à la mar chan di sa‐ tion. Me li bea Obono nous ré vèle que cette ima ge rie de la sexua li té de la femme noire conti nue d’exis ter dans la me sure où elle est pas sée de la sexua li té bes tiale à la sexua li té de loi sir. La femme noire, dans son grand en semble, est consi dé rée dans la dia spo ra en Eu rope comme un objet de sexua li té de loi sir. Elle est beau coup moins consi‐ dé rée non seule ment à cause de sa cou leur peau, mais aussi à cause de la stig ma ti sa tion de sa sexua li té dont elle fait l’objet. Ce pré sent ex trait de La negra prend ici va leur d’exemple: Las ne gras en las calles de España somos el hazmerreír. Se bur lan de no so tras. No im por ta si te ne mos formación, si tra ba ja mos “hon ra da ‐ mente” como se señala en España los tra ba jos so cial mente bien vis ‐ tos. Todas somos tra ta das como pros ti tu tas. Nos tra tan así por ser ne gras. Es ta mos har tas de ser ne gras, de que nos señalen en la calle como pros ti tu tas ne gras al lado de una de los ban cos, de las uni ver si ‐ dades, de las pla zas, de las igle sias, de cual quier rincón. […]. Nos des ‐ nu dan con la mi ra da en las ace ras, en todos los rin cones. Se fijan antes si po de mos co merle la polla al jefe de nues tra em pre sa, a algún uni ver si ta rio en los baños, a algún viejo verde. […]. Es ta mos can sa das de que la so cie dad nos trate como extrañas. Nos sen ti mos ex clui das en la so cie dad. (Obono, 2015, p.139) En re vanche, le mo dèle de la femme blanche comme objet d’une sexua li té lé gi time est resté dans les ima gi naires et lui confère une si‐ tua tion de su pé rio ri té sur la femme noire. De là, est né un com plexe de su pé rio ri té pour la femme blanche et d’in fé rio ri té pour la femme noire dans la dia spo ra. Ce sen ti ment d’in fé rio ri té ne s’est pas li mi té à l’Oc ci dent, il s’est aussi ré pan du en Afrique, à cause de l’in fluence des mé dias qui sont des vec teurs in dis cu tables des dis cours do mi nants. Cette prise de conscience de sa cou leur de peau in fluence les tra vaux et pu bli ca tions de l’écri vaine. Ses sources d’ins pi ra tions vont éga le‐ ment dans ce sens car, deux ans plus tard, c’està-dire en 2017, elle pu blie La al bi na del di ne ro à Bar ce lone aux édi tions Al taïr. Le récit de La al bi na del di ne ro fait montre d’une au trice qui a été confron tée au ra cisme et veut tirer la son nette d’alarme, in ter pel ler les femmes afri‐ caines vi vant dans la dia spo ra ainsi que les guinéoéquatoriennes qui 19 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre vivent sur leur terre na tale. C’est une pu bli ca tion sur la Gui née Équa‐ to riale de puis la dia spo ra et une ob ser va tion que fait Me li bea sur les femmes noires dans la dia spo ra, confron tée au ra cisme. Elle s’est sû‐ re ment rendu compte de la né ces si té de conser ver la culture afri‐ caine car, mal gré les ef forts d’as si mi la tion à la culture des oc ci den‐ taux, les su jets res tent tou jours afri cains dans la dia spo ra. Tri fo nia Me li bea Obono dé ter ri to ria lise son vécu en Es pagne et ouvre une brèche pour l’ac tua li sa tion de son ex pé rience dans un autre contexte, à sa voir celui de la Gui née Équa to riale. Cette dé ter ri to ria li sa tion re‐ pousse les fron tières entre la Gui née Équa to riale et l’Es pagne, et par ex ten sion les fait dis pa raître. Cette sexua li sa tion dif fé ren tielle de la femme noire, qui fait de sa sexua li té une sexua li té de loi sir, in cite a mi ni ma cer taines femmes noires à se blan chir la peau en Oc ci dent, et même en Afrique, pour se va lo ri ser et at teindre le mo dèle es thé tique de beau té, qui est celui de la femme blanche. Le blan chi ment de la peau comme pra ‐ tique d’as si mi la tion L’écri vaine et fé mi niste guinéoéquatorienne Tri fo nia Me li bea Obono se sert de la lit té ra ture pour dé peindre des réa li tés exis ten tielles. Si nous consi dé rons la pro duc tion lit té raire en fonc tion de la spa tia li té et du ter ri toire, dans la me sure où toute pro duc tion lit té raire est pro fon dé ment mar quée par les conflits et les rap ports de pou voir qui ca rac té risent le contexte dont elle émane, en Gui née Équa to riale la ques tion de la dé pig men ta tion cu ta née, une pra tique prin ci pa le ment fé mi nine, se pose après l’es cla vage et la co lo ni sa tion. L’es cla vage et la co lo ni sa tion ont ren for cé les re pré sen ta tions né ga tives de la peau noire et ont coupé les po pu la tions es cla va gi sées et co lo ni sées de leurs pra tiques es thé tiques. Ces pra tiques ont été rem pla cées par des pro cé dés ins pi rés de l’es thé tique oc ci den tale. Cette crise iden ti taire cor po relle qui ad vient à par tir de l’uti li sa tion de pro duits éclair cis‐ sants est une pra tique bien connue en Afrique sub sa ha rienne et se dé fi nit comme l’en semble des pro cé dés vi sant à ob te nir un éclair cis‐ se ment de la peau ou en core un blan chi ment de la peau. Consciente des rap ports de do mi na tion qui sub sistent entre les Blancs et les Noirs, Me li bea Obono Ntu tu mu dé cons truit les dis cours de lé gi ti ma‐ tion du mo dèle es thé tique oc ci den tal qui dé va luent le mo dèle es thé 20 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre tique afri cain et s’at tache à dé non cer les pré sup po sés de la su pé rio ri‐ té de la culture oc ci den tale comme jus ti fi ca tion de la dé na tu ra tion ou en core de la dé pig men ta tion cu ta née. Dans son livre, l’au trice met en re lief deux sœurs. L’une est al bi nos et l’autre est de peau noire. Il s’avère que la fa mille fonde ses es poirs sur leur fille al bi nos, aussi ap‐ pe lée Muan a Muan parce que presque blanche de peau. Elle est source de ri chesse et doit les aider à ap por ter des re ve nus, à at‐ teindre une autre po si tion so ciale ou à les faire sor tir de la pau vre té. Ils se re trouvent mal heu reu se ment face à une dé so la tion et dés illu‐ sion in des crip tibles à l’an nonce de la mort de «laal bi na del di ne ro». Tous les es poirs fon dés sur sa blan cheur se dis sipent et la fa mille est dans le désar roi. Le roman met aussi l’ac cent sur des per son nages fé‐ mi nins qui sont à che val sur deux cultures; la culture afri caine et oc‐ ci den tale. Nous en vou lons pour pre uve le pas sa ge sui vant: «La her‐ ma na de mamá, lla ma da la Ntan gan, la blan ca, por blan quear la piel con cre mas fa bri ca das para el Áfri ca negra – decía que así es ta ba guapa – […] ya sabía de la muer te de Muan a Muan y, con un re ci pien‐ te de orina en las manos, la lloró can tan do ». (Obono, 2017, p. 17). «Ntan gan» c’est le nom qu’on at tri bue à celles qui se blan chissent la peau et veulent res sem bler aux co lons en Gui née Équa to riale, si l’on se ré fère au texte de Me li bea Obono Ntu tu mu. Cet ex trait de texte de fic tion est une re pré sen ta tion du quo ti dien des guinéoéqua to‐ riennes et nous in vite à consta ter que c’est une pra tique bien connue en Gui née Équa to riale que l’au trice veut rendre vi sible. Frantz Fanon, l’un des pion niers des études post co lo niales qui a ana ly sé, dans l’ou‐ vrage Peau noire, masques blancs, les consé quences psy cho lo giques de la co lo ni sa tion sur les co lo ni sé·es, s’est éga le ment in té res sé à la ques tion de la dé pig men ta tion de la peau qu’il a pré sen tée dans son livre comme une forme d’alié na tion cultu relle. Il la traite à par tir d’une ana lyse de la né gresse et de la mu lâ tresse. Selon lui: «D’abord il y a la né gresse et la mu lâ tresse. La pre mière n’a qu’une pos si bi li té et un souci: blan chir. La deuxième non seule ment veut blan chir, mais évi ter de ré gres ser». (Fanon, 1952. p.52). Per sonne ne veut ré gres ser, c’està-dire de ve nir noir·e ou être noir. Le pas sage d’une cou leur à une autre im plique un chan ge ment si im por tant que l’être qui en est l’objet n’est par mo ment plus re con nais sable. Le sujet est en de ve nir conti nuel. Le sujet choi sit les élé ments de sa consti tu tion, de son de‐ ve nir, il est un sujet actif. Par ailleurs, le blan chi ment de la peau ren‐ voie à la no tion de la femme qui ne prend d’im por tance que dans les Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre contacts et les rap ports qu’elle en tre tient avec l’homme. En effet, dès l’ins tant que l’homme pense que la femme existe à son in ten tion, elle n’ac quiert de va leur à ses yeux qu’au tant qu’elle réus sit à lui plaire et à lui être utile. Par tant de ce fait, la femme afri caine ne s’ap par te nant pas à ellemême, mais plu tôt à celui qui la vou dra, se confor mer au mo dèle es thé tique de beau té ins tau ré par celuici est d’une né ces si té ca pi tale. Ce qui re vient à dire que de ma nière consciente ou in cons‐ ciente l’Afri cain re pro duit le pro ces sus de do mi na tion hé ri té des co‐ lons. En core une fois, les femmes afri caines su bissent une double do‐ mi na tion cultu relle et cu ta née in fluen cée par la culture oc ci den tale et la do mi na tion qui pro vient des afri cains qui veulent que leurs com‐ pagnes re pro duisent le mo dèle de beau té eu ro péen, qu’elles soient de teints clairs, presque blanches. Le pa triar cat qui est un sys tème qui place l’homme au cœur du pou voir po li tique, éco no mique in fluence éga le ment cette ma nière de pen ser. En effet, le pou voir éco no mique de vant se conju guer au mas cu lin dans le pa triar cat, les hommes sont ma jo ri tai re ment dans des po si tions so ciales plus éle vées que les femmes. Par consé quent, toutes les femmes dé si reuses d’at teindre une classe so ciale plus éle vée que la leur doivent se confor mer à cette dé na tu ra tion de la peau pour avoir plus de chance de se trou ver un par te naire mas cu lin et en vi sa ger une as cen sion so ciale. Tri fo nia Me li‐ bea Obono nous donne sa ver sion des faits à tra vers le pas sage sui‐ vant: Un hombre rico habría co di cia do tu color. Di ne ro y solo Di ne ro se ha ido. Los an te pa sa dos mal di je ron a la fa mi lia. Nunca sal dre mos de la po bre za. No era mu la ta, co di cia de los hombres, ni al bi na, co mi da de los ar ma dos para en ri que cerse en la brujería y en esta vida. Se quedó a mitad, al bi na a me dias, suerte económica. Ahora se ha muer to. […]. Con el color, se es pe ra ba, llegaría lejos con los di ne ros y en medio de las bra gue tas de los hombres. (Obono, 2017, p.17) Tan dis que l’au trice pré sente «laal bi na del di ne ro», Muan a Muan, comme une source de re ve nu pour sa fa mille, elle ex pose en contre‐ point les dif fi cul tés que les femmes de peau noire ont pour se trou ver un mari et sur tout un homme riche à tra vers ce frag ment de texte: «Las mu jeres de piel blan ca en cuen tran pa re ja en Gui nea Ecua to rial, las de piel negra lo tie nen difícil.» (Obono, 2017, p.25) Tou jours dans 21 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre le pro ces sus de vi si bi li sa tion de l’in fluence so ciale et fa mi liale qui pèse sur les femmes et les jeunes filles dans le but de sa tis faire leur fa mille l’au trice écrit: «Es negra, de piel muy negra, no es ele gante […]. ¿Qué hom bre la va a que rer en este país?» (Obono, 2017, p.40). Le teint noir ne peut ap por ter de bé né fice ni à la jeune fille ni à sa fa‐ mille. «Tu so bri na es tan negra que no puede apor tar nin gún be ne fi‐ cio.» (Obono, 2017, p.32) Le refus de soi et l’amour de l’autre sont au cœur des pra tiques des excolonisés à qui l’on a sa vam ment in cul qué une haine vis cé rale en vers soimême. « Soy una blan ca. Ahora que por fin soy una mujer blan ca. Guapa. Nací negra. La piel negra es feí‐ si ma». (Obono, 2017, p.70). «Ahora que por fin soy una mujer blan‐ ca», nous in vite à consta ter l’in at tei gnable qui à pré sent est réa li sé. Ce n’est à pré sent plus un rêve, c’est une réa li té ma té rielle. Le lec teur ou la lec trice s’aper çoit éga le ment du mé pris que le per son nage la Ntan gan a pour ellemême. C’est pour quoi Al bert Memmi af firme que: «Le refus de soi et l’amour de l’autre sont com muns à tout can‐ di dat à l’as si mi la tion. Et les deux com po santes de cette ten ta tive de li bé ra tion sont étroi te ment liées: l’amour du co lo ni sa teur est soustendu d’un com plexe de sen ti ments qui vont de la honte à la haine de soi.» (Memmi, 1985, p.137)Ce dé ca lage entre un idéal à at teindre (un cri tère de beau té, d’es time de soi fondé sur une peau claire) et la réa‐ li té donne lieu à une dé na tu ra tion de la peau. Nom breuses sont les femmes qui, n’ar ri vant pas à at teindre leur idéal de beau té, sont confron tées à de nom breuses ma la dies qui sont, entre autres, l’hy‐ per ten sion, une der mite d’ir ri ta tion et le can cer de la peau, pour ne citer que cellesci. L’au trice une fois de plus vi si bi lise cet état de fait et tire la son nette d’alarme en ex po sant à tra vers ce pas sage de son texte de fic tion les risques d’une telle pra tique: «La Ntan gan en la cama del hos pi tal, es ta ba alegre. Ya era guapa, blan ca. […] la Ntan gan se había muer to. Áfri ca le arran có la piel con un cán cer. Los mé di cos se aso ma ron. Re gre sa ron a sus queha ce res. La ca be za de ella des can‐ sa ba en mis mus los. Yo la llo ra ba. Ella a mí.» (Obono, 2017, p.134) La Ntan gan pour avoir pensé que la peau claire était le sym bole de beau‐ té s’est confor mée à ce mo dèle au prix de sa vie. Elle est vic time d’une so cié té ac cul tu rée à qui l’on a in cul qué les modes et sys tèmes de pen sée des co lons comme mo dèle es thé tique à at teindre. De nos jours, nous pou vons af fir mer qu’une com pli ci té est née par l’ac cep ta‐ tion de ce mode de pen sée entre les su jets co lo ni sé·es et la culture du Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre colon, et cette com pli ci té dans les faits per pé tue l’ac tion «ci vi li sa‐ trice» etalié nante. À tra vers les dif fé rentes œuvres de fic tion qui ont été pro po sées, il res sort, au tant à Cuba qu’en Gui née Équa to riale, que les femmes afrodescendantes et les femmes afri caines sont en proie aux stig ma‐ ti sa tions qui cir culent dans les dis cours hé gé mo niques. Ce qui trans‐ pa rait de notre ana lyse est que le sté réo type de la femme noire et pros ti tuée est pré sent aussi bien à Cuba que dans la dia spo ra afri‐ caine. Quant à cer taines femmes noires guinéoéquatoriennes elles sont face à une ac cul tu ra tion, car elles pensent que l’es thé tique oc ci‐ den tale est le mo dèle par ex cel lence pour ac cé der à une bonne po si‐ tion so ciale et à une meilleure es time de soi. Elles ont donc re cours au blan chi ment de la peau. Ceci conforte l’idée selon la quelle la pra‐ tique d’in fluence ré ci proque entre l’oc ci dent et les peuples co lo ni sés reste peu vi sible dans les pra tiques cultu relles quo ti diennes de ces der niers. La pen sée afro fé mi niste qui a guidé cette étude, a per mis de connaître le passé et l’ac tua li té des femmes ra ci sées dans leur di ver‐ si té. Cette connais sance est es sen tielle pour com prendre les dif fé‐ rentes fa çons dont les sys tèmes de re la tions so ciales, le pa triar cat et le ra cisme se sont ma ni fes tés et conti nuent de sousévaluer les femmes dans le monde. David Scott af firme que la dia spo ra est en dé‐ fi ni tive une com mu nau té de dis cours à tra vers les quels sont ap pro‐ priées dif fé rem ment les deux fi gures de l’Afrique et de l’es cla vage (Scott, 1997, p.25). À Cuba, la dé va lua tion de la fé mi ni té noire s’est pour sui vie après la pé riode de l’es cla vage et le sys tème es cla va giste a contri bué à dé peindre les femmes noires comme des dé pra vées sexuelles et des im mo rales. De plus, la nonreconnaissance du fait que le ra cisme et le sexisme peuvent régir la vie des femmes noires contri bue à l’in vi si bi li sa tion de cellesci. Il est vrai que Wendy Guer ra ap porte des élé ments qui sont re la ti ve ment nou veaux dans un per‐ son nage fé mi nin noir dans la fic tion cu baine : elle pré sente une femme noire ra re ment vue dans les ro mans, car elle est man ne quin de mode, bi sexuelle et re belle. Ce pen dant, elle ne manque pas de se pla cer dans la même tra di tion des per son nages ré duits au si lence et éro ti sés qui ont consti tué le canon de ces re pré sen ta tions. Quant à Tri fo nia Me li bea Obono, l’enjeu d’une telle écri ture est de lire l’op‐ pres sion des femmes à la lu mière des rap ports de pou voir homme/femme. En met tant en pers pec tive les dif fé rents rap ports de 22 Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre BIBLIOGRAPHY De leuze, Gilles et Guat ta ri, Félix, Mille pla teaux. Ca pi ta lisme et schi zo phré nie, Paris, éd. Mi nuit, 1980. Dor lin, Elsa,Sexe, race, classe. 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En outre, l’iden ti té cultu relle trouve son sens dans la plu ra li té des cultures sans perdre pour au tant sa sin gu la ri té pre mière. En somme, à Cuba et en Gui née Équa to riale, le sexisme et le ra cisme res tent dé gui sés. Il est donc im por tant, d’une part, de construire de nou velles formes de sa voirs comme le pré co nise Hill Col lins à tra vers l’ac tion et l’em po werment (Hill Col lins, 2016, p.436). Cela pla ce ra les femmes noires audelà du rôle de vic time qui leur est confé ré pour les af fir mer comme des su jets ac tifs de la jus tice so ciale. D’autre part, une dé prise de tous les sté réo types qui ren forcent non seule ment les re la tions asy mé triques entre excolonisé·es et excolonisateurs, mais aussi l’image pé jo ra tive de la cou leur noire qui a été in té rio ri sée par les dif fé rentes po pu la tions de l’Afrique sub sa ha‐ rienne, et ce, pen dant des siècles jusqu’à nos jours, s’avère né ces saire. Par ailleurs, il nous faut re fu ser l’imi ta tion des mo dèles oc ci den taux et re ven di quer l’iden ti té propre afri caine dans le cadre de la dé pig‐ men ta tion cu ta née. Fanon di sait: «[…] le Noir ne doit plus se trou ver placé de vant ce di lemme: se blan chir ou dis pa raître, mais il doit pou‐ voir prendre conscience d’une pos si bi li té d’exis ter […]». (Fanon, 1952, p.97). Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre ABSTRACTS Français Ce tra vail pro pose d’ana ly ser quelques as pects des re pré sen ta tions des femmes afrodescendantes et afri caines dans les ré cits cu bains et guinéoéquatoriens du XXI siècle. Il s’agit de mettre en évi dence la per sis tance des images sté réo ty pées par les concep tions ra ciales et sexistes dans les ré cits cu bains et guinéoéquatorien. À tra vers les ro mans Negra (2013) de Wendy Guer ra et La al bi na del di ne ro (2017) de Tri fo nia Me li bea Obono Ntu tu mu, l’ob jec tif est de mon trer à quel point les dis cours do mi nants sur les femmes afrodescendantes et les femmes afri caines contri buent à per pé tuer le sta‐ tut de su bal terne de ces femmes, alors que le dis cours afro fé mi niste tente de les dé peindre à tra vers leur bra voure et leur soif de li ber té. Nous par ti‐ rons de deux pays au cadre géo gra phique dis tinct que sont Cuba et la Gui‐ née Équa to riale et pro po se rons une ana lyse de la si tua tion cultu relle contem po raine des femmes afrodescendantes et des femmes afri caines. Le ter ri toire étant une com po sante es sen tielle dans le texte lit té raire, il est donc ques tion d’exa mi ner com ment le dis cours fé mi niste dia spo rique se ma ni feste d’un texte à un autre en te nant compte des contextes socioculturels de chaque es pace géo gra phique. diciembre, 2008, p.73‐101. 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A tra vés de las no ve las Negra (2013) de Wendy Gue rra y La al bi na del di ne ro (2017) de Tri fo nia Me li bea Obono Ntu tu mu, se pre ten de mos trar cómo los dis cur sos do mi nan tes sobre las mu je res afro des cen dien‐ tes y afri ca nas con tri bu yen a per pe tuar el es ta tus su bal terno de estas mu je‐ res mien tras que el dis cur so afro fe mi nis ta trata de re tra tar las a tra vés de su va len tía y sed de li ber tad. Par ti re mos de dos paí ses con es ce na rios geo grá fi‐ cos dis tin tos, Cuba y Gui nea Ecua to rial, y pro pon dre mos un aná li sis de la si tua ción cul tu ral con tem po rá nea de las mu je res afro des cen dien tes y de las mu je res afri ca nas. Sien do el te rri to rio un com po nen te esen cial en el texto li te ra rio, exa mi na re mos cómo se ma ni fies ta el dis cur so fe mi nis ta dias pó ri co de un texto a otro, te nien do en cuen ta los con tex tos so cio cul tu ra les de cada es pa cio geo grá fi co. English This work pro poses to ana lyse some as pects of the rep res ent a tions of Afrodescendant and African women in the Cuban and Guinea Equa torian nov els of the XXI cen tury. The aim is to high light the per sist ence of ste reo typ ical im ages based on ra cial and sex ist con cep tions in Cuban and Guinea Equa‐ torian nar rat ive. Through the nov els Negra (2013) by Wendy Guerra and La al bina del dinero (2017) by Tri fonia Meli bea Obono Ntu tumu, the aim is to show the ex tent to which dom in ant dis courses on Afrodescendant and African women con trib ute to per petu at ing the sub al tern status of these women while the Afro fem in ist dis course at tempts to por tray them through their bravery and thirst for free dom. We will start from two coun tries with dis tinct geo graph ical set tings, Cuba and Equat orial Guinea, and pro pose an ana lysis of the con tem por ary cul tural situ ation of Afrodescendant women and African women. Ter rit ory being an es sen tial com pon ent in the lit er ary text, we will ex am ine how di a sporic fem in ist dis course mani fests it self from one text to an other, tak ing into ac count the sociocultural con texts of each geo graph ical space. INDEX Mots-clés femmes afro-descendantes, femmes africaines, Cuba, Guinée-Équatoriale, études de genre, littérature Keywords afrodescendents women, african women, Cuba, Equatorial Guinea, gender studies, literature Interactions discursives dans lesromans cubains et guinéo‑équatoriens du XXIesiècle: uneanalyse auprisme dugenre Palabras claves mujeres afrodescendientes, mujeres africanas, Cuba, Guinea-Ecuatorial, estudios de género, literatura AUTHORS Eméline Dawoulé Kouassi Doctorante, CEIIBA, Université Toulouse Jean Jaurès Nancy-Diane NfonoOndo Doctorante, CEIIBA, Université Toulouse Jean Jaurès