Destin commun et destin communautaire, de l'utilité de distinguer et de définir nation et nationalisme
Abstract
Delannoi, Gil
Full text
Destin commun et destin communautaire, de l'utilité de distinguer et de définir nation et nationalisme Gil DELANNOI Fondation Nationale des Sciences Politiques Working Paper n.111 Barcelona 1995
1) Nation et nationalisme à partir de la définition politique du nationalisme 2) Nation et nationalisme à partir de la définition civique de la nation 3) Relativité des définitions Nécessité de différents genres de définition pour caractériser nation (indétermination historique) et nationalisme (cohérence idéologique) Les historiens parlent beaucoup de la nation sans trop essayer de la définir. La description leur suffit souvent. Les sociologues parlent peu de la nation mais prétendent la définir quand ils l’évoquent. La définition leur suffit souvent. La nation les embarrasse un peu, car des descriptions infinies n’aboutissent pas à une définition précise et des définitions infinies n’épuisent jamais le champ de toutes les descriptions. Quant à ceux qui se font à la fois historiens et sociologues, qui décrivent et qui définissent, on ne peut dire qu’ils s’accordent sur une seule définition. Bien sûr, on pourrait considérer que les définitions peuvent avoir un rôle axiomatique et que la pluralité est ici une bonne source de connaissance. C’est fort possible, mais je voudrais montrer qu’il est très difficile de tenir une balance égale entre l’importance que l’on donne à l’existence des nations et celle que l’on donne à l’existence des nationalismes si l’on veut absolument énoncer une théorie complète qui englobe nation et nationalisme. 1) Nationalisme sans nation. A partir de la définition politique du nationalisme L’une des solutions sociologiques les plus cohérentes consiste à sousestimer l’importance de la nation. Il suffit de dire que nous connaissons bien ce qu’est un Etat et ce qu’est une culture. La nation alors n’est pas une donnée première de l’analyse, c’est une donnée secondaire et un résultat de l’histoire, indéniable mais contingent. Dans ce cas, une nation est le produit de la rencontre d’un Etat et d’une culture (ou plusieurs). Inutile, par conséquent, de s’épuiser à chercher une définition de la nation. Le défaut de ce choix théorique, c’est qu’il supprime l’existence autonome d’une entité «nation» dans la théorie et toute aspiration à la souveraineté nationale lui apparaît déjà comme une forme de nationalisme. Cette conception, courante dans le monde anglo-saxon, a le mérite de souligner l’indétermination de toute définition stricte de la nation, mais elle a l’inconvénient de rapprocher toute idéologie nationale d’une forme naissante de nationalisme. Dans cette conception, toute construction nationale relève déjà du nationalisme; d’autre part, les formes extrêmes de nationalisme ne paraissent
plus s’opposer à un modèle initial de la nation. La virulence du nazisme ou du fascisme devient inexplicable. Elle semble relever d’un autre ordre d’explication, apparemment mystérieux. Ernest Gellner est allé très loin dans cette voie. Sa position est claire, simple et argumentée. Il est frappant de le voir commencer un livre consacré aux nations et aux nationalismes (Nations et nationalismes, Paris: Payot, 1989, traduction française de Nations and nationalism, Oxford: Basil Blackwell, 1983) par une définition du nationalisme. Ainsi: «Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes» (p. 11). Commencer par le nationalisme plutôt que par la nation est un premier aveu. Bien sûr, chacun peut, et même, doit annoncer ses axiomes. Toutefois, en commençant par le nationalisme, la tâche est à la fois très simplifiée et très ardue. Comment comprendre le terme d’»unité nationale» contenu dans cette définition si l’on a pas commencé par définir la nation ou du moins par essayer de le faire? En fait, Gellner aurait nous livre son postulat beaucoup plus loin. Le voici: «C’est le nationalisme qui crée les nations et non pas le contraire» (p. 86). Pourquoi si tard? Probablement pour les besoins de son argumentation. En effet, cet axiome passe alors pour une sorte de conclusion. Gellner pense avoir montré que c’est au coeur de la société industrielle que doit apparaître le nationalisme, à cause de la division du travail qui impose la mobilité géographique et sociale et l’éducation de masse. Indispensable instrument politique dans cette conjonction historique et sociale, le nationalisme crée alors les nations avec les moyens du bord. Pour accepter cet argument, il faut accepter le déterminisme sociologique, appuyé sur Weber, Durkheim ou Marx. Mais, de toutes façons, il y a d’autres arguments qui vont dans le sens voulu par Gellner. Ainsi, Gellner a relevé avec insistance que le nombre des nations potentielles (selon des critères ethniques, géographiques, linguistiques) est infiniment supérieur au nombre d’Etats-nations existants. Grosso modo, pour une nation reconnue, il y en aurait entre trente ou quarante potentielles. S’il existe environ huit mille langues, il pourrait surgir autant de nations. Or, s’il manque un catalyseur à ces nations potentielles, que serait-il sinon le nationalisme luimême? Ce faisant, Gellner peut croire qu’il a montré que les nationalismes ont fait les nations. Le voilà qui ironise: «C’est le chien qui n’a pas été en mesure d’aboyer qui fournit à Sherlock Holmes l’indice capital. Les nationalismes
potentiels qui n’ont pas réussi à aboyer sont en nombre bien supérieurs à ceux qui y sont parvenus» (p. 67). Gellner ajoute très justement que le faible taux de réussite du nationalisme prouve autant sa faiblesse que sa force, et que c’est notre manque d’imagination qui nous pousse à voir dans les quelques succès des nationalismes un mouvement historique irrésistible vers les nationalités. Il me semble pourtant qu’il n’en est rien. Ce n’est pas la généralité mais la puissance du nationalisme qui est fascinante. Ce n’est pas son universalité latente mais son développement rapide qui a bouleversé l’histoire contemporaine. Admettre une définition large de la nation, c’est transformer presque n’importe quel phénomène de volonté communautaire en nation, remarque Gellner (p. 84). Mais c’est à partir de cette remarque qu’il aurait pu justifier son système. Il ne fait qu’esquisser ce qui pourrait être la meilleure justification de sa méthode: non pas faire une théorie sociologique et historique qui mette en avant le nationalisme, car à ce compte on tombe très aisément dans le dilemme de la poule et de l’oeuf, mais au contraire, faire sa richesse de son propre dénuement. Gellner ne manque pas, en effet, de noter qu’il est épineux de définir la nation hors de tout contexte historique. Et c’est là que réside l’intérêt de sa solution, à la fois simple, brillante et lucide. A l’appui de cette méthode, on pourrait argumenter ainsi: nous savons assez bien ce qu’est un Etat, nous savons aussi ce qu’est à peu près une culture, donc ne cherchons pas une impossible définition de la nation, considérons au contraire que la nation n’est rien d’autre que ce qu’un Etat et une (ou des cultures) définissent quand ils ont formé un Etat-nation durable. Cet argument est en partie convaincant. Il fait le fond des démonstrations de Gellner, parfois à son insu. Mais comme dans tout choix, la part de gain comporte une part de perte. D’abord, c’est faire une trop belle place au nationalisme, mais en plus, c’est renoncer à le comprendre en profondeur. En concluant, et après avoir montré beaucoup de sagacité dans ses analyses, Gellner constate qu’il n’a pas pu expliquer «pourquoi certains nationalismes, notamment ceux qui se manifestèrent sous Hitler et Mussolini, sont devenus particulièrement virulents» (p. 195). Mais c’est précisément ce qui nous intéresse! Même en admettant que l’explication que Gellner donne de l’émergence du nationalisme (les contraintes de la société industrielle) soit valide, elle ne répond pas aux questions les plus profondes que pose l’existence de nations et de nationalismes. En revanche, cette exploration sociologique commencée par une définition strictement politique du nationalisme a été un bon moyen de repousser des conceptions familières du nationalisme. En effet, le nationalisme n’est ni une donnée évidente et
primordiale que des idéologies adverses auraient toujours tenté de refouler, ni le simple fruit d’un hasard historique, ni une erreur fortuite qui aurait dévié la politique moderne de son véritable objet (la lutte des classes) vers une cause accidentelle, ni le tribut immémorial à verser à un dieu obscur et assoiffé de sang. En somme, avec une élégance mathématique, afin d’échapper aux représentations complaisantes que les nationalistes donnent ordinairement de la nation et du nationalisme, Gellner a mis en formules un modèle politique du nationalisme qui efface la question de la nation, et finalement, laisse la clef au nationalisme, lui-même très peu défini, puisqu’il est ramené à une énergie créatrice d’Etats-nations. En évitant de se soumettre aux mythes nationalistes, on sacrifie paradoxalement la nation au nationalisme. Cette réduction, telle que la fait Gellner a un immense mérite: elle présente avec acuité un postulat répandu et souvent implicite. Au fond, si c’est le nationalisme qui définit la nation, l’aspiration efficace à la souveraineté nationale passe déjà pour nationaliste. On se trouve dans un modèle qui connaît l’Etat, la culture, le nationalisme et sous-estime l’importance de la nation en tant que telle. 2) Nation sans nationalisme. A partir de la définition civique de la nation L’autre solution théorique courante consiste à définir strictement la nation en se fondant sur un modèle sociologique et historique qui servira de critère pour apprécier les similitudes et les différences des nations depuis leur origine. La France ou l’Angleterre, ou les Etats-Unis, ou l’Allemagne ont été pris comme modèle unique, ou bien l’on a retenu un modèle pluriel qui intègre les ressemblances et les écarts entre des types d’origine (Angleterre, France, ou Angleterre, France, Allemagne, ou Angleterre, France, Allemagne, Etats-Unis) peuvent alors servir de repère. Ce type de modèle a l’avantage de prendre la nation au sérieux, de la définir comme «cité moderne», «communauté de citoyens» ou «république démocratique». Il est dominant dans les pays latins. Dans ce cas, la nation est traitée comme une entité qui possède sa valeur spécifique et irremplaçable; elle n’est en rien assimilable à un Etat, ni à une culture, ni même entièrement à un Etat-nation. Pour celui qui pense que la nation est une des entités sociologiques et historiques importantes, il y a dans la nation quelque chose d’étatique qui ne se confond pas avec l’Etat, quelque chose de culturel qui ne se confond pas avec l’ethnie. Voilà sans doute le legs des révolutions américaine et française. Aucune
des nations ultérieures ne l’ont rejeté. Même les nations qui persécutent diverses minorités ne le font pas au nom d’un Etat seul et omnipotent mais au nom d’un Etat-nation autonome et souverain. Avant ces révolutions, le caractère national des Etats était beaucoup plus flou. On ne s’étonnait pas d’être gouverné par les étrangers que les alliances dynastiques amenaient sur les trônes. Michelet, par une magie propre à l’histoire, donne à l’objet de son étude l’allure d’un sujet qui a un caractère intime. Chaque grande nation, dans ce récit, a sa personnalité. La personnalité de la France, c’est d’être une personne. C’est encore une singularité que cette personnalité quasi romanesque de la France. Définir l’Angleterre à l’image de la mer, l’Allemagne à l’image de la forêt continentale ou le Japon comme civilisation de l’ombre (Tanizaki) appartient aussi à cette esthétique de l’histoire. Tous, même les plus rétifs, participent insensiblement à cette «imprégnation esthétique» qui valide l’existence de nations indépendantes et consistantes. Renan propose de concevoir la nation sans l’enfermer dans l’ethnie. Sa célèbre conférence n’est pas exempte d’arrière-pensée: la France a besoin d’une conception non-ethnique de la nation pour rendre légitime ses prétentions sur l’Alsace-Lorraine. Mais l’idée de Renan va plus loin que ces considérations géopolitiques. En soulignant qu’une nation doit être le fruit d’un consentement quotidien, en évoquant le ciment national d’un projet commun, Renan ne manque pas de noter que, dans son invention ou sa construction, une nation se fonde sur l’oubli, oubli des querelles intestines du passé, oubli des réalités au bénéfice des légendes communes. Caractère et destin, volonté et mémoire ne forment néanmoins qu’une brillante illustration de cette idée nationale forgée par le romantisme et ses suites. Les éléments d’histoire, de culture, de politique, sur lesquels l’idée nationale s’est greffée et qui ont continué à fleurir ensuite, ont toujours été des réactions, des oppositions. L’idée de nation est d’abord réactive, voire libératrice. Ce fut l’opposition à l’Eglise romaine (supranationale), l’opposition aux cités (infranationales), l’opposition à l’empire, à la puissance coloniale (Etats-Unis puis décolonisation), à l’Ancien Régime aristocratique, puis à l’urbanisation, à l’internationalisation, à l’élitisme. C’est toujours contre ces épouvantails, trop présents ou trop menaçants, que l’idéal d’une communauté de citoyens a été annoncé. Ce n’est que dans un second temps, quand leur victoire semblait durable, que les nations triomphantes se sont posées en modèle universel, en messager
de la raison et du droit. Elles avaient de quoi de céder à ce penchant; des intellectuels leur avaient forgé la rhétorique avant même que le combat s’engage. Angleterre, Etats-Unis, France, Union Soviétique purent parler un temps au nom de la liberté et de la raison. C’était toujours en partie usurpé, en partie justifié (plus ou moins selon les cas), mais l’essence de l’attachement national ne réside pas là. Sa Révolution peut faire aimer ou détester la France, ou le capitalisme les Etats-Unis, mais en aucun cas ces jugements ne rendent français ou américain. Un rôle historique de premier plan confère une grandeur historique aux nations; néanmoins, il ne les définit ni ne les résume. Avec un sens juridique et politique («Assemblée nationale»), militaire («patrie en danger»), esthétique (langage, arts, moeurs) et sentimental («cher vieux pays»), le modèle français représente, pour certains auteurs, l’incarnation la plus complète de cet idéal où la société et l’histoire sont très nationales. Il est vrai que le modèle français a engendré bien des nations par imitation ou par opposition. Néanmoins son originalité, même imitée, le cantonne dans sa particularité. Sa prétention à l’universalité est toujours contestable, soit par une théorie qui se voudrait universelle, soit au nom de la nationalité ou du nationalisme adverses. Cette communauté républicaine de citoyens est trop marquée par l’Etat central de la France d’Ancien Régime et par l’individualisme jacobin pour être érigée en archétype indiscutable. Le poser comme tel revient à sous-estimer ses propres effets nationalistes alors même que son caractère démocratique fut presque constamment menacé de l’intérieur. Que vaut cette «nation» à laquelle il faut ajouter l’adjectif «démocratique» pour la définir précisément? Et quelle fut quelquefois sa fragilité! De cette tradition sociologique et historique qui donne droit de cité à la nation sans la jauger selon le nationalisme, il reste possible de tirer une définition, mais celle-ci sera, qu’on le veuille ou non, soit un idéal à atteindre plutôt qu’une réalité à synthétiser, soit une manière implicite d’opposer la bonne nation au mauvais nationalisme. Les défenseurs de la nation noteront que ce sont les nationalismes et non les nations qui apportent les haines et les guerres. C’est dédouaner un peu facilement la nation. On peut dire que Dieu n’est pas responsable des fanatiques qui parlent en son nom, mais non pas la religion. L’idéologie nationale est toujours sur le bord du nationalisme, et aucune nation ne se passe de ce ciment rhétorique et propagandiste.
En outre, si l’on ne garde comme référence que la nation dite démocratique (comme Schnapper, 1994), on risque de perdre l’essence du phénomène national au bénéfice des notions de république et de démocratie. Car, tout en empruntant le moule national, et ensuite impérialiste ou colonialiste, les idéologies des révolutions américaine et française n’en faisaient pas leur fin. C’est là leur grandeur historique mais aussi un coup porté à la nécessité d’une nation démocratique idéale. Si ces pays ont relancé l’idée démocratique, s’ils l’ont étendu à une échelle nationale, le national n’est pas pour autant l’essentiel de leur expérience. Les Etats-Unis, ancienne colonie, ne pouvaient être colonialistes. Il a fallu le «leadership» d’une deuxième guerre mondiale pour les rendre impérialistes. Quant à la France, si la réaction nationale n’avait été aussi vive après la Révolution, tant en Angleterre, Allemagne ou Espagne (pour des raisons si diverses), son avenir aurait pu être plus impérial, ou plus confédéral, que national. Son nationalisme a, en quelque sorte, desservi son rayonnement qui, de ce fait, fut limité à la culture littéraire et artistique. De même, il est difficile de définir la nation en tant que communauté antiethnique. Réduire la nation à l’ethnie est à la fois borné et contraire aux cas historiques, mais prendre l’exemple de quelques nations européennes qui furent capables d’intégrer des minorités régionales pour forger un idéal national supraethnique est un tour de force d’une autre nature. Il faut au moins dire que la question reste ouverte. Devant des flux migratoires intercontinentaux qui juxtaposent les cultures les plus éloignées, il n’est pas certain que l’idéal national soit le plus propice à l’intégration des étrangers dans un Etat-nation. Un écueil se tient devant ce projet: être trop exigeant en matière d’assimilation pourrait décourager ceux qui sont assimilables alors même que cette offre d’assimilation risquerait de renforcer le nationalisme de certains nationaux. Une nation démocratique ne peut, par principe être ethnique, mais ne peut pas plus, selon le même principe, être cosmopolite. Elle n’est donc, a priori, ni malade du nationalisme ni vacciné contre lui. Sa réussite tenait justement à cette ambiguïté. Mais une telle ambiguïté continuera-t-elle à porter ses fruits sur une très longue durée? Les deux grands systèmes rivaux, capitaliste et communiste, qui prétendaient ignorer, l’ethnisme, n’ont pas surmonté, pour le moins, les obstacles ethniques internes qu’ils prétendaient effacer. La difficulté est la même en fait de laïcité. Sans tolérance religieuse, une nation ne sera pas démocratique. Mais sans une séparation stricte entre la sphère publique et la sphère privée, cette tolérance, loin d’être protectrice, devient choquante. Autrement dit, celui qui accepte les prémisses philosophiques et politiques de la laïcité, peut avoir un comportement laïque, même dans un
pays qui ne l’est pas. Et celui qui refuse ces prémisses, même dans un pays laïque, ne le sera jamais tout à fait. Aux yeux du dogmatique, le sceptique passe toujours pour une autre sorte de dogmatique, ou pour un monstre. Il ne faut pas en conclure que la tolérance religieuse soit impossible (dieu merci) mais que c’est une oeuvre longue et lente, qui comporte autant d’exemples de réussites que d’échecs dans le cadre d’un Etat-nation. S’il fallait ne retenir qu’un moyen pour définir la nation en tant que telle, plutôt que l’hypothétique convergence d’un Etat et d’une culture, il faudrait retenir le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce principe est plus démocratique. Mais il s’arrête sur le seuil plébiscitaire de la démocratie. Qu’une nation soit démocratiquement née n’entraîne pas qu’elle vivra en démocratie. Une nation, définie selon la démocratie, devra toujours prouver qu’elle est démocratique, ne le prouvera qu’imparfaitement, et subira les contraintes de la démocratie (choix majoritaire, démagogie, opinion versatile). De même qu’il était trop énorme de mettre en avant l’archétype de la société industrielle pour frapper d’inanité la nation, il est un peu accablant de ne la sauver qu’avec des doses massives de démocratie. Au fond, on trouve ici l’image inversée du choix théorique précédent. A force de préciser la définition souhaitable de la nation, on la restreint dans le temps et dans l’espace, et le nationalisme n’apparaît plus que sous les couleurs d’une déviation pathologique. Le phénomène national serait indispensable à la citoyenneté moderne alors même que le nationalisme lui serait contraire. La porte est très étroite. Etat, culture et nation sont définis mais le nationalisme fait figure d’éruption passagère ou d’aberration idéologique. Dans le modèle précédent, une «nation démocratique» était une forme adoucie du nationalisme général des temps modernes; dans le second, le nationalisme anti-démocratique ou despotique, quoique très répandu sur la Terre, passe pour une exception à la règle. 3) Relativité des définitions. Indétermination de la nation et cohérence idéologique du nationalisme Il semble nécessaire d’éviter les simplifications suivantes, de ne pas dire que «le nationalisme crée la nation» (Gellner), ou que «la nation crée le nationalisme». Les deux phénomènes méritent d’être étudiés à part entière. L’essor de l’Etat moderne est lié au phénomène national sans être forcément marqué par le nationalisme. D’autre part, le nationalisme est parfois lié à des
nationalisme. L’Etat-nation, pris dans l’étau de toutes les contraintes politiques, économiques, écologiques actuelles est donc soumis à deux pressions en sens inverses: se fragmenter selon un principe infra-national, se confédérer selon un principe supranational. Sa survie est en jeu. Mais à long terme, cette double ouverture, interne et externe, pourrait le consolider. 3.8. Nation et narration. Communauté de destin. L’histoire fait les nations. Ce n’est pas seulement parce que les historiens, après l’avoir mise au service des monarques, firent l’histoire selon le principe des nations. Dans la conscience historique indispensable au nationalisme, on remarquera que c’est à l’ère des nations que l’histoire devint une discipline universitaire et méthodique. Il y eut donc en même temps la mauvaise foi nationaliste (il ne faut croire un historien que s’il dit du mal de sa nation, disait Voltaire) et le progrès indéniable des études historiques. Il ne faut donc pas louer ou condamner sans nuance les historiens sur la question du nationalisme. Les trois affirmations suivantes ont leur intérêt: les études historiques ont favorisés les guerres modernes (Nietzsche) mais, l’histoire peut justifier n’importe quoi (Valéry), et l’histoire doit servir à se libérer du passé (Goethe). Retenons le rapport de la nation et du nationalisme avec les procédés et les contenus de la narration. Dans une narration, tout n’est pas possible, le dénouement est soumis à certaines contraintes, néanmoins il subsiste une immense part d’imprévu. On a fait des prévisions parfois justes sur l’économie mondiale ou sur le système communiste, mais le destin futur d’une nation est presque imprévisible? Si l’histoire fait les nations, c’est qu’il n’y a pas de nationalité sans «communauté de destin». La nation transforme l’histoire en destin, mais le seul destin historique ne transforme pas une communauté en nation. Toutes les communautés de destin ne sont pas des nations, mais toutes les nations sont des communautés de destin. Au sens faible, c’est le cas des groupes restés sur le seuil de la nationalité; au sens fort, la nation devient une communauté de délibération, de décision et de dessein, idéal auquel peu d’Etatsnations parviennent. L’idée de nation établit un lien, concret et rhétorique, entre le passé et le futur d’un groupe, mais ce lien reste indéterminé, car il résulte d’une expérience singulière et contingente du temps collectif. En ce sens, ce n’est pas l’obsession romantique d’avoir ou d’exhumer des racines. Ce n’est pas non plus un projet autoritaire échafaudé sur un sens inéluctable de l’histoire, progressiste ou réactionnaire.