La Comparaison et les partis politiques
Abstract
Seiler, Daniel-Louis
Full text
LA COMPARAISON ET LES PARTIS POLITIQUES Daniel-Louis Seiler Institut d’Études Politiques de Bordeaux WP núm. 194 Institut de Ciències Polítiques i Socials Barcelona, 2001
2 L’Institut de Ciències Polítiques i Socials fut créé par l’Universitat Autònoma de Barcelona et la Diputació de Barcelona en 1988. L’Institut fait partie de l’Universitat Autònoma de Barcelona. La série “Working Papers” publie des travaux en cours de recherche, en vue d’encourager l’échange de points de vue scientifiques. La publication d’un texte dans cette série n’empêche pas l’auteur de le publier aussi ailleurs. Chaque auteur conservant tous ses droits sur son texte, la présente publication ne peut être reproduite sans son consentement. © Daniel-Louis Seiler Dessin: Toni Viaplana Imprimerie: A.bis c/ Leiva, 3, baixos. 08014 Barcelona ISSN: 1133-8962 DL: B-47.601-2001
3 “En organisant son enterrement, le Parti ouvrier unifié polonais, parti des communistes polonais, prépara une nouvelle escroquerie. Il désire renaître d’emblée dans les habits de la social-démocratie. Ce parti qui n’était ni ouvrier ni unifié et dont la polonité doit être interrogée car il est né de la volonté et a été l’instrument du dictateur de l’empire voisin -Joseph Vissarionovitch Stalines’imagine qu’il suffit de faire une déclaration solennelle pour être considéré comme une social-démocratie honnête” (tract du Parti socialiste polonais, Varsovie, 25 janvier 1990)* Imaginons que nous posions la question des rapports entre l’analyse comparative et l’étude des partis à un spécialiste des sciences sociales, particulièrement versé dans l’épistémologie mais peu au fait de l’état de la littérature concernant les partis politiques. Il ne pourra que nous répondre par une autre question: concevez-vous qu’il soit possible de traiter des partis politiques autrement que de manière comparative? On peut parler d’un parti au singulier, relater son histoire particulière, décrire par le menu les rouages de son organisation, s’imprégner de sa culture en partageant la vie de l’une de ses sections, mais on ne peut évoquer les partis que par la médiation d’un concept fruit d’une généralisation, et partant, établie par le recours à la méthode comparative. Le drame, en science politique, est que la généralisation se fonde souvent sur une comparaison implicite et rarement raisonnée. De fait il n’existe que deux moyens d’étudier le phénomène partisan: soit dans une approche ethnologique rigoureusement singularisante et qui porte sur un parti, soit dans une approche comparative qui se veut généralisante et qui porte sur les partis politiques. L’une et l’autre sont également légitimes, l’une et l’autre sont également scientifiques et entretiennent entre elles le même rapport que celui qui unit l’ethnologie à l’anthropologie; la seconde ne s’avère possible que si la première a atteint un niveau suffisant de développement. C’est l’approche comparative qui retiendra notre attention car elle se révèle incontournable dès lors qu’on généralise mais jusqu’où peut-on généraliser? Le concept de “parti politique” est-il universel? Plus concrètement, si ce concept se décline dans des cas nombreux du fait de la diversité des cultures, quelle est, dès lors, la portée des classifications des partis? Quelles réponses offre l’analyse comparée des partis politiques? I. L’INCONTOURNABLE COMPARAISON Soit l’énoncé: “depuis sa victoire électorale de 1982, le PSOE a cessé d’être socialiste pour devenir social-démocrate”. Il postule qu’un parti -le PSOEa correspondu à un concept -socialiste-, qu’il relève aujourd’hui d’un autre -social-démocratecensé être différent du premier; l’un et l’autre renvoyant à des classes d’éléments au sein d’une classification censée procéder, elle même, d’une comparaison. Or la pratique langagière, tant des hommes politiques que des journalistes voire celle des politistes, révèle que les termes “socialistes” et “social-démocrates” sont indifféremment utilisés l’un pour l’autre. L’énoncé fait ci-dessus, et que chacun comprend, serait-il un pléonasme le rendant absurde? Seule une analyse comparative menée dans le temps et dans l’espace permettrait de clarifier la relation ambiguë qui
4 s’est établie entre le concept -un type d’idéologie, de partis ou de politiques (encore faudrait-il préciser)- et les mots, en l’occurrence “socialiste” et “social-démocrate”. Cependant, il y a quelques vingt-cinq ans, Pierre Rosanvallon concevait “le socialisme autogestionnaire comme alternative concrète, en comprenant que ce ne sont pas tant les abandons et les trahisons du mouvement social-démocrate qui sont en cause que ses fondements mêmes: conception des rapports entre l’État et la société, nature des réformes de structures essentielles, dynamique de la transformation sociale, rôle du Parti dans la société, etc. C’est en ce sens qu’une réflexion sereine et lucide sur la social-démocratie peut contribuer à faire avancer le socialisme français dans sa recherche originale d’un socialisme centré sur l’autogestion”1. Cette quête de rupture par rapport à un modèle germano-scandinave censé incarner la social-démocratie anima également le PSOE avant 1982 et ce d’autant plus que certains secteurs de l’UCD d’Adolfo Suárez se revendiquaient explicitement d’une conception social-démocrate2. De même au Portugal, le PS se trouve depuis l’origine confronté à un Parti social-démocrate qui, après avoir vainement demandé son adhésion à l’Internationale socialiste, s’en alla siéger au groupe libéral du Parlement européen pour rejoindre ensuite les conservateurs au PPE! Depuis le début des années quatre-vingt les socialistes français ou espagnols ont, à leur tour, connu leur content d’abandons et de trahison. Sont-ils pour autant devenus sociaux-démocrates? Pour faire bonne mesure et ne pas nous cantonner du même côté de la scène politique, prenons un second exemple toujours ibéro-européen mais plus récent. Au printemps de 1999, lors de la Grand’Messe politique qui marquait le point culminant de la campagne des élections européennes et qui se tenait à Madrid, José María Aznar, évoquant dans son homélie, les grandes figures des pères-fondateurs démocrates-chrétiens -Schuman, Adenauer, de Gasperide l’aventure européenne, s’exclama: “Somos los herederos!”. J’avoue avoir éprouvé une douce hilarité en lisant la relation des propos du Président du Conseil espagnol dans la presse: je me souvenais de la délégation espagnole au Congrès de Munich du Mouvement européen en 1961 dont les membres démocrates-chrétiens -au nombre desquels se trouvait Gil Roblès, le chef de la CEDA de 1934et libéraux se voyaient interdits de retour au pays sur l’ordre du caudillo. Or à l’époque les parents, amis et le milieu politique dont est issu le Président Aznar comptaient au nombre des partisans de Franco. J. M. Aznar -dont les mérites personnels ne sont pas en cause icireconnaît bien volontiers que c’est à Manuel Fraga qu’il doit sa conversion à la démocratie. Mais le Président de la Galice, comme celui du gouvernement espagnol ainsi que leur parti, le Partido popular, en sont-ils pour autant devenus démocrates-chrétiens? Lorsque l’Espagne rejoignit la Communauté européenne le PP se retrouva, tout naturellement, aux côtés des conservateurs britanniques et danois. Cependant l’étiquette “conservatrice” reste encore mal reçue dans les milieux de la “droite” des pays latins; d’autant plus que celle-ci prône volontiers le changement, les privatisations, l’ouverture aux marchés internationaux et, dans cet ordre d’idées, le label “démocrate-chrétien” dégage un parfum d’humanisme, de respectabilité centriste, d’antifascisme même3. Qu’il est bon de troquer chemise bleue et bottes contre un complet de flanelle grise de chez un bon faiseur! Le label “social-démocrate” connaît la même faveur et est l’objet du même investissement mais de la part des ex-PC des pays d’Europe centrale et orientale, c’est-à-dire par les héritiers de ceux là mêmes qui prononcèrent la dissolution et l’interdiction des social-démocraties historiques de ces pays. “Social-démocrate” et “démocrate-chrétien” constituent aujourd’hui des labels de qualité particulièrement recherchés par les partis et dont l’Internationale socialiste et le PPE détiennent le monopole d’attribution.
5 Faire oublier un passé souvent fait d’accointances douteuses ou de promesses irréalistes représente le lot commun des partis de gouvernement, dans certains pays la reconnaissance par des internationales vaut brevet d’européanité. Par surcroît ces dernières sont aussi le siège d’influences nationales, de la volonté de contrôle du Parlement européen -dont les pouvoirs croissentpar certains partis ou certains pays soucieux de se créer une clientèle de partis débiteurs devenus affidés. Nombre de partis d’Europe centrale se trouvent en dette face aux puissantes Stiftungen des partis allemands qui leur fournissent aide matérielle, financière, technique, campagnes électorales livrées clef en mains, etc… Les deux étiquettes, démocrates-chrétiens et sociaux-démocrates, qui se révèlent les plus fashionable, recouvrent aujourd’hui des réalités à géométrie variable selon le pays et l’époque. Les utiliser dans une analyse scientifique équivaudrait, en “entrant” ingénuement dans le discours partisan à sombrer dans une faute méthodologique grave que dénonce Giovanni Sartori le conceptual stretching4. Est-ce à dire qu’il faut les abandonner pour autant une analyse comparative ne peut que montrer qu’elles correspondent à des réalités historiques et sociologiques transnationales, à l’échelle de l’Europe du moins. On peut en rendre compte par des concepts qui ne soient pas élastiques. Gageons qu’alors, bien des partis apparaîtront comme autant de pseudo démocratie-chrétiennes et de pseudo social-démocraties! “Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément” écrivait Boileau dans son “Art poétique”, une maxime qui vaut son besant d’or et s’applique à toute démarche intellectuelle. Mais pourquoi faut-il que les politistes en soient ignorants au point de prendre le discours des partis pour argent comptant, confondant ainsi formes langagières et stratifications géologiques? Le recours à la méthode comparative permet ainsi aux politistes de se départir de la naïveté avec laquelle ils abordent trop souvent les partis et de prendre le discours partisan pour ce qu’il est: un marqueur identitaire, bien sûr, mais aussi un outil de mobilisation et souvent de manipulation dont les cibles sont hautement variables. Souvent la chute dans le piège du langage et la reprise d’un lexique qui traduit souvent une “lutte des classements” au sens de Bourdieu, provient d’un manque de décentration de la part des observateurs. Phénomène sans précédent d’une assemblée élue sur une base multinationale, les premières élections européennes de 1979 constituent un événement emblématique autant par le fait en lui-même que par la manière dont les observateurs “autorisés” le rapportèrent in illo tempore. Par exemple E. Gazzo, éminent journaliste spécialisé dans les affaires “communautaires”, grand militant de la cause européenne et fondateur de l’Agence Europe, relatait la fondation de l’Union démocratique européenne -regroupement thatchérien des conservateurs anglo-scandinaves, du RPR et des plus ultralibéraux d’entre les démocrates-chrétiens (CDU, CSU, ÖVP)- en la qualifiant de curieux animal politique. L’UDE rassemblait des formations qu’en Italie de l’époque on eût considérées comme libérales ou démocrateschrétiennes: le fait d’opposer une alternative antisocialiste à l’IS lui échappait totalement. De fait la plupart des observateurs italiens analysèrent la campagne et les résultats des européennes de 1979 selon un schéma tripartite: socialistes, démocrates-chrétiens et libéraux. De leur côté leurs homologues britanniques cherchaient partout des équivalents des conservateurs et des travaillistes et, le cas échéant, des originaux semblables aux libéraux tandis qu’en France on répartissait sans appel les partis entre
6 gauche et droite. Un découpage à la hache dont le simplisme sommaire a trouvé grâce aux yeux des services de presse et d’informations concernés tant à la Commission qu’au Parlement européen. Faute d’être au fait des subtilités culturelles et historiques de chaque vie politique nationale, nombre de politistes généralisent abusivement à partir de leur propre expérience du système de partis de leurs pays respectifs. Ainsi ce qui est bon pour Westminster l’est pour l’Europe et ce qui est vrai au Palais Bourbon l’est dans le Monde entier: manque patent de décentration. En effet les “deux tendances les plus naturelles de la pensée spontanée et même de la réflexion en ces stades initiaux sont de se croire au centre du monde, du monde spirituel comme matériel, et d’ériger en normes universelles les règles ou même les habitudes de sa conduite”5. Cet ethnocentrisme primitif que nous décrit Jean Piaget ne peut être vaincu que par l’analyse scientique mais encore faut-il qu’elle n’en soit pas polluée à la base. “Constituer une science ne se réduit donc nullement à partir de cette centration initiale et à accumuler des connaissances sur un mode additif, mais suppose également que cette addition s’accompagne de systématisation: or la première condition d’une systématisation objective est une décentration par rapport au point de vue propre, dominant au départ. C’est cette décentration qu’assure l’attitude de comparatiste tout en élargissant les exigences normatives jusqu’à les subordonner à des systèmes de références multiples”6. II LA RELATIVITÉ DU CONCEPT DE PARTI L’attitude comparatiste doit nous amener jusqu’à soumettre aux exigences critiques le concept élémentaire lui-même, celui de parti. Historiquement, certaines formations qui pourtant sollicitaient les suffrages des électeurs ne se définissaient pas comme des partis. Ainsi à la Libération, les démocrateschrétiens du MRP, aveuglés par le double héritage de l’Action catholique et de la Résistance, refusaient de se considérer comme un parti: ils se voulaient un mouvement. De même, un peu plus tard, le RPF gaulliste se proclamait rassemblement. Plus tard encore les Verts récusaient l’idée d’une organisation partisane. Dans les ex-démocraties populaires le mot “parti” fut dans un premier temps perçu comme stigmatisant car il évoquait “le” Parti que chacun abominait: 1989 fut l’année des forums civiques ou démocratiques. Aujourd’hui tout est rentré dans l’ordre et nul, ni les Verts ni le RPR, ne conteste sa catégorisation comme parti politique; quant aux forums, ils appartiennent désormais au passé. Cependant le risque de tomber dans l’excès inverse nous guette: le conceptual stretching, toujours lui. Gardons-nous d’universaliser le concept. Pour ce faire on en déterminera d’abord l’étymologie pour ensuite en déduire une implication logique de base et, enfin, en évaluer la portée géographique. Du point de vue étymologique d’abord, on constate que “parti”, “partido”, “party”, “partito”, “Partei”, “partia” en russe ou en polonais, “part” en Hongrois dérivent tous d’un verbe français aujourd’hui disparu: “partir” qui signifiait faire des parts. Une signification qui implique, de manière très claire, l’action de diviser une totalité quelconque. Le concept de parti renvoie toujours à la division donc au conflit, ce qui explique impopularité initiale des partis et la volonté exprimée par toutes les idéologies totalisantes, tous les populismes, d’en finir avec les partis, ces éternels diviseurs. La présence, dans certaines langues slaves -tchèque, serbe, croated’un mot qui désigne les partis sans dériver de la racine française, confirme cette analyse car c’est le nom “côté” -en tchèque “strana”- qui prévaut alors, confirmant un usage parlementaire français qui remonte à la Restauration quand “côté droit” de
7 l’assemblée désignait les ultras tandis qu’il était également commun de parler des “députés du côté gauche” dans le cas des libéraux. Quoi qu’il en soit, cette seconde étymologie recoupe totalement la première, il s’agit d’un côté par opposition à un autre, un camp par opposition au camp adverse. Robert A. Dahl intitulait un ouvrage précurseur sur les partis: “Political oppositions in Western Democracies” tandis qu’une décennie plus tard, Jean Blondel montrait que derrière chaque parti se cache, parfois refoulé au tréfond de la mémoire, “a protracted social conflict”7. C’est également dans cette lignée que s’inscrit l’une des contributions les plus décisives du XXème siècle -en matière de partis politiquesla systématisation de Stein Rokkan au moyen du paradigme des quatre clivages fondamentaux8. Ainsi chaque parti représente-t-il le résultat d’une prise de parti pour des intérêts matériels ou idéels faite contre d’autres partisans. Du point de vue logique ensuite les partis politiques sont donc des agents du conflit et des instruments de son intégration écrivaient Lipset et Rokkan. Pour qu’il y ait conflit il faut qu’existent des divisions et des divergences qui s’affrontent autour d’enjeux: au minimum deux camps doivent se trouver en présence l’un de l’autre. Il n’y a pas de partie sans tout, de prise de parti sans adversaire ni de systèmes de partis sans pluripartisme. Cela signifie que nonobstant Blondel ou Sartori qui, en l’espèce, reproduisent le discours de sens commun, les systèmes à parti unique représentent une contradiction dans les termes9. Le parti unique constitue une vue de l’esprit qui sert de cache-misère à des réalités beaucoup plus concrètes que sont le totalitarisme, la dictature ou les divers autoritarismes. Soit on se trouve en présence d’une institution créée par la dictature afin de lui conférer une sorte de légimité mobilisatrice par référence à un modèle idéologique étranger comme le fascisme ou, dans l’Afrique des coups d’États, “socialistes”, soit on se trouve en présence de l’un de ces “modèles”. C’est-à-dire un véritable parti qui, au sein d’un système pluripartiste, parvient à éliminer ses rivaux par la force ou par la ruse et à s’emparer de la totalité du pouvoir. Évoquant les Cités-États de l’Italie -au Nord des États PontificauxMax Weber constatait déjà que dès qu’ils eurent éliminés leurs rivaux les Guelfes florentins changèrent de nature. Son disciple français, Raymond Aron, appliqua cette règle au totalitarisme en proposant un idéal-type du parti monopoliste, un parti dont l’ambition vise un pouvoir sans partage et sans alternance et qui, dès qu’il accède au pouvoir, supprime toute concurrence10. On ne peut plus alors l’analyser comme avant, ni le ranger dans la catégorie taxinomique des partis politiques: promu instance fondamentale de l’État, il a changé de nature. Nombre de politistes le désignent sous le vocable de “parti-État” -et le trait d’union est essentiel. En aucun cas on peut considérer les partis-États comme des systèmes de partis. Il existe des systèmes multipartites et des systèmes bipartites, Blondel nous apprend qu’existent des systèmes à deux partis et demi mais il n’y a pas de systèmes à parti unique, même au sein d’une oligarchie: c’est une impossibilité logique. Du point de vue de la géographie du phénomène partisan enfin, le cas des partis-États nous montre que les emplois abusifs du mot parti abondent. “Tout ce qui brille n’est pas or” dit un vieux dicton populaire. Les partis politiques naquirent en Occident et Weber considérait qu’ils étaient “les enfants du suffrage universel et de la démocratie”. Leur naissance correspondait à des conditions politiques, culturelles, historiques et économiques précises. Le procédé d’accès au pouvoir qu’ils représentent se répandit ensuite dans le Monde entier. Cependant un survol, même rapide, de la littérature canonique traitant des partis et parlant des classiques -Bryce, Ostrogorsky et Michelsaux travaux les plus récents de Panebianco sur les modèles génétiques partisans ou de Katz et Mair sur la cartellisation des partis, nous
8 renvoit une image massivement occidentale11. Faut-il voir là une sorte de dédain ethnocentriques des politistes dès que les apparences ne correspondent plus aux contours familiers des objets dont ils traitent d’ordinaire? Ou d’une curieuse division du travail scientifique qui attribue l’ordre politique interne à la sociologie politique, l’étude des pays occidentaux à la politique comparée et celle du reste de l’Univers aux Area Studies? Pourtant les rares études comparatives qui s’efforcent de rompre avec cette fâcheuse tradition -la fresque de Janda ou, plus modestement, le concept de “parti de mobilisation”- suscitent une impression d’artificialité et engendrent le malaise classique dû à la présence d’un intrus. Faut-il voir là l’effet que ces auteurs nous dérangent dans notre confort et nos habitudes de Travail? Ce n’est pas certain: le même hiatus frappe l’attention lorsqu’il s’agit d’ouvrages collectifs et l’ensemble de ceux consacrés aux pays occidentaux détonne par rapport aux autres. Le mot parti semble désigner des réalités différentes selon qu’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur de l’aire culturelle occidentale. De fait, réfléchissant sur la double fonction (conflit et intégration) que Rokkan assigne aux partis, Bertrand Badie constate que le phénomène partisan en Occident se fonde sur trois caractères inexportables car façonnés par une longue histoire12. Un caractère de “sociation” au sens de Weber, en premier lieu. Il découle du “dépérissement des solidarités communautaires” qui engendre une “individuation des rapports sociaux” et, par conséquent, la naissance d’associations volontaires apportant “une situation en propre à l’individu-adhérent”. En deuxième lieu, “l’histoire occidentale a intimement mêlé parti et conquête du pouvoir en synchronisant la formation des partis politiques et celle de la mobilisation électorale”. En dernier lieu, l’Occident inventa le jeu partisan “alors que s’étaient constitués des clivages sociaux complexes dont l’exaltation alimentait en même temps les dynamiques associatives et la compétition pour le pouvoir”. On ne retrouve ces trois caractères ni en Afrique, ni en Asie, ni davantage en Turquie, Badie ne se prononce pas sur le cas de l’Amérique latine. N’ayant pas inventé la logique partisane les pays relevant de ces aires culturelles l’ont importée pour “d’autres considérations stratégiques, porteuses d’autres fonctions: servir d’instrument de sortie d’un ordre politique passé où s’imbriquaient dépendance et tradition; agir comme relais de communication politique; permettre de gérer une scène politique qui ne procède pas, du moins à titre principal, de l’exercice concurrentiel du droit de suffrage. La logique de la sortie est paradoxalement la source principale de la dynamique d’imitation. Pour conquérir l’indépendance, les élites des collectivités dominées ont largement emprunté aux puissances coloniales leurs structures organisationnelles”. Or là où en Occident “l’ancienneté [des] clivages créait des solidarités horizontales solides, alors que la pérennité des solidarités verticales et des jeux de clientèles suscitent en Afrique ou en Asie une recomposition de la concurrence politique sur le mode du jeu factionnel qui bouleverse d’autant les principales fonctions partisanes. La situation de dépendance coloniale où vécurent nombre des pays concernés engendra une configuration politique où au lieu de concourir pour le pouvoir, les partis ont été créés pour rassembler contre la puissance tutélaire sur le mode unanimiste”13. On peut ainsi, à la lumière de l’analyse comparative, s’interroger si le chercheur, en recourant au concept de parti pour désigner les formations politiques se revendiquant de ce nom en Occident, en Afrique, en Asie -on pourrait ajouter en Russie-, ne construit pas l’un de ces fameux chat-chien sur lesquels ironise Sartori? A l’instar de cet animal mythique, les partis feraient “miaou” en Occident et “ouah-ouah” en Afrique et en Asie!
9 III LA RELATIVITÉ DES CLASSIFICATIONS DE PARTIS Si le concept de parti s’avère relatif à la lumière de l’approche comparative, cette relativité frappe a fortiori les classifications de partis et singulièrement lorsque ces dernières se fondent sur des critères d’idéologie ou de programme14. Pour Sartori deux erreurs de méthode, l’élasticité conceptuelle (conceptual stretching) et le gradualisme obsessionnel (degreism) conduisent tant de comparatistes amateurs ou incompétents à se lancer dans la traque du “chat-chien”15. En amont de ces deux erreurs la naïveté langagière, “l’ensorcellement de notre esprit par le langage”16, fruit de “l’illusion de la transparence”17 fournit une grande partie des matières premières qui servent à la production en série du “chat-chien”. Un produit qui inonde le marché des études portant sur les partis. Nous voudrions, une fois de plus, faire un sort à deux classifications de sens commun dont la coriacité se nourrit grâce aux travaux de comparatistes empiristes, totalement ignorants des langues et des cultures autres que l’angloaméricaine. La plus imbécile des classifications engendrée par le sens commun est celle des “typologiesétiquettes”18. Elle consiste à croire que les étiquettes des partis qu’on retrouve en abondance et dans le même énoncé dans la plupart des systèmes désignent la même réalité. C’est-à-dire que, confondant les mots et les choses, cette typologie postule que des vocables comme “conservateur”, “démocratechrétien”, “libéral”, “radical” ou “socialiste” signifient partout la même chose et que, par conséquent, leur portée serait, sinon universelle, du moins valable pour l’aire culturelle occidentale. Or de curieuses contradictions émergent dès la confrontation de ces typologies avec l’axe droite-gauche, lui-même fort prisé par les tenants de la connaissance de sens commun. En effet si l’expression “démocrate-chrétien” désigne la droite en Allemagne, le centre en Italie ou aux Pays-Bas, il désigne une partie de la gauche en Belgique, une partie du rêve “travailliste” dont l’écho remonte à la fin de la seconde guerre mondiale ou pour les socialistes des années soixante-dix, le partenaire principal d’un éventuel “Rassemblement des progressistes”. L’Italie d’aujourd’hui connaît d’ailleurs deux variétés de démocrates-chrétiens: ceux de droite de la CDU-CCD, membres de la coalition de Berlusconi, et ceux de gauche du PPI, alliés des Démocrates de gauche, DS (ex PCI) au sein de la coalition “L’Uliva” dont le leader pour les élections de mai 2001 est Franco Rutelli, maire (ex-écologiste) de Rome. Le mot “libéral” ne se révèle guère plus transparent: si pour un Français il désigne une composante de la droite -les amis de M. Madelincomme d’ailleurs pour les Hollandais, les Suisses et jadis pour les Italiens (une variété désormais éteinte dans la péninsule), pour les Belges, les Allemands et les Danois, les libéraux se situent au centre-droit; les libéraux Suédois se maintiennent au centre tandis que leurs homologues britanniques occupent le centregauche, n’étant dépassé que par les USA où libéral signifie “gauche”, l’aile syndicale et nostalgique du “New Deal” du Parti démocrate. Radical est tout aussi confus: schizoïde en France (Radicaux valoisiens de droite et Radicaux de gauche), il désigne la droite modérée et de bon ton en Suisse, le centre-gauche au Danemark et l’extrême-gauche aux États-Unis. On ajoutera, pour tourner le couteau planté dans le corps du gros bon sens, que naguère encore bien des politistes confiants dans les décisions de l’Internationale libérale, considéraient le FPÖ comme libéral: en Autriche libéral signifiait extrême-droite!19 Au moins peut-on concéder que les conservateurs sont partout à droite -sauf en Russieet les socialistes ou sociaux-démocrates à gauche. À voir… Nous avons vu, ci-dessus, les ambiguïtés qui
16 25. Ibid. 26. Ibid, p. 17. 27. Ibid. 28. MINK, G.; SZUREK, J.Ch.: La grande conversion: le destin des communistes en Europe de l’Est. Paris, Seuil, 1999, p. 95-120 et p. 132. Cfr. aussi DREWSKI, B.? “Que sont les communistes devenus? Le cas polonais”, La Nouvelle alternative, n° 38/juin 1995. Sur l’anticléricalisme des postcommunistes du SLD: HADJIISKY, M.: ‘Pologne, Hongrie, Bulgarie: victoires et limites du ‘pragmatisme’” in HERMET, G.; MARCOU, L.: Des partis comme les autres? Bruxelles, Complexe, 1998, p. 60. 29. BRAUDEL, F.: Écrits sur l’histoire. Paris, Flammarion/Champ, 1969 et Les ambitions de l’histoire. Paris, editions de Fallois, 1997. 30. MORIN, E.: Sociologies. Fayard, 1988. 31. Pour une vue d’ensemble: BRECHON, P.: op. cit. et SEILER, D.L.: Les partis politiques. Paris, A. Colin/Compact, 2000. Pour une vision nouvelle des organisations de partis: RIHOUX, B.: Les partis politiques: organisations en changement. Paris, L’Harmattan, 2001. Cfr. aussi DUVERGER, M.: Les partis politiques. Paris, Seuil/Points, 1976; MAIR, P.: Payty System Grange. Oxford, Clarendon Press, 1997 et PANEBIANCO, A.: Political Parties: Organization and Power. Cambridge, Cambridge University Press, 1988. 32. BOURDIEU P. et al.: op. cit. 33. KOSIK, K.: La dialectique du concret. Paris, Maspéro, 1970, p. 14.