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Télevision et identité nationale au Canada

Monière, Denis

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Monière, Denis

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TÉLÉVISION ET IDENTITÉ NATIONALE AU CANADA Denis Monière Université de Montréal WP núm. 197 Institut de Ciències Polítiques i Socials Barcelona, 2002 2 L’Institut de Ciències Polítiques i Socials fut créé par l’Universitat Autònoma de Barcelona et la Diputació de Barcelona en 1988. L’Institut fait partie de l’Universitat Autònoma de Barcelona. La série “Working Papers” publie des travaux en cours de recherche, en vue d’encourager l’échange de points de vue scientifiques. La publication d’un texte dans cette série n’empêche pas l’auteur de le publier aussi ailleurs. Chaque auteur conservant tous ses droits sur son texte, la présente publication ne peut être reproduite sans son consentement. © Denis Monière Dessin: Toni Viaplana Imprimerie: A.bis c/ Leiva, 3, baixos. 08014 Barcelona ISSN: 1133-8962 DL: B-8.995-2002 3 “Si vous voulez comprendre le problème canadien, regardez les médias. Si vous voulez savoir ce qu’est la société distincte au Québec, vous n’avez qu‘à regarder les médias. Si vous voulez avoir un exemple de l’exclusion de certains groupes comme les femmes et les Autochtones regardez les médias”1. Au Canada, la formation de l’identité nationale a été problématique et demeure inachevée. Cette identité a été construite par une politique volontariste parce que l’histoire canadienne ne repose pas sur un mythe fondateur, parce qu’elle doit assumer une conquête militaire et un passé colonial qui ont instauré une relation conflictuelle entre deux groupes linguistiques auxquels se sont ajoutés des vagues successives d’immigrants, parlant des langues différentes et dispersées sur une mince bande de territoire jouxtant la frontière américaine. Pour maintenir ensemble ce tout disparate, les autorités politiques ont misé sur le développement d’un système de communications de masse qui devait servir de pont entre tous les Canadiens qu'ils soient situés au centre, au nord ou aux extrémités est et ouest du pays2. Les réseaux de télévision devaient fournir aux Canadiens une fenêtre à travers laquelle ils pourraient se voir, apprendre à se connaître, trouver ce qui faisait d'eux des Canadiens et leur donner un point de vue canadien dans leur manière de percevoir le monde3. Ce projet identitaire est inscrit dans la loi sur la radiodiffusion canadienne (1991): "Le système canadien de radiodiffusion est un service public essentiel pour le maintien et la valorisation de l'identité nationale et de la souveraineté nationale"4. On stipule à l'article 3.1.m.vi que la programmation de la SRC doit contribuer au partage d'une conscience et d'une identité nationales. Cette loi précise que les objectifs du système de radiodiffusion canadien sont: “de servir à sauvegarder, à enrichir et à renforcer la structure culturelle, politique, sociale et économique du Canada... (et) de refléter l'égalité entre les hommes et les femmes, la dualité linguistique, et le caractère multiculturel et multiracial de la société canadienne ainsi que la place particulière qu'y occupent les peuples autochtones”. Cette attribution de fonctions montre bien que la télévision est perçue comme un agent de socialisation qui par la transmission de valeurs et de représentations caractéristiques d'une communauté nationale contribue à l'intégration des diverses composantes d'une société. Elle relie les individus entre eux et leur fait partager une histoire et une mémoire commune qui est constitutive de leur identité nationale. L'identité nationale est donc une représentation de "l'être ensemble" et dans les sociétés modernes, cette image est principalement construite par la communication télévisuelle, la télévision étant devenue "notre subconscient collectif le plus déterminant"5. Dans tous les pays, cette fonction identitaire est assumée principalement par l’information télévisée parce qu’elle fournit des grilles de lecture homogènes qui permettent aux individus de juger la réalité à partir des mêmes référents et qu’elle réactive quotidiennement le sentiment de faire partie du groupe. Les nouvelles ont un effet de visualisation de la "réalité nationale" par le simple fait qu'elles découpent la vision du monde entre l'actualité nationale et internationale ce qui ancre dans les esprits la distinction entre le nous et les autres, cette dichotomie caractérisant toute idéologie nationaliste. On s'entend dans la littérature spécialisée pour reconnaître que le journal télévisé participe à la construction et à la reproduction de l'identité nationale parce qu'il rend symboliquement accessible l'existence de la communauté 4 nationale et qu'il en balise la représentation. Les membres d'une même communauté reconnaîtront à travers les informations télévisées l'expression d'une réalité propre à leur collectivité. Cet effet de la télévision sur l'identité nationale a été observé par Macphail et Barnett qui ont constaté expérimentalement que plus l'écoute de la télévision canadienne était grande chez un groupe d'étudiants ontariens plus l'indice de patriotisme canadien était élevé comparativement à ceux qui écoutaient plus fréquemment la télévision américaine6. Ce problème est particulièrement aigu chez les anglophones qui consacrent 69% de leur temps d'écoute aux émissions américaines alors que les téléspectateurs francophones consacrent 77% de leurs heures d'écoute aux émissions canadiennes7. Mais, la thèse nationaliste qui veut que la consommation d'émissions américaines soit un obstacle à l'identité canadienne et qui préconise un accroissement du contenu canadien dans les émissions de télévision pour consolider l'identité canadienne ne fait pas l'unanimité. Certains, comme Richard Collins, pensent que la consommation d'émissions américaines n'est pas un facteur déterminant. Il fait remarquer que l'identité canadienne s'est développée en dépit du fait que les Canadiens soient de grands consommateurs d'émissions en provenance des États-Unis8. Il estime que la construction de l'identité nationale est beaucoup plus influencée par les informations télévisées que par les émissions culturelles ou de variétés qui ont essentiellement pour fonction de divertir: "It is reasonable to suppose that political identity and sense of citizenship are more closely related to consumption of political communication such as television news than to consumption of entertainment"9. Il pense que tant que les Canadiens s'exposeront aux informations télévisées canadiennes qui reflètent leur réalité, l'identité canadienne ne sera pas menacée de régression. II soutient qu'on peut dissocier la culture de l'identité nationale, l'une ne se réduisant pas à l'autre, cette dernière étant principalement de nature politique. Pour que l'information serve cette fonction de socialisation identitaire, le législateur oblige la Société Radio-Canada à refléter le pluralisme de la réalité canadienne. Ce pluralisme doit se traduire par la diversité des sujets abordés, la diversité des opinions rapportées et par la diversité de la réalité canadienne couverte par les informations. Le mandat de Radio-Canada veut que la société reflète la globalité canadienne et rende compte de la diversité régionale du pays tant au plan national qu'au niveau régional... On doit maintenir dans les émissions d'information un juste équilibre entre les besoins régionaux et locaux; on ne doit pas accorder un poids indu aux points de vue d'une région particulière du pays... un organisme d'information doit s'assurer que le plus vaste éventail possible de point de vue est diffusé10. L'information doit aussi refléter le caractère multiculturel et multiracial du Canada. Pour de nombreux nationalistes canadiens, ce rôle intégrateur de la télévision publique est d'autant plus important que la population canadienne est répartie sur un vaste territoire, qu'elle est très diversifiée culturellement et qu'il n'y a pas d'autre média ayant une portée "nationale". Cette logique d'intégration est devenue plus préoccupante pour les élites politiques et médiatiques canadiennes depuis la montée du mouvement souverainiste de sorte que même le secteur privé accepte de participer à cet effort de construction de l'identité nationale. Ainsi, au Canada, la fonction identitaire de reconnaissance collective dévolue à l'information est problématique car il y a deux projets identitaires qui se concurrencent comme l'explique Greg Marc Nielson: 5 “les institutions culturelles de la fédération canadienne ont d'abord et surtout pour fonction de reproduire un ensemble de concepts et de donner un sentiment d'unité nationale à une culture dont l'unité a toujours été problématique”11. Il soutient que cette tâche est impossible parce qu'il y a une contradiction insoluble entre l'énoncé de cette culture officielle et les cultures premières qu'elle est censée refléter. Ainsi sous le couvert d'une identité canadienne officielle, les informations de la SRC/CBC reflètent deux identités distinctes: celle du Québec et celle du Canada anglais. Par l'analyse de contenu des informations télévisées de deux chaînes publiques et de la chaîne privée francophone, nous pourrons de façon empirique répondre aux questions suivantes. L'information télévisée participe-t-elle à la construction de l'identité canadienne en diffusant une représentation de la communauté canadienne qui transcende les différences régionales et linguistiques? Les profils du contenu de l'information ont-ils tendance à être semblables à la CBC et à la SRC ou les deux réseaux présententils plutôt une vision différente de la réalité canadienne? La notion d'intérêt de la nouvelle est-elle soumise à un impératif identitaire imposé par le statut public de ces deux chaînes? La sélection de l'information obéit-elle à un objectif politique qui vise à refléter l'ensemble du pays et à inculquer un sentiment d'appartenance? Y a-t-il un biais favorable au Canada? L'information est-elle utilisée pour stimuler la fierté d'être Canadien? L'information en langue française tente-t-elle de projeter l'image d'un Canada bilingue d'un océan à l'autre? À-t-on tendance à marginaliser les références identitaires au Québec? LES PARTIS POLITIQUES SONT-ILS TRAITÉS ÉQUITABLEMENT? Cette question est au cœur de la théorie démocratique qui suppose que les citoyens peuvent faire un choix rationnel en comparant les positions des partis. Cela implique que l’accès à l’information est libre et que les forces en compétition sont traitées équitablement, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de biais qui limitent l’accès à l’espace public, accordant des avantages indus à un parti. Dans nos travaux antérieurs, nous avons montré qu’en période électorale les partis étaient traités équitablement au Canada. Mais que se passe-t-il en dehors des campagnes électorales où les balises juridiques de la loi électorale sont moins contraignantes et où les journalistes donnent la priorité au principe de l’intérêt de la nouvelle pour justifier la sélection des informations. LES CARACTÉRISTIQUES DU SYSTÈME MÉDIATIQUE CANADIEN Les systèmes de communication ont joué un rôle de premier plan dans la construction du Canada. Si au XIXe siècle les chemins de fer ont été l’épine dorsale du Canada et favorisé l’expansion territoriale d’un océan à l’autre, au XXe siècle, les médias ont pris la relève pour relier les diverses composantes qui forment le Canada. Mais cette nécessité fonctionnelle de la communication constitue aussi une menace, car le système de communication fonctionne dans une économie de marché et diffuse des contenus qui ne sont pas nécessairement canadiens. Les dirigeants politiques canadiens sont obsédés par les dangers que représente l’influence culturelle américaine et ont développé un appareil de 6 réglementation pour imposer des contenus canadiens et protéger l’identité canadienne. À la différence des États-Unis où règne la libre entreprise, le système de communication canadien est hybride et fait coexister des entreprises de communication privées et publiques. On a institué un système protectionniste afin de protéger les industries culturelles de l’américanisation. Ce pouvoir de réglementation est exercé depuis 1968 par le CRTC (Conseil de radiodiffusion et des télécommunications du Canada) et s’applique aussi bien au secteur privé qu’au secteur public. Les membres de ce Conseil sont nommés par le gouvernement. La politique canadienne vise principalement à garantir la propriété canadienne des entreprises de ce secteur en exigeant que 80% des capitaux doivent être canadiens, 80% des membres de ces conseils d’administration doivent être canadiens et 60% des programmes diffusés doivent être canadiens. Mais ces politiques protectionnistes sont illusoires car il y a un hiatus entre les volontés gouvernementales et les comportements télévisuels des Canadiens anglais qui préfèrent les émissions américaines aux émissions canadiennes alors que les Canadiens de langue française consomment essentiellement des émissions produites au Canada. La langue est donc un facteur significatif de différenciation des comportements télévisuels. MÉTHODOLOGIE ET CORPUS Pour effectuer cette analyse de contenu, nous avons retenu un corpus extensif puisque nous avons analysé les bulletins de nouvelles diffusés les jours de semaine en fin de soirée du 2 mars au 26 juin 1998 par deux chaînes publiques, l’une francophone (SRC), l’autre anglophone (CBC) et une chaîne privée francophone (TVA). Au total, nous avons couvert 15 semaines. Des problèmes techniques et des changements non prévus (souvent en raison des séries éliminatoires de hockey), nous ont obligés à enlever certains bulletins de nouvelles de notre corpus12. Pour des raisons d'uniformité, si une chaîne faisait défaut, les bulletins des deux autres chaînes étaient également exclus du corpus. Nous avons donc codifié 18 jours en mars, 18 jours en avril, 17 jours en mai et 20 jours en juin. Nous avons analysé 83 bulletins de nouvelles pour chaque chaîne, ce qui représentait un total 2673 nouvelles. Nous avons choisi les catégories d'analyse qui étaient les moins sujettes à interprétation et qui pouvaient être identifiées par des critères techniques. Les données proviennent directement du contenu des nouvelles analysées et ne posent pas de problèmes de fiabilité. L'unité d'analyse retenu est la nouvelle. Une nouvelle est délimitée par la prise de parole du présentateur sur un sujet et l'amorce par le présentateur d'un autre sujet ou d'un autre angle de traitement de l'information. Nous utilisons aussi le critère de la durée et pour ce faire, nous avons chronométré chaque nouvelle et chaque intervention des différents locuteurs. Nous avons distingué six types de nouvelles: les nouvelles couvrant l'actualité internationale, les nouvelles couvrant la politique nationale, les nouvelles socio-économiques, les nouvelles culturelles, les nouvelles sportives et les faits divers. Nous avons exclu de notre enquête les informations récurrentes comme la météo, les données brutes sur le marché boursier ainsi que les informations publicitaires sur la programmation de la chaîne. Toutes les nouvelles ont été visionnées deux fois pour accroître la fiabilité de la codification. 7 LA STRUCTURE DE L’INFORMATION TÉLÉVISÉE Le nombre et la durée de nouvelles accordées à chaque catégorie de nouvelle nous donnent une idée plus juste des priorités de chaque chaîne. Les chercheurs du Glasgow Media Group estiment que la durée est le meilleur indicateur de l'importance qu'accordent les décideurs médiatiques à une nouvelle. Cette variable est habituellement corrélée avec l'emploi de séquences filmées, les nouvelles avec film durant entre une et quatre minutes alors que celles qui en sont dépourvues durent moins d'une minute13. La croyance populaire veut que la société d'État accorde plus d'intérêt à la politique et que le réseau privé privilégie les faits divers au détriment d'une information dite plus sérieuse. Dans le tableau 1, nous présentons l'importance relative accordée par les trois chaînes aux diverses catégories d'informations retenues ce qui nous permettra de déterminer s'il y a des différences dans les champs d'intérêt des trois chaînes. L'examen des totaux nous indique que la durée moyenne des nouvelles est plus courte à la chaîne privée qu'aux deux chaînes publiques et que c'est à la chaîne anglophone que les nouvelles sont les plus longues. Le nombre de nouvelles diffusées quotidiennement varie peu: la SRC présente en moyenne 12 nouvelles par bulletin, la CBC, 11 et TVA, 13. Même si la durée des bulletins de nouvelle est identique (30 minutes), le temps total cumulé pour TVA est moindre parce que nous n'avons pas retenu le temps consacré à la météo et à la diffusion des résultats des loteries, ces éléments d'information étant absents aux deux chaînes publiques. Les trois chaînes donnent la priorité aux informations politiques qui représentent plus du tiers du temps des journaux télévisés. Cette proportion est exceptionnelle si on la compare à l’intérêt manifesté à l’endroit des informations politiques en France (20%) en Suisse (15%) et aux Etats-Unis (15%). S'il y a une grande uniformité dans l'importance accordée par les trois chaînes à la politique nationale qui arrive au premier rang pour la proportion du temps qui lui est consacré, nous pouvons par ailleurs observer des variations pour les autres champs d'activités. Le contenu de l'information est donc relativement différencié. La chaîne privée donne la priorité en termes de temps aux faits divers et aux nouvelles économiques et sociales et néglige les nouvelles internationales. La chaîne publique anglophone, quant à elle, privilégie les nouvelles internationales et accorde moins d'attention aux faits divers alors que la chaîne publique francophone occupe une position intermédiaire: elle ressemble plus à son homologue anglophone en ce qui concerne les nouvelles internationales et les faits divers, mais, en raison de sa concurrence avec la chaîne privée, elle adopte un schéma de valorisation qui se rapproche de TVA dans la couverture de l'actualité économique et sociale. Cette structure de l'information reflète les mandats différents des chaînes. TVA qui vise principalement à satisfaire les attentes du marché axe plus son information sur les événements de proximité et délaisse le champ international où le coût de l'information est plus élevé. Les chaînes publiques ont moins de contraintes à cet égard et investissent plus dans l'actualité internationale en maintenant des correspondants réguliers à l'étranger, ce que ne peut se permettre la chaîne privée qui se contente d'images que lui procurent les agences et que les journalistes commentent en voix off. Les nouvelles internationales sont ainsi plus brèves car il n'y a pas de journalistes qui interviennent dans ces nouvelles. Fait paradoxal, c'est la chaîne privée qui donne le plus 8 de place à la culture, secteur qui est totalement négligé par les chaînes publiques. Le sport occupe une place insignifiante car cette rubrique est traitée séparément de l'information générale après le journal télévisé. LA RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DE L’INFORMATION Les Canadiens reçoivent-ils la même information que les Québécois? Pour répondre à cette question, nous utilisons comme indicateur la provenance des reportages diffusés aux chaînes françaises et à la chaîne publique anglophone (Tableau 2). La représentation de la globalité canadienne est fortement contrastée entre les chaînes francophones et la chaîne publique anglophone (CBC). Le Québec est omniprésent dans les nouvelles en français: à TVA, c’est plus de 80% des nouvelles qui proviennent du Québec et plus des deux tiers à la SRC. La couverture du Québec par ailleurs ne représente que 16.5% de l’information à la chaîne publique anglaise. Le Canada fait l’objet de 18% des reportages à la SRC, de 28% à la CBC et seulement 12% à TVA. Parmi les provinces canadiennes en dehors du Québec, c’est l’Ontario qui reçoit le plus d’attention de chacune des trois chaînes. Les chaînes publiques tentent de refléter ce qui se passe dans les autres provinces et accordent environ 10% de leur couverture aux provinces de l’Ouest que sont la Colombiebritannique et l’Alberta. Les autres provinces reçoivent une couverture marginale. Mis à part l’Ontario, les autres provinces sont négligées par la chaîne privée francophone, son auditoire étant presque exclusivement québécois. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur la représentation des provinces en isolant les nouvelles politiques consacrées aux différentes provinces. Pour simplifier la lecture nous avons regroupé les provinces en quatre régions (Tableau 3). Nos résultats montrent que l’information sur la politique provinciale diffusée par la SRC reflète plus la réalité québécoise que la globalité canadienne et que cette chaîne obéit plus aux impératifs du marché qu’à une logique de représentation nationale telle qu’elle est définie dans son mandat de chaîne publique. Cette chaîne étant en concurrence avec la chaîne privée sur le marché québécois et celle-ci donnant une forte visibilité à la politique québécois, elle est obligée d’adopter le même schéma de valorisation. La représentation des provinces, bien que plus équilibrée à la CBC, est également sensible à l’importance des auditoires puisque les provinces les plus importantes font l’objet d’un plus grand nombre de nouvelles. LA REPRÉSENTATION DES LANGUES OFFICIELLES L’information télévisée est une vitrine de la réalité linguistique, car chaque soir on retrouve une représentation de la réalité linguistique d’un pays à travers ceux qui sont autorisés à s’exprimer. Nous avons donc examiné la pratique de sélection des locuteurs des trois chaînes qui interviennent dans les nouvelles. 9 Cette question de la représentation des langues officielles est un enjeu sensible de la politique canadienne de radiodiffusion et a fait l’objet d’une directive spécifique de la SRC précisant les règles à suivre dans l’utilisation des extraits sonores en anglais. Notre intention n’est pas de discuter de la pertinence journalistique de diffuser des extraits sonores dans l’autre langue officielle, mais de comparer les pratiques de la chaîne française et de la chaîne anglaise de Radio-Canada avec celle de TVA afin d’obtenir une image des réalités linguistiques qui sont renvoyées aux deux communautés linguistiques. Nous avons donc fait le relevé de tous les locuteurs qui sont intervenus dans les nouvelles en anglais et en français (Tableau 4). La SRC est la chaîne qui laisse le plus de place aux locuteurs s’exprimant dans la langue seconde du réseau, tant en terme de nombre d’interventions que de temps de parole. La CBC et TVA se ressemblent beaucoup sous ce rapport en ne laissant pratiquement pas la parole aux locuteurs de l’autre langue. Ce sont surtout les politiciens qui s’expriment en anglais aux deux chaînes françaises; 50% des locuteurs s’exprimant en anglais sont des politiciens à la SRC et 48% à TVA. Les citoyens totalisent 19% des locuteurs anglophones aux deux réseaux. À la CBC on trouve le phénomène inverse puisque 42% des locuteurs francophones sont des citoyens et seulement 21% sont des politiciens, ceci démontre que les politiciens francophones portent le poids du bilinguisme au Canada. Le temps de parole alloué aux locuteurs parlant l’autre langue que celle du télédiffuseur est beaucoup plus court que celui de ceux s’exprimant dans la langue première. Cette variation est due au fait qu’après quelques secondes de parole, les propos du journaliste se superposent en général à ceux du locuteur afin de traduire ce qu’il est train de dire. La visibilité de la langue française pour le téléspectateur anglophone est marginale soit 3.8% de l’ensemble des locuteurs alors que la visibilité de la langue anglaise est plus significative pour celui qui écoute la SRC où 11.7% des interventions des locuteurs sont en anglais. Afin de mieux cerner les choix des chaînes publiques quant à la langue des extraits sonores, nous avons ventilé ces extraits selon les régions couvertes par les nouvelles. Le tableau 5 montre une vision contrastée de la réalité linguistique canadienne; celui qui regarde la chaîne publique anglophone peut avoir l’impression qu’il n’y a pas de francophones à l’extérieur du Québec alors que celui qui regarde la chaîne française aura l’impression que le Canada est un pays bilingue et que les francophones sont très présents dans toutes les régions du Canada. Les deux chaînes publiques ne semblent pas suivre la même politique de sélection des extraits sonores. Dans un cas on valorise l’unilinguisme anglais alors que dans l’autre on fait comme si le Canada était réellement un pays bilingue. Cette représentation d’un Canada bilingue est le fruit d’une politique délibérée puisque la SRC a dressé une liste exhaustive d’interlocuteurs potentiels pouvant s’exprimer en français. Ce n’est pas 16 4. Voir le chapitre B-9.3, ali b. 5. CHEBEL, Malek: La formation de l'identité politique. Paris, PUF, 1986, p. 132. 6. Voir T. MACPHAIL et G. BARNETT: Broadcasting. culture and Self. Ottawa, Ministère des communications, 1977, cité par André CARON: Les télévisions étrangères: leur impact sur nos images politiques et culturelles. Montréal, Département de communication, 1983, p. 20. 7. Le journal de Montréal, 30 janvier 1999, p. 54. 8. Pour chaque heures d'émissions dramatiques canadiennes diffusées au Canada, il y avait en 1985 45 heures d'émissions américaines. Par ailleurs, les nouvelles télévisées canadiennes sont regardées par 81% des anglophones et 100 des francophones. Voir Richard COLLINS: Culture, Communication and National Identity. Toronto, University of Toronto Press, 1990, p. 13 et 29. 9. COLLINS, Richard: Culture, Communication and National Identity. Toronto, University of Toronto Press, 1990, p. 255. 10. SOCIÉTÉ RADIO-CANADA: Normes et pratiques journalistiques. Montréal, 1993, p. 30. 11. NIELSON, Greg Marc: Le Canada de Radio-Canada. Toronto, Editions du Gref, 1994, p. 57. 12. Les dates suivantes ont été retirées du corpus: 3 mars; 18 mars; 23 avril; 4 mai; 13 mai; 19 mai. La semaine du 30 mars au 3 avril ne fait pas partie de notre corpus. 13. ELDRIDGE, John: Glasgow Media Group Reader. London Routledge, 1995, vol 1, p. 75. 14. SOCIÉTÉ RADIO-CANADA: Normes et pratiques journalistiques. Montréal, 1993, p. 160.