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Le Glouton et les éditions de la Renaissance

Maranini, Anna

Abstract

Dans la symbolique de la Renaissance, le Gulo (Glouton) représente l'homme gourmand, notamment celui qui vit dans l'Europe du Nord. Son image, d'origine très ancienne, s'est différemment développée, en se liant à des traditions écrites et orales, cultivées et populaires à la fois. Au fil de son histoire, cet animal a fini par former un tout avec la tradition des éditions de la Renaissance, qui ont hérité de son sens symbolique principal.

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Résumé Dans la symbolique de la Renaissance, le Gulo (Glouton) représente l’homme gourmand, notamment celui qui vit dans l’Europe du Nord. Son image, d’origine très ancienne, s’est différemment développée, en se liant à des traditions écrites et orales, cultivées et populaires à la fois. Au fil de son histoire, cet animal a fini par former un tout avec la tradition des éditions de la Renaissance, qui ont hérité de son sens symbolique principal. Mots clé: gourmandise, symbolique des animaux, Rénaissance. Abstract. The Wolverine and Renaissance Editions The Renaissance tradition considered the Gulo (Wolverine) as a symbolic animal, representing the glutton, with specific reference to populations from Northern Europe. The animal’s image developed into rich written and oral traditions, and its main symbolic meaning translated into the Renaissance. Key words: glutton, symbolic animals, Renaissance. La littérature s’intéresse souvent au péché de gourmandise, en l’installant parfois dans le corps des animaux pour créer des analogies. Le français Ranulphe de la Houblonnière (flor. c. 1273) utilisa un porc1et l’italien Jean de saint Geminiano (†1332/3) un ourson2. À la Renaissance, on trouve la souris, le pélican, le Nil, le loup, le cheval, le dragon et beaucoup d’autres animaux. L’un des symboles les plus connus reste pourtant le Gulo (ou Glouton), animal qui vit dans les pays du Nord. Avant Linné, nul naturaliste ne l’a classé, parce que personne ne l’a vu. Et * Une version réduite de ce texte a fait l’objet d’une conférence tenue à Brest le 13 mai 2003 (Université de Bretagne Occidentale, Département de Latin). 1. N. BÉRIOU (éd.), La prédication de Ranulphe de la Houblonnière. Sermons aux clercs et aux simples gens à Paris au XIIIesiècle, 2 vols., Paris, 1987 (1, p. 81 : per porcos significantur luxuriosi et gulosi, sermo 7,121 sq.). 2. I. A SANCTO GEMINIANO, Summa de exemplis et rerum similitudinibus locupletissima verbi Dei concionatoribus cunctisque literarum studiosis maximo usui futura, Venetiis, ex off. Damiani Zenari, 1576, f. 194 v: gulosus […] assimilatur urso, quia ursus (secundum Aristotelem) indifferenter commedit omnia (summa 5,57, Arist. HA 594b, 8,5). Faventia 26/2, 2004 111-122 Le Glouton et les éditions de la Renaissance* Anna Maranini Université de Bologne Data de recepció: 13/11/2004 Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 111 ainsi, les hommes de lettres ont été contraints de faire des rapprochements avec des animaux plus connus, tels le chien, le chat, le renard. Ils se sont référés, tous, mais de façon différente, aux éditions de l’Historia de gentibus septentrionalibus d’Olaf le Grand (1490-1558), où le récit du Glouton est présenté comme une icône presque figée du péché de gourmandise. Il n’est jamais raccourci ni résumé, même pas dans les éditions réduites en épitomes, dont l’une a été imprimée à Anvers en 1562. Le récit se lit au livre XVIIIede l’Historia, qui présente, aux chapitres 7, 8 et 9, les traits de l’animal, l’utilisation de sa peau et de son corps, les techniques de la chasse. L’animal était appelé Ierff, Vielefrass, Ros(s)omaka et Gulo, noms tous liés (selon Olaf) non tant au fait qu’il était gourmand, mais au fait qu’il avait une habitude alimentaire extravagante, qui était représentée dans la vignette ornant la plupart des éditions. L’animal y est dessiné au moment de sa digestion, selon la posture que la tradition entière considérait comme habituelle, même si elle est vraiment étrange. C’est elle qui a créé son mythe, qui a permis de faire de cet animal le symbole du péché de gourmandise. Voici ce dont il s’agit. Après avoir trouvé une charogne (reperto namque cadavere), l’animal la dévore. Ensuite, il grossit énormément, enflant comme un tambourin (tantum vorat, ut violento cibo corpus instar tympani extendatur). Ayant trouvé deux arbres (inventaque angustia inter arbores), il s’y précipite, s’y écrase violemment pour vider son ventre, revenir manger et répéter toute l’opération (se stringit, ut violentius egerat : sicque extenuatum, revertitur ad cadaver, et ad summum usque repletur : iterumque se stringit angustia priore, repetitque cadaver, donec eo consumpto, aliud solicita venatione inquirat)3. C’est l’action que les dessinateurs préféraient reproduire. Elle permettait d’enrichir la vignette avec la figure d’un chasseur, étant donné que c’était le moment le plus favorable pour la capture, d’après ce qu’Olaf avait recommandé. On peut lire la traduction française d’un auteur anonyme, imprimée en 1561 chez Martin le Jeune de Paris : «si elle [cette bête] rencontre le cors d’un homme mort, elle en mange jusques à tant qu’elle soit enflee comme un tabourin : lors s’en va chercher quelques arbres fort prés les uns des autres, et, se mettant entre-deus, se presse tant, qu’elle rend tout ce, qu’elle avoit mangé ; puis se voyant ainsi extenuee, s’en retourne en toute diligence au cors qu’elle avoit laissé, se remplissant, comme auparavant, jusques à la gorge : puis retourne se presser, afin qu’étant vuidé, elle s’en retourne de rechef au cors delaissé, faisant tou-jours cela jusques à ce qu’elle ait tout mangé jusques aus os ; et lors elle s’en va en rechercher un autre en grande diligence»4. À la fin du XVIesiècle, ce récit arriva sur le bureau de Joachim Camerarius le Jeune. Il avait commencé à publier des Centuriae d’emblèmes tirées de plaintes et 112 Faventia 26/2, 2004 Anna Maranini 3. O. MAGNUS, Historia de gentibus septentrionalibus earumque diversis statibus, conditionibus, moribus, ritibus, superstitionibus, disciplinis, Romae, [I.M. de Viottis], 1555, 18, 7. 4. Histoire des pays septentrionaus écrite par Olaus le Grand : en laquelle sont brievement mais clairement deduites toutes les choses rares ou étranges, qui se treuvent entre les Nations Septentrionales […], Paris, Chez Martin le Jeune, 1561, f. 194 r(transcription à la lettre, cf. Paris, BN. NUMM-53164). Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 112 d’animaux déjà (peut-être) dès 1590. Dans la seconde centurie, celle consacrée aux emblèmes tirés de quadrupèdes, Camerarius créa l’emblème du Gulo. Il fit dessiner l’animal comme un petit ourson et le fit placer entre deux arbres. L’animal est très différent du gras félin avec un museau de chat et une queue de renard qui figure dans les éditions d’Olaf ; en revanche, l’action ne change pas. La sententia dit : nescit gula modum, la gourmandise ne connaît pas de mesure, et l’épigramme en distique remarque que celui qui va avidement à la recherche de repas riches et copieux peut être comparé aux bêtes, il les dépasse de surcroît (qui plenas lautasque dapes sectatur et ambit,/ hunc similem brutis, vel superare reor). Chez Camerarius, on retrouve les noms de la tradition, Ierff selon les Suédois, Ros(s)omaka selon ‘d’autres’, Wilfrass selon les Allemands, Gulo selon les Latins. Dans le commentaire, Camerarius établit la liste des sources anciennes auxquelles il a puisé, c’est-à-dire (selon son ordre) Jules César Scaliger, Konrad Gesner, Matthieu Michovius et Olaf le Grand5. La brève description physique du Glouton est tirée de De Sarmatia asiana et europea de Michovius (1457-1523), chanoine de Cracovie, l’une des sources d’Olaf aussi. Michovius avait mis en relief la couleur noire, la ressemblance avec un chien pour la forme du corps et avec un chat pour la forme du museau. Quant au reste, Camerarius s’inspirait d’Olaf. Il donnait au Glouton une riche fourrure, des pattes courtes et une queue de renard, en ajoutant que cet animal voracissimum se nourrissait de charognes. Mais alors qu’Olaf avait remarqué que la fourrure était formée de poils longs et noirâtres (prolixorum pilorum subfuscorum) et qu’elle était très belle, resplendissant de raies foncées qui lui donnaient des nuances merveilleuses (candet enim fuscata nigredine), Camerarius enrichissait la description, en disant qu’Olaf avait écrit que le Gulo était mustelinus, sa couleur tirant son nom de l’animal mustela. Il s’agissait d’un pas en avant par rapport au véritable genre de l’animal, même si la référence littéraire était inexacte. Cependant, au sujet de la véritable couleur de la fourrure, il faut préciser qu’elle avait toujours posé des problèmes à ceux qui avaient traduit l’ouvrage d’Olaf. Par exemple, la traduction française de 1561 remarquait que le corps du Glouton était «tout velu, couvert d’un poil tout rous» et que sa fourrure était «blanchâtre, un peu tainte de brun»6. De toute façon, ce qui importait le plus, c’était le rituel alimentaire, grâce auquel Camerarius a créé l’emblème, en reprenant l’allégorie symbolique déjà présente dans la littérature. En effet, il se rattacha à Michovius (non pas à Olaf), c’est-à-dire aux origines du récit : la nature a peut-être créé un animal pareil justement dans ces pays (dit-il) pour reprocher aux hommes une telle forme de gourmandise. Cet animal avait été créé ad hoc pour les pays du Nord (ac forsitan natura tam insatiabile animal in illis regionibus produxit, ut homines simili voracitate laborantes redarguat), mots de Michovius qu’Olaf aussi avait répétés et que son traducteur français avait ainsi traduits : «on pense que nature ait fait cet animant pour faire honte aus hommes, léquels, après avoir bien beu et mangé, s’en Le Glouton et les éditions de la Renaissance Faventia 26/2, 2004 113 5. Ordre chronologique : Mathieu Michovius (De Sarmatia asiana et europea), Olaf le Grand (Historia), Jules César Scaliger (1484-1558, Exercitationes contra Cardanum), Konrad Gesner (1516-1565, Historiae). 6. Histoire des pays septentrionaus, cit., f. 194 r. Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 113 vont rendre leur gorge, puis s’en retournent tous nouveaus au banquet, et festin, mangeans et beuans jour et nuit»7. Chez Camerarius, l’avertissement éthique suivait, s’appuyant sur maintes auctoritates, sur Juvénal avant tout (et quibus in solo vivendi causa palato est)8, mais aussi sur un célèbre apophtegme attribué à Socrate, selon lequel il fallait manger pour vivre et non pas vivre pour servir son ventre, comme s’il était une divinité, ce qu’avait dit le Cyclope dans le drame homonyme d’Euripide9. Ensuite Horace, qui, dans ses Satirae, avait élevé son hymne à la frugalité, en prévenant que le corps, embarrassé par les excès du jour précédent, déprimait l’esprit et clouait au sol la raison qui était, en revanche, une parcelle de la raison céleste (quin corpus onustum/ hesternis vitiis, animum quoque praegravat una,/ atque affligit humo divinae particulam aurae)10. Et voilà le Gulo d’Olaf transporté par Camerarius dans la sphère des auteurs les plus renommés et associé, de plus, à l’un des topos les plus nobles et sacrés de la littérature ancienne, grecque et latine, classique et médiévale, celui de l’âme ou bien de l’esprit participant de l’intellect divin. Camerarius concluait la page d’ouverture avec un passage de tradition chrétienne, celui de l’Évangile de Luc (cavete ne corda vestra graventur crapula et ebrietate), où le Christ exhorte à ne pas alourdir son cœur, en faisant bombance et en s’enivrant pendant l’attente du royaume de Dieu11. Cette tension éthique le poussait à mettre à l’écart les aspects les plus pittoresques du récit, qui dénotaient le sentiment du merveilleux, en se reliant aux éléments typiques des récits fabuleux. Chez Camerarius, l’élément éthique prévalait, comme chez Michovius, car le but de leurs ouvrages était de présenter aux hommes du Sud (peu accoutumés au monde mystérieux du Nord), certaines vilaines caractéristiques des riches habitants du Nord, habitudes dont il fallait s’abstenir, bien évidemment. Dans le Nord, on abusait de nourriture et de boissons, on s’enivrait de ‘cervoise’, produite avec des grains d’orge, d’avoine, de millet. Le sentiment prévalant, à cette époque-là, était celui de l’étonnement, mêlé de réprobation, car les hommes s’inspiraient des traditions des pays du Nord, en les regardant comme si elles étaient mêlées de réalité et de mystère, de péché et de vertu à la fois12. Le mystère était parfois enrichi d’un brin de magie, qui créait le charme et qui, peut-être, permettait de vendre plus de livres. Le Glouton aussi — animal bizarre et inutile chez Michovius — fut enveloppé de cette atmosphère mystérieuse et magique, qui allait s’ajouter à l’allégorie éthique adressée aux riches ripailleurs. Pour sa part, Olaf avait dépassé Michovius et ajouté d’autres éléments. Le Glouton était un animal inutile, c’est vrai, car sa chair n’était pas comestible, mais sa peau était très belle, étincelante comme une étoffe de damas, surtout après le travail artisanal qui la transformait en une fourrure très précieuse, commerciali114 Faventia 26/2, 2004 Anna Maranini 7. Histoire des pays septentrionaus, cit., l.c. 8. Iuv. 4,11,11. 9. Eurip. Cyclop. 334-338N. 10. Hor. sat. 2,2,77-79. 11. Lc 21,34. 12. Au XVIIIesiècle encore, Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), écrivait que certains peuples du Nord étaient «tous également grossiers, superstitieux, stupides», cf. M. DUCHET (éd.), Buffon, De l’homme, Paris, 1971, p. 225. Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 114 sée dans l’Europe entière. On l’utilisait pour créer des habits si chers qu’ils ne pouvaient être achetés que par les princes. Mais, ce qui rendait l’animal encore plus recherché, c’était le fait que certaines parties de son corps passaient pour avoir des vertus magiques. Qui utilisait sa peau comme une couverture, la nuit, faisait des rêves liés à la nature vorace de l’animal, dont la peau tirait symboliquement sa valeur négative. Qui, en revanche, s’en habillait pendant le jour, ne pouvait jamais se rassasier. Ses dents étaient utiles aux magiciens, ses griffes — qui, à peine enlevées, mettaient en fuite les chats et les chiens — soignaient les vertiges et certaines maladies d’oreilles et des problèmes d’audition. Sa graisse, utilisée comme un onguent, soignait les plaies putrides : des intestins, on faisait des cordes pour les cithares. À l’origine de l’harmonie douce de l’instrument, il y avait précisément un son rauque, si ce dernier était tempéré par le son doux d’autres cordes. Avec le sang du Glouton, mêlé à de l’eau chaude, on préparait une boisson pour les chasseurs ; on la servait avec du miel dans les fêtes de noces. On dirait que le lecteur de l’Historia d’Olaf se trouve devant l’application théorique de principes littéraires concernant un animal symbolique, plutôt que devant la description d’un animal véritable. Ces principes, de plus, se rattachaient tantôt à la tradition aristotélicienne (la valorisation des arts pratiques), tantôt à la tradition plinienne (les boissons créées avec du miel), tantôt à la tradition médicale (les médicaments), tantôt à la tradition oniromantique (les rêves). Ce mélange de disciplines médicales et magiques, symboliques et oniriques, vraies et inventées, où il ne manque (semble-t-il) que des références astrologiques, respectait les exigences de l’époque. Les descriptions géographiques (comme les descriptions cosmologiques) intégraient les données nouvelles à un corps de doctrine antérieur (compris comme un «argument d’autorité»), selon un procédé dit de «juxtaposition pacifique» fondé sur l’autorité de ceux qui les proposaient13. En effet, la tradition littéraire (dans ce cas-là, la tradition des éditions) était vraiment complexe. Il vaut la peine de raconter ce qui s’est passé lorsque le récit du Gulo arriva à Jérôme Cardan (15011576). Il plaça l’animal dans le dixième livre de ses De subtilitate libri xxi, intitulé De perfectis animalibus, en le classant après les chiens. L’édition de 1582 présente un texte particulier, comme on peut le remarquer en lisant les passages ci-dessous, tirés des éditions 1550 et 1582 (un même caractère typographique met en relief les passages communs) : éd. 1550, f. 193 : nascere animalia, hominum moribus similia, in singulis ferme regionibus, edocet in Lithuania Rosomacha, animal quantitate canis, facie felis, dorso et cauda vulpis. Hoc enim adeo est vorax, ut cum cadavera depascatur, plenum iam ventre toto, inter duas arbores, quae parum invicem distent alvo compressa emittat quod ederit, inde ad saginam revertatur. Sic Lithuani hominum sunt voracissimi. Sed ut revertat ad canes […]. Le Glouton et les éditions de la Renaissance Faventia 26/2, 2004 115 13. M. BIDEAUX, Sources, fleuves et fontaines : merveilles de l’Âge des découvertes, dans : Sources et fontaines du Moyen Âge à l’Âge Baroque, Actes du Colloque tenu à l’Université Paul-Valéry (Montpellier III) les 28, 29 et 30 novembre 1996, Paris, 1998, p. 248. Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 115 éd. 1582, f. 544 sq. : nasci animalia, hominum moribus similia, in singulis ferme regionibus, edocet in Lithuania Rosomacha, seu Gulo, animal quantitate canis, facie felis, dorso et cauda vulpis : pedes et ungues asperi, ac firmi, tum dentes. Atque adeo ut canes qui lupos non reformidant, ab eis abstineant. Pellis albicat fusco admisto, variasque formas lineis quibusdam deductis exprimit. Eiusmodi videre licet in his pannis qui ex Asia advehuntur, vocanturque Zambeloti. Constant hi (ut fertur) caprarum pilis, undulato opere. Tales figuras natura finxit in gulonum pellibus, quae ubi calorem conceperint, retinent : statim vero concipiunt : ob id tum propter pulchritudinem, tum raritatem principum gestamen est. Quamvis somnia fera immittant. Nam et insidias moliri videntur, et comedere, timorque illos exagitat : ut enim cibi somnia gignunt pro naturae qualitate, odorati plerunque igne, dulces aquas, sic pelles humores atque vapores movent. Ungulae quoque gestatae tinnitui et vertigini conferunt. Recentes seu odore, seu aspectu, canes ac feles terrent. Dentibus magica vis inesse creditur : adeps vulnera quaecunque efficaciter sanat. Sanguinem melli et aquae mistum bibunt in nuptiis, incertum pro nectare an amuleto. Fides ex eorum intestinis asperiorem in lyris sonum edunt. Ipsum autem animal adeo est vorax, ut cum cadavera depascatur, plenum iam ventre toto, inter duas arbores, quae parum invicem distent alvo compressa emittat quod ederit, inde ad saginam revertatur. Sic Lithuani hominum sunt voracissimi. Aut igitur potentia pellis talis est, ad actum autem calore hominis deducitur: aut refrigerato ventriculo id contingit : ventriculus enim calore plurimo, atque exiguo abundans vix satiatur. Sed et revertatur ad canes […]. On dirait que le texte de 1582 s’inspire de sources différentes. Si l’on prête attention à l’usage du sang du Gulo, on remarque que c’est Cardan qui doute qu’il s’agisse d’une boisson porte-bonheur. Chez Olaf, il ne s’agissait que d’une boisson rafraîchissante. On se demande encore d’où Cardan a tiré la ressemblance de la peau de l’animal avec la peau des ‘Zambeloti’, alors qu’Olaf l’a décrite comme une étoffe de damas et alors que Gesner l’a dite pareille à la peau du ‘Zobella’, probablement la zibeline, en allant très près du genre et de la famille de l’animal (si cette identification peut être acceptée)14. On se demande, finalement, d’où Cardan a tiré les remarques médicales et magiques concernant la peau, les griffes, les dents et le sang, qu’on trouve chez Olaf, mais non pas chez Michovius. Cardan meurt en 1576, vingt ans après Olaf (1557/1558), mais six ans avant l’édition de 1582. En vérité, il s’agit d’un problème qui se présente fréquemment dans les éditions de la Renaissance. Elles utilisent très librement les données de la tradition. L’édition de 1550 du De subtilitate présente les données principales, puisées chez Michovius. La dernière, de 1582, présente, en revanche, des éléments nouveaux, par exemple le fait que le pouvoir de la peau est augmenté par la chaleur, élément philosophique qui se rapproche de la tradition aristotélicienne. Selon Aristote, c’est la chaleur qui garde l’homme dans sa posture debout et, selon la tradition ancienne entière, c’est 116 Faventia 26/2, 2004 Anna Maranini 14. K. GESNER, Historiae animalium libri I-V […]. Opus philosophis, medicis, grammaticis, philologis, poetis, et omnibus rerum linguarumque variorum studiosis utilissimum […], 4 tt., Francofurti, In bibliopolio Cambieriano, 1602-16042(1, f. 554). Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 116 précisement cette posture qui fait de l’homme ce qu’il est, c’est-à-dire un être qui se différencie des autres, car il est erectus et digne, pour cela, de son nom d’homme. Tous les autres êtres vivants sont, en quelque sorte, penchés vers le sol, mais son esprit ou son intellect à lui font partie de l’intellect divin. L’une des sources de Camerarius l’avait dit, Horace, maillon d’une longue chaîne de philosophes et hommes de lettres. Cette posture était très importante, car c’est précisément ce qui permettait à l’homme d’être ‘uranoscope’, c’est-à-dire de regarder toujours vers le haut, comme Camerarius aussi va le remarquer, en créant un autre de ses emblèmes, celui de l’uranoscope (embl. 4,17). Mais revenons à Cardan. L’édition 1582 n’est que le résultat de travaux posthumes conduits sur les ouvrages d’Olaf, des naturalistes et des encyclopédistes (Gesner meurt en 1565). Ce sont les éditeurs qui ont enrichi, eux-mêmes, le récit du Glouton, qui grossissait au fur et à mesure que l’animal devenait connu, tel que son objet-sujet qui mangeait, mangeait, mangeait sans cesse. Le travail éditorial de l’époque englobait, avalait, digérait tout ce qu’il pouvait, tel un véritable Glouton symbolique. Les éditeurs puisaient dans chaque tradition, en en tirant tout ce qu’ils pouvaient, en unissant des traditions différentes y compris les idées politiques les plus récentes. Le travail éditorial se gonflait démesurément jusqu’à comprendre en soi-même chaque nouvelle donnée capable de créer l’atmosphère littéraire qui entourait alors même les ouvrages scientifiques. Même les naturalistes les plus appréciés de l’époque, tels Gesner et ensuite Aldrovandi — réputés aujourd’hui pour avoir été les premiers scientifiques — ont recueilli toutes les traditions anciennes. Ils en tiraient leurs récits, en les pressant comme des citrons. Chaque effort pour soumettre ce matériel au crible de la raison n’aboutissait, dans ce cas-là, qu’à créer des doutes, car la culture était encore liée à des principes déductifs d’origine littéraire. Les encyclopédistes ramassaient tout et ils ramassèrent également la tradition alimentaire du Glouton sans émettre le moindre doute. Pour autant que l’on sache, seul Alexandre Citolini, mort vers 1565, voyageur curieux mais peu connu, a mis en doute, le premier, l’habitude alimentaire, six ans après Olaf. En effet, on peut retrouver un tel doute dans l’adjectif italien ‘strano’ (= étrange), qui figure dans l’expression «la strana forma del suo votarsi», la forme bizarre de sa digestion15. Dans le cas du Glouton, on peut également rappeler l’opinion d’Aldrovandi. Selon lui, cet animal devait être inclus parmi les loups, mais ce serait encore mieux de le classer parmi les hyènes. En effet, pour classer le Glouton, on avait surtout fait appel au loup, au vautour et à la hyène, car l’animal avait l’habitude de se nourrir de charognes. Encore une fois, c’est la tradition aristotélicienne qui est à l’origine de tout cela, car Aristote avait décrit la hyène comme un animal aux traits de loup, très poilu, qui prend l’homme au piège, qui chasse les chiens en faisant le bruit d’un homme qui vomit, description qui se trouve dans son Histoire des animaux juste avant l’ourson décrit comme un animal omnivore16. On sait que les loups, les chiens, le vomissement et d’autres formes de ‘vidage’ sont des éléments topiques de l’hisLe Glouton et les éditions de la Renaissance Faventia 26/2, 2004 117 15. A. CITOLINI, La tipocosmia, Venetia, Appresso V. Valgrisi, 1561, f. 236. 16. Arist. HA 594b. Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 117 toire du Glouton. Oswald Croll (c. 1560-1609) lui attribue le vomissement dans son Tractatus de signaturis internis rerum17. Précisément à la suite de la tradition aristotélicienne, Aldrovandi place le Glouton dans le type du loup, comme Gesner, sans cesser de se plaindre de ne pas pouvoir le placer dans le type de la hyène, qui avait une tradition littéraire bien plus riche et connue. Malheureusement, comme il le dit, ses sources donnaient pour la hyène des références concernant non le symbole de la gourmandise, mais celui de la lâcheté. Il renonce à son idée, ce qui ne l’empêche pas de transcrire tout ce qu’il trouve sur le Glouton, y compris son habitude alimentaire, et sur la hyène de Léon l’Africain : hélas, se plaint Aldrovandi, si Léon n’avait pas attribué à cet animal des jambes et des genoux comme ceux des hommes, la hyène pourrait vraiment être le Glouton !18 Toutefois, des éléments encore plus curieux s’étaient ancrés dans la tradition de l’animal. En traduisant en français l’ouvrage de Cardan en 1642, Richard Le Blanc a expliqué ainsi la gourmandise des Lituaniens : ils sont très gourmands, c’est vrai, et cela se fait car le Glouton a été créé précisément dans leur pays. On dit aussi que sa peau est très belle, si quelqu’un la porte, il devient gourmand, insatiable, mais, ajoute-il, cela se fait «outre la commune gourmandise de la nation»19. Cela signifie que l’identification des gourmands avec les Lituaniens faisait partie d’une communis opinio et que l’animal (qu’il appelle Rossomaka) ne faisait que s’ajouter, de façon tout à fait normale, à une caractéristique naturelle de la nation suédoise, lorsqu’il était compris comme le symbole de ce péché. Or, cette donnée ne se lit pas dans les éditions latines de Cardan qu’on a vues et on dirait que le traducteur a suivi, ici, une tradition différente. Mais, compte tenu des caractéristiques déjà mentionnées des éditions de cette époque, on pense plutôt que Le Blanc a exprimé l’une de ses idées, en ajoutant un petit brin de poison politique anti-Suédois, le même qui circulait dans le milieu politique de l’Europe de l’époque. En effet, c’est justement ce motif qui — deux ans après, le 31 janvier 1644 — a donné son titre à un pamphlet bizarre et anonyme, imprimé sans notes de typographie en deux versions, l’une hollandaise et l’autre allemande20. Les auteurs, ou l’auteur, y effectuent une féroce satire de l’invasion du Danemark par les Suédois en 1644. Le nom de Rossomaka, ou mieux ‘Rossomalza’, est transféré de l’animal au symbole et du symbole au peuple, en devenant la gourmandise excessive du peuple suédois qui est ainsi couvert de ridicule face à l’Europe entière. 118 Faventia 26/2, 2004 Anna Maranini 17. O. CROLL, Tractatus de signaturis internis rerum, seu De vera et viva Anatomia maioris et minoris mundi, dans : Basilica chymica, s.l., In officina Fabriana, 1610, f. 82 sq. 18. U. ALDROVANDI, De quadrupedibus digitatis viviparis libri tres et De quadrupedibus digitatis oviparis libri duo, Bononia, Apud N. Tebaldinum, 1645, f. 178. 19. R. LEBLANC (tr.), Les livres de Hiérome Cardanus […] intituléz de la subtilité et subtiles inventions, ensemble les causes occultes et raisons d’icelles, traduis de latin en françois, Rouen, Chez la Vefue du Bosc, 1642, f. 263. 20. Rossomalza oft Moogh-Al; dat is de swedsche overdadige vraetigheydt […], s.n.t. (mais 31 janvier 1644, cf. Paris, BN, Tolbiac, Rez-de-jardin-magasin MP-2043); Rossomalza, das ist des Schwedische A[…] : einem jedern zum Abschem […] repraesentiret aus einem vertrasvrem Schreiben vom Weserstrohm vom Lekten, s.n.t. (mais 31 janvier 1644, cf. Paris, BN, Tolbiac, Rez-de-jardinmagasin MP-2042). Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 118 L’animal appelé Gulo a donc été digne d’occuper une place de choix dans la tradition de la littérature et de l’industrie du livre de la Renaissance. Toutes les données qui le concernent se retrouvent dans les manuels des naturalistes. On y mêle des caractéristiques scientifiques et des croyances typiques des magiciens, car la culture ne sait pas se libérer de l’influence de la tradition ancienne, ni de la duplicité du symbole, ni de la magie. Dans ce récit, on retrouve la culture entière de la fin du siècle. On y voit le symbole avec son ambivalence — c’est un élément positif et négatif à la fois, car il soigne et il rend malade (au moins en ce qui concerne l’esprit) — d’autre part, on y voit la force de la morale chrétienne. Les données de la médecine et de la pratique des magiciens y sont unies avec des références littéraires, car la littérature était encore la véritable auctoritas de chaque recherche, même de la recherche naturaliste, et la source du savoir entier. En vérité, les descriptions physiques de l’animal montrent des éléments communs avec l’animal vivant, par exemple le corps trapu, le poil noir ou brun traversé de nuances plus claires et particulièrement riche sur les flancs et sur la queue, des griffes dures et pointues, tel qu’on le lit dans les encyclopédies modernes. Cela nous indique que la première source s’est appuyée, sans aucun doute, sur la description d’un animal authentique, rencontrée dans les récits de chasseurs, ayant vu devant eux cet animal féroce, courageux, agile, téméraire. Il peut tuer des animaux plus grands que lui, il n’a peur ni de l’ours ni de l’élan, il mange des proies vivantes ou mortes, il les déchire en emportant des morceaux dans sa tanière. Il chasse toute l’année. Dans les endroits où il vit dès l’époque quaternaire21 — les forêts du Nord de l’Asie, de l’Europe et de l’Amérique — la nourriture est tellement rare qu’il lui faut être tel qu’il est, animal féroce et vorace à la recherche continuelle de repas. Il est clair, donc, que la sensibilité fantastique des hommes de lettres a modifié l’image qui a fait le tour de l’Europe du quinzième siècle, celle d’un animal vivant, dont elle a retrouvé des parties dans des animaux plus connus comme le renard, le chien, le chat, le loup, les animaux sur lesquels elle a placé les caractéristiques sûres. On a dit que «plus un animal ou un objet est, dans les représentations, éloigné de ce qu’il est dans la réalité, plus il joue un rôle important dans l’imaginaire des hommes […]»22. On a même dit que c’est la ‘stylistique de la participation’ qui rend compte des singularités observées chez les espèces mal connues, vues de loin et s’intégrant mal dans les cadres de la zoologie existante. C’est ce qui s’est passé, par exemple, pour le tapir, animal participant de l’âne, du bœuf, du cheval23. Quant au Glouton, l’imagination a ensuite prévalu, car elle a pu s’appuyer sur un passé mythologique qui connaissait déjà un animal pourvu de caractéristiques similaires à celles du Glouton. En effet, on les a retrouvées dans un animal de Noin Ula (Mongolie), interprété comme le ‘Glouton ailé’, et dans un petit animal doté d’une longue queue attaquant un grand cerf, retrouvé à Tell-Halaf, site archéologique de Mésopotamie (culture néolithique, environ Le Glouton et les éditions de la Renaissance Faventia 26/2, 2004 119 21. E.-T. HAMY, Le ‘Gulo Borealis’ dans la Grotte de la Grande-Chambre à Rinxent (Pas-de-Calais), Bulletin du Muséum d’Histoire Naturelle, 1906, n° 3, p. 136. 22. M. PASTOUREAU, Dictionnaire des couleurs de notre temps. Symbolique et société, Paris, 1992, p. 47. 23. M. Bideaux, op. cit., p. 248. Faventia 26-2 001-175 26/4/05 09:33 Página 119