Réminiscences de Manilius dans emblèmes et devises de la Renaissance
Abstract
Les Astronomica de Manilius ont été une source très importante pour les auteurs d'emblèmes et devises de la Renaissance, même si ses vers ont été cités anonymement.
Full text
Résumé Les Astronomica de Manilius ont été une source très importante pour les auteurs d’emblèmes et devises de la Renaissance, même si ses vers ont été cités anonymement. Abstract As far as Renaissance culture is concerned, the Astronomica by Manilius were a very important source of quotations, which were often reported anonymously within emblems. Dans leur ouvrage Emblemata, A. Henkel et A. Schöne présentent l’emblème de Sebastián de Covarrubias Orozco (1539-1613), intitulé : «Jason bei der Ankunft in Colchis». Il est accompagné de cette devise : PVDEAT TANTO BONA VELLE CADVCA, et il est suivi de ce poème espagnol : «buscais las perlas en el mar profundo / el oro y plata, abriendo las entrañas / de vuestra madre, rodeando el mundo, / por mil naciones barbaras, y estrañas / nuevos Iasones, que el vellon segundo / de riqueza inquiris contantas mañas, mirad que es bien caduco, y vil escoria, / el tesoro buscad de eterna gloria»1. Parmi les sources de l’auteur espagnol, Henkel et Schöne citent un vers de Manilius, le 4, 403 [...] pudeat tanto bona uelle caduca, et deux de Tibulle, les 1, 9, 7 s. lucra petens habili tauros adiungit aratro/et durum terrae rusticus urget opus. 1. A. HENKEL; A. SCHÖNE, Emblemata. Handbuch zur Sinnbildkunst des XVI. und XVII. Jahrhunderts, Stuttgart-Weimar, 1996 (1967), cc. 1637 s. (De Covarrubias Orozco III, 89). Faventia 23/1, 2001 133-135 Réminiscences de Manilius dans emblèmes et devises de la Renaissance Anna Maranini Università degli Studi di Bologna Dipartimento di Filologia Classica e Medievale Via Zamboni, 32-34. 40126 Bologna Faventia 23/1 000-153 10/5/2001 12:28 Página 133
En vérité, Manilius est l’auteur le plus pertinent, mais la citation de son passage doit comprendre les vers 4, 398-403 : ut ueniant gemmae, totus transibitur orbis, / nec lapidum pretio pelagus cepisse pigebit. / annua solliciti consument uota coloni, / et quantae mercedis erunt fallacia rura! / quaeremus lucrum uentis Martemque sequemur/in praedas. pudeat tanto bona uelle caduca. De plus, dans Covarrubias, il est possible de percevoir les échos d’autres thèmes (horatiens) et d’ajouter à la citation de Tibulle les deux vers suivants : lucra petituras freta per parentia uentis / ducunt instabiles sidera certa rates, mais c’est Manilius qui en est la source principale. D’autres annotations maniliennes sont clairement présentes dans l’emblématique de la Renaissance et de l’époque suivante : par exemple, pour expliquer l’emblème des Mathématiques, Christophe Giarda (1595-1649) a utilisé le vers 3,39 ornari res ipsa negat contenta doceri, qui signifie : cette matière, contente d’être enseignée, ne veut pas être ornée d’un style rhétorique2; le même vers a influencé l’auteur de l’inscription dédiée au médecin bolonais Marcel Malpighi (16281694). Aujourd’hui, on peut la lire sur un mur de la Bibliothèque Municipale de Bologne (Archiginnasio) : «[...] Nomen ingens / ornari negat [...]»3. Les vers de Manilius ont même été repris anonymement, comme si l’auteur n’était pas connu. Cependant il était tellement connu, que ses vers étaient devenus proverbiaux. C’est le cas de la devise FINIS(QVE) AB ORIGINE PENDET, que Camerarius et Rollenhagen utilisent comme titre d’emblème sans citer son auteur. C’est une partie du vers 4,16 [nascentes morimur]finisque ab origine pendet4. Les écrivains de devises ne faisaient pas référence à son origine manilienne, et ne le rattachaient pas à sa signification principale, c’est-à-dire à la mort déterminée au moment de la naissance. C’est pourquoi Camerarius l’a repris pour illustrer la figure du serpent Ouroborus mangeant sa queue, et pour expliquer l’ancienne thématique, grecque et latine, de l’Année qui s’écoule. Camerarius connaît bien Manilius et le cite souvent. Mais ici, dans l’emblème qui illustre le serpent se mordant la queue et qui représente en géné134 Faventia 23/1, 2001 Anna Maranini 2. C. GIARDA, Icones symbolicae elogiis illustratae, [Mediolani], her. M. Malatestae, 1626, p. 111 : «quoniam Mathematica una est ex illarum numero facultatum, quibus Manilij sententia uersu expressa mire congruit [...]». 3. «Miraris breue lemma? Nomen ingens / ornari negat ; est satis referri / jussum caetera cur tacere marmor? / omnis malpighium loquetur aetas». 4. J. CAMERARIUS, Symbolorum et emblematum centuriae tres I : Ex herbis et stirpibus II : Ex animalibus quadrupedibus III : Ex volatilibus et insectis. Acc. Centuria IV : Ex aquatilibus et reptilibus, s. l., typis Voegelinianis, 1604-1605 (IV, 83). Voir A. HENKEL; A. SCHÖNE, op. cit., cc. 653, 998 (Rollenhagen 45). Faventia 23/1 000-153 10/5/2001 12:28 Página 134
ral, dans la culture philosophique, le Temps infini, il préfère citer Servius commentateur de Virgile et Claudien, deux auteurs plus connus que Manilius dans la tradition littéraire. Rollenhagen a utilisé le même vers 4, 16 dans un emblème dont le dessin comprend un crâne, mais lui non plus n’a pas mentionné son origine5. Un autre emblème de Camerarius est accompagné de la devise AD SIDERA VULTVS sur la figure du poisson uranoscopus, et de ce poème : «sursum oculos, o Mens, uani obliuiscere mundi, / te manet in coelis non peritura domus»6. On peut y reconnaître des échos de Manil. 4, 906-908 erectus capitis uictorque ad sidera mittit / sidereos oculos, propiusque aspectat Olympum / inquiritque Iouem [...] et de Ov. mét. 1, 85 s. os homini sublime dedit caelumque uidere / iussit et erectos ad sidera tollere uultus, la source principale du thème de l’homme erectus. Enfin, on peut indiquer la devise de Reusner MANET IMMVTABILE FATVM7 et le vers nam semper certum, et ineuitabile fatum est. On peut le comparer à Manil. 2, 113 mitto quod certum est et ineuitabile fatum. On trouve une autre trace manilienne dans l’emblème PRAESCRIPTVM INEVITABILE FATVM, qu’on peut lire dans Lebeus-Batillius. Son poème dit : «certum cuique suum est, et ineuitabile fatum, / decretam sortem, nemo cauere potest : / testis quem perhibent praedictum auertere casum / caeli etiam tuta non potuisse fide»8. On peut le confronter à Manil. 4, 22 [...] sors est sua cuique ferenda, qui signifie que chacun doit tolérer sa destinée, même si le thème de l’inéluctabilité du destin (célèbre dans la philosophie stoïcienne) est fort utilisé dans la littérature ancienne, grecque aussi bien que latine (dont Virgile est le témoin le plus connu). D’autres réminiscences de Manilius sont encore plus manifestes. Il faut rappeler le vers que Picinelli a mis en évidence dans la devise VISVS INCURRIT IN IPSOS, créée en s’inspirant de Manil. 1, 701 nec quaerendus erit; uisus incurrit in ipsos / sponte sua, seque ipse docet, cogitque notari. Le symbolisme moral est très puissante du fait que le vers se rapporte au thème de la Voie Lactée. Picinelli a utilisé Manilius pour représenter la sainteté, l’innocence et la vertu. En effet, dans l’antiquité, la Voie Lactée symbolisait déjà la Vertu, car elle était la route du ciel créée par les esprits des grandes Âmes transformées en constellations. C’est un chemin plein de vertus, qui sont amicalement unies et liées («formata da molte virtù, l’una con l’altra amichevolmente connesse, e collegate»)9, et dans la tradition des emblèmes les auteurs ont préféré utiliser Manilius comme source latine lors de la création de la devise. Réminiscences de Manilius dans emblèmes et devises de la Renaissance Faventia 23/1, 2001 135 5. A. HENKEL; A. SCHÖNE, op. cit., c. 998. 6. J. CAMERARIUS, op. cit., IV,17 ; A. HENKEL; A. SCHÖNE, op. cit., c. 704. 7. A. HENKEL; A. SCHÖNE, op. cit., c. 1867 (Reusner 1,29). 8. A. HENKEL; A. SCHÖNE, op. cit., c. 1165 (Lebeus-Batillius 8). 9. Une formule latine commune discordia concors que Sambucus présente dans la forme DISCORS CONCORDIA peut être confrontée avec celles d’Ov. mét. 1, 432 sq. (uapor umidus omnes / res creat et discors concordia fetibus apta est), d’Hor. épist. 1, 12, 19 (quid uelit et possit rerum concordia discors), de Lucain 1, 98 (temporis angusti mansit concordia discors), de Manil. 1, 142 (spiritus aut solidis, sitque haec discordia concors), de Boèt. cons. 5 metr. 3, 1-2 (quaenam discors foedera rerum causa resoluit?). Voir A. HENKEL; A. SCHÖNE, op. cit., c. 1117 (Sambucus 162), ThLL V, 1, 1344, 70 (et Lact. inst. 2, 9, 17). Faventia 23/1 000-153 10/5/2001 12:28 Página 135