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Decoding Antisemitism
Second rapport d’analyse discursive
Projet pilote
Decoding Antisemitism:
Une étude par IA du discours et
de l’iconographie de la haine
en ligne
Principal Investigator:
Dr. Matthias J. Becker
Centre de recherche sur l’antisémitisme, TU Berlin
Co-Investigator:
Dr. Daniel Allington
Department of Digital Humanities, King’s College London
Équipe TU Berlin:
Dr. Laura Ascone
Dr. Matthew Bolton
Alexis Chapelan
Dr. Jan Krasni
Karolina Placzynta
Marcus Scheiber
Hagen Troschke
Chloé Vincent
Project Manager:
Prof. Uffa Jensen
Centre de recherche sur l’antisémitisme, TU Berlin
Financé par Alfred Landecker Foundation
Août 2021
Coordination de projet :
Dr. Susanne Beer (Coordinatrice de projet)
Jonas Greiner (Secrétaire)
TU Berlin
Zentrum für Antisemitismusforschung (ZfA) (Centre de recherche sur l’antisémitisme)
Kaiserin-Augusta-Allee 104–106
10553 Berlin
Contact: info@decoding-antisemitism.eu
Web: decoding-antisemitism.eu
Conseil consultatif
Prof. Johannes Angermuller, Discourse, Languages and Applied Linguistics, The Open University, Royaume-Uni
Dr. Ildikó Barna, Department of Social Research Methodology, Eötvös Loránd University, Budapest, Hongrie
Prof. Michael Butter, Histoire littéraire et culturelle américaine, Eberhard Karl Universität Tübingen, Allemagne
Prof. Manuela Consonni, Vidal Sassoon International Center for the Study of Antisemitism, Hebrew University, Israël
Prof. Niva Elkin-Koren, Faculty of Law, Tel Aviv University, Israël
Prof. Martin Emmer, Institut de la communication et des médias, FU Berlin; Weizenbaum Institute, Allemagne
Prof. David Feldman, Birkbeck Institute for the Study of Antisemitism, University of London, Royaume-Uni
Dr. Joel Finkelstein, Network Contagion Research Institute, Princeton University, États-Unis
Shlomi Hod, HIIG’s AI & Society Lab, Berlin, Allemagne
Prof. Günther Jikeli, Institute for the Study of Contemporary Antisemitism, Indiana University Bloomington, États-Unis
Dr. Lesley Klaff, Department of Law & Criminology, Sheffield Hallam University, Royaume-Uni
Prof. Jörg Meibauer, Institut allemand, Johannes Gutenberg Universität Mainz, Allemagne
Dr. Andre Oboler, Online Hate Prevention Institute, Autriche
Prof. Martin Reisigl, Institut de linguistique, Universität Wien, Autriche
Prof. Eli Salzberger, Minerva Center for the Rule of Law under Extreme Conditions, University of Haifa, Israël
Dr. Robert Schwarzenberg, Centre de recherche allemande pour l’intelligence artificielle (DFKI), Berlin, Allemagne
Dr. Charles Asher Small, Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy, États-Unis; St Antony’s College, University of Oxford,
Royaume-Uni
Dr. Abe Sweiry, Home Office, Royaume-Uni
Prof. Gabriel Weimann, Department of Communication, University of Haifa, Israël
Dr. Mark Weitzman, Simon Wiesenthal Center, États-Unis
Prof. Harald Welzer, Norbert Elias Center for Transformation Design & Research, Europa-Universität Flensburg; Futurzwei, Stiftung Zukunfts-
fähigkeit (Fondation pour la durabilité du futur), Allemagne
Dr. Juliane Wetzel, Centre de recherche sur l’antisémitisme (ZfA), Technische Universität Berlin, Allemagne
Michael Whine MBE, UK & Bureau Member, European Commission Against Racism and Intolerance, Council of Europe, European Jewish
Congress, Belgique
Prof. Matthew L. Williams, Criminology, HateLab, Cardiff University, Royaume-Uni
Table des matières
Résumé 4
1. Introduction 5
2. Définition de l’antisémitisme et son opérationnalisation 7
3. Analyses qualitatives 9
3.1. Conflit Hamas-Israël, mai 2021 9
3.1.1. Royaume-Uni 9
3.1.2. France 12
3.1.3. Allemagne 14
3.1.4. Résumé 18
3.2. Déploiement du vaccin contre le covid-19 en Israël 19
3.2.1. Royaume-Uni 19
3.2.2. France 22
3.2.3. Allemagne 24
3.2.4. Résumé 27
3.3. Trois études de cas indépendantes 28
3.3.1. L’affaire Miller au Royaume-Uni 28
3.3.2. L’affaire Dieudonné-Soral en France 31
3.3.3. L’affaire Maaßen en Allemagne 34
3.3.4. Résumé 37
4. Analyses quantitatives 39
5. Résumé et perspectives 44
Annexes 45
Références 48
Sources 49
Sources p
4
Résumé
Pour le deuxième rapport d’analyse discursive sur le projet
pilote «Décoder l’antisémitisme», l’équipe de recherche a
étudié en détail plus de 15000commentaires, la plupart
issus des profils Facebook de grands médias du Royaume-
Uni, de France et d’Allemagne.
En ce qui concerne les réactions en ligne à la dernière
escalade du conflit israélo-arabe en mai, les résultats
confirment que ce conflit attise l’expression de propos anti-
sémites de façon très nette. Même dans le contexte de dis-
cours politiques modérés, la présence de topoï antisémites
est de12,6% dans le jeu de données français, de13,6%
dans le jeu de données allemand et de plus du double dans
le jeu de données anglais, avec26,9%.
L’analyse des commentaires en ligne sur la campagne de
vaccination israélienne (et sur l’accusation selon laquelle
les Palestiniens en ont été exclus) laisse à penser, là encore,
que même les informations médiatiques relatant des succès
logistiques israéliens sans aucun rapport avec le conflit
deviennent vite l’occasion de formuler des idées et des
stéréotypes antisémites. Comme avec l’escalade du conflit,
l’analyse démontre que l’antisémitisme apparaît bien plus
fréquemment dans les débats sur les réseaux sociaux bri-
tanniques que dans leurs équivalents français et allemands,
mais révèle également une différence marquée dans les
types de stéréotypes régulièrement employés dans chaque
pays.
Trois autres événements discursifs à l’échelle nationale
consistaient en des accusations d’antisémitisme contre trois
individus influents issus de milieux politiques et profes-
sionnels variés: David Miller, Dieudonné M’bala M’bala
et Hans-Georg Maaßen. La minutie avec laquelle les
internautes ont examiné ces cas et dont ils ont fait preuve
dans leurs réactions montre le caractère remarquablement
adaptable de l’antisémitisme. Dans le même temps, l’anti-
sémitisme, dans ce contexte, s’intègre à un processus plus
large de construction d’images ennemies, ciblant les rivaux
électoraux, les élites politiques ou du monde des affaires
ainsi que certaines minorités.
Les jeux de données codés pour ce rapport serviront de
premiers supports de formation pour les classificateurs lors
du déploiement de la phase d’apprentissage automatique
de notre projet. Le développement continu de tels jeux de
données catégorisés permettra d’augmenter la précision
des algorithmes testés.
Résumé
Sources p
5
Introduction
Ce rapport est le deuxième d’une série de six rapports d’analyse discursive,
publiés au cours de la phase-pilote du projet de recherche transnational et
interdisciplinaire «Décoder l’antisémitisme». Depuis l’été 2020, ce projet
pilote de trois ans financé par la Fondation Alfred Landecker est basé au
Zentrum für Antisemitismusforschung (Centre de recherche sur l’antisémi-
tisme/ZfA) de l’Université technique de Berlin et mené à bien avec le sou-
tien du King’s College London (KCL)1.
Le projet étudie en détail les concepts constitutifs de l’an-
tisémitisme et la façon dont ils sont exprimés linguistique-
ment et visuellement. Le résultat de cette analyse donnera
un aperçu complet de la diversité de l’antisémitisme en
ligne, et formera surtout la base d’un algorithme qui per-
mettra, à l’issue d’une phase d’essai, d’identifier automati-
quement les contenus antisémites dans les textes publiés en
ligne. Le projet est complété par des analyses quantitatives
basées en partie sur les résultats des analyses qualitatives
et assistées par IA. La conception de la recherche en plu-
sieurs étapes reflète la complexité du sujet 2.
Au vu de l’amplification par le Web interactif de la radica-
lisation relayée par les médias comme par la recherche,
l’analyse de l’antisémitisme en ligne représente plus que
jamais un enjeu fondamental. L’objet de nos enquêtes est
constitué par les espaces de commentaires des médias
traditionnels représentant les principaux courants poli-
tiques. Ce pan de la vie sociale est au centre du projet car
nous voyons un danger fondamental dans la normalisation
rampante de la dévalorisation et de l’exclusion antisémites
au sein de milieux politiques modérés bien établis dans la
société: les schémas antisémites (parfois codés) se voient
conférés l’apparence d’une opinion acceptable par le
contexte dans lequel ils sont transmis, car ils sont souvent
portés dans le discours par des personnalités publiques
qui ont valeur d’autorité –quand ils ne sont pas parés dès
le début de l’aura de l’innocence car produits au sein de
milieux modérés. En raison des conséquences que pourrait
avoir la normalisation d’un antisémitisme du centre sur la
vie des juifs d’Europe, ces schémas doivent faire l’objet
d’un examen scientifique approfondi.
En plus d’une étude transsociale, les manifestations et la
diffusion de l’antisémitisme au-delà des frontières natio-
nales seront analysées –les expressions/manifestations
antisémites dans les pages en ligne des médias conven-
tionnels et leurs canaux de médias sociaux en Allemagne,
France et Royaume-Uni. Une équipe de chercheur·ses est
compétente dans chaque pays. À l’issue de la phase-pi-
lote, l’objectif est d’élargir l’analyse aux discours d’autres
pays européens.
En plus d’apporter un éclairage scientifique précis sur l’objet
de l’étude et l’évolution de la recherche sur l’antisémitisme
en ligne, le projet vise à rapprocher la politique, les médias
et la pédagogie. Dans ce contexte, nos rapports d’analyse
discursive résument et font connaître notre activité scienti-
fique, ils donnent une impulsion à l’élaboration de mesures
préventives et d’interventions. De même, notre recherche
assistée par IA aura une application pratique puisque le
projet vise à développer un outil en accès libre pour affi-
cher en toute transparence les possibilités et les limites de
la modération par IA actuelle et fournir des suggestions
d’amélioration -qui sera mis à la disposition des modéra-
teurs des contenus des plates-formes ou sites d’actualités.
* – Le rapport a été traduit par
Claire Debard et Anais Gerber.
1 – Pour plus d’informations, v.
le site web de TU Berlin et Alfred
Landecker Foundation.
2 – Pour une présentation de la
conception, v. le premier rapport
d’analyse discursive.
1. Introduction*
Sources p
6
Introduction
Le rapport qui suit comprend une partie qualitative et une partie
quantitative. Nous présentons au chapitre3 les résultats des ana-
lyses qualitatives à travers les réactions des utilisateurs du Web à
cinq évènements discursifs:
Tout d’abord, l’écho médiatique dans les trois pays du conflit entre
le Hamas et Israël en 2021 et du succès de la campagne de vacci-
nation d’Israël (en tenant compte du reproche qu’Israël est respon-
sable de l’accès au vaccin des Palestiniens) est étudié et comparé
(soit six évènements médiatiques au total dans le cadre de ces deux
évènements discursifs).
Ensuite, nous examinons trois cas spécifiques à chacun des trois
pays: au Royaume-Uni les propos antisémites de David Miller, un
professeur de Bristol, en France le déplateforming (soit l’exclusion
des plates-formes des médias sociaux) du comédien antisémite
Dieudonné et en Allemagne le reproche adressé à l’ancien pré-
sident de l’Office fédéral de protection de la constitution Hans-
Georg Maaßen de diffuser un antisémitisme codé.
Le choix de ces évènements s’explique par l’immense intérêt des
médias pour Israël suite à la dernière escalade du conflit et par
les commentaires antisémites que cette couverture médiatique a
suscité. Nous avons par ailleurs trouvé intéressant de chercher à
savoir dans quelle mesure la «jalousie vaccinale» envers Israël est
associée ou en rapport avec les imputations antisémites dans les
trois pays. Les trois études de cas de chaque pays sont localisées
dans différents milieux socio-politiques dont l’étude du corpus doit
explorer le répertoire antisémite.
Pour chacun de ces neuf évènements médiatiques, nous avons exa-
miné en détail au moins 1500commentaires. L’analyse qualitative
porte donc sur un nombre total de plus de 13500commentaires.
Afin de faciliter la comparaison des ensembles de données étudiés,
nous nous en sommes tenus à quelques exceptions près aux fils de
discussion sur Facebook. Les jeux de données par catégories sont
utilisés pour la formation des classifieurs, aujourd’hui effectuée dans
le cadre d’une approche d’apprentissage supervisée par ordinateur.
Le chapitre4 présente une analyse statistique de plus de cent mille
commentaires de réaction à des contributions de médias britan-
niques en rapport thématique avec les éléments déclencheurs du
discours cités plus haut. Elle met à jour la pertinence de certains
mots et combinaisons de mots dans la conceptualisation de faits et
de processus en rapport avec Israël et les juifs.
Le chapitre5 propose un résumé des principaux résultats de la
première phase du projet et ouvre des perspectives.
Avant de présenter les résultats de notre analyse, nous expliquons
dans les pages qui suivent les concepts de base de notre travail:
la définition par laquelle nous identifions l’antisémitisme et que les
catégories linguistico-sémiotiques qui nous permettent de décrire
les contributions en ligne.
Sources p
7
Définition de l’antisémitisme et son opérationnalisation
2. Définition de l’antisémitisme
et son opérationnalisation
3 – Nous sommes bien conscients
des questions éthiques autour du
parti pris algorithmique et de ses
conséquences. C’est pourquoi
nous vérifierons en détail cet outil
au fur et à mesure de son déve-
loppement et nous discuterons
des risques potentiels en toute
transparence.
4 – https://www.holocaustre-
membrance.com/fr/resources/
working-definitions-charters/
la-definition-operationnelle-de-
lantisemitisme-utilisee-par.
5 – Adoption de la définition
opérationnelle https://www.ajc.
org/adoption-of-the-working-
definition.
6 – Voir note1.
7 – Comme les stéréotypes incar-
nent des phénomènes d’ordre
mental pouvant être reproduits
au moyen de la langue, nous
les écrivons en petites capitales
conformément aux conventions
linguistiques cognitives.
L’un des objectifs du projet de recherche est de mettre au
point un algorithme pour reconnaître automatiquement les
expressions antisémites dans les commentaires sur le Web
dans les trois langues. Il pourra ainsi appréhender l’antisé-
mitisme dans les différents milieux du Web afin d’éliminer
ensuite les contenus antisémites plus efficacement et avec
plus de précision.
Pour être utilisé par les modérateurs des grands médias, les
plates-formes de médias sociaux ou les autres fournisseurs
qui permettent à leurs utilisateurs de commenter les contenus
mis à disposition, notre algorithme doit les convaincre de ses
avantages et de son adéquation éthique
3. Pour cela, en plus
de ses performances, la base de travail de l’algorithme doit
être largement acceptée, et avec elle la définition de l’an-
tisémitisme sur lequel il est fondé. C’est pourquoi nous utili-
sons la définition de l’IHRA et les exemples qui l’illustrent 4
pour identifier les messages antisémites. Elle est déjà utilisée
par une trentaine d’états 5, elle est aussi appliquée au niveau
local et régional et son utilisation est recommandée par
l’UE 6.Elle a également été adoptée par des ONG, des
entreprises, des organisations sportives et des médias.
L’antisémitisme dans les commentaires d’utilisateurs d’In-
ternet doit pouvoir être repéré à ses formes d’expression.
Pour cela, la définition de l’IHRA tient lieu de support. Il
était cependant nécessaire pour le travail scientifique de
dissocier cette définition, qui se veut avant tout compacte
et pratique à utiliser, et de l’élargir à certaines catégories
de concepts antisémites. Le résultat est une liste détaillée
de stéréotypes et de topoi qui permet de catégoriser avec
précision les contenus antisémites. La différenciation et
l’opérationnalisation des formes d’expression de l’antisémi-
tisme permettent d’analyser les messages les plus complexes
linguistiquement en tenant compte du contexte –notamment
les informations des articles/posts et les commentaires
d’autres utilisateurs.
La différenciation ci-dessus permet aussi de pouvoir
exploiter les catégories pour d’autres définitions que celle
de l’IHRA. Étant donné que les définitions de l’antisémi-
tisme se recoupent plus ou moins en ce qui concerne les
catégories couvertes par notre projet, l’algorithme devrait
fonctionner avec toutes. Ainsi une plate-forme de média
social qui ne travaille pas aujourd’hui avec la définition de
l’IHRA devrait, par exemple, pouvoir recourir à notre opé-
rationnalisation des formes d’expression de l’antisémitisme
(en utilisant un algorithme entraîné) pour filtrer les com-
mentaires qui correspondent à la définition qu’elle utilise.
Si l’algorithme commencera dans une première phase par
différencier les textes antisémites et non-antisémites,
la classification sera affinée dans une seconde phase:
il devra alors être en mesure de déceler certains concepts
antisémites dans les textes.
Mise en évidence des concepts
dans les commentaires Internet
Pour notre travail, cela revient concrètement à établir, à
partir de la définition de l’IHRA, une liste des éléments
conceptuels de l’antisémitisme –composée de stéréotypes
classiques (tels que pouvoir, cupidité, meurtre d’enfants) 7
et d’accusations actuelles (topoi de l’antisémitisme secon-
daire et concernant Israël tels l’instrumentalisation de l’ho-
locauste, l’analogie avec le nazisme, la remise en question
du droit d’israël à exister). La recherche sur l’antisémitisme
a déjà suffisamment défini le répertoire conceptuel de
l’hostilité envers les juifs. La liste sera comparée à un inven-
taire des catégories linguistico-sémiotiques (notamment
allusions, métaphores, actes de langage, etc.) fourni par
la recherche pragmalinguistique (voir rapport d’analyse
discursive1, chapitre4).
Sources p
8
Définition de l’antisémitisme et son opérationnalisation
Nous suivrons, en plus de ces catégories déductives, une catégori-
sation inductive dans les débats spécifiques aux différents pays et
milieux afin de pouvoir repérer d’éventuelles nouvelles attributions
(et leur répartition dans les différents milieux Internet).
Nous expliquons au chapitre3 à l’aide d’exemples réels comment
nous utilisons ces différents niveaux dans le discours en ligne actuel.
Le sens d’un propos implicite est généralement déduit en associant
des connaissances linguistiques (grammaire, vocabulaire et usage
de la langue) et des connaissances contextuelles, culturelles et
générales (v.Becker/Troschke 2021). Ces niveaux de sens com-
muniqués implicitement sont illustrés par le commentaire YouTube
suivant. Il se réfère à un reportage de la BBC sur les théories du
complot contre le philanthrope juif George Soros:
L’existence de l’antisémitisme est ici rejetée sans autre forme de pro-
cès. On conseille ensuite aux responsables du documentaire d’exa-
miner de plus près les allégations concernant Soros. La construction
qui oppose des contraires (les réalisateurs du film de la BBC contre
ceux qui en forment une partie) nous révèle –et nous utilisons pour
cela nos connaissances linguistiques– que l’utilisateur accuse indi-
rectement la BBC de diffuser des mensonges contre paiement. Nos
connaissances culturelles nous permettent de comprendre la partie
pris vos 30pièces d’argent comme une formule générale désignant
la vénalité. Mais ce sont nos connaissances contextuelles et géné-
rales qui nous permettent de déduire l’allusion antisémite. En effet
ce passage – placé dans un fil de discussion qui fait référence à
une personnalité juive connue– évoque celui de la Bible où Judas
livre Jésus pour 30deniers. La somme de différents savoirs permet
ainsi de mettre en évidence, d’une part, un concept central de l’an-
tijudaïsme –la trahison et le déicideet, d’autre part, le stéréotype de
l’influence sur les médias, dissimulés derrière des phrases contraires
et des allusions.
En plus des catégories linguistiques, d’autres unités sémiotiques
et visuelles jouent un rôle dans le discours sur le Web –surtout sur
les plates-formes de médias sociaux. Les rapports entre texte et
images, nés de l’emploi d’émojis, de mèmes et d’autres éléments
visuels ou de spécificités typographiques, ajoutent en effet un
niveau de sens supplémentaire qui complète, élargit ou précise
(p. ex; par des émoticônes qui expriment l’ironie ou le dégoût)
le sens profond (sémantiquement ouvert) d’un commentaire.
La première étape de notre approche méthodologique mixte
consiste par conséquent en une analyse qualitative combinée de
contenus conceptuels, de la langue et d’éléments visuels. Nous
exposons dans les chapitres qui suivent les résultats de ce processus
détaillé que nous avons appliqué à des débats en ligne actuels au
Royaume-Uni, en France et en Allemagne.
«Cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme.
Je vous suggère (les réalisateurs du film de la
BBC) d’y regarder avec plus d’attention; ceux
qui connaissent encore la vérité et n’ont pas
pris vos 30pièces d’argent.»
[“This is nothing to do with anti-Semitism. I suggest you
(The BBC film makers) look into this more carefully;
those who still know what the truth is and haven’t taken
your 30 pieces of silver.”]
(YT[20210309])
Sources p
9
Analyses qualitatives
3. Analyses qualitatives
3.1. Conflit Hamas-Israël, mai 2021
Depuis le 10mai 2021, le conflit israélo-arabe connaît une
escalade qui a fait le plus de victimes depuis les combats
de l’été 2014 –malgré un cessez-le-feu au bout de seule-
ment onze jours.
Les évènements au Proche-Orient ont suscité une aug-
mentation massive de la couverture médiatique et des
campagnes sur les médias sociaux, ainsi que des manifes-
tations et des violences antisémites dans le monde entier.
Pour être sûr de recueillir les premières réactions en ligne
aux évènements, les mesures de notre analyse sont limi-
tées à la période du 10 au 13mai, lorsque les tensions
antérieures ont basculé vers une escalade du conflit. Nous
avons privilégié les articles qui traitaient à la fois des tirs
de roquettes du Hamas et des représailles de Tsahal.
Certains sites Web de médias (notamment The Guardian,
BBC et Süddeutsche Zeitung) ont désactivé la fonction
commentaires pour certains articles (souvent ceux concer-
nant le conflit israélo-arabe), tandis que d’autres comme
Le Monde ou The Times ont restreint la liberté du débat en
plaçant des articles et sections de commentaires derrière
un verrou d’accès payant, c’est pourquoi notre étude traite
en priorité des fils de discussion sur les profils Facebook
des grands médias. Nous avons pu ainsi recueillir un
grand nombre et une gamme plus large de réactions.
De même, afin de disposer de jeux de données compa-
rables pour les soumettre à une analyse qualitative de
corpus, nous les avons limités à une sélection de fils de
discussion sur Facebook et à un nombre donné de com-
mentaires.
Nous présentons dans les sous-chapitres qui suivent les
résultats de notre analyse qualitative de contenu, elle
porte essentiellement sur les spécificités conceptuelles et
linguistiques des fils de discussion étudiés. Les résultats
quantitatifs des trois corpus sélectionnés sont présentés
au chapitre3.1.4.
8 – Il est impossible d’affirmer
de manière définitive si les
réponses aux articles postés
par les médias britanniques sur
Facebook et d’autres médias
sociaux sont le fait d’utilisateurs
d’Internet britanniques ou basés
au Royaume-Uni, ou s’il s’agit
d’utilisateurs anglophones venus
d’ailleurs. L’usage très répandu
de l’anglais dans le monde a
pour conséquence que les posts
des médias britanniques sont
susceptibles d’attirer un plus
grand nombre d’utilisateurs
d’Internet du monde entier que
leurs équivalents français ou
allemands. Des recherches plus
approfondies seraient nécessai-
res pour déterminer l’ampleur
de cette diversité. La nationalité
ne joue cependant pas un rôle
majeur dans notre analyse
linguistique du corpus (et ne peut
que partiellement être détermi-
née du fait de l’anonymisation
des messages). Il importait plus,
pour notre analyse structurelle,
de rechercher sur les sites Web
et les profils FB des principaux
médias britanniques les formes
d’antisémitisme verbal (et visuel)
identifiées comme telles qui
exercent potentiellement une
influence sur la pensée d’autres
utilisateurs (notamment britanni-
ques ou basés au Royaume-Uni).
L’étude du déplacement de
l’attention des individus et des
groupes vers les commentaires en
ligne à proprement parler relève
d’une approche scientifique qui
observe la présentation et la
modification des préjugés parmi
les populations et les milieux.
3.1.1. Royaume-Uni
Matthias J. Becker
Au Royaume-Uni, la majorité des grands médias a vu dans
les évènements au Proche-Orient l’occasion de reportages
approfondis sur l’escalade et les deux parties en conflit. On
a alors assisté à un déferlement ostentatoire de contribu-
tions sur les sites d’actualité de tous les grands médias de
portée nationale tels que BBC, Daily Mail, The Guardian,
The Independent, The Spectator, The Telegraph, The Times,
(304articles au moins ont été relevés), tandis que Daily
Express, Daily Mirror, Financial Times, Metro et The Sun
n’ont mentionné le sujet qu’en passant. Il en va de même de
l’activité sur les profils Facebook de ces médias –qui y ont
reposté une grande partie des contenus de leurs sites d’ac-
tualité. Pour l’étude qualitative du corpus présenté ici, le jeu
de données a été limité aux 150premiers commentaires
qui suivent les posts sur les profils Facebook de dix médias
mainstream (voir liste des sources).
Les articles sélectionnés ont été classés sommairement
entre ceux qui traitaient en priorité le tir de roquettes du
Hamas et ceux consacrés aux représailles de Tsahal.
Notre analyse met en évidence une répartition différente
des stéréotypes antisémites dans les zones de commen-
taires selon l’angle privilégié par l’article 8.
Lorsqu’un média met en lumière l’activité du Hamas, on
constate une augmentation du nombre de commentaires
l’accusant de parti pris pour Israël, qu’il s’agisse d’un
média de gauche libéral ou d’un média conservateur. Les
utilisateurs imaginent alors une influence judéo-sioniste sur
les médias britanniques («La plus belle des hypocrisies de
la part du Daily Mail. Les propriétaires sont à la solde des
sionistes, rien d’étonnant» [“Hypocrisy at its finest from the
Daily Mail. Owners are in the pockets of the Zionists, no
surprise”], DM-FB[20210511]; «Reportage au mieux
totalement scandaleux. Un chien ne mord pas son maître,
je suppose» [“Utterly Disgraceful reporting at best. A dog
dosnt bite his Master I guess”] FT-FB[20210511];
«Qui possède les médias britanniques??» [“Who owns
Sources p
10
Analyses qualitatives
the british media??”], Mir-FB[20210512]; «Indépendant mon
c**. Vous êtes achetés par le lobby sioniste. Bande de moutons!»
[“Independent’ my a**. You are bought by the zionist lobby.
Sheep’s!”] Ind-FB[20210511]) –parfois au point de conceptualiser
directement ces derniers comme sionistes («Gardien de Sion»
[“Guardian of Zion”], Gua-FB[20210510]) en leur attribuant des
stéréotypes antisémites tels que l’hypocrisie et la fourberie (ou la
cupidité) –imputés ensuite à Israël: «Bien tenté sionisteMaintenant
gagne de l’argent et encore plus de nouvelles partisanes»
[“Nice try zionistNow make money n more bias news”]
(FT-FB[20210511]).
En revanche, lorsque les articles sont consacrés directement à la
réaction d’Israël au tir de roquettes, dans le texte ou les images qui
l’accompagnent (ou les deux), les différents stéréotypes antisémites
visent (explicitement et implicitement) les Israéliens (et les juifs) sans
aucune référence au média. Dans les dix fils de discussion obser-
vés, on note particulièrement la reproduction fréquente du stéréo-
type du mal. Les habitants d’Israël sont désignés par leur malignité
et leur malveillance, tandis que les auteurs de commentaires pro-
clament que «la seule et unique chose qui unit les juifs israéliens
est leur destruction des autres, surtout des Palestiniens» [“the one
and only thing which unites Israeli Jews is their destruction of others,
especially of Palestinians”] (Spe-FB[20210512]). Ce stéréotype
est enrichi sémantiquement et actualisé par l’association avec
la conceptualisation d’Israël en tant qu’état criminel («construit
par des gangsters brutaux» [“built by brutal gangsters”],
Gua-FB[20210510]), ou même terroriste («Sion est bâti sur le terro-
risme» [“Zion is built on terrorism”], FT-FB[20210511]), qui «plon-
gera le monde dans la guerre» [which “will throw world into war”]
(BBC-FB[20210511]). La dernière partie montre ici comment des
liens sont établis entre ces idées et celle qu’Israël représente une
menace pour la paix dans le monde. Pour certains utilisateurs, seule
la destruction d’Israël permettra la paix: «qu’on en finisse avec
Israël et le monde entier.. pas seulement la Palestine vivra en paix»
[“end israel and all the world..not just Palestine will find peace”]
(DM-FB[20210512]). Le stéréotype du mal est par ailleurs souvent
exprimé par un jeu de mots, dont les plus fréquents sont «israhell»
(“hell” signifie «enfer») ou «ziopigs» (“pigs” signifie «porcs»)
(Tel-FB[20210511]); ou encore «Satanyahu» (Tim-FB[20210511])
pour désigner l’ancien premier ministre israélien et exprimer le
stéréotype conceptuellement proche du diable.
Un autre stéréotype qui recoupe la notion de mal et qui est aussi
communiqué fréquemment est celui des meurtres d’enfants (à distin-
guer du nombre de morts mineurs que les faits permettent de véri-
fier). Des formules comme «Israël aime tuer les enfants» [“Isreal
likes killing children”] (Mir-FB[20210511]) suggèrent notamment
que les Israéliens aspirent aux assassinats d’enfants (et les saluent).
Là encore, il s’agit d’un stéréotype classique qui a été remis à jour
dans le contexte du discours sur le Proche-Orient.
En plus de l’idée d’amoralité qui caractérise les Israéliens («injustes
et impies bien sûr qu’ils n’ont ni conscience ni moralité» [“unjust
and godless of course they have neither conscience not morality”]
FT-FB[20210511]), les stéréotypes d’hypocrisie et de fourberie ont
été identifiés. Les utilisateurs accusent les Israéliens de se poser en
victimes pour générer un capital politique en laissant délibérément
le conflit se prolonger et suggèrent qu’ils sont prêts pour cela à
accepter les morts de civils du côté palestinien.
La conceptualisation d’Israël en tant qu’état qui considère la four-
berie et l’obscurantisme comme des moyens de promotion accep-
tables est parfois étayée par des théories du complot, par exemple
lorsque des utilisateurs suggèrent qu’Israël fournit des roquettes
au Hamas afin d’entretenir délibérément le conflit: «comment
le hamas peut-il se procurer des roquettes ou n’importe quelle
arme alors qu’Israël contrôle tout ce qui entre et sort de Gaza,»
[“how are hamas able to get rockets or any military weapons
when Israel controls everything that goes in and out of Gaza?”]
(Tel-FB[20210511]). Ces accusations sont complétées par celle
d’un accord secret entre Israël et la famille royale britannique pour
manipuler l’opinion publique sur le conflit («Je parie que la famille
royale britannique possède des sources d’information et ne veut
pas que nous connaissions la véritable histoire.» [“I guess the Bri-
tish Royal family owned news outlet doesnt want us to know the real
story”] DM-FB[20210511]) –ou des références plus générales à un
complot juif mondial («Les juifs dirigent le MONDE!» [“Jews rule
the WORLD!”] FT-FB[20210511]).
Parmi les autres stéréotypes dont la sémantique recoupe celle du
mal, on trouve les images classiques du déicide et l’idée que l’ex-
pulsion et les siècles d’oppression sont le résultat de la culpabilité
des juifs: «c’est pour cela que Dieu a expulsé deux fois leur peuple
élu de la terre sainte dans la honte et qu’ils parcourent le monde
depuis plus de 3000ans sans dignité ni honneur» [“that’s why
God expelled their choose people two times from holy land with
disgrace and they travel all around the world over 3000 thousands
years without dignity and honour”] (BBC-FB[20210511]).
Les auteurs de commentaires ont aussi recours à des com-
paraisons avec le nazisme pour diaboliser Israël («Sio-
nisme=nazisme» [“Zionism = Nazism”] Gua-FB[20210510];
Sources p
11
Analyses qualitatives
«Des nazis sous un autre drapeau» [“Nazis under a different
flag”] Mir-FB[20210512]; «Les Israéliens ont si rapidement
oublié comment les Allemands les ont traités!» [“The Israelis have
so quickly forgotten how they were treated by the Germans!”]
Tel-FB[20210511]). Ce dernier commentaire laisse entendre que
les Israéliens se livrent aujourd’hui aux mêmes atrocités dont ils ont
été victimes autrefois, variante subtile de l’inversion victimaire–les
auteurs parviennent à activer le scénario nazi au moyen d’allusions,
mais sans la moindre référence historique spécifique: «Le gouver-
nement [israélien] lance un plan d’extermination» [“[the Israeli]
government roll[s] out an extermination plan”] (Tel-FB[20210511]);
«La montée du quatrième reich» [“Fourth Reich Rising”]
(Tim-FB[20210511]) (v.Becker 2021: 249 et suiv.).
Dans d’autres cas, les utilisateurs approuvent les crimes nazis,
parfois en modifiant légèrement l’orthographe (sans doute pour
éviter la détection automatique): «le grand bonhomme allemand
(Hïtłèr) a dit une fois «il aurait pu les tuer tous, mais il en a laissé
quelques-uns comme ça les gens savent pourquoi il a fait ça» [“the
big dùde of Germany (Hïtłèr) once saīd that “he côuld’ve kįlléd
em all, but hė left some so people can know why he did that”]
(Tel-FB[20210511]).
De même que le stéréotype du mal forme la base conceptuelle de
l’analogie avec le nazisme, une prétendue ressemblance avec l’Alle-
magne hitlérienne sert de base à d’autres formes d’antisémitisme,
notamment l’analogie avec l’apartheid et les appels au boycott qui y
sont associés, l’allégation d’un génocide des Palestiniens, le déni
de l’auto-détermination des juifs et l’affirmation de la seule culpabilité
d’israël dans le conflit: «Pas d’Israël et de Palestine avant 1948,
et puis ces ordures sont arrivés en mendiant pour leur sécurité
et ont mordu la main qui les a nourris» [“It’s not Israel Palestine
until 1948 then these scums came begging for safety and bit the
hand that fed them”] (FB[20210512]); «Tout le blâme est pour
Israël. Une fois qu’ils auront passé leurs 7décennies d’agression
continue il n’y aura pas besoin de résistance» [“The entire blame
is on Israel. Once they top their continued 7 decade aggression
there will be no need for a resistance”] (DM-FB[20210511]); «Si
je ne voulais pas qu’on me tire des roquettes, je ne mettrais sim-
plement pas en place un état colonial meurtrier d’apartheid qui
opprime les Palestiniens au quotidien» [“If I didn’t want rockets
fired at me, I would simply not set up a murderous apartheid sett-
ler colonial state that oppresses Palestinians on a daily basis”]
(Ind-FB[20210511]). Ce dernier stéréotype peut aussi être reproduit
sous forme de slogan pour créer une dichotomie morale simpliste
entre les parties en conflit: «Pour dire les choses simplement: le
problème c’est le sionisme» [“Simply put: Zionism is the problem”]
(BBC-FB[20210511]). La conceptualisation de la seule culpabilité
d’israël revient parfois à sa forme classique lorsque les auteurs
rendent les juifs responsables de l’antisémitisme: «Je me demande
pourquoi le gouvernement britannique a renvoyé les juifs en phi-
listine et ne les a pas gardés dans son pays» [“I wonder why the
British government sent the jews away to philistine and didn’t keep
them in its own land (Bild:
)”] (BBC-FB[20210511]).
L’alternance fréquente des références au colonialisme ou à l’apar-
theid est complétée par une nouvelle assignation des opposants
en conflit. Avec l’acronyme «BLM» (Gua-FB[20210510] et
Ind-FB[20210511]) par exemple, les utilisateurs évoquent le mou-
vement Black Lives Matter -la modification du label place ainsi
subtilement le conflit entre le Hamas et Israël dans le contexte du
racisme au sein des sociétés occidentales. Israël est accusé de
discrimination structurelle envers les Palestiniens, sans tenir compte
de la genèse complexe du conflit ni du rôle de l’islamisme: «Cela
revient à […] reprocher à George Floyd d’avoir cessé de respi-
rer sous le genou d’un policier militant (encore un autre)» [“This
is the equivalent of […] blaming George Floyd that he stopped
breathing under the knee of (yet another) militant police officer”]
(FT-FB[20210511]); v. aussi les nombreuses déclarations telles que
«Neuf enfants au moins ont été tués à Gaza… mais et alors, ils ont
la peau brune» [“At least 9 children were killed in Gaza .. but yeah
they are brown”] (FT-FB[20210511]) ou «les Israéliens détestent les
noirs» [“Israelis hate black people”] (Ind-FB[20210511]).
D’autres exemples encore affichent des comparaisons qui mettent
en avant une relation d’inégalité profondément injuste –étroitement
liée aux scénarios de violence («aussi pervers que Mike Tyson en
train de frapper un gamin» [“as perverse as Mike Tyson punching
a toddler”] FT-FB[20210511]), de meurtre («Monstres contre
enfants» [“Monster VS children”] DM-FB[20210511]) ou même de
viol: «tu veux dire ces roquettes faites maison […]? Tu sais à quel
point des ongles peuvent être méchants? Est-ce que tu as VU le mal
que font aux violeurs les ongles de leurs victimes qui leur ratissent le
visage même lorsqu’ils leur fracassent la tête au marteau? Ohh…
ces vilains ongles vicieux» [“you mean those homemade rockets
[…]?You know how vicious fingernails can be? Have you SEEN the
harm done to rapists by their victims nails raked over their faces,
even when the rapists smash in the victims head with a hammer?
Ohh.. those vicious and nasty nails”] (Spe-FB[20210512]). Les
comparaisons permettent aux auteurs de commentaires de créer un
cadre d’interprétation émotionnellement chargé, clairement opposé
à tout sentiment d’empathie pour le côté israélien, dans lequel ils
identifient sans ambiguïté le coupable dans le conflit et relativisent
(ou nient) l’escalade majeure de l’agression dont témoigne le grand
nombre de roquettes tirées sur des civils israéliens.
Sources p
La dernière étape de l’escalade verbale dans les sections de com-
mentaires étudiées consiste en menaces, imprécations et vœux
de mort. Les auteurs les expriment ouvertement («Mort à Israël»
[“Death to Israel”] FT-FB[20210511]; «[Les roquettes] sont pleine-
ment méritées et appropriées!!! Israël mérite beaucoup plus que
ça. État fasciste génocidaire!!!!» [“[Rockets are] Totally deserved
and appropriate!!!Israel deserves MUCH more than this. Fascist,
Genocidal state!!!!”] et «Comme toujours, ils méritent chacune
des roquettes qu’on tire sur eux» [“As usual, they deserve every
rocket thrown at them”] Ind-FB[20210511]) –ou se réfèrent à des
sources religieuses adaptées à des scénarios actuels qui font allu-
sion à la destruction d’Israël: «Et ne pensez surtout pas qu’Allah
ignore ce que font les malfaiteurs. Il leur accorde simplement un
délai jusqu’au Jour où leurs regards se figeront [d’horreur]. (Coran.
Ibrahim14: verset42)» [“And never think that Allah is unaware
of what the wrongdoers do. He only delays them for a Day
when eyes will stare [in horror]. (Quran. Ibrahim14: Verse42)”]
(BBC-FB[20210511]).
12
Analyses qualitatives
3.1.2. France
Laura Ascone
La récente escalade du conflit entre le Hamas et Israël a été très
largement couverte par les principaux médias français. La publi-
cation des articles, sur les sites Web des médias et sur leurs pages
Facebook, a suscité des critiques, et parfois la diabolisation du rôle
d’Israël dans le conflit israélo-arabe. Sans surprise, la couverture
de l’évènement a ouvert la voie à des réactions antisémites et à la
réaffirmation de stéréotypes et concepts antisémites classiques.
Le corpus français se compose des 100premiers commentaires
postés en réaction à 15articles partagés sur les pages Facebook
de sept grands médias français (Le Monde, Libération, Le Figaro,
Le Parisien, Le Point, L’Express et 20 Minutes). La plupart des
commentaires antisémites identifiés comme tels visent Israël et les
Israéliens plus que les juifs. Des attributs négatifs y sont assignés
à la population israélienne dont les actes sont condamnables aux
yeux des utilisateurs. Plus précisément, ces derniers ont tendance
à accuser les Israéliens d’amoralité car ils tueraient des civils
innocents («un état terroriste qui tue des enfants et des femmes
innocents», Poi-FB[20210512]) et de mensonge («Vous êtes
champions dans les mensonges et la falsification de l histoire»,
Lib-FB[20210512]).
En choisissant d’avoir recours à la maxime argumentative de l’acte
(Plantin, 1993) selon laquelle la qualité d’un individu dépend de
son comportement, l’auteur transfère plus ou moins explicitement
le jugement de l’action aux acteurs eux-mêmes. Un commentaire
du Parisien affirme ainsi: «Ils ont tué des enfants et s’attaquent
aux gens pendant qu’ils perriènt, ils sont vraiment des laches»
(Par-FB[20210511]). Par conséquent, à cause de leurs récentes
actions, l’ensemble des Israéliens sont dévalorisés. Dans la même
section de commentaires, un autre utilisateur accuse les Israé-
liens d’être criminels, mais sans relation avec l’escalade des vio-
lences examinée ici: il généralise leur comportement et constate
qu’«Israël tue des civiles comme à chaque fois rien d’étonnant
venant des criminels» (Par-FB[20210511]). On retrouve cette
maxime argumentative de l’acte dans un autre fil de discussion:
«Les chiffres parle et Israël et un peuple terroriste tuant des femmes,
des enfants sans impunité» (Par-FB[20210511]). Dans ce dernier
commentaire, les utilisateurs du Web utilisent l’argument de l’auto-
rité (Ducrot, 1984): la référence aux chiffres leur permet de donner
plus de poids à leur déclaration. De plus, le commentaire affiche
le stéréotype d’un statut à part attribué à Israël dans notre corpus:
l’idée que, à la différence des autres états, Israël n’est jamais tenu
pour responsable par la communauté internationale de ses actes
de violence à l’encontre des Palestiniens –ou du moins qu’il est
traité avec des ménagements extrêmes.
Ces formes de prétendus privilèges peuvent aussi alimenter la
conviction de certains utilisateurs que les juifs et Israël contrôlent le
monde sur le plan économique et politique. En réaction à un article
publié par Le Monde et partagé sur sa page Facebook, un utilisa-
teur commente par exemple «on voit bien que le monde est payé
par ces démons» (Mon-FB[20210510]). Le propos montre que les
utilisateurs ont tendance à imputer des actes et des caractéristiques
malveillantes aux Israéliens en les démonisant, mais aussi à projeter
un pouvoir exorbitant et tentaculaire, en les accusant ainsi d’exer-
cer une influence sur les medias. Si, au contraire, l’utilisateur ne fai-
sait pas référence au quotidien mais au monde entier – à présent,
cela ne peut pas être déterminé avec certitude – le propos serait un
exemple de conspiration.
La récente escalade de violence en Israël, et plus généralement le
conflit israélo-arabe, ont fait plusieurs victimes innocentes, notam-
ment des enfants. Certains utilisateurs y ont vu la confirmation du
stéréotype classique du meurtre d’enfants selon lequel les juifs tue-
raient des enfants chrétiens pour se livrer à des rituels religieux avec
Sources p
leur sang. L’un d’entre eux écrit ainsi dans la section commentaires
d’un article publié par 20 Minutes: «vous êtes habitué à assassiner
des enfants» (20M-FB[20210512]), tandis qu’un autre déclare
en réaction à un article du Point que «certains juif aiment voir le
sang» (Poi-FB[20210512]). Ces commentaires montrent comment
les stéréotypes antisémites classiques sont actualisés et adaptés aux
derniers évènements et au contexte social.
D’autres concepts souvent affichés comprennent les analogies qui
comparent Israël à l’Allemagne nazie. L’analogie avec le nazisme
met sur un même pied les conditions et les actes de violence subis
par les victimes dans les deux cas (les juifs dans le scénario nazi
et les Palestiniens dans le scénario moyen-oriental). Dans un com-
mentaire d’un article du Parisien, un utilisateur décrit par exemple
Gaza comme «un nouveau camp de concentration à ciel ouvert»
(Par-FB[20210511]).
Un commentaire d’un article du Monde établit également l’ana-
logie en comparant les discours: «Le meme discours qu’avaient
les Nazis quand les juifs tuaient des soldats allemands»
(Mon-FB[20210511]). L’analogie avec le nazisme permet donc à
l’internaute de rejeter l’argument, exposé dans un commentaire pré-
cédent, selon lequel Israël n’agit qu’en légitime défense; il assimile
ainsi le discours pro-israélien et le discours du Troisième Reich.
L’analogie peut aussi être déployée à travers un processus de déno-
mination: l’utilisateur qualifie la cible -les juifs ou les Israéliens-
de nazis en utilisant des mots composés («les Nazi-Sionistes»
Lib-FB[20210512]): le procédé permet de renforcer l’analogie
avec le nazisme. Aux yeux de l’utilisateur, les deux groupes à l’ori-
gine séparés et distincts (les nazis et les sionistes) ne forment plus
qu’une seule entité fusionnée.
Les utilisateurs identifient aussi Israël à l’Afrique du Sud sous
l’apartheid («Israël est un Etat d’apartheid» Mon-FB[20210512])
et aux états coloniaux européens («Une terre qui se fait volé par
de nouveaux colons venant d’Europe» Mon-FB[20210511]). Le
corpus français perçoit majoritairement les Israéliens comme des
colonisateurs. Ils sont alors présentés comme un peuple étranger
qui a occupé le territoire d’Israël où leur présence est par consé-
quent illégitime. Dans certains cas, la prétendue illégitimité d’Israël
débouche sur le déni du droit d’israël à exister et les utilisateurs pré-
sentent parfois l’état comme illégitime («Israël est un état illégitime
et illegal» Par-FB[20210511]) ou le nient et rejettent jusqu’à son
existence («ça n’existe pas ton état voyou» Mon-FB[20210512]).
Ces deux concepts –les analogies avec le colonialisme et le déni
du droit d’israël à exister– sont souvent associés l’un à l’autre, et
dans certains cas au stéréotype qui perçoit les Israéliens et/ou
les juifs comme des étrangers. La distanciation des Israéliens en
tant qu’étrangers s’opère sur le plan géographique, en mettant
en avant l’opposition entre le groupe de l’intérieur et le groupe
de l’extérieur («Vous êtes et vous demeurerez étrangers à cette
terre !» Mon-FB[20210512]) ou en insistant sur le statut d’apatride
des Israéliens («israélites, peuple errant» Poi-FB[20210512]).
La référence aux israéliens en tant qu’étrangers n’est pas toujours
explicitée, mais elle demeure intrinsèque à l’analogie avec le colo-
nialisme, caractérisée par le champ lexical de la colonisation et de
l’occupation (du territoire israélien).
Après cette discussion du niveau conceptuel, passons à l’étude
des spécificités linguistiques des commentaires antisémites. Pour
condamner le rôle d’Israël dans le conflit israélo-arabe, certains
utilisateurs ont recours à des jeux de mots tels qu’«Isra-Hell» ou
«Israhate» (Israhaine en français) ou à d’autres éléments sémio-
tiques spécifiques de la communication assistée par ordinateurs tels
les émojis («
» ou «
», 20M-FB[20210511])
qui leur permettent de faire passer leurs sentiments envers Israël
(comme le dégoût dans le premier exemple) en même temps
que des stéréotypes antisémites –dans ce cas, l’utilisateur peut
condamner les actes d’Israël ou comparer les Israéliens au diable
en choisissant l’icône du diable.
Si l’on se place dans une perspective linguistique, le point de vue
de l’auteur de commentaires antisémites n’est généralement pas
exprimé explicitement en tant que tel. Les utilisateurs antisémites
ont plutôt tendance à présenter leur point de vue comme une vérité
générale et incontestable. On peut aussi dire que l’éthos n’est pas
basé sur ce qui est dit mais sur la manière de le dire (Ducrot 1984).
Ainsi dans le commentaire «on voit bien que le monde est payé
par ces demons» (Mon-FB[20210510]), l’utilisateur ne présente
pas le complot comme son point de vue mais au contraire, comme
un fait observable, et par conséquent vérifiable.
Les sections de commentaires ne permettent pas seulement aux
utilisateurs de partager leur point de vue, elles leur donnent aussi
l’occasion de formuler des injonctions, des appels à l’action, des
conseils, etc. (Calabrese 2014). Dans notre corpus, les utilisateurs
ont tendance à s’adresser à leurs cibles, les juifs et/ou les Israé-
liens, avec des exigences («Quittez donc leur territoire» 20M-
FB[20210512]), mais ils ne semblent pas privilégier l’interpellation
directe et l’usage de l’impératif. Le plus souvent, la revendication
est verbalisée sous la forme d’une contrainte extérieure dont l’au-
teur n’est pas responsable et qu’il exprime à l’aide d’auxiliaires
modaux, comme la forme impersonnelle «il faut», plutôt que
d’impératifs. L’obligation est ainsi présentée, non comme la volonté
de l’utilisateur, mais comme une demande légitime –«Il faut
laisser les territoires occupés les redonner à leurs propriétaires !»
(Par-FB[20210511]).
13
Analyses qualitatives
Sources p
Dans certains commentaires, les utilisateurs apostrophent
violemment leurs cibles au moyen de menaces, d’impréca-
tions ou de vœux de mort. Mais même là, le point de vue
de l’utilisateur manque. Autrement dit, il ne s’engage pas
lorsqu’il exprime des menaces, des imprécations ou des
vœux de mort. Le corpus français ne comprend qu’un seul
commentaire où l’utilisateur s’engage personnellement:
«demain ça sera vous les victims et on fera la meme»
(Lib-FB[20210512]). Enfin des références religieuses,
par nature universelles et véridiques (Régent-Susini,
2015), permettent à l’utilisateur de présenter un vœu de
mort comme une malédiction ou une imprécation et, par
conséquent, comme quelque chose qui est appelé à se
produire: «Quand le decret D ALLAH descendra vs serez
reduit a poussiere vos jours sont compte aupres D ALLAH
AZAWAJEL» (Mon-FB[20210511]).
14
Analyses qualitatives
9 – Deux médias n’ont rapporté
les évènements que le lendemain
avec la même association.
3.1.3.Allemagne
Hagen Troschke
Les deux évènements du conflit considérés ici, le tir de
roquettes sur Israël depuis Gaza le 10mai et les bombar-
dements de cibles du Hamas par Tsahal qui ont suivi, ont
été traités conjointement par dix des 13médias dominants
allemands observés, dans un article relayé par un lien sur
Facebook (pour Bild, FAZ, Focus, n-tv, rp-online, Spiegel,
Süddeutsche Zeitung, taz, Welt et Zeit) 9. Les utilisateurs
ont, par conséquent, disposé simultanément d’informations
concernant les deux évènements et le rapport entre les
deux et ont pu les inclure à égale mesure à leur évaluation
et leur jugement de ce conflit. On évite ainsi que le seul
rapport des actes d’une des parties en conflit déclenche
les commentaires et influence par conséquent unilatéra-
lement les réactions des utilisateurs. Ce mode opératoire
nous a permis d’examiner des réactions basées sur,
outre des positions déjà établies, la réception des deux
évènements. Nous avons analysé 1520commentaires
d’utilisateurs dans les fils de commentaires de ces posts. La
question qui revient le plus dans ces commentaires et les
discussions de tous les fils est celle des coupables de cette
escalade, avec les attaques contre les médias pour cause
de prétendue partialité en faveur d’Israël.
Les messages antisémites visent en grande majorité Israël
et les Israéliens –mais aussi les juifs dans quelques cas.
Nous présentons ici, à travers plusieurs exemples, les
positions antisémites le plus fréquemment assumées. Elles
peuvent être classées dans deux champs thématiques. Le
premier ramène à l’imputation du mal, associé à plusieurs
constructions qui taxent Israël et sa politique ou ses actes
d’une malveillance fondamentale ou l’accusent d’être
délibérément à l’origine d’un tort considérable causé à
d’autres dans un but précis. Il comprend aussi les accusa-
tions de meurtres d’enfants, des analogies avec le nazisme et
l’apartheid et l’affirmation de l’unique culpabilité d’israël dans
le conflit israélo-arabe.
En ce qui concerne la réalisation du stéréotype mal, Israël
est stigmatisé explicitement à de multiples reprises en tant
qu’État voyou (en allemand: Schurkenstaat) ou terroriste
(Terrorstaat): «Rien d’autre qu’un État voyou» [„Nichts
weiter als ein Schurkenstaat“] (NTV-FB[20210510]). Outre
l’accusation d’agir avec malveillance, c’est la légitimité
même de l’État d’Israël qui est ainsi niée. La plupart du
temps cependant, ces concepts ne sont pas formulés
directement. Le commentaire «Je pense que quand tous
les Israéliens reviendront en Europe et en Amérique, nous
aurons la paix dans tous les pays arabes et il n’y aura
plus de réfugiés qui viendront en Europe et en Amérique»
[„Ich denk wann alle Israelische kommen wieder nach
Europa und Amerika, dann wir haben Frieden im alle
Arabisch Länder kommt keine Flüchtlinge nach Europa
und Amerika“] (NTV-FB[20210510]), par exemple, fait de
l’absence de tout juif en Israël la condition préalable à la
paix dans la région –et affirme à contrario qu’Israël est
responsable de tous les conflits qui s’y déroulent et de la
fuite de ses habitants. En tant que «suppôt de l’Europe»
Sources p
[„die Ausgeburt Europas“] (NTV-FB[20210510]), le pays est pré-
senté comme l’incarnation même de ce qu’il y a de plus négatif.
Un reproche notamment revient souvent, que les Israéliens auraient
un penchant inné à la violence –auquel ils auraient été temporai-
rement empêchés de se livrer par la pandémie de covid-19: «Le
corona est enrayé chez eux et maintenant ils recommencent à tirer
partout pour s’amuser.» [„Corona ist bei denen bekämpft und jetzt
wird wieder lustig rumgeschossen.
🤦
“] (B-FB[20210510]).
Un autre commentaire part de la même hypothèse et fait appel au
stéréotype meurtres d’enfants qu’il fait passer pour le quotidien des
Israéliens: «Corona fini en Israël retour du quotidien et pensée
pour les enfants assassinés» [„in Israel vorbei jetzt wieder Alltag
in Gedanken bei den getöteten Kindern“] (NTV-FB[20210510]).
Si ce commentaire demande un raisonnement, on trouve aussi
le stéréotype exprimé explicitement, comme dans les commen-
taires suivants: «Les Israéliens tuent délibérément des enfants
en dansant» [„Israelis töten gezielt Kinder und tanzen dabei“]
(SP-FB[20210511]); «C’est exactement ce que les Israéliens
attendaient, maintenant les civils et les enfants sont de nouveau
exécutés à coups de bombes juives» [„Genau darauf haben die
Israelis gewartet, jetzt werden wieder etliche Zivilisten und Kinder
mit jüdischen Bomben hingerichtet“] (SZ-FB[20210510]). Dans les
deux cas, l’emploi des verbes danser et attendre suggèrent une
malignité de la part des Israéliens qui aspirent à une effusion de
sang. L’adjectif juif pour désigner les bombes élargit l’accusation
aux cibles premières du stéréotype.
Le commentaire ci-dessous, quant à lui, établit, au moyen d’une
comparaison et d’allusions, une analogie avec le national-socialisme.
La référence au crime contre l’humanité -qui a été créée pour juger
les crimes nazis– constitue une allusion directe au national-socia-
lisme dont elle rapproche Israël sur le plan conceptuel. Le message
introduit ensuite la comparaison des faits, qui conclut qu’Israël
reproduit les crimes nazis, et les allusions à la déportation et au
ghetto, qui renforcent l’analogie.
15
Analyses qualitatives
«La politique israélienne est depuis la fonda-
tion d’Israël un crime contre l’humanité, alors
qu’ils devraient savoir que ce que les Alle-
mands leur ont fait, c’est justement ça qu’ils
font. Les Palestiniens sont déportés de force
dans des ghettos sans issue.»
[„Israels Politik ist seit der Gründung Israel, ein Verbre-
chen an die Menschheit, obwohl sie es wissen müssten,
das was die deutschen ihnen angetan haben, genau
das leben sie da aus. Die Palästinaner werden zwangs
depotiert in irgendwelchen Ghettos ohne Ausgang.“]
(FAZ-FB[20210511])
Outre les nazis, d’autres acteurs sont mis à contribution pour
diaboliser Israël. «Le nouvel EI dans la région s’appelle Israël,
expulser occuper assimiler, c’est comme ça que les victimes du
passé deviennent les coupables d‘aujourd’hui!» [„Der neue IS in
der Region heißt Israel, vertreiben besetzen assimilieren,So werden
aus Opfern von damals Täter von heute!“] (SZ-FB[20210510]). À
travers la comparaison avec les objectifs et les pratiques de l’État
islamiste comme à travers la boucle victime-coupable qui fait
passer Israël pour un revenant de l’Allemagne nazie, le pays est
assimilé conceptuellement à ce qui est perçu comme mal au sens le
plus large.
Une autre forme de diabolisation (et de délégitimation) accuse
Israël de pratiquer l’apartheid par le terme lui-même ou la réfé-
rence à l’(ancienne) Afrique du Sud: «#endapartheid»; «on
auraient dû leur dire aussi en Afrique du Sud» [„#endapar-
theid“; „das hätten man den […] in Südafrika auch sagen sollen“]
(FAZ-FB[20210511]).
Sources p
Les représentations déformées du conflit vont souvent très loin dans
les commentaires, au point de donner à israël la seule culpabilité dans
tout le conflit israélo-arabe. Cette affirmation gratuite associe le
stéréotype des juifs fauteurs de troubles aux idées d’une agressivité
innée. Une référence à la Guerre israélo-arabe de 1948 affirme
ainsi que seule une dissuasion durable de la part des Palestiniens
pourrait empêcher Israël de les chasser de la région: «Il est impor-
tant de se défendre au Proche-Orient. Sinon la nakba et l’exode
et l’expulsion de 1948 se répéteront» [„Verteidigung ist im nahen
Osten Wichtig. Ansonsten würde sich die nakba und Flucht und
Vertreibung von 1948 wiederholen“] (TAZ-FB[20210512]). Selon
son auteur, les Palestiniens ne feraient que se défendre. Un autre
commentaire fait passer à la trappe le fait que l’antisémitisme et la
revendication du territoire israélien par les Palestiniens comptent
parmi les origines du conflit –ces phénomènes ne peuvent évidem-
ment pas être inclus à un processus de réconciliation avec Israël,
de sorte qu’ils resteront un moteur du conflit tant qu’ils dureront:
Le rappel des accusations déjà citées et d’autres, quand ce n’est
pas l’absence de justification, permet donc de déposséder les
juifs du droit à l’autodétermination dans leur État en contestant la
légitimité d’israël, voire en la niant d’emblée totalement. La formule
«Palestine sous occupation depuis 73ans» [„Palästina seit 73
Jahren unter Besetzung“] (W-FB[20210511]) est sans doute celle
qui l’exprime le plus ostensiblement en qualifiant d’occupationle
territoire national israélien dès sa création et donc en méconnais-
sant toute souveraineté d’Israël sur ce territoire. Parmi les variantes
plus complexes, l’analogie avec un scénario imaginaire cherche à
démontrer par son absurdité même l’absence de lien suffisant entre
les juifs et le territoire israélien actuel susceptible de justifier toute
prétention à ce territoire. Le tableau d’une tyrannie correspondant à
la définition stéréotype du mal est brossé en complément:
16
Analyses qualitatives
«Si Israël mettait fin au blocus, retirait toutes
ses troupes de Cisjordanie et laissait les
Palestiniens tranquilles, il n’y aurait pas de
motif de radicalisation.»
[„Wenn Israel die Blockade auflösen würde, alle
Truppen aus der Westbank abziehen würde und die
Palästinenser in Ruhe lassen würden, dann gäbe es
keinen Grund für Radikalisierung.“]
(TAZ-FB[20210512])
«Peut-être que je devrais dire aux Français
venez donc en Allemagne Napoléon est passé
par ici. Vous pouvez prendre le pays et le
premier qui se défendra commencera par
recevoir la peine de mort.»
[„Vielleicht sollte ich mal den Franzosen sagen ey
kommt mal nach Deutschland Napoleon war hier.
Ihr könnt das Land einnehmen und jeder der sich wehrt
bekommt erstmal die Todesstrafe.“]
(Z-FB[20210512])
Sources p
Le deuxième champ thématique concerne l’idée selon laquelle les
reportages et l’opinion publique seraient influencés dans l’intérêt
d’Israël. Il comprend le stéréotype de l’influence juive/israélienne
sur les médias et le motif du tabou de la critique envers (ici) Israël. Le
reproche fréquent d’une partialité des médias (pour des motivations
personnelles ou inconnues) est conceptuellement proche des deux
notions, mais n’a pas été identifié comme antisémite. L’exemple
suivant sous-entend, à partir de la question rhétorique qui renvoie à
la propagande, en proposant un changement de nom que le média
cité est au service d’Israël. Une métaphore complète ensuite le
tableau en lui supposant un rapport de servilité et de dépendance
envers Israël:
L’opinion de plusieurs utilisateurs que la critique envers Israël est
frappée de tabou est généralement exprimée sans la moindre
ambiguïté («Affreux et on n’a le droit de rien dire sur Israël» [„Gru-
selig und man darf nix über Israel sagen
“] (B-FB[20210510]))
– ou à l’aide d’une métaphore («La presse allemande de l’OTAN
mise au pas prend des gants de velours pour caresser Israël. Sur-
tout ne pas critiquer […]» [„Die gleichgeschaltete deutsche Nato
Presse, fässt Israel mit Sandhanschuhen an. Ja nicht kritisieren […]
“] ( FAZ-FB[20210511])).
Outre les propos antisémites conceptuels, l’antisémitisme est aussi
présent dans des actes de langage qui expriment de l’hostilité
envers Israël. Notamment des malédictions ou imprécations, des
vœux de mort et des appels à la violence envers les Israéliens.
Ces manifestations de haine prennent la forme de questions directes
–ou rhétoriques, comme dans l’imprécation qui suit– exprimées
par des actes de langage indirect: «Quand est-ce que le diable
va venir les chercher» [„Wann kommt der Teufel sie holen“]
(SP-FB[20210511]).
Les vœux de mort, qui représentent le dernier degré de l’esca-
lade antisémite verbale, sont communiqués de manière explicite
ou, comme ici, implicite: «Saladin et les Ottomans vont bientôt
ressusciter. Cette attitude non démocratique aura une fin. Cher
Israël» [„Saladin und Osmanen werden bald auferstehen.Diese
undemokratische Haltung wird eine ende haben.Lieber Israel“]
(SZ-FB[20210510]). Cette prédiction d’une fin proche est associée
à un désir irréel et implicite qui imagine le retour de personnages
historiques ayant exercé par la force leur domination sur le territoire
actuellement israélien et désirant (eux ou des personnages actuels
réels) désormais mettre fin par la même voie, non à la prétendue
attitude, mais bien à la souveraineté d’Israël. Cette violence mène-
rait inévitablement à la mort de nombreux Israéliens.
«PS ouiiii, il est temps» [„
🇵
jaaa wird Zeit
❤
“] (B-FB[20210510])
est un appel à la violence que seul le contexte met à jour: le com-
mentaire fait référence à la nouvelle des premiers tirs de raquettes
du Hamas sur Israël. Si l’on pense aux conséquences de ces tirs,
on a ici également un vœu de mort implicite.
À la question critique de A «Mais qui contrôle les médias allemands
habibi» [„Wer kontrolliert den die deutschen Medien habibi“], B
répond: «tu sais bien, qui? Pas seulement les médias allemands,
tous les médias. Le fait est connu» [„du weißt schon, wer? Nicht
nur die deutschen Medien sonder auch alle Medien. Dies ist eine
bekannte Tatsache“] (SP-FB[20210511]). Le recours à un savoir uni-
versel permet à tous ceux qui connaissent ce stéréotype de déduire
qu’il s’agit des juifs. B a réussi à s’exprimer très clairement sans pour
autant s’engager et dire la phrase correspondante.
17
Analyses qualitatives
«Pourquoi faites-vous la propagande du ter-
rorisme israélien? […] On devrait peut-être
vous rebaptiser Israel Post, vous le Rheinische
Post […] Vous êtes comme des chiens qui
doivent obéir.»
[„Warum macht ihr Israelische Terrorpropaganda ? […]
Vielleicht sollte man euch doch umbenennen in Israel
Post Rheinische Post […] IHR seid wie ihre Hunde,
die gehorchen müssen.“]
(RP-FB[20210512])
Sources p
3.1.4. Résumé
La récente escalade du conflit israélo-arabe a suscité une cou-
verture médiatique de grande envergure dans les trois pays et a
généré un nombre considérable de réactions antisémites sur les
médias sociaux. Cependant, les résultats de nos analyses qualita-
tives montrent que ces réactions varient beaucoup selon les pays.
L’étude des profils Facebook de grands supports médiatiques au
Royaume-Uni dévoile ainsi un nombre disproportionnellement
plus élevé de déclarations antisémites (26,9% des 1504commen-
taires analysés), deux fois plus que dans les deux autres pays -la
quantité de commentaires antisémites sur les profils Facebook des
grands médias français est de 12,6% des 1500commentaires, soit
presque identique à la part trouvée sur les profils Facebook des
grands médias allemands où 13,6% des 1520commentaires
analysés contenaient des déclarations antisémites.
Au Royaume-Uni, les idées de cet ordre sont communiquées direc-
tement ou indirectement –dans 38,7% des commentaires antisé-
mites, le contexte du fil de discussion est décisif pour comprendre
le sens caché. Les concepts les plus fréquents sont, dans l’ordre, le
mal (39,8%), la seule culpabilité d’israël dans le conflit (27,9%), les
meurtres d’enfants (8,1%), le déni de l’auto-détermination des juifs
(7,7%), les analogies avec l’apartheid (5,2%) et le nazisme (4,2%)
et l’amoralité (4%).
L’analyse du corpus français révèle que 62% environ des com-
mentaires antisémites ont besoin du contexte plus large du fil de
discussion pour être pris en compte et déterminer leur caractère
antisémite. Près de la moitié d’entre eux comportent le stéréotype
du mal (46,8%), tandis que les autres concepts antisémites le plus
souvent mentionnés par les utilisateurs français sont le déni de l’au-
to-détermination des juifs (17,8%), les analogies avec le colonialisme
(13,1%) et le nazisme (7,8%), les meurtres d’enfants (11%) et l’amo-
ralité (6,3%).
En ce qui concerne les commentaires allemands, 48,3% des sens
antisémites ne peuvent être décelés que par le contexte. Les sujets
antisémites les plus fréquents sont ceux du mal (41,0%), de la seule
culpabilité d’israël dans le conflit (10,1%), de l’influence des juifs/
israéliens sur les médias (8,2%), d’un tabou de la critique envers Israël
(8,2%), de l’analogie avec l’apartheid (6,2%), des meurtres d’enfants
(5,8%), et du déni de l’auto-détermination des juifs (5,3%).
Il est frappant de constater que les accusations envers Israël comme
un état fondamentalement malveillant ou auteur de maux majeurs
sont de loin les plus fréquentes dans les trois pays –on peut dire
qu’Israël est associé par principe à une série de jugements qui le
diabolisent, répétés et partagés régulièrement dans tous les pays.
Le stéréotype du mal forme également la base d’autres topoï,
en dépeignant Israël comme un état nazi ou d’apartheid, ou encore
comme le seul coupable du conflit. La conceptualisation d’Israël
comme le dernier état colonial existant, quant à elle, joue un rôle
plus important dans le corpus français que dans son équivalent bri-
tannique tandis qu’à l’inverse, l’accusation d’apartheid et le concept
de la seule culpabilité d’israël dans le conflit y sont moins présents.
Deux topoi dominants sont par ailleurs communs aux discours des
trois pays: les meurtres d’enfants et le déni de l’auto-détermination
des juifs. Le premier continue à l’évidence de constituer un mode
pérenne d’antisémitisme, tandis que le second se raccroche à la
conceptualisation antisémite d’Israël en tant que telle: la fin d’Is-
raël, d’une manière ou d’une autre, et les conséquences catastro-
phiques prévisibles pour sa population juive.
Le topos du tabou de la critique est beaucoup plus important en
Allemagne qu’en France ou au Royaume-Uni. La différence s’ex-
plique peut-être par la place centrale dans le discours antisémite
allemand de l’idée que la culpabilité des Allemands dans l’Holo-
causte a rendu les juifs quasiment intouchables en Allemagne, qu’il
s’agisse de désirabilité sociale ou de l’influence d’une puissance
(in)déterminée, et qu’il convient de rejeter à la fois cette culpabilité
et cette nature intouchable. De même, le stéréotype de l’influence
juive/israélienne sur les médias n’est pas très présent au Royaume-Uni
et en France. En ce qui concerne le Royaume-Uni, la majorité des
auteurs de commentaires qui dénoncent l’image d’Israël dans les
médias britanniques le fait uniquement en accusant ces derniers de
partialité envers les Israéliens (40,7% de tous les commentaires). Si
l’accusation est, bien sûr, compatible avec l’idée de l’influence juive
sur les médias, cette dernière n’est pas communiquée ouvertement
–une différence intéressante au vu des allégations plus directes
qu’on trouve généralement dans le corpus britannique.
Dans les commentaires des trois corpus, on remarque que, malgré
un pourcentage élevé de contributions antisémites qui utilisent les
moyens linguistiques de l’implicite, les utilisateurs du Web n’essaient
généralement pas de cacher le message antisémite derrière des
structures implicites. Au contraire, les idées antisémites sont expri-
mées ouvertement ou avec une subtilité minimale. Il semble que les
utilisateurs n’ont pas eu l’impression qu’ils devaient cacher leurs
prises de position. Étant donné le nombre élevé de commentaires
antisémites relevés, on peut supposer qu’aucun des médias (à une
éventuelle exception près) n’a modéré ses posts Facebook.
Les topoi mis à jour et présentés dans ce chapitre dénient à Israël
toute intégrité morale, le peignent sous les traits d’un agresseur
dont le comportement serait dissimulé par des reportages partiaux
pro-Israéliens et l’excluent de la communauté des états.
18
Analyses qualitatives
Sources p
3.2. Déploiement du vaccin contre le covid-19 en Israël
En décembre 2020, Israël lance son programme de vac-
cination contre le covid-19. En fanfare et avec beaucoup
d’attention de la presse internationale, le premier ministre
Benjamin Netanyahu se fait photographier alors qu’il
reçoit en public sa première dose de Pfizer. La vitesse à
laquelle Israël déploie ensuite son programme de vacci-
nation au sein de sa population lui vaut des applaudisse-
ments dans le monde entier et les autres pays cherchent
les leçons qu’ils peuvent tirer de l’expérience israélienne.
Mais cette couverture médiatique majoritairement positive
est rapidement suivie par des articles qui posent la ques-
tion de la responsabilité d’Israël dans la distribution du
vaccin aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza comme
à l’intérieur des frontières du pays.
Le succès de la campagne de vaccination et la question
de la responsabilité envers les Palestiniens constituent les
deux «pôles» de cet évènement discursif. L’analyse qui suit
est basée sur des mesures réalisées entre le 23décembre
2020 et le 23février 2021, elle débute la première
semaine de la campagne de vaccination et couvre la
période où la discussion sur l’accès des Palestiniens au
vaccin atteint son apogée.
Comme pour le chapitre précédent, certains sites Web de
médias britanniques ont désactivé la fonction commen-
taires pour les articles concernant le conflit israélo-arabe,
de sorte que l’étude traite en priorité des fils de discussion
des profils Facebook des médias dominants. Là encore de
même, pour une analyse cohérente des jeux de données
dans les différents pays, un nombre donné de commen-
taires d’un nombre limité de fils de discussion Facebook
ont été sélectionnés pour l’étude. Un total de plus de
4500commentaires Facebook postés sous des articles de
journaux traitant du programme de vaccination israélien au
Royaume-Uni, en France et en Allemagne ont été analysés.
Les sous-chapitres qui suivent présentent les résultats de
notre analyse de contenu qualitative sur la base d’élé-
ments à la fois conceptuels et linguistiques. Les données
quantitatives tirées des différents corpus et les résultats
comparatifs se trouvent dans la conclusion du chapitre.
3.2.1. Royaume-Uni
Matthew Bolton
Le corpus britannique comprend 15fils de commentaires
à des articles postés sur les profils Facebook officiels des
médias dominants au Royaume-Uni, parmi lesquels BBC,
The Guardian, The Times, The Sunday Times, Daily Mail,
The Spectator, The Independent et The Telegraph. Onze
des articles concernent la précocité, la rapidité et le succès
de la campagne de vaccination israélienne -qui a débuté
mi-décembre 2020. Quatre traitent spécifiquement la
question de la distribution de vaccins aux Palestiniens, le
premier d’entre eux a été publié début janvier 2021
10.
L’une des idées antisémites les plus fréquentes dans les
deux «pôles» de l’évènement discursif est l’amoralité
imputée à Israël
11
. Les utilisateurs du Web expliquent
le manque de vaccins en Palestine par la prétendue
incapacité d’Israël à reconnaître son devoir moral ou
«humain» de fournir ces vaccins. L’amoralité est ici
exprimée avant tout par des actes d’omission, l’échec à
respecter les normes morales qu’exige l’humanité. Elle
constitue donc une version actualisée d’idées antisémites
plus anciennes qui pointent l’absence de morale «chré-
tienne» au sein des communautés juives. Ces commen-
taires prennent souvent la forme de questions rhétoriques
–«Combien de Palestiniens vaccinés 0» [“How many
Palestine vaccinated 0”] (DM-FB[20210101])– ou
de déclarations –«garantis qu’aucun Palestinien n’a
été vacciné…» [“guarantee not one Palestinian has
been vaccinated..”] (Tel-FB[20211229])– basées sur
le présupposé que la priorité accordée par Israël à ses
citoyens dans la distribution des vaccins constitue une
absence de moraleintrinsèque.
La représentation d’Israël comme le mal incarné est plus
fréquente encore. À la différence de l’amoralité, le mal est
une catégorie plus active et permet de créditer Israël d’une
stratégie délibérée visant à exclure les Palestiniens dans
le cadre d’un programme prédéfini. Les utilisateurs ont
notamment expliqué que le succès de la vaccination en
Israël reposait sur «l’exclusion délibérée des Palestiniens,
dont ils sont légalement responsables, du programme de
vaccination. Pas de quoi célébrer» [“purposely exclu-
ding Palestinians, for whom they are legally responsible,
19
Analyses qualitatives
10 – Voir note de bas de page8
au chapitre3.1.1 qui traite de la
difficulté à confirmer l’origine des
utilisateurs du Web sur les sites
des médias britanniques et dans
les fils de discussion Facebook.
11 – Si d’autres sections du
rapport regroupent les concepts
d’amoralité et d’immoralité, l’amo-
ralité est ici prise comme un con-
cept en soi incarnant une forme
de passivité ou une omission qui
a pour conséquence de faire
du mal (en anglais: «harm»),
par opposition au mal en soi (en
anglais: «evil») qui représente
une décision ou une politique
active et positive d’infliger
délibérément du mal. L’analyse
quantitative à la fin de la section
regroupe l’amoralité et l’immoralité
à des fins de comparaison.
Sources p
from the vaccination scheme. Not something to celebrate”]
(Tel-FB[20210110]). Les articles concernant les données sur l’effi-
cacité réelledes vaccins se sont vus répliquer que, quelle que soit
l’efficacité, «c’est toujours plus efficace que les zéros vaccins qu’ils
laissent passer pour les Palestiniens» [“It’s still more effective than
the zero vaccine they are allowing to reach Palestinian people”]
(Gua-FB[20210119]) où «laisser» (en anglais: “allowing”) indique
une décision active de bloquer l’accès des Palestiniens au vaccin.
D’autres réagissent par des sarcasmes à l’augmentation du nombre
de citoyens israéliens vaccinés: «Mais aucun Palestinien. étrange»
[“But no Palestineans. Weird hey”] (DM-FB[20210101]).
Les utilisateurs d’Internet activent de manière plus directe le sté-
réotype du mal en voyant dans la restriction des vaccins israéliens
aux seuls citoyens israéliens une «cruauté de tout premier ordre»
[“Wickedness of the highest order”] (Ind-FB[20210108]) ou le
«mal pur» [“pure evil”] (Ind-FB[20210108]). Mais on ne peut
s’attendre à rien de moins de la part d’Israël, puisque «normale-
ment ils préfèreraient voir tous les Palestiniens morts» [“ordinarily
they will prefer to see all Palestinians dead”] (Ind-FB[20210108]).
Ces commentaires posent d’emblée l’idée qu’«Israël veut les Pales-
tiniens morts, malades et désespérés» [“Israel wants Palestinians
dead, sick, and desperate”] –car «Comment sinon poursuivront-ils
leur campagne de haine, mauvais traitements et invasion?» [“How
else will they keep their campaign of hatred, abuse and invasion?”]
(BBC-FB[20210125])? L’état israélien est dépeint comme utilisant
le déploiement de la campagne de vaccination comme une simple
«possibilité de plus de détruire l’existence de l’état palestinien alors
que comme d’habitude le monde ferme les yeux» [“opportunity to
kill the existence of the Palestinian’s and as usual the world turns a
blind eye”] (DM-FB[20210118]). Le deuxième énoncé associe le
stéréotype du mal juif et celui du privilège juif –l’idée que les diri-
geants des grandes puissances accordent à Israël un statut à part et
ferment volontairement les yeux sur les machinations des juifs. Enfin
le stéréotype du mal prend régulièrement une forme plus concrète
par des comparaisons directes entre l’état israélien et l’Afrique
du Sud sous l’apartheid. Pour ces utilisateurs, l’apartheid dans le
déploiement de la campagne de vaccination «est évident pour
tous ceux qui prennent la peine de le voir» [“is clear to anyone
who cares to see it”] (Tel-FB[20210110]).
Il arrive que d’autres commentateurs tentent de réfuter ces argu-
ments en précisant qu’Israël n’est pas légalement responsable de
la santé en Cisjordanie et à Gaza et que les arabes israéliens et les
prisonniers palestiniens en Israël ont reçu le vaccin aussi rapide-
ment que les juifs israéliens. Ce contre-discours est cependant rejeté
d’emblée et l’accusation d’apartheid réitérée: «Quelles qu’en
soient les raisons, ce n’est pas mentir que dire que l’état d’apartheid
Israël ne propose pas de vaccin aux Palestiniens, c’est simplement
un fait» [“Whatever the reasons for this, it’s not a lie to say that
Apartheid Israel isn’t offering the vaccine to Palestinians, it’s simply
a fact”] (Tel-FB[20210124]). Un utilisateur suggère notamment que
le déploiement de la campagne de vaccination illustre de manière
exemplaire la situation en Israël avec «un état mafieux d’apar-
theid dans un état» [“an apartheid mafia state within a state”]
(Tim-FB[20210103]), invoquant le déni du droit d’israël à exister à
travers l’insinuation que la Palestine est le véritable état et Israël une
présence criminelle illégitime, voire même carrément une «tache
pour l’humanité» [“stain on humanity”] (Ind-FB[20210108]). Les
utilisateurs qui tentent de défendre Israël sont confrontés à des
questions rhétoriques visant leur propre amoralité ou malveillance.
L’un d’entre eux se voit ainsi demander si c’est simplement «un
état d’apartheid permanent pour les Palestiniens ou quelque chose
d’encore pire que tu veux?» [“a state of permanent apartheid
over the Palestinians or something even more sinister you desire?”]
(Tel-FB[20210124]), tandis qu’un autre reçoit en réponse que ses
«excuses des actes criminels cruels de l’état d’apartheid d’Israël
sont méprisables» [“excuses for the cruel, criminal actions of the
Apartheid state of Israel are despicable”] (Spe-FB[20210102]).
De même, un défenseur d’Israël se voit demander à de multiples
reprises «combien d’enfants ils ont tués» [“how many children
they had killed”] (Tel-FB[20201229]), rappelant l’idée des meurtres
d’enfants commis par les juifs.
Certains auteurs de commentaires suggèrent qu’étant donné le
présupposé du mal associé à Israël, les Palestiniens devraient
refuser les vaccins de personnels médicaux israéliens même s’ils
étaient offerts gratuitement et insistent sur la nécessité d’«équipes
médicales de personnel médical de confiance issu d’organisations
de confiance» [“medical staff from trusted medical personnel from
trusted organizations”] (Tel-FB[20210124]). L’idée implicite est que
les personnels médicaux israéliens pourraient utiliser de faux vac-
cins mortels pour tuer les Palestiniens auxquels ils les administrent
–selon les mots d’un utilisateur sceptique, «Israël essaye d’éliminer
les Palestiniens alors comment les Palestiniens peuvent-ils penser
que le type qui veut les tuer peut les sauver d’un bateau en train
de couler???» [“Israel is try to eliminate Palestinians so how does
Palestinians think that the guy who wants to kill you can save you
from a sinking boat???”] (BBC-FB[20210125]). On retrouve des
idées semblables du désir des Israéliens de voir mourir les Pales-
tiniens, exprimées avec plus de force, dans les commentaires qui
20
Analyses qualitatives
Sources p
présentent le programme de vaccination comme un moyen pour
Israël de faire progresser le prétendu génocide des Palestiniens.
Cette idée de génocide est formulée indirectement – «Ils veulent
simplement que le peuple palestinien meure et parte ils devraient
avoir honte» [“They just want the Palestine people dead and gone
shame on them”] (Ind-FB[20210108]) –ou directement, avec par-
fois une certaine ironie: «La seule fois où les sionistes sont prêts
à s’arranger c’est quand ça aboutit au génocide de la population
palestinienne..» [“The only time Zionists wanna be hands-off is
when it leads to the genocide of the native Palestinian popula-
tion..”] (Tel-FB[20210124]).
L’idée du génocide est souvent associée à d’autres topoi antisémites.
Un commentaire décrit notamment Israël comme un «état d’apar-
theid raciste qui se livre à un génocide sur la population indigène,
commet quotidiennement des crimes de guerre et viole les droits
de l’homme» [“racist apartheid state that commits genocide on the
indigenous people, commits daily war crimes, and human rights
abuses”] (Tel-FB[20210112]), regroupant les idées d’état raciste,
analogies avec l’apartheid, mal, génocide et déni du droit d’israël à
exister. D’autres y ont ajouté la notion de privilège juif en deman-
dant comment «le monde» pouvait rester «silencieux à propos
de ce génocide persistant. C’est d’une inhumanité insensée!»
[“silent about this continued genocide. Its insanely inhumane!”]
(Ind-FB[20210108]). Dans d’autres commentaires encore, le géno-
cide est associé à la relativisation de l’holocauste et l’accusation
que les juifs n’ont pas appris du passé: «c’était mal, terrible ce qui
est arrivé à des millions de juifs. Cela ne donne pas aux israéliens
d’aujourdhui le droit d’en faire autant à d’autres peuples» [“it was
evil, terrible what happened to millions of Jewish people. THIS
DOES NOT GIVE MODERN ISRAELIS THE RIGHT TO DO SIMI-
LIAR TO OTHER PEOPLE”] (Tel-FB[20210110]).
Le choix des idées antisémites reste assez cohérent dans les propos
sur le déploiement de la campagne de vaccination ou plus spé-
cifiquement sur la question de l’accès des Palestiniens au vaccin.
L’une des différences fondamentales entre les deux «pôles» est
le nombre remarquablement plus élevé de comparaisons entre
Israël et l’Allemagne nazie dans les commentaires d’articles sur la
question palestinienne. Les références explicites aux «nazis juifs»
[“Jewish nazis”] (Ind-FB[20210108]), les présentations d’Israël
comme une «Allemagne nazie d’aujourd’hui» [“modern day
nazi Germany”] (Ind-FB[20210108]) et du sionisme comme un
«nazsime travesti en bleu et blanc» [“Nazism in blue and white
drag”] (Ind-FB[20210108]) sont accompagnées de références plus
implicites sous forme de jeux de mots –«les garde-chiourmes de la
waffenIDS» [“the goons of the WaffenIDF”] (Ind-FB[20210108])–
ou d’ironie et d’émoticônes: «Israël fait aussi mal que les nazis qui
l’aurait cru» [“Israel as bad as nazis who woulda thought it
”]
(DM-FB[20210118]).
21
Analyses qualitatives
Un petit, mais significatif, nombre de commentaires établit un
rapport entre le déploiement de la campagne de vaccination en
Israël et l’idée de complot au sens plus large autour de la cupidité
juive, des vaccins et de la conviction que le covid est un canular. Si
Israël a été aussi rapide à vacciner c’est parce que «Les connais-
sant – les juifs – «ils l’ont dilué un peu» [“Knowing them – the
Jews – “they have watered it down a little”] (DM-FB[20201230]).
D’autres expliquent que ce «n’est pas une surprise, le pays qui
contrôle le monde en secret obtient le plus rapidement les vac-
cins» [“No surprise, the country that secretly controls the world
is getting the quickest vaccines”] (BBC-FB[20210125]). Certains
utilisateurs rapprochent les théories du complot autour du covid
–que le virus et le vaccin sont en fait des stratagèmes pour réduire
la population mondiale– et l’antisémitisme en félicitant ironique-
ment Israël pour la rapidité de la vaccination et demandant qu’ils
«s’assurent bien que chaque sioniste l’a eu» [“Make sure every
zionist gets it”] (Gua-FB[20210119]), exprimant ainsi implicitement
un vœu de mort.
En ce qui concerne maintenant les principales caractéristiques
linguistiques identifiées dans le corpus, la plus commune dans les
commentaires antisémites est ici le recours à des questions rhéto-
riques pour distancer l’utilisateur du Web du contenu antisémite
de son propos. L’un d’entre eux pose par exemple la question «En
quoi les sionistes sont-ils différents des nazis?» [“How are zionists
different from nazis?”] (Ind-FB [20210108]), tandis qu’un autre
réagit à un article sur le refus par Israël de vols de passagers entrants en
feignant la naïveté par un simple «C’est quoi Israël?» [“What’s Israel?”]
(DM-FB [20210125]) qui dénie implicitement le droit d’israël à exister. Les
sarcasmes sont également très répandus et beaucoup des utilisateurs qui
tentent de défendre Israël sont confrontés au mépris de leurs interlocuteurs.
Enfin, on peut citer l’usage occasionnel de jeux de mots comme «Israhell»
que reprennent de nombreux utilisateurs d’Internet.
Les commentaires qui réactivent l’idée de génocide sont souvent marqués
par une forte émotion dont témoigne l’ajout de certaines typographies
comme les nombreux points d’exclamation: «Et encore un autre crime
israélien… si ce n’est pas un génocide prémédité je ne sais pas ce que
c’est!!!!!» [“Yet another Israeli crime .... if this isn’t intended genocide I
don’t know what is !!!!!”] (Ind-FB[20210108].
Sources p
3.2.2. France
Chloé Vincent
Dans le corpus français, 1300commentaires Facebook de grands
médias très divers (Le Figaro, L’Express, Le Monde, Le Nouvel
Observateur, Libération, Médiapart, Le Point, 20 Minutes et Le
Parisien) sont analysés. Ils sont extraits des profils Facebook officiels
des médias. Cent commentaires ont été retenus pour chaque article
sur le déploiement de la campagne de vaccination en Israël. Ils ont
été postés sur Facebook entre le 27décembre 2020, une semaine
après le lancement officiel de la campagne de vaccination, et le
3février 2021, lorsque les médias français ont rapporté le succès
de la campagne israélienne. Les articles concernant la Palestine,
moins nombreux, sont répartis sur la même période.
Les idées antisémites contenues dans les commentaires sont expri-
mées à travers des stéréotypes antisémites historiques très divers,
par exemple le mal, et des concepts modernes, comme le déni du
droit d’israël à exister. Du fait de la nature même de l’évènement
discursif étudié, les commentaires antisémites reflètent en partie
ceux qui ont été discutés dans l’analyse du corpus français concer-
nant le récent conflit entre le Hamas et Israël, mais d’autres plus
spécifiques sur le déploiement de la campagne de vaccination ont
été ajoutés.
Le concept antisémite le plus fréquent dans le corpus français est
celui qui dénie le droit d’exister à israël. Dans la moitié des commen-
taires où ce concept est exprimé, les utilisateurs ne se contentent
pas de discuter si Israël a ou non le droit d’exister, ils refusent même
de reconnaître son existence. Le déni prend la forme de questions
rhétoriques telles que «Depuis quand y’a un état qui s’appelle
Israël ???!!!» (Par-FB[20201228]) ou de requalification d’Israel en
«Palestine occupée» (Par-FB[20210102]).
22
Analyses qualitatives
D’autres utilisateurs ont recours au présupposé du génocide
perpétré par Israël pour accuser les juifs d’antisémitisme:
«malheureusement les faits sont décrits en
noir et blanc en ce qui concerne la montée
des sentiments anti sémites. Personnelle-
ment, je suis totalement opposé à toute forme
de racisme… mais je continue de ne pas
savoir quoi en penser… pourquoi? Vous ne
croyez pas que c’est à cause de l’absence de
condamnation des atrocités et du génocide
qui se déroule à Gaza»
[“unfortunately the facts are black and white in regards
to the rise in anti semetism sentiments. Personally, I fully
oppose any shape or form of racism .... but it still gets
me thinking .... why? Do you not think this is due the
lack of condemnations of the atrocities and genocide
being carried out in Gaza”]
(Ind-FB[20210801]).
L’utilisation de questions rhétoriques et de points de suspension sug-
gérant une hésitation ou tergiversation, ainsi que la proclamation
d’une profession de foi antiraciste au début, indiquent ici la volonté
de l’utilisateur de se distancer des accusations d’antisémitisme. Mais
elles expriment aussi une reconnaissance inconsciente du principe
antisémite formulé dans le commentaire qui consiste à accuser les
juifs d’antisémitisme.
Sources p
Le stéréotype historique du mal est utilisé pour qualifier Israël ou
les Israéliens. Il apparaît aussi bien dans les messages concernant
le conflit avec la Palestine en général («Le bombardement au
phosphore blanc de populations civiles innocentes et désarméses»
(Mon-FB[20210201])) que dans ceux concernant plus spécifi-
quement la campagne de vaccination («Ils vont les empoisonnés
[avec le vaccin]» (Fig-FB[20210131])). La représentation des
Israéliens comme le mal est également présente dans l’analogie
avec le nazisme, le plus souvent sous la forme d’une analogie entre
les Palestiniens et les «juifs d’autrefois», notamment par le biais
d’allusions au ghetto de Varsovie qui équivaudrait à la bande de
Gaza (p. ex. «les palestiniens sont dans la situation des juifs pri-
sonniers du ghetto tenu par les nazis.» (Mon-FB[20210201])). La
qualification du mal israélien, enfin, apparaît dans les analogies avec
l’apartheid et avec le colonialisme où elle tient lieu de vérité univer-
selle pour étayer l’argumentation de l’utilisateur, mais aussi dans le
stéréotype d’amoralité, illustré par la prétendue absence d’empathie
de la part des Israéliens pour les Palestiniens, notamment dans le
contexte de la vaccination, et dans la déshumanisation d’Israël et
des Israéliens (p. ex. «Israel un état virus» (Fig-FB[20201227])).
Il n’est pas rare de voir des commentaires sur la situation en Israël
être élargis à la communauté juive dans son ensemble. En effet,
certains auteurs verbalisent les stéréotypes autour d’un complot juif,
et notamment l’idée que les juifs sont particulièrement puissants et
influents ou qu’ils bénéficient d’un privilège qui leur permet de faire
ce qui leur plaît. Avec ces stéréotypes, les utilisateurs expliquent le
succès de la vaccination par le fait qu’«ils détiennent le monde»
(Fig-FB[20210131]), en référence au «deep state» de QAnon
(Mon-FB[20210201]), aux prétendues «relations» entre les juifs et
ceux qui détiennent le pouvoir (Par-FB[20210102]) et aux manipu-
lations des médias (Nou-FB[20210127]). Dans la plupart des com-
mentaires cependant, l’utilisateur n’explicite pas qui est supposé
être derrière le complot, ce qui permet le glissement d’Israël aux
juifs du monde entier.
Le stéréotype ancien de la cupidité juive est fréquent dans le corpus.
Certains commentaires reposent sur la blague antisémite que les juifs
feraient n’importe quoi si c’était gratuit – «Bah oui, [la campagne de
vaccination est un succès] depuis qu’ils ont appris que c’est gratuit »
(Fig-FB[20201227])– et le stéréotype est rapidement confirmé par
d’autres utilisateurs: «ils acourent» (Par-FB[20201228]). Les autres
commentaires font référence, soit à la non-vaccination des Palesti-
niens, soit pour l’un d’entre eux à la théorie du complot selon laquelle
les Israéliens (ou les juifs) sont responsables de la pandémie qu’ils
auraient déclenchée par appât du gain.
D’autres stéréotypes sont moins fréquents, notamment la dénon-
ciation de l’instrumentalisation de l’antisémitisme, en appelant
les juifs «kleenex» pour insinuer qu’ils n’arrêtent pas de se
plaindre de l’antisémitisme mais affirmer que «ça ne marche
pas» (Mon-FB[20210121]). La conceptualisation des juifs en tant
qu’étrangers quant à elle est illustrée par le choix de prénoms juifs
stéréotypiques comme «Shoshana» pour s’adresser à un sup-
porter d’Israël afin d’affaiblir l’argumentation opposée en laissant
entendre qu’il faut être juif pour défendre ce genre de point de vue.
Les quelques menaces de mort indirectes du corpus sont fondées
sur le fait que les vaccins seraient mortels («Pour une fois que je
suis pour. Qu’ils se fassent tous vacciner» (Fig-FB[20201227])) et
donc que le succès de la campagne de vaccination est positif car il
permettra d’éliminer les Israéliens («Les palestiniens pourront bien-
tôt occuper les Terres vacantes» (Poi-FB[20210103])).
Pour finir, un commentaire surprenant demande si six millions
d’individus ont déjà été vaccinés («Ça fait 6000 000 ou pas ?»
(Par-FB[20210102])). Il ne contient pas littéralement de menace de
mort, mais c’est une allusion à la Shoah et aux 6millions de juifs qui
ont péri, ainsi qu’une référence cryptée à la formule néo-nazie qui
se passe d’explication 6 million wasn’t enough (v.6MWE), et à ce
titre un commentaire codé dont le sens implicite est facile à com-
prendre par ceux qui sont habitués à ce type d’indice linguistique.
Nous avons noté un autre signal codé, tiré de la grammaire poli-
tique de la victimisation utilisée par le comédien antisémite français
Dieudonné (voir au chapitre suivant l’étude du cas Dieudonné):
«Combien ça coute ?» (Mon-FB[20210121])). La question reprend
une ligne de l’un des spectacles de Dieudonné où il se moque de
l’idée qu’on peut toujours payer pour être lavé d’une accusation
d’antisémitisme. Elle est basée sur la conviction que les juifs instru-
mentalisent l’antisémitisme à leur profit et sur le stéréotype qui les
dépeint comme cupides.
23
Analyses qualitatives
Sources p
3.2.3. Allemagne
Marcus Scheiber
Les données sur lesquelles est fondé l’exposé de l’analyse qua-
litative et quantitative qui suit forment un corpus thématique
composé à partir des zones réservées aux commentaires sur les
pages Facebook de grands médias allemands (FAZ, taz, Zeit,
Spiegel, Süddeutsche Zeitung, Bild et ntv). Il a été créé à l’aide
de différentes requêtes de recherche thématiques autour de la
réussite vaccinale d’Israël sur les pages Facebook concernées et
comprend 1500commentaires codés. Il est limité à la période du
01.01.2021 au 23.02.2021 au cours de laquelle les reportages
sur la première phase de la campagne de vaccination ont atteint
un sommet médiatique, de sorte que les zones de commentaires
sélectionnées ou, le cas échéant, les articles correspondants, sont
à interpréter comme une réaction directe au succès de la cam-
pagne de vaccination israélienne. Les 100premiers commentaires
d’un total de 15fils de discussion ont été analysés. L’analyse a été
élargie à une recherche par mot-clé avec des concepts pertinents
dans le discours étudié (Palestine/Palestiniens, critique, apartheid)
susceptibles de tenir lieu de marqueurs de propos antisémites car
il est apparu que les fils de discussion étudiés ne contenaient eux-
mêmes quasiment aucun commentaire antisémite. Si une grande
partie des articles ou commentaires concerne le succès de la vacci-
nation, deux articles placent le rôle d’Israël dans la vaccination de
la population palestinienne au cœur des débats.
On constate tout d’abord que, même si la proportion de propos
antisémites est inférieure à celle attendue au début, ces derniers
affichent malgré tout des réalisations claires de concepts antisé-
mites: dans la partie commentaires des articles sur le succès de
la campagne de vaccination israélienne, les comparaisons avec
le nazisme dominent et les références au nazisme établissent un
lien entre Israël et le régime nazi. Les auteurs de ces commentaires
allèguent en effet un comportement moralement condamnable d’Is-
raël en projetant leur connaissance des pratiques du régime nazi
sur l’État actuel d’Israël: «Les Israéliens font la même chose avec
les Palestiniens que les Allemands avec eux autrefois» [„Die Israelis
tun dass gleiche mit Palestinenser wie Deutsche mit denen damals“]
(FAZ-FB[20210124]).
Ces comparaisons avec le nazisme apparaissent fréquemment
dans le contexte d’un refus généralisé d’un éventuel vaccin contre
le corona -puisque la pandémie est déclarée inexistante ou ses
effets présentés comme négligeables– comme c’est aussi le cas de
la relativisation de l’holocauste dans l’exemple qui suit –«„Non,
mais l’accès à certains lieux est fixé par «l’étoile»… Est-ce que tu
as déjà pensé que tout le monde ne peut pas se faire vacciner?
Imagine, si l’Allemagne en avait fait autant, les juifs compareraient
tout de suite et nous dénonceraient…» [Nein, aber der Zugang zu
verschiedenen Einrichtungen wird am ‘Stern’ festgemacht.... Und
hast du schon mal dran gedacht, dass sich nicht jeder impfen lassen
kann? Und stell dir vor deutschland hätte es so gemacht, dann wür-
den die Juden es sofort damit vergleichen und uns anprangern....“]
(Z-FB[20210223]).
Si les commentaires sont nombreux dans le corpus à voir dans la
pandémie de corona un mensonge répandu par le gouvernement,
sans pour autant établir forcément un rapport avec des visions du
monde antisémites ou y faire référence, le contexte –l’expression
verbale d’un scepticisme déplacé envers la vaccination– semble
pour le moins favoriser l’apparition de certains stéréotypes anti-
sémites ou judéophobes: «Je trouve ça bien que les ultra-ortho-
doxes aient été vaccinés en premier parce que beaucoup en sont
morts et ce monde est devenu un peu plus propre» [„Ich finde es
gut das die Ultraorthodoxen zuerst geimpft wurden weil da sind
viele daran gestorben und diese Welt ist bischen sauber gewor-
den“] (SZ-FB[20210124]). La plausibilité de ce vœu de mort, c. à
d. la possibilité de son accomplissement, ressort donc de la seule
argumentation que la vaccination contre le coronavirus ne protège
pas d’une éventuelle infection -mais a forcément des consé-
quences mortelles.
On trouve cependant aussi des propos qui formulent des visions
antisémites indépendamment du cadre thématique (le succès
de la campagne de vaccination israélienne), en se contentant de
la référence à l’acteur discursif qu’est Israël: «Israël est le seul
agresseur au Proche-Orient? #freePalestine» [„Israel ist der
einzige Aggressor im nahen Osten. #FreePalestine“]
(SP-FB[20210213]).
Avec l’allégation qu’Israël est unilatéralement coupable du conflit au
proche-orient, ce propos reproduit le stéréotype historique d’une
accusation générale des juifs représentés par l’État juif –les juifs
sont responsables de l’antisémitisme– et témoigne donc de la conti-
nuité ininterrompue de ce type de stéréotype.
24
Analyses qualitatives
Sources p
25
Analyses qualitatives
Les idéologies antisémites ainsi formées sont surtout opposées,
dans les articles consacrés au rôle d’Israël dans la vaccination de
la population palestinienne, à des accusations qui font des juifs
l’incarnation du mal, aspirant à la désintegration, en identifiant dans
leur comportement un vif intérêt à tout ce qui pourrait nuire à la
population palestinienne:
12 – Le commentaire auquel la
question se réfère a été analysé et
classé comme antisémite.
«Le comportement des juifs est pervers. Ils
détruisent un État (la Palestine) et ne donnent
«généreusement» aux Palestiniens restants
qui n’ont pas encore été pourchassés qu’une
quantité limitée de vaccins. On pourrait penser
que les Palestiniens sont poussés à répondre et
à causer des troubles. Leur nombre est indirec-
tement réduit car on ne met pas suffisamment
d’argent et de sérum à leur disposition. Ça
rappelle un peu Varsovie et les rations de nour-
riture, entre les dénonciateurs polonais/juifs
et les autres groupes de la population qui ne
recevaient pas une alimentation suffisante»
[„Das Verhalten der Juden ist pervers.Sie vernichten
einen Staat (Palästina) und geben ‚wohlwollend‘ den
noch nicht verjagen Rest an Palästinenser nur eine
begrenzte Menge an Impfmittel.ManMan könnte
denken, die Palästinenser werden durch die geringe
Menge zum gegenseitigen Unfrieden aufgehetzt.Sie
werden indirekt reduziert, weil Ihnen nicht genügend
Geld und Serum zur Verfügung gestellt wird.Erinnert so
ein bisschen an Warschau und die Essenrationen,
zwischen den polnisch/jüdischen Denunziaten und der
restlichen Bevölkerungsgruppen, die keine
ausreichende Nahrung bekamen“]
(SP-FB[20210211]).
Le commentaire affirme ensuite que la répartition
inégale de vaccin s’explique par le fait que, si
Israël est bien responsable de la vaccination de
la population israélienne, les juifs n’ont aucun
intérêt à partager le vaccin de sorte que les
Palestiniens en sont délibérément privés. Cet
intérêt supposé de semer la discorde reflète le
stéréotype de la desintegration selon lequel les
juifs aspirent à corrompre la société. Là encore, le
concept d’analogie avec le nazisme est également
exploité à travers la comparaison du compor-
tement des juifs et de la situation du ghetto de
Varsovie afin que le rapport entre les deux donne
encore plus de force à la nature intentionnelle
condamnable du premier.
Dans ce contexte, des propos reproduisant le sté-
réotype de l’instrumentalisation de l’antisémitisme
ont également pu être identifiés, dans la mesure
où ils ouvrent le débat en protestant que toute
critique (prétendument) légitime ne doit pas être
rejetée sous prétexte d’antisémitisme: «Qu’est-ce
qu’il y a d’antisémite là-dedans? C’est abusif,
une fois de plus! à trop vouloir jouer du bâton,
on finit par frapper à côté!» [„Was ist daran
antisemitisch? Es ist ein Missstand, einer von Vie-
len! Wenn sie immer gleich die Keule schwingen
wird sie stumpf!“] (TAZ-FB[20210107]) 12 . Ce
type de reproche fait par ailleurs implicitement
entrer en jeu le tabou de la critique et le rejet de
ce stéréotype. Parallèlement, la recherche par
mot-clé a montré que la référence à ce tabou de
la critique et à l’instrumentalisation de l’antisé-
mitisme ne rencontre pas l’adhésion de tous les
utilisateurs qui participent à ces discussions. En
réponse à ces utilisateurs, les concepts antisé-
mites les plus divers se trouvent singulièrement
reproduits dans les fils de discussion ou pro-
cessus de négociation communicatifs: analogie
avec le nazisme tel que «on ne peut pas mieux
décrire le raisonnement israélien. Ce que tu dis
aujourd’hui colle à 100% avec ce que disaient
les anciens nazis…» [„besser hätte man Israels
Gedankengang nicht beschreiben können. Deine
Aussage jetzt deckt sich 1zu1 mit den der Nazis
Sources p
von früher…“] (FAZ-FB[20210124]), influence sur l’opinion publique
comme «informe-toi mieux et pas seulement dans les médias occi-
dentaux… de toute façon ils sont financés par Israël…» [„informier
dich mal besser und nicht nur über westliche medien.. die werden
eh von israel finanziert…“] (SZ-FB[20210124]) ou, de façon géné-
rale, théorie du complot telles que «les médias occidentaux qui sont
entre les mains de tes chefs [juifs]» [„westlichen medien die deine
anführer [Jüd*innen] in den händen haben“] (SZ-FB[20210124]).
Indépendamment des différents rapports et des thématiques respec-
tives sur lesquels ils se focalisent, on retrouve dans tout le corpus
le déni du droit d’israël d’exister –«Rentrez donc chez vous [les
Israéliens] et laissez ce pays à son peuple» [„Dann geht doch da
wo ihr [Israelis] hin gehört und überlast das Land sein Volk“] (SP-
FB[20210211])– qui montre à quel point ce concept relativement
récent est banalisé.
Ces stéréotypes au niveau du contenu conceptuel peuvent désor-
mais être analysés à des réalisations au niveau communicatif du
langage: on constate un usage régulier de formations langagières
qui appuient les objectifs de communication antisémites des diffé-
rents acteurs en exploitant les restrictions et les possibilités du média
utilisé. Les stéréotypes du tabou de la critique et de l’instrumentali-
sation de l’antisémitisme sont notamment parfaitement réalisés par
le biais de questions rhétoriques («qu’est-ce qu’il y a d’antisémite
là-dedans?» [„was ist daran antisemitisch?“], TAZ-FB[20210107]).
Ces dernières offrent en effet, d’une part, la sécurité de pouvoir
être interprétées comme des questions légitimes en cas de rejet des
revendications antisémites et permettent ainsi, d’autre part, de com-
muniquer implicitement une vision du monde antisémite.
Des allusions sont également utilisées, car elles ouvrent des vides
qui sont remplis au moyen de structures argumentatives implicites
par un savoir pertinent dans le contexte et immanent au discours:
«L’Allemagne a perdu trop tôt la guerre» [„Deutschland hat zu
früh den Krieg verloren“] (NTV-FB[20210105]). Elles sont parfois
aussi associées à des comparaisons dans le corpus, comme ici
en ce qui concerne l’analogie avec le nazisme –«Les Israéliens
agissent avec les Palestiniens comme les Allemands ont agi avec
eux autrefois» [„Die Israelis tun dass gleiche mit Palestinenser wie
Deutsche mit denen damals“] (FAZ-FB[20210124]). Elles peuvent
ainsi être interprétées comme une stratégie de communication
dans laquelle les utilisateurs tentent de véhiculer leur message
sous une forme indirecte, et donc de le coder d’une certaine
manière car les vides doivent en premier lieu être remplis par les
interprétations correspondantes avant que le sens prémédité du
propos ne soit dévoilé.
Outre ces procédés de langage, ce sont surtout les points de sus-
pension qui dominent parmi les structures graphiques à la surface
de la langue qui peuvent être taxées d’exemplaires. Ils servent,
soit à renforcer le message à délivrer –«M’étonnerait que ces
[vaccinations contre le corona] n’aient pas des effets négatifs plus
tard.......» [„Würde mich nicht wundern Wenn diese [Corona-Im-
pfungen] nachträglich negative auswirkungen haben.......“] (SP-
FB[20210211])– ou à ouvrir un vide communicatif pour l’allusion
–«Et avant c’était l’étoile….» [„Und früher war's der Stern....“]
(Z-FB[20210223])– à remplir par les utilisateurs.
Les commentaires qui évoquent, directement ou indirectement,
des visions du monde antisémites représentent 3,4% du total des
commentaires, mais on constate un écart quantitatif net entre les
commentaires de reportages sur la réussite vaccinale d’Israël et
ceux d’articles sur son rôle dans la vaccination de la population
palestinienne –17% des commentaires s’avèrent antisémites dans
ce dernier cas, tandis qu’ils ne sont que 1,3% parmi les commen-
taires d’articles qui placent au centre de leur analyse la réussite
vaccinale d’Israël. Cette différence s’explique par le fait que le
succès de la campagne de vaccination israélienne a surtout été
utilisé par les auteurs de commentaires comme un point de départ
d’une réflexion visant à critiquer la campagne de vaccination
allemande -qui en était encore à ses premiers balbutiements au
moment de l’analyse. Les reportages sur la réussite vaccinale ont
aussi rencontré un plus grand écho médiatique mondial que les
commentaires qui évoquent le rôle d’Israël dans la vaccination
de la population palestinienne: les premiers comprenaient une
moyenne de 595commentaires, soit plus du double que les
seconds (283commentaires).
26
Analyses qualitatives
Sources p
27
Analyses qualitatives
3.2.4. Résumé
Si la campagne de vaccination israélienne a suscité de nom-
breuses discussions en ligne dans tous les pays, on constate une
disparité notable de la fréquence des commentaires antisémites
entre les corpus britanniques, français et allemands. Plus de 17%
des commentaires analysés au Royaume-Uni ont été classés anti-
sémites, alors que le niveau de discours antisémite était inférieur
en France (7,5%), et surtout en Allemagne (3,4%), même s’il reste
significatif. Certains stéréotypes, en particulier celui du prétendu
mal incarné par Israël et les Israéliens, sont utilisés régulièrement
dans les trois pays, de même que les analogies avec le nazisme, le
colonialisme et l’apartheid qui sont fréquentes dans tous les corpus.
D’autres stéréotypes, comme le déni du droit d’israël à exister, sont
plus marqués dans les corpus français et allemands, tandis que les
affirmations de l’amoralité des Israéliens sont plus fréquentes dans
le corpus britannique.
Dans le corpus britannique, 1097commentaires concernant le
déploiement de la campagne de vaccination en Israël et 426
concernant la question de l’accès des Palestiniens aux vaccins
ont été analysés, soit 1522commentaires. On constate une nette
différence entre, d’une part, l’amoralité des Israéliens dans les
commentaires à des articles sur le succès de la vaccination et,
d’autre part, les références au génocide ou les analogies avec le
nazisme explicites dans les commentaires à des articles consacrés
directement à la question de l’accès des Palestiniens aux vac-
cins. Parmi les 259commentaires jugés directement antisémites
ou antisémites dans le contexte du fil de discussion dont ils sont
tirés, les analogies avec le nazisme apparaissent dans 13% des
commentaires antisémites concernant la distribution du vaccin aux
Palestiniens contre 2% dans les commentaires sur le déploiement
de la campagne de vaccination. Les concepts antisémites les plus
souvent exprimés dans tout le corpus britannique sont ceux du mal
(36%), de l’immoralité/amoralité (24%), de l’apartheid (20%) et
du génocide (16%).
Dans le corpus français, on constate avec une certaine surprise
que les articles sur le déploiement de la campagne de vaccination
ont donné lieu à plus de commentaires antisémites en moyenne
(8%) que ceux sur la vaccination des Palestiniens (6,5%). L’une
des explications possibles est que les articles sur la vaccination des
Palestiniens ont suscité beaucoup plus de commentaires en général
que ceux sur le déploiement de la campagne de vaccination (753
contre 302 en moyenne) et que les commentaires antisémites sont
dispersés dans tout le volume de ces commentaires. Une analyse
plus approfondie du corpus lorsque plus de données auront été
codées aidera à comprendre les schémas qui en émergent. Les
concepts et stéréotypes antisémites qu’on trouve dans le corpus
français visent majoritairement Israël ou les Israéliens (72%).
Cependant, la cible du stéréotype n’est souvent pas clairement
définie et la distinction entre juifs, sionistes et Israéliens est délibé-
rément floue. En résumé, 7,5% des 1300commentaires du corpus
français sont antisémites et parmi ces commentaires, les concepts
les plus fréquents sont, dans l’ordre, le déni du droit d’israël à exister,
le mal, le complot, l’analogie avec le nazisme, l’état colonial ou d’apar-
theid, l’amoralité et la cupidité.
Dans le corpus allemand, 3,4% des commentaires ont été classés
antisémites, directement ou indirectement. On constate une nette
divergence entre le nombre de commentaires antisémites en lien
avec des reportages sur le succès de la vaccination en Israël par
rapport à ceux sur la question du rôle d’Israël dans la vaccination
de la population palestinienne: 17% de tous les commentaires
d’articles sur la question de la vaccination des Palestiniens ont été
codés comme antisémites, tandis que seulement 1,3% des com-
mentaires d’articles centrés sur le succès israélien dans le déploie-
ment de la campagne de vaccination le sont. Dans ces derniers fils
de discussion, le succès de la campagne de vaccination israélienne
a surtout été exploité par les utilisateurs du Web comme point de
départ pour critiquer la campagne de vaccination allemande qui
n’en était qu’à ses tout débuts au moment de la publication des
articles. Les concepts antisémites qui reviennent le plus souvent dans
le corpus allemand dans son ensemble sont, dans l’ordre, l’instru-
mentalisation de l’antisémitisme, le déni du droit d’israël à exister, le
mal, le tabou de la critique, la relativisation de l’holocauste, l’analogie
avec le nazisme et la seule culpabilité d’israël dans le conflit.
Sources p
3.3. Trois études de cas indépendantes
3.3.1. L’affaire Miller au Royaume-Uni
Karolina Placzynta
Au début de l’année, les médias britanniques ont rap-
porté largement les déclarations du professeurDavid
Miller –sociologue politique de l’université de Bristol– à
propos des étudiants de l’organisation universitaire juive.
Il avait affirmé dans un débat en ligne qu’ils étaient les
«pions politiques d’un régime étranger raciste et violent
qui pratique l’épuration ethnique» [“political pawns by a
violent, racist foreign regime engaged in ethnic cleansing”]
(Liphschiz 2021) en réaction aux plaintes de certains de
ses étudiants concernant le contenu de ses cours –où
il avait présenté des théories du complot à propos des
réseaux sionistes et affirmé qu’«Israël essaie d’imposer sa
volonté au monde entier» [“trying to exert its will all over
the world”] (Gogarty 2021). Les autorités universitaires
et la police ont alors ouvert des enquêtes sur Miller et
ses activités. D’autres rapports font état de l’intérêt qu’il
montre depuis longtemps pour les théories du complot,
qui font souvent intervenir Israël; en mai 2020, le parti
travailliste suspend Miller et il finit par démissionner après
avoir accusé le chef du parti, Keir Starmer, de «recevoir
de l’argent du mouvement sioniste» [of being “in receipt of
money from the Zionist movement”] (Kennedy 2020).
La plupart des grands médias d’informations ont rapporté
l’affaire entre mi-février et fin avril 2021, notamment The
Daily Mail, The Telegraph, The Times, BBC ou, un peu
plus tard, The Evening Standard et The Guardian avec
quelques posts partagés sur leurs pages Facebook. Cer-
tains (BBC et The Guardian) ont choisi de désactiver la
fonction commentaires de leurs sites Web, c’est peut-être
ce qui explique que, malgré une couverture nationale, le
jeu de données pour l’analyse est réduit. Cinq articles en
ligne et un post sur un média social suivi de plus d’une
centaine de commentaires ont été identifiés, un nombre
de commentaires proportionnel à la longueur de chacun
d’entre eux (entre 70 et 1100) a été étudié, soit plus de
1720 au total. Contrairement aux évènements discursifs
internationaux présentés dans les premiers chapitres, cette
affaire est restée spécifique au Royaume-Uni. Par consé-
quent, la plupart des commentateurs sont, selon toute
probabilité, britanniques ou basés au Royaume-Uni et
familiers de la culture britannique –comme le prouvent la
langue et diverses références
13. De nombreuses allusions
sont notamment faites à Jeremy Corbyn, un ancien leader
du parti travailliste suspendu en 2020 après avoir été tenu
pour responsable de l’absence de réponse appropriée à
des plaintes pour antisémitisme au sein du parti, dont l’une
qui le visait personnellement -la publication du rapport de
l’EHRC sur l’antisémitisme au parti travailliste étant l’un des
évènements discursifs présentés dans le premier rapport
d’analyse discursif.
Le jeu de données analysé contient un grand nombre de
commentaires de soutien à Miller et son action qui placent
au centre la question de la liberté d’expression. Alors que
l’enquête dont il a fait l’objet concerne ses déclarations
sur des étudiants et non ses recherches, ils sont nombreux
à proclamer qu’en tant que membre de la communauté
scientifique, il a le droit d’avoir et de présenter un avis
universitaire personnel et qu’il est victime d’un tabou de la
critique. Certains appellent à des «universités indépen-
dantes, libres de toute ingérence extérieure, s’il vous plaît»
[“Independent Universities, free of outside interference,
please.”] (Tim[20210223]) et soutiennent que «nous pou-
vons être ou ne pas être d’accord avec ses points de vue
des actes de l’état d’Israël, mais on ne peut pas renvoyer
quelqu’un parce qu’il a un avis différent du vôtre.» [“We
may or may not agree with his views on the actions of the
state of Israel but you can’t sack people for holding a view
different to your own.”] (Tim[20210223]). D’autres raillent
ce qu’ils voient comme une infraction: «Oh mon Dieu la
liberté de parole a bon dos quand ça vous arrange!;)»
[“Oh dear free speech working well when it suits ! ;)”]
(DM[20210427]), et d’autres encore pointent explicite-
ment du doigt l’origine du tabou ressenti: «même le plus
léger commentaire négatif sur les juifs ou l’état juif est
considéré comme faux» [“even to make the slightest nega-
tive comment about Jews or the Jewish State is regarded
as being wrong”] (Tim[20210227]). Certains auteurs de
commentaires préfèrent parler des étudiants de Miller plu-
tôt que de ses recherches, mais nient l’impact antisémite de
ses déclarations en expliquant que des étudiants à l’uni-
versité doivent, pour leur bien, être exposés à des «points
de vue diversifiés» et apprendre à débattre pour les réfu-
28
Analyses qualitatives
13 – Ces dernières comprennent
notamment certaines spécificités
lexicales, p. ex. des termes
d’affection britanniques régionaux
comme «pet», ou des références
à des personnalités publiques
britanniques peu susceptibles
d’être connues à l’étranger
(l’homme politique Chris William-
son, le comédien David Baddiel,
le présentateur de télévision Andy
Crane), ou encore des faits et
des récits spécifiques des médias
nationaux (v.note de bas de
page8 au chapitre3.1.1).
Sources p
ter, et qu’ils n’ont pas été blessés –«Je ne considère pas la critique
comme une «attaque». La bave du crapaud, etc.» [“I don’t treat
criticism as ‘attack’. Sticks and stones, etc.”] (Tim[20210223]).
Souvent aussi, ils relativisent cet impact: «Qu’en est-il de ceux à
l’université qui ne vont plus se sentir en sécurité pour s’exprimer s’ils
sont contre Netanyahu et ce que fait l’armée d’Israël?» [“What
about those who are at the university who now will not feel safe
vocalising being against Netanyahu and the actions of the Israeli
army?”] (Gua-FB[20210428]), quand ils ne vont pas encore plus
loin en insinuant que les étudiants juifs visés sont responsables de
l’’antisémitisme et qu’«aucun conflit entre le Prof.Miller et l’orga-
nisation juive n’a eu lieu en vase clos (le tango se danse à deux)»
[“any conflict Prof. Miller had with the Jewish Society did not take
place in a vacuum (takes two to tango)”] (Tim[20210223]).
D’autres utilisateurs du Web voient dans l’enquête contre Miller
un résultat du soi-disant privilège dont jouit la communauté juive:
«nous devons tous réaliser qu’aucun de nous n’a le droit d’exiger
des autres qu’ils appuient nos points de vue ou nos revendications
personnelles en matière de foi» “we must all realise that none of
us have any right to expect others to support our particular views or
claims when it comes to faith”] (Tim[20210227]). Beaucoup affir-
ment que Miller n’est pas antisémite, mais simplement un enseignant
incompétent ou négligent et relativisent, là encore, ses déclarations
en interprétant l’antisémitisme ciblé comme une incompétence:
«Cela étant dit, je protègerais son droit de débiter ce genre d’or-
dures vérifiables jusqu’à ce qu’il commette véritablement une infrac-
tion pour laquelle je le poursuivrais, plutôt que pour le fait d’être un
imbécile» [“Having said that, I would protect his right to spout such
demonstrable rubbish up and until he actually breaks the law and
then prosecute him for that, not being a fool”] (Tim[20210223]).
Pour finir, certains auteurs de commentaires voient dans l’affaire une
stratégie calculée de la part des médias –visant à distraire l’opi-
nion de questions politiques qui agitent alors le pays, avec parfois
une allusion au premier ministre: «Bâillement. On s’en fiche et tous
ces trucs assommants contre Corbyn. Surveiller l’espèce d’empoté
au 10 Downing Street» [“Yawn. Dm and the boring anti corbyn
stuff. Concentrate on the useless lump in no 10”] (DM[20210228]),
ou à provoquer un tollé: «Cette semaine au programme des ‘faits
pour fabriquer l’indignation’» [“This week on ‘things to conjure up
outrage’”] (Gua-FB[20210428]).
Le deuxième grand thème qu’on retrouve dans tous les commen-
taires qui défendent David Miller tourne autour des accusations
qu’il a prononcées précédemment contre Israël. Là encore, il passe
pour une victime du tabou de la critique déjà cité dont certains
se posent la question rhétorique de l’origine: «Forcé par qui?
L’opinion collective d’une minorité fanatique qui se sent menacée
par la presse libre?» [“Forced by whom? The collective opinion
of a bigoted minority who feel threatened by the free press?”]
(Tim[20210223]). De nombreux commentaires insinuent qu’Israël
instrumentalise l’antisémitisme pour détourner les critiques pourtant
recevables et ajoutent le topos des meurtres d’enfants dans un
simulacre ironique d’aveu: «Je n’approuve pas qu’on tire sur des
gamins pour jeter des pierres….. Je suis un anti-sémite!» [“I don’t
approve of shooting kids for throwing stones.....I am an anti-se-
mite!”] (Gua-FB[20210428]), ou à d’autres endroits l’auto-victimisa-
tion en se plaignant que c’est «comme d’habitude. Si tu prends la
défense de la Palestine tu es antisémite et les juifs sont toujours un
cas à part à cause de l’Holocauste.» [“Theusual thing. If you stick
up for Palestine then you are anti Semitic and the Jews are always
a special case because of the Holocaust.”(Gua-FB[20210428]).
Les commentaires déplorent également la prétendue influence sur
l’opinion publique et sur la politique au Royaume-Uni qu’exerce
Israël qui «possède tous les grands partis britanniques. ils y vont
tous c’est obligé.» [“owns all major parties in Britain. they all do it’s
bidding.”] (Gua-FB[20210428]). Certains proposent leur opinion
personnelle de ce qui se passe en Israël, évoquant des analogies
avec l’apartheid: «Le rapport est sorti hier et conclut qu’Israël est
un état d’apartheid et, on pouvait s’y attendre, les nouvelles d’au-
jourd’hui parlent d’antisémitisme!!!» [“Report comes out yesterday
concluding that Israel is an apartheid state and, predictably, today
the news is about ANTI-SEMITISM!!!”] (Gua-FB[20210428]) et
niant le droit d’israël à exister: «Et qu’en est-il des Palestiniens qui
veulent vivre dans les maisons de leurs ancêtres?» [“And what
of the Palestinians who want to live in their ancestral homes?”]
(Tim[20210227]).
De nombreux commentaires font allusion aux liens entre Miller et
le parti travailliste ou la politique de gauche en général, à grand
renfort de comparaisons avec Jeremy Corbyn –parfois associées à
l’argument de la liberté de parole ou à la liberté de critiquer Israël.
On note avec intérêt que ces allusions semblent venir de différents
côtés du spectre politique, de sorte que les sympathies politiques
ne permettent pas de prédire si un commentaire ira dans un sens
ou dans l’autre, s’il soutiendra ou critiquera Miller. Certains auteurs
de commentaires sur les sites Web au lectorat traditionnellement de
gauche et en apparence à gauche eux-mêmes prennent en effet la
parole pour le défendre et font de Miller et de Corbyn des victimes
de l’instrumentalisation de l’antisémitisme: «Une fois encore, après
avoir détruit M.Corbyn de la même manière, la critique d’Israël
est assimilée à l’antisémitisme…..» [“Once again, after destroying
Mr Corbyn in the same way, criticism of Israel being conflated with
anti-semitism.....”] (Gua-FB[20210428]), allant jusqu’à affirmer
que ce scénario politique ou médiatique s’est déjà avéré faux «il
suffit de regarder les conneries qu’ils ont balancées à Corbyn et
qui se sont révélées un tas de foutaises!» [“just look at the bullshite
they smeared on Corbyn that turned out to be a bag of garbage!”]
(Gua-FB[20210428]). Parallèlement, du côté traditionnellement à
droite, les commentaires font rage face aux tentatives de critiques
29
Analyses qualitatives
Sources p
30
Analyses qualitatives
«woke» pour «éliminer» Miller à l’aide d’un tabou de la
critique: «l’idéologie wokE généralisée débouchera bien-
tôt sur l’interdiction totale de toute liberté de parole et de
toute critique» [“WOKE-FULL-NES will soon result in the
total banning of all freedom of speech and all criticism”]
(DM[20210427]) 14.
Si le contre-discours des sources de gauche avance sans
faire aucune mention de Corbyn et du parti travailliste,
les commentaires des sources de droite profitent sou-
vent de l’occasion pour critiquer directement Miller, le
Labour et Corbyn. En posant la question «Quel est le but
du parti travailliste à part susciter des tensions raciales
et soutenir la cause des groupes terroristes du Moyen-
Orient?» [“What is the purpose of the Labour Party any-
more apart from to provoke racial tensions and support
middle east terrorist group causes?”] (DM[20210228])
ou «l’antisémitisme marche encore fort dans les cercles
travaillistes?» [“anti-Semitism still going strong in labour
circles?”] (Tim[20210227]), ils s’expriment franchement et
efficacement contre l’antisémitisme, réfutant la connotation
traditionnelle binaire selon laquelle l’antisémitisme poli-
tique est exclusivement ancré à droite. Ce flou volontaire
confirme l’importance d’étudier l’antisémitisme comme
un phénomène complexe à géométrie variable, formant
un tout enraciné dans la société indépendamment des
alignements politiques et s’adaptant à un large éventail de
profils et d’idéologies, voire s’attachant au contre-discours,
comme ici sous la forme du cliché du mal:
14 – On voit ici une certaine con-
tinuité avec les résultats du premier
rapport d’analyse discursif où l’in-
strumentalisation de l’antisémitisme
jouait aussi un rôle significatif dans
le jeu de données analysé, avec
les insinuations d’influence sur les
médias et la politique, v.https://
www.tu-berlin.de/fakultaet_i/
zentrum_fuer_antisemitismus-
forschung/menue/forschung/
decoding_antisemitism_an_ai_
driven_study_on_hate_speech_
and_imagery_online/.
«Oui –Israël doit certainement être
critiqué et je ne pense que ce soit le
moins du monde une erreur d’accuser
l’état d’Israël d’épuration ethnique. (…)
Mais certains ne peuvent simplement pas
s’empêcher de déborder dans des théo-
ries du complot ridicules. L’idée que «les
juifs contrôlent le monde» a autant de
sens que celle de la nature plate de
la Terre – mais elle est infiniment plus
pernicieuse.»
“[Yep – Israel certainly should be criticised,
and I don’t think there’s anything wrong with
accusing the state of Israel of ethnic cleansing.
(…) But some people just can’t help letting that
spill over into the realms of ludicrous conspiracy
theories. The idea that ‘Jews control the world’
makes as much sense as flat earthism – but is
infinitely more pernicious.]
(Tim[20210223])”
De même que les résultats de l’analyse conceptuelle
donnent l’impression d’un débat surtout intéressé par le
relèvement des normes morales, la langue des commen-
taires va aussi dans ce sens. Globalement, elle semble
assez édulcorée, même si certains phénomènes brillent
par leur absence –aucun des commentaires antisé-
mites n’a été identifié comme un acte discursif violent tel
que vœu de mort, menace ou appel à la violence. Au
contraire, leurs auteurs ont eu recours à des questions
rhétoriques moins incendiaires comme «Voulez-vous dire
que vous pensez que les Israéliens n’exercent aucune
influence sur certains de nos politiciens?» [“Are you
saying you think there isn’t Israeli influence over some of
our politicians?”], ainsi qu’au sarcasme et à l’ironie: «Je
n’approuve pas qu’on tire sur des gamins pour jeter des
pierres….. Je suis un anti-sémite!» [“I don’t approve of
shooting kids for throwing stones.....I am an anti-semite!”]
(Gua-FB[20210428]). Le message est souvent mis en
valeur par des points de suspension, comme dans les
Sources p
exemples ci-dessus, et moins fréquemment par des majuscules
ou des émojis, ces derniers étant peut-être plus spécifiques des
médias sociaux et moins représentés dans le jeu de données tiré
des commentaires de journaux. Les insultes sont assez courantes,
mais sans doute plus légères et plus rares dans les commen-
taires antisémites –comme «flocon de neige» (en anglais:
“snowflake”) récemment politisé (Tim[20210227])– par rapport
aux commentaires non-antisémites: «conspirationniste complè-
tement givré» [“tinfoil hatted loon”] (DM[20210216]), «mas-
carade corrompue» [“corrupt shitshow”] (Gua-FB[20210428]),
«haineux et harceleurs de juifs» [“Jew haters and baiters”]
(Tim[20210227]). Ces résultats, associés au fait qu’une grande
majorité des commentaires antisémites s’exprime à couvert et
n’aurait plus aucun impact hors contexte, inspirent deux interpré-
tations possibles: d’abord que les tropes et le langage antisémites
plus explicites ont déjà été éliminés par des modérateurs humains
ou automatiques, ensuite que les utilisateurs du Web optent
délibérément pour un discours antisémite implicite afin d’éviter
toute détection et suppression. Les deux hypothèses sont vraisem-
blables: avec les progrès de la modération en ligne des contenus,
les auteurs de commentaires antisémites continuent d’adapter leur
jargon et leur répertoire de références.
3.3.2. L’affaire Dieudonné-Soral en France
Alexis Chapelan
Le comédien franco-camerounais Dieudonné M’bala M’bala et
l’essayiste politique Alain Soral affichent une capacité remarquable
à rapprocher l’«ancien» et le «nouvel» antisémitisme à partir de
matériaux idéologiques de extrême-droite, de extrême-gauche
et des milieux islamistes radicaux. Dieudonné a été propulsé vers
la gloire dans les années 1990, mais sa carrière a récemment
été gâchée par des accusations répétées d’antisémitisme qui ont
culminé en 2014 avec l’interdiction de son spectacle. Soral, un
ancien sympathisant du parti communiste, a rejoint le Front national
avant de s’auto-déclarer militant et dirigeant «antisioniste». La
proximité politique des deux avec les milieux islamistes pro-Palesti-
niens et leur approche compatissante envers la minorité musulmane
en France les placent à part des autres acteurs d’extrême-droite.
S’appuyant massivement sur la technologie des réseaux sociaux,
Alain Soral et Dieudonné ont parfaitement su circonvenir leur mar-
ginalisation dans les médias traditionnels. Leurs canaux Facebook,
YouTube, Twitter et Instagram qui engrangent des millions de vues
tous les mois leur ont permis de créer une communauté en ligne qui
grossit rapidement. Sauf qu’en juin-juillet 2020, YouTube et Face-
book ont fermé successivement et rapidement tous les comptes de
Dieudonné et de Soral. Leur bannissement des réseaux sociaux est
alors très largement rapporté par les médias et la grande majorité
applaudit ce geste comme participant d’un effort plus large pour
réguler le discours de haine en ligne. Notre étude des commen-
taires d’utilisateurs du Web dessine cependant un tableau moins
unanime qu’il convient d’examiner de plus près.
Le jeu de données comprend 1529commentaires qui suivent
des posts des profils Facebook de 10médias français mains-
tream, mais issus de différentes tendances idéologiques: Valeurs
Actuelles (droite dure, anti-establishment), Le Figaro (droite),
Marianne (populiste, anti-establishment), L’Express (centre-
droit), Le Parisien (centre), Le Monde (centre-gauche), Libération
(gauche), La Croix (centre-gauche, catholique), Les Inrockuptibles
(magazine de culture et loisirs, gauche) et Numérama (revue
technologique, apolitique).
Au niveau conceptuel le plus élémentaire, les utilisateurs véhiculent
des idéations antisémites en exprimant leur soutien à Dieudonné
et Alain Soral, et donc en validant leur vision du monde. Ce sou-
tien prend la forme de phrases classiques d’encouragement et
d’estime: «Soutien à Soral» (LEXPR-FB[20200707]), «Soutien et
courage Dieudomé» (LEFIG-FB[20200630]), «GO DIEUDO»
(LEFIG-FB[20200630]). Des superlatifs par salves entières les
décrivent: «Dieudo t’es le meilleur» (LEFIG-FB[20200630]), «un
immense talent» (MARIA-FB[20200806]), «essayiste surdoué»
(MARIA-FB[20200806]), «C’est les 2 hommes les plus courageux
de France» (MARIA-FB[20200806]). Des légitimations plus éla-
borées de leur vision du monde ont tendance à imputer la respon-
sabilité de l’antisémitisme à un prétendu lobby juif au zèle excessif. Le
soutien à Dieudonné passe aussi par l’admiration de son travail de
comédien. En effet, si d’autres grands acteurs français font l’objet
de commentaires dépréciateurs, leur manque de personnalité, leur
ineptie et leur disposition à se plier aux règles du politiquement
correct contrastent avec les «couilles» et le courage de Dieudonné
–un sujet qui rappelle sans surprise le portrait qu’il fait de lui-même
dans ses spectacles. Il apparaît ainsi comme le dernier gardien
d’une longue tradition de jovialité irrévérencieuse à la française:
les références à des humoristes iconoclastes comme Pierre Des-
proges ou Coluche sont légion dans les commentaires. Alain Soral,
quant à lui, est présenté comme un immense intellectuel et mis sur le
même pied que Rousseau, Marx ou Lukacs.
31
Analyses qualitatives
Sources p
Le soutien est aussi exprimé à travers les diminutifs (Dieudo), qui
transmettent une certaine intimité et tendresse, ou par des moyens
non-verbaux comme les cœurs ou l’engagement affectif à son plus
haut degré. Les blagues d’initiés constituent une autre stratégie
marquante pour canaliser le soutien à Dieudonné; elles entrent
dans la conceptualisation savante de la défense de Dieudonné
en tant qu’adhésion à une «communauté déviante» soudée par
un langage codé partagé (Serge Proust et al., 2020) – la désor-
mais bien connue quenelle (salut nazi inversé), l’ananas (qui a
donné naissance au mot-valise Shoananas) ou l’image du soleil
(référence de Dieudonné aux «puissants» avec sa fameuse phrase
Au-dessus c’est l’soleil) font partie intégrante de la grammaire
politique de son antisémitisme postmoderne. L’utilisation d’icônes
permet des sous-entendus faciles, tandis que la blague d’initié
fonctionne comme un signal codé avec les fans du comédien –qui
écartent souvent ceux qui ne sont pas familiers des subtilités de la
«dieudolangue». On note aussi avec intérêt que les utilisateurs
d’Internet jouent sur des phrases «fétiches» populaires comme
«Je suis Charlie». Déclarer «Je suis Dieudonné» permet alors
de remplir un objectif double: communiquer sa solidarité et son
soutien, tout en appuyant le discours de victimisation de l’humoriste.
Car assimiler Dieudonné aux victimes de la fusillade à Charlie
Hebdo en fait le champion assiégé de la liberté de conscience et
d’expression. Un sens de l’injustice, enfin, filtre dans certains com-
mentaires: ils ont recours au champ sémantique de l’exclusion et
de la victimisation pour inventer un récit de domination qui oppose
un «mec drôle» brave et talentueux (Dieudonné) à un système
corrompu. L’un des utilisateurs affirme ainsi que Dieudonné a été
«Diffamé et persécuté depuis 17 ans sans qu’il puisse répondre […]
alors que les médias n’auront jamais le courage de le rencontrer»
(MARIA-FB[20200806]).
Ce type de scénario populiste d’un homme face au système est
fondé sur un schéma anti-éliiste. Il mobilise les fans avec une image
de l’ennemi simple, mais efficace: un «système» omnipotent,
tentaculaire et mal défini qui incarne la corruption et l’oppression
dont sont victimes les «petites gens». Dans la plupart des cas, le
système ou les élites ne sont pas dénoncés explicitement comme
juifs et l’antisémitisme est exprimé avec le langage de la méfiance
envers l’establishment. Des assertions clairement antisémites n’en
sont pas moins identifiées dans plusieurs cas. Le sarcasme ou
l’ironie y sont utilisés pour émettre l’idée du pouvoir et de l’in-
fluence juifs, en particulier sur la politique et l’opinion publique. Un
utilisateur fait notamment observer que «Le lobby qui n’existe pas
à bien du pouvoir pour faire taire le meilleur humoriste français»
(LEFIG-FB[20200630]), tandis qu’un autre plaisante «Ils veulent
pas aussi sauver l’environnement vu leur pouvoir …drôle de pays»
(LEFIG-FB[20200630]). Facebook est particulièrement mis en
avant comme étant totalement sous le contrôle des juifs, une accu-
sation étayée par des allusions à l’identité juive de Mark Zucker-
berg, comme lorsqu’un utilisateur conclut «Comme ça on voit à qui
obéit Facebook» et termine avec un émoji complice qui fait un clin
d’œil (LESIN-FB[20200802]) ou «Surtout on sais qui est le pdg de
Facebook et Instagram…quand on sais pourquoi il a été banni on
comprend tout de suite» (MONDE-FB[20200802]). Le réseau est
également accusé d’hypocrisie, de tolérer les «racistes», les «ter-
roristes» et les «pédophiles» mais de réagir rapidement aux com-
mentaires qui concernent les juifs. Un autre utilisateur ajoute son
grain de sel et souligne que la «Finance ultra liberale Mondialiste»
ne réduit pas au silence les «idiots utiles», mais uniquement «ceux
qui pointent les VRAIS problèmes…» (MARIA-FB[20200806]).
Cette rhétorique peut prendre un sombre accent complotiste
comme dans le commentaire: «Certains ont un pouvoir infini
pour faire et défaire à leur envie bien souvent diabolique»
(LEFIG-FB[20200630]). Un autre suggère que la déci-
sion «Ça vient d’en haut de très haut, du côté de Tel-Aviv»
(LEFIG-FB[20200630]). Les analogies avec la situation au Moyen-
Orient sont appelées en renfort, telle cette plainte d’un utilisateur
d’Internet que «Vraiment, j’avoue qu’ils sont partout… La Palestine
ne leur suffit pas… Ils veulent coloniser le monde. #BDS#Palestine-
Libre» (LEFIG-FB[20200630]). Les allusions à la communauté juive
adoptent des termes volontairement vagues, de même que la troi-
sième personne du pluriel complotiste: «Apres on nous dira qu’ils
sont pas au-dessus du soleil belle injustices ils font ce qu’ils veux
dans ce pays» (LEFIG-FB[20200630]).
32
Analyses qualitatives
Sources p
L’idée que les juifs sont «au-dessus du soleil» active aussi
le scénario du privilège dont ils jouissent, et surtout du tabou
de la critique. Le trope est particulièrement efficace car il
est exprimé avec les mots de la démocratie et des droits
de l’homme –et les défenseurs de Dieudonné peuvent
s’abriter derrière des principes démocratiques tels que la
liberté de parole ou de conscience. Il importe cependant
de distinguer les utilisateurs qui sont gênés par le bannis-
sement mais prennent leurs distances avec l’antisémitisme
et ceux qui adoptent expressément la vision du monde
de Soral et Dieudonné. En faisant appel à la mytholo-
gie du héros lanceur d’alerte , les utilisateurs tentent de
délégitimer les restrictions imposées au discours de haine
-les principes et les déclarations d’ordre général tels que
«On cherche toujours à faire taire ceux qui détiennent la
vérité» (LEFIG-FB[20200709]) ou «La verité derange
» (LEPAR-FB[20200707]) insinuent avec cynisme que la
véritable raison du bannissement est la crainte des puis-
sants d’être mis à nu. Sans surprise, les références à la dic-
tature et au totalitarisme occupent une place centrale dans
la construction des images de l’ennemi anti-establishment:
la France est comparée à des pays comme la Chine,
la Corée-du-Nord ou l’URSS: «On est où, en Chine»
(LEPAR-FB[20200707]); «Pendant ce temps en corée
du.... euh..en France» (LESIN-FB[20200802]); «Ce pays
est devenu la Corée de l’Union» (LEFIG-FB[20200709]);
«Corée 2.0» (LEFIG-FB[20200630]); «Démocratie
version bolchévique» (VALEU-FB[20200701]). De nom-
breuses allusions au «ministère de la vérité» font aussi
penser à des dystopies littéraires comme 1984 d’Orwell.
Ces allégations sont basées sur l’idée que la commu-
nauté juive bénéficie d’une immunité par rapport à la
critique: «Dès que tu critiques Israël tu es antisémites
on a le droit de se moquer des autres mais pas des
juifs» (LEFIG-FB[20200630]); «Je suis Charlie , ca
ne marche pas pour ces gens car ici sa rabaisse les
pvres juifs ....deux poids deux mesurs …deguelasse
Tout sa» (LEPAR-FB[20200707]). D’autres utilisateurs
évitent par un mystère railleur de désigner explicitement
la communauté juive par crainte du châtiment: «une
certain communauté que je ne veut pas citer par peurs
de représailles» (LEPAR-FB[20200707]). Le topos du
privilège accordé aux juifs peut aussi passer par l’affir-
mation de leur statut à part. Dieudonné et Soral, exclus
des principaux espaces médiatiques, sont opposés à des
polémistes d’extrême-droite pro-Israéliens comme le très
controversé Eric Zemmour (lui-même juif) qui bénéficient
d’une bien plus grande visibilité dans les médias. Cette
inégalité perçue de traitement est exploitée pour dévoiler
les «deux poids et deux mesures» et l’«hypocrisie» de la
société, mais aussi, plus subtilement, la véritable intention
des élites. Un utilisateur explique ainsi que «Zemmour
critiques les musulmans donc passe à l’antenne et Dieu-
donne les juifs se fait annuler ses spectacles ses réseau
etc.» (MONDE-FB[20200802]). Un autre conteste «on
peut déverser des seaux de merde en toute détente sur les
Muslims, les blacks…mais dès qu’on égratigne un peu les
feujs, oulala on fait partie du clan du Mal et de haine…»
(VALEU-FB[20200701]). Le personnage d’Eric Zemmour
joue le rôle de symbole de l’intolérance supposée des
juifs et de la haine, une haine qui serait encouragée et
favorisée par le «système». Les utilisateurs déplorent que
les sociétés occidentales accordent une plus grande valeur
aux souffrances des juifs qu’à celles de toute autre nation
ou de tout autre groupe. Le topos des «martyrologues
concurrentes» occupe une place centrale dans l’antisémi-
tisme secondaire (cf. Rensmann 2017). Il oppose les juifs
et d’autres minorités discriminées, en particulier les musul-
mans, tout en introduisant insidieusement une relativisation
de l’antisémitsme, puis finalement de l’holocauste.
33
Analyses qualitatives
Sources p
3.3.3. L’affaire Maaßen en Allemagne
Jan Krasni
Le 09.10.2021, l’animatrice Anne Will reçevait dans son
talk-show à la télévision allemande le candidat à la chan-
cellerie de la CDU/CSU Armin Laschet et Luisa Neubauer,
porte-parole de l’association présente en Allemagne
depuis 2018 Fridays for Future et membre du mouvement
de jeunesse des Verts allemands Grüne Jugend (Will
2021). Lors d’un débat Neubauer accuse le candidat
aux élections législatives en Thuringe et ancien président
de l’Office fédéral de protection de la constitution (Bun-
desamt für Verfassungsschutz) Hans-Georg Maaßen
d’avoir diffusé des contenus antisémites. Au cours des jours
qui suivent, plusieurs personnalités publiques, médias et
leurs utilisateurs sur les réseaux sociaux s’intéressent à ce
reproche d’antisémitisme
15.
Le fil discursif doit être examiné dans le contexte des
prochaines élections législatives car les commentaires
étudiés ne font véritablement sens que sur ce fond. En
d’autres termes, le discours antisémite ne reprend pas ici
en première ligne l’hostilité envers les juifs ou la haine
d’Israël, mais le reproche correspondant. L’accusation
d’antisémitisme (accusation AS) en tant que véhicule
discursif correspond à la conception d’un signifié flottant
dont le sens varie selon les intérêts des acteurs du discours
qui défendent un certain projet (politique ou idéologique)
hégémonique (v. Laclau 2005: 131-135; Farkas et Schon
2018: 302). L’élément déclencheur du discours étudié
ici se nourrit du conflit politique entre partis concurrents
(CDU/CSU, Verts et AfD) et leurs projets idéologiques
–dont les positions discursives sont reprises par les utilisa-
teurs, de sorte que toutes les conditions sont réunies pour
voir apparaître ce moyen discursif de discréditation.
Le corpus est généré à partir des sites Web de médias
allemands traditionnels représentant les principaux cou-
rants politiques et différentes idéologies, ainsi que de
leurs profils Facebook et Twitter. Ils comptent notamment
(les plus populaires de portée suprarégionale) Focus,
Welt, FAZ pour la tendance conservatrice/de droite et
Süddeutsche Zeitung, Spiegel et Die Zeit pour la tendance
libérale/de gauche du spectre politique et idéologique
des (sociétés de) médias allemands. Seuls les articles qui
ont donné lieu à plus de 100commentaires sur leur site
Web d’actualités ou leur profil sur les réseaux sociaux
ont été étudiés. Un corpus comparatif a par ailleurs été
constitué avec les commentaires de posts sur le sujet trou-
vés sur le profil Facebook du parti de droite Alternative für
Deutschland (AfD) –il s’agissait d’examiner les différences
conceptuelles et linguistiques entre les propos antisémites
des milieux de droite et conservateurs.
La plupart des commentaires qui contiennent le concept
d’antisémitisme formulent l’accusation AS sur toutes les
plates-formes sans être en soi antisémites. Dans la pre-
mière phase du discours, le reproche est régulièrement
adressé à Maaßen. Après la publication de la liste de ses
tweets sur le site Web de fact-checking Volksverpetzer, ce
dernier est cité et le lien partagé plus de 200fois sur un
premier fil. Un commentaire d’utilisateur sur Spiegel Online
qui fait référence à Volksverpetzer est notamment repré-
sentatif de ce procédé:
«Tous ceux qui veulent savoir à quel point les reproches
de Neubauer sont «sans fondement» peuvent vérifier
la liste de preuves dans les posts, retweets et interviews
de Maaßen sur Volksverpetzer. […] Et ceux qui ne com-
prennent pas ce qui se cache derrière des concepts
comme «great reset» ou «nouvel ordre mondial», ont
vraiment un méga problème de culture» [„Wer wissen
möchte, wie ‚haltlos‘ Neubauers Vorwürfe sind, kann die
Belegsammlung von Maaßens posts, Retweeds und Inter-
views gerne beim Volksverpetzer nachlesen. […] Und sollte
ihm nicht klar sein, was hinter begriffen, wie ‚great reset‘
und ‚neue Weltordnung‘ steckt, dann hat er ein massives
Bildungsproblem“] (SP[20210510]).
L’injure d’«absence de culture» revient par ailleurs très
souvent dans les propos en rapport avec le reproche AS
(dans le contexte Volksverpetzer). Il permet d’accuser
d’antisémitisme les utilisateurs qui ne déchiffrent pas les
codes antisémites cachés dans les tweets de Maaßen.
Pour la plupart, les arguments des utilisateurs dans les
commentaires des médias conservateurs ne reposent pas
sur la négation de l’antisémitisme et/ou la défense de
Maaßen, mais sur l’attaque contre Neubauer (taxée
d’hypocrisie ou d’amoralité).
34
Analyses qualitatives
15 – Un tournant se produit dans
le discours le 19.05.2021 lorsque
la page Twitter officielle de FfF
international publie un post dont
les contenus remettent en question
ou nient le droit à exister d’Israël
(Fridays for Future, 2021). La
branche allemande de FfF s’en
distancie, mais n’empêche pas
une autre vague d’indignation
de se déverser dans les pages
de commentaires des médias et
sur les réseaux sociaux, cette fois
contre Neubauer (Spiegel 2021).
Sources p
Il convient de noter ici la victimisation de Maaßen, l’imprécision du
reproche et la possible connexion à d’autres spéculations et accu-
sations basées sur la théorie du complot. Le stéréotype de l’instru-
mentalisation de l’antisémitisme lui aussi est présent, sous la forme
d’une «combine» utilisée contre la critique.
«Vous pouvez être tranquille et être sûr qu’il
y a un lobbysme de gens très influents dans
les banques, le complexe militaro-industriel,
la politique dont ni vous ni moi ne savons rien.
[…] Mais on dirait bien que c’est la nouvelle
combine, de désigner arbitrairement
antisémites ceux qui spéculent sur ce type
d’associations»
[„Sie können mal getrost davon ausgehen, dass es
eine Lobbyarbeit von sehr einflussreichen Menschen
aus Banken, MIK, Politikern gibt, von denen Sie und
ich nichts wissen. […] Es scheint allerdings die neueste
Masche zu sein, Menschen, die über solche Verbind-
ungen spekulieren, mal pauschal als Antisemiten zu
bezeichnen“]
(Z[20210511]).
35
Analyses qualitatives
«[…] Qu’est-ce qui s’est passé à l’époque en
Allemagne lorsque les juifs eux aussi ont été
chassés de chez eux? Leurs descendants font
aujourd’hui exactement la même chose à leurs
soi-disant «adversaires». Bien sûr, le Hamas
ne vaut pas mieux, mais ce n’est pas à cause
de notre histoire allemande que les actes
des Israéliens doivent toujours être présentés
comme positifs. Comme s’ils pouvaient faire
ce qu’ils voulaient»
[„[…] Was passierte denn damals in Deutschland
als ebenfalls die Juden aus ihren Häusern vertrieben
wurden? Deren Nachfolger machen heute genau das
gleiche wie damals mit ihren vermeintlichen ‚Gegnern‘.
Natürlich ist die Hamas nicht besser, aber wegen unse-
rer deutschen Geschichte darf auf keinen Fall das
Handeln der Isrealis immer positiv hingestellt werden.
Sie scheinen hier Narrenfreiheit zu habe“]
(F[20210514]).
La plupart des commentaires antisémites sont émis dans le cadre
d’un détournement du thème discursif (Laschet, Maaßen ou
Neubauer). Ils se réfèrent alors presque tous sans exception au
conflit israélo-arabe, comme dans l’exemple qui suit:
L’exemple ci-dessous illustre également la défense de Maaßen
dans un commentaire antisémite par l’idée de conspiration:
Sources p
36
Analyses qualitatives
On voit d’abord apparaître une position hostile à Israël, basée sur
l’analogie avec le nazisme et le reproche d’un statut à part. La relati-
visation de l’antisémitisme à l’aide des guillemets intervient ensuite.
L’état d’Israël est placé sur le même plan que l’organisation terro-
riste Hamas. Un exemple de la soif de vengeance des juifs affirme
par exemple:
Le corpus comparé de la page Facebook de l’AfD comprend beau-
coup plus de commentaires antisémites par rapport aux grands
médias. On y trouve cependant aussi des commentaires qui expri-
ment –du moins en apparence– une prise de conscience critique
de l’antisémitisme ou un soutien aux juifs. L’exemple qui suit illustre
les deux attitudes:
Un tweet témoigne quant à lui de la conceptualisation d’Israël
en tant qu’état raciste: «les #zioNaZis ne sont pas des «juifs».
Boycottez les #goyimhaters & #IsraelRacism!» [„zu #zioNaZis
sagt man nicht ‚Juden‘. boycott #goyimhaters & #IsraelRacism!“]
(S-TW[20210518]), sans entrer directement dans le contexte des
élections législatives allemandes – mais les deux fils de discussion
traitent des élections et de la vie politique en Allemagne. Il est
symptomatique de voir que, même dans le cadre d’un évènement
discursif qui se réfère à des théories antisémites du complot codées,
la discussion en ligne se déplace rapidement vers le conflit israé-
lo-arabe et finit par culminer avec des déclarations antisémites.
«on pourrait parler de légitime défense
si Israël bombardait ceux qui ont tiré une
roquette, mais pas lorsqu’on bombarde
simplement n’importe qui qu’on tient pour
responsable»
[„Notwehr waere es wenn Israel diejenigen bom-
badieren wuerde, die eine Rakete abgeschossen
haben, aber nicht indem man irgendwelche Dritte, die
man mal fuer mitverantwortlich haelt bombadiert“]
(Z[20210511]).
«Monsieur Schuster et Madame Knobloch
ne sont aussi pour moi que les exécutants de
Merkel! Quand j’ai entendu la déclaration
de Schuster hier, on aurait pu croire que des
citoyens allemands bêtes et méchants avaient
manifesté contre les juifs! Le fait est que l’AfD
a été le premier parti à désapprouver ce déni-
grement des juifs! […] On va encore faire
porter le chapeau pour cet acte horrible à la
DROITE dans les statistiques et notre tonton
président le comédien VAUTOUR va encore
demander plus d’argent contre la DROITE!
[…] Ce n’est que mon avis à voir comme une
satire pleine de fiel qui ne doit pas forcément
être le vôtre!»
[„der Herr Schuster und die Frau Knobloch sind für
mich halt auch nur Erfüllungsgehilfen der Merkel!
Wenn ich gestern das Statement des Schuster gehört
habe könnte man meinen hier hätten deutsche Dumm-
volk Bürger gegen die Juden demonstriert! Fakt ist nun
einmal die AfD war die erste Partei die diese Juden-
hetze missbilligt hatte! […] Diese abscheuliche Tat wird
wieder wie üblich den RECHTEN in der Statistik unter-
gejubelt und unser Begrüß Onkel Bunterpräsidenten
Darsteller STEINGEIER wird wieder mehr Geld gegen
die RECHTEN fordern ! […] Dies ist nur meine als
Gallenbittere Satire anzusehende Meinung die nicht
die Ihre sein muss!“]
(A-FB[20210710-1])
Sources p
37
Analyses qualitatives
On reconnaît ici, d’une part, le stéréotype d’un complot (non anti-
sémite) auquel participerait même la chancelière. La rhétorique
anti-élitiste est en effet compatible avec les formes codées de
l’antisémitisme (ou avec l’idée que les juifs travaillent avec ou pour
les élites) qui revient souvent dans les discussions en ligne concer-
nant l’AfD. La stratégie suivie consiste ici à condamner résolument
l’antisémitisme et à se présenter (la position de l’AfD) comme une
victime. Cette attitude ne peut être examinée séparément de la
démarcation idéologique par rapport aux autres partis. Mais en
même temps, l’antisémitisme est nié stratégiquement dans la der-
nière phrase qui en fait une «satire».
Dans l’exemple qui suit, les juifs sont accusés d’instrumentaliser
l’antisémitisme politiquement en référence aux partis de droite. En
même temps, la question rhétorique exprime à la fois l’(auto-)vic-
timisation et un malin plaisir:«La communauté juive d’Allemagne
a toujours jusqu’à aujourd’hui mis l’antisémitisme sur le compte
de la droite. Pourquoi devrais-je avoir pitié?» [„Die jüdische
Gemeinschaft in Deutschland hat bis dato jeglichen Antisemitismus
den rechten zugeschrieben.Warum sollte ich jetzt Mitleid haben?“]
(A-FB[20210710-2]).
D’un autre côté, la condamnation de l’antisémitisme est liée à
une attitude radicalement anti-islamique envers l’«antisémitisme
importé», arrivé en Allemagne avec les migrants accueillis
par le gouvernement Merkel de la CDU (les noms sont cités à
de multiples reprises dans les commentaires). Cette catégorie
comprend notamment des expressions d’utilisateurs telles que
«les mensonges de l’antisémitisme allemand» [„die Lüge des
deutschen Antisemitismus“], «importation de haine des juifs»
[„Judenhassimport“], «antisémitisme importé» [„importierter
Antisemitismus“],
«[…] Qui sont donc ceux qui s’acharnent contre les juifs les réfu-
giés les migrants et les islamistes qui ont tous été accueillis à bras
ouverts depuis 2015 chez nous et qui arrivent par milliers chaque
année. En rendre aujourd’hui l’AfD responsable est tout simplement
honteux» [ „[…] Wer sind dann die Hetzer gegen Juden Flüchtlinge
Migranten und Islamisten die alle ab 2015 mit offenen Armen hier
ins Land geholt wurden und jedes Jahr kommen Tausende hinzu.
Jetzt der AFD die Schuld geben ist einfach nur beschämend“]
(A-FB[20210710-3]).
Certains points communs aux commentaires de droite et conser-
vateurs se reflètent au niveau du langage. Dans les discussions
politiques par exemple, on retrouve des termes vexants identiques
pour désigner Neubauer comme «gamine» («Gör»), «gosse»
(«Kind») ou «petite fille» («Mädchen»). Les commentaires anti-
sémites conservateurs ou de droite ont souvent recours à des mots
composés avec «keule» («massue» ou «bâton»): «bâton du
nazisme» («Nazi Keule»), «bâton N» («N-Keule»), «bâton du
système» («Systemkeule»), tandis que l’antisémitisme de gauche/
libéral ne se distingue par aucune particularité langagière, sauf
lorsqu’il est associé à la campagne BDS ou relaie les appels
du monde entier contre Israël, comme avec les hashtags Twitter
#IsraelRacism et #antiNakba.
3.3.4 Résumé
Ce chapitre examine trois évènements médiatiques apparemment
sans rapport les uns avec les autres au cours desquels des per-
sonnalités du monde universitaire, de la culture populaire et de la
politique ont été confrontées à l’antisémitisme. Malgré des circons-
tances peu comparables dans des contextes nationaux différents,
chacune des trois études de cas montre que l’antisémitisme n’est pas
une idéologie monolithique, qu’il ne peut en aucun cas être for-
mellement associé à un milieu politique et qu’il s’attache à un large
éventail de sujets et à des personnalités très diverses aux profils
professionnels et personnels variables.
Les défenseurs de David Miller ont donné l’impression qu’ils
représentaient la morale suprême: en surface, ils plaidaient pour
la liberté de parole (comme dans l’affaire Dieudonné) ou contre
l’oppression politique à l’étranger et les préjugés de la poli-
tique intérieure. Leurs propos sont rarement injurieux tandis que
sur le plan conceptuel, la plupart des déclarations antisémites
n’auraient aucun sens si elles étaient prises hors contexte et ne
contiennent aucune insulte ou affront explicite ni aucun stéréo-
type: dans les 1720commentaires analysés, moins de 10% ont
été identifiés comme antisémites, parmi lesquels 85% l’étaient
contextuellement. Ces résultats quantitatifs et qualitatifs créent
à tort l’impression d’un débat tolérant et ouvert. Pourtant, les
commentaires antisémites reposent sur des topoi existants, dont le
plus courant est le tabou de la critique, avec l’instrumentalisation,
la relativisation, ou même le déni de l’antisémitisme. L’analogie avec
l’apartheid, l’influence sur l’opinion publique et le privilège accordé
aux juifs sont eux aussi très présents. L’emploi de concepts bien
établis et la rareté de l’antisémitisme déclaré –une tendance
qu’on note dans les trois jeux de données analysés dans ce
chapitre– pourraient laisser entendre que les auteurs des com-
mentaires sont conscients de la nature socialement inacceptable
Sources p
38
Analyses qualitatives
des points de vue antisémites et témoigner de leurs efforts pour
dissimuler ces points de vue ou les attribuer à un autre groupe.
Le bannissement de Dieudonné et Soral des réseaux sociaux a
suscité des réactions qui ne sont pas sans rappeler les préjugés
historiques contre les juifs. La classification quantitative de notre
échantillon de 1529commentaires montre à quel point la présence
de l’antisémitisme est solidement ancrée, même si elle est minori-
taire: 19,8% des commentaires analysés dans le jeu de données
étaient de nature antisémite, dont une grande majorité (86%) rele-
vaient de l’antisémitisme contextuel. Les affaires Miller et Dieudonné
témoignent donc de ce que l’idéation antisémite repose moins sur
des mots-clés spécifiques mais qu’elle est implantée dans des struc-
tures complexes et codées. Le thème le plus souvent rencontré est
celui du tabou de la critique (présent dans 37% des commentaires)
et du statut à part (17%). L’approbation franche et ouverte de la
vision du monde antisémite de Soral et Dieudonné apparaît dans
20,8% des commentaires, tandis que 9% des commentaires anti-
sémites reprennent le topos de l’influence/du pouvoir politique ou
médiatique des juifs.
En déroulant le fil narratif mis au point par les fans de Dieudonné
pour en faire un héros, on se rend compte que les débats spontanés
entre les utilisateurs des médias ne diffèrent pas fondamentalement
des stéréotypes qu’il fait lui-même circuler dans la sphère publique.
Au centre de cette forme spécifique d’antisémitisme, on trouve une
vision alarmiste de la répartition du pouvoir: les schémas narratifs
populistes comme celui de l’oppression ou du lanceur d’alerte qui
dit la vérité au pouvoir sont des moteurs efficaces de l’idéation
antisémite. Ce prétendu pouvoir peut prendre plusieurs formes, des
voix dissidentes réduites au silence (tabou de la critique) au statut
à part abusif. Pour cette raison, cela vaut la peine d’aborder l’anti-
sémitisme comme une critique fétichisée du pouvoir et de l’autorité
(Postone 2006) et de le replacer systématiquement dans la sémio-
tique de méfiance plus large dont il fait partie.
Dans le contexte très politisé des élections législatives allemandes,
une forte proportion d’utilisateurs du Web réfute les accusations
d’antisémitisme prononcées à l’encontre de Maaßen. Elles sont
présentées comme une arme brandie avec cynisme contre un
concurrent pour en tirer un profit politique. Le problème de l’anti-
sémitisme est alors relativisé, voire nié, avec comme possible effet
d’être normalisé, et donc de devenir acceptable dans le discours
public et politique dominant. En même temps, lorsque l’antisémi-
tisme est reconnu, il est externalisé –présenté comme une idéologie
importée en Allemagne par les migrants musulmans– et sous cette
perspective condamné par les utilisateurs de droite. On retrouve le
même schéma dans l’affaire Miller –mais à la différence des autres
évènements discursifs analysés dans ce rapport, les commentaires
antisémites concernant Maaßen sont nettement moins nombreux:
dans le corpus tiré des grands médias et de leurs pages sur les
réseaux sociaux, 1,7% des 3532commentaires se sont avérés
antisémites, contre 13,5% de 264commentaires dans le corpus
spécifique des fils de discussion Facebook de l’AfD.
Les concepts antisémites naissent souvent d’une simple accusation,
notamment d’amoralité et d’hypocrisie. L’énoncé antisémite peut
aussi être considéré comme une preuve de courage, comme dans
l’affaire Dieudonné-Soral. Par ailleurs, les quelques exemples d’an-
tisémitisme ne sont généralement pas liés au sujet du discours mais
renvoient à la seule culpabilité d’israël dans le conflit ou comparent
Israël à l’Allemagne nazie. Enfin, les concepts antisémites tels que le
complot juif sont associés à des formes d’auto-victimisation dans les
stratégies discursives des utilisateurs de droite.
Dans les trois jeux de données, les accusations d’antisémitisme
sont souvent utilisées pour critiquer et dénigrer «l’autre»: ceux qui
sont en position de force, les étudiants, les migrants; des individus
ou groupes politiques entiers et leurs adeptes; différents côtés du
spectre politique et social peuvent s’accuser mutuellement de sym-
pathie ou de passé antisémites. Les résultats confirment la souplesse
idéologique fondamentale de l’antisémitisme. Ce cadre très large
rend difficile de situer l’antisémitisme dans une analyse standard de
la discrimination: utilisé comme substitut grossier de la critique du
pouvoir, il revêt souvent le manteau d’un défenseur de la démocra-
tie et de la liberté. Cette capacité d’adaptation du préjugé anti-juif
–historiquement l’une de ses principales caractéristiques– est aussi
l’une des raisons de sa complexité et de sa longévité.
Sources p
39
Analyses quantitatives
4. Analyses quantitatives
Daniel Allington
Introduction
Le codage des données a beau avoir tout juste atteint le point où la partie d’apprentissage automatique du projet peut
commencer, l’analyse statistique étendue de la fréquence des termes et des cooccurrences a tout de même été réalisée
pour parvenir à une compréhension plus approfondie de la manière dont les sujets relatifs aux juifs et à Israël sont dis-
cutés sur les plates-formes. Le chapitre qui suit propose donc une analyse des commentaires en anglais concernant trois
évènements discursifs donnés: le conflit entre Israël et le Hamas et le déploiement de la campagne de vaccination contre
le covid-19, discutés dans la première partie du rapport, puis la controverse autour du professeur de l’université de Bristol
David Miller, traitée comme une étude de cas indépendante. Il convient de souligner qu’il est impossible de détecter l’an-
tisémitisme à ce niveau d’analyse. Cependant, on le verra dans ce chapitre, les analyses statistiques comme celle qui est
réalisée ici peuvent être déterminantes en ce qui concerne la manière dont une question est discutée et comprise, ou pour
étudier des volumes de texte plus importants et plus exhaustifs que ne le permettent les méthodes d’analyse qualitative.
Méthodologie
Le corpus est composé de 90854commentaires d’un total
de 2175752mots sur 141articles concernant le conflit entre
le Hamas et Israël, de 14504commentaires d’un total de
375071mots sur 39articles concernant le déploiement de la cam-
pagne de vaccination contre le covid-19 en Israël et de 930com-
mentaires d’un total de 26511mots sur 5articles concernant le
Prof.Miller (les autres articles rassemblés n’ont suscité aucun com-
mentaire de lecteurs). Les commentaires estimés comme non rédi-
gés en anglais ont été exclus de l’analyse. L’estimation est basée
sur la «smart list» de Benoit et al (2021) des mots vides anglais
–c’est-à-dire les mots structuraux ou grammaticaux les plus com-
muns– et 6% des commentaires dont la proportion de mots vides
était inférieure à 20% ont été considérés comme non anglais. Les
commentaires restants contenaient en moyenne 59% de mots vides
(ce qui équivaut à une densité de Ure de 41). Les mots vides de la
liste ci-dessus en ont été filtrés et éliminés, ne laissant que des mots
«lexicaux» ou ceux qui sont significatifs pour la communication.
La taille des trois sous-corpus en a été réduite à 882035éléments
lexicaux pour les commentaires des articles concernant le conflit
entre le Hamas et Israël, 144432éléments lexicaux pour les com-
mentaires des articles concernant le déploiement de la campagne
de vaccination et 10330éléments lexicaux pour les commentaires
d’articles concernent le Prof.Miller. Ces éléments lexicaux ont été
lemmatisés (c’est-à-dire débarrassés des flexions grammaticales,
p.ex. en réduisant «loses» et «lost» à la forme de l’infinitif «lose»)
et la faute d’orthographe courante «Isreal» (777occurrences) a
été corrigée en «Israel». Les formes avec trait d’union «anti-semi-
tism’», «anti-semitic», «anti-Zionist», etc; ont été regroupées en
mots uniques (p. ex. antisemitism, antisemitic, antizionist). Certains
commentaires beaucoup plus longs que d’autres ont été repérés
et dans certains cas, ces textes de la longueur d’un essai se sont
avérés avoir été copiés et collés –un commentaire uniquement
composé des mots «ISRAEL lS A TERRORIST STATE» («Israël est un
état terroriste») répétés à de multiples reprises, par exemple, a été
posté quatre fois sous trois noms différents en réaction à un article.
Afin d’éviter que ce type de commentaire ne fausse le décompte
global, le nombre d’occurrences d’un élément lexical dans un
même commentaire a été limité à cinq.
Les trois sous-corpus ont été analysés séparément afin d’éviter aux
sous-corpus plus petits d’être étouffés par les plus grands. L’analyse
a été réalisée en trois étapes. En premier lieu, les mots-clés ont été
identifiés –c’est-à-dire les mots utilisés à une fréquence supérieure
à celle qu’on pourrait s’attendre à trouver dans un texte anglais
typique. L’usage anglais «typique» était ici représenté par un
corpus de référence de 5283332mots extraits d’un échantillon
aléatoire de 421358tweets en anglais prélevés à intervalles régu-
liers entre le 28octobre et le 4novembre 2020 à l’aide de l’API de
Sources p
40
Analyses quantitatives
Twitter. Ils ont été préparés de la même manière que les commen-
taires qui composent le corpus primaire, à la seule différence qu’ils
ont été identifiés comme anglais par Twitter (les données Twitter
ont été choisies pour le corpus de référence car on peut supposer
qu’elles sont un meilleur exemple de texte en ligne que les corpus
existants d’anglais parlé et de texte écrit publié). Une fois les mots-
clés identifiés par la procédure ci-dessus, leur tendance statistique
à apparaître ensemble –ce qu’on appelle leur niveau de colloca-
tion– a été calculée. Enfin, les calculs résultant des deux étapes
de l’analyse ci-dessus ont été visualisés sous forme de réseaux et
la centralité intermédiaire de chaque élément lexical dans chaque
réseau a été calculée –c’est-à-dire la mesure de la probabilité d’un
nœud donné de se trouver sur le chemin le plus court entre deux
autres nœuds, qui reflèterait ici le rôle de chaque mot-clé pour la
cohésion du discours en un tout.
Cette approche de l’analyse de texte – appelée ici analyse de
réseau lexical, malgré sa proximité avec ce que Lee et Martin
(2015) appellent métaphoriquement «cartographie culturelle»–
permet la comparaison des trois évènements discursifs par rapport
à l’usage de l’anglais en général, mais aussi l’un par rapport à
l’autre. Elle facilite également la comparaison entre l’usage de
différents mots dans le même sous-corpus. Cette approche est
innovante, c’est pourquoi cela vaut la peine de l’expliquer plus
précisément pour les lecteurs de ce rapport susceptibles d’être
intéressés par la réalisation d’analyses similaires. La fréquence des
lexèmes dans le sous-corpus de commentaires a été comparée à
celle dans le corpus de tweets de référence à l’aide du test exact
de Fisher qui permet de calculer des rapports de cotes avec des
intervalles de confiance de 95%. Dans chaque sous-corpus, les
30éléments lexicaux au rapport de cotes estimé le plus élevé ont
été considérés comme des mots-clés. Le test exact de Fisher a alors
été de nouveau utilisé pour comparer les fréquences auxquelles
chaque couple de mots-clés apparait ensemble, séparément et pas
du tout dans les commentaires du même sous-corpus. Un lien entre
deux mots-clés a uniquement été considéré comme existant lorsque
le rapport était à la fois positif (OR>1,00) et statistiquement signi-
ficatif (p<05). Les bords ou liens du réseau ont été pondérés selon
des rapports de cotes estimés. La centralité intermédiaire, enfin, a
été calculée après inversion des pondérations de liens (puisque ces
dernières indiquent la distance plus que la proximité par rapport à
la situation intermédiaire).
Les tableaux des calculs ci-dessus figurent dans l’annexe à ce rap-
port et l’information centrale de ces tableaux est présentée sous
forme de visualisations.
Résultats
Les figures 1à3 offrent une représentation visuelle des réseaux
lexicaux construits pour chaque sous-corpus d’après les principes
présentés ci-dessus. Les nœuds ont été dimensionnés selon leur
rapport de cote estimé (plafonné à 1000) et colorés selon leur
centralité intermédiaire, les tons les plus sombres indiquant une
plus grande centralité dans le réseau concerné. Nous n’avons pas
utilisé l’épaisseur des liens pour indiquer leur poids car cela aurait
conduit à l’effacement de certains liens par d’autres, mais nous
avons réalisé la visualisation des graphes à partir de l’algorithme
de Fruchterman et Reingold, qui place les nœuds d’autant plus
près les uns des autres que les liens entre eux sont pondérés: ainsi,
les nœuds regroupés le plus densément représentent les mots-clés
ayant une plus grande corrélation. (Noter cependant que nous
avons procédé à des ajustements mineurs de la visualisation afin
d’éviter la superposition des étiquettes). Pour les chiffres exacts
(arrondis à deux décimales), consulter les annexes. Les tableaux1
à3 présentent les mots-clés pour chacun des sous-corpus, avec
les fréquences brutes, les estimations ponctuelles et intervalles de
confiance à95% et la signification statistique des rapports de cote,
ainsi que la centralité intermédiaire classée par rapports de cote
estimés et centralité intermédiaire et organisée par rapports de
cote estimés. Les tableaux1 à 3, disponibles dans les annexes de
ce rapport, montrent les corrélations entre les différents mots-clés,
également avec estimations ponctuelles et intervalles de confiance
à95% pour les rapports de cote, et avec la signification statistique,
toujours classés par rapports de cote estimés.
Les éléments lexicaux les plus surutilisés au niveau statistique
pour l’événement discursif du conflit entre le Hamas et Israël sont
«Hamas», «Gaza», «Netanyahu» (c’est-à-dire Benyamin
Netanyahou, alors Premier ministre d’Israël), «Tsahal» [IDF]
(c’est-à-dire l’Israel Defence Force, l’armée israélienne), «colon»
[“settler”] (qui renvoie probablement aux colons israéliens juifs)
et «Aqsa» (référence à la mosquée al-Aqsa, dont l’assaut par
la police israélienne a constitué un moment important du conflit).
Aucun de ces mots n’apparait dans le corpus de référence, mais
tous apparaissent des centaines, voire des milliers de fois, dans
les commentaires de ces articles. Ils sont suivis par «Palestinien/
palestinien» [“Palestinian”], «Palestine», «Israël» [“Israel”]
et «Israélien/israélien» [“Israeli”]: la totalité des 10mots-clés
les plus employés est donc directement liée aux parties et aux
lieux impliqués dans le conflit (même si l’on peut arguer que
Sources p
41
Analyses quantitatives
«colon» [“settler”] constitue un cas à part),
comme beaucoup des autres mots-clés (par
exemple «arabe» [“Arab”], «Juif» [“Jew”],
etc.). L’apparition de «missile» [“missile”] et
de «roquette» [“rocket”] s’explique facilement
dans ce contexte. D’un autre côté, certains mots-
clés laissent clairement entrevoir une lecture
contentieuse du conflit: l’analogie avec l’apar-
theid est, au mieux, douteuse: à peine justifiable
au regard de l’existence d’un double système
juridique en Cisjordanie, mais appliquée à
Israël dans son ensemble depuis avant la mise
en place de ce système (voir Rich2017[2018],
pp.32–40). En outre, l’usage fréquent des
mots-clés «nettoyer» [“cleanse”] et «ethnique»
[“ethnic“] reflète l’allégation selon laquelle
l’État d’Israël a été fondé sur le nettoyage
ethnique– une idée adoptée par certains
«néo-historiens» israéliens, mais considérée
comme infondée et rejetée par d’autres (voir,
par exemple, Pappé2006 et Morris2016 pour
des points de vue opposés sur le sujet) et qui,
en dépit de son caractère controversé, s’est
répandue dans les milieux politiques de gauche
ces dernières décennies. Lorsque l’on examine
le réseau dans son ensemble, on s’aperçoit
qu’une des extrémités est dominée par des mots
renvoyant à des aspects objectifs du conflit,
par exemple «Israël» [“Israel”], «Gaza»,
«Tsahal» [“IDF”], «missile»/«roquette»
[“rocket”], «civil» [“civilian”] et «Hamas»,
tandis que les termes plus contentieux comme
«apartheid», «nettoyer» [“cleanse”] et «eth-
nique» [“ethnic”] sont tous proches les uns des
autres à l’autre extrémité du réseau, où ils sont
également liés, de façon peut-être révélatrice,
à «Netanyahou» [“Netanyahu”] et «sioniste»
[“Zionist”]. Le fait peut être interprété comme
le reflet d’une tendance, de la part de certains
auteurs de commentaires, à inscrire le conflit
dans le contexte d’un racisme attribué à l’État
israélien et imputé à la fois à ses instances
dirigeantes et à son idéologie officielle. Il est
intéressant de noter que l’on retrouve la plus
grande centralité intermédiaire pour le mot
«colonie» [“settlement”], le mot «colon» [“sett-
ler”] n’arrivant que loin derrière. Étant donné
que les colons juifs israéliens n’ont participé au
conflit qu’en périphérie (il n’y a pas de colonies
israéliennes à Gaza ou à proximité), cela laisse
perplexe et indique peut-être l’importance
disproportionnée attachée aux colonies pour
expliquer la source du conflit: un examen qua-
litatif des commentaires montre que certains
hamas
gaza
netanyahu
idf
settler
aqsa
palestinian
palestine
israel
israeli
apartheid
zionist
jerusalem
rocket
arab
occupation
jew
mosque
civilian
missile
evict
settlement
occupy
ethnic
jewish
conflict
land
territory
cleanse
egypt
des auteurs semblent présenter les expulsions
à Cheikh Jarrah, qui ont précédé l’escalade de
plusieurs jours, comme une cause directe des tirs
de roquettes du Hamas.
Les éléments lexicaux les plus marquants pour le
discours relatif au déploiement du vaccin sont à
de nombreux égards semblables à ceux relatifs
au conflit entre Israël et le Hamas, indiquant
peut-être que ces deux évènements ont été com-
pris sous un même angle. Les exceptions, ici,
sont «vacciner» [“vaccinate”], «vaccination»
et «Pfizer» (qui renvoie à Pfizer-BioNTech, le
fabricant du vaccin au cœur du programme de
vaccination contre le covid-19 d’Israël), même
s’il faut noter que les rapports de cote pour ces
mots auront été exagérés par le fait que le cor-
pus de référence a été rassemblé à une époque
où aucun vaccin contre le covid n’avait été
approuvé, avec pour résultat que ces mots ont été
utilisés moins communément sur Twitter qu’ils l’ont
sûrement été à l’époque où l’événement discursif
a eu lieu. Comme avec l’événement discursif
du conflit entre le Hamas et Israël, un examen
minutieux des collocations entre mots-clés révèle
qu’une extrémité du réseau est dominée par des
mots-clés renvoyant objectivement à l’activité en
question, ici la vaccination: «vaccin» [“vaccine,
jab”], «Pfizer», «fabriquant» [“manufacturer”],
«dose», «vaccination», ainsi que «NHS» (pour
National Health Service, le service de santé
Sources p
42
Analyses quantitatives
gaza
pfizer
hamas
oslo
vaccinate
palestinian
vaccination
israel
israeli
palestine
apartheid
jab
vaccine
dose
guardian
arab
administer
occupy
zionist
jew
jerusalem
occupation
manufacturer
territory
jewish
oxford
egypt
population
authority
nhs
national britannique) et «Oxford» (renvoyant
au vaccin Oxford-AstraZeneca, peu utilisé en
Israël). Là encore, on retrouve de l’autre côté du
réseau un groupe de mots-clés plaçant l’activité
en question dans un contexte politique conten-
tieux: «occupation», «occuper» [“occupy”],
«apartheid» sont étroitement corrélés et placés à
proximité de «territoire» [“territory”], «sioniste»
[“Zionist”], «juif» [“Jewish”], «Israël» [“Israel”],
«Palestine» et «Palestinien/palestinien»
[“Palestinian”]. Les mots-clés «administrer»
[“administer”] et «autorité» [“authority”] (qui
renvoie généralement à l’Autorité palestinienne
en Cisjordanie, comme on le voit à son étroite
corrélation avec le mot-clé «Palestinien/palesti-
nien» [“Palestinian”]) ont de loin la plus grande
intermédiarité, et jouent donc un rôle essentiel
pour la cohésion des éléments plus médicaux et
des éléments plus politiques du réseau lexical.
Les éléments lexicaux les plus importants pour
l’événement discursif de la controverse entourant
David Miller n’apparaissent que rarement dans
ce sous-corpus, et pas du tout dans le corpus
Twitter de référence, comme «foyer» [“hotbed”]
et «IHRA» (renvoyant à la définition de l’antisé-
mitisme de l’IHRA, l’Alliance internationale pour
la mémoire de l’Holocauste). Le mot «foyer»
[“hotbed”] semble renvoyer au titre d’un des
articles dont les commentaires constituent le cor-
pus, «Des députés conservateurs affirment que
l’Université de Bristol est un «foyer d’antisémi-
tisme»» [“Conservative MPs call Bristol Univer-
sity a ‘hotbed of antisemitism’”] (Hall2021), et a
été utilisé par des auteurs de commentaires à la
fois en faveur du Professeur Miller et contre lui.
Par exemple, les auteurs opposés au Professeur
Miller ont réitéré l’allégation du titre en désignant
les universités comme un «foyer de haine»
[“hotbed of hatred”] ou de «toxicité» [“toxicity”],
tandis que ceux qui le défendaient ont inversé le
titre en désignant le Parti conservateur comme
«un foyer d’islamophobie» [“a hotbed of islamo-
phobia”], «un foyer de racisme pro-apartheid»
[“a hotbed of pro-apartheid racism”] et «un foyer
de copinage, de corruption [et] de récits erronés
avec lequel la presse et les médias sont généra-
lement de connivence» [“a hotbed of cronyism,
corruption, [and] false narratives which the press
and media generally collude with”]. Cela reflète
en partie la petite taille du sous-corpus relatif
à Miller, dont l’analyse est plus sensible aux
commentaires sur des articles précis du fait de
leur moindre nombre, mais aussi les différentes
manières dont le langage des articles est repris
dans les arguments des auteurs de commentaires.
Le réseau lexical des commentaires de ce réseau
est moins densément lié que les autres car le
nombre inférieur d’observations a limité la signi-
fication statistique des corrélations, mais on peut
tout de même proposer un certain nombre d’ob-
servations. «Apartheid», qui renvoie à l’analogie
avec l’apartheid brièvement discutée ci-dessus,
est corrélé avec «Israël» [“Israel”], «Israélien/
israélien» [“Israeli”] et «Palestinien/palestinien»
[“Palestinian”], reflétant ainsi un cadre commun
dans lequel les relations entre ces termes sont
bien comprises. «IHRA» est étroitement lié, non
seulement à «antisémitisme» [“antisemitism”],
«antisémite» (adjectif) [“antisemitic”] et «anti-
sémite» (substantif) [“antisemite”] (ce qui n’est
pas étonnant dans la mesure où le terme renvoie
à la définition de l’antisémitisme de l’IHRA), mais
également à «critiquer» [“criticize”],
Sources p
43
Analyses quantitatives
«critique» (substantif) [“criticism”] et «assimiler»
[“conflate”]. Dans un cas, le mot «assimiler»
[“conflate”] a été employé par un critique du
Professeur Miller, qui sous-entend que Miller a
«assimil[é]» [“conflate[ed]”] les étudiants juifs à
des soutiens d’Israël, «invit[ant] [ainsi] à observer
tous les étudiants juifs pour essayer de déterminer
s’ils étaient les agents d’un pouvoir étranger»
[“invit[ing] people to look at all Jewish students to
see if they could work out if they were agents of a
foreign power”]. Cependant, le mot est beaucoup
plus souvent employé par le côté adverse dans
le débat, dans une variation de ce que Hirsch
(2017) a appelé la «formule de Livingstone»,
c’est-à-dire l’insinuation que des accusations
d’antisémitisme sont adressées à tort à ceux qui
critiquent Israël, dans le but de discréditer la
gauche. Le fait peut notamment être observé dans
le discours du soutien de Miller qui écrit qu’«[u]
ne fois de plus, après avoir détruit M.Corbyn
de la même manière, la critique d’Israël est assi-
milée à l’antisémitisme» [“[o]nce again, after
destroying Mr Corbyn in the same way, criticism
of Israel being conflated with antisemitism”]. Il est
intéressant de noter qu’«assimiler» [“conflate”]
est l’élément lexical qui présente, avec une cer-
taine marge, la plus grande centralité intermé-
diaire dans le réseau, ce qui indique peut-être
l’importance de cet argument dans la controverse
dans son ensemble– au moins dans la mesure où
cette controverse est reflétée dans les commen-
taires analysés ici.
ihra
zionism
sociology
bristol
israeli
palestinian
israel
antisemitism
conflate
jewish
antisemitic
palestine
judaism
zionist
apartheid
unsafe
criticise
jew
antisemite
academic
lecturer
miller
criticism
university
accusation
sack
ethnicity
tolerant
16 – L’analyse pour ce chapitre
a été réalisée grâce à Rv.3.6.3
(RCoreTeam2020), et notam-
ment grâce aux packages R
suivants: igraphv.1.2.6 (voir
Csardi/Nepusz2006) pour
la visualisation du réseau et le
calcul de la centralité intermé-
diaire, mots vides v.2.2 (Benoît
et al. 2021) pour l’identification
des mots vides, textstem0.1.4
(Rinker2018) pour la lemmatisa-
tion et knitrv.1.33 (voir Xie2015)
et kableExtrav.1.3.4 (Zhu2021)
pour la compilation de l’annexe et
des tableaux qu’elle comporte.
Conclusions
On observera que – à l’exception de l’analogie
avec l’apartheid – il y a peu de traces de la plupart
des topoi antisémites dans l’analyse quantitative.
Cela montre l’importance de l’analyse qualita-
tive effectuée par l’équipe: une grande partie
du discours antisémite n’est tout simplement pas
détectable au niveau de la fréquence des mots et
nécessite une lecture attentive de la part d’ana-
lystes humains convenablement formés. Dans
la prochaine étape du projet, des algorithmes
d’apprentissage automatique seront utilisés pour
étendre le travail de ces analystes.
Bien que des méthodes telles que celles
employées dans ce chapitre ne puissent pas,
comme nous l’avons fait remarquer dans l’intro-
duction ci-dessus, déceler l’antisémitisme en tant
que tel, elles peuvent fournir des éclairages sur la
façon dont les problématiques juives, israéliennes
et palestiniennes sont présentées dans le discours
en ligne. Les points clés qui ressortent ici sont
l’importance de l’analogie avec l’apartheid, l’emploi
du nettoyage ethnique pour décrire la politique
israélienne, l’appel aux colonies ou à l’occupation
en tant qu’explications générales des événe-
ments en Israël et en Palestine, et l’importance
durable de la formule de Livingstone. Ensemble,
ces facteurs laissent entrevoir une compréhension
très déformée des problématiques en question.
Cependant, la faible fréquence, dans le discours
général en ligne, de nombreux mots associés
à ces problématiques, tandis que des éléments
lexicaux tels que «Hamas», «Tsahal» [“IDF”],
«Gaza» et «Netanyahou» [“Netanyahu”] sont
complètement absents des plus de 5millions de
mots du corpus de référence constitué à partir
de tweets échantillonnés aléatoirement, nous
rappelle qu’il ne s’agit pas de sujets de discussion
populaires pour les internautes anglophones dans
leur ensemble. Ces sujets semblent plutôt attirer
une communauté «spécialisée» lorsqu’ils appa-
raissent sur les sites de nouvelles et leurs pages
associées sur les réseaux sociaux. Il est donc
possible qu’en résolvant le problème du discours
antisémite sur les pages associées aux articles trai-
tant de problématiques juives, on aide beaucoup
à résoudre le problème du discours antisémite en
ligne en général
16.
Sources p
44
Résumé et perspectives
5. Résumé et perspectives
Le second rapport d’analyse discursive sur le projet de recherche
«Décoder l’antisémitisme» fournit, pour la première fois, des ensei-
gnements exhaustifs, comparatistes et concis sur nos analyses de
corpus relatives au Royaume-Uni, à la France et à l’Allemagne. La
portée beaucoup plus grande de ce rapport, comparativement au
premier, reflète la diversité et la complexité de l’objet de la recherche
et illustre les difficultés que notre modèle de recherche doit prendre
en compte pour examiner d’authentiques débats en ligne, en particu-
lier concernant ce sujet délicat.
Au chapitre 3, nous avons présenté les neuf événements médiatiques
que nous avons sélectionnés, ainsi que les résultats des analyses qua-
litatives de plus de 15000commentaires. Nous avons étudié pour
l’essentiel des débats sur les profils de réseaux sociaux de médias
dominants concernant: a) la dernière escalade du conflit israé-
lo-arabe, b) la campagne de vaccination d’Israël et le succès de sa
mise en œuvre (et l’accusation selon laquelle les Palestiniens auraient
été exclus du déploiement du vaccin) et c) trois individus influents,
issus respectivement des domaines universitaire, culturel et politique:
David Miller, Dieudonné M’bala M’bala et Hans-Georg Maaßen, et
leur rapport à l’antisémitisme.
En ce qui concerne les analyses de l’escalade du conflit en mai, les
résultats sont aussi variés qu’inquiétants. Nous sommes en mesure de
confirmer l’observation des études sur l’antisémitisme indiquant que le
conflit attise l’expression de propos antisémites de façontrès nette. En
outre, les discours mainstream relatifs à ce projet reproduisent les sté-
réotypes et autres topoï antisémites dans ce qui est attribué à Israël.
Les analyses des fils de discussion français et allemands ont identifié
l’antisémitisme dans respectivement 12,6% et 13,6% des commen-
taires analysés, tandis qu’avec 26,9% de commentaires antisémites,
le corpus britannique en contenait plus du double. L’anglais étant
utilisé dans le monde entier, les posts dans les médias britanniques
attirent un public international, ce qui favorise la diffusion de l’anti-
sémitisme. La reproduction du stéréotype du mal ressort particulière-
ment, il sert en partie de base à d’autres formes de dévalorisation ou
de diabolisation et il est, dans certains cas, associé à des appels à la
violence ou des prises de position en faveur de la violence.
Le deuxième événement (la campagne de vaccination et l’affirmation
d’une responsabilité israélienne correspondante envers les Palestiniens)
a montré que, avec un taux de 17% de commentaires à caractère anti-
sémite, les débats suscités par les médias britanniques provoquaient,
une fois de plus, davantage d’antisémitisme que leurs équivalents alle-
mands (3,4%) et français (7,5%). Là encore, le stéréotype du mal est
fréquemment apparu combiné avec d’autres topoï de diabolisation et
en ce sens, il est frappant que sur les profils des médias français (à la
différence des deux autres corpus), ce n’est pas l’accusation d’exclusion
du côté palestinien, mais le succès d’Israël dans son déploiement du
vaccin qui a déclenché le plus de commentaires antisémites.
Les trois études de cas indépendantes font, une nouvelle fois, claire-
ment apparaître la plasticité idéologique de l’antisémitisme. Dans les
études sur Miller et Dieudonné en particulier, c’est la manière dont
les tropes antisémites s’attachent à des arguments ostensiblement
«démocratiques» sur la liberté d’expression ou la liberté universitaire
qui ressort. En déplorant le fait que des personnalités publiques ou
des citoyens ordinaires soient «réduits au silence» par un prétendu
lobby juif, les internautes renforcent l’une des idées centrales de
l’antisémitisme secondaire selon laquelle la critique serait taboue et
l’antisémitisme serait instrumentalisé pour réprimer la dissidence. Les
trois études de cas sélectionnées portent sur des milieux politiques
et des espaces sociaux très divers, ce qui démontre la remarquable
adaptabilité de tels schémas antisémites.
Les analyses qualitatives de la totalité des neuf corpus font apparaître
clairement que, dès qu’Israël est le sujet d’un article, d’un post ou
d’un tweet, le franc-parler des commentaires en ligne augmente. Pour
les autres déclencheurs discursifs, en revanche, l’antisémitisme est,
bien davantage, exprimé de manière codée ou plus complexe sur le
plan linguistique.
L’analyse quantitative du chapitre4 semble indiquer que les notions
d’apartheid, de nettoyage ethnique, d’occupation et de colonialisme
pourraient jouer un rôle particulier dans la représentation de l’État juif
et de tout ce qui y est lié dans les discussions en ligne sur des articles
d’actualité. Dans ce contexte, il est important de rappeler que cer-
tains mots-clés employés dans les débats sur des sujets relatifs à Israël
et aux Juifs sont presque inconnus dans le reste des discussions sur
internet (ou au moins l’étaient à une période où Israël n’était impliqué
dans aucune action militaire). Cela porte à croire que les formes de
discours antisémite qui font l’objet de la présente étude ont une faible
persistance en dehors de certains contextes, et même, peut-être, en
dehors des sites web des grands médias et de leurs pages sur les
réseaux sociaux. Il paraît plausible que ces grands médias soient
délibérément ciblés par des individus aux motivations antisémites
qui y voient un moyen d’exposer leurs points de vue à un plus large
public que celui auquel ils auraient normalement accès.
Les jeux de données codés pour ce rapport serviront de support de
formation pour les classificateurs lors du déploiement de la phase
d’apprentissage automatique de notre projet (la deuxième étape de
notre modèle de recherche multiétapes). Le développement de nos
capacités d’indexation du Web signifient que les équipes des trois
pays pourront désormais sélectionner des données depuis Twitter pour
de futurs corpus, en plus du contenu provenant de sites d’information
et de leurs profils Facebook, pour une portée encore plus grande du
projet. L’élaboration continue de tels jeux de données catégorisés sert
à augmenter la précision des algorithmes testés. Le prochain rapport
d’analyse discursive, dont la publication est prévue pour février 2022,
apportera des précisions supplémentaires sur ce transfert.
Sources p
45
Annexes
Annexes
Tableau 1:
éléments lexicaux clés: événement discursif du conflit Hamas-Israël
Compte brut Rapport de cote Intermédiarité
Mot-clé Corpus Référence Est. 2,5 % 97,5 % Classe-
ment
p Score Classe-
ment
hamas 9437 0 1000+ 1000+ 1000+ 1 <.001 *** 0 15
gaza 3859 0 1000+ 1000+ 1000+ 1 <.001 *** 5 9
netanyahu 864 0 1000+ 424.68 1000+ 1 <.001 *** 0 15
idf 771 0 1000+ 380.31 1000+ 1 <.001 *** 0 15
settler 728 0 1000+ 354.92 1000+ 1 <.001 *** 61 2
aqsa 624 0 1000+ 305.47 1000+ 1 <.001 *** 28 6
palestinian 10 879 23 861.74 580.99 1000+ 7 <.001 *** 0 15
palestine 5725 16 647.30 397.10 1000+ 8 <.001 *** 0 15
israel 20 709 82 463.65 371.20 595.15 9 <.001 *** 0 15
israeli 6674 27 446.63 306.09 670.54 10 <.001 *** 0 15
apartheid 1049 10 189.70 102.83 393.27 11 <.001 *** 0 15
zionist 1352 13 188.13 109.81 355.90 12 <.001 *** 0 15
jerusalem 1652 17 175.85 109.90 302.54 13 <.001 *** 42 5
rocket 5580 71 142.83 112.85 182.90 14 <.001 *** 0 15
arab 3422 46 134.87 100.63 185.21 15 <.001 *** 1 14
occupation 1281 19 121.93 77.74 202.09 16 <.001 *** 3 11
jew 5026 82 111. 3 0 89.76 140.30 17 <.001 *** 0 15
mosque 1099 18 110.38 69.67 186.04 18 <.001 *** 0 15
civilian 2976 53 101.72 77.43 136.08 19 <.001 *** 48 4
missile 1421 26 98.83 67.15 151.71 20 <.001 *** 0 15
evict 576 11 94.60 52.51 190.12 21 <.001 *** 0 15
settlement 768 17 81.62 50.73 140.41 22 <.001 *** 216 1
occupy 1495 37 73.04 52.88 104.54 23 <.001 *** 2 12
ethnic 851 22 69.87 45.90 112 .14 24 <.001 *** 14 8
jewish 2569 77 60.36 48.12 76.95 25 <.001 *** 4 10
conflict 1583 60 47.78 36.86 62.82 26 <.001 *** 0 15
land 7962 315 46.08 41.12 51.75 27 <.001 *** 0 15
territory 804 33 44.05 31.11 64.42 28 <.001 *** 50 3
cleanse 939 41 41.42 30.32 58.16 29 <.001 *** 16 7
egypt 571 28 36.86 25.23 56.04 30 <.001 *** 2 12
Sources p
46
Annexes
Tableau 2:
éléments lexicaux clés: événement discursif du vaccin
Compte brut Rapport de cote Intermédiarité
Mot-clé Corpus Référence Est. 2,5 % 97,5 % Classe-
ment p Score Classe-
ment
gaza 410 0 1000+ 1000+ 1000+ 1 <.001 *** 32 7
pfizer 377 0 1000+ 1000+ 1000+ 1 <.001 *** 3 17
hamas 333 0 1000+ 980.06 1000+ 1 <.001 *** 0 23
oslo 168 0 1000+ 491.69 1000+ 1 <.001 *** 41 5
vaccinate 950 9 1000+ 608.63 1000+ 5 <.001 *** 0 23
palestinian 1860 23 902.26 589.53 1000+ 6 <.001 *** 52 4
vaccination 523 12 479.93 275.82 927.25 7 <.001 *** 1 20
israel 3171 82 433.02 346.38 554.60 8 <.001 *** 0 23
israeli 1009 27 412.10 283.29 644.33 9 <.001 *** 1 20
palestine 557 16 382.31 233.78 669.47 10 <.001 *** 0 23
apartheid 222 10 245.29 131.28 520.33 11 <.001 *** 4 16
jab 488 24 225.08 148.96 357.39 12 <.001 *** 0 23
vaccine 2652 14 6 204.13 173.52 244.10 13 <.001 *** 22 9
dose 689 53 144.13 108.90 193.06 14 <.001 *** 0 23
guardian 527 42 138.96 101.21 194.46 15 <.001 *** 0 23
arab 544 46 130.99 96.73 181.00 16 <.001 *** 35 6
administer 88 8 121.48 58.97 292.18 17 <.001 *** 167 1
occupy 335 37 100.21 71.23 145.33 18 <.001 *** 16 11
zionist 109 13 92.69 51.94 179.80 19 <.001 *** 8 13
jew 648 82 87.72 69.54 111. 51 20 <.001 *** 25 8
jerusalem 114 17 73.95 44.21 131.41 21 <.001 *** 5 15
occupation 121 19 70.30 43.19 120.70 22 <.001 *** 3 17
manufacturer 136 23 65.28 41.77 106.31 23 <.001 *** 1 20
territory 169 33 56.54 38.76 84.71 24 <.001 *** 61 3
jewish 380 77 54.60 42.60 70.82 25 <.001 *** 6 14
oxford 102 22 51.21 32.05 85.05 26 <.001 *** 3 17
egypt 120 28 47.35 31.13 74.17 27 <.001 *** 17 10
population 540 137 43.69 36.11 53.11 28 <.001 *** 11 12
authority 275 88 34.54 27.08 44.48 29 <.001 *** 164 2
nhs 219 76 31.83 24.41 41.94 30 <.001 *** 0 23
Sources p
47
Annexes
Tableau 3:
éléments lexicaux clés: événement discursif de David Miller
Compte brut Rapport de cote Intermédiarité
Mot-clé Corpus Référence Est. 2,5 % 97,5 % Classe-
ment
p Score Classe-
ment
Hotbed 9 0 1000+ 306.89 1000+ 1 <.001 ***
Ihra 8 0 1000+ 262.56 1000+ 1 <.001 *** 0 18
Zionism 30 7 670.23 284.52 1000+ 3 <.001 *** 33 6
Sociology 20 5 626.80 225.06 1000+ 4 <.001 *** 0 18
Bristol 50 19 413.98 236.89 723.07 5 <.001 *** 23 10
Israeli 59 27 341.13 212.37 554.69 6 <.001 *** 11 14
Palestinian 46 23 310.50 185.71 544.20 7 <.001 *** 28 8
Israel 162 82 310.23 235.65 405.77 8 <.001 *** 78 3
Antisemitism 98 53 288.64 205.72 408.35 9 <.001 *** 0 18
Conflate 11 6 283.77 96.48 961.34 10 <.001 *** 137 1
Jewish 133 77 270.82 202.53 362.11 11 <.001 *** 94 2
Antisemitic 61 39 243.97 159.85 375.46 12 <.001 *** 0 18
Palestine 25 16 242.86 124.75 481.61 13 <.001 *** 0 18
Judaism 7 5 217.29 59.39 884.07 14 <.001 *** 19 12
Zionist 17 13 204.15 92.91 451.23 15 <.001 *** 36 5
Apartheid 13 10 200.73 81.64 514.06 16 <.001 *** 0 18
Unsafe 14 11 197.67 83.42 476.43 17 <.001 *** 6 15
Criticise 24 21 178.30 94.81 336.02 18 <.001 *** 0 18
Jew 76 82 145.24 104.78 201.46 19 <.001 *** 31 7
Antisemite 11 12 142.86 56.89 352.90 20 <.001 *** 0 18
Academic 47 56 130.46 86.73 196.14 21 <.001 *** 6 15
Academia 11 14 121.91 50.13 290.38 22 <.001 ***
Lecturer 11 14 121.91 50.13 290.38 22 <.001 *** 26 9
Miller 49 63 121.13 81.66 179.26 24 <.001 *** 51 4
Criticism 34 47 112.60 70.06 177.39 25 <.001 *** 13 13
University 102 156 102.44 78.79 132.23 26 <.001 *** 3 17
Accusation 17 28 94.18 48.48 178.91 27 <.001 *** 21 11
Sack 58 98 92.12 65.64 128.91 28 <.001 *** 0 18
Ethnicity 815 82.82 30.41 207.49 29 <.001 *** 0 18
Tolerant 715 72.47 25.00 188.68 30 <.001 *** 0 18
Remarque: Les scores d’intermédiarité ont été omis pour les nœuds isolés.
Sources p
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sa-neubauer-hans-georg-maassen.