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7 Introduction De quelques concepts pour comprendre l’Ailleurs de l’Autre Salomé Deboos En 2009 au détour d’un congrès de sociologie où quelques anthropologues étaient invités à participer aux différents groupes de travail et à communiquer, je rencontre Patrick Schmoll, et déjà nos discussions scientifiques ont pour point nodal le décentrement. Il intervenait sur le thème de « L’ennemi, point aveugle de la pensée stratégique » et moi sur « Vivre ensemble dans un contexte pluriconfessionnel : fiction ou réalité ? ». Les premiers échanges ont conduit ce groupe de réflexion à une publication collective l’année d’après, Lectures du conflit, concepts, méthodes, terrains (Deboos 2010, Schmoll 2010). Le ton du dialogue scientifique était donné, et Patrick et moi n’avons eu de cesse de tenter de comprendre en quoi le décentrement, qu’il soit linguistique, géographique, historique, culturel ou social est propice à la compréhension des mécanismes intrinsèques qui font de l’action humaine un océan de possibles. C’est donc tout naturellement qu’en 2021, alors que le dernier tome de la trilogie Là-bas sont les dragons était publié, j’ai organisé une journée d’étude pour explorer plus avant la manière dont nous, chacun d’où l’on parle (occidental, non occidental/membre d’une Nation/ personnage de l’histoire et/ou de l’Histoire…) construisons une représentation différente de l’altérité. Cette construction est-elle un imaginaire personnalisé ou correspondelle à un imaginaire collectif ? Est-ce une simple pensée ou bien plus une élaboration dont la justification se fonde sur une pertinence scientifique ou cultuelle ? L’Autre est-il
PENSER L’AILLEURS 8 celui qui parle une langue différente, est originaire d’une localité différente de la nôtre, ou alors parle la même langue, est voisin, sur un territoire identique mais la distance serait alors dite « sociale » ? Autant de questions ouvertes dans le présent ouvrage et dont l’actualité reste brulante, ouvrant chacune vers de nouvelles spirales de questionnements… « Penser l’Ailleurs », loin d’être entendu en tant que pléonasme, est bien envisagé dans son acception première, fondée par l’histoire du terme. Penser est l’activité intellectuelle qui, entendue au sens historique, est par deux développements différents, « contrebalancer », « payer » et dans le domaine intellectuel « évaluer », « apprécier ». […] L’action de penser dans les premiers textes renvoie directement à celle de la réflexion, de la méditation et aux verbes d’opinion tels que « croire, estimer, juger » (Dictionnaire historique de la langue française, Ed. Robert 2012). L’action de penser est donc un mouvement réflexif amenant la personne, ici l’intellectuel, le chercheur, le lecteur, à envisager son rapport à une croyance, avoir foi ou non en un récit, en une tradition. Cette tradition peut être la construction du récit identifié communément comme « historique », ou plus simplement de l’histoire transmise puis transcrite pour être archivée et faire lieu de preuve ou de point de départ de la compréhension d’une construction sociale d’une époque présente ou révolue. C’est ici le cœur de cet ouvrage : en quoi le fait historique et sa transcription relève-t-il d’une réalité vécue, rapportée ou remaniée pour les nécessités de moment ? Le vécu de l’espace n’est-il pas alors une construction remaniée d’une zone cartographiée ? Quel est cet Ailleurs, second terme de l’intitulé de cette journée ? Ailleurs signifie « autrement » ou encore « dans un autre lieu ». Nous touchons directement du doigt le cœur de cette appréciation intellectuelle du fait historique, celui qui arrive « autrement », dans un lieu « diffé-
INTRODUCTION 9 rent » et qui peut être à la fois aliéné et/ou altéré par la transmission, par le locuteur qui le rapporte et/ou qui le transcrit. Aussi, construire une carte ou une représentation cartographiée de cet « autre endroit », cet espace différent, revient à envisager quelle est la part de croyance ou de foi en la transmission dans la transcription d’une locution. Suite aux échanges fructueux de la journée autour de cet ouvrage, et nourris de terrains ethnographiques, de recherches historiographiques, géographiques et psychanalytiques, nous donnons à lire en quoi l’approche critique de l’expérience de l’altérité permet de comprendre la manière dont nous envisageons et construisons notre propre approche des espaces inconnus ou appréhendés uniquement intellectuellement mais jamais expérimentés par le déplacement. Dans cet ouvrage, cette compréhension fine n’est possible qu’à permettre à l’historien, au philosophe, au sociologue et à l’anthropologue d’apporter leur expertise et compréhension de ces deux concepts centraux dans la construction de notre rapport au monde. En effet, Le titre du roman Là-bas sont les dragons invite à une réflexion sur la rencontre avec les confins. Les bords du monde connu à la fin du moyen-âge ne sont pourtant qu’évoqués par les personnages qui pérégrinent, tout en ne quittant pas cette Europe du début du Quattrocento. L’Ailleurs, l’Autre, le passé et l’avenir, la réalité et la fiction, l’objet fuyant de l’amour, l’effort pour penser hors des cadres traditionnels, sont à la fois l’arrière-plan et le cœur du récit. Dans cette Europe en mutation, penser est déjà être dans l’ailleurs, construire un espace des potentiels, des virtuels, où tout ce qui est pourrait ne pas être et où se représente tout ce qui n’est pas mais pourrait être. De ce lieu, c’est se voir soi-même comme de l’extérieur, pouvoir se représenter autre que nous ne sommes, ou encore, comme le for-
PENSER L’AILLEURS 10 mule Lacan, ne pas être là où l’on est le jeu de sa pensée mais penser à ce que l’on est là où la pensée est absente1. Les contributions à cet ouvrage s’inscrivent dans ce décentrement de soi, tant du point de vue anthropologique, qu’historique, géographique et psychologique. Le cadre du récit : l’Europe de la première renaissance et la naissance de la modernité Le roman se situe dans une époque charnière, celle de la fin du moyen-âge, de la première renaissance, qui voit émerger, comme les deux anses du même plateau, la pensée scientifique et la littérature d’imagination. On les oppose souvent, mais l’une ne va pas sans l’autre, et c’est cette tension qui caractérise la modernité : rendre le réel pensable (en cessant de le prendre pour allant de soi), c’est aussi imaginer d’autres réalités possibles, ou du moins plausibles. C’est à dessein que le roman débute sur l’annonce de la défaite des chevaliers teutoniques à la bataille de Tannenberg en 1410 : pour l’Europe médiane de l’époque, c’est la fin de l’ordre féodal. La date fait concurrence aux autres dates choisies habituellement pour marquer symboliquement la fin du moyen-âge : l’invention de l’imprimerie (1450), la chute de Constantinople (1453), la découverte de l’Amérique (1492). L’intrigue se déroule au début du XVe siècle, début du Quattrocento, Première Renaissance d’avant l’invention de l’imprimerie et d’avant la découverte de l’Amérique, qui n’est donc pas encore l’époque moderne, mais déjà plus le moyen-âge. La modernité se dessine en contraste avec la tradition médiévale (religieuse et scholastique dans la pensée, féodale dans les institutions), et en référence aux 1. « Je ne suis pas, là où je suis le jouet de ma pensée, je pense à ce que je suis là où je ne pense pas penser » (Lacan, 1966, p. 518).
INTRODUCTION 11 auteurs plus anciens, grecs et latins ainsi qu’à un empire romain idéalisé. L’homo modernus s’impose, ambitieux, personnel, en rupture d’avec ses racines, recherchant la richesse et les honneurs. Cet Individu, en tant que « sujet empirique, échantillon indivisible de l’espèce humaine, tel qu’on le rencontre dans les sociétés, d’une part ; et d’autre part l’être moral, indépendant, autonome, et ainsi (essentiellement) non social, tel qu’on le rencontre avant tout dans notre idéologie moderne de l’homme et de la société » (Dumont 1983 : 304) est tout à la fois inconcevable pour l’époque de sorte qu’il ne pourrait être qu’un personnage de fiction, et pourtant le voilà sous les traits de Caspar Stange de Wandofen : un personnage, ambassadeur de l’Ordre teutonique auprès de la Curie romaine, ambitieux et peu scrupuleux, qui a historiquement existé, et est décrit comme un parangon du genre (Urban 1978) mais que le récit présente comme une invention malicieuse de Tilmann et de son comparse Silvio, à destination des historiens du futur. Comble de la fiction, donc, qui fait d’un individu réel un personnage de fiction inventé par les personnages de fiction d’un roman… L’époque est singulière puisque le centre de l’Europe est un axe médian au cœur du Saint-Empire romain germanique allant de la botte de l’Italie au sud aux confins de la Saxe au Nord. Dans cette Europe émergente où les arts et les lettres de la Grèce ancienne sont introduits par les exilés de l’empire byzantin fuyant l’avancée turque, cet Ailleurs s’invite dans les intérieurs, qu’ils soient religieux ou laïcs, dans les tableaux et les sculptures, tout autant que dans les imaginaires et les constructions du politique. « L’Européen », pris comme substantif désignant une communauté de destin, apparaît pour la première fois dans les écrits d’un des personnages clés du roman, Silvio Piccolomini. L’Autre devient alors un objet du politique et surtout un enjeu du développement économique et de la prédation
PENSER L’AILLEURS 12 du territoire de l’Ailleurs (par les flottes vénitiennes et génoises en particulier). Sur la construction géographique de l’Autre peuplant cet Ailleurs Dans cet ouvrage, deux auteurs, Stéphane de Tapia et Susie Pottier, traitent plus particulièrement du rapport et explorent les représentations politiques tout autant que les représentations imaginaires de territoires, soit connus et convoités, soit à découvrir et exploiter. Stéphane de Tapia, spécialiste de la Turquie, nous présente, dans son chapitre « Un monde médiéval sans dragons ? Mahmud de Kachgar (Turkestan, XIe-XIIe siècles) » le point de vue d’un lettré enjoignant les princes de son époque à apprendre et comprendre la langue turque car, estimait-il, ce serait la langue politique de l’avenir pour cette région du monde qui s’étend de Kashgar à Bagdad. Stéphane de Tapia nous indique que « le manuscrit du Diwan d’Al Kashgarî (l’œuvre d’Al Kashgarî) comprend une carte, conservée à Istanbul, illustrant ce que l’auteur connaît d’un monde qui n’est pas que turc. Ce monde y est circulaire, orienté selon les points cardinaux, très abstrait en matière de cartographie et pourtant précis dans les mentions de villes et régions, états et royaumes de l’époque. Et bien évidemment apparaissent sur les marges des mondes légendaires comme celui de Gog et Magog. Cette étude fait écho à la manière dont le roman met en scène les cartes des lettrés envisageant la rotondité de la terre dès l’antiquité, sans pour autant identifier les différents continents. Ces terres de l’Ailleurs se dessinent et se cartographient grâce, en grande partie, aux récits de voyageurs, d’ailleurs la couverture de la trilogie dont le présent ouvrage parachève la reproduction n’est autre que l’une de ces cartes, la « carte Borgia ».
INTRODUCTION 13 Ce chapitre de Stéphane de Tapia entre en parfaite résonnance avec, dans le volume 3, Tilmann, le personnage principal du roman, qui discute avec Nicolas de Kues des cartes, de la rotondité de la terre et de l’éventualité de terres existant à l’occident du monde, au-delà de l’océan (tome 3, p. 41 sq.). L’auteur imagine ses personnages dessinant sur un bout de parchemin le Vinland, l’île légendaire de SaintBrendan, l’île de Brasil, décrites déjà par les voyageurs de l’époque, près d’un siècle avant Christophe Colomb, et glisser, après leur conversation, le parchemin entre deux ouvrages de son atelier de copiste : une Historia Tartarorum (Histoire des Mongols appelés par nous Tartares), version ancienne du texte du franciscain Jean de Plan Carpin, et un Speculum historiale de Vincent de Beauvais (id. p. 55). Le détail n’est pas innocent : ce parchemin, connu sous le nom de « carte du Vinland », fut effectivement découvert en 1957, fixé à ces deux codex, par ailleurs authentiques. La datation du parchemin établie lors de la découverte du codex confirma qu’il remontait aux alentours de 1430. Pourtant, en 2021, deux ans après la publication du premier tome de la trilogie, une analyse au spectromètre à fluorescence X de l’encre utilisée y a détecté la présence de titane et a établi que le document « historique » était un faux nécessairement postérieur aux années 1920. De la même manière, que nous disent les cartes des relations entre géographes et découvreurs ? Le géographe, dans un souci de transcription du réel, reporte sur le papier ce que les voyageurs ou les astronomes découvrent avant lui. On craignait jadis de s’approcher de l’équateur car on pensait qu’une barrière de feu empêchait le passage, jusqu’à ce que Marco Polo constate lors de son voyage de retour de Chine qu’il était passé dans l’hémisphère austral : le voyageur oblige donc le géographe à se corriger, l’amenant à un incessant ajustement de la représentation la réalité du monde (id. p. 54). Cette relation, loin d’être à sens unique,
PENSER L’AILLEURS 14 oblige également le voyageur, comme l’illustrent les récits relatant le moment décisionnaire où Christophe Colomb convaincu par les calculs de la circonférence de la terre qu’il aura suffisamment de provisions prend la mer afin d’atteindre les Indes. Pourtant, les calculs sont faux, la distance réelle est bien plus importante et heureusement les caravelles accostent les côtes Caraïbes avant d’épuiser leurs ressources. Dans une réflexion que se fait Tilmann en se séparant de Nicolas de Kues (id., p. 111-112), Il inverse l’ordre d’importance entre le penseur et le découvreur : Sans doute, dans les années qui viendraient, des nefs se lanceraient sur les océans pour rejoindre des terres dont on ne soupçonnait pas aujourd’hui l’existence, et elles reviendraient chargées d’or, leurs capitaines couverts de gloire. C’est leur aventure, dont on chanterait le récit. Leurs découvertes serviraient de bornes aux historiens pour dater le passage dans une nouvelle ère des hommes. Mais, en réalité, des cartographes leur auraient tracé la route, et des penseurs, inventeurs de cosmographies nouvelles, auraient permis à ces cartographes d’envisager les routes qu’ils dessinaient. C’étaient eux, les penseurs, qui inventaient les mondes que d’autres se contenteraient de découvrir ensuite. Et de conclure : « Avant que le monde change, il faut que le changement soit pensable ». Ainsi, l’ailleurs force à penser : il incite à imaginer autre chose que ce qui est, autre chose que le trivialement tangible. Avant même de découvrir l’Amérique, il aura fallu que des penseurs imaginent qu’il y avait quelque chose à découvrir au-delà des colonnes d’Hercule dont les Anciens disaient qu’il n’était rien audelà (« nec plus ultra »). C’est à cet endroit que la modernité laisse se déployer la fiction littéraire et nourrit un débat sur les rapports entre réel et fiction, car l’invention, la découverte, se nourrit de l’imaginable. Susie Pottier, docteure en Anthropologie, dans son chapitre « Terres d’un vide fantasmé : penser l’oxymore antarctique » inscrit son chapitre en lien direct avec les
INTRODUCTION 15 représentations que le jeune Tilmann se crée de cet Ailleurs, insaisissable, au-delà des mers, au bout de la terre. Ainsi, l’autrice explicite « le vide et l’imaginaire, deux thématiques […] que nous retrouvons en Antarctique, deux ponts entre les ouvrages de Patrick Schmoll et le Continent blanc ». En effet, d’emblée le décor est posé, un territoire, plusieurs « découvreurs », tous voyageurs, européens et autochtones, ayant chacun eu à cœur de marquer pour la postérité leur passage sur le Continent blanc en y apposant différents noms souvent liés à leurs propres biographies et imaginaires. Ainsi, dans son chapitre, Susie Pottier « à travers les mappa mundi passées et les représentations d’aujourd’hui » explore la manière dont le construit social de l’imaginaire s’incarne directement dans l’action humaine et pousse hommes et femmes à une reconfiguration incessante « d’un imaginaire antarctique multiforme, en constante évolution ». Cet imaginable est celui qui donne corps à un Autre, résident d’un Ailleurs, un être étrange qui a la tête en bas et les pieds à l’envers des nôtres, l’Antipode ; mais aussi l’adversaire, l’ennemi, qui sert à nous construire. Patrick Schmoll, au travers de différentes contributions scientifiques en polémologie a exploré notamment les ressorts de la « construction de l’ennemi » (Johler & al. 2009). Aussi, dans ce récit fictionnel comme dans la réalité historique, Silvio Piccolomini cherche à mobiliser les « Européens » pour construire cette communauté de destin autour du pape et de l’empereur. Pour que ce verbe de Silvio Piccolomni s’enracine dans la réalité des jeux politiques des cours princières, il lui faut démontrer la menace d’un ennemi commun, le Turc, qui se prépare à prendre Constantinople. L’époque moderne se construit ainsi contre cet Autre musulman. Il n’est alors pas sans intérêt d’explorer avec Stéphane de Tapia, spécialiste du monde turcophone, ce que cet autre pense du monde à la même époque. Avant que la modernité des Lumières ne fasse advenir cet autre
PENSER L’AILLEURS 22 le rend omnipersonnel. La condition d’intersubjectivité permet seule la communication linguistique (Benveniste, 1966, p. 11). L’autre côté et le double Le dernier chapitre de cet ouvrage « Désarroi du sujet, vacillement du monde » s’inscrit dans l’exploration des méandres intérieurs de tout un chacun avec une approche résolument psychanalytique. En effet, Richard Hellbrunn, docteur en psychologie et psychanalyste, aborde une autre forme d’ailleurs, qui est l’autre côté de… de quoi ? Du miroir, serait-on porté à compléter. Tilmann, visitant l’île de Murano à Venise (vol. 2, p. 101 sq.) découvre les miroirs vénitiens, qui commencent à remplacer l’usage que l’on faisait de surfaces de métal poli renvoyant une image imparfaite. L’imperfection des reflets permettait jusque-là l’idée du double, ce fantôme incertain que l’on entrevoit dans le support ; alors que le miroir exact, par sa fidélité même, oblige à reconnaître que cet autre soi-même, enfin révélé dans sa netteté, est à la fois soi-même et n’est paradoxalement que cela : une image. Ce passage est inspiré par une réflexion médiologique que Patrick Schmoll porte sur le rôle des miroirs exacts dans la transformation, à la même époque, du rapport à l’image de soi, transformation d’où va résulter la forme occidentale, moderne, du « moi » (Schmoll 2012 [2020]). Cette question du double est abordée dans le roman à partir de la figure de « l’Homme en noir ». La confrontation de Tilmann avec ce personnage énigmatique évoque pour Richard Hellbrunn l’épisode biblique du combat de Jacob avec l’Ange sur la rive du torrent Yabboq. Le lieu est celui d’une frontière, et le temps, celui d’une hésitation à prendre une décision qui va faire basculer Jacob (renommé Israël) vers son destin, qui est aussi celui de son peuple. Dans son chapitre, l’auteur précise que « cette première réflexion consacrée au combat ne vise qu’à donner quelques repères pour
INTRODUCTION 23 aider à nous orienter dans cette dimension riche et complexe qui a tellement été répétée tout au long de l’histoire humaine », celle du combat intérieur incarné dans une lutte du Soi contre l’Autre. Dans une approche psychanalytique, Richard Helbrunn développe dans ce chapitre la manière dont « tout combat est nécessairement psychique en ce qu’il engage inévitablement le sujet tout entier ». Ce combat à la fois intérieur et incarné est également celui qui rend la construction identitaire de chacun et chacune plus ou moins conflictuelle. En effet, Charles Melman parle dans son ouvrage L’homme sans gravité : jouir à tout prix de cette construction caléidoscopique de l’individu. Cet Individu (Dumont, 1983, p. 304) résulte entre autres d’un processus d’individuation qui permet de se concevoir en tant qu’individu, de s’inscrire dans la société en constituant la plus petite entité de celle-ci. Les caractéristiques particulières de cette entité font de l’être à la fois le réceptacle du Tout (la Communauté) et dans le même temps un être à part : l’individu-indivisible (en référence à la racine latine du terme). Ce processus d’individuation, en tant que l’Un (individu) contenant le Tout et le Tout contenant l’Un devient apparent par la manière qu’a la société de se donner, de s’exprimer : la langue. Au côté d’autres disciplines, telles que la psychologie clinique ou la psychanalyse, l’anthropologie linguistique tout autant que l’ethnolinguistique, offre au chercheur les premières clés de compréhension des processus à l’œuvre dans la manière qu’a l’humain de s’individuer puisque immédiatement, le langage est donné avec la société. […] C’est pourquoi la langue représente une permanence au sein de la société qui change, une constance qui relie les activités toujours diversifiées. Elle est une identité à travers les diversités individuelles. Et de là procède la double nature profondément paradoxale de la langue, à la fois immanente à l’individu et transcendante à la société (Benveniste, 1974, p. 91-95).
PENSER L’AILLEURS 24 Ainsi, tout l’enjeu de la sortie de ce combat, qu’il soit intérieur ou extériorisé, matérialisé par des jeux de miroirs ou par la maladie (psychoses notamment), est de retrouver une stabilité, une unité qui permette de pouvoir à nouveau se construire dans une continuité de temps et d’espace. Cette unité retrouvée est celle qu’incarne le concept de Personne. Ce concept, de par sa longue tradition historique2 (Carrithers, Lukes, Collins, 2008, vii-viii) et la multiplicité de ses acceptions, a occupé de nombreux philosophes et penseurs. Il ne s’agit pas ici de revenir sur les débats qui animent la définition de ce concept, j’en donne une définition construite au cours de mes travaux scientifiques : Le concept de personne recouvre deux réalités, l’une empirique, en référence au concept de substance « qu’on ne peut pas caractériser ou décrire, mais seulement invoquer pour servir de support ontologique aux qualités sensibles de la chose » (Descombes, 2013, p. 101) et l’autre morale, à l’origine de la construction du Self qui permet de se concevoir dans une continuité d’existence et psychique au travers de la discontinuité des expériences rationnelles et émotionnelles (Deboos, 2021, p. 4). Ainsi, le processus afférent à cette aspiration de réunion de Tilmann et son image en miroir passe par ce que Richard Hellbrunn nomme « l’émergence de l’inquiétante étrangeté » que Freud attribue au retour du refoulé : « Dans l’inquiétante étrangeté due aux complexes infantiles, la question de la réalité matérielle n’entre pas du tout en jeu, c’est la réalité psychique qui en tient lieu ». Ainsi le thème du double permet à Richard Hellbrunn d’y associer le monde étrange qu’habite nécessairement le double en question, espace du rêve, du songe, 2. Dans le dictionnaire historique de la langue française (2012), on note que les premières références à la notion de personne sont relevées chez les Étrusques (phersu) pour désigner un masque, et ce avant d’être utilisé par les Grecs (prosôpon) dans le même sens que les Étrusques puis par les Latins (persona) qui va plus tard désigner par extension « dignité, honneur ».
INTRODUCTION 25 de l’au-delà, que l’invention des miroirs a permis de thématiser dans des récits dont Alice au Pays des Merveilles est sans doute le parangon. Dans une dimension plus anthropologique, cette perspective freudienne est entendue par le double processus de personnification et personnalisation. En effet, le concept de Personnification est entendu comme le processus qui permet à l’être de se concevoir comme Étant, dans ses dimensions essentialistes et ontologiques. Cette construction holistique de l’Étant est en lien avec « l’ancien concept de personne [qui] faisait appel à un concept de substance » (Descombes, 2013, p. 101). La Personne est donc une continuité du Sujet envisagé de manière diachronique, et définie momentanément de manière synchronique : une Totalité à l’instant T1, T2, T3… Cette Totalité n’a pas pour finalité d’être identique mais de s’identifier elle-même dans sa propre continuité historique : T1 est inclus dans T2 qui est inclus dans T3… Ces inclusions successives vont construire l’identité au sens subjectif tel que Vincent Descombes en fait état dans Les embarras de l’identité (2013, p. 99-115). Alors que le concept de Personnalisation fait directement référence au terme de personnel, ce qui se construit de manière personnelle. Ainsi, ce concept recoupe l’ensemble des composantes du sujet en tant que Personne, ce qui se rapporte à la construction du « moi ». Il est, comme le rappel Marcel Mauss, un « sujet d’histoire sociale » (Mauss, 1950 [2003], p. 335). Ainsi le processus de personnalisation résulte de la synergie entre les us et coutumes transmis lors des socialisations primaires et secondaires, lors de la performance des rituels de cycle de vie, de passage, les Social Drama (concept définit par Victor Turner en 1969 dans The Ritual Process, Structure and Anti-structure) qui permettent d’organiser le vécu communautaire tout en inscrivant la personne dans une filiation socialement reconnue qu’elle va intérioriser comme « personnelle ».
PENSER L’AILLEURS 26 Pour conclure L’ouvrage de Patrick Schmoll, Là-bas sont les dragons, est à l’image de son auteur, à la fois inspiré de travaux scientifiques des sciences historiques, de la sociologie, de l’analyse systémique des relations humaines, tout autant qu’une plongée historiographique dans une Europe en construction, foisonnante d’inventions et aux prises avec les enjeux politiques et religieux de l’époque. Cet éclairage et la réflexion personnelle de l’auteur, bien que situés dans la période mouvementée du Quattrocento, nous permettent, par le jeu du décentrement méthodologique, d’y observer les mécanismes pareillement à l’œuvre dans notre Europe du XXIe siècle : jeux de pouvoir et enjeux de maîtrise du territoire, extension des zones d’influences économiques et contrôle des déplacements des travailleurs (migrants ou non), montée des nationalismes en lien avec une quête identitaire des nations composites… Ainsi, penser l’ailleurs temporel nous invite à une meilleure appréhension du présent géographiquement, culturellement, politiquement situé. Bibliographie Benveniste E., 1966, Problèmes du langage, Paris, Gallimard. Benveniste E., 1974, Problème de linguistique générale II, Paris, Gallimard. Carrithers M. Collins S. Lukes S., [1985] 2008, The category of the person, Anthropology, philosophy, history, Cambridge, Cambridge University Press. Deboos S., 2010, Vivre ensemble dans un contexte pluriconfessionnel, fiction ou réalité ? Le cas des Bouddhistes et Musulmans au Zanskar. In Lectures du conflit, concepts, méthodes, terrains, Klinger M. & Schehr S., Strasbourg, Néothèque, p. 7794 Deboos S., 2021, Devenir anthropologue : formation, transmission et engagement, Paris, EPHE.
INTRODUCTION 27 Deboos S., 2023, Quand les Autres ne se rencontrent pas. Regards croisés des touristes et des Zanskarpas sur ces Autres. In Faire connaître les mondes en découverte : Explorer, représenter, diffuser les savoirs sur les mondes réels et imaginaires, sous la direction de J-L.Piernay, O. Goerg, P. Hamman & P. Zangler, coll. Espace et Territoires, Rennes, PUR, p. 225-236. Descombes V., 2013, Les embarras de l’identité, Paris, Gallimard. Dumont L., 1983, Essai sur l’individualisme, Paris, Points. Johler R., Raphaël F. & Schmoll P. (dir.), 2009 [2019], La construction de l’ennemi, Strasbourg, Néothèque. Nouv. édition : Strasbourg, Éditions de l’Ill. Klinger M. & Schehr S. (dir.), 2010, Lectures du conflit, concepts, méthodes, terrains, Strasbourg, Néothèque. Lacan J., 1966, Écrits, Paris, Seuil. Mauss M., 1938, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de « moi », Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. LXVIII, Londres, Huxley Memorial Lecture. En ligne : http://classiques.uqac.ca/classiques/mauss_marcel/socio_et_anthropo/5_Une_categorie/Une_categorie.html. Mauss M., 2003 [1950], Sociologie et anthropologie, 10e édition, Paris, PUF. Melman Ch., 2002, L’homme sans gravité, jouir à tout prix, coll. Folio essais, Paris, Denoël. Saint-Augustin, [400] 1964, Les Confessions, Traduction, préface et notes par J. Trabucco, Paris, Garnier-Flammarion. Schmoll P., 2010, L’ennemi, point aveugle de la pensée stratégique, in P. Hintermeyer, M. Klinger & S. Schehr, Lectures du conflit, Strasbourg, Néothèque, p. 201-217. Schmoll P., 2012 [2020], L’invention du moi. Une lecture médiologique du rapport au miroir. In P. Schmoll & al., La Société Terminale 2 : Dispositifs spec[tac]ulaires, Strasbourg, Néothèque. Nouvelle édition : Strasbourg, Éditions de l’Ill, p. 107-152. Schmoll P., 2019, Là-bas sont les dragons. 1. L’Herlequin, Éditions de L’Ill, Strasbourg. Schmoll P., 2020, Là-bas sont les dragons. 2. Tous les chemins, Éditions de L’Ill, Strasbourg.
PENSER L’AILLEURS 28 Schmoll P., 2021, Là-bas sont les dragons. 3. Le donjon du temps, Éditions de L’Ill, Strasbourg. Schmoll P., 2022, Lever le paradoxe de l’observateur : ouvertures méta-systémiques, Cahiers de systémique, 1, p. 63-82. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.7447858. Schmoll P., 2024, Temps. In G. Brougère & E. Savignac (dir.), Dictionnaire des sciences du jeu, Paris, Érès, p. 340-346. En ligne : https://www.cairn.info/dictionnaire-des-sciences-du-jeu-- 9782749280196-page-340.htm Urban W., 1978, The Diplomacy of the Teutonic Knights at the Curia. Journal of Baltic Studies, 9(2), p. 116-128. DOI : https://doi.org/10.1080/01629777800000131 White J., 1997, Perspective. In J.R. Hale (dir), Dictionnaire de la Renaissance italienne, coll. l’Univers de l’art, Paris, Éditions Thames & Hudson. Pour citer ce chapitre : Deboos S. (2025), De quelques concepts pour comprendre l’Ailleurs de l’Autre. In Deboos S. (dir.), Penser l’ailleurs : autour du roman Là-bas sont les dragons, de Patrick Schmoll, Strasbourg, Éditions de l’Ill, p. 7-29. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17284965 Résumé : Le titre du roman de Patrick Schmoll Là-bas sont les dragons invite à une réflexion sur la rencontre avec les confins. Les bords du monde connu à la fin du moyen-âge ne sont pourtant qu’évoqués par les personnages qui pérégrinent, tout en ne quittant pas cette Europe du début du Quattrocento. L’Ailleurs, l’Autre, le passé et l’avenir, la réalité et la fiction, l’objet fuyant de l’amour, l’effort pour penser hors des cadres traditionnels, sont à la fois l’arrière-plan et le cœur du récit. L’ouvrage collectif Penser l’ailleurs fait suite à une journée d’étude organisée à l’Université de Strasbourg en juin 2022, qui prenait prétexte de la trilogie de Patrick Schmoll pour explorer plus avant la manière dont nous construisons des représentations différentes de l’altérité. Les contributions à cet ouvrage s’inscrivent dans ce décentrement
INTRODUCTION 29 de soi, tant du point de vue anthropologique, qu’historique, géographique et psychologique. Abstract : Some concepts for understanding the Otherness of the Other The title of Patrick Schmoll’s novel Là-bas sont les dragons invites reflection on encounters with the unknown. The edges of the known world at the end of the Middle Ages are only hinted at by the characters who wander, without ever leaving early Quattrocento Europe. Elsewhere, the Other, the past and the future, reality and fiction, the elusive object of love, the effort to think outside traditional frameworks: these are both the backdrop and the heart of the story. The collective work Penser l’ailleurs (Thinking the Elsewhere) follows on from a study day organised at the University of Strasbourg in June 2022, which took Patrick Schmoll’s trilogy as a pretext to further explore how we construct different representations of otherness. The contributions to this book are part of this shift away from the self, from an anthropological, historical, geographical and psychological point of view. Mots-clés : Anthropologie, Géographie, Histoire, Psychanalyse, Littérature, Représentations du monde, Altérité, Décentrement, Là-bas sont les dragons (roman). Keywords : Anthropology, Geography, History, Psychoanalysis, Literature, Representations of the world, Otherness, Decentring, Là-bas sont les dragons (novel)