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Rétro-anticipation. Le voyage dans le temps était-il pensable au Quattrocento ?

Finck, Serge

Abstract

Le voyage dans le temps l'un des thèmes majeurs abordés dans le roman de Patrick Schmoll, Là-bas sont les dragons. Sa possibilité théorique est l'objet de conversations entre les personnages de Tilmann et Nicolas de Cues, qui l'envisagent dans les cadres de pensée qui sont les leurs au XVe siècle. Ce traitement du thème du temps amène le lecteur à se poser une question intéressante dans l’ordre de l’histoire des idées : de tels échanges entre les personnages sont-ils plausibles ? L’idée du voyage dans le temps, qui nous est familière, imprégnés que nous sommes de littérature et de filmographie de science-fiction, était-elle seulement concevable à la fin du Moyen-âge, compte tenu des conceptions scientifiques, cosmogoniques et théologiques, et plus profondément des cadres de pensée de l’époque ? Pour répondre à cette question, ce chapitre explore l’évolution des conceptions du temps à l’orée de la Renaissance, héritées de l’Antiquité gréco-romaine et de la scolastique médiévale.

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103 Rétro-anticipation Le voyage dans le temps était-il pensable au Quattrocento ? Serge Finck Psychologue, anthropologue des techniques, à ses heures historien, philosophe, sociologue, mais aussi entrepreneur et écrivain, Patrick Schmoll cultive de nombreux domaines d’exercice qui lui permettent de tisser, au fil du roman Làbas sont les dragons, une histoire à la fois captivante et didactique dans une période charnière de l’histoire humaine, la fin du Moyen-âge et la Première Renaissance. Il nous invite ce faisant à explorer de multiples dimensions de la condition humaine. Nul doute que ses travaux récents conduisent Patrick Schmoll à s’intéresser toujours plus avant à la question de l’essence du temps (Schmoll, 2024a & b). Le voyage dans le temps est en effet l'un des thèmes majeurs abordés dans le troisième volet du roman : Le donjon du temps. Sa possibilité théorique est l'objet de conversations passionnées entre les personnages de Tilmann et Nicolas de Cues1, qui l'envisagent donc dans les cadres de pensée qui sont les leurs au XVe siècle. La fin du roman met en scène une issue possible à ces échanges : un voyage dans le temps qui respecte les connaissances théoriques et techniques de l’époque, autorisé dans la fiction par le rapport étrange, voire abyssal, que le héros du roman entretient avec le réel et l’écriture. 1. Nous adoptons l’orthographe commune en français. Le roman respecte l’orthographe allemande de la ville de Kues, d’où est originaire Nicolas Krebs. PENSER L’AILLEURS 104 Le roman est difficile à classer dans un genre donné : fiction historique, sans doute, car il respecte scrupuleusement la description des lieux, les faits, les personnages et les dates ; mais aussi roman d’initiation pour le personnage principal, récit pédagogique pour le lecteur, ou, comme l’annonce la quatrième de couverture, réflexion sur l’amour et sur l’écriture créatrice de mondes. La possibilité d’un voyage dans le temps effectué par des personnages de la fin du Moyen-âge désignerait Là-bas sont les dragons comme un roman de « rétro-anticipation ». Ce traitement du thème du temps dans le roman amène le lecteur à se poser une question intéressante dans l’ordre de l’histoire des idées : de tels échanges entre les personnages sont-ils plausibles ? L’idée du voyage dans le temps, qui nous est familière, imprégnés que nous sommes de littérature et de filmographie de science-fiction, était-elle seulement concevable à la fin du Moyen-âge, compte tenu des conceptions scientifiques, cosmogoniques et théologiques, et plus profondément des cadres de pensée de l’époque ? Pour répondre à cette question, il nous faut explorer l’évolution des conceptions du temps à l’orée de la Renaissance, héritées de l’Antiquité gréco-romaine et de la scolastique médiévale. Il est tout à fait pertinent que le roman mette en scène Nicolas de Cues, peut-être l’un des premiers penseurs modernes, dont les réflexions sont susceptibles d’éclairer la façon dont son siècle pensait le temps. Nous ferons donc appel à lui, ainsi qu’aux artistes qui, à la même époque, inventent la perspective, pour finalement répondre à cette question : à partir de quand le voyage dans le temps est-il devenu pensable ? Comment le roman pense-t-il le voyage temporel ? L’idée de voyager dans le temps émerge dans le troisième tome du roman, à partir d’une discussion entre Tilmann et Nicolas de Cues autour d’un autre sujet, la RÉTRO-ANTICIPATION 105 rotondité de la terre. Nicolas de Cues explique à Tilmann que, certes, le commun des mortels pense que la terre est plate, mais les lettrés ont connaissance depuis l’Antiquité qu’elle est en fait ronde et suspendue dans l’espace. La pensée du Cusain, pour ainsi dire, débordait les limites de la carte. Un jour qu’il avait déroulé une mappemonde sur la table, posant des livres sur les coins pour empêcher le parchemin de revenir sur lui-même en rouleau, il se tourna vers Tilmann : – Que dirais-tu si je t’annonçais qu’en me dirigeant vers le dehors de la carte, par exemple en partant vers le levant, et en marchant suffisamment longtemps (il se déplaçait de la table où se trouvait étalée la carte, vers la porte du fond donnant sur l’atelier), vraiment longtemps (il sortit de la salle, Tilmann l’entendit passer de l’atelier dans le couloir, qu’il remonta pour entrer à nouveau dans la salle par la porte opposée), je serais capable de revenir à mon point de départ par l’autre côté, c’est-à-dire par le couchant ? – Je dirais, dit Tilmann en riant, que c’est toujours possible en faisant ainsi un cercle sur le disque terrestre. Tu es parti vers le levant, mais tu as bifurqué ensuite vers le midi pour remonter au septentrion par le couloir. Qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ? – Oui, j’ai mal formulé mon idée. Penserais-tu que cela soit possible en ne quittant à aucun moment la direction du levant ? Tu vois que je pars vers le levant et qu’en revenant du couchant je suis toujours en train de me diriger vers le levant. – Ah ! Voilà qui me semble contraire à l’entendement commun. Si tu vas dans la même direction, tu pars pour ne jamais revenir, tu t’éloignes toujours davantage de ton point de départ. – Ce n’est impossible que parce que tu penses que ce l’est. Essayons de résoudre cette énigme. Il ôta les livres qui maintenaient la carte et la roula en cylindre de manière que les océans qui figuraient aux extrémités levant et couchant coïncidassent. Puis il fit courir son doigt du point de départ vers le levant en faisant le tour du rouleau pour revenir au point de départ. PENSER L’AILLEURS 106 – Jolie démonstration, dit Tilmann en s’esclaffant de plus belle, mais appliquée à un monde cylindrique. Du reste, à quelque moment dans son parcours, ton voyageur hypothétique a la tête en bas. – Allons, Tilmann, ne te fais pas plus ignorant que tu n’es. Seul le commun des gens vit tous les jours comme si la terre était plate, mais tous ceux qui ont quelque éducation savent qu’elle est ronde, ainsi que l’ont établi de longue date les auteurs grecs. Et si la terre est ronde, suspendue dans l’espace comme les autres sphères célestes, les êtres qui y vivent y tiennent par l’attraction naturelle des corps entre eux : notre voyageur ne tomberait pas, une fois de l’autre côté, parce qu’il n’y a ni haut, ni bas. (Schmoll, 2021, p. 43-44). Tilmann est troublé par cette discussion, qui l’oblige à sortir de ses cadres de pensée, mais c’est lui qui va pousser un peu plus loin les conséquences logiques d’un raisonnement qui arrive à s’abstraire de l’expérience sensible pour imaginer l’ailleurs. Quelques jours plus tard, il s’en ouvre à Nicolas de Cues : – (…) Je me disais que la terre continue à s’offrir à mes sens comme plate, avec un haut et un bas, et que Dieu seul, ou quelque observateur que l’on imaginerait volant haut dans le ciel, la voit comme une sphère. Ne peut-on appliquer ce principe à de nombreuses évidences dont nous dirions que nous les voyons plates ou rectilignes, alors qu’elles sont rondes ou courbées, qu’elles n’ont pas qu’une longueur et une largeur, mais également une profondeur ? Quelqu’un qui penserait à l’extérieur de nos catégories, que nous croyons rectilignes, nous verrait avancer sur des chemins tordus. (…) Et donc, s’enhardit Tilmann, ce raisonnement que nous avons appliqué à notre circulation dans l’espace, ne pourrionsnous l’appliquer à notre déplacement dans le temps ? Ne peut-on supposer que si je vis assez vieux pour parcourir le temps dans le sens unique qu’il nous impose, vers l’avant, j’arriverai un jour à RÉTRO-ANTICIPATION 107 revenir à mon point de départ, au jour de ma naissance, puis au jour d’hui ? (id., p. 60-61). Nicolas de Cues lui objecte qu’alors il se rencontrerait lui-même. À quoi ce dernier répond : – Oui, c’est un paradoxe qui explique peut-être la nécessité que nous soyons mortels, comme toute chose. Pour éviter que nous, comme les autres objets, nous rencontrions nous-mêmes une fois accomplie une révolution de la boucle du temps, il faut qu’au terme d’une telle révolution, toute chose ayant existé soit morte. De la sorte, quand le temps recommence un cycle, les êtres n’ont aucune mémoire qu’ils aient pu exister déjà antérieurement, ni aucune possibilité d’accès à quelque document pouvant l’attester (id., p. 61). Nicolas évoque alors les penseurs grecs, notamment Héraclite et les stoïciens, qui admettaient cette idée, qu’ils désignaient du nom de « palingénésie ». La discussion est donc lancée qui, au-delà de la cohérence interne du raisonnement, établit la possibilité d’un voyage dans le temps, sur la base de conceptions effectivement connues des contemporains de Tilmann et Nicolas de Cues. Les conceptions du temps dans l’Antiquité Dans la Grèce antique, comme dans beaucoup de sociétés traditionnelles, le temps des hommes est perçu comme cyclique, fondé sur la répétition éternelle des phénomènes naturels, et s’oppose à l’éternité intemporelle des dieux ou des réalités divines immuables. Cette vision est surtout teintée de mythologie et ne dégage pas clairement un concept abstrait du temps. Ce sont les philosophes de l’époque classique qui, en s’interrogeant sur « le temps » en feront un objet d’étude. Comme le rappelle Nicolas de Cues dans le roman, c’est Héraclite (vers 550-480 av. J-C) qui introduit l’idée de la palingénésie. Le changement est la marque du temps qui PENSER L’AILLEURS 108 passe. Le monde naît périodiquement du feu primordial et y retourne. Cette doctrine d’une renaissance du cosmos est souvent considérée comme une première ébauche de la théorie de l’éternel retour cosmique. On la trouve également, à la même époque, dans les conceptions philosophiques et religieuses de l’Inde2, ce qui a fait supposer l’existence d’échanges culturels entre ces régions pourtant éloignées du monde. Parménide (vers 540-470 av. J-C), contemporain d’Héraclite, défendra le point de vue opposé : il nie le changement et l’existence objective du temps. Il utilise l’argument de l’immuabilité de l’être qui impose l’impossibilité du changement : comment les choses peuvent-elles « être », au sens d’être identiques à elles-mêmes, et évoluer ? Platon (428-348 av. J-C), dont les héros du roman vont tenter de retrouver un manuscrit perdu, aborde la question du temps dans son dialogue cosmologique, le Timée. Selon lui, le monde sensible a été conçu par un démiurge, un créateur divin à l’image d’un modèle éternel parfait. Il définit le temps comme une « image mobile de l’éternité », et explique que le démiurge a créé les astres, le soleil, la lune et les planètes pour mesurer et marquer l’écoulement du temps en jours, mois et années. Le temps est ainsi intrinsèquement lié au mouvement régulier des corps célestes. Platon oppose chronos, le temps qui passe, tel que nous le vivons, à aion, le temps de l’éternité, celui du démiurge qui voit l’entièreté du temps. Dans le Critias, il raconte le mythe de l’Atlantide, qui illustre que de grands cataclysmes périodiques détruisent les civilisations. La conception platonicienne du temps comporte ainsi un temps linéaire ayant un commencement et une fin, et un temps circulaire, c’est-àdire un temps mesuré par les cycles célestes, bouclé sur de 2. Nous avons étudié avec Patrick Schmoll le jeu indien du Gyan Chaupar, qui exprime bien la conception d'un temps cyclique propre aux sociétés de cette région du monde (Finck & Schmoll 2021). RÉTRO-ANTICIPATION 109 grandes périodes. Platon offre ainsi un cadre à la palingénésie. Aristote (384-322 av. J-C) élève de Platon, donne la définition suivante du temps dans son ouvrage la Physique : « le temps est le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur » (Aristote, vers 218-219 av. J.-C. [2000], p. 249-253). Le temps est pour lui une mesure du changement des choses, notamment du mouvement cosmique régulier. Il soutient que les astres se meuvent de toute éternité en cercles, et donc que le temps, en tant que mesure du mouvement céleste, est lui aussi éternel et continu (mais le cosmos est pour lui fini spatialement). Aristote a également une approche philosophique du temps : il se demande si le temps existerait sans âme pour le compter… D’un côté, le temps est objectif puisqu’il y a un ordre du monde avec la succession des jours et des nuits, mais de l’autre, le temps en tant que « nombre » semble requérir une âme pour effectuer le comptage du mouvement. Il conclut que le temps est lié à la fois aux choses et à l’âme qui a la capacité de percevoir l’avant et l’après. Le stoïcisme (à partir du IIIe siècle av. J-C) est une autre école majeure qui soutient également l’idée d’un temps cyclique et d’un éternel recommencement. Après un certain nombre de millénaires, un embrasement universel, une conflagration, détruit l’univers qui renaît ensuite et reproduit à l’identique la suite des événements précédents. Cette conception sera reprise par les stoïciens romains comme Sénèque et Plotin. La civilisation romaine, pourtant, ne développera pas de conception propre du temps. Les Romains ne sont pas des philosophes, mais des architectes-urbanistes, des militaires et des juristes, davantage attachés à des considérations pratiques. Ils instituent le calendrier julien qui fixe l’année à 365,25 jours et introduit l’année bissextile. Ils affichent une volonté de domestiquer le temps civil et agricole et voient PENSER L’AILLEURS 110 le temps comme un indicateur permettant d’organiser la vie sociale et politique : définir les dates des élections, les fêtes religieuses, les repères chronologiques pour l’histoire de la cité... La culture romaine se contente de reprendre les conceptions grecques en personnifiant le temps : le temps qui passe, confondu avec le dieu grec Chronos, qui dévore tout, ainsi qu’Éon, le temps long ou l’éternité, et Janus, le dieu aux deux visages, l’un tourné vers le passé l’autre vers le futur, qui représente les commencements ou les transitions. La pensée médiévale chrétienne : temps de l’Église et temps des marchands Le christianisme, surtout à partir de sa reconnaissance et de son extension dans l’Empire romain aux IVe et Ve siècles, introduit un changement radical dans les conceptions précédentes du temps. En effet, héritier du judaïsme, il apporte une vision linéaire et finaliste du temps. Le temps a un commencement, la création du monde par Dieu ; puis un point de basculement, l’incarnation du Christ qui est l’événement unique de salut de l’humanité ; et pour terminer une fin des temps qui se manifeste par le retour du Christ accompagné du Jugement dernier et de l’établissement d’un état éternel. Augustin d’Hippone (354-430) apporte une contribution très importante concernant la question du temps. Dans les Confessions, il commence par affirmer la création du temps par Dieu : « [S’adressant à ce dernier] Vous avez fait tous les temps, et vous êtes avant tous les temps, et il ne fut pas de temps où le temps n’était pas » (Augustin, vers 400 [1864], p. 187). Dieu est éternel dans le sens où il existe en dehors du flux temporel. Puis il explore la dimension intérieure et psychologique du temps. il pose la célèbre question : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme RÉTRO-ANTICIPATION 111 hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? » (ibid.). La réponse qu’il propose est que le temps n’existe vraiment que dans l’âme humaine : le passé existe comme mémoire présente, le futur comme attente présente, le présent comme attention. Pourtant, Saint Augustin reconnaît également l’aspect objectif du temps, celui des astres qui marquent le temps du monde. Boèce (480-524) poursuit la réflexion de Saint Augustin et donne une définition de l’éternité dans sa Consolation de la Philosophie, écrite au début du VIe siècle : « L’éternité est la possession entière et parfaite d’une existence qui n’a ni commencement, ni milieu, ni fin. Si l’on regarde aux êtres qui vivent dans le temps, cette définition sera plus claire. En effet, tout ce qui vit dans le temps va successivement du passé au présent, du présent au futur, et rien de ce qui existe dans le temps ne peut embrasser simultanément tous les instants de sa durée. Vous ne tenez pas encore le lendemain que déjà vous avez perdu la veille, et aujourd’hui même vous ne vivez que ce que dure ce moment rapide et fugitif » (Boèce, 524 [2020], p. 229). Il différencie ainsi l’éternité de la vie temporelle : celle-ci se déroule successivement et non pas simultanément, alors que l’être éternel embrasse en un seul présent la totalité de son existence. Dieu connaît tous les événements d’un regard dans son présent intemporel. Au Moyen-âge, la conception du temps dans la vie sociale est largement façonnée par l’Église. Mais on peut déjà distinguer, selon l’expression de l’historien Jacques Le Goff (1960), ce « temps de l’Église » d’un « temps du marchand » qui émerge progressivement. Le temps de l’Église est rythmé par les cycles liturgiques annuels, par le calendrier des fêtes chrétiennes revenant chaque année, comme Pâques ou Noël, par la semaine de sept jours avec le dimanche comme jour sacré, et par la PENSER L’AILLEURS 118 Parallèlement, un nouveau genre d’œuvre apparaît sur le devant de la scène au XVe siècle : le portrait réaliste. Le tableau Les Époux Arnolfini de Jan van Eyck, datant de 1434, figure un couple bourgeois dans un intérieur. Le miroir convexe au fond de la pièce reflète d’autres personnages et une inscription « Jan van Eyck fut ici » marque l’instant de la scène. RÉTRO-ANTICIPATION 119 C’est le début de la représentation moderne du temps comme instant, qui vise à figer le modèle dans sa réalité incluant les expressions, l’âge, la mode vestimentaire du moment. Auparavant, l’art médiéval cherchait à représenter le modèle dans son essence intemporelle avec des traits souvent figés, sans âge. Désormais, l’art montre également l’individu mortel et accorde de la valeur à l’identité temporelle de l’homme. Ainsi, au cours du XVe siècle, l’Europe repense le temps sur le plan théorique, mais se dote également d’instruments de mesure qui sonnent les heures régulières régissant la cité, et d’une nouvelle manière de représenter le temps dans l’art visuel qui fige l’instant présent sur les toiles. Le Quattrocento est une période de transition cruciale, la Première Renaissance, dont l’un des acteurs notables se trouve être Nicolas de Cues. Nicolas de Cues, sur la question du temps Nicolas Cryfftz, ou Krebs, plus connu sous le nom de Nicolas de Cues (1401-1464), considéré comme l’un des derniers grands penseurs du Moyen Age, a laissé une œuvre immense couvrant théologie, philosophie, cosmologie, mathématiques. Dans son ouvrage le plus célèbre, composé de trois livres, De la docte ignorance, paru en 1440, il développe son intuition fulgurante de la « coïncidence des opposés » en Dieu, qu’il a perçue sur le bateau sur le retour d’un voyage en Grèce. Il y expose l’idée que le véritable savoir consiste à reconnaître l’infinité de Dieu qui est absolu et inconnaissable et d’accepter l’ignorance de l’esprit humain face à cette infinité. Il formule la théorie de la « transsomption » qui formalise le passage de la connaissance du fini à l’infini et tente d’expliquer à l’aide d’images mathématiques la relation entre le fini et l’infini : « . Par conséquent, l’intellect, qui n’est pas la vérité, ne connaît jamais la vérité avec une précision telle qu’elle ne puisse être connue avec PENSER L’AILLEURS 120 infiniment plus de précision, l’intellect se comportant à l’égard de la vérité comme le polygone par rapport au cercle : s’il ressemble de plus en plus au cercle à mesure que ses angles inscrits sont plus nombreux, jamais pourtant, quand bien même on les multiplierait à l’infini, il ne deviendra égal à celui-ci, à moins qu’il ne se supprime lui-même dans son identité avec le cercle » (Nicolas de Cues, 1440 [2013], p. 47-48) et consacre ses recherches mathématiques à la résolution du problème de la quadrature du cercle… Nicolas de Cues apporte des contributions notables à la conception du temps et de l’univers : 1. Sa doctrine de la coïncidence des opposés appliquée au temps pourrait se formuler ainsi : en Dieu, le début et la fin coïncident, le passé et le futur se rejoignent, suggérant que Dieu voit le temps comme un tout où les distinctions s’abolissent. Pour l’humanité, cela reste un mystère, une ignorance savante, nous ne pouvons concevoir pleinement comment le temps se résout dans l’éternité, sinon par des analogies comme celle d’un cercle infini où le début est égal à la fin. 2. En se basant sur l’argument « la toute-puissance divine doit s’être pleinement réalisée » et donc que tout ce qui est possible existe quelque part dans l’univers, il remet en cause la cosmologie aristotélicienne d’un univers fini et soutient que l’univers n’a pas de centre absolu, que la Terre n’est pas le centre du monde et qu’elle est en mouvement. Il envisage même que les étoiles soient d’autres soleils pouvant avoir des planètes et abriter des créatures adaptées à leur milieu. Et si l’univers est potentiellement sans limites, le temps cosmique pourrait lui aussi être sans bornes déterminées, même s’il admet toujours un commencement par la Création. 3. Nicolas de Cues approfondit la réflexion de Boèce sur l’éternité. Dieu, en tant qu’absolu, n’est pas limité par le temps et contient en Lui-même la totalité du temps en mode « compliqué » c’est-à-dire enveloppé en Dieu de RÉTRO-ANTICIPATION 121 manière unifiée et se déploie, c’est « l’explication » dans la création selon la succession temporelle. Cela signifie pour Nicolas de Cues que, du point de vue de Dieu, tout temps est présent à la fois et ce n’est pas simplement qu’Il dure toujours, c’est qu’Il est au-delà de la durée, englobant toute la durée dans son unité. L’âme humaine, créée à l’image de Dieu participe du temps puisqu’elle compte, mesure le mouvement mais elle a aussi accès, par l’esprit, à l’intuition des vérités éternelles. Ainsi, Nicolas de Cues propose une vision du temps où l’homme se situe à la jointure du temporel et de l’intemporel en écho de la structure trinitaire : Dieu éternel, âme médiatrice, monde temporel. 4. Nicolas de Cues a également rédigé beaucoup de sermons, dont le Sermon CCXVI Où est le nouveau-né ?, dans lequel il s’interroge sur la question du temps en demandant par exemple : « où était donc Dieu, avant qu’il eût créé le ciel et la terre ? » ou « pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé le temps avant ? ». Nicolas de Cues lègue ainsi l’idée d’un univers infiniment ouvert et d’un temps potentiellement infini, ainsi que l’idée d’une relativité du mouvement et une réflexion entre le temps de l’homme et l’intemporel divin. Sa pensée conserve néanmoins les bases théologiques médiévales de son époque qui n’envisageait pas encore certaines extrapolations que nous, modernes, ferions sur le temps. En particulier, sur la question de la palingénésie, tout comme ses prédécesseurs du Moyen-âge, il ne reprend pas l’idée stoïcienne d’un éternel retour identique. Au contraire, il suggère plutôt un univers sans centre ni frontière, potentiellement infini où la création se déploie sans se répéter à l’identique. Conclusion : le poids des cadres de pensée Le troisième tome du roman de Patrick Schmoll, intitulé Le Donjon du Temps, développe une conception du temps PENSER L’AILLEURS 122 qui aurait pu être celle d’un Nicolas de Cues, inspirée de Platon : le démiurge voit le monde de l’extérieur de l’espace et du temps, il saisit le passé, le présent et le futur en un même regard. Cette conception n’est pas en désaccord avec l’idée soutenue par les théologiens chrétiens, d’un Dieu extérieur au temps qui passe. Ce qui est contraire aux cadres de pensée du Moyen-âge, c’est l’idée d’un éternel recommencement du temps à l’identique, la palingénésie qu’acceptaient en revanche les philosophes grecs. Celle-ci est contraire à la vision, non seulement de l’Église, mais des Écritures : le monde n’existe qu’une seule fois, et c’est pour cela que nos décisions nous engagent, on ne peut revenir dessus. Dans le roman, les protagonistes résolvent le problème théologique en imaginant un temps cyclique, mais qui ne revient pas exactement à l’identique : les décisions que l’on prend dans ce monde peuvent être différentes de celles que l’on prend dans le précédent ou le suivant, en raison précisément de la liberté de choix qui est laissée par Dieu à l’homme. C’est l’image de l’escalier à vis dans un donjon : on tourne en rond, mais avec un écart d’un étage à chaque tour : On ne remonte pas le temps, car cela voudrait dire que tu peux modifier ce qui s’est déjà passé dans ton univers, et comme tu le dis, cela implique un univers sans ordre et sans morale, et d’un point de vue simplement logique, c’est une source trop importante de paradoxes. Il faut donc supposer que ce qui est accompli l’est une fois pour toute. Tu ne fais que monter l’escalier. Mais imaginons que, partant d’un point, tu continues à monter ton escalier, mais qu’à l’étage suivant tu t’arrêtes deux marches avant la verticale de ton point de départ. Tu aurais l’illusion d’être remonté dans le temps de deux marches, mais en fait tu serais seulement passé dans l’univers suivant, en accomplissant un tour complet du cycle, moins deux marches. À maints égards, tu serais pourtant fondé à penser les choses comme si tu avais remonté le temps. Les RÉTRO-ANTICIPATION 123 deux étages se ressemblent beaucoup, et tu aurais par exemple une vision assez juste de ce qui va se passer dans les marches suivantes, qu’il te semblerait déjà connaître. Tu pourrais prédire ce qui va se passer, et tu pourrais faire d’autres choix (Schmoll, 2021, p. 64-65). L’univers serait donc perfectible, une théorie qui n’exclut pas la contrition, le pardon et la rédemption. Les Écritures pourraient même être convoquées pour confirmer que c’est bien ainsi que tourne le monde : « Après tout, Dieu a déjà noyé le monde au moins une fois, tout en donnant à l’homme une chance de recommencer. Il suffisait qu’il y eût un homme de bien pour tout sauver. (…) L’histoire de Noé est peut-être une allégorie, l’intuition que la fin du monde a déjà eu lieu par le passé » (ibid.). Le voyage dans le temps n’est qu’antérograde dans ce concept. Pourtant, même avec cette restriction, les essayistes et auteurs de fiction de cette époque n’ont manifestement pas imaginé cette possibilité. L’idée que le futur puisse apporter quelque chose de différent du passé et du présent est liée à la notion de progrès. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que le futur devienne la scène d’une narration intéressante, avec par exemple L'An 2440, rêve s'il en fût jamais de Louis-Sébastien Mercier, publié en 1770 (Schmoll, 2024b). Et ce n’est qu’avec La Machine à explorer le temps de Herbert G. Wells, à la fin du XIXe siècle, que les personnages voyagent effectivement dans le temps. Les cadres de pensée du passé autorisent ainsi des acteurs du Quattrocento à imaginer le voyage dans le temps, mais ces mêmes cadres les retiennent également. Ainsi le voyage dans le temps était pensable, mais pas encore pensé pour donner lieu à des récits fictionnels ou à des spéculations scientifiques. Nous avons là peut-être un bel exemple d’un effet d’hystérésis, de retard de l’effet sur la cause (Finck, 2025) : la possibilité du voyage dans le temps est déjà présente en germe dans les transformations qui PENSER L’AILLEURS 124 affectent les manières de penser de l’époque, mais elle va attendre encore plusieurs siècles avant de s’exprimer. Références : Thomas d’Aquin, 1273 [1984-1986], Somme théologique, trad. A.M. Roguet, 4 t., Éd. du Cerf, Paris. Aristote, vers 218-219 av. J.-C. [2000], Physique IV, trad. P. Pellegrin, Flammarion, Paris, 2000. Augustin d’Hippone, vers 400 [1864], Confessions, Livre XI, chap. XIII-XIV, trad. M. Moreau, édition numérique réalisée par l’abbaye Saint Benoit de Port-Valais Suisse. http://www.samizdat.qc.ca/arts/lit/Confessions_Augustin.pdf Boèce, 524 [2020], Consolation de la Philosophie, Livre cinquième, chap. XI, trad. C. Lazam, préface de M. Fumaroli, Payot & Rivages, Paris. Nicolas de Cues, 1440 [2013], La docte ignorance, Livre I ch. 3, trad. P. Caye, D. Larre, P. Magnard, F. Vengeon, Flammarion, Paris. Finck S., 2025, Le comportement des systèmes loin de l’équilibre : hystérésis, bifurcations, catastrophes, Cahiers de systémique, 7, p. 9-20. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17279848. Finck S. & Schmoll P., 2021, Serpents et échelles. Du jeu de hasard à l'expérience de la transcendance, Sciences du jeu, 16. DOI : https://doi.org/10.4000/sdj.3807. Le Goff J.,1960, Au Moyen Âge : temps de l'Église et temps du marchand, Annales. Economies, sociétés, civilisations, 15(3), p. 417-433. DOI : : https://doi.org/10.3406/ahess.1960.421617. Martin H., 1996, Mentalités médiévales XIe - XVe siècle, PUF, Paris.Reinhardt K. & Schwaetzer H., 2012, Nicolas de Cues Anthologie, Édition française par Marie-Anne Vannier, Cerf, Paris. Schmoll P., 2019, Là-bas sont les dragons. 1. L'Herlequin, Éditions de l'Ill, Strasbourg. Schmoll P., 2020, Là-bas sont les dragons. 2. Tous les chemins, Éditions de l'Ill, Strasbourg. RÉTRO-ANTICIPATION 125 Schmoll P., 2021, Là-bas sont les dragons. 3. Le donjon du temps, Éditions de l'Ill, Strasbourg. Schmoll P., 2024a, Le futur a-t-il un avenir ? Vers un renouveau de la prospective, Cahiers de systémique, 4, p. 143-161. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.14833353 Schmoll P., 2024b, Temps. In G. Brougère & E. Savignac (dir.), Dictionnaire des sciences du jeu, Paris, Erès, p. 340-346. Pour citer ce chapitre : Finck S. (2025), Rétro-anticipation. Le voyage dans le temps était-il pensable au Quattrocento ? In Deboos S. (dir.), Penser l’ailleurs : autour du roman Là-bas sont les dragons, de Patrick Schmoll, Strasbourg, Éditions de l’Ill, p. 103-126. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17286476 Résumé : Le voyage dans le temps l'un des thèmes majeurs abordés dans le roman de Patrick Schmoll, Là-bas sont les dragons. Sa possibilité théorique est l'objet de conversations entre les personnages de Tilmann et Nicolas de Cues, qui l'envisagent dans les cadres de pensée qui sont les leurs au XVe siècle. Ce traitement du thème du temps amène le lecteur à se poser une question intéressante dans l’ordre de l’histoire des idées : de tels échanges entre les personnages sont-ils plausibles ? L’idée du voyage dans le temps, qui nous est familière, imprégnés que nous sommes de littérature et de filmographie de science-fiction, était-elle seulement concevable à la fin du Moyen-âge, compte tenu des conceptions scientifiques, cosmogoniques et théologiques, et plus profondément des cadres de pensée de l’époque ? Pour répondre à cette question, ce chapitre explore l’évolution des conceptions du temps à l’orée de la Renaissance, héritées de l’Antiquité grécoromaine et de la scolastique médiévale. PENSER L’AILLEURS 126 Abstract: Retro-anticipation. Was time travel conceivable in the Quattrocento? Time travel is one of the major themes addressed in Patrick Schmoll's novel, Là-bas sont les dragons (There Be Dragons). Its theoretical possibility is the subject of conversations between the characters Tilmann and Nicolas de Cues, who consider it within the frames of thought that were theirs in the 15th century. This treatment of the theme of time leads the reader to ask an interesting question in terms of the history of ideas: are such exchanges between characters plausible? Was the idea of time travel, which is familiar to us, steeped as we are in science fiction literature and filmography, even conceivable at the end of the Middle Ages, given the scientific, cosmogonic and theological conceptions, and more profoundly, the frames of thought of the time? To answer this question, this chapter explores the evolution of conceptions of time at the dawn of the Renaissance, inherited from Greco-Roman antiquity and medieval scholasticism. Mots-clés : Voyage dans le temps, Conceptions du temps, Antiquité, Moyen-âge, Renaissance, Rétro-anticipation, Là-bas sont les dragons (roman). Keywords : Time travel, Concepts of time, Antiquity, Middle Ages, Renaissance, Retro-anticipation, Là-bas sont les dragons (novel).