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Gérer le débordement en psychothérapie

François, Schmoll

Abstract

L’article explore le cas de figure qui se présente en psychothérapie, quand un sujet manifeste par de la sidération, de la détresse ou de l’angoisse que son psychisme est débordé, et qu’il vient donc de quitter son état d’équilibre habituel. C’est un moment d’ébranlement de la structure psychique qui peut être suivi d’un rétablissement, mais aussi faire basculer le sujet vers la décompensation, de même que signaler l’opportunité d’un changement positif. Plusieurs niveaux d’options, et donc de questions éthiques, se posent au thérapeute à ces moments. La thérapie doit-elle rechercher ce débordement de l’appareil psychique, au motif qu’un changement serait profitable ? Ou doit-elle l’éviter pour prévenir tout risque d’effondrement ? Ou doit-elle simplement l’intégrer comme une possibilité dans le cours du travail, sans la provoquer, ni la rejeter a priori ? Ensuite, au moment où ce débordement se manifeste, le thérapeute doit-il laisser la suite se dérouler d’elle-même, sans intervenir ? Ou doit-il accompagner ce moment de déconstruction-reconstruction du sujet, et dans ce cas, comment et en fonction de quel référentiel la (co)construction d’une destination se négocie-t-elle vers un nouvel équilibre ?

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Cahiers de systémique 2025, 7, p. 57-63 https://www.groupepsi.com/cahiers-de-systemique ISSN 2968-0190 DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17313924 57 Gérer le débordement en psychothérapie François SCHMOLL Psychologue, psychoboxeur. Mulhouse [email protected]r Résumé L’article explore le cas de figure qui se présente en psychothérapie, quand un sujet manifeste par de la sidération, de la détresse ou de l’angoisse que son psychisme est débordé, et qu’il vient donc de quitter son état d’équilibre habituel. C’est un moment d’ébranlement de la structure psychique qui peut être suivi d’un rétablissement, mais aussi faire basculer le sujet vers la décompensation, de même que signaler l’opportunité d’un changement positif. Plusieurs niveaux d’options, et donc de questions éthiques, se posent au thérapeute à ces moments. La thérapie doit-elle rechercher ce débordement de l’appareil psychique, au motif qu’un changement serait profitable ? Ou doitelle l’éviter pour prévenir tout risque d’effondrement ? Ou doit-elle simplement l’intégrer comme une possibilité dans le cours du travail, sans la provoquer, ni la rejeter a priori ? Ensuite, au moment où ce débordement se manifeste, le thérapeute doit-il laisser la suite se dérouler d’elle-même, sans intervenir ? Ou doit-il accompagner ce moment de déconstruction-reconstruction du sujet, et dans ce cas, comment et en fonction de quel référentiel la (co)construction d’une destination se négocie-t-elle vers un nouvel équilibre ? Abstract: Managing Upheaval in Psychotherapy The article explores the situation arising in psychotherapy when a subject manifests shock, distress or anxiety, indicating that his/her psyche is overwhelmed and that he/she has therefore departed from his/her usual state of equilibrium. This is a moment of upheaval in the psychic structure, which may be followed by recovery, but may also tip the subject into decompensation, as well as signal an opportunity for positive change. Several levels of options, and therefore ethical questions, arise for the therapist at such times. Should therapy manage to provoke this overflow of the psychic apparatus on the grounds that change would be beneficial? Or should it avoid it to prevent any risk of collapse? Or should it simply integrate it as a possibility in the course of the work, without provoking it or rejecting it a priori? Then, when this overflow occurs, should the therapist let events unfold on their own, without intervening? Or should he accompany this moment of deconstruction-reconstruction of the subject, and in this case, how and according to what frame of reference is the (co)construction of a destination negotiated towards a new equilibrium? Mots-clés Psychothérapie – Débordement émotionnel – Psychoboxe – Contre-transfert Keywords Psychotherapy – Emotional Upheaval – Psychoboxing – Countertransference Les réflexions qui suivent partent d’une question liée à ma pratique thérapeutique. La psychothérapie ouvre-telle, – et dans certaines pratiques, de façon accélérée –, sur un espace intersubjectif de détresse (du sentiment de détresse) ouvert par le débordement des affects ? Détresse, donc, que le thérapeute peut saisir subitement, au décours d’une séance, chez son patient, mais détresse aussi qu’il peut partager avec lui à ce moment-là. Cette question m’est venue dans le cadre de mon exercice de la psychoboxe, une psychothérapie mettant en jeu le corps dans un combat à frappe atténuée (Hellbrunn 2003, 2025c pour une présentation générale de cette pratique). J’ai eu l’occasion d’évoquer dans un article récent, à propos de deux cas, ces moments à la suite desquels certains psychoboxants ont pu exprimer leur désarroi lors d’une première séance, ou la découverte d’un sentiment de vulnérabilité qu’ils ne soupçonnaient pas jusque-là (Schmoll 2025). La question me travaille aussi, en ce qu’elle me rappelle mon propre rapport à la psychoboxe ou à la violence. F. Schmoll : Gérer le débordement en psychothérapie 58 Ma réflexion s’inscrit dans un référentiel principalement psychanalytique, mais elle me paraît tout aussi bien s’articuler à l’approche systémique qui fait le thème de ce numéro, dans la mesure où l’on peut aussi considérer ce qui se passe dans une séance comme la dynamique propre à un système, pouvant amener les protagonistes à s’éloigner des stabilités qui étaient les leurs auparavant, pour entrer dans une zone de déséquilibre, subitement inquiétante, mais aussi prometteuse de changements (Finck 2025, Petitjean & Finck 2025). Plusieurs termes viennent circonscrire les situations dont il est question ici. Celui de « débordement » est souvent accompagné dans la littérature psychologique par le qualificatif « d’émotionnel », suggérant que ce sont nos « émotions » qui débordent. Il serait plus exact de parler d’affects, dans la mesure où ce qui déborde n’implique pas nécessairement des manifestations fortes, visibles ou clairement ressenties. Ce qui est débordé, c’est « l’appareil psychique », pour reprendre la terminologie freudienne, le « moi » dans sa fonction contenante. Le terme de « contenance » pourrait être utilisé ici, dans toutes ses connotations, notamment celle à quoi renvoie l’expression « perdre contenance » : Richard Hellbrunn parle également de « décontenancement » (Hellbrunn 2025c). Le terme de « détresse », enfin, traduit alors l’effet dans le sujet de ce débordement, et cette détresse peut se manifester très discrètement, notamment au cours d’une séance de thérapie, où il importe de la repérer dans le vacillement d’un regard, l’hésitation d’un geste, un silence… Mais ce qui peut aussi être débordé, dans le contexte qui est souvent celui des pratiques thérapeutiques, c’est le cadre institutionnel où se manifestent les demandes d’intervention. Cela est particulièrement fréquent dans les prises en charge de personnes violentes (ou qualifiées telles). Tout le travail de Richard Hellbrunn montre combien la crise individuelle d’un sujet peut faire écho à une crise de l’établissement qui ne sait pas comment gérer cette violence : les débordements d’affects vécus par le sujet pris en charge (mais également par le personnel chargé de cette prise en charge) et le débordement de l’institution s’alimentent mutuellement. UNE ILLUSTRATION : JOY Joy est une jeune femme que je reçois pour un premier entretien en présence de la chef de service (CDS) du foyer d’action éducative (FAE) où je travaille. Joy est demandeuse de pouvoir participer à des cours de Krav Maga ou de MMA (Mixed Martial Arts), dans une recherche pour se libérer des tensions qu’elle ressent et qu’elle sait pouvoir épuiser en partie grâce à des pratiques de sports de combat (elle a déjà une expérience dans le domaine). La CDS est réticente à le lui accorder : elle ne connaît la jeune femme qu’à travers ce qui l’a amenée au FAE, à savoir une agression au couteau sur sa tante. À ce stade, nous ne connaissons pas la tante, ni la dynamique relationnelle entre tante et nièce, et nous ne savons pas non plus si cet épisode violent a été suivi d’un travail spécifique autour de ce passage à l’acte. Accorder à Joy la possibilité de pratiquer le MMA, ce serait pour la CDS prendre le risque de la laisser s’aguerrir à travers un sport de combat, et donc potentiellement accroître l’efficacité de ses passages à l’acte violents. La représentation dominante est donc celle d’une jeune femme violente qui pourrait le devenir davantage. Circule également à son sujet un fait d’arme qui contribue à sa « légende » : lors d’un placement précédent au sein d’un foyer, elle aurait tenu tête à une équipe d’éducateurs et aurait blessé l’un d’eux en lui tordant le bras. Là encore, on n’en sait pas beaucoup plus sur ce qui a amené cette situation, ni comment cette dernière aurait éventuellement été travaillée. On peut faire à ce stade une première remarque, qui porte sur la façon dont circule une certaine image de la jeune femme : une jeune violente, susceptible de mettre à mal des professionnels expérimentés ou d’attaquer sa tante au couteau. Cette image fascine, au risque d’enfermer la jeune femme dans une identité qui ne nous dit rien de la façon dont elle l’assume ou non. La violence des passages à l’acte évoqués (si ce sont bien des passages à l’acte) prend très peu en compte la parole de la jeune femme, ce qu’elle est, ou aurait été, susceptible de dire de ces épisodes. Une image ne parle pas. La seule demande qu’on lui connaisse à ce stade est celle de pouvoir participer à une activité qui pourrait l’aider à se « détendre ». Mais la crainte demeure qu’il s’agisse d’autre chose, que la jeune soit porteuse d’un projet destructeur, que l’institution ne pourrait cautionner en la soutenant dans sa démarche. D’un autre côté, nous n’entendons pas davantage ce que la tante de cette jeune femme, chez qui elle était hébergée, ou les éducateurs qui ont eu affaire à elle, pourraient ou auraient pu dire de ces épisodes. Nous voilà donc face à la figuration d’une légende qui en dit davantage sur le fantasme et les projections de l’institution, que sur l’intéressée elle-même (son vécu, ses éprouvés, sa réalité psychique…). On doit néanmoins à un échange entre cette dernière et la CDS fraîchement arrivée dans le service, la possibilité de mettre en travail cette demande sans y répondre d’emblée, d’interroger ce qu’il y a derrière, de poser la question de la personnalité de la jeune femme et de son devenir. Nous profitons donc de la demande de Joy pour la recevoir dans un deuxième temps à deux, avec mon binôme psychoboxeur, afin de l’entendre elle et non ce qui se dit d’elle, mais aussi discuter avec elle de son rapport F. Schmoll : Gérer le débordement en psychothérapie 59 à la violence et pourquoi pas lui parler de la psychoboxe, pour engager un travail de ce côté-là, à condition qu’elle le souhaite. Lors de cet entretien, où elle réexplique qu’elle souhaite essentiellement faire un sport de combat parce que ça lui fait du bien, il apparaît que Joy se questionne par ailleurs sur son rapport à la violence, la sienne comme celle des autres, et qu’elle aimerait poser des mots sur « des phénomènes et des sensations qui la traversent ». Ce sont ses propres termes. Cela n’arrive pas souvent que des jeunes que nous recevons en soient à ce niveau d’élaboration d’une demande. Demande qui ne nous paraît pas formelle, mais vraiment habitée. Je lui parle de la psychoboxe et de l’espace que cela peut ouvrir pour aller plus avant sur ces questions. La psychoboxe est une thérapie psychocorporelle d’écoute et de traitement de la violence, qui permet à un sujet en souffrance d’explorer et de comprendre son rapport à la violence à travers une expérience de mise en mouvement de son corps. Elle repose sur un temps court de combat à frappes atténuées, dans le cadre d’un dispositif conduit à deux co-thérapeutes dont l’un des deux au moins est psychologue clinicien, psychanalyste ou médecin psychiatre. Pendant une séquence courte d’une minute et demie, l’un des co-thérapeutes met les gants et engage un affrontement à frappe très atténuée avec le sujet. L’autre est en place de « tiers symbolique » : il contrôle le minutage, observe l’échange, et a la possibilité d’interrompre la séquence si, du point de vue un peu plus extérieur qui est le sien, il estime que les affects sont trop forts ou que les gestes débordent le cadre. À l’issue de la séquence, un échange verbal à trois permet de revenir sur les observations et les ressentis. Comme le formule le site de l’Institut de psychoboxe, « on touche, on est touché, et on en parle »1. La première séance de psychoboxe s’engage avec mon co-thérapeute, Jérôme, tandis que je suis en position de tiers. Les défenses physiques, la garde, sont bien en place chez Joy, mais sa disposition psychique la confronte rapidement face à un éprouvé proche du désarroi : après quelques secondes, elle stoppe le combat pour dire « Je suis perturbée ! Je suis sensée faire quoi ? C’est quoi la ligne directrice ou le fil conducteur ? ». Nous reprenons avec elle ce qu’elle a vécu pendant ce bref combat. Le débordement était proche d’une sensation d’envahissement, l’autre étant presque vécu sur le mode d’une « menace », ce qui la renvoie à son quotidien. Joy s’excuse de ne pas « trouver les mots », et dit vivre assez mal les silences (en général comme durant la séance). Elle établit ensuite des liens entre cet espace de la séance, qu’elle juge trop ouvert, et la « fermeture » d’esprit d’une tante à laquelle elle ne parvient pas à accéder. Quand elle la cherche ou la sollicite, elle peut se voir opposer du retrait ou de l’indisponibilité – du silence. Du fait de son travail, entre autres. Mais quand sa tante se montre présente, elle l’assaille de questions et s’inquiète de son devenir de façon excessive et intrusive. Trop absente, ou trop présente, cette autre est vécu comme insupportable. Sans entrer plus avant dans les détails du travail qui se fera avec Joy, cette illustration est intéressante à différents égards ; – D’abord parce que, comme je l’ai souligné plus haut, elle montre comment des récits environnants, des discours, qui ont pour visée de contenir un autre type de débordement qui est celui de l’institution, peuvent avoir un effet d’enfermement pour le sujet. – Ensuite parce qu’à partir de cette séance de psychoboxe, on assiste il me semble à l’ouverture rapide, et ressentie avec précision par les protagonistes concernés, sur cet éprouvé de détresse. Et de là, c’est tout le champ de l’intersubjectivité et du jeu relationnel qui s’ouvre et qui nous porte à accompagner des sujets dans cette exploration. Je vais tenter de faire le pont entre ce que la psychoboxe amène de réflexion sur la ou les violences et cet état de détresse, qui n’est ni spécifique de cette pratique en particulier, ni systématique, mais dont je fais l’hypothèse qu’il se manifeste d’une manière particulière en séance, en même temps que le dispositif thérapeutique offre au thérapeute une possibilité de réponse qui favorise l’accueil de cet état par le sujet et l’accompagnement de sa traversée. GESTION DU DÉBORDEMENT DANS LE COMBAT Il nous arrive souvent que, comme dans le cas de Joy, la première rencontre avec les personnes qui nous sont adressées soit précédée du récit des actes violents dont elles sont les auteurs. La mention de leur violence est 1. https://www.psychoboxe.com/ F. Schmoll : Gérer le débordement en psychothérapie 60 d’abord nommée de l’extérieur. Il est vrai que le sujet, ne parvenant pas à faire sienne la souffrance qui l’habite, impose ainsi malgré lui à l’entourage d’en réceptionner l’impact de façon déformée. Il s’agit d’une image qui effraie et fascine à la fois, celle de la violence du psychopathe, qui renvoie aussi à celle du combattant. Une première entrée dans la question du débordement en thérapie nous est fournie, de manière très indirecte, par cette figure : celle d’une violence qui, pour ainsi dire, plonge dans la faille qu’ouvre le déséquilibre pour y porter une réponse immédiate, l’élimination de soi ou de l’autre. Pourquoi l’affrontement avec des éducateurs du foyer où Joy a séjourné contribue-t-il à la légende de la jeune femme ? C’est en raison de l’efficacité remarquable de ce combat qui, à la manière des combats des héros des temps anciens, donne la victoire à une combattante seule contre tous ses adversaires, alors même que sa constitution physique ne prêterait pas à un tel exploit. On peut rappeler la référence que Richard Hellbrunn (2003) fait à cette « efficacité paradoxale » des actes des psychopathes qui jaillissent sans aucune préparation technique, comme si corps et conscience s’unissaient, où action et intention sont simultanées, sans pensée préalable ou dans l’instant. Ils peuvent sortir vainqueurs de situations de combat, et parfois même contre plusieurs personnes à la fois, sans avoir pour autant la moindre expérience technique ou pratique des sports de combat. C’est cette même efficacité du geste, semblant exclure toute médiation de la pensée entre le but et l’action, qui est recherchée dans les sports de combat. D’un point de vue systémique, on parlerait d’un bouclage stimulus-réponse particulièrement court, proche de l’arc réflexe. Il n’y a pas d’interférence de la pensée, ni donc de quelque incertitude, inquiétude, calcul tactique, etc. L’hésitation est du côté de l’adversaire, et c’est alors cette faille chez celui-ci qui, pratiquement, aspire d’elle-même l’action décisive à la manière d’un attracteur. La tradition japonaise en matière de combat au corps-à-corps ou à l’arme blanche a particulièrement élaboré sur cette question. Richard Hellbrunn effectue sur ce point le rapprochement entre le psychopathe et le combattant sur l’usage qui est fait de l’incertitude, la sienne et celle de l’adversaire. Le psychopathe cherche essentiellement à régler sa propre incertitude dans l’immédiateté de l’acte, et fait peu de cas de celle de l’autre. Le combattant, lui, établit à dessein cet état de non-pensée en lui pour, de là, rechercher l’incertitude chez l’autre et en profiter. « Les thérapies frappantes remettent en jeu les coups, les mots, le corps d’un sujet fréquemment enlisé dans une violence-écran qui le protège des réminiscences traumatiques de son histoire. Si la personne violente apprend, en se réappropriant son histoire et sa parole, à moins recourir à la violence, le thérapeute a appris, au cours de cette rencontre, que la violence pouvait avoir des effets positifs sur le sujet » (Richard & Pain 1986, p.17). Il évoque Miyamoto Musashi, figure emblématique de l’histoire du Japon au XVIIe siècle, reconnu comme l’un des plus grands maîtres d’armes de son époque. Il fut également philosophe, peintre et écrivain. Sa vie est marquée par de nombreux duels et une quête incessante de la perfection dans les arts martiaux. Fils d’un samouraï, Musashi se révèle très tôt doué pour le combat. Il quitte le foyer familial pour se consacrer entièrement à l’entraînement et à la maîtrise de l’épée. Il devient un guerrier errant, sans maître, et tue son premier samouraï avant d’avoir 16 ans. Ses combats les plus célèbres l’opposent à des maîtres d’armes réputés. Ces prouesses sont associées à une quête spirituelle : il erre durant de nombreuses années à travers le Japon, à la recherche d’une perfection tant dans l’art du combat que dans la compréhension de soi. Son parcours est celui d’un homme en constante évolution, cherchant sans cesse à dépasser ses propres limites. Après une vie mouvementée, il se retire pour passer ses dernières années à écrire. Il rédige notamment le Livre des cinq anneaux, un ouvrage qui explore les principes de l’escrime, mais aussi les stratégies à appliquer dans tous les aspects de la vie. Citant Musashi, Richard Hellbrunn écrit : « J’ai rencontré des psychopathes qui auraient pu dire cela pour exprimer le secret de leur réussite : “En duel, si l’ennemi est moins adroit que vous, si son rythme est troublé ou s’il montre des intentions d’évasion ou de retraite, il faut l’écraser d’un seul coup. Il est primordial de ne pas le laisser, si peu que ce soit, reprendre sa position. Recherchez cela attentivement”. Plus loin : “Lorsque vous luttez contre l’ennemi, même lorsqu’il est évident que vous pouvez gagner en apparence grâce à la voie, si l’esprit de l’adversaire n’est pas abattu, il peut être vaincu superficiellement tout en étant invaincu dans les profondeurs de son âme” » (Hellbrunn & Pain 1986, p.30). Le passage de la première situtation, préoccupée des moyens d’écraser l’adversaire, à la deuxième, qui ouvre sur la question du psychisme de l’adversaire, mais aussi du combattant lui-même, implique un changement de registre. De la voie des coups à l’affrontement psychique, on perçoit l’importance d’une dimension intersubjective présente dans le combat. Si les psychopathes ne l’élaborent pas, cette dimension intersubjective n’en est pas moins présente et la psychoboxe peut en permettre alors l’élaboration : « La voie des coups peut signer l’échec de la parole, elle peut aussi mener à une très haute élaboration d’une intersubjectivité radicale » (Hellbrunn & Pain 1986, p.31). F. Schmoll : Gérer le débordement en psychothérapie 61 IDENTIFIER LE POINT DE DÉSÉQUILIBRE : LA DÉTRESSE COMME SIGNAL Avant d’aborder cette possibilité d’une éventuelle élaboration, il est opportun d’explorer plus avant cette question du trouble que le psychopathe tente d’évacuer en lui, et que le combattant cherche à discerner et à utiliser chez l’autre. Y aurait-il quelque « moment sensible » qui précède peut-être l’émergence de la violence destructrice ? Un moment qui, dès que l’on sort du cadre réducteur et psychiquement rassurant d’un combat invitant à dominer ou écraser l’autre, laisse entrevoir la détresse originelle du sujet et les réponses qui lui ont été apportées ? Je prendrai ici comme autre exemple celui de Monsieur M. qui évoque, lors de la deuxième séance de psychoboxe, comment il a été ébranlé par la première et comment cela lui a donné accès à une vulnérabilité qu’il ignorait jusqu’ici et qu’il pouvait commencer à faire sienne. C’est aussi tout le champ ou l’espace de l’intersubjectivité, notamment dans son rapport avec les personnes de sexe féminin, qui se présente à lui et qu’il « affronte » alors non sans un certain courage. Ainsi, l’expérience du combat qui engage le corps, le sien et celui de l’autre, amène-t-elle un « savoir » supplémentaire, ou peut-être susceptible d’être accessible plus directement, non seulement sur l’archaïque, mais aussi sur les finesses et les vicissitudes de l’espace intersubjectif. Ce trouble dans le combat fait apparaître la détresse, un terme de la langue commune qui prend dans la théorie freudienne un sens spécifique, celui de la Hilflosigkeit (Laplanche & Pontalis 1985) : il s’agit de l’état du nourrisson qui, dépendant entièrement d’autrui pour la satisfaction de ses besoins (soif, faim), s’avère impuissant à accomplir l’action spécifique propre à mettre fin à la tension interne. Pour l’adulte, l’état de détresse est le prototype de la situation traumatique génératrice d’angoisse (Hellbrunn 2025a). La psychoboxe, comme sans doute d’autres pratiques thérapeutiques, voire éducatives, mettant en jeu l’affrontement corporel, nous expose à ces situations où les premiers coups portés, voire la première approche, le premier geste rompant avec une certaine distance, sont susceptibles de plonger le psychoboxant (mais aussi le psychoboxeur lui-même) dans un champ psychique où le désarroi se manifeste, sans qu’il donne lieu à s’inquiéter, mais incite à être attentif. L’exercice de la psychoboxe offre la possibilité au psychoboxant de revivre dans le présent une expérience archaïque dans une situation suffisamment sécure pour qu’il ne se désunisse pas complètement. Cette expérience est rendue possible par le jeu du corps qui autorise un vécu paradoxal (Bichet & al. 2024) : le sujet à ce moment-là est à la fois dans l’expérience et observateur de lui-même faisant cette expérience. Le cadre est ce qui permet cette sorte de dissociation entre soi et un vécu qui serait autrement angoissant, voire déstructurant, mais que le sujet en l’occurrence observe en partie comme du dehors : le psychoboxant s’en remet aux psychoboxeurs, prêts à écouter ses mouvements et à accueillir sa parole, dans une situation de dépendance momentanée qui ouvre sur un éprouvé de tension interne, qui va parfois à l’encontre de la décharge attendue par le sujet. Cela renvoie au besoin éprouvé, qui nécessite d’en passer par l’autre, de s’en remettre à l’autre pour aller vers une satisfaction. La difficulté peut survenir dans certaines situations où cet état de détresse, qui renvoie à l’impuissance (que connaissent tous les humains en leur bas âge) de répondre seul, par soi-même, à ses propres besoins, éveille tout d’un coup (et se couple, se superpose à) la réminiscence d’une situation traumatique liée une violence subie. Cela est d’autant plus vrai lorsque celui ou celle qui était sensé dispenser les soins à cette époque, et répondre aux besoins du nourrisson ou du petit enfant, est également celui ou celle qui abuse de ce dernier. Je renvoie, là encore, à l’un des cas que j’ai présenté ailleurs (Schmoll 2025). La psychoboxe consisterait à supporter momentanément l’informe de l’expérience archaïque et aider à l’élaboration d’une mise en forme progressive, d’une distinction peut-être, entre ce qui renvoie, d’une part à la question du besoin et de l’autoconservation – y a-t-il quand-même eu des soins ? y a-t-il eu des expériences de satisfaction « intactes » ? –, et d’autre part aux situations traumatiques où la jouissance de l’autre l’emporte – et déborde le sujet – sur les besoins de réconfort et de sécurité – comment éponger sa dette vis-à-vis de cet autre à qui on doit tout et qui nous a malmené ? La psychoboxe ouvre un espace où il est possible d’éprouver à la fois une terreur face à l’adversaire, et en même temps d’en supporter la réminiscence et le vécu grâce à la confiance placée dans le thérapeute. C’est le jeu transférentiel. F. Schmoll : Gérer le débordement en psychothérapie 62 RÉPONDRE À LA DÉTRESSE : LES OPTIONS La manière dont le thérapeute appréhende la question du débordement et de la détresse détermine les choix, techniques et éthiques, multiples quoiqu’en nombre limité, qui se présentent à lui. On peut se représenter ces différentes options sous la forme de bifurcations qui se présenteraient au système psychique dès lors qu’il s’éloigne de son bassin d’équilibre (Finck 2025). Une représentation très commune dans la littérature psychologique, notamment en psychologie du management et dans les pratiques de coaching, présente le débordement (« émotionnel » dans ces cas) comme un envahissement, une submersion du moi qui, s’il n’est pas contenu, peut provoquer un effondrement psychique et physique. Le modèle sous-jacent est simple : la bifurcation, soit fait retour à l’équilibre psychique, soit va à l’effondrement. Il faut donc apprendre à gérer ses émotions sur le mode du contrôle, par diverses techniques : respiratoires, méditatives, de visualisation positive, de communication… et/ou en modifiant son hygiène de vie. La modélisation du débordement en psychothérapie, incluant la prise en compte de la détresse, est plus fine : elle implique souvent de danser sur la crête entre plusieurs états d’équilibre : l’état antérieur, le risque d’effondrement effectivement possible, mais aussi un ou plusieurs nouveaux équilibres à construire. Là aussi, différentes options existent. Certaines thérapies ou certains thérapeutes chercheront à susciter intentionnellement le débordement, au motif qu’il s’agirait de faire sortir le sujet de sa « zone de confort », de ses « blocages », pour le faire évoluer, le changement étant posé comme une valeur en soi. C’est une tentation qui existe dans la pratique de la psychoboxe. Une autre option est de ne pas rechercher le débordement, mais de ne pas exclure qu’il puisse survenir, dans une relation où transfert et contre-transfert réservent toujours des surprises. Enfin, lorsque les signaux d’un décontenancement du sujet se présentent, d’autres choix s’offrent également au thérapeute et à la thérapie. Une option est de laisser les choses suivre leur cours d’elles-mêmes, de ne pas intervenir dans un processus qui serait spontanément thérapeutique, en référence selon les cas à une sorte de sagesse naturelle du corps qui sait ce qui est bon pour lui, ou au protocole strictement non interventionniste de la cure analytique. L’autre option est d’accompagner le sujet dans la (co)construction d’un nouvel équilibre. Et là aussi, l’option se subdivise, selon que le thérapeute « sait » où il veut emmener son patient, au risque, à l’extrême, de la dérive sectaire ; ou qu’il assiste le sujet en ménageant sa liberté, mais logiquement sans pouvoir toujours évaluer, autrement qu’a posteriori, jusqu’où ne pas projeter ses propres représentations de ce qui est bon pour l’autre. La position freudienne notamment, consiste à s’interdire en tant que thérapeute d’être l’agent de la transformation du patient, ce qui le conduirait à flirter avec le fantasme de la fabrication d’un homme nouveau (fantasme cher à certaines idéologies). Le débordement peut susciter ou non la détresse. Il est possible de simplement constater que le sujet est débordé, en attendant que ça se répare de soi-même, dans la mesure où le cadre proposé, notamment en psychoboxe (frappe atténuée, présence de deux co-thérapeutes, etc.) tient lieu de garde-fou. En fonction d’éventuels traumas, la détresse apparait plus ou moins rapidement selon l’organisation psychique de chacun. Lorsqu’il y a effondrement, à partir d’un débordement, la détresse se manifeste en psychoboxe par la perte d’appuis liés à la station debout, qui sans doute nous fait régresser au stade où la station debout n’était pas encore acquise. Richard Hellbrunn nous indique qu’il est toujours attentif au lien qui s’établit entre la qualité des appuis au sol et le regard posé sur l’adversaire, à partir d’une position de garde du sujet. Lorsque le regard ne peut plus suivre la situation, il arrive que les appuis faiblissent, mais il est également possible de sortir de la détresse sans le soutien du regard, à partir des seuls appuis qui donnent à l’image du corps une consistance suffisamment bonne, permettant de réintroduire le travail du regard dans un deuxième temps. La question de la détresse se repère aussi dans l’appel, parfois discret, au tiers pendant le combat. Le sujet ne peut plus faire face, il ne peut pas non plus prendre sur lui d’arrêter l’expérience, alors même que le cadre l’y autorise explicitement, alors il met en scène un fléchissement, ou il adresse un bref coup d’œil de détresse au tiers pour que ce dernier stoppe l’affrontement. Ce scénario est très réparateur pour ceux qui ont eu à subir des violences de la part d’un parent sans que l’autre n’intervienne. Ils réparent ainsi la scène traumatique en rejouant des fragments de détresse fonctionnant comme des appels, auxquels il peut enfin être répondu. Beaucoup de victimes d’agression expriment que le pire ne venait pas des coups reçus, mais de l’indifférence et de l’absence de réaction de la part des témoins. F. Schmoll : Gérer le débordement en psychothérapie 63 CONCLUSION La psychoboxe confronte le sujet psychoboxant au rappel d’expériences douloureuses, l’exposant à vulnérabilité jusqu’ici ignorée de lui. Il peut ressentir à la fois une certaine appréhension, un trouble ou un malaise face à cette partie de lui jusqu’ici méconnue, tout en cherchant à en saisir à nouveau la teneur, à la revivre à nouveau, pour en cerner les contours, tenter d’en percevoir le sens, et de lier cet éprouvé, cette expérience à une parole qui le représente et qui lui donnerait accès à son histoire personnelle. Du fait de cette réactivation, l’engagement psychocorporel en psychoboxe amène à une situation de détresse, dont l’intersubjectivité est tout à la fois l’origine et la condition de son dépassement. Ce moment de détresse est aussi le signe qu’un travail psychique est à l’œuvre, car il permet au sujet de laisser entrevoir cette souffrance, dont jusqu’ici l’expression lui a été déniée, pour pouvoir se la réapproprier. La souffrance psychique de manière générale peut s’entendre comme un état de mal-être plus ou moins intense qui affecte l’équilibre émotionnel et mental d’un sujet. Elle peut apparaître à la suite d’un événement douloureux (un deuil, une séparation, une maladie) ou encore du fait de relations toxiques et de violences vécues. Elle peut aussi refléter des processus psychiques relevant d’une période spécifique de la vie du sujet (par exemple les remaniements liés à l’adolescence), emprunts de conflictualité. La détresse a ceci de spécifique qu’elle s’articule à la dimension relationnelle, c’est-à-dire à la présence/absence de l’autre et à la « qualité » de ses réponses. Le cadre en psychothérapie a une fonction essentielle de contenance, qui permet cette expérience du trouble et sa traversée, sans danger de morcellement. La psychoboxe, par la mise en jeu des figures du combattant, mais sans en rester captive et sans y enfermer le sujet, laisse ouvert cet espace singulier qui interroge le rapport de chacun à la violence, mais aussi à la souffrance originelle et au vécu de détresse qui est originel dans l’humain. 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