Cahiers de systémique 2025, 7, p. 5-8 https://www.groupepsi.com/cahiers-de-systemique ISSN 2968-0190 DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.16420697 5 Présentation : Comprendre et accompagner les systèmes loin de l’équilibre Hugues PETITJEAN Maître de conférences en Physiologie animale et Neurosciences, Université de Strasbourg h.pe[email protected] Serge FINCK Responsable des études prospectives Groupe PSI
[email protected] Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Antonio Gramsci, Les cahiers de prison, 3, Paris, Gallimard, 1983 [1948] La thématique de ce numéro s’inscrit dans le sillage des travaux de recherche en systémique de PSInstitut, mais répond également à l’expérience acquise de ses équipes en conseil et en formation auprès des organisations et des particuliers. Intervenir à la demande d’une personne, d’une entreprise, d’une association ou d’une institution publique, revient toujours à engager une démarche pour comprendre et accompagner un système dans ce moment délicat où il a commencé à s’éloigner de ce qui faisait jusque-là son équilibre, constituait son bassin d’attraction. C’est parce qu’il suscite l’inquiétude, voire l’affolement, les résistances, mais aussi parce qu’il est prometteur de sauts, d’expansion, de projection dans l’avenir, que ce moment est aussi celui où l’on sollicite l’intervention extérieure, celle du conseil, du formateur, du thérapeute, et bien sûr celle du chercheur. Car c’est à ce moment aussi que l’intervention se soutient des apports de la recherche, non seulement en psychologie, sociologie, sciences de gestion, mais d’une façon bien plus étendue, en mathématiques, en sciences du vivant, voire en sciences physiques. En effet, l’observation des systèmes en train de changer, de basculer d’un état d’équilibre vers un autre, a d’abord été développée en science en dehors du champ des sciences humaines et sociales. La démarche transdisciplinaire qu’autorise l’approche systémique, en particulier la dynamique des systèmes complexes, permet d’oser les transpositions de modèles des disciplines scientifiques les unes vers les autres. C’est ce que tente le présent numéro, qui s’intéresse donc à ces situations dans lesquelles un système, évoluant à distance de son bassin d’attraction, présente un comportement non linéaire, chaotique, difficile à modéliser autant qu’à gérer. Il s’agit de décrire ce moment de l’instabilité où le système est susceptible de bifurquer, soit pour revenir à l’équilibre antérieur, soit pour basculer vers des trajectoires qui le mènent à l’effondrement, ou à un nouvel état d’équilibre, ou à une mutation, à des solutions émergentes, etc. Que ces situations concernent la chimie, les sciences du vivant, la psychologie, les sciences sociales ou l’écologie, l’approche de ces points de bifurcation, de rupture, de bascule permet d’explorer un aspect des systèmes à la fois inquiétant et cependant prometteur d’opportunités. Les situations éloignées de l’équilibre ont fait, en chimie et en biologie, l’objet des travaux de Grégoire Nicolis et Ilya Prigogine (1977) sur les structures dissipatives, qui ont montré que, dans certaines conditions, en s’éloignant de son point d’équilibre, le système ne va pas vers sa mort ou son éclatement mais vers la création d’un nouvel ordre, d’un nouvel état d’équilibre.
H. Petitjean & S. Finck : Présentation 6 L’observation du comportement des systèmes loin de l’équilibre invite à considérer d’abord la manière dont ils résistent à la déformation ou au changement, jusqu’à un certain point. Serge Finck rappelle dans ce numéro l’intérêt de la notion d’hystérésis sur laquelle s’est penché en particulier Merten Scheffer (1990). Les systèmes peuvent rester un certain temps dans un état stable malgré les perturbations, avant de basculer dans un état alternatif une fois qu’un seuil est dépassé. L’hystérésis décrit le phénomène du retard pouvant exister entre une cause et sa conséquence, parce que l’état final d’un système dépend non seulement de sa condition actuelle, mais également du passé et du chemin emprunté pour atteindre cet état. Le concept d’hystérésis a été utilisé dans des domaines et des disciplines très distants. Un écosystème comme un lac peut rester stable indépendamment des contraintes de l’environnement (polluants, modifications climatiques…), mais dans certaines limites, qui dépendent de sa résistance ou de sa résilience. À partir d’un certain seuil de perturbation, l’écosystème bascule vers une autre organisation qui se présente comme un nouvel état stable. Dans un domaine très distant de l’écosystémique, en sociologie, Pierre Bourdieu donne l’exemple de l’hystérésis provoquée par l’habitus de certains groupes sociaux : malgré les transformations de leur environnement économique et social, les groupes sociaux ont tendance à maintenir leur habitus, ce qui explique leurs résistances, un retard de l’adaptation, et parfois l’échec de cette dernière et la disparition du groupe (Finck 2025). La réalité des systèmes est qu’ils ne connaissent pas nécessairement un seul état d’équilibre vers lequel ils tendraient par homéostasie, mais plusieurs états par lesquels ils peuvent passer et éventuellement revenir. Ce constat important, notamment en écosystémique, a conduit à la théorie des états stables alternatifs. Celle-ci a été initialement proposée par Richard C. Lewontin (1969), et plus largement développée par d’autres dont Crowford S. Holling (1973), à qui l’on attribue le modèle « ball and cup », dont Hugues Petitjean rappelle plus loin la portée heuristique. Le basculement d’un état vers un autre se présente comme une crise, un moment d’instabilité, mais l’écosystème organise son homéostasie autour du nouvel état dans lequel il se trouve. Un même système peut donc présenter différents états stables, entre lesquels il passe par des chemins éventuellement différents, ou des états stables successifs en fonction de son expansion ou de son effondrement : c’est ainsi que l’on peut présenter la succession de stades de développement en psychologie ou le franchissement de certains seuils dans le développement des organisations (Braccini, Capelli & Petitjean 2023, Braccini, Kaïdi & Schmoll 2025 dans ce même numéro). Hugues Petitjean & al. (2024 & 2025 dans ce numéro) ont proposé d’utiliser le terme d’homéodynamique pour désigner ces effets de crises et de bascules. Les approches classiques en systémique mettent en effet l’accent sur l’homéostasie des systèmes (Cannon 1932), et de fait préférentiellement sur leur état à l’équilibre, qui permet la mesure. Or, l’observation conduit à relativiser la portée du concept d’homéostasie pour les systèmes dynamiques complexes. Les systèmes ont pour première fonction d’assurer leur propre cohésion, mais celle-ci ne se traduit pas spontanément par le maintien ou le retour de leurs caractéristiques autour de valeurs stables antérieures. Ils sont davantage portés, par la logique de leur fonctionnement, à une dynamique d’expansion, que la confrontation aux ressources limitées de leur environnement fait suivre par un processus d’effondrement. Cette alternance d’expansion et d’effondrement n’est pas nécessairement continue. Elle peut évoluer par paliers, chacun de ces paliers se présentant alors comme un état stable obéissant localement et provisoirement à ce que l’on peut considérer comme une homéostasie propre à cet état. L’étude du comportement des systèmes loin de l’équilibre, voire sur le point de basculer d’un état dans un autre, ou de se transformer en un autre système, s’avère féconde en écologie et en biologie, mais également dans d’autres disciplines : en économie, en sciences sociales, en gestion des organisations, en psychologie du développement, en psychopathologie et en psychothérapie. On entre alors de plain-pied dans la problématique de l’accompagnement des systèmes en déséquilibre, problématique qui est scientifique, technique, mais aussi éthique. L’article de François Schmoll illustre le cas de figure qui se présente en psychothérapie, quand un sujet manifeste par de la sidération, de la détresse ou de l’angoisse que son psychisme est débordé, et qu’il vient donc de quitter son état d’équilibre habituel. C’est un moment d’ébranlement de la structure psychique qui peut être suivi d’un rétablissement, mais aussi faire basculer le sujet vers la décompensation, de même que signaler l’opportunité d’un changement positif. Plusieurs niveaux d’options, et donc de questions éthiques, se posent au thérapeute à ces moments. Pour commencer, la thérapie doit-elle rechercher ce débordement de l’appareil psychique, au motif qu’un changement serait profitable ? Ou doit-elle l’éviter pour prévenir tout risque d’effondrement ? Ou doit-elle simplement l’intégrer comme une possibilité dans le cours du travail, sans la provoquer, ni la rejeter a priori ? Ensuite, au moment où ce débordement se manifeste, le thérapeute doit-il laisser la suite se dérouler d’elle-même, sans intervenir ? Ou doit-il accompagner ce moment de déconstruction-reconstruction du sujet, et dans ce cas, comment et en fonction de quel référentiel la (co)construction d’une destination se négocie-t-elle vers un nouvel équilibre ?
H. Petitjean & S. Finck : Présentation 7 Ce numéro est aussi une invitation à porter la réflexion sur les méthodes permettant de décrire, voire de prédire, l’évolution des systèmes dynamiques complexes à l’approche d’un seuil, i.e. d’une crête ente deux bassins d’attraction. Crowford S. Holling observe au début des années 1970 que peu de théories ont été formulées sur ces situations à distance de l’équilibre, ce qu’il attribue au fait que les modèles s’intéressent davantage aux situations stables, permettant la reproduction de l’observation, alors que, plus on s’éloigne de l’équilibre, plus il est difficile de modéliser. Il existe pourtant à la même époque des tentatives de modélisation de ces effets de bascule, de discontinuité du comportement des systèmes. La théorie des catastrophes de René Thom (1972) en est un bon représentant en modélisation mathématique, duquel on pourra tirer des exemples d’applications. La théorie des catastrophes se présente comme une branche de la théorie des bifurcations, qui a pour objet d’étudier les situations dans lesquelles une faible variation dans les paramètres d’un système peut provoquer un changement important de son comportement. La remarque de Holling garde cependant une certaine actualité, car elle plaide pour une révision de nos a priori sur les méthodes scientifiques : les méthodes quantitatives conduisent à privilégier l’étude des systèmes à l’équilibre et peuvent de ce fait entretenir un angle mort de l’observation, en écartant du champ scientifique l’étude des systèmes « réels », qui sont en fait changeants, et à chaque fois singuliers dans leur parcours de changement. Ce numéro vise donc aussi à souligner l’intérêt des méthodes longitudinales, l’observation de cohortes, voire l’étude de cas individuels, qui suivent l’évolution d’un système sur la durée, pour montrer qu’un comportement non reproductible, dans ses va-et-vient qui ne suivent pas un même chemin, peut cependant révéler certaines régularités, dessinant les bassins d’attraction, visibles ou cachés, du système. Références : Braccini V., Capelli F. & Petitjean H. (2023), Naissance et développement des organisations, Préface à P. Schmoll, L’Entreprise Inconsciente, 1997, réédition à Strasbourg, Éditions de l’Ill, p. 9-24. Cannon W.B. (1932), The Wisdom of the Body, New York, W.W. Norton & Co. Holling C.S. (1973), Resilience and Stability of Ecological Systems, Annual Review of Ecology and Systematics, 4(1), p. 1-23. Lewontin R.C. (1969), The Meaning of Stability, in G.M. Woodwell & H.G. Smith (eds), Diversity and Stability in Ecological Systems, Brookhaven National Laboratory Publication, 22, p. 13-23. Nicolis G. & Prigogine I. (1977), Self-Organization in Non-Equilibrium Systems: From Dissipative Structures to Order Through Fluctuations, Hoboken NJ, Wiley. Petitjean H., Finck S. & Schmoll P. (2024), Expansion et effondrement des systèmes : une discussion du concept d’homéostasie, Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 31(1), p. 85-120. DOI : https://doi.org/10.3917/bhesv.311.0085. Scheffer M. (1990), Multiplicity of stable states in freshwater systems, Hydrobiologia, 200/201, p. 475-486. Thom R. (1972), Stabilité structurelle et morphogénèse. Essai d’une théorie générale des modèles, New York NY, W.A. Benjamin. Dans ce numéro : Braccini V., Kaïdi M. & Schmoll P. (2025), Passages de seuils dans les organisations en croissance et fonction de passeur de l’intervenant, Cahiers de systémique, 7, p. 45-56. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17312559. Finck S. (2025), Le comportement des systèmes loin de l’équilibre : hystérésis, bifurcations, catastrophes, Cahiers de systémique, 7, p. 9-20. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17279848. Petitjean H. (2025), Ball-and-Cup : histoire et portée d’un modèle heuristique, Cahiers de systémique, 7, p. 21-28. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17311951. Petitjean H., Finck S. & Schmoll P. (2025), Pour introduire le concept d’homéodynamique en théorie des systèmes, Cahiers de systémique, 7, p. 29-44. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17312443. Schmoll F. (2025), Gérer le débordement en psychothérapie, Cahiers de systémique, 7, p. 57-63. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17313924. Résumé : Les auteurs s’intéressent aux situations dans lesquelles un système, évoluant à distance de son bassin d’attraction, présente un comportement non linéaire, chaotique, difficile à modéliser autant qu’à gérer. Plus précisément, ils explorent ce moment de l’instabilité où le système est susceptible de bifurquer, soit pour revenir à l’équilibre antérieur, soit pour basculer vers des trajectoires qui le mènent à l’effondrement, ou à un nouvel état d’équilibre, ou à une mutation, à des solutions émergentes, etc. Que ces situations concernent la chimie, les sciences du vivant, la psychologie, les sciences sociales, l’écologie, l’approche de ces moments de bifurcation, de rupture, de bascule
H. Petitjean & S. Finck : Présentation 8 permet de comprendre et d’accompagner les systèmes dans un moment à la fois inquiétant et cependant fort d’opportunités. Abstract: Understanding and Managing Systems far from Equilibrium The authors are interested in situations in which a system, evolving at a distance from its basin of attraction, displays non-linear, chaotic behaviour, as difficult to model as to manage. More specifically, they explore that moment of instability when the system is likely to branch off, either to return to the previous equilibrium, or to swing towards trajectories that lead it to collapse, or to a new state of equilibrium, or to mutation, or to emerging solutions, and so on. Whether these situations concern chemistry, life sciences, psychology, social sciences or ecology, the approach to these moments of bifurcation, rupture and change enables us to understand and manage systems at a time that may be worrying, but also full of opportunities. Mots-clés : Systèmes loin de l’équilibre – États alternatifs stables – Homéodynamique – Non-linéaire – Hystérésis – Théorie des bifurcations – Théorie des catastrophes – Ball-and-Cup. Key-words: Systems far from Equilibrium – Alternative Stable States – Homeodynamics – Non-linear – Hysteresis – Bifurcation Theory – Catastrophe Theory – Ball-and-Cup