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TRADUIRE POUR COMPRENDRE, VULGARISER POUR PARTAGER: DEFIS CONTEMPORAINS DE LA TRADUCTOLOGIE SCIENTIFIQUE

Asma BEYAT, Abderrahmane HACHI

Abstract

TRADUIRE POUR COMPRENDRE, VULGARISER POUR PARTAGER: DEFIS CONTEMPORAINS DE LA TRADUCTOLOGIE SCIENTIFIQUE

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585 TRADUIRE POUR COMPRENDRE, VULGARISER POUR PARTAGER: DEFIS CONTEMPORAINS DE LA TRADUCTOLOGIE SCIENTIFIQUE Asma BEYAT Professeure, Université d’El-oued [email protected] Abderrahmane HACHI Doctorant, Université Kasdi Merbah, Ouargla [email protected] Selon Ferdinand de Saussure, la langue est un système de signes où chaque unité linguistique établit un lien étroit entre un signifiant et un signifié. Ainsi, aucun mot n’existe sans signification, et c’est précisément cette dimension signifiante qui rend possible la traduction. Comme le souligne Kocourek (1991), la traductibilité découle de la fonction même du langage : transmettre du sens à travers des structures linguistiques différentes. Dans le champ scientifique, la diffusion du savoir repose sur trois modalités principales : la publication savante, la vulgarisation et la traduction. Si la première s’adresse à un public d’initiés, les deux autres cherchent à franchir les frontières linguistiques et cognitives pour rendre la connaissance accessible. La traduction spécialisée vise la fidélité au contenu scientifique, tandis que la vulgarisation cherche à le reformuler sans le trahir. Cependant, ces deux démarches posent un même défi : comment élargir la diffusion du savoir sans altérer le sens original ? Comment concilier la précision du discours technoscientifique avec la clarté nécessaire à la communication publique ? Cette réflexion propose d’examiner les enjeux, modalités et contraintes de la traduction et de la vulgarisation scientifiques, deux opérations complémentaires qui, bien qu’animées par la même finalité — celle de transmettre la connaissance —, diffèrent dans leurs stratégies discursives et leurs destinataires. Mots-clés : Science – Langue de spécialité – Texte technoscientifique – TraductionVulgarisation scientifique. 1. Mise au point notionnelle Avant d’entrer dans le vif de cette communication, nous voulons mettre l’accent sur le terme «langue de spécialité » que nous préférons substituer par celui de «langue spécialisée » dans cette réflexion. En effet, les répercussions de ce terme résument l’attention assez forte que les linguistes prêtent à la langue de spécialité depuis les années 60. A côté du «vocabulaire spécialisé » (Dubois 1995), nous trouvons également «langue spécialisée » (Lerat 1997), «langue de spécialité» (Charnock 1999) et «français sur objectif spécifique » (Vandevelde 2008). Toutes ces appellations et bien d’autres sont 586 certainement justifiées sur un plan sémantique qui a provoqué des divergences conceptuelles. Selon Pierre Lerat, par exemple, l’expression «langue spécialisée » souligne un continuum et non pas une rupture avec la langue générale. Il l’a définie comme «une langue naturelle considérée en tant que vecteur de connaissances spécialisées » (1995 :20). Par contre, l’appellation «langue de spécialité » fait penser à une langue à part, considération que Dubois minimalise en la définissant comme «un sous-système linguistique tel qu’il rassemble les spécificités linguistiques d’un domaine particulier » (1995:440) Bref, dans cette communication, nous considérons la langue spécialisée comme des usages spécialisés de la langue générale ayant pour objectif d’assurer une communication professionnelle entre les spécialistes d’un domaine particulier. Nous disons alors qu’elle est née pour rendre compte techniquement de réalités impossibles à rendre par la langue générale tout en respectant les règles grammaticales, syntaxiques, morphologiques et phonologiques de cette langue. 2. La traduction spécialisée: un traitement du contenu des textes technoscientifiques Par traitement du contenu, nous entendons, à la suite de Kocourek (1995 : 66), le remplacement d’un texte source par un texte cible, une phrase cible ou un syntagme cible de contenu semblable. Parmi les types de traitement du contenu est l’expansion de texte qui consiste à élargir le texte source par une critique, une discussion ou une interprétation. La traduction fait aussi partie des types habituels du traitement de contenu en visant un texte cible, en une autre langue, à contenu et étendu semblables. Dans ce sens, Paul Valéry explique l’acte de traduire comme la reconstruction, au plus près, de l’effet d’une certaine cause au moyen d’une autre cause (57 :451). De ce fait, le principe de la traduction spécialisée ou technoscientifique consiste à rendre compte de chaque élément constituant le texte source pour le transposer en langue cible. Le résultat ne sera pas alors une simple juxtaposition des phrases mais c’est plutôt un texte cohérent. Pour le faire, le traducteur est censé mettre en place plusieurs compétences. Il doit, tout d’abord, posséder une connaissance des deux langues et cultures confrontées dans l’acte de traduction. Il doit aussi montrer une maîtrise de spécialité et des pratiques discursives marquant la communication professionnelle dans cette spécialité. Bref, il doit connaître la langue spécialisée sur les deux niveaux linguistique et discursif: «comme le texte de spécialité à traduire constitue un algorithme du contexte discursif verbalement chiffré, la traduction en est un discours qui le représente dans la culture cible » (Walkiewicz, 2012) Par rapport à la traduction usuelle, la traduction technoscientifique s’effectue, dans sa conception, en trois étapes comme le souligne Kocourek (1995 :207) : • L’interprétation du texte source, qui est rédigé dans la langue source (le français, par exemple) ; 587 • la détermination des éléments linguistiques pertinents du texte source (il s’agit surtout, mais non uniquement, du contenu cognitif, véhiculé, entre autres, par les termes) ; • la production du texte cible, rédigé dans la langue cible (l’anglais, par exemple), et dont les éléments linguistiques pertinents sont équivalents à ceux de la langue source. Dans ce sens, l’opération consiste à tenir compte de tous les moyens de la langue spécialisée employée dans le texte source pour les reconstituer par le texte cible. Pour y arriver, il faut chercher les éléments pertinents des deux langues, les comparer et en faire une équation : TRADUCTION=CHERCHER+PRODUIRE (texte différent qui appartient à un système linguistique différent mais qui est équivalent en tous points) Dans la traduction technoscientifique, l’accent est mis sur la fonction cognitive au détriment du principe d’équivalence dynamique qui met en valeur, dans la traduction usuelle, l’aspect émotif et appellatif. Ainsi, les concepts véhiculés par les termes sont la pierre angulaire de toute traduction spécialisée car l’objectif est d’exprimer tout le contenu cognitif sans addition ni soustraction avec une fidélité sémantique complète. Pour y atteindre, on remplace un terme nominal par un équivalent nominal, un syntagme descriptif non lexicalisé ou on définit une forme disponible. 3. La vulgarisation scientifique: une élévation vers la sagesse d’une société tout entière Pour Normand Maillet, « dans les textes techniques, nous observons une stratification lexicale allant des termes spécialisés propres à un domaine, aux mots de la langue générale, en passant par un espace intermédiaire qui permet l’expression technique. Cet espace renferme un vocabulaire commun à plusieurs domaines, une sorte de stock lexical situé entre la langue générale et la langue de spécialité. » (Maillet, 1998 :260) Rondeau (1981 :27), schématise l’ensemble lexical général d’une langue. Selon lui, les langues de spécialités se répartissent sur trois zones : • La zone mitoyenne : correspond à la frontière entre la zone de la langue commune et l’ensemble des zones des langues de spécialités. Une forme linguistique peut se trouver à la fois dans la langue commune et une ou plusieurs langue(s) de spécialité(s) ; • La zone centrale : correspond à la zone de la langue commune; • la zone des ensembles ultra-spécialisés : selon Lerat (1995 :135), le vocabulaire ultraspécialisé, ou le jargon, est une barrière entre les initiés et les non-initiés. Ainsi, les non-spécialistes ont accès à la zone mitoyenne des langues de spécialités, éventuellement à la zone centrale, mais pas à la zone des ensembles ultra-spécialisés. Il existe donc des degrés de spécialisation au sein des langues de spécialité. 588 A l’issu de cette stratification lexicale de la langue spécialisée, une politique de vulgarisation scientifique prend formes progressivement pour mettre sous une forme accessible au public les résultats des recherches scientifiques. Tout comme la traduction technoscientifique, il s’agit d’un outil de diffusion du savoir qui avait au début un rôle social mythique, au sens de l’astronome français Camille Flammarion (1880): l’élévation vers la sagesse d’une société tout entière grâce au savoir. Cependant, la vulgarisation scientifique présente une traduction qui transforme en langue commune une langue spécialisée. Ceci est le degré zéro au sens de Daniel Jacobi (1984) qui préfère que l’auteur-source (le spécialiste) soit aussi l’auteurreformulant pour ne pas trahir le texte. Il invite ainsi les spécialistes à publier le même contenu scientifique dans des revues s’adressant à des publics différents. De plus, la situation délicate dans laquelle se trouve la vulgarisation scientifique, c’est qu’elle n’est «ni assez littéraire pour être littérature, ni assez scientifique pour être scientifique ». Raison pour laquelle, le vulgarisateur doit faire preuve d’une souplesse d’esprit et d’une grande inventivité pour mener à bien cette opération qui éveille le sens critique chez le lecteur en l’incitant à la réflexion. Dans sa dimension éthique, la vulgarisation scientifique est «une interrogation sur le monde communiquée dans des termes accessibles à tous » (Pierre Laszlo, 1993). La noblesse de cette reformulation se voit clairement chez le scientifique qui, à travers la vulgarisation, exprime sa gratitude envers la collectivité et partage ses connaissances avec la société. Son objectif consiste alors à associer un lecteur à la connaissance scientifique. En d’autres termes, par cet acte, un rétablissement de communication rompue entre scientifique et grand public est réalisé. Pour ce faire, les critères d’une bonne vulgarisation s’imposent. Bruno Dufay en distingue 12 dont nous citons sept à titre d’exemple : • un vocabulaire accessible; • l’image, le dessin et le schéma ; • le raisonnement logique; • la synthèse (résumé contenant les idées principales); • l’association de sujets (expliquer un sujet ardu par un deuxième plus attractif); • l’exemplification; • la comparaison et la métaphore (mettre en relation des connaissances concrètes du lecteur avec le concept à expliquer). Notons aussi que sur le plan énonciatif, la traduction produit un texte homogène né d’un va et vient entre les deux langues source et cible de recherche tandis que la vulgarisation scientifique représente un discours cible marqué par une forte distanciation au jargon et constitue un lieu où s’effectue le contact de deux discours hétérogènes. Cette distance terminologique engendre «une mise en scène de d’une 589 structure tri-partie de coopération science-public-vulgarisation, qui offre au lecteur une image de lui-même gratifiante et confortable dans un système de ‘places’ harmonieusement conformiste » (Jacqueline Authier-Revuz, 1985). 4. Traduction et vulgarisation à l’ère numérique : entre automatisation et post-édition À l’ère numérique, la traduction et la vulgarisation scientifiques connaissent de profondes mutations de même titre que les autres domaines. L’émergence des outils de traduction automatique (comme DeepL et Google Translate) bouleverse la pratique du traducteur. Ces outils permettent une accélération du processus et une mutualisation des connaissances terminologiques, mais posent la question de la fidélité sémantique et stylistique. De ce fait, la post-édition humaine et la vérification terminologique et sémantique devient importante : le traducteur agit comme médiateur cognitif, vérifiant la cohérence terminologique et la conformité du texte cible aux conventions du domaine. En effet, les bases terminologiques en ligne et les corpus spécialisés (IATE, Termium, FranceTerme) facilitent cette tâche, tandis que les plateformes collaboratives favorisent une co-construction du savoir traductif. Par ailleurs, la vulgarisation scientifique s’adapte aux nouveaux formats : blogues, podcasts, vidéos et capsules interactives deviennent des vecteurs puissants de diffusion scientifique. En effet, ces outils redéfinissent le rapport entre fidélité, rapidité et accessibilité, mettant la traductologie devant de nouveaux enjeux : penser la traduction comme un processus multimodal, assisté et interactif, où l’humain et la machine coopèrent pour assurer éthiquement la circulation du sens. Conclusion En guise de conclusion, nous pouvons dire que le processus de traduction technoscientifique peut être résumé en une simple scène : mené d’outils du traducteur (sources documentaires primaires et secondaires), le spécialiste doit d’abord chercher les équivalents correspondants aux unités lexicales du texte source. Ensuite, il traduit des phrases individuelles en les mettant en relation avec le texte ; une traduction qui respecte les différences morphologiques, syntaxiques et textuelles entre la langue source et la langue cible. Enfin, il synthétise pour produire le texte cible qui n’est qu’une forme linguistique de la compréhension du texte source. De sa part, la vulgarisation scientifique ne consiste pas en une simple transposition d’un savoir spécialisé en langage courant. Mais, c’est tout un «genre » particulier, dans les pratiques de reformulation, qui doit plutôt tracer des frontières entre savoir spécialisé et culture populaire en utilisant des techniques de communication/publication et des méthodes pédagogiques dans des moments propices pour pouvoir transmettre, avec objectivité et dans un langage simple, des connaissances scientifiques et techniques sans les déformer. 590 À l’ère numérique, le traducteur et le vulgarisateur partagent une même fonction : celle du médiateur du sens. Leur travail ne se limite plus à reformuler, mais à interpréter, contextualiser et adapter le discours savant dans un environnement technologique en constante mutation. Ainsi, la traductologie contemporaine doit assurer la diffusion éthique et précise du savoir pour garantir la qualité du sens transmis. BIBLIOGRAPHIE : 1. BEYAT Asma (2019), «Polycopié curriculaire de l’initiation aux langues spécialisées » (cours destiné aux étudiants de la 3ème année licence français), Université D’El Oued, Algérie. 2. DUBOISJ.et al.(2001), Dictionnaire de linguistique, Varese S.P.A.Italie 3. DUFAY Bruno(2005), Apprendre à expliquer: l’art de vulgariser, Eyrolles, Paris. 4. EURIN S. et HENAO M. (1993), Pratique du français scientifique, Hachette, France. 5. Authier-Revuz Jacqueline(1985),«Dialogisme et vulgarisation scientifique»,in a. DISCOSS, pp.117-122. 6. JEANNERET Yves(1994),Ecrire la science, PUF,Paris,1994. 7. KOCOUREKR.(1991), La langue française de la technique et de la science: vers une linguistique de la langue savante, Brandstetter Verlog, Allemagne. 8. LASZLO Pierre(1993), La vulgarisation scientifique, PUF, Paris. 9. LERATP.(1995),Les langues spécialisées, PUF. France.