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Vol. 3, No. 6, Décembre 2025 Ceci est un article en accès libre sous la licence CC BY-NC-ND. 1631 Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) ISSN: 2960-2823 LE DJIHAD DE LA RARETE : L’asphyxie économique comme stratégie de domination au Mali Etienne Fakaba Sissoko, Écrivain et Enseignant chercheur Centre de Recherche et d’Analyses Politiques, Économiques et Sociales du Mali (CRAPES) Résumé : Cet article examine la stratégie d’asphyxie économique déployée par le JNIM au Mali entre juillet et novembre 2025. En bloquant les flux pétroliers et en perturbant les principaux corridors routiers, le groupe jihadiste a transformé la dépendance énergétique nationale en instrument de domination politique. Fondée sur une méthodologie qualitative intégrée, l’analyse montre que le blocus ne représente pas une rupture mais un révélateur : il met en évidence la délégation coercitive de fonctions souveraines à des acteurs armés capables de contrôler les ressources vitales. L’État reste visible mais désactivé, tandis que la société s’adapte sous contrainte et que l’économie se fragmente en circuits de survie. Les résultats soulignent que la souveraineté économique est désormais un bien rare, administré par la peur, la dépendance et la maîtrise des flux. L’étude invite à repenser la sécurité au Sahel à partir d’une sécurité circulatoire, centrée sur la gouvernance régionale des flux vitaux. Mots-clés : Effondrement silencieux ; Djihad économique ; Souveraineté ; Rareté ; Sahel. JNIM Digital Object Identifier (DOI): https://doi.org/10.5281/zenodo.17813332 1 Introduction— Du djihad militaire au djihad économique Depuis le retrait de l’opération Barkhane en 2022 et la reconfiguration des partenariats sécuritaires du Mali, le paysage conflictuel sahélien connaît une transformation profonde. L’affaiblissement de la présence occidentale a favorisé l’émergence d’une pluralité d’acteurs armés, parmi lesquels le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, qui a su convertir la confrontation militaire classique en une stratégie d’emprise économique. Loin de se limiter à un acteur insurgé, le JNIM s’impose désormais comme un entrepreneur de gouvernance armée (Reno, 1999 ; Bayart, 1993 ; Chabal & Daloz, 1999), structurant des formes alternatives de souveraineté sur les espaces où l’État s’est retiré ou demeure symbolique. Entre 2024 et 2025, cette recomposition s’est matérialisée par une stratégie d’asphyxie économique visant les infrastructures logistiques essentielles : blocus de carburant, attaques répétées contre les convois, taxation clandestine des routes et imposition d’accords locaux de soumission. Les données sécuritaires confirment cette inflexion : les incidents armés ont nettement augmenté, atteignant 132 attaques en un mois contre 108 le mois précédent, tandis que les groupes jihadistes ont multiplié les actions de harcèlement, les braquages sur les axes stratégiques et les tentatives de blocus dans les régions de Kayes, Nioro, Tombouctou, Gao, Gossi ou Ménaka Ces dynamiques attestent d’une volonté systématique de perturber les flux vitaux — vivres, carburant, biens marchands — plus que de conquérir des localités. Dans un pays où près de 95 % des hydrocarbures sont importés par voie terrestre depuis les ports du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, cette offensive touche le cœur logistique du pouvoir malien. Elle ne vise pas prioritairement les
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1632 forces armées, mais la capacité même de l’État à faire circuler, c’est-à-dire à exercer la fonction souveraine fondamentale de régulation des flux (Foucault, 1978 ; Mbembe, 2006 ; Sissoko, 2023). Le carburant devient alors une arme politique et la rareté, un instrument structuré de domination. Le conflit sahélien bascule ainsi d’un paradigme territorial vers un paradigme circulatoire, où l’attaque porte moins sur l’espace que sur le mouvement. Le JNIM substitue progressivement au djihad militaire un djihad économique, fondé sur la capacité à contrôler, interrompre ou conditionner l’accès aux ressources essentielles. Cette mutation invite à repenser la souveraineté sous l’angle logistique : ce n’est plus la maîtrise du sol qui détermine l’autorité, mais la maîtrise des réseaux d’approvisionnement et des corridors énergétiques (Kaldor, 2012 ; Keen, 2008 ; Sissoko, 2024). Dès lors, la question de recherche s’articule naturellement : comment le contrôle des flux pétroliers est-il devenu un levier politico-économique permettant au JNIM de reconfigurer les rapports de pouvoir au Mali ? L’hypothèse centrale considère que l’asphyxie du carburant constitue une stratégie d’usure étatique reposant sur la dépendance logistique, révélatrice d’un processus d’effondrement silencieux (Sissoko et al., 2025) : un effondrement non spectaculaire, où les institutions demeurent visibles mais progressivement désactivées. L’étude mobilise une méthodologie qualitative intégrée combinant : 1. une analyse documentaire (rapports d’OCHA, ISS Africa, Timbuktu Institute, SITREP sécuritaires, sources spécialisées) ; 2. des entretiens et témoignages de terrain dans les zones affectées ; 3. une articulation théorique croisant l’économie politique des conflits (Kaldor, 2012 ; Keen, 2008), la gouvernance armée (Reno, 1999) et les concepts de résilience contrariée et de discipline fiscale inversée (Sissoko, 2024). L’article s’organise comme suit : la section 2 développe le cadre théorique de l’économie politique de la guerre et de l’effondrement silencieux ; la section 3 analyse la genèse et les mécanismes du blocus pétrolier ; la section 4 examine les formes de gouvernance armée et les dispositifs de régulation parallèle ; la section 5 évalue les effets économiques, sociaux et institutionnels de l’asphyxie ; la section 6 explore les réponses publiques et communautaires ; enfin, la discussion générale replace le djihad économique dans une lecture systémique de la souveraineté sous contrainte au Sahel. 2 Cadre théorique : économie politique de la guerre et effondrement silencieux 2.1 L’économie politique des conflits contemporains : guerres hybrides, acteurs non étatiques et contrôle des rentes Les conflits contemporains s’éloignent progressivement de la grammaire westphalienne de la guerre interétatique pour s’inscrire dans les logiques des new wars (Kaldor, 2012), où s’entremêlent intérêts économiques, identités localisées, fragmentation des souverainetés et privatisation de la violence. Dans ces configurations, la guerre ne constitue plus une anomalie de l’ordre politique : elle devient un mode routinier de gouvernement, une économie de la contrainte et un mécanisme de redistribution sélective des ressources. Keen (2008) montre que ces conflits prolongés produisent une économie de la violence, où destruction et survie s’alimentent mutuellement. La conflictualité y génère des rentes : péages, prédations, captation de flux, taxation informelle. Ces mécanismes transforment la violence en outil de régulation économique, où la paix n’est plus la norme mais l’exception. Reno (1999) apporte une lecture complémentaire en conceptualisant une économie politique du pouvoir informel dans laquelle entrepreneurs politiques, chefs de guerre et appareils étatiques s’inscrivent dans un continuum d’autorité. Leur pouvoir repose moins sur le contrôle territorial que sur la maîtrise des flux économiques, l’alliance avec des clientèles locales et la capacité à transformer les réseaux d’échange en instruments de domination. Bayart (1993), à travers la notion de politique du ventre, offre une préfiguration de ces dynamiques en insistant sur les logiques de prédation constitutives de la souveraineté africaine postcoloniale. Appliquées au Sahel, ces analyses éclairent la montée d’une gouvernance armée de la mobilité (Chabal & Daloz, 1999 ; Sissoko, 2024), où le flux — de carburant, de vivres, de marchandises, d’informations — supplante le territoire comme unité opérationnelle du pouvoir. Les données récentes confirment cette centralité de la circulation : les groupes jihadistes multiplient attaques, blocus, braquages et interceptions visant explicitement les axes vitaux
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1633 et les convois logistiques, comme en témoignent les 132 incidents enregistrés en un seul mois, contre 108 le mois précédent dans les régions de Kayes, Mopti, Tombouctou, Gao ou Ménaka. Cette orientation marque la transformation de la guerre en un dispositif économique de capture, articulé autour de la taxation, de la contrainte et de la médiation armée (Sissoko, 2024). 2.2 Conceptualisation : effondrement silencieux, résilience contrariée et discipline fiscale inversée Si l’économie politique des conflits rend compte de la privatisation de la violence et de l’hybridité des souverainetés, elle laisse souvent en marge la dynamique interne des États fragilisés. C’est dans cet interstice analytique que s’inscrit la contribution de Sissoko (2023, 2024, 2025), qui propose une triple conceptualisation des recompositions de la souveraineté au Sahel : l’effondrement silencieux, la résilience contrariée et la discipline fiscale inversée. L’effondrement silencieux désigne un processus par lequel l’État conserve son apparence institutionnelle tout en perdant progressivement sa performativité. Contrairement à la notion d’État failli (Rotberg, 2004), il ne s’agit pas d’une disparition mais d’une désactivation fonctionnelle : l’État demeure visible, bavard, cérémoniel, mais ses fonctions souveraines — protéger, prélever, redistribuer — glissent vers d’autres acteurs capables d’assurer ces tâches plus efficacement. Les observations de terrain rendent tangible ce phénomène : dans plusieurs localités de Ségou, San ou Mopti, les fonctions de protection, de justice et même d’arbitrage social se trouvent désormais exercées par des groupes jihadistes, parfois avec l’assentiment forcé des populations 2.2.1 Architecture conceptuelle de l’« effondrement silencieux » Figure 1 : Architecture conceptuelle de l’« effondrement silencieux » La notion de résilience contrariée prolonge cette analyse en décrivant la condition sociale des populations confrontées à la domination armée. Dans les contextes sahéliens, la résilience n’est pas une capacité créatrice : elle devient une injonction à supporter — un impératif d’adaptation à la contrainte plutôt que de transformation de l’environnement. Les populations s’organisent pour survivre sans pouvoir modifier les structures de domination, illustrant un modèle d’adaptation sans émancipation. La discipline fiscale inversée désigne enfin l’inversion du rapport fiscal dans les zones où l’État a perdu le monopole de la coercition. Les groupes armés instaurent des prélèvements (zakat, péages, taxes sur la circulation ou la production agricole) qui reprennent les formes de l’impôt tout en en renversant la légitimité. Cette fiscalité coercitive se substitue au contrat social : elle crée un lien d’obéissance, et non d’appartenance. ISS documente cette dynamique : exigences systématiques de zakat dans les zones rizicoles de Ké-Macina, enlèvements pour nonpaiement à Kokry Centre ou Sirakoro, taxation conditionnant l’accès aux marchés hebdomadaires Sissoko (2023, 2024, 2025).
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1634 Ensemble, ces concepts articulent les dimensions institutionnelle (effondrement), sociale (résilience) et économique (fiscalité inversée) de la fragilité sahélienne, et convergent vers une hypothèse centrale : la souveraineté ne disparaît pas, elle se délègue coercitivement à travers une série de transactions implicites entre acteurs armés, populations et segments affaiblis de l’État. 2.3 Vers une notion de “djihad économique” : l’arme du blocus comme économie politique de la violence L’étude du blocus pétrolier de 2025 permet de formaliser une catégorie analytique nouvelle : le djihad économique (Sissoko, 2025). Celui-ci renvoie à l’usage stratégique des dépendances matérielles — carburant, vivres, infrastructures logistiques — comme instruments structurants de domination politique. Il conjugue la logique de la guerre asymétrique et celle de la gouvernance extractive. En contrôlant les ressources vitales, les groupes jihadistes opèrent une double conversion : 1. la violence se transforme en fiscalité (zakat, péages clandestins, rançons économiques) ; 2. la rareté devient une matrice de légitimation, au sens où la capacité à autoriser ou interdire la survie confère l’autorité la plus fondamentale. Ce processus s’apparente aux dynamiques de nécro-économie (Mbembe, 2006), dans lesquelles le pouvoir s’exerce en modulant l’accès différencié à la vie matérielle. La privation délibérée d’énergie — immobilisation des transports, suspension des activités productives, isolement de localités entières — constitue un dispositif biopolitique négatif : gouverner par la rareté. Les tentatives de blocus simultanés contre Kayes, Nioro, Gossi, Tombouctou ou Gao, documentées dans les rapports sécuritaires, illustrent la montée de cette économie politique de l’étranglement logistique Dans cette configuration, la guerre ne vise plus la conquête du territoire mais la capture des fonctions vitales — particulièrement la circulation. La souveraineté devient un pouvoir de fermeture plutôt que d’ouverture : bloquer, filtrer, taxer, autoriser. Ce déplacement du contrôle de l’espace vers le contrôle du flux redéfinit les fondements du politique au Sahel et inscrit la violence économique dans la trame ordinaire de la gouvernance. 3 Le blocus pétrolier : genèse, mécanismes et portée stratégique 3.1 Chronologie du blocus (juillet–novembre 2025) : déclenchement, cibles et intensité Entre juillet et novembre 2025, le Mali a connu une crise sans précédent : un blocus systématique des produits pétroliers orchestré par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), coalition jihadiste affiliée à AlQaïda. Ce blocus s’inscrit dans une stratégie d’asphyxie logistique qui transforme la dépendance énergétique du pays en instrument de domination politique. Figure 2 : Chronologie du blocus pétrolier (juil.–nov. 2025) Le déclenchement du blocus répond à deux déclencheurs imbriqués. D’une part, une dynamique réactive : il constitue la réponse directe à la décision du gouvernement malien, en juillet 2025, d’interdire la vente d’essence en jerricans – mesure visant à restreindre l’approvisionnement des groupes armés (OCHA, 2025). D’autre part,
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1635 une dynamique démonstrative : en perturbant les flux issus des ports de Dakar et d’Abidjan, le JNIM cherchait à manifester sa capacité d’influence sur les infrastructures vitales du pays, y compris dans les zones supposées sous contrôle étatique (Institut Timbuktu, 2025). Entre août et septembre 2025, les attaques se sont systématisées : sabotages ciblés des convois de carburant sur les corridors Dakar–Kayes–Bamako et Abidjan–Sikasso–Koulikoro, destructions de citernes, enlèvements de chauffeurs et installation de barrages armés (ISS Africa, 2025 ; Jeune Afrique, 2025). La stratégie du JNIM suit une logique cumulative : chaque attaque ne vise pas seulement une cargaison, mais la confiance logistique dans les routes, entraînant un effet d’auto-paralysie du commerce. En octobre 2025, les circuits de distribution se sont effondrés ; les stations-service de Bamako et des capitales régionales ont fermé, provoquant une pénurie totale et une immobilisation partielle de l’économie nationale. Dans cette séquence, le JNIM convertit le territoire en espace de discontinuité, et la route en instrument de gouvernement. Le blocus cesse alors d’être un épisode de guerre pour devenir un régime de circulation restreinte, au sens où le contrôle de la mobilité se substitue à la conquête du sol (Foucault, 1978 ; Sissoko, 2024). 3.2 Mécanismes opérationnels : contrôle logistique, destruction sélective et taxation des flux L’efficacité du blocus repose sur la combinaison de trois instruments : la territorialisation des corridors, la destruction exemplaire et la fiscalité parallèle. Ce triptyque traduit la rationalité politique de la violence économique, comprise ici comme une technologie de pouvoir (Mbembe, 2006 ; Agamben, 1998). 3.2.1 Contrôle logistique et souveraineté des corridors Le JNIM ne cherche pas à administrer un espace homogène, mais à maîtriser les nœuds logistiques. Les corridors énergétiques reliant le Mali à ses façades maritimes deviennent les lieux d’exercice d’une souveraineté différentielle : celle du passage. À chaque poste de contrôle, la circulation devient conditionnelle ; elle suppose négociation, redevance ou allégeance (Reno, 1999). Cette logique de souveraineté circulatoire renverse la hiérarchie du pouvoir territorial : c’est le mouvement, non la surface, qui devient l’objet du contrôle. L’autorité se mesure à la capacité de filtrer, non d’administrer. Le JNIM transforme ainsi les routes en infrastructures de domination, où la mobilité se monnaye selon des barèmes définis localement, fondant une véritable économie politique du passage (Bayart, 1993 ; Sissoko, 2024). 3.2.2 Destruction sélective et performativité de la violence Les destructions de convois, largement médiatisées, obéissent à une logique de violence démonstrative. Chaque citerne brûlée fonctionne comme un acte de communication politique : elle signale la capacité du JNIM à suspendre la normalité économique. Cette destruction n’est ni anarchique ni gratuite ; elle s’inscrit dans un dispositif de pédagogie coercitive, qui vise à discipliner les acteurs économiques par la peur et à redéfinir les termes de la circulation. Dans la perspective de Mbembe (2006), cette pratique relève d’une nécro-économie : la gestion différentielle de la vie et de la mort comme principe de gouvernement. Le carburant – énergie vitale du pays – devient ici le support d’une biopolitique inversée : gouverner, c’est priver. La destruction exemplaire installe un régime de visibilité où la rareté remplace la loi comme instrument d’ordre (Arendt, 1971 ; Sissoko, 2023). 3.2.3 Péages clandestins et fiscalité de substitution Enfin, le JNIM institue une fiscalité parallèle structurée autour des routes et des marchés. Les prélèvements effectués sous couvert de zakat ou de “protection des convois” opèrent comme une discipline fiscale inversée : le prélèvement persiste, mais la finalité redistributive disparaît (Sissoko, 2025). Cette pseudo-fiscalité reproduit la forme sans la légitimité de l’impôt, transformant le paiement en acte d’allégeance. À travers cette infrastructure de taxation informelle, le JNIM instaure une économie morale de la survie : ceux qui payent circulent, ceux qui refusent sont exclus ou sanctionnés. L’impôt devient ainsi un filtre social, un instrument d’inclusion conditionnelle. La souveraineté fiscale, fragmentée, se déplace des institutions publiques vers les détenteurs de la contrainte armée (Tilly, 1990 ; Reno, 1999).
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1636 3.2.4 Mécanismes opérationnels du djihad économique Figure 3 : Mécanismes opérationnels du djihad économique 3.3 Objectifs stratégiques du JNIM : épuisement, régulation et légitimation Les mécanismes décrits traduisent une rationalité stratégique à trois dimensions : épuiser les capacités de mobilité de l’État, substituer une régulation économique, et convertir la rareté en légitimité sociale. 3.4 Épuisement des capacités de mobilité étatique L’État moderne, rappelle Foucault (1978), exerce son pouvoir à travers la circulation : des biens, des personnes, des énergies. En neutralisant cette circulation, le JNIM produit une immobilité politique : les institutions subsistent mais ne se déplacent plus, les forces armées existent mais ne manœuvrent plus. Le carburant, ressource logistique par excellence, devient le vecteur d’une guerre d’attrition fonctionnelle : il ne s’agit plus de détruire l’appareil d’État, mais de le paralyser en saturant ses dépendances matérielles. Ce type de stratégie correspond à ce que Keen (2008) décrit comme un “système d’épuisement calculé”, où la vulnérabilité logistique remplace la bataille comme terrain d’affrontement. 3.5 Substitution d’un pouvoir fiscal et régulateur À mesure que l’État se retire, le JNIM occupe l’espace normatif laissé vacant. En imposant ses propres taxes, règles de commerce et mécanismes de sanction, il se dote d’un pouvoir régulateur de fait (Bayart, 1993 ; Sissoko, 2024). Cette gouvernance de substitution ne repose pas sur l’idéologie, mais sur la fonctionnalité : elle assure la continuité minimale des échanges dans un contexte de pénurie. Loin d’un désordre absolu, il s’agit d’un ordre économique alternatif, où la violence assure la prévisibilité et la rareté fonde la valeur. Le JNIM ne se présente plus comme destructeur, mais comme garant d’une stabilité restreinte : un “État négatif” qui régule par la privation (Reno, 1999 ; Mbembe, 2006). 3.6 Construction d’une légitimité fonctionnelle Enfin, le blocus a une fonction politique : reconfigurer la légitimité. Dans les zones marginalisées, la capacité du JNIM à organiser la survie, à arbitrer les différends et à sécuriser certains marchés lui confère une légitimité de performance (Sissoko, 2024). Cette reconnaissance ne découle pas de l’adhésion idéologique, mais de la satisfaction minimale des besoins : là où l’État échoue à fournir, le JNIM “fait fonctionner”. L’asphyxie économique devient ainsi un instrument de persuasion : elle prouve que l’autorité ne se définit plus par la loi, mais par la maîtrise du flux vital. Le blocus pétrolier de 2025 illustre une transformation profonde de la conflictualité sahélienne. En substituant au contrôle territorial la maîtrise des flux, le JNIM met en œuvre une gouvernance de l’asphyxie : un dispositif où la rareté est produite, administrée et convertie en pouvoir. Cette dynamique confirme l’hypothèse d’un passage du djihad territorial au djihad fonctionnel (Sissoko, 2025) : la guerre cesse d’être une conquête pour devenir un mode de gouvernement. La violence économique y opère comme un langage de la souveraineté déléguée, révélant la mutation du Mali en un espace d’effondrement silencieux – non par disparition, mais par appropriation sélective de ses fonctions vitales.
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1637 3.6.1 Cartographie régionale du « djihad des flux » Figure 4 : Cartographie régionale du « djihad des flux » 4 Gouvernance armée et économie de substitution 4.1 Le JNIM comme acteur régulateur : justice, fiscalité et commerce local Dans les espaces où l’État malien a perdu sa capacité régulatrice, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) s’est imposé comme un acteur de régulation hybride, combinant coercition militaire, encadrement économique et justification religieuse. Ce basculement illustre la transformation d’un acteur insurgé en entrepreneur de gouvernance (Reno, 1999 ; Bayart, 1993 ; Sissoko, 2024). Cette gouvernance armée s’organise autour de trois fonctions interdépendantes : 1. Une fonction juridictionnelle, fondée sur la charia mais articulée aux normes coutumières. Dans plusieurs zones rurales de Mopti, Ségou ou San, les accords conclus avec le JNIM prévoient l’application de ses règles religieuses en échange de la levée des attaques et des blocus, ce qui revient à substituer des mécanismes de justice islamique et coutumière supervisée à la justice étatique Cette juridicisation de la violence reproduit, sous une autre forme, la prétention wébérienne au monopole du droit (Weber, 1919 ; Foucault, 1978). 2. Une fonction fiscale, matérialisée par la perception de la zakat et de taxes de protection sur les flux commerciaux, les terres agricoles et parfois le bétail. Dans les zones rizicoles de Ké-Macina, de Kokry Centre ou de Sirakoro, les paysans doivent s’acquitter de la zakat pour pouvoir cultiver, sous peine d’enlèvements ou de représailles Ces prélèvements, justifiés par un registre moral et religieux, instituent une fiscalité de loyauté : payer revient à s’intégrer à un ordre coercitif stable (Sissoko, 2025), où l’impôt devient un instrument de dépendance plutôt que de citoyenneté (Tilly, 1990). 3. Une fonction commerciale, centrée sur la régulation des marchés et des circuits d’échange. Dans les régions de Bandiagara et Bankass, la signature d’accords avec le JNIM a permis la réouverture des foires hebdomadaires et la reprise des activités agricoles, en échange de l’acceptation de la zakat et de l’interdiction de coopérer avec les FAMa La “sécurité” des marchés est ainsi conditionnée au respect des normes jihadistes, produisant une économie morale de la survie (Keen, 2008), où la prévisibilité de la contrainte remplace la confiance dans l’institution. Cette tripartition renvoie à un modèle de gouvernance fonctionnelle : la coercition ne supprime pas le marché, elle le reconfigure selon les normes d’un ordre armé. Le JNIM ne détruit pas les structures économiques, il les oriente vers la soutenabilité de son contrôle (Sissoko, 2024). La violence y apparaît comme une rationalité gestionnaire, ordonnant la vie économique en fonction des besoins de la domination.
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1638 4.1.1 Typologie de la gouvernance armée Fonction Mécanisme concret Effet politique Juridictionnelle Application de la charia ; arbitrage local des litiges fonciers et commerciaux ; résolution coutumière sous supervision jihadiste. Production d’une légitimité procédurale ; remplacement de la justice étatique ; encadrement social autoritaire. Fiscale Péages clandestins, zakat obligatoire, taxation négociée sur les marchandises, carburants et mouvements de personnes. Imposition d’un ordre fiscal alternatif ; consolidation d’un espace de prélèvement autonome ; renforcement de la dépendance communautaire. Commerciale Régulation des marchés ; fixation des prix ; levée d’interdits commerciaux ; protection conditionnelle des routes et convois. Apparition d’une stabilité contrainte ; transformation du JNIM en acteur de régulation économique ; captation de loyautés locales. Tableau 1 : Typologie de la gouvernance armée Ce tableau illustre la mutation du JNIM d’un acteur militaire en entrepreneur de gouvernance (Reno, 1999 ; Bayart, 1993). • Sur le plan juridique, il remplace les institutions de justice. • Sur le plan fiscal, il restructure le lien d’obéissance par la contrainte économique. • Sur le plan commercial, il régule l’économie de survie au nom de la sécurité. Le résultat est un ordre armé fonctionnel, où la coercition produit la régulation et où la rareté devient un principe d’organisation politique. 4.2 Les transactions locales : accords de non-agression et taxation négociée Dans les régions de transition – Boni, Léré, Gossi, mais aussi Ké-Macina, Bankass ou Bandiagara – les relations entre le JNIM et les communautés locales reposent sur des transactions politiques tacites. Les rapports de terrain et les bulletins sécuritaires mettent en évidence des accords de soumission : à Kondona et Kara, des villages s’engagent à ne plus collaborer avec les forces étatiques et à accepter la zakat, tandis que des chasseurs dozos remettent leurs armes au JNIM en échange d’une levée des attaques. Ces arrangements instaurent un régime de coexistence négociée structuré par trois logiques : • Une logique de neutralisation, par laquelle les villages acceptent la non-coopération avec les FAMa comme condition de leur survie. La neutralité n’est pas un choix politique libre, mais une stratégie de minimisation du risque. Elle permet une circulation minimale des biens et des personnes, produisant une forme de « paix négociée » (De Waal, 2015). • Une logique transactionnelle, fondée sur les taxes communautaires, les contributions agricoles et parfois la mise à disposition d’infrastructures locales. La contrainte se transforme en échange de services : sécurité conditionnelle contre acquiescement aux règles jihadistes. Le paiement ne garantit pas l’absence de violence, mais en réduit la probabilité, ce qui suffit à rendre la transaction acceptable pour des populations privées d’alternatives. • Une logique de légitimation mutuelle, dans laquelle le JNIM tire de ces accords une reconnaissance d’autorité, tandis que les notables locaux conservent une marge d’autonomie symbolique dans la gestion des affaires quotidiennes. Cette reconnaissance est ambivalente : elle ne signifie pas adhésion idéologique, mais reconnaissance d’une capacité à organiser la survie. Ces interactions révèlent une économie politique du compromis, où la domination n’est pas seulement imposée d’en haut mais co-produite dans les pratiques de survie. Les communautés intègrent la contrainte armée dans leurs stratégies d’adaptation, illustrant la dynamique de résilience contrariée (Sissoko, 2024) : un régime d’ajustement sous domination, où la capacité d’adaptation sert à stabiliser la structure de pouvoir qui produit la vulnérabilité.
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1639 4.3 Le blocus comme matrice d’une gouvernance de substitution Le blocus pétrolier de 2025 agit comme catalyseur de reconfiguration politique. En suspendant la circulation de l’énergie, le JNIM déplace le centre de gravité de la souveraineté : celle-ci ne réside plus dans la possession d’un territoire, mais dans la capacité à arbitrer l’accès aux flux. Ce déplacement institue un régime de gouvernance par la rareté, que Sissoko (2025) qualifie de djihad économique. Trois dynamiques interdépendantes structurent ce régime : 1. L’appropriation des flux : la capture des routes, marchés et circuits d’approvisionnement permet au JNIM de transformer chaque déplacement en transaction politique. Les blocus annoncés sur Kayes et Nioro, les attaques répétées sur la RN6 ou les axes Gao–Ansongo et Goundam–Tombouctou traduisent cette volonté de convertir la route en institution politique/ La circulation cesse d’être un fait banal ; elle devient un privilège conditionnel. 2. L’encadrement social : la dépendance vis-à-vis des circuits contrôlés par le JNIM recompose les hiérarchies locales. Ceux qui obtiennent l’“autorisation” de circuler, de cultiver ou d’accéder au marché se situent plus près du centre de décision jihadiste. La peur initiale se transforme en cohésion contrainte : les communautés intègrent les règles de la gouvernance armée parce qu’elles conditionnent la survie. 3. La légitimation religieuse : la rareté est enveloppée dans un discours moral. Les prêches accompagnant la collecte de la zakat dans les régions de Kayes, Diéma, Sandaré, Banamba ou Sikasso présentent l’épreuve matérielle comme un passage spirituel nécessaire Cette « éthique de la disette » (Mbembe, 2006) transforme la privation en vertu, consolidant la domination dans les consciences. La combinaison de ces trois dimensions engendre une gouvernance de substitution : un système où la coercition armée est relayée par une gestion économique et morale de la survie. Le JNIM devient un administrateur de dépendance, assurant la continuité minimale de la vie économique tout en la subordonnant à un cadre idéologique de rareté légitimée. 4.4 Analyse critique : continuité entre le djihad économique et les logiques patrimoniales de l’État rentier L’économie de guerre instaurée par le JNIM ne représente pas une rupture radicale : elle prolonge et radicalise les logiques patrimoniales de l’État rentier ouest-africain (Bayart, 1993 ; Hibou, 1999 ; Sissoko, 2023). Dans les deux configurations, la souveraineté se définit comme la capacité à accumuler et redistribuer sélectivement les ressources – qu’il s’agisse de rentes d’exportation, de financements extérieurs ou, ici, de pénurie organisée. Cette continuité apparaît selon trois gradients : 1. Mimétisme institutionnel : le JNIM reproduit les formes bureaucratiques de l’État – taxation, arbitrage des litiges, régulation des marchés – tout en en inversant la finalité redistributive. Il s’agit d’une étatisation sans État, où les apparences de la régulation publique servent à légitimer la contrainte privée (Sissoko, 2025). 2. Captation des flux : à l’image de l’État rentier qui concentre la rente avant redistribution, le JNIM centralise la rareté et la redistribue sous condition d’allégeance. Les attaques contre les postes frontaliers de Gogui et Diboli, les sabotages d’usines de ciment à Bafoulabé ou les menaces explicites visant les opérateurs économiques illustrent cette volonté de contrôler les points d’entrée et les infrastructures clés de l’économie nationale La pénurie devient une rente politique, un mécanisme de fidélisation fondé sur la dépendance. 3. Reproduction hiérarchique : malgré un discours d’égalité spirituelle, l’ordre jihadiste reproduit les asymétries socio-économiques d’un État rentier. Le pouvoir demeure vertical, concentré entre les mains de ceux qui contrôlent l’accès aux ressources vitales, qu’il s’agisse d’hydrocarbures, de routes, de marchés ou de la simple possibilité de cultiver. Ainsi, le djihad économique fonctionne comme le miroir inversé du régime rentier : là où l’État redistribue l’abondance de manière clientélaire, le JNIM redistribue la pénurie de manière disciplinaire. Dans les deux cas, la souveraineté se traduit par la capacité à organiser la dépendance. Cette continuité conforte l’hypothèse de l’effondrement silencieux (Sissoko, 2023) : la souveraineté ne disparaît pas sous la contrainte armée ; elle se recompose en un régime de délégation coercitive. Le JNIM n’est pas l’antithèse de l’État ; il en prolonge et en systématise la logique extractive dans un contexte de disette.
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1646 résilience devient alors un instrument de gouvernement, mobilisé par le pouvoir politique pour justifier son incapacité structurelle à protéger. Simultanément, les acteurs jihadistes s’en servent pour légitimer leur ordre fonctionnel : en rétablissant une circulation minimale ou en arbitant certains conflits, ils exploitent la résilience comme preuve de leur capacité régulatrice. Cette dialectique adaptation/défaillance s’inscrit dans ce que De Waal (2015) désigne comme une politique de la crise permanente : la précarité devient infrastructure, la vulnérabilité devient principe, et la survie devient la norme organisationnelle. Dans un tel régime, la société ne résiste pas à la crise : elle la gère, et ce faisant, contribue à la normaliser. La résilience perd ainsi son sens émancipateur pour devenir le vecteur silencieux de l’effondrement (Sissoko, 2023). 6.4 Analyse comparative : Niger, Burkina Faso et nord du Nigeria Les dynamiques à l’œuvre au Mali trouvent des résonances structurelles dans les autres espaces sahéliens et saharosahéliens soumis à des formes analogues de guerre économique. Au Burkina Faso et au Niger, les groupes affiliés au JNIM et à l’État islamique au Grand Sahara ont adopté des stratégies similaires : fermeture des routes commerciales, taxation des marchés, contrôle des ressources énergétiques et minérales (ICG, 2024). Comme au Mali, ces blocus ont généré des économies parallèles où la circulation devient objet d’un arbitrage coercitif. Au nord du Nigeria, Boko Haram a, dès 2016, développé une économie politique comparable, fondée sur la taxation du commerce transfrontalier, le contrôle des voies fluviales et la gestion de la pêche sur le lac Tchad (Keen, 2008 ; De Waal, 2015). La violence armée n’y détruit pas les circuits économiques : elle les capture et les réoriente. Cette comparaison révèle une homologie régionale : la guerre par la rareté s’impose comme modèle de gouvernement post-étatique. Le djihad économique n’est pas une anomalie malienne, mais une forme transnationale de souveraineté circulatoire, opérant à l’intersection de la coercition, de la fiscalité de dépendance et de la gestion différenciée des flux. Dans ce contexte, les réponses au blocus pétrolier au Mali mettent en lumière un paradoxe structurel : la résistance nourrit la reproduction. • L’État combat la pénurie par la régulation administrative. • La société la contourne par l’informel. • Les acteurs armés la stabilisent par la peur et la taxation. Chacun administre une part du désordre pour préserver sa propre légitimité. Ce système d’interdépendance circulaire engendre un régime de résilience administrée, où la survie devient le langage commun du pouvoir. La crise n’est plus une anomalie de la gouvernance sahélienne : elle en est la grammaire. Ainsi, le Mali illustre l’émergence d’une souveraineté différentielle, partagée entre institutions officielles, marchés clandestins et autorités armées : une configuration où gouverner consiste moins à résoudre la pénurie qu’à la calibrer. 7 Discussion générale : vers une économie politique de l’effondrement silencieux 7.1 Articulation empirique et théorique : du fait observé à la théorie de l’effondrement L’analyse du blocus pétrolier de 2025 confirme que le Mali constitue un cas-limite dans l’étude contemporaine des économies de guerre : un laboratoire où s’entremêlent la violence armée, la dépendance logistique et l’économie politique de la rareté. Les données empiriques montrent en effet une multiplication des attaques, avec 132 incidents en un mois contre 108 le mois précédent, ciblant principalement les convois, les axes vitaux et les zones logistiques sensibles. Loin d’un chaos désordonné, cette intensification révèle une stratégie cohérente visant la circulation, non la conquête territoriale. Empiriquement, la crise du carburant démontre que l’État malien ne s’effondre pas par disparition brutale, mais par désactivation fonctionnelle de ses dispositifs de puissance. Les institutions persistent, les symboles demeurent,
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1647 mais les fonctions souveraines – réguler, protéger, distribuer – basculent vers d’autres acteurs mieux insérés dans les flux locaux. Théoriquement, cette dynamique valide la thèse de l’effondrement silencieux (Sissoko, 2023) : un processus d’entropie politique où les institutions conservent la forme mais perdent l’effectivité. Là où Kaldor (2012) et Keen (2008) décrivent des économies de prédation, Sissoko met en évidence un régime de co-gouvernance du désordre, dans lequel acteurs étatiques et non étatiques produisent conjointement la vulnérabilité. Le triptyque conceptuel — effondrement silencieux, résilience contrariée, discipline fiscale inversée — permet de dépasser l’opposition État vs groupes armés. La fragilité ne procède pas de l’absence d’État, mais d’une distribution asymétrique de la souveraineté, où celui qui contrôle le flux détient la fonction souveraine. Le blocus devient ainsi un instrument analytique, révélant la structure d’un État post-rentier où la logistique est devenue le cœur de la souveraineté. 7.2 Le blocus comme révélateur de la déconnexion entre État, société et économie réelle L’asphyxie énergétique expose la désarticulation profonde entre les trois sphères constitutives du politique moderne : l’État, la société et l’économie réelle. L’État, d’abord, conserve une rhétorique souveraine mais perd sa capacité à réguler la production, la distribution et la mobilité. Les mesures sécuritaires déployées sur la RN6, l’axe Bamako–Kayes–Dakar ou dans la région de Mopti n’ont pas empêché la paralysie des transports ni les attaques répétées contre les convois. La souveraineté se réduit alors à un discours dépourvu de capacité matérielle. La société, ensuite, développe des dispositifs d’adaptation – marché noir, entraide communautaire, contrebande, mais ces réponses demeurent intégrées dans le régime même qui les rend nécessaires. L’adaptation sert à stabiliser la dépendance. L’économie, enfin, s’autonomise en se réorganisant autour de circuits informels, contournant à la fois l’État et sa régulation. Les réseaux d’approvisionnement clandestins depuis la Mauritanie, la Guinée ou le Sénégal en sont une illustration directe. Cette déconnexion renvoie à ce que Hibou (1999) appelle la privatisation du politique : la souveraineté cesse d’être monopolisée par l’État et se diffuse dans un archipel d’autorités concurrentes – jihadistes, communautaires, économiques. Reno (1999) annonçait déjà cette logique d’« entrepreneuriat politique » où la gouvernance se recompose autour de la maîtrise différentielle des flux. Le blocus pétrolier agit ici comme un révélateur : il met en lumière la transition d’un État régulateur vers un État fractal, structure éclatée dont les fragments sont actifs mais non coordonnés. La souveraineté devient la capacité à administrer la rareté, non à produire l’abondance. 7.2.1 Schéma de la « souveraineté circulatoire » Figure 6 : Schéma de la « souveraineté circulatoire »
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1648 7.3 Implications : la souveraineté économique comme bien rare administré par la peur et la pénurie Les résultats empiriques suggèrent que la souveraineté économique — capacité d’un État à réguler les ressources vitales — est désormais un bien rare, administré de manière plurielle et concurrentielle. Le carburant, ressource vitale, se transforme en marchandise politique. Là où l’État impose des quotas, le JNIM impose des blocus, des permissions de circuler, des prélèvements obligatoires et des sanctions ciblées. Les enlèvements de cultivateurs pour non-paiement de la zakat à Kokry Centre et Sirakoro, ou la taxation systématique des axes de Ségou, San et Mopti en témoignent . Le pouvoir s’exerce dès lors par la peur de perdre l’accès au flux vital, ce qui constitue un mécanisme de discipline collective (Foucault, 1978 ; Mbembe, 2006). Ce modèle s’apparente à une nécro-économie de la dépendance (Sissoko, 2025), où la menace de privation devient l’instrument premier de la souveraineté. Cette économie de la peur remplit une fonction stabilisatrice : elle convertit la contrainte en consentement. Elle renverse la logique classique de la souveraineté : ce n’est plus la capacité à produire des richesses qui fonde l’autorité, mais la capacité à orchestrer la rareté. Le Mali illustre ainsi une transition d’une souveraineté de la richesse (État rentier) à une souveraineté du flux (État logistique) : celui qui contrôle la circulation exerce la souveraineté réelle, indépendamment de la légalité institutionnelle. 7.4 Relecture comparative : Sahel, Mozambique, RDC — modèles d’économie sous contrainte armée Le cas malien s’inscrit dans une configuration plus large de gouvernance sous contrainte armée, observable dans plusieurs contextes africains contemporains. Au Burkina Faso et au Niger, les groupes affiliés au JNIM et à l’État islamique au Grand Sahara reproduisent les mêmes patterns : fermeture des routes commerciales, taxation des marchés, interceptions de convois, contrôle des flux énergétiques (ICG, 2024). Là aussi, l’autorité repose davantage sur la circulation que sur la territorialité. Au Mozambique, dans la région de Cabo Delgado, Ansar al-Sunna organise une économie politique de la violence où le contrôle des ressources extractives joue le même rôle que le contrôle des hydrocarbures au Mali (Club of Mozambique, 2024). En RDC, l’Est du pays illustre depuis deux décennies une économie politique de la contrainte circulatoire : les groupes armés y contrôlent routes, mines, trafics et flux commerciaux, substituant une souveraineté fonctionnelle à celle de l’État (Autesserre, 2010). Ces cas confirment une dynamique régionale : la normalisation du désordre comme mode d’équilibre. Les guerres contemporaines ne suspendent pas la production, elles la redistribuent ; elles ne détruisent pas la souveraineté, elles la diffusent. Ce modèle, que Sissoko (2025) nomme effondrement par délégation coercitive, redéfinit le paradigme du politique en Afrique : le pouvoir ne disparaît pas avec l’État, il s’externalise dans des dispositifs de gestion armée du flux. Ainsi, la comparaison entre le Sahel, le Mozambique et la RDC met en évidence l’émergence d’un régime africain de gouvernance par la contrainte circulatoire : un ordre post-souverain où la rareté constitue la ressource stratégique centrale, et la peur, son mécanisme de redistribution. Le blocus pétrolier malien ne constitue pas une crise sectorielle mais une expérience intégrale de recomposition du politique. Il révèle un monde où l’État ne gouverne plus par la loi ni par la production, mais par l’orchestration de la dépendance ; où la société s’adapte sans se libérer ; et où la guerre devient la condition ordinaire du marché. L’économie politique de l’effondrement silencieux (Sissoko, 2023–2025) offre un cadre analytique inédit pour appréhender cette mutation : celle d’une souveraineté entropique, disséminée, fragmentée et administrée par la rareté. Elle invite à repenser la gouvernance africaine non en termes de reconstruction post-conflit, mais de circulation post-souveraine : il ne s’agit plus de rebâtir l’État, mais de comprendre comment la souveraineté circule entre ses fragments — armés, communautaires et marchands. 8 Conclusion – Du carburant à la souveraineté Le blocus pétrolier de 2025 révèle une transformation majeure de la conflictualité contemporaine au Sahel : la guerre n’y vise plus la conquête territoriale, mais la captation logistique. L’asphyxie économique, loin d’être un effet collatéral, devient un instrument structurant de la guerre asymétrique — un mode d’action qui neutralise
Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) – ISSN : 2960-2823 http://www.revue-irsi.com 1649 l’État sans l’abattre, en immobilisant ce qu’il prétend gouverner. Dans cette configuration, le carburant ne constitue plus seulement une ressource énergétique : il devient la matière première de la souveraineté. En contrôlant les flux pétroliers, le JNIM a inversé les rapports de pouvoir. L’État, censé garantir la circulation, s’est trouvé dépendant d’un acteur capable d’arbitrer l’accès au mouvement — c’est-à-dire à la vie économique elle-même. Cette dynamique illustre la transition d’une souveraineté territoriale vers une souveraineté circulatoire, où l’autorité s’exprime non plus par la possession de l’espace, mais par la maîtrise des réseaux (Foucault, 1978 ; Sissoko, 2024). Empiriquement, le blocus met en évidence les dimensions constitutives de l’effondrement silencieux (Sissoko, 2023–2025) : • la désactivation fonctionnelle de l’État, réduit à administrer une pénurie qu’il ne contrôle plus ; • la résilience contrariée d’une société contrainte de transformer la survie en mode de gouvernance ; • et la discipline fiscale inversée, par laquelle la contrainte armée se substitue au lien fiscal et à la légitimité institutionnelle. La rareté cesse alors d’être un accident : elle devient une infrastructure politique. La pénurie organisée se convertit en vecteur de légitimation d’un pouvoir qui se maintient en orchestrant la dépendance. La souveraineté devient différentielle : elle se mesure à la capacité à faire circuler — ou à bloquer — le flux vital. Dans ce régime, la loi n’est plus un cadre, mais un résidu ; le mouvement devient la norme de la puissance. Ce déplacement impose de repenser profondément les politiques de stabilisation. Les approches strictement militaires — centrées sur la reconquête territoriale ou la neutralisation d’individus — restent aveugles à la nature logistique du conflit. La bataille du Sahel se joue désormais sur les routes, dans les convois, dans les corridors énergétiques, dans les infrastructures de transport. La stabilisation exige donc une diplomatie logistique régionale, articulée autour de corridors commerciaux protégés, de réserves énergétiques mutualisées, de mécanismes de coordination entre l’AES, la CEDEAO et les États côtiers, et de couloirs humanitaires et énergétiques sécurisés. Sur le plan théorique, le cas malien invite à une relecture du politique à l’ère de la dépendance. La souveraineté économique n’est plus un attribut institutionnel, mais un bien rare, géré de manière compétitive par des acteurs étatiques, armés ou marchands. Dans ce régime post-rentier, la puissance se mesure à la capacité d’administrer la rareté : gouverner revient à doser la privation, à calibrer l’accès différentiel aux ressources vitales. Cette perspective dialogue avec les travaux de Keen (2008) et de de Waal (2015) sur l’économie politique de la guerre, tout en apportant une inflexion décisive : la fragilité n’est pas la négation du politique, mais sa recomposition entropique. Le politique ne s’efface pas sous la contrainte armée ; il se reconfigure dans un système de co-gouvernance du manque, où la dépendance devient l’architecture de l’ordre. L’enjeu dépasse le Mali. Du Sahel au Mozambique, de la RDC aux confins saharo-sahéliens, la souveraineté se fragmente sous l’effet conjugué de la dépendance énergétique, de la militarisation des flux et de la financiarisation des rentes. Ces zones ne sont pas des exceptions, mais les laboratoires avancés d’un ordre mondial de la rareté, où guerre et économie s’unissent pour gouverner la circulation. Ainsi, le cas malien offre une clé de lecture du monde contemporain : un monde où la survie devient la grammaire du pouvoir ; où la souveraineté se respire plus qu’elle ne se proclame ; où le mouvement devient la condition matérielle de l’autorité. « Quand les jihadistes contrôlent le carburant, ils ne contrôlent pas seulement la route : ils contrôlent la respiration même de la souveraineté. » 9 RÉFÉRENCES [1] Agamben, G. (1998). Homo sacer : Le pouvoir souverain et la vie nue. Seuil. [2] Arendt, H. (1971). Lying in politics: Reflections on the Pentagon Papers. The New York Review of Books, 17(8), 30–39. [3] Autesserre, S. (2010). The Trouble with the Congo: Local Violence and the Failure of International Peacebuilding. Cambridge University Press. [4] Bayart, J.-F. (1993). L’État en Afrique : La politique du ventre. Fayard. [5] BCEAO. (2025). Rapport économique et financier annuel 2025 : Zone UEMOA. Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. [6] Boege, V., Brown, A., Clements, K., & Nolan, A. (2009). Hybrid political orders, not fragile
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