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Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) ISSN: 2958-8413 Vol. 3, No. 6, Décembre 2025 This is an open access article under the CC BY-NC-ND license. 7320 LES ENJEUX ET DÉFIS GÉOPOLITIQUES DE LA COMMUNICATION DE CRISE DES ÉTATS DU SAHEL FACE AUX NOUVELLES MENACES SÉCURITAIRES TRANSNATIONALES Sidibé Salamata Doctorante en Communication Université libre de Bruxelles Centre de Recherche en Information et Communication (ReSIC) Sangla Hamidou Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication Université Joseph Ki-Zerbo Laboratoire Médias et Communication Organisationnelle (LAMCO) Digital Object Identifier (DOI): https://doi.org/10.5281/zenodo.17848068 Résumé Cet article présente les enjeux communs des États du Sahel en matière de communication face aux conflits armés. La démarche méthodologique est basée sur l’analyse discursive des gouvernements du Sahel, notamment burkinabè, malien et nigérien. Depuis l’avènement des régimes militaires dans ces pays, leur retrait de la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), la communication de crise dans ces trois pays, est essentiellement axée sur des discours révolutionnaires, de souveraineté, de coopération et de solidarité régionale. L’analyse de leurs discours met en exergue des interactions et une coordination des communications de crise, lors d’opérations conjointes dans le cadre de la lutte contre le terrorisme au Sahel. Face à la
7321 croissance des facteurs d’insécurité au Sahel, ces gouvernements ont entrepris des actions diplomatiques, militaires et communicationnelles en coordination avec des partenaires comme la Russie et Wagner pour contrer l’avancée des groupes armés terroristes, imposer le respect de leur souveraineté, le choix de leurs partenaires et la mobilisation des citoyens. Mots-clés : Communication de crise, Géopolitique, Terrorisme, Enjeux communicationnels, États du Sahel Abstract This article aims to present the common communication challenges faced by Sahelian states in the face of armed conflict. The methodological approach is focused on speech analysis of Sahelian governments, particularly those of Burkina Faso, Mali, and Niger. Since the rise of military regimes in these countries, their leaving from the Economic Community of West African States (ECOWAS), and the creation of the Alliance of Sahel States (ESA), crisis communication in these three countries has primarily focused on revolution, sovereignty, cooperation, and regional solidarity discourses. The analysis of their discourses highlights interactions and coordination of crisis communications during joint operations of fighting against terrorism in the Sahel. Faced with the growth of insecurity factors in the Sahel, these governments have undertaken diplomatic, military and communication actions in coordination with partners such as Russia and Wagner to stop the progress of armed terrorist groups, and then enforce respect for their sovereignty, the choice of their partners and the mobilization of citizens. Keyword : Crisis communication, geopolitics, terrorism, communications issues, Sahel States Introduction Les transitions démocratiques amorcées dans les années 1990 avaient présagé des mutations politiques pour assurer la stabilité et la paix en Afrique. Le retour à l’ordre constitutionnel s’est accompagné d’une proclamation des droits et libertés politiques, associatives et le respect des droits humains (B. Guèye, 2009). Pour Babacar Guèye (2009), l’organisation de l’État et de la société pendant cette période a été dominée par le principe démocratique duquel découlent les palettes des valeurs républicaines dont la reconnaissance de l’opposition politique, la construction progressive de l'État moderne et le renforcement du système judiciaire (B. Guèye, 2009). Ces gages pour la paix et la stabilité ont été, cependant, confrontés dès le début du XXI e siècle à de nombreuses résistances : prise du pouvoir par les armes, violation des droits humains, conflits intercommunautaires et guerre civile ont remis en cause l’encadrement juridique des pouvoirs. L’effervescence qui a accompagné le processus démocratique a été désillusionnée par les conflits armés comme la décennie de guerre civile en Côte d’Ivoire, l’insécurité au Mali depuis 2012, au Niger et au Burkina Faso à partir de 2015. L’enjeu pour les organisations africaines, aujourd’hui, reste la quête de la paix et la lutte contre les groupes extrémistes et le terrorisme. Le phénomène terroriste est apparu en Afrique à la suite des impasses politiques et des turbulences géostratégiques en Afrique du Nord à partir de 2011.
7322 Selon Ibrahim Yahaya Ibrahim (2019), le terrorisme relève des problèmes liés à la gouvernance politique et de la déstabilisation du Sahel à l’issue du conflit armé en Libye en 2011. Le Sahel fait face à d’énormes défis humanitaires et socio-politiques, ainsi qu’à la violation des droits humains et aux tensions communautaires (S. Hendrik, 2023 : 1). La zone des trois frontières est particulièrement au cœur de la rémanence des attentats terroristes. Les trois pays de l’AES connaissent des problématiques sécuritaires et des contextes politiques communs (H. Sangla, 2025). Les crises ont remis en cause les valeurs orthodoxes de la démocratie avec l’avènement des régimes d’exception et la violation continue des droits humains par les groupes armés. Au Burkina Faso, Mali et Niger, la prise du pouvoir par les militaires est justifiée par la recrudescence des attaques dans ces pays. Le Mali a connu un coup d’État militaire en 2012, avant la tenue des élections présidentielles en 2013, et 2018. Ce processus démocratique a été interrompu en 2020 et 2021. Le 19 août 2020, le Comité National pour le Salut du Peuple (CNSP) annonçait à la télévision publique la destitution du pouvoir d' Ibrahim Boubacar Kéita. Le Burkina Faso a vécu ce scénario militaro-politique avec l’interruption du processus démocratique par le Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR) en janvier et septembre 2022. Le 24 janvier 2022, Roch Marc Christian Kaboré a été renversé par le MPSR dirigé par le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba qui fut, à son tour, renversé par le capitaine Ibrahim Traoré le 30 septembre 2022. Au Niger, le régime démocratique de Mohamed Bazoum fut aussi renversé par la garde présidentielle sous la direction du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP), le 26 juillet 2023. Les trois pays durement touchés par l’insécurité, sont aujourd'hui dirigés par des régimes militaires (H. Sangla, 2025). Dans ce contexte d’insécurité, le Sahel ouest-africain est devenu un enjeu stratégique entraînant une concurrence dans le positionnement de la région. Dans le cadre de la guerre globale lancée par le Président américain George Bush pour contrer le phénomène du terrorisme au plan international, des partenariats géostratégiques ont été tissés avec les pays du Sahel (J. Touré, 2024). Cette stratégie proactive dans la sécurité collective s’est traduite par la création en 2002 de l’Initiative Pan-Sahel qui a regroupé trois pays : le Tchad, Mali, Mauritanie et Niger avec le soutien financier, technique et logistique des États -Unis. Cette initiative transnationale avait pour objectif de renforcer les capacités des armées du Sahel et de les projeter dans la lutte contre le terrorisme (J. Touré, 2021). En 2005, cette politique régionale a été remplacée par le Partenariat transsaharien contre le terrorisme (Trans-Saharan Counter Terrorism Partnership (TSCTP). Pour Antonin Tisseron (2011), il a été élargi à l’Algérie, au Maroc, à la Tunisie, au Nigeria, au Burkina Faso et au Sénégal, en plus de ceux du Plan Sahel Initiative (PSI). En 2009, dans le cadre d’un partenariat stratégique entre la France et la Mauritanie, le Commandement des Opérations Spéciales (COS) basé à l’Ecole interarmes d’Atar a appuyé l’armée mauritanienne dans la lutte contre le terrorisme. A la même période, la taskforce des troupes d’élites françaises, ou l’opération Sabre est déployée au Sahel dans le cadre de la lutte contre le terrorisme (J. Touré, 2024 : 2) Une base de cette force est installée à Kamboinsé au Burkina Faso. En 2012, cette présence a connu des mutations, avec d’abord l’Opération Serval en soutien à l’armée malienne confrontée à la montée du terrorisme dans le septentrion du pays. Cette opération est devenue Barkhane avec une ambition beaucoup plus régionale. Elle a réuni
7323 4500 soldats français répartis entre Gao, Ouagadougou, Niamey et N’Djamena (A. D. Barry, 2021). En décembre 2013, les Chefs d’État et de gouvernement réunis à Paris ont convenu que la lutte contre le terrorisme et le trafic au Sahel est une priorité pour la paix mondiale. Dans ce cadre, le projet d’appui à la coopération transfrontalière a été lancé pour promouvoir des mécanismes de coopération entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, prenant en compte les besoins des populations locales. En cohérence avec l’Union européenne, les Nations unies présentes au Sahel à travers la MINUSMA, les États du Sahel ont officialisé le 19 décembre 2014, le Groupe des cinq États (G5 Sahel) qui a regroupé le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Tchad, la Mauritanie. Le G5 Sahel constitue un mécanisme sous-régional dont les ambitions prennent en compte les questions de développement socio-économique. Pour atteindre ses ambitions opérationnelles, il s’est doté d’une force conjointe pilotée par les armées des cinq États avec le soutien stratégique des forces françaises présentes au Sahel. Conformément à la résolution du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, la force du G5 Sahel ambitionne de contenir la menace terroriste et faire face à la criminalité organisée, notamment le trafic dans la région sahélienne (J. Touré, 2024, p.2). D’un point de vue opérationnel, avec environ 4000 soldats mobilisés avec le soutien de l’Union européenne, de la force Takuba, de la coalition pour le Sahel, de l’Alliance pour le Sahel et de la force française, des postes de commandement multinationaux, des postes de commandement nationaux et un poste de commandement de fuseaux ont été opérationnelles (A. D. Barry, 2021). Cependant, les efforts de conception et d’organisation de la force conjointe se sont heurtés à la problématique économique dans le financement des opérations et l’équipement des armées. Ainsi, les initiatives régionales, avec l’appui de l’Europe et des États -Unis, ont amoindri la fièvre des attaques terroristes dans les États du Sahel, mais n’ont pu les éradiquer. Au Burkina Faso, la menace se caractérise par la recrudescence des attaques et des déplacements de populations faisant de toutes les régions du pays des poches conflictuelles avec la région du Sahel comme le point nodal de l’insécurité (S. Hendrik, 2023, p.1). Au Mali, dans la région du Nord, les actions des rebelles réunis au sein de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) handicapent la dynamique de l’armée régulière face à la prolifération des attaques dans le pays (N. Diallo, 2020). Pour Nabons Laafi Diallo (2020), au Niger, les régions de Diffa et de Tillabéry font partie des localités les plus exposées à l’insécurité. La zone des trois frontières de ces pays est apparue comme une zone de non-droit et de tous les dangers. Plusieurs groupes terroristes y sont actifs, notamment le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) et l’État Islamique au Grand Sahara (N. Diallo, 2020). Ces groupes terroristes font émerger des nombreuses menaces transnationales, notamment la mobilité forcée des populations qui impacte la communication sociale, violation des droits de l’homme et la multiplication des attaques armées contre les civils. Dans le contexte de la crise au Sahel, les États du Sahel communiquent et interagissent dans des espaces communs ou avec leurs populations dans l’optique d’informer, de faire savoir et de faire accepter, voire de convaincre. Cette volonté politique nous amène à nous interroger sur les enjeux de la communication de ces trois États dans la gestion quotidienne des crises. Quels types d’interaction les États du Sahel établissent-ils entre eux ou avec leurs populations ?
7324 Quelles sont les motivations qui sous-tendent leur communication dans un contexte de crise et par quels moyens les États du Sahel cherchent-t-ils à atteindre leurs objectifs en matière de communication ? Quels sont les enjeux communicationnels des États du Sahel face au conflit armé ? 1. Approche théorique : la théorie de la souveraineté Selon Thibaut Slingeneyer (2018), l’exercice du pouvoir est étroitement lié à la triptyque foucaldien souveraineté-discipline-sécurité et l’interconnexion entre ces trois formes permet à l’État d’exprimer son autorité dans la société. Dans sa dynamique de recherche de mécanismes d’équilibre pour les citoyens, le pouvoir souverain est confronté à deux types d’opposants : les ennemis extérieurs et intérieurs dont les actions sont susceptibles d’entraver la stabilité et le respect de l‘autorité. La punition devient, dans ce contexte, une norme pour sanctionner les ennemis face au mépris de l’autorité. En associant la finalité du pouvoir souverain à la discipline, l’État ambitionne de faire de l’engagement des citoyens dans l’espace public des acteurs additionnels à la gouvernance pour parvenir à une entente cordiale dans la société. La discipline remet en cause les facteurs anomiques qui déstructurent l’équilibre social. Elle ne s’applique pas seulement aux individus, mais aussi aux organisations interétatiques et diplomatiques dont la responsabilité morale dans le respect de la souveraineté participe à l’ancrage de la paix et la stabilité. Pour les organisations, il s’agit de la non-ingérence dans les affaires internes. La souveraineté se rapporte à la capacité de l’État à décider et à assurer la protection des citoyens (J. Roux, 1998). Dans le droit international, la souveraineté est une valeur fondamentale qui permet à chaque État d’exprimer ses positions sans influence d’une tierce partie. Elle désigne la capacité qu’a l’État de faire et d’agir en fonction de ses intérêts sans être soumis à des directives d’un autre État. Il convient toutefois de noter qu’une partie de la souveraineté peut être cédée à des organisations continentales ou régionales dans le cadre de l’exercice des politiques communes ou lorsque l’État ratifie des traités internationaux. Il s’agit des règles conventionnelles auxquelles a lui-même consenti. Cet engagement reste sous l’égide du droit international qui reconnaît la souveraineté comme une valeur pour les États. Au Sahel, la crise sécuritaire semble remettre en cause la notion de souveraineté des pays avec l’occupation des territoires par les groupes armés terroristes et les mouvements massifs des populations. Or, elle ne peut s’exprimer que lorsque les citoyens sont couverts par la sécurité et le territoire sous la maîtrise de la force publique. 2. Méthodologie de recherche Cette contribution vise à analyser les enjeux géopolitiques de la communication de crise des gouvernements de transition du Burkina Faso, du Mali et du Niger face aux groupes armés terroristes. Afin de répondre aux questions de recherche, nous avons opté pour une approche qualitative qui a permis d’analyser les discours des gouvernements des trois pays grâce à un corpus constitué à partir des sources documentaires institutionnels (communiqués, déclarations, discours, interviews, etc.). Les éléments de communication analysés couvrent la période du 01
7325 janvier 2022 au 7 février 2024 qui marque la création de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel. Au total, de façon aléatoire, dix communiqués de presse, deux conférences de presse et douze discours du gouvernement burkinabè ont été étudiés. Pour le Mali, nous avons recensé et analysé cinq communiqués du gouvernement et deux discours du président de la transition. Pour le Niger, nos analyses se sont focalisées sur cinq communiqués et deux discours du président du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie, le général Abdourahmane Tiani. Ces outils de communication des gouvernements de transition ont été produits par des acteurs publics, notamment leurs Présidences, leurs Primatures, leurs ministères des Affaires étrangères, de la Communication, de la Sécurité, de la Défense, de l'Économie et des Finances des pays étudiés. En plus, certaines sources ont été puisées au niveau du Service d’information du gouvernement (SIG), de l’Agence d’Information du Burkina (AIB) et les sites web des ministères concernés des pays étudiés ont été explorés. 3. Résultats et discussion 3.1. Discours de souveraineté des États du Sahel Le contexte sécuritaire fragile, l’avènement des militaires au pouvoir et les mutations géopolitiques dans la sous-région ouest-africaine ont influencé les dynamiques de communication de crise au Sahel. Ces facteurs de crise sont communs aux États du Sahel qui s’efforcent de convaincre l’opinion publique de l’évolution du conflit armé et des dynamiques politiques et militaires mises en œuvre pour la reconquête des territoires. Il s’agit d’une forme de communication de persuasion qui mobilise les médias, la diplomatie commune et les citoyens pour exprimer la souveraineté et la reconstruction de l’image des États du Sahel face aux attaques des groupes armés terroristes. Pour les gouvernements de ces pays du Sahel, l’expression de la souveraineté s’exprime au-delà de l’architecture politique, diplomatique, sécuritaire, mais aussi sur le champ de l’information et la communication. La notion de souveraineté dans les relations internationales exerce sur la capacité de l'État à exprimer son indépendance et son autonomie sur les problématiques essentielles, notamment l’économie, la technologie et la sécurité. Ces variables s’accompagnent d’une diplomatie rationnelle qui permet à l'État de s’affirmer sur la scène internationale. Jérôme Roux (1998) relève deux principes fondamentaux qui participent à l’expression de la souveraineté nationale : il s’agit de la souveraineté de l’État et celle populaire. La souveraineté populaire confère aux citoyens la capacité de choisir leurs représentants. Quant à la souveraineté de l’État, elle est associée à la juridiction qui lui confère le droit d’exercer son pouvoir légal sur les citoyens, dans l’administration des affaires publiques. Au Sahel, la souveraineté est devenue une notion paradoxale avec l’avènement des groupes armés terroristes qui négocient avec les États, une partie du monopole de la violence légitime et de la sécurité. Or, l'État souverain se mesure à sa capacité à assurer l’ordre et la sécurité nationale avec l’exclusivité dans l’exercice de la violence. Cette prérogative relevant de l’action gouvernementale offre des gages pour la préservation du contrat social et de la sécurité collective. Mais cette forme d’État providence est remise en cause par les mutations sécuritaires et les crises de l’État -nation. Le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM), Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), Boko Haram, etc., et les groupes rebelles au Nord-Mali
7326 sont des acteurs parallèles qui influencent la souveraineté des États du Sahel dans le domaine sécuritaire. En 2012, la menace terroriste et le conflit armé dans le septentrion malien ont engendré une forme de capitulation de l’État malien et la reconsidération de sa souveraineté pour négocier l’intervention de la communauté internationale, avec la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation du Mali (MINUSMA) et la France avec la Force Barkhane. Au Burkina Faso et au Niger, cette menace terroriste a justifié le déploiement des forces françaises (avec l’opération Sabre lancée en 2009) et américaine (avec un premier détachement basé à l’aéroport de Niamey en 2013), respectivement à Ouagadougou et à Niamey en appui aux armées nationales. L’intervention des forces étrangères consacre un partage des prérogatives sur la sécurité des États du Sahel qui n’assurent plus souverainement le monopole de la violence légitime dans la société. L’on a assisté à une cogestion de la sécurité et une façon de promouvoir une approche plurielle avec une pluralité d’acteurs régionaux et internationaux dans la gestion des conflits armés au Sahel. Il s’agit d’une reconfiguration de la souveraineté qui est la conséquence de l’évolution de l’écosystème de la défense et de la sécurité au Sahel et la prise en compte du terrorisme comme un conflit transnational dont la résolution implique la mutualisation des efforts. Cette vision fondée sur le recours des forces étrangères dans la lutte contre les groupes terroristes est progressivement remise en cause face à la nouvelle donne politique et militaire dans la région. Aujourd’hui, les États du Sahel, avec l’avènement des régimes militaires, nationalistes, les discours d’avant-garde développés accordent une responsabilité primaire aux gouvernements dans l’expression de la souveraineté des nations sur les politiques de défense et la sécurité. L’héritage colonial, l’instabilité politique croissante et les ressources limitées avaient impacté négativement le processus de construction et de consolidation d'États forts capables d’assumer et d’assurer pleinement la sécurité des citoyens. Cette faiblesse stratégique avait engendré la progression des groupes terroristes dans ces pays. Mus par la volonté d'incarner la rupture et d’affirmer leur souveraineté, ces pays du Sahel se sont inscrits dans une dynamique de rupture institutionnelle par la création de l’Alliance des États du Sahel. Bien que les défis juridico-politiques restent à relever pour officialiser son ancrage institutionnel, cette alliance symbolise la rupture pour redéfinir la gouvernance sécuritaire au Sahel. Conformément à cette politique, le mécanisme commun à ces trois États est axé sur la rupture avec la gouvernance et le partenariat stratégique avec l’Europe et la France. Le 27 janvier 2022, à l’occasion de son discours à la nation, le lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba qui a renversé le président démocratiquement élu, Roch Marc Christian Kaboré, a estimé que la sauvegarde du peuple burkinabé menacé par les groupes terroristes et la refondation de la Nation est un principe qui justifie l’engagement des militaires au pouvoir. Le Mali et le Niger se sont également inscrits dans cette dynamique territoriale et humaine. Cette dynamique souverainiste s’est traduite par la rupture avec les organisations régionales. Le 15 mai 2022, le Mali, dans un communiqué de presse, a manifesté sa volonté stratégique de se retirer du G5 Sahel accusant l’organisation d’être instrumentalisée par des puissances extérieures pour nuire à ses intérêts. La logique de ce retrait a été empruntée par le Burkina Faso et le Niger. Dans le communiqué conjoint du 29 juin 2023, les gouvernements de ces deux États ont également décidé, conformément à la politique de souveraineté de leur retrait de l’ensemble des instances et organes du G5 Sahel y compris de la Force conjointe. Profondément attachés aux valeurs de
7327 souveraineté, ces pays se disent outrés par l’organisation qui, face à ses lourdeurs institutionnelles, peine à mutualiser les capacités et les moyens pour faire du Sahel un espace de sécurité et de développement. Dans le communiqué des deux pays, « le G5 Sahel ne saurait servir les intérêts étrangers au détriment de ceux des peuples du Sahel, encore moins accepter le diktat de quelque puissance que ce soit au nom d’un partenariat dévoyé et infantilisant qui nie le droit à la souveraineté de nos peuples et de nos États ». La conséquence stratégique de ces décisions de retrait est la dislocation du mécanisme institutionnel et régional de lutte contre le terrorisme. Le retrait collectif a paralysé les activités de la force conjointe dont la responsabilité était de mener des activités opérationnelles pour la sécurisation des territoires. Individuellement, chaque État s’inscrit dans une dynamique politique de renforcement de sa souveraineté dans les domaines stratégiques et économiques. Au Burkina Faso, la notification du gouvernement à l’ambassadeur français, Luc Hallade, de quitter le pays, le 26 janvier 2023 et la déclaration de persona non grata à Barbara Manzi, coordonnatrice du système des Nations unies, illustrent la volonté de s’émanciper face à la communauté internationale. Dans le cadre de leur volonté de faire respecter leur souveraineté, les trois pays du Sahel ont interdit à Air France d’exploiter leur espace aérien à partir des mois d'août et septembre 2023. Cette décision a été une réponse aux agissements de la compagnie Air France ayant suspendu, sans préavis, ses vols vers ces pays du Sahel. Sa manifestation d’intérêt pour la reprise des vols a été expressément rejetée par les trois pays. L’une des conséquences de cette communication de crise axée sur la souveraineté est l’exacerbation des tensions politiques et diplomatiques dans la sous-région. Ces tensions exacerbées par la prise du pouvoir par les militaires ont également mis à l’épreuve le partenariat bilatéral et multilatéral dans la sous-région. A titre illustratif, la relation entre le gouvernement malien et la force onusienne, MINUSMA a été ébranlée, ce qui a entraîné la fin de la mission malgré la rémanence des attentats dans le pays. Selon Auguste Denise Barry (2021), la MINUSMA a été mise en place en 2013, parallèlement à la force française Serval, devenue plus tard Barkhane, en vue de participer aux efforts de paix et de stabilisation du Mali. Elle prévoyait un déploiement de casques bleus, civils et militaires, notamment dans les régions septentrionales où l’État est confronté à l’insurrection armée des Touaregs et à la violence des groupes terroristes. Le gouvernement reprochait à la force internationale, sa latence et les résultats moins satisfaisants face à la déstabilisation du Mali. Le 23 septembre 2023, le ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Abdoulaye Diop, a remis en cause les résultats de la MINUSMA, à l'occasion du débat, lors de la session ordinaire de l'Assemblée générale des Nations unies. Pour lui, elle n’a pas réussi à extirper le Mali de la situation sécuritaire assez fragile, en dépit des moyens importants investis. Dans son intervention, il a souligné que « durant sa présence sur le territoire national, la situation sécuritaire au Mali n'a fait que se dégrader. L'insécurité, qui était cantonnée dans les régions du Nord du Mali, au moment de son déploiement en 2013, a atteint les régions du Centre et du Sud ». La rupture avec la MINUSMA est postérieure à l’expulsion du porte-parole de la mission des Nations unies le 20 juillet 2022, puis du directeur de la division des droits de l’Homme le 5 juillet 2023. Dans le communiqué du 2 mai 2022, le gouvernement malien a accusé la France d’agissement portant atteinte à sa souveraineté nationale avec la violation de son espace aérien
7328 par des aéronefs militaires français. Dans le communiqué, le Mali a fustigé l’attitude unilatérale du partenaire français, qui a décidé les 3 et 7 juin 2021, sans consulter au préalable le Mali, de suspendre les opérations conjointes avec les forces armées maliennes et de mettre fin à l’opération Barkhane ». En conséquence, le gouvernement du Mali a dénoncé les accords militaires et de défense avec la France. Selon le communiqué lu à la télévision nationale malienne, il s’agit du « traité de coopération en matière de défense du 16 juillet 2014 (…), l’accord du 7 et 8 mars 2013 déterminant le statut du détachement militaire français, applicable à la force Barkhane, et du protocole additionnel des 6 et 10 mars 2020 déterminant le statut des détachements non français de la force Takuba (…) ». Ces ruptures et mutations géostratégiques commencées au Mali, ont atteint les autres pays du Sahel. Au Burkina Faso, tout a commencé par la dénonciation de la coopération militaire de 1961 avec la France et a abouti le 19 février 2023 à la suspension de l’opération Sabre des forces françaises dans le pays. Le 10 août 2023, la convention fiscale avec la France a été remise en cause, par un communiqué du gouvernement. Cette rupture militaire et diplomatique avec la France a abouti le 13 septembre 2023, à l’application d’une nouvelle tarification de l'énergie électrique à l'endroit des partenaires extérieurs du Burkina Faso. Au Niger, après le coup d’État du 26 juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie est l’initiateur de la rupture et du repositionnement géopolitique du pays. Après le Burkina Faso, le 7 août 2023, le Mali et le Niger ont conjointement, dans un communiqué du 6 décembre 2023, dénoncé deux accords de convention de non-double imposition dans le domaine de la fiscalité. Il s’agit de la Convention entre le Gouvernement de la République Française et le Gouvernement de la République du Mali, tendant à éviter les doubles impositions et à établir des règles d’assistance réciproque en matière d’impôts sur le revenu, d’impôts sur les successions, de droits d’enregistrement et de droits de timbres du 22 Septembre 1972 et la Convention entre le Gouvernement de la République Française et le Gouvernement de la République du Niger « tendant à éliminer les doubles impositions et à établir des règles d’assistance mutuelle administrative en matière fiscale ». Progressivement, ces pays ont rompu avec l’axe des États membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour se rapprocher d’autres partenaires, notamment la Russie et l’Iran. Ces changements stratégiques ont débouché sur un langage révolutionnaire. 3.2. L’avènement d’un discours révolutionnaire au Sahel L’espace public sahélien est profondément marqué par un tourbillon politique et sécuritaire depuis la fin du conflit armé en hiver 2011 en Libye. La facilité de la circulation des armes et l’écoulement de la digue malienne avec les incessants mouvements rebelles dont celui de janvier 2012, ont posé de nouvelles problématiques à la sécurité et la stabilité sous-régionale. La délinquance des groupes armés est aggravée par les crises humanitaire, géopolitique et stratégique. Les bases traditionnelles du partenariat avec l’Europe et les États -Unis ont été remises en cause au profit d’un nouveau positionnement géostratégique marqué par le rapprochement avec la Russie, la Turquie, l’Iran, etc. C’est un cadre multilatéral (re)fondé qui impose aux partenaires le dialogue, la solidarité et la prise en compte de la dignité des populations, au respect de la souveraineté des États et la justice (A. Sissoko, 2024). Cette
7335 juillet 2023, le CNSP a réaffirmé son attachement aux droits humains. Pour l’Office National d’Edition et de Presse (2023), cet engagement au Niger souligne la prise de conscience sur la nécessité de préserver la cohésion sociale pour parvenir une paix durable dans la lutte contre le terrorisme. L’un des défis de cette guerre par l’information est le risque lié à la politisation du débat sur la question des droits de l’homme au Sahel. Abdoulaye Diop, devant le Conseil de sécurité des Nations unies a notifié l’opposition du Mali « à toute tentative d’instrumentalisation et de politisation de la question des droits de l’homme et au traitement à géométrie variable de cette problématique » (A. Sissoko, 2024, p.131). Entre les gouvernements du Sahel et les ONG, il existe une guerre par l’information dont l’enjeu pour ces gouvernements réside dans la transparence et la prise en compte de la justice sociale. La communication de crise de ces gouvernements face à cette nouvelle guerre remplit une fonction cognitive dont l’enjeu est de rassembler les citoyens autour de l’idéal commun et les valeurs républicaines. La stratégie des États consiste à exprimer leur engagement contre l’impunité pour la consolidation de la paix et la préservation de la cohésion sociale. Conclusion Le Sahel est devenu le carrefour de l’exercice de la puissance militaire et une zone de conflit géostratégique entre l’Occident et la Russie. Face au terrorisme et à l’insécurité grandissante, le Burkina Faso, le Mali et le Niger durement touchés ont connu des interruptions de leur processus démocratique. La prise du pouvoir par les militaires pour la restauration de la sécurité a eu une incidence sur la coopération internationale et la géopolitique du Sahel. Elle a remis en cause l’ordre traditionnel dans la politique de sécurité au Sahel avec le renforcement du partenariat avec la Russie, l’Iran, la Chine et la Turquie. Cependant, les réponses purement législatives et sécuritaires n’ont pu empêcher les terroristes de progresser et de séduire de plus en plus de jeunes désorientés, marginalisés et discriminés. Il faudrait investir davantage dans des programmes de recherche et de prévention contre la propagation des groupes armés terroristes ainsi que des programmes dans d’éducation, de sensibilisation et de communication contre le terrorisme. Les enjeux géopolitiques de la communication de crise dans les pays du Sahel sont perceptibles à partir d’une analyse des discours publics face au terrorisme et au contre-terrorisme. A partir d’une démarche qualitative axée sur l’analyse des communiqués de presse des trois gouvernements (malien, burkinabé et nigérien), cet article met en exergue les enjeux géopolitiques de la communication de crise face au conflit armé au Sahel. Avec les changements politiques, stratégiques, le repositionnement de ces trois États avec la création de l’AES, les communications de crise reposent sur la rhétorique d’avant-garde et souverainiste. Plusieurs principes guident la communication de crise de ces acteurs étatiques : le respect des intérêts, de la souveraineté, des choix stratégiques et de partenaires des États. L’ambition des États est d’unir les efforts pour parvenir à un espace public régional sécurisé. Cette volonté souverainiste est accompagnée de la prise en compte d’une communication diplomatique coordonnée avec l’émission de communiqués conjoints par les États. Cependant, elle se heurte à d’énormes vulnérabilités, notamment la guerre par l’information et la multiplication des attentats terroristes.
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