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Diagnostiquer un problème de santé dans une colonie de Chiroptères : exemple d'une mortalité atypique de Petit Molosse de La Réunion, Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008

DECORS, Anouk; CORNUAILLE, Jean-François; MONNIER, Gildas; MALANDAIN, Pauline; LÉOVILLE, Nicolas; LEMBERGER, Karin; DIETRICH, Muriel; AGUILLON, Samantha; MARMET, Julie; CACERES, Sarah

Abstract

Les maladies des Chiroptères sont peu documentées et leur rôle dans le déclin des populations probablement insuffisamment pris en compte. Dans ce contexte, il est essentiel de disposer d’un système de détection et de diagnostic précoce et pluridisciplinaire de la mortalité chez les Chiroptères. Le réseau SMAC (Surveillance de la Mortalité anormale des Chiroptères), animé par l’Office français de la Biodiversité et basé sur l’implication des chiroptérologues sur le terrain, constitue l’un de ces outils de vigilance, depuis 2014 dans l’hexagone et depuis 2018 à La Réunion. En janvier 2023, ce réseau a enregistré une mortalité anormale de Petits Molosses de La Réunion Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008. Des investigations d’urgence ont été mises en place afin d’établir rapidement un diagnostic, évaluer les risques pour la population de chauves-souris et les populations humaines, et éclairer la décision publique pour la gestion de cet évènement. Celles-ci n’ont pas permis de conclure avec certitude sur les causes de cette mortalité mais orientent vers un stress environnemental. Cet exemple illustre bien les difficultés propres aux investigations dans la faune sauvage en liberté.

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naturae Anouk DECORS, Jean-François CORNUAILLE, Gildas MONNIER, Pauline MALANDAIN, Nicolas LEOVILLE, Karin LEMBERGER, Muriel DIETRICH, Samantha AGUILLON, Julie MARMET& Sarah CACERES Diagnostiquer un problème de santé dans une colonie de Chiroptères : exemple d’une mortalité atypique de Petit Molosse de La Réunion, Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst& Bowie, 2008 2025  13 art. 2025 (13) — Publié le 5 novembre 2025 www.revue-naturae.fr Directeur De la publication / Publication director : Gilles Bloch, Président du Muséum national d’Histoire naturelle réDacteur en chef / editor-in-chief : Jean-Philippe Siblet assistante De réDaction / assistant editor : Sarah Figuet ([email protected]) Mise en page / Page layout : Sarah Figuet coMité scientifique / scientific board : Luc Barbier (Parc naturel régional des caps et marais d’Opale, Colembert) Aurélien Besnard (CEFE, Montpellier) Hervé Brustel (École d’ingénieurs de Purpan, Toulouse) Thierry Dutoit (UMR CNRS IMBE, Avignon) Éric Feunteun (MNHN, Dinard) Romain Garrouste (MNHN, Paris) Grégoire Gautier (DRAAF Occitanie, Toulouse) Frédéric Gosselin (Irstea, Nogent-sur-Vernisson) Patrick Haffner (PatriNat, Paris) Frédéric Hendoux (MNHN, Paris) Xavier Houard (MNHN, Paris) Isabelle Le Viol (MNHN, Concarneau) Francis Meunier (Conservatoire d’espaces naturels – Hauts-de-France, Amiens) Serge Muller (MNHN, Paris) Francis Olivereau (DREAL Centre, Orléans) Laurent Poncet (PatriNat, Paris) Nicolas Poulet (OFB, Vincennes) Jean-Philippe Siblet (PatriNat, Paris) Julien Touroult (PatriNat, Paris) couverture / cover : Petits Molosses de La Réunion (Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008) en repos diurne dans un joint de dilatation. Crédit photo : CC BY-NC-ND, Gildas Monnier. Naturae est une revue en flux continu publiée par les Publications scientifiques du Muséum, Paris Naturae is a fast track journal published by the Museum Science Press, Paris Les Publications scientifiques du Muséum publient aussi / The Museum Science Press also publish: Adansonia, Zoosystema, Anthropozoologica, European Journal of Taxonomy, Geodiversitas, Cryptogamie sous-sections Algologie, Bryologie, Mycologie, Comptes Rendus Palevol. Diffusion – Publications scientifiques Muséum national d’Histoire naturelle CP 41 – 57 rue Cuvier F-75231 Paris cedex 05 (France) Tél. : 33 (0)1 40 79 48 05 / Fax : 33 (0)1 40 79 38 40 [email protected] / https://sciencepress.mnhn.fr © Cet article est sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International License. (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/) ISSN (électronique / electronic) : 2553-8756 169 NATURAE • 2025 (13) © Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle, Paris. www.revue-naturae.fr Diagnostiquer un problème de santé dans une colonie de Chiroptères : exemple d’une mortalité atypique de Petit Molosse de La Réunion, Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008 Anouk DECORS Office français de la Biodiversité, Direction de la Recherche et de l’Appui scientifique, 9 Avenue Buffon, F-45100 Orléans (France) [email protected] Jean-François CORNUAILLE Office français de la Biodiversité, Direction des outre-mer, 49 rue Mazagran, F-97400 Saint-Denis, La Réunion (France) [email protected] Gildas MONNIER Pauline MALANDAIN Groupe Chiroptères Océan Indien, 85 bis chemin de ligne, F-97422 Saint-Paul, La Réunion (France) [email protected] [email protected] Nicolas LÉOVILLE Département de La Réunion, Laboratoire départemental d’Analyses, 14 rue du Stade de l’Est, F97490 Sainte-Clotilde, La Réunion (France) [email protected] Karin LEMBERGER Vet diagnostics, 3 avenue de la victoire, F-69260 Charbonnières les bains (France) [email protected] Muriel DIETRICH Samantha AGUILLON UMR PIMIT (Processus infectieux en Milieu insulaire tropical), 2 rue Maxime Rivière, F-97490 Sainte-Clotilde, La Réunion (France) [email protected] [email protected] Julie MARMET Muséum national d’Histoire naturelle, Patrinat (OFB-CNRS-MNHN), Vigie-Nature – Centre d’Écologie et des Sciences de la Conservation (CESCO) 43 rue Buffon, boîte postale 135, F-75005 Paris (France) [email protected] Sarah CACERES Office français de la Biodiversité, Direction des Outre-Mer, 49 rue Mazagran, F-97400 Saint-Denis, La Réunion (France) [email protected] Soumis le 4 octobre 2024 | Accepté le 25 mars 2025 | Publié le 5 novembre 2025 170 NATURAE • 2025 (13) Decors A. et al. KEY WORDS Chiroptera, surveillance, environmental stress, interdisciplinarity, diagnosis. Decors A., Cornuaille J.-F., Monnier G., Malandain P., Leoville N., Lemberger K., Dietrich M., Aguillon S., Marmet J. & Caceres S. 2025. — Diagnostiquer un problème de santé dans une colonie de Chiroptères : exemple d’une mortalité atypique de Petit Molosse de La Réunion, Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008. Naturae 2025 (13): 169-175. https://doi.org/10.5852/naturae2025a13 RÉSUMÉ Les maladies des Chiroptères sont peu documentées et leur rôle dans le déclin des populations probablement insuffisamment pris en compte. Dans ce contexte, il est essentiel de disposer d’un système de détection et de diagnostic précoce et pluridisciplinaire de la mortalité chez les Chiroptères. Leréseau SMAC (Surveillance de la Mortalité anormale des Chiroptères), animé par l’Office français de la Biodiversité et basé sur l’implication des chiroptérologues sur le terrain, constitue l’un de ces outils de vigilance, depuis 2014 dans l’hexagone et depuis 2018 à La Réunion. Enjanvier 2023, ce réseau a enregistré une mortalité anormale de Petits Molosses de La Réunion Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst& Bowie, 2008. Des investigations d’urgence ont été mises en place afin d’établir rapidement un diagnostic, évaluer les risques pour la population de chauves-souris et les populations humaines, et éclairer la décision publique pour la gestion de cet évènement. Celles-ci n’ont pas permis de conclure avec certitude sur les causes de cette mortalité mais orientent vers un stress environnemental. Cet exemple illustre bien les difficultés propres aux investigations dans la faune sauvage en liberté. ABSTRACT Diagnosis of a health issue in a bat colony: example of an atypical mortality of Reunion Free-tailed bats Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst& Bowie, 2008 on Reunion island. Chiropteran diseases are poorly documented and their role in bat population decline is probably insufficiently considered. In this context, it is essential to have an early and multidisciplinary detection system for bat mortality. The SMAC network constitutes one of these surveillance tools and has been in effect since 2014 in France and since 2018 on Reunion Island. In January 2023, this network recorded an abnormal mortality of Reunion Free-tailed bats. Emergency investigations were initiated in order to quickly establish a diagnosis, assess the risks for bats and human populations and inform public decision-making regarding the management of this event. These investigations did not allow to conclude with certainty about the causes of this mortality but point to environmental stress. This example clearly illustrates the difficulties when investigating free-ranging wildlife. CONTEXTE ET OBJECTIF Le 23 janvier 2023, le réseau SMAC (Surveillance de la Mortalité anormale des Chiroptères) a enregistré une alerte à La Réunion dans un établissement scolaire de la commune de Sainte-Marie (nord de l’île), suite à l’observation d’une concentration anormale de Petits Molosses de La Réunion Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst& Bowie, 2008, sur les parties extérieures des bâtiments, ainsi que d’une mortalité importante d’individus. Trois essaims principaux ont été répertoriés : le premier dans et autour d’un joint de la coursive extérieure couverte du bâtimentG, le second dans et autour d’un joint de la casquette du bâtiment E, et le troisième en face nord du bâtiment E (Figs 1 ; 2). Des individus dispersés ont été observés dans les joints des bâtiments, sur le sol (Fig. 3) et sur un arbre situé entre les deux bâtiments. Des cadavres gisaient au sol. Lenombre total de Petits Molosses vivants observés sur le sol, au plafond, dans les joints des coursives, sur les arbres et sur l’herbe entre les bâtiments a été estimé entre 500 et 800 individus, associé à une cinquantaine de cadavres. Aucun individu adulte n’a été observé. Tous les individus observés étaient des jeunes de différents âges (nouveaux-nés, juvéniles nonvolants et juvéniles volants). Le phénomène de santé a rapidement été caractérisé comme anormal par les chiroptérologues de La Réunion spécialistes de l’espèce, et au regard des évènements enregistrés par le réseau SMAC depuis son déploiement sur l’île en 2018 (un seul cas répertorié de mortalité groupée de plus de vingt individus dû à des collisions routières ; Caceres etal. 2020). Nous proposons de définir « atypique » comme l’écart par rapport à une « norme » qui peut être calculée, et « anormal » comme une situation contraire à l’ordre habituel des choses, d’après l’expérience des personnes de terrain. Une surveillance accrue se justifie pleinement pour cette espèce et sur ce territoire car : – les maladies des Chiroptères et leur rôle dans le déclin des populations sont insuffisamment documentés ; – l’introduction d’espèces exotiques en milieu insulaire et son lot d’agents infectieux est une problématique majeure (e.g. Roy etal. 2017 ; Welch& Leppanen 2017) ; – cette espèce insectivore strictement endémique de LaRéunion (MNHN& OFB 2024) est potentiellement vulnérable du fait notamment de la cohabitation difficile avec les humains lorsqu’elle s’installe dans les bâtiments (nuisances ressenties de type olfactif, sonores et liées aux préjugés) ; MOTS CLÉS Chiroptera, surveillance, stress environnemental, pluridisciplinarité, diagnostic. 171 Diagnostiquer un problème de santé dans une colonie de Chiroptères : exemple d’une mortalité atypique de Petit Molosse de La Réunion NATURAE • 2025 (13) – sa biologie (cycle de vie complexe, dynamique de population lente) et sa phénologie sont encore mal connues (migration, capacité de dispersion, agrégation saisonnière, etc.) (Aguillon etal. 2023). Par ailleurs, étant donné le contexte urbain et plus précisément scolaire de la découverte, le risque zoonotique devait être également pris en compte. Des investigations d’urgence ont donc été mises en place afin d’établir rapidement un diagnostic, évaluer les risques pour la population de chauves-souris et les populations humaines, et éclairer la décision publique en matière de gestion de cet évènement. INVESTIGATIONS DIAGNOSTIQUES ET ÉPIDÉMIOLOGIQUES La surveillance évènementielle s’est appuyée sur le réseau SMAC, à l’origine de l’alerte. Ceréseau est un dispositif épidémiologique pluridisciplinaire de détection et diagnostic précoce des maladies à enjeu pour les Chiroptères. Ila notamment pour objectif de détecter les maladies à forte expression clinique et à fort taux de mortalité ou morbidité, quel que soit l’agent causal (infectieux, toxique, environnemental, etc.). Ceréseau adossé aux plans nationaux d’action en faveur des Chiroptères existe depuis 2014 dans l’hexagone. Ilest administré par l’Office français de la Biodiversité (OFB) et animé au niveau national par l’OFB, la Société française pour l’Étude et la Protection des Mammifères (SFEPM) et la Fédération des Conservatoires d’Espaces naturels (FCEN). Au niveau territorial, chiroptérologues et agents de l’OFB reçoivent et gèrent les signalements avec l’appui technique des animateurs nationaux. L’ensemble de ces acteurs a été formé au moment du déploiement du dispositif et des recyclages sont proposés régulièrement. Lasurveillance évènementielle repose sur une démarche diagnostique et sur un service de proximité, le laboratoire vétérinaire départemental (LVD), mais aussi sur des laboratoires d’histologie, de toxicologie, de parasitologie partenaires du réseau, des laboratoires nationaux de référence (e.g. Laboratoire national de la Rage et de la Faune sauvage [LNRFS]) ou des laboratoires de recherche locaux spécialisés fig. 1. — Essaim de Petits Molosses de La Réunion juvéniles (Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008). Crédit photo : Jean-François Cornuaille / OFB. 172 NATURAE • 2025 (13) Decors A. et al. pour le contexte ultra marin (Unité mixte de Recherche Processus infectieux en Milieu insulaire tropical [UMR PIMIT]). Pour permettre une vigilance efficace vis-à-vis de certains agents infectieux, ce dispositif doit s’articuler avec d’autres réseaux évènementiels complémentaires en termes de mission, tels que le réseau d’épidémiosurveillance de la rage des Chiroptères coordonné par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et la SFEPM et avec la surveillance ciblée du syndrome du nez blanc (white nose syndrome) (Schutz etal. 2020) également pilotée par la SFEPM et l’université de Montpellier. Le réseau SMAC a été déployé en 2018 à La Réunion et résulte de la collaboration entre l’OFB, le Groupe Chiroptères Océan Indien (GCOI) et le laboratoire vétérinaire départemental (département de La Réunion). Suite au signalement de la mortalité le 23 janvier 2023, deux agents de l’OFB formés au recueil des commémoratifs et à la lecture des indices de terrain se sont rapidement mobilisés et rendus sur site le jour même pour valider le signalement et le cas échéant, alerter les partenaires locaux et nationaux du réseau SMAC. Lacellule diagnostique nationale a été activée, rassemblant un épidémiologiste de l’OFB et des référents pathologistes pour appuyer les interlocuteurs départementaux du réseau. Toutes les constatations ont été enregistrées selon un questionnaire standardisé (fiche SMAC) et accompagnées de photographies des animaux morts et des traces entourant les cadavres ou de vidéos si l’animal était vivant. L’âge des animaux a été déterminé sur le terrain à partir des épiphyses articulaires, de l’usure des dents et de la couleur du pelage, conformément au Cahier technique pour l’identifications des Chiroptères en main et le relevé de données (Marmet 2018). Les signes cliniques observés ont ensuite été caractérisés par les vétérinaires animateurs du réseau. 20 m N Essaim au nord du bâtiment E Individus vivants sur l’arbre, vivants et morts sur l’herbe Essaim sous la coursive du bâtiment G, individus vivants dans les joints, individus vivants et morts sur le sol de la coursive Bâtiment E Bâtiment G Plus gros essaim sous la casquette du bâtiment E fig. 2 . — Répartition des essaims et cadavres de Petits Molosses de La Réunion (Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008) dans les bâtiments scolaires. fig. 3. — Cadavres de Petits Molosses de La Réunion juvéniles (Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008). Crédit photo : Jean-François Cornuaille / OFB. 173 Diagnostiquer un problème de santé dans une colonie de Chiroptères : exemple d’une mortalité atypique de Petit Molosse de La Réunion NATURAE • 2025 (13) Ce travail de terrain a également permis de suivre la dynamique spatio-temporelle de ce phénomène de santé. Le24 janvier, une équipe pluridisciplinaire (agent de l’OFB, chiroptérologues du GCOI, écologues de l’UMR PIMIT) s’est rendue sur place pour décrire la situation épidémiologique et écologique suscitée. L’équipe sur place a observé par ailleurs la prédation par un Martin triste (Acridotheres tristis (Linnaeus, 1766)) d’un Petit Molosse vivant, dépassant d’un joint vertical dans lequel se situait un essaim. Une prospection nocturne menée le soir même a révélé la présence sur le site d’une vingtaine d’adultes arrivant de l’extérieur du site. Un nouveau contrôle réalisé le 25 janvier en fin de journée a mis en évidence que l’un des essaims n’était plus présent, sans augmentation apparente de la mortalité. Plusieurs étapes se sont succédé pour le diagnostic (Fig. 4). Pour établir un diagnostic de groupe (par autopsie ou histologie), la collecte d’environ 15% des cadavres détectés a été réalisée (c’est-à-dire huit cadavres collectés sur une cinquantaine observée) le 24 janvier, stockés ensuite au froid positif. Le26janvier, un examen nécropsique systématique et harmonisé a été réalisé par le LVD sur quatre individus juvéniles d’âges différents. Quatre autres individus ont fait l’objet d’un examen externe et d’une pesée, et un examen histologique complet a été réalisé sur deux de ces chauves-souris mises entières dans le formol, afin d’aider à orienter les hypothèses diagnostiques. Larage, principale maladie à enjeu zoonotique compatible avec le signalement, a été recherchée localement sur 11 individus supplémentaires fraîchement morts, collectés le 24 janvier par l’UMR PIMIT (cerveau et écouvillon buccal) afin d’avoir le maximum de réactivité, en utilisant le protocole du Laboratoire national de la rage de l’Anses (LNR) (RT-qPCR SYBR Green ; ANSES Nancy), avec confirmation au LNR en cas de découverte de positif(s). Parmi les cadavres transmis au LVD, un individu était totalement glabre, deux autres présentaient un début de pousse de poils, les cinq autres étaient poilus. L’état de conservation des cadavres était globalement bon. Letableau lésionnel relevé à l’examen macroscopique était fruste, avec observation de lésions non spécifiques de congestion multicentrique et observation non systématique de morsures (n=1) pouvant résulter d’agression intraspécifique. Les examens histologiques réalisés sur la base d’un échantillonnage large d’organes, permis par la mise en formol d’individus entiers, ont montré d’une part que ces individus disposaient de réserves de tissus adipeux et d’autre part la réplétion du tractus digestif et l’absence de lésions histologiquement significatives. Sur l’un des deux individus, le mieux conservé et donc le seul interprétable, l’estomac était fortement distendu par du matériel de type globuleux basophile (qui pourrait correspondre entre autres à du lait caillé, dont il est impossible de faire la diagnose à l’histologie), associé à quelques fragments de végétaux et quelques sections compatibles avec un insecte. Larecherche de la rage n’a pas permis de détecter de génome viral. D’après l’enquête de terrain, aucun traitement (biocide ou phytopharmaceutique) n’a été appliqué concomitamment ou de manière récente sur le site. Ledernier traitement connu était à visée de démoustication et datait de fin novembre-début décembre 2022 (produit non précisé). Par ailleurs, durant les jours où a eu lieu cet évènement, le nord de LaRéunion aurait connu un épisode météorologique atypique, avec des températures moyennes inférieures à la normale et une pluviométrie excédentaire. Ainsi du 23 au 25 janvier 2023, à l’aéroport de Gillot (situé à environ unkilomètre du site de mortalité), la couverture nuageuse a été continue, l’insolation quasi nulle et le minimum absolu de la température maximale pour un mois de janvier a été enregistré le 24. Par ailleurs des quantités de pluie record y ont été enregistrées dans la nuit du 25 au 26 janvier (102mm en une heure ; 326 mm en six heures ; Météo France 2023). Pour approfondir la relation de cause à effet, il serait nécessaire d’analyser plus finement les données météorologiques, de définir des métriques, de les comparer aux années précédentes. Cela nécessiterait de développer et mobiliser pour les prochains épisodes, un réseau de compétences pour avoir ce flux de données et les personnes ressources pour les analyser en temps proche du réel. fig. 4. — Chronologie des investigations diagnostiques et épidémiologiques. 23 janvier 26 janvier 25 janvier24 janvier Réception du signal par les agents OFB et transport des agents sur site pour valider l’alerte. Entre 500 et 800 juvéniles vivants de tous âges, vus hors de gîtes et une cinquantaine de cadavres Réalisation des nécropsies sur quatre chauves-souris, quatre autres ont fait l’objet d’un examen externe, parmi lesquelles deux ont été mises entières dans le formol en vue d’un d’examen histologique complet Caractérisation du signal par équipe pluridisciplinaire sur site et collecte d’environ 15% des cadavres, stockés au froid positif pour le diagnostic et 11 chauves souris pour le diagnostic rage Suivi de l’évolution du signal 174 NATURAE • 2025 (13) Decors A. et al. INTERPRÉTATION ÉPIDEMIO-CLINIQUE Nous avons observé une mortalité de type monospécifique, très agrégée dans l’espace et s’étalant sur quatre jours environ, affectant des individus nouveaux-nés et juvéniles de différents âges, volants et non volants, dont certains présentaient une réplétion gastrique, couplée à l’observation de juvéniles vivants visibles en grappe hors de gîtes adaptés à leur écologie. Ces observations ainsi que l’absence de processus inflammatoire ou traumatique visibles sont en faveur d’un processus récent aigu à suraigu, de type stress environnemental. La présence de juvéniles et de nouveaux-nés incapables de se déplacer sur de grandes distances visibles hors d’un gîte, la sensibilité aux dérangements des nouveaux-nés et des jeunes volants fin janvier (Augros etal. 2015 ; Aguillon etal. 2023 ; Suarez& Amirault 2021) et l’hypothèse de Schutz etal. (2020) selon laquelle les mortalités anormales de juvéniles et la mortinatalité pourraient être des indicateurs de dérangement des colonies, orientent les hypothèses vers le dérangement d’une colonie de maternité à proximité de l’établissement scolaire, par des conditions météorologiques atypiques et prolongées ayant pu conduire au déplacement en urgence de cette colonie. En janvier 1980, à la suite des pluies torrentielles générées par le cyclone Hyacinthe, plus de 3000 Petits Molosses avaient également été retrouvés morts dans la grotte de la ravine TroisBassins (Cheke& Dahl 1981 ; Moutou 1982 ; Barré etal. 1996). Les conditions météorologiques ont probablement également eu un effet sur la survie (hypothermie, épuisement physiologique) (e.g.O’Shea etal. 2016), de même que les prédateurs introduits tels que le Martin triste (e.g. Caceres& Mehn 2017). L’hypothèse la plus cohérente d’un point de vue épidémio-clinique et biologique, et au regard des évènements météorologiques, serait donc la mort des jeunes individus par hypothermie, du fait de leur présence hors de gîtes adaptés à leur besoin, suite à un dérangement d’origine météorologique (e.g. fortes infiltrations de pluie dans le gîte de maternité) ou autre. Actuellement, il existe peu d’informations disponibles sur les besoins thermiques et la thermorégulation de jeunes molosses pour étayer davantage cette hypothèse. D’après l’examen histologique, les animaux présentaient un bon état corporel et une prise alimentaire récente. L’absence d’adultes dans le gîte n’est pas forcément anormale en journée ; les mères ne restent pas systématiquement avec leurs petits et pourraient venir les allaiter la nuit (Aguillon etal. 2023). Cependant, la condition corporelle (masse/taille de l’avant-bras) des juvéniles issus de cet épisode (n=11 ; animaux testés pour la rage) était significativement inférieure de 14% à celle de juvéniles mesurée à la même époque dans plusieurs autres colonies de l’île en 2019 et 2020 (n=46, Aguillon etal. 2023 ; t-test : t(55)= 5, P < 0,001) (Fig. 5). Cerésultat suggère malgré le bon état corporel décrit histologiquement, une réduction prolongée de la prise alimentaire, possiblement liée aux conditions météorologiques défavorables durant cette période, limitant les déplacements des mères pour allaiter leurs petits. Une étude expérimentale récente chez le Murin de Bechstein (Myotis bechsteinii (Kuhl, 1817)) montre par ailleurs l’influence de la température du gîte sur la croissance des juvéniles, probablement liée à un coût métabolique réduit dans des conditions plus chaudes. Cette étude peut appuyer le fait que des températures plus froides dans le gîte peuvent également être défavorables à la croissance (voire la survie) des juvéniles (Mundinger etal. 2023). DISCUSSION Un des points critiques en matière de vigilance et de surveillance des maladies de la faune sauvage est de disposer de méthodes et d’outils diagnostiques adaptés à cette problématique. Souvent les outils sont développés pour l’animal domestique, puis transposés à l’animal sauvage. Dans le cas présent, toute la difficulté réside dans la complexité de poser un diagnostic de certitude lors de mortalité/morbidité causée par un stress environnemental. Dans un cas tel que celui-ci, il est nécessaire d’avoir recours à des méthodes empruntées à l’écologie, en complément des techniques diagnostiques classiques, comme par exemple l’usage de pièges-photo (Schutz etal. 2020). Le second frein pour disposer d’un diagnostic réactif est le contexte insulaire, qui nécessite souvent d’avoir recours à des laboratoires locaux en première intention, compétents mais pas forcément agréés pour la recherche de maladie réglementée (e.g.larage). Certaines espèces sont par ailleurs parfois encore mal connues, en témoigne par exemple la description très récente de la phénologie du Petit Molosse par Aguillon etal. 2023, ce qui limite l’interprétation médicale. Pour examiner histologiquement un prélèvement dans de bonnes conditions, il est par ailleurs essentiel d’avoir des prélèvements non congelés et frais, voire très frais. Cela demande souvent une logistique très contraignante surtout en milieu insulaire tropical, étant donné les temps de route entre le site de collecte et le laboratoire, la dégradation plus ou moins rapide du cadavre en fonction notamment du climat, de l’action des nécrophages et de fig. 5. — Condition corporelle des juvéniles de Petits Molosses (Mormopterus francoismoutoui Goodman, Jansen Van Vuuren, Ratrimomanarico, Probst & Bowie, 2008). La condition corporelle (masse en grammes / taille de l’avantbras en millimètres) a été mesurée le 26 janvier 2023 pour le premier groupe (juvéniles fraîchement morts, n = 11), et les 24 janvier 2019 et 16 et 30 janvier 2019 pour le second groupe (n = 46, Aguillon et al. 2023). Condition corporelle (masse/avant-bras) 0,18 0,16 0,14 0,12 2023 Groupe de juvéniles T test **** 2019 et 2020 175 Diagnostiquer un problème de santé dans une colonie de Chiroptères : exemple d’une mortalité atypique de Petit Molosse de La Réunion NATURAE • 2025 (13) sa taille. Uneffort particulier a donc été fait par les interlocuteurs locaux du réseau pour fournir des cadavres de bonne qualité et les transmettre rapidement au laboratoire Enfin, la découverte de la mortalité n’est pas exhaustive et simultanée. Les commémoratifs sont alors comme les pièces d’un puzzle que l’on assemble au fur et à mesure de leur découverte. L’historique de la colonie de reproduction et l’histoire de la maladie ne sont pas connus d’emblée dans leur intégralité, mais reconstitués à mesure que de nouveaux indices sont découverts. Cela nécessite, comme dans le cas présent, de multiplier les observations cliniques et biologiques pour essayer d’avoir l’image la plus représentative du phénomène de santé (caractéristiques épidémiologiques, manifestations cliniques, tableau lésionnel, comportement de l’essaim) et de son évolution. Ilen résulte souvent que la déduction diagnostique se fonde sur un petit nombre de données, contrairement aux standards chez les animaux domestiques. Dans notre cas, l’observation d’un grand nombre d’individus vivants et la réactivité des acteurs vis-à-vis de la prise en charge des cadavres a permis de prélever un nombre de cadavres de qualité compatible avec la bonne compréhension de cet évènement de mortalité. CONCLUSION La littérature scientifique est à ce jour peu fournie sur les maladies à enjeu pour la conservation des Chiroptères et le réseau SMAC est récent à La Réunion. Ilfaudra sans doute des années pour acquérir des connaissances approfondies dans ce domaine et une compétence diagnostique, parallèlement à l’acquisition continue de données biologiques, écologiques, éthologiques sur les espèces locales nécessaires pour une compréhension intégrée des phénomènes de santé. Lapoursuite de cette surveillance événementielle pourra certainement contribuer à faire progresser les diagnostics établis et il sera peut-être possible d’attribuer rétrospectivement des causes à certains cas historiques. Dans ce contexte, qu’il est essentiel d’avoir un réseau réactif, formé et qui sait coopérer pour cette surveillance. Remerciements Nous remercions vivement pour leurs appuis Bénédicte Galette (Lycée Isnelle Amelin), Victor Détienne (OFB), Robin Willemet (DEAL). Enfin, nous remercions François Moutou, rapporteur de cet article. RÉFÉRENCES A guillon S., l e M inter g., l ebArbenchon c., h oArAu A. o. g., t oty c., J offrin l., r AMAnAntSAlAMA r. 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