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© Langage & Société 177/3 – 2022 Les demandeurs d’asile ourdouphones dans le marché du travail clandestin en France Shahzaman Haque Inalco, Paris [email protected] Introduction1 Connue comme terre d’asile, l’Europe de l’Ouest reçoit des milliers de migrants, depuis les années1980 (Simone 2021) en raison d’une situation géopolitique instable ou pour «quitter un régime liberticide» (Gérard-François Dumont 2018) dans leur pays d’origine. Une «crise des migrants» a été identifiée «dans les médias et les déclarations politiques à partir de l’été2015» (Blanchard &Rodier 2016). La France, jouissant depuis la Révolution Française d’une image traditionnelle de pays d’accueil pour les réfugiés, comme l’atteste l’article120 de la Constitution du 24juin 17932, a enregistré, pour sa part, une hausse des demandes d’asile, passant de 74468 demandes en 2015 à 123530 demandes en 20193. Dans ce contexte, comment peut-on imaginer l’accueil sur le sol 1. Ce travail est issu d’un projet ANR LIMINAL 2017-2021(Médiation linguistique et culturelle entre acteurs en situation de crise migratoire) coordonnée par MarieCaroline Saglio-Yatzimirsky. Enligne: <https://anr.fr/Projet-ANR-17-CE41-0004> 2. L’article 120 stipule «Il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans». En ligne: <https://www.conseil-constitutionnel. fr/les-constitutions-dans-l-histoire/constitution-du-24-juin-1793> 3. Source: Ministre de l’Intérieur, France. En ligne: <https://www.immigration.interieur. gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Statistiques/Essentiel-de-l-immigration/ Chiffres-cles>
/ SHAHZAMAN HAQUE114 français de centaines de milliers d’exilés, parmi lesquels une grande partie d’allophones4, exprimant leur détresse et leurs besoins au quotidien ? En se focalisant sur les langues utilisées sur le marché du travail, cet article se propose d’étudier quelques cas de demandeurs d’asile5 ourdouphones6 en France. Deux aspects méritent l’attention. D’une part, il s’agira de connaître quels outils linguistiques et stratégies sont adoptés par des exilés allophones afin d’intégrer un environnement monolingue français. D’autre part, si, en France, l’insertion sur le marché du travail ne semble pas possible sans le français, langue dominante7, il existe en parallèle un autre marché du travail, celui l’économie informelle. Dans ce dernier, le français est relégué au deuxième plan lors des recrutements au profit des langues des migrants lorsque les principaux recruteurs partagent les mêmes expériences socio-culturelles8. Vigouroux (2013: 300) qualifie ce marché d’«informal economy» et rappelle que d’autres termes étaient aussi utilisés comme «underground, second or undeclared economy» dans les années soixante-dix à propos des études sur le marché du travail en Afrique (citant ILO9 1972 ; Hart 1973). Soulignons qu’en France, le travail clandestin «était un phénomène reconnu, toléré ou même favorisé par les pouvoirs publics qui y voyaient certains aspects positifs pour 4. Parmi les cinq premiers pays à l’échelle de demande, seule la Guinée est un pays francophone tandis que les autres comme l’Afghanistan, la Géorgie, l’Albanie et le Bangladesh ne le sont pas. Source: Ministre de l’Intérieur, France, chiffre pour 2019. 5. On prendra le soin de ne pas confondre les deux termes «demandeurs d’asile» et «réfugiés». Le premier renvoie «aux personnes sollicitant la reconnaissance d’une protection internationale» alors que le second «aux personnes ayant obtenu le bénéfice d’une protection internationale» (Barrot et Dupont 2020: 13). Le terme «migrant» est employé au même titre que les «demandeurs d’asile» alors que son usage est généralement répandu aussi au «réfugié». 6. L’ourdou, langue nationale au Pakistan et officielle dans cinq états en Inde, comporte au moins 150millions de locuteurs comme langue première et langue seconde aussi bien dans le sous-continent indien que dans la diaspora en Occident ou au MoyenOrient ou bien en Afrique du Sud. En ligne: <https://www.ethnologue.com/language/ urd> 7. L’importance du français dans le monde du travail a été maintes fois montrée : «La probabilité que le locuteur adopte le français pour s’exprimer est d’autant plus grande que le marché est dominé par les dominants, par exemple dans les situations officielles» (Bourdieu 1978: 52). L’hégémonie du français est attestée à tous les plans sociaux aussi bien en France (Erfurt 2013) qu’au niveau de l’Europe (Bochmann 2013). 8. Je souligne ici les chantiers en sous-traitance par les Pakistanais où des langues comme l’ourdou et le pendjabi deviennent langues du quotidien entre des travailleurs, ici des exilés d’origine pakistanaise ou afghane. 9. International Labour Office.
LES DEMANDEURS D'ASILE OURDOUPHONES / 115 la France: « Une immigration, même clandestine, coûte moins cher à la France qu’une politique nataliste»10 (Sammut 1976: 380). Cette pratique était en cours et répandue en France jusqu’aux années soixante-dix avant que les lois et instructions réglementant l’immigration ne soient introduites (voir Sammut 1976: 382). De nos jours, le recours à des clandestins subsiste particulièrement pour les migrants roumains (Potot 2006), les femmes migrantes congolaises (Nguié 2020), des travailleurs clandestins chinois (Chuang 2021) ou encore des jeunes de l’Afrique de l’Ouest (Souleymane & Agbessi 2021)11. Alors qu’il n’était pas d’emblée prévu d’aborder la mobilité des demandeurs d’asile en France, il s’est avéré que la migration économique pouvait être l’une des raisons supplémentaires justifiant un départ en dehors du risque de perdre la vie du fait des conditions géopolitiques conflictuelles12. C’est pourquoi, je présenterai quelques cas de migrants d’origine afghane et pakistanaise ayant intégré le marché du travail non déclaré alors que leur demande d’asile était en cours ou avait été rejetée. Afin de mieux saisir l’enjeu de la langue dans l’intégration à la société d’accueil, je m’intéresserai tout particulièrement au récit de migration (Beneduce 2008 ; Blommaert 2001 ; deFina 2003 ; Vigouroux 2013). Nous reviendrons dans un premier temps sur la méthodologie d’enquête et d’observation sur le terrain. Puis, nous présenterons le terrain où les exilés ont été interviewés et nous montrerons la présence d’autres langues pratiquées à la fois par les exilés eux-mêmes et par les différents acteurs représentant des structures de bénévolat. Nous aborderons ensuite une revue de littérature sur les conditions de travail pour les 10. Carmel Sammut se réfère ici à la déclaration faite dans le journal LesEchos, le 29mars 1966 par Jean-Marcel Jeanneney, alors ministre des Affaires Sociales, dont il reprend les termes (Sammut 1976: 382). 11. Voir aussi le rapport de Commission d’orientation pour l’emploi (2019: 40) selon lequel le travail non déclaré représenterait 2,5millions de personnes en France (toute catégorie confondue). En ligne: <https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/ atoms/files/coe-rapport-travail-non-declare-fevrier-2019.pdf> 12. Pour les Pakistanais, la migration économique dite «des réfugiés économiques» était déjà considérée comme l’un des facteurs d’asile en France depuis 1989 ainsi que l’a constaté Anne Krieger-Krynicki (1989: 11) citant le chômage et la démographie galopante comme l’une des autres raisons. Par ailleurs, pour Michelle Guillon (1992:6), «les motivations économiques et politiques d’exil se combinent» d’une manière générale pour beaucoup d’individus en France, ce qui semble toujours le cas et se trouve une fois encore confirmé par l’observation menée au campement de Paris dans le cadre de cette étude.
/ SHAHZAMAN HAQUE116 exilés en France et présenterons enfin les portraits de quatre demandeurs d’asile et leur rapport au marché de travail. 1. Méthodologie d’enquête Plusieurs études évoquent la violence subie par la majorité des exilés dans leur pays d’origine (Laacher 2010 ; Womersley & Kloetzer 2018 ; SaglioYatzimirsky & Galitzine-Loumpet 2022). Une violence qui aurait également contribué à conditionner leurs pratiques verbales ou non verbales ainsi que leur comportement ou leur état psychique. À cela s’ajoute le fait que recueillir des données par l’observation dans un contexte aussi délicat à saisir et à documenter n’est pas chose aisée. Il s’agissait d’observer les pratiques langagières des demandeurs d’asile, puis de relever la présence de tout marquage linguistique au sein des campements ou centres d’accueil de jour et enfin, d’observer le déroulement des interactions entre migrants et acteurs du milieu associatif ou de l’administration française en vue de mieux saisir la mobilisation des différentes langues, celles des migrants et celle du pays d’accueil, le français. Les récits de vie ont été en outre un outil capital sur les terrains d’enquête. Comme le souligne Canut (2012: 640), «les récits, dont la circulation est permanente dans la vie quotidienne, ont une fonction essentielle dans la construction de la société et plus particulièrement un rôle dans les configurations migratoires». Les exilés sont amenés à narrer d’une manière très détaillée leur vie, les circonstances locales et autres histoires politiques et conflictuelles dans le pays du départ, ce que Blommaert (2001: 428) nomme «home narratives» qui permettent de mieux appréhender la société d’où ils proviennent et de mieux comprendre l’incident particulier ayant déclenché leur départ. C’est grâce à cet outil qu’au cours des entretiens certains migrants ont pu confier des informations précieuses permettant de décortiquer leur raisonnement lors de l’analyse. Dans le contexte singulier des demandeurs d’asile d’origine afghane et pakistanaise, l’ourdou était la seule langue les mettant d’emblée à l’aise pour communiquer. De ce fait, ils ont eu l’impression que j’étais l’un des leurs (un insider), parlant non seulement leur langue mais partageant aussi la même connaissance de leurs valeurs socio-culturelles13. 13. Patricia Zavella (1996: 139) montre que les insiders «comprennent mieux la subtilité du langage, gagnent la confiance de leurs interlocuteurs plus facilement et formulent les problématiques plus respectueuses des communautés auxquelles ils appartiennent». Je me suis présenté comme quelqu’un qui venait du sous-continent indien tout comme eux, mais plus particulièrement de l’Inde.
LES DEMANDEURS D'ASILE OURDOUPHONES / 117 En complément de l’observation participante, qui «ne permet pas d’accéder à de nombreuses informations» (Olivier deSardan 1995: 76), l’entretien a été le second instrument employé pour la collecte des données auprès des demandeurs d’asile sur ce terrain. J’ai procédé ainsi à un entretien semi-directif privilégiant les récits de vie de quelques-uns des migrants ourdouphones d’origine afghane et pakistanaise, mais je me limiterai, dans cet article, aux propos recueillis auprès de ceux qui ont intégré le marché du travail non déclaré à la suite de leur demande d’asile. Les exilés rencontrés ne sont que des hommes dans ce cadre14. Enfin, malgré mes souhaits, il ne m’a pas été possible d’étendre ma recherche sur le lieu de travail des enquêtés, car les demandeurs d’asile eux-mêmes ne voulaient pas que l’enquête s’y déroule pour ne pas attirer l’attention sur leur cas ni mettre en difficulté leur employeur. Non seulement l’anonymat des demandeurs d’asile est un élément crucial qu’il faut préserver, mais les informations sur les lieux de travail ou la nature du travail n’ont pas non plus été recueillies ou sont restées très vagues15. 2. Présence des langues sur le terrain L’enquête relative aux pratiques langagières des migrants ourdouphones a été menée principalement sur les terrains suivants: – Centre d’Urgence du Centre du Premier Accueil (CPA) de la Porte de la Chapelle – Centre d’Hébergement d’Urgence des Migrants (CHUM) à Ivry-sur-Seine – Centre d’Hébergement d’Urgence Jean Quarré, Paris 19e – Centre d’accueil de jour à Calais La présente étude se focalise sur le terrain du CHUM à Ivry-surSeine. D’une manière générale, dans tous les lieux, le français était la langue principale d’accueil et d’accompagnement des demandeurs d’asile. Emmaüs Solidarité faisait partie des principaux opérateurs au CHUM d’Ivry-sur-Seine. S’il y avait des travailleurs sociaux monolingues 14. La présence de la migration féminine est observée mais, en tant que chercheur de sexe masculin, je n’ai pas eu la possibilité de m’entretenir avec les femmes, très probablement, pour cause de pudeur, une notion courante au sein des familles traditionnelles dans le sous-continent indien. 15. Montagut (2016: 89-90) évoque le même avis au sujet des demandeurs d’asile en indiquant qu’il est difficile pour eux de partager leur expérience ou qu’ils ne peuvent pas «expliciter de manière précise et ordonnée les raisons de leur venue en France lors de leur audience à l’Ofpra», particulièrement pour ceux qui ont subi des tortures dans le pays d’origine.
/ SHAHZAMAN HAQUE118 français, on en trouvait également d’autres parlant l’arabe, l’anglais, le pashto, l’ourdou, etc. Il s’agissait d’interprètes ou de traducteurs souvent sollicités pour traduire les propos des demandeurs d’asile pendant les entretiens d’accueil, mais également au service de santé ou à la cantine. Comme le constatent Galitzine-Loumpet et Saglio-Yatzimirsky (2020: 4), il est important de souligner que, faute de crédits suffisants, les structures à la disposition des migrants manquent de traducteurs. En l’absence d’interprètes, l’anglais devient alors la langue véhiculaire, mais la communication reste très difficile si les travailleurs sociaux ou les exilés ne la maîtrisent pas. Selon l’enquêté A. (voir plus loin, 2.1), en cas d’incompréhension trop forte, les représentants des associations ont recours à l’interprétariat par téléphone. Au CHUM d’Ivry-sur-Seine, nous avons observé qu’un auxiliaire socio-éducatif (ASE) trilingue (français, arabe maghrébin, anglais) avait recours au service de traduction automatique en ligne Google Traduction dans le cadre d’entretiens d’accueil. Sur la porte de son bureau était collée une affichette en sept langues: amharique, anglais, arabe, français, italien, persan et somalien dialectal. À l’heure des repas, nous entendions des conversations en français, anglais, arabe (maghrébin, dialectal ou régional comme le somalien) entre les bénévoles et les migrants. Ces derniers échangeaient entre eux dans leurs langues premières (amharique, arabe, bengali, pashto, dari, ourdou, rromani et tigrinya). De tels croisements de langues illustrent le phénomène de déterritorialisation. Il en est de même lorsque les jeunes migrants jouent au football: le français, l’anglais et l’arabe sont privilégiés, sinon les paraverbaux comme le cri, le sifflement ou les onomatopées sont utilisés. En observant de près certains migrants ourdouphones, on a constaté que le français était principalement employé comme translanguaging sur ces terrains. Autrement dit, les migrants ont commencé à emprunter certains termes français dans leurs pratiques langagières commeceux de l’administration (préfecture, dossier, récit, asile, rendez-vous, etc.), ceux du quotidien (ticket, métro, quelques formules de politesse, bureau, plat, thé, café, lait, etc.), ou ceux représentant des objets quotidiens (lave-linge, machine, portable, chaise, porte, etc.). 3. Langues de travail des demandeurs d’asile S’agissant des demandeurs d’asile en France, comme le souligne Nadiya Ukrayinchuk (2020), ils ne sont autorisés ni à travailler, ni à suivre officiellement des cours de français, ils n’ont pas non plus accès à d’autres formes d’aides. Cependant, selon l’Office Français de Protection des
LES DEMANDEURS D'ASILE OURDOUPHONES / 119 Réfugiés et Apatrides (Ofpra), les demandeurs d’asile ne sont pas autorisés non plus à travailler pendant les six premiers mois suivant le dépôt de leur demande16. En tant qu’exilés, dès que le processus de demande d’asile est lancé, il faut attendre à peu près deux ou trois ans voire plus, selon le profil des demandeurs, entre le dépôt de la demande auprès de l’Ofpra puis le dépôt d’un recours éventuel en cas de rejet auprès de la Cour Nationale du Droit d’Asile (Cnda). L’apprentissage du français est néanmoins possible au travers des ateliers de français dans certains centres à Paris (Haque 2022), notamment au Chum d’Ivry-Sur-Seine, mais aussi au Chum Jean-Quarré, où des cours de français ont également été dispensés. Très peu d’études se sont intéressées aux pratiques et à l’apprentissage du français des migrants dont la demande d’asile est en cours. L’étude d’Adami (2012) sur la formation des migrants adultes (FLMA) en France depuis 1960 porte sur des migrants dont la demande de séjour, quel qu’en soit le motif, (demande d’asile, regroupement familial et ainsi de suite) a été approuvée à un moment où l’apprentissage du français était l’une des clés capitales de l’intégration à la société française17. Un documentaire sur la formation au français visant uniquement des demandeurs d’asile montre que la langue est un facteur important dans la recherche d’emploi18. On y voit que le sens du travail pour les migrants est véhiculé en France par l’intermédiaire de la langue française sans laquelle ils pensent avoir des difficultés pour accéder au marché du travail. En ce sens, l’économie informelle paraît plus accessible pour les migrants car, selon Vigouroux (2013), leur manque de compétence linguistique peut les empêcher d’utiliser leur expérience professionnelle et le savoir-faire acquis dans leurs pays d’origine respectifs. La représentation du français par les pouvoirs publics prend un autre sens pour les travailleurs étrangers dans le contexte du travail. À travers la clause «Molière», le français devient une langue obligatoire sur les chantiers publics afin de pouvoir «[…] s’assurer de la bonne compréhension 16. Voir en ligne: <https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2741> pour condition du travail pour les exilés. 17. À ce propos, on lira aussi le rapport du Conseil de l’Europe dans lequel une approche démocratique de l’intégration est proposée. Par ‘intégration linguistique’ on entend «adaptation des locuteurs migrants à leur (nouvel) espace de communication, c’està-dire comme réorganisation des répertoires individuels et intégration des langues qui les constituent entre elles» (Beacco et al. 2014). 18. Documentaire intitulé «Migrants: apprendre le français autrement» par TV5Monde. En ligne: <https://www.youtube.com/watch?v=KlaVMrSTAa4>
/ SHAHZAMAN HAQUE120 des règles de sécurité sur les chantiers»19. Qui plus est, dans le cas où les ouvriers ne comprennent pas du tout le français, la présence d’un interprète assermenté serait obligatoire. Cependant selon Lola Isidro (2017: 3), il s’avère que la clause Molière vise à limiter le nombre de travailleurs étrangers au nom de leur sécurité. Elle est aussi contestée comme illégale, discriminatoire et non-conforme au droit européen par Gilles Pellissier, rapporteur de la République20 et Marianne Thyssen, commissaire européenne à l’emploi et aux affaires sociales.21 La loi Travail2016 ne stipule aucune obligation d’emploi du français s’agissant des travailleurs détachés ni pour les emplois saisonniers, en l’occurrence ceux des étrangers, autrement dit, la maîtrise du français importe peu. Néanmoins, cette même loi Travail exige que les règles du droit du travail soient affichées dans les langues des travailleurs détachés. De plus, «la présence possible d’un interprète pendant les contrôles» est sollicitée22. En conséquence, le projet de la clause Molière a été infirmé par le tribunal d’instance de Lyon, le 13décembre 201723. Mais il incombe aux entreprises de fournir des interprètes dans le cadre d’une clause d’interprétariat visant à traduire, entre autres, aux travailleurs des consignes de sécurité et leurs droits. Aucun des demandeurs d’asile interviewé n’a mentionné l’affichage des normes de sécurité sur le chantier dans leurs langues comme l’ourdou ou le pendjabi, ni la présence d’un interprète pour traduire lesdites règles de sécurité ou expliquer leurs droits. En effet, le patron d’origine pakistanaise sous-traitant le chantier traduit et interprète lui-même les consignes de sécurité et les droits des travailleurs. Chaque matériel, outil ou objet de travail n’a peut-être pas d’équivalent en ourdou, c’est à 19. La Clause Molière, introduite en 2017, oblige des travailleurs étrangers à parler la langue française sur le lieu de travail sous le prétexte qu’ils sont en sécurité ou qu’ils y comprennent les règles de sécurité. En ligne: <https://www.lemonde.fr/societe/ article/2017/03/10/la-clause-moliere-imposant-le-francais-sur-les-chantiers-publicsune-disposition-contestee_5092855_3224.html> 20. En ligne: <http://www.marchespublicspme.com/avant-la-reponse/les-marches-publics-la-commande-publique/articles-de-reference/2017/12/19/la-clause-molierefinalement-c-est-oui-ou-c-est-non_13177.html 21. En ligne: <https://www.lemonde.fr/emploi/article/2017/03/19/commissaire-europeenne-la-clause-moliere-est-une-discrimination_5096976_1698637.html> 22. En ligne: <https://travail-emploi.gouv.fr/archives/archives-courantes/loi-travail-2016/ les-principales-mesures-de-la-loi-travail/article/travail-detache> 23. En ligne: <https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/12/13/la-clause-moliere-instauree-par-laurent-wauquiez-en-auvergne-rhone-alpes-annulee-par-la-justice_5229156_3224.html>
LES DEMANDEURS D'ASILE OURDOUPHONES / 121 l’employeur de fournir la traduction ou encore d’utiliser des mots français avec une prononciation fortement influencée par leur langue première, amenant ainsi à modifier les phonèmes français au profit des phonèmes de l’ourdou ou du pendjabi24. Peu de séances de formation ont eu lieu car les ouvriers n’étaient pas motivés pour le français. Le pendjabi était la langue commune des ouvriers entre eux et avec leur patron pakistanais. La plupart des ouvriers travaillaient en France depuis une dizaine d’années sans parler le français, ils avaient l’impression qu’ils pouvaient continuer ainsi car, d’une part, l’apprentissage d’une langue n’est pas une chose aisée, encore moins pour ceux qui ont à peine fréquenté l’école, et d’autre part, le travail physique est épuisant sur le chantier. Avec un bagage culturel et linguistique divers, il incombe aux exilés de chercher tout d’abord un réseau dans lequel on parle leur langue, afin qu’ils puissent travailler sans avoir à se soucier du français. Au sein du réseau ourdouphone, cela signifie que les employeurs et les employés partageant les mêmes expériences vécues révèlent une culture du multilinguisme qui paraît sensible au manque de la compétence en français et privilégie le rapport humain. En ce sens, on comprendra que l’employeur d’origine pakistanaise a très probablement le même profil, ayant des lacunes en français et ayant eu des difficultés à trouver un emploi dans un marché dominé par le français. On ne doutera pas de la dépendance linguistique des exilés par rapport aux employeurs pakistanais car ce sont les seuls à même de les recruter25 (Gao Yun etal. 2006). Il conviendrait de souligner aussi que, dans tous les cas de figure présentés ci-après, les demandeurs d’asile éprouvent un sentiment d’«homme marginal» selon les mots du sociologue américain Robert E.Park (Park 1928). Ils parlent une «langue marginale», ce qui donne à entendre 24. On peut consulter les contenus du blog AZIL (<https://blogs.mediapart.fr/liminal/ blog>) où l’on parle «des mots d’asile, des mots de frontières» dans ses formes diverses et polysémiques. Le terme «Préfecture», par exemple, devient Prafektshar alors que le «passeur» est traduit comme ejant et le mot «récit» est employé comme case. En ligne: <https://liminal.hypotheses.org/202>. J’ai pu observer que le terme «récépissé» est modifié phonétiquement en récipissy avec un r rétroflexe par les ourdouphones et pendjabiphones du Pakistan et de l’Afghanistan voire par les Bangladais. Ce multilinguisme des demandeurs d’asile peut être caractérisé comme le «bricolage linguistique» ce que constate Léglise (2017: 254, citant Lüdi 1994 ; Mondada 2012), «par lequel ces derniers utilisent un ensemble de ressources existantes - parfois anciennes - pour construire de nouvelles significations». 25. Dans ce genre de travail au noir, on ne niera pas l’exploitation des exilés en termes de rémunérations dérisoires et de droits civiques. On lira à ce propos (Yun etal. 2006) pour les migrants chinois en France.
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