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Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde 56 | 2016 Les dictionnaires bilingues des maîtres ou professeurs auteurs de manuels pédagogiques Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (1926-1928) Manuel Bruña Cuevas Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/dhfles/3994 ISSN : 2221-4038 Éditeur Société Internationale pour l’Histoire du Français Langue Étrangère ou Seconde Édition imprimée Date de publication : 1 juin 2016 ISSN : 0992-7654 Référence électronique Manuel Bruña Cuevas, « Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (1926-1928) », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde [En ligne], 56 | 2016, mis en ligne le 03 décembre 2017, consulté le 19 décembre 2017. URL : http:// journals.openedition.org/dhfles/3994 Ce document a été généré automatiquement le 19 décembre 2017. © SIHFLES
Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnolfrançais (1926-1928) Manuel Bruña Cuevas 1 Cette étude porte sur la vie et l’œuvre de Rafael Reyes. Étant donné que la trajectoire professionnelle de cet auteur n’a pas été abordée en profondeur jusqu’à présent et qu’elle a eu une incidence directe sur sa production didactique, nous tracerons d’abord une biographie de Reyes, ce qui nous permettra de repérer aussi bien les traits de son activité en commun avec d’autres professeurs du secondaire que ceux qui lui sont propres. Nous y situerons la publication de son dictionnaire, auquel nous consacrerons la seconde partie de ce travail. 1. Biobibliographie de l’auteur 2 Rafael Reyes Rodríguez est né le 7 avril 1879 à Cartaya, une localité andalouse de la province de Huelva. Il est mort en 19471. 1.1. Sa première étape 3 II commence sa vie professionnelle à l’âge de vingt ans ; dès 1899, il accède par concours au corps des télégraphistes2, ce qui revient à dire qu’il a été obligé d’acquérir un certain niveau en langues étrangères. C’est cela qui peut expliquer qu’il ait fini par consacrer sa vie professionnelle à l’enseignement de l’anglais et du français, se décidant bientôt, comme nous le verrons, pour cette dernière langue. En effet, après en avoir donné des cours dans des établissements privés3 et avoir collaboré avec quelques journaux et revues 4, il devient, également par voie de concours national, enseignant du secteur public, d’où sa nomination le 17 mars 1906 comme professeur de langue française de l’école technique de Saint-Jacques-de-Compostelle5. C’est justement cette année-là qu’il publie ses deux Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 1
premiers ouvrages didactiques pour le secondaire : une grammaire française (Gramática sucinta, deux cours)6 et une anthologie de textes littéraires (Trozos de literatura francesa). 4 Rapidement (le 21 juillet 1906), Reyes obtient un poste dans un lycée classique, celui de la ville de León (Gaceta de Madrid, 2/8/1906), passant l’année suivante (le 16 juillet 1907), par suite d’une mutation, à celui de Huelva, situé tout près de la résidence de sa famille dans sa ville natale7. 5 Quoique professeur de français au lycée de Huelva, il était professeur de français et d’anglais à l’école technique de la même ville, ce qui pourrait expliquer que, sans délaisser ses publications pour l’apprentissage du français8, il ait décidé de publier en 1910 une grammaire de l’anglais (Gramática sucinta de lengua inglesa) qui fera figure d’exception dans sa production, étant donné que, postérieurement, toutes ses publications seront consacrées au français ; cette grammaire ne sera d’ailleurs jamais rééditée, ce qui contraste avec les nombreuses réimpressions de ses autres ouvrages. Cette publication indique, toutefois, que, pour lors, il ne voyait pas encore son avenir comme essentiellement lié au français. 6 En effet, ayant obtenu à Madrid une licence de Lettres, mention Histoire, il sollicite le 23 février 1911 à la Junta para Ampliación de Estudios9 une bourse pour faire un stage à Londres, où il pourrait consulter les archives du Foreign Office dans le but de compléter un travail de recherche sur les relations diplomatiques de l’Espagne pendant la dernière régence (1885-1902)10. Bien que l’auteur prévoie dans sa demande la publication de son travail par le Centro de Estudios Históricos, celle-ci n’a jamais eu lieu, certainement du fait que la bourse à laquelle il aspirait ne lui a pas été accordée11. 7 En suivant son parcours vital, on a souvent l’impression que, très tôt, le monde de l’enseignement ne lui a plus suffi. D’une part, étant aussi licencié en Droit12, dès décembre 1918 il s’occupera comme avocat, pendant plusieurs années, d’une affaire retentissante sur un meurtre, ce qui, ajouté à sa charge professorale et à l’édition de ses œuvres, le conduira, selon ses propres mots, à un état de « surmenage » (La Acción, 24/11/1920, p. 6). D’autre part, il fera sa seconde demande de congé sans solde, qu’il obtiendra le 7 avril 191913. Fort probablement, il s’apercevait déjà des possibilités économiques que lui offrait l’édition d’ouvrages destinés à l’enseignement du français dans le secondaire, car il a profité de ce congé pour préparer la publication d’une nouvelle anthologie (El traductor francés, 1922), qu’il présente comme susceptible de servir de livre de texte pour la pratique de la traduction. 1.2. Son étape à Séville 8 Lorsqu’il sollicite au ministère sa réintégration dans l’enseignement secondaire, il vise en réalité l’obtention d’un poste dans un des lycées espagnols les plus réputés. Sachant que le professeur de français de ce lycée devait passer à la retraite le 1er juin 1921, il fait sa demande de fin de congé en mai pour s’assurer que le prochain poste vacant serait celui de Séville, qu’il sollicite, en effet, le 4 juin. Malheureusement pour lui, le ministère a autrement interprété la loi sur la distribution des postes vacants. Reyes, ayant su que les autorités ministérielles pensaient l’assigner au lycée de Lugo, a adressé le 9 juin un troisième écrit au ministère où il revendiquait son droit au poste de Séville ou, autrement, la continuation de sa mise en disponibilité (Gaceta de Madrid, 2/8/1921). Comme le ministère a nommé Joaquín López Barrera14 à Séville, Reyes est resté en congé volontaire, quoique non sans faire appel aux tribunaux contre l’arrêté ministériel. La Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 2
justice lui a finalement donné raison, ce qui lui a valu d’être nommé professeur de français au lycée de Séville le 18 avril 1922 (Gaceta de Madrid du 24)15. 9 Son étape à Séville va marquer l’édition de ses ouvrages. C’est dans cette ville, et non plus à Madrid, que seront imprimées plusieurs rééditions16 des deux niveaux de sa grammaire française17, de son anthologie de textes littéraires (71926) et de son Traductor (21923, 3 1924). L’auteur cherchait sans doute par-là à mieux surveiller l’impression de ses œuvres ; cependant, il recommencera bientôt à les faire imprimer à Madrid, où il disposait aussi d’une résidence (71, rue Meléndez Valdés à cette époque)18. C’est à Madrid, en fait, que seront publiés ses nouveaux titres : un nouveau manuel du français (Curso práctico de francés, 1923) et un dictionnaire français-espagnol (1926) et espagnol-français (1928). 10 Le 7 septembre 1932, Reyes adresse une nouvelle demande à la Junta para Ampliación de Estudios : il souhaite en avoir la tutelle officielle pour faire un stage à l’Institut hispanique de Paris19. Cette fois-ci la Junta lui répond favorablement, ce qui lui permet, malgré quelques difficultés à lui trouver un remplaçant pour son poste au lycée de Séville, de passer huit mois sans solde – de novembre 1932 à juin 1933 – à Paris, Bordeaux et Toulouse afin d’améliorer – avait-il déclaré – la seconde partie de son dictionnaire, espagnol-français20. Par contre, la Junta n’accepte pas de renouveler son stage pour une période de la même durée, comptée à partir de novembre 193321. Ces demandes montrent bien que Reyes ne dépendait pas de son traitement comme enseignant pour pouvoir vivre ; il est probable que ses diverses publications lui procuraient les ressources suffisantes pour se permettre de s’en passer. 11 Pour des raisons qui nous échappent, une fois revenu à son poste de professeur à Séville il sollicite et obtient deux mutations successives : le 26 juillet 1933 (Gaceta de Madrid du 3 août), il est affecté au lycée de Gijón et, le 26 septembre de cette même année (Gaceta de Madrid du 5 octobre), à celui d’Elche. Mais, en fait, il n’y restera pas longtemps. En février 1934 il obtient un congé de maladie d’un mois, auquel il ajoutera une demande de congé sans solde (de mars à mai 1934). Après les mois d’été, il réussit à avoir une nouvelle mise en disponibilité dès le 29 octobre 1934 (Gaceta de Madrid du 9 novembre). Ce n’est que le 4 décembre 1935 que sa demande d’être réintégré à un lycée a été approuvée par le ministère, qui lui assigne le 25 mars 1936 (Gaceta de Madrid du 28) le poste de professeur de français du lycée de Ségovie, Reyes devant encore attendre jusqu’au 1er juillet pour récupérer la totalité du salaire correspondant à sa catégorie professionnelle. Il a donc pratiquement quitté son activité comme enseignant pendant deux ans, ce qui indique une fois de plus qu’il n’en avait probablement pas besoin pour vivre, certainement du fait que les nouvelles rééditions de ceux de ses ouvrages déjà publiés et les nouveaux titres qu’il met sous presse pendant les premières années de la décennie 1930 lui rapportaient des revenus. 12 En effet, depuis 1930, Reyes s’occupe de mettre chaque année à la disposition des lycéens un nouveau tirage des ouvrages qu’il avait précédemment publiés : sa Gramática sucinta de lengua francesa22, son anthologie littéraire de morceaux choisis (Trozos de literatura francesa 23), son Traductor (11922, 81931, 91932), son cours pratique (Curso práctico de francés, 11923, 2 1933, 31934, 41935) et son dictionnaire24. L’auteur en assume lui-même les coûts d’impression en les concertant avec diverses maisons madrilènes, ce qui, sans doute, devait lui prendre une grande partie de son temps et devait exiger sa présence à Madrid pour surveiller ses affaires, d’autant plus que, comme déjà dit, sur ces ouvrages il était indiqué que les commandes pouvaient être adressées à son domicile madrilène. On comprend donc qu’il ait eu besoin de solliciter au ministère plusieurs périodes de congé Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 3
sans solde, rien que la vente de son dictionnaire, plus cher que le reste de ses œuvres et moins soumis à la concurrence d’ouvrages similaires, lui assurant une position économique aisée25. Mais à tout cela il faut ajouter que l’auteur, afin de garder sa part du marché des élèves du secondaire, a été obligé de remettre à jour sa production pour l’adapter au nouveau plan d’études de la République, instaurée en 193126. De ce fait, il lance en 1936 une nouvelle grammaire française pour les lycéens (Primer curso del plan cíclico de francés), qui avait été précédée en 1933 d’une nouvelle anthologie (Lectures françaises graduées), deux fois réimprimée en 1934 et avec une quatrième édition en 1935) et des deux volumes d’une histoire de la littérature française par les textes27. 1.3. Sa dernière étape 13 Malheureusement, cette brillante trajectoire se verra altérée par la guerre civile espagnole de 1936-1939, qui divise le pays en deux zones, la républicaine, fidèle au régime établi, et celle des insurgés. Étant donné que le soulèvement militaire contre la République a eu lieu en période de vacances scolaires, il a probablement surpris notre auteur à son domicile madrilène ; or Madrid est resté en zone républicaine, alors que la ville où se trouvait le lycée auquel Reyes avait son poste, Ségovie, est passée dès le début sous le contrôle des forces insurrectionnelles. Il n’a donc pu (ni voulu ?) rejoindre son poste de travail ni dans les premiers jours de guerre ni, encore moins, à la rentrée de l’année scolaire 1936-1937. Devenu donc suspect pour les autorités académiques du régime antirépublicain du général Franco28, le 14 octobre 1937 celles-ci le déclarent suspendu de ses fonctions de professeur et lui interdisent également l’exercice de toute autre fonction dans un établissement scolaire ou culturel29. La guerre a donc été dure pour notre auteur. Il a encore édité ou réédité certains de ses ouvrages en 1936, mais, à une exception près, aucun d’entre eux ne reparaîtra avant 1941. En effet, seul son dictionnaire, pièce principale de sa collection d’ouvrages aussi bien du point de vue de son envergure que du point de vue économique, aura une nouvelle réédition pendant la période de la guerre d’Espagne. Après sa dixième réédition en 1936, notre auteur réussit à en faire imprimer la onzième à Paris en 1938. C’est la seule de ses 41 éditions à ne pas être sortie des presses madrilènes30 : dès 121940, il reparaît à Madrid. 14 Une fois la guerre terminée en 1939 avec le triomphe des forces franquistes, Reyes fait appel contre l’arrêté qui l’avait condamné en 1937. Un nouvel arrêté daté du 11 juillet 1940 confirme la décision précédemment prise, mais l’atténue en décrétant sa mise à la retraite31, finalement approuvée, avec la pension correspondante, le 8 février 194132. Reyes était alors proche de ses 63 ans, ce qui nous porte à croire que ce dénouement, compte tenu des circonstances, n’a pas dû trop le déranger ; en tout cas, il lui a permis de se consacrer entièrement à l’édition de ses ouvrages, qu’il lui a fallu adapter encore à un nouveau plan d’études. Dès cette même année 1941 paraissent la 14e réédition de sa grammaire (11906), la 10e de son anthologie littéraire ( 11906), la 5e de ses Lectures françaises graduées (11933) et la 2e de La literatura francesa ilustrada con textos (11935-1936). 15 Jusqu’en 1947, date de son décès, Reyes ne cessera de rééditer ses livres. Ses héritiers, à leur tour, s’occuperont de continuer à les publier longtemps après la mort de l’auteur. La 16e édition de sa Gramática de lengua francesa (11906) paraît en 1945, avec une nouvelle réédition finale en 1951 ; la 12e des Trozos littéraires (11906) le fait en 1946 et arrive à la fin de son parcours avec celle de 1950 ; ses Lectures françaises (11933), publiées pour la 7e fois en 1945, arrivent jusqu’à leur 9e réédition en 1953, et son histoire de la littérature Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 4
française (11935), après sa réédition par l’auteur en 1946, reparaît une dernière fois en 1952. Ces rééditions ne sont plus possibles à partir de 1953 du fait qu’un nouveau plan d’études est entré en vigueur cette année-là et que Reyes ne pouvait plus les remanier. Toutefois, le principal d’entre eux, son dictionnaire, n’était pas concerné par ce changement de plan, raison pour laquelle les héritiers de Reyes y ont consacré leurs efforts éditoriaux, le conduisant de la sorte jusqu’à sa 41e édition en 197933. 2. Le dictionnaire 16 Comme nous l’avons indiqué, les deux parties du dictionnaire de Reyes n’ont pas été publiées ensemble dès le début. La première édition de la partie français-espagnol a été imprimée à Madrid en 1926 ; toutefois, elle portait déjà le titre de Diccionario francésespañol y español-francés, ce qui laissait prévoir la prochaine parution de sa deuxième partie, qui a eu lieu en 192834. L’auteur a donc commencé son ouvrage par la partie la plus nécessaire pour les lycéens espagnols, qui devaient faire des lectures de textes en français et traduire de cette langue en espagnol35. 17 Dès la première édition, Reyes présente son ouvrage comme étant un dictionnaire manuel et bon marché (« al alcance de todas las fortunas »). Ces deux caractéristiques sont en fait essentielles : ce sont elles qui assureront son succès grandissant parmi les élèves du secondaire, lesquels le garderont comme dictionnaire bilingue usuel dans leur âge adulte. Dès 1928, les deux tomes ont été vendus, jusqu’à l’édition de 141942, soit en deux volumes, dont on pouvait n’en acheter qu’un, soit en un seul, dont le prix de vente (10 pesetas dans les années 1930) était légèrement moins élevé que si l’on acquérait les deux volumes séparément (5,5 pesetas chacun). Cette double possibilité et le fait que c’était l’auteur luimême qui se chargeait de l’impression et de la distribution du dictionnaire lui permettaient de le commercialiser à ces prix, très compétitifs. Il a su, par ailleurs, profiter des circonstances historiques pour en faire la promotion. En 1929-1930 ont eu lieu en Espagne deux importantes expositions : l’Exposition ibéro-américaine (Séville, du 9 mai 1929 au 21 juin 1930) et l’Exposition internationale de Barcelone (du 20 mai 1929 au 15 janvier 1930). L’édition de 1929 du dictionnaire se présente sur la page de titre de sa partie français-espagnol comme une édition spéciale pour ces deux événements ; dès l’édition de 1930, on y lit la mention « Premier Prix : Médaille d’Or à l’Exposition Internationale de Barcelone de 1930 », avec une référence sur la page de titre de l’édition de 1931 et de toutes les postérieures au prix obtenu également à l’exposition de Séville36. D’autre part, à la publicité (franche ou subreptice) dans les journaux et dans d’autres publications périodiques pour le grand public il a réussi à joindre quelques comptes rendus dans des revues spécialisées, telles que le Bulletin hispanique (nº 35 :2, 1933, p. 205-206), où Georges Cirot, malgré quelques critiques ponctuelles, termine ses commentaires par « En somme, dictionnaire à recommander ». Du reste, certaines des observations critiques de Cirot ont été prises en compte par Reyes dans l’édition de 1934, ce qui lui a valu un nouveau compte rendu de Cirot dans Bulletin hispanique (nº 36 :3, 1934, p. 392), encore plus favorable que le précédent37. Toutefois, il s’est agi là de retouches mineures par rapport à l’ensemble des modifications auxquelles l’auteur a soumis son ouvrage au cours de ses premières rééditions. Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 5
2.1. La partie français-espagnol 18 En effet, tandis que la première partie, français-espagnol, ne comptait que 660 pages en 1 1926 (662 pages avec l’appendice final recueillant les abréviations les plus fréquentes en français), elle en compte 701 en 1929 (668, plus un appendice incluant la conjugaison verbale), 753 en 1931 et 784 en 1932 (770 plus les appendices), toujours sous le même format. Ce n’est que dans l’édition de 1934 que l’auteur se décide à faire figurer sur la page de titre la mention « édition définitive ». 19 En vue de donner une idée de ces augmentations en ce qui concerne la partie essentielle du dictionnaire – la nomenclature –, nous avons comparé le nombre d’entrées françaises comprises entre le lemme L et le dernier lemme commençant par Ladans les premières éditions (1926, 1928, 1929 et 1930, avec le même nombre de lemmes) et dans celle de 1934 ; sans tenir compte des modifications ou des corrections des lemmes38 ni de l’enrichissement en acceptions et en expressions pour certains d’entre eux, ceux-ci passent de 355 dans les premières éditions à 465 en 1934 – soit une augmentation de 30,7 % (109 lemmes de plus) –, lesquels constitueront la nouvelle nomenclature des mots commençant par Lajusqu’à la dernière édition (411979). 20 Cette partie français-espagnol du dictionnaire de Reyes s’est située en 11926 dans une position intermédiaire parmi les dictionnaires bilingues du même genre en ce qui concerne l’étendue de sa nomenclature. Comme l’auteur l’annonce sur la page de titre, l’ouvrage contenait dès le début un fort pourcentage de mots de spécialité. Il est donc loisible de se demander pourquoi il a décidé de l’élargir, au risque d’en élever le prix d’achat. Nous pensons que l’une des principales raisons en a été sa volonté de le présenter comme le plus riche des dictionnaires manuels français-espagnol de son temps. En fait, parmi ceux-ci, le véritable concurrent de celui de Reyes était à cet égard le dictionnaire de Toro y Gómez (11905), qui, commercialisé par la maison Armand Colin, se présentait sous un format très similaire39, mais dont la nomenclature était plus étendue que celle de Reyes du fait que cet auteur avait été le réviseur du dictionnaire encyclopédique bilingue de Salvá (11856), appartenant à la maison Garnier : rien que pour les entrées situées entre L et Lazzo, le dictionnaire de Toro y Gómez (31912) offre 151 lemmes que l’on ne trouve pas dans celui de Reyes (11926, 21929, 31930), alors que les lemmes présents dans les premières éditions du dictionnaire de Reyes mais absents dans celui de Toro y Gómez ne sont que 23, qui se réduisent à seulement 6 si l’on en exclut les participes passés et les noms propres, généralement non lemmatisés par Toro y Gómez. En ajoutant 109 lemmes nouveaux commençant par Ladans l’édition de 1934 – et une proportion similaire dans le reste de l’ouvrage –, Reyes obtient donc un dictionnaire parfaitement comparable quant au format et à la microstructure avec celui de Toro y Gómez (61923), mais le dépassant en nombre d’entrées40. 21 Or, curieusement, cet enrichissement du dictionnaire de Reyes a été surtout obtenu grâce à celui de Toro y Gómez41, sa source fondamentale pour établir sa nomenclature française de 1926 ainsi que pour l’augmentation à laquelle il l’a soumise en 1934. Notre auteur ne ment certes pas lorsqu’il déclare dans sa préface de 1926 qu’il a consulté d’autres dictionnaires pour rédiger le sien ; c’est particulièrement évident en ce qui concerne celui de Darbas-Igon-Mareca (21896) et celui, à caractère encyclopédique, dû à Fernández Cuesta (11885-1886-1887, 21921), auxquels il a aussi puisé un certain nombre d’entrée nouvelles en 1934, cette fois-ci avec la contribution également du dictionnaire de Toro y Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 6
Gisbert (1926). Mais il n’en reste pas moins vrai que leur influence demeure somme toute marginale si on la compare à celle de Toro y Gómez, son guide essentiel : le reste des dictionnaires lui ont surtout servi à différencier son ouvrage de sa source principale pour la partie français-espagnol. 2.2. La partie espagnol-français 22 Il en va autrement en ce qui concerne la partie espagnol-français. L’Académie espagnole a édité en 1927 la première édition de son dictionnaire manuel (Diccionario manual e ilustrado de la lengua española), dont une des principales caractéristiques – mis à part ses illustrations et sa réduction par rapport à son dictionnaire traditionnel, le Diccionario de la lengua castellana (151925) – a été l’incorporation d’un très grand nombre de vocables propres à l’espagnol d’Amérique. C’est justement l’évidente présence de ce genre de termes dans la partie espagnol-français du dictionnaire de Reyes qui en constitue l’un des traits saillants, ce qui dérive du simple fait qu’il en a établi la nomenclature en prenant comme source principale le Diccionario manual académique. Reyes l’avoue d’ailleurs ouvertement sur la page de titre et dans la préface de la seconde partie comme garantie de modernité et de fiabilité. Ayant caché les sources bilingues de sa première partie, il n’a à redouter, en revanche, aucune concurrence de la part du nouveau dictionnaire académique ; bien au contraire, le citer comme point de départ ne pouvait que lui rapporter des bénéfices aussi bien aux yeux de ses clients espagnols que, surtout, aux yeux de sa clientèle francophone, à laquelle il adressait particulièrement cette partie espagnol-français42. 23 Évidemment, le dictionnaire manuel de l’Académie espagnole pouvait procurer à notre auteur les lemmes pour établir sa nomenclature espagnole, mais il avait besoin de dictionnaires bilingues pour les correspondances françaises. Sans surprise, il a eu recours pour les trouver à sa source principale pour la première partie, le dictionnaire de Toro y Gómez, avec l’appoint, surtout, de l’ouvrage encyclopédique de Fernández Cuesta et du dictionnaire manuel de Darbas/Igon/Mareca. Au passage, il y a glané certains termes qui ne figuraient pas comme entrées dans le Diccionario manual de l’Académie espagnole43. Dès le début, par conséquent, la partie espagnol-français du dictionnaire de Reyes a été bien plus riche en nombre d’entrées que la partie correspondante des dictionnaires similaires au sien, ce qui pourrait expliquer qu’il ait atteint sa forme pratiquement définitive dès l’édition de 193044, alors qu’il faut attendre celle de 1934 pour ce qui est de la partie inverse. Conclusion 24 Rafael Reyes est l’un des meilleurs représentants des professeurs de l’enseignement secondaire qui, depuis le XIXe siècle, ont ajouté à la publication de manuels pour l’apprentissage du français l’édition d’un dictionnaire bilingue. Le sien, grâce à son long parcours éditorial depuis 1926, a été le plus populaire en Espagne pendant un demi-siècle. C’est une des raisons principales pour lesquelles le lycée de la ville natale de Reyes porte son nom depuis 1977. En outre, les autorités municipales de cette même ville ont décidé le 20 janvier 2006 de lui octroyer la distinction de citoyen d’honneur, après avoir collaboré financièrement avec les autorités provinciales à une réédition (2003) en fac-similé45 du Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 7
dernier tirage de son dictionnaire (411979). À notre connaissance, aucun autre dictionnaire franco-espagnol contemporain n’a joui à ce jour de cette même prérogative. BIBLIOGRAPHIE BRUÑA CUEVAS, Manuel (2005). « Histoire des transcriptions phonétiques dans les dictionnaires français-espagnol et espagnol-français ». Cahiers de Lexicologie, 87/2, 97-140. CASTELLANO, Philippe (2015). « Francia, España, Hispanoamérica. Estrategias editoriales ante el mercado internacional del libro (1900-1914) ». Cahiers de civilisation espagnole contemporaine, 2. En ligne : <http://ccec.revues.org/5546> (14 janvier 2016). ESPINOSA SANSANO, María Dolores (2012). « De l’Abrégé de la Grammaire Françoise, de M. de Wailly, au Curso práctico de Francés, de Rafael Reyes. Une évolution ? ». In Esperanza Bermejo Larrea, J. Fidel Corcuera Manso, Julián Muela Ezquerra (éd.). Communication et écritures. Autour de la linguistique et de la littérature françaises. Saragosse : Prensas de la Universidad de Zaragoza, 101-108. FERNÁNDEZ FRAILE, María Eugenia & SUSO LÓPEZ, Javier (1999). La enseñanza del francés en España (1767-1936). Estudio histórico : objetivos, contenidos, procedimientos. Grenade : Método. GONZÁLEZ GARCÍA, Juana María (2014). « Reyes Rodríguez, Rafael ». In JAE Educa, Diccionario de profesores de instituto vinculados a la JAE (1907-1936). En ligne : <http://ceies.cchs.csic.es/? q=content/reyes-rodr%C3%ADguez-rafael> (7 janvier 2016). JUNTA PARA AMPLIACIÓN DE ESTUDIOS E INVESTIGACIONES CIENTÍFICAS (1935). Memoria correspondiente a los cursos 1933 y 1934. Madrid : Góngora. LÓPEZ BARRERA, Joaquín (1908). Apuntes para una historia de la enseñanza de la lengua francesa en España. Cuenca : C. León. ROSA REINERO, José Luis de la (2003). « Datos biográficos de un ilustre cartayero : D. Rafael Reyes Rodríguez ». In Rafael Reyes. Diccionario francés-español y español-francés, reproduction en facsimilé de l’édition de 1979. [Huelva] : Diputación de Huelva, Ayuntamiento de Cartaya, XIX-XXI. NOTES 1. D’après Rosa Reinero (2003 : XIX), Reyes est mort à Alicante le 28 février 1944, ce qui nous semble peu probable. 2. Gaceta de Madrid du 2 août 1906. 3. Il a dispensé des cours d’anglais jusqu’au 7 novembre 1904 au Centro Gallego de Madrid (voir le journal El Imparcial, 6/10/1904, p. 4, et la Gaceta de instrucción pública, 7/11/1904, p. 4) et des cours de français à l’Ateneo de la même ville (La Correspondencia de España, 6/1/1906, p. 3 ; ABC, 18/2/1906, p. 6). 4. Il a été, par exemple, rédacteur habituel de la Gaceta de instrucción pública et a publié l’article « Un paseo por Bretaña » (une promenade en Bretagne) dans la revue Por esos mundos (1/11/1905, p. 12-19). Rafael Reyes et ses dictionnaires français-espagnol et espagnol-français (192... Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 56 | 2016 8