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Voyage en Sibérie : contenant la description des moeurs & usages des peuples de ce Pays, le cours des rivieres considérables, la situation des chaînes ... les faits d'Histoire Naturelle qui sont particuliers à cette contrée

Gmelin, Johann Georg, 1709-1755; Keralio, Luis Félix Guinement, (1731-1793)

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VOYAGE EN SIBÉR1Ejj CONTENANT LA DESCRIPTION des mœurs &ufages des peuples de ce Pays ,le cours des rivières confldérables, la lituation des chaînes de montagnes ,des grandes forêts ,des mines ,avec tous les faits d’Hifloire Naturelle qui font particuliers à cette contrée. Fait aux frais du Gouvernement RuJTe ,par M. GMELIN,Profejfeur de Chymie &de Botanique. ïraduétion libre de l’original allemand, par M. de Keralio, premier Aide -Major, àl’Ecole Royale Militaire ,&: chargé d’enfeigner la Tactique aux Elèves de cette Ecole.TOME PREMIER. APA RIS,' Chez DESAINT, Libraire, rue du foin Saint Jacques. niTii——»"m.mrnmiJ M. D.CC. LXVH. 'Avec Approbation}&Privilège du Rczs AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR. J’avois deftiné cet ouvrage à faire partie de celui qui parut il yaquelques années ,fous le titre de Collection de diffèrens morceaux Jur PHiJloire civile SC naturelle *despays du nord.Une longue maladie m’ayant empêché de continuer celui-ci ,t& durant ce long temps *le Libraire qui s’en étoit chargé , ayant fuivi d’autres vues ,j’ai pris le parti d’en donner la fuite en volumes féparés, &je commence par le voyage de M, Gmélin ,en Sibérie. J’ai traduit cet ouvrage avec tant de liberté* que je dois dire les raifons que j’ai eues de le faire ainfi. L’original eft en quaaiij xij Avertissement. relie, (& l’Ouvrage de Gmélin* contient en ce genre, des chofès très curieufes ):enfin ,la delcription des mœurs&uiages des haîbitans de la Sibérie. J’ai défigné les plantes dont il eil parlé dans ce voyage ,par les caractères Ipécifiques de Linnæus, parce que je les regarde comme les meilleurs qui aient été publiés julqu’à préfent ,8c même comme les fèuls d’après lefquels les plantes foient reconnoiffables. Je me fuis auffi fervî de fbn fyftême de la nature, & de la minéralogie de Wallerius 5 pour fpécifier les minéraux. On trouvera dans mon ouvrage , toutes les mefu.res rudes, réduites en melures de France :le verfte ,par exemple ,évalué à cinq cents toiles ruffes ou angloifes, qui font environ unquart de lieue de France; le copeke évalué àun fol quatre deniers ,!$. Avertissement, xiij poud àquarante livres. J’ai iuivî pour les nomspropres ?l’ortographe ruiTe ?autant que j’ai pu la connoître, &j’ai du fans doute la préférer? parce que la langue allemande n’a pas toujours les cara&eres nécefTaires pour exprimer les ions miles. J’ai même pris la libertéd’écrire Péterbourg qui eft le véritable nom ?au lieu de Pétersbourg ?qui eft le nom altéré par les Allemans ;ils ont fuivi en ce point l’analogie de leur langue)SC 7ion pas Portogra phe rujje , &en recevant d’eux cenom,nousl’avons écrit comme ils le font. J’ai été tenté auilî d’écrire Tchar, au lieu de Czar : nous avons été trompés ici par l’ortographe polonoife ,où ces deux lettres ?cz (qui ne peuvent pas en François fe prononcer eniemble), exprimentlefon tche* &répondent au caractère ruiTe qui exprime le même ion; mais sîv Avertissement. j’ai craint que ce changement né parut trop extraordinaire. Quant aux autres noms ruffes ,j’en ai rendu les Tons par nos cara&eres; ainfi on les pourra lire comme des noms François ,8c ils ne pa~ roîtront point fi difficiles àpro«? noncer. Ala fuitedu voyage ,on trouvera l’hiftoire des navigations 8c découvertes des Rafles dans la mer glaciale &dans la partie fèptentrionale de celle du Sud» Je lai tirée des préfaces placées parM.Gmélin àla tête des trois premières parties de fon journal? des mémoires publiés par M* Muller concernant ces navigafions ,8c de la lettre d’un officier de la marine ruffienne 5concer- nant la carte de M. de Lille. En générai, j’ai rapporté ce qui m’a paru vrai ou digne d’être connue &j’ai liipprimé l’incertain ,persuadé que l’ignorance de quel- Avertissement, xv ques vérités eft préférable àTer* reur. Après avoir dit la maniéré dont j’ai fait cet ouvrage, je pourrois louer ici les rares connoiiTances de M. Gmélin ,mais on fçait allés combien il étoit verfé dans THiltoire naturelle &dans la Chymie. Ceux qui voudront le connoître plus particulièrement y trouveront fon éloge dans la collection dont j’ai parlé, 8c perfonne ne doutera que les oblervations d’un homme fi éclairé &S pénétrant, ne foieht précieufes; Il fut envoyé ^ar l’impératrice 'Anne Joannovna, pour faire des obfervations fur l’Hiftoire naturelle de la Sibérie; il yvoyagea auxfrais du Gouvernement ,avec des académiciens chargés d’obfèrvations d’autre genre. Les gouverneurs ,commandans &. magiftrats de tous les lieux de leur route, eurent ordre de leus; %v)Avertisse ment. fournir tous les fecours néceflaî-' res. La relation d’un voyage fait avec ces fecours3dans un pays encoreinconnu, &parunhomme lavant &profond, nepeut qu’être curieufe &fàtisfaifante. Ony voit dans un beau jour une vafie contrée que Strahlenberg n’a vu &n’a pu montrer qu’à travers de nuages épais. «Il n’a pu , »étant prifonnier, ditM. Gmélin, 33 que raffembler des rapports & »que voir par les yeux d’autrui. »D’ailleurs ,ignorant la langue »rufTe &celle du pays ,&pour- »fliivant toujourslesfaufTeslueurs »d’une refTemblance de noms »fouvent chimériques ,il s’eft »trompé très fouvent. Il veut , y> par exemple ,que le mot rufTe, y>petch ou pietch,lignifie chien , »afin d’en dériver le nom des y> Petchénéfîens ;mais ce mot 3)rufTe lignifie four &non »chien :on nomme cet animal Avertissement, xvij 3e> en ruïïe fabaka yen efclavon »pes. Il dit qu’en langue ruïïe 3 »on appelle le fufain chéroumka, »(il falloit dire tchéremka ); »mais ce mot ne lignifie que le »cerifier fauvage àfruit noir. »ïl prétend que l’ellébore noir »croît abondamment en Sibérie :on l’y nomme *dit-il 9 »/lara doupska ,il faut dire Jîara adouba ou doubka. De plus * »c’eft une efpece d’adonis que »les anciens botaniftes regar- »doient? il eft vrai ?comme l’eb »lebore noir d’Hypocrate ;mais »il yalong-temps qu’on aréfuté »cette opinion ,&qu’on nomme »ellébore noir une tout autre »plante». En général? fon ouvrage eft plein d’erreurs &d’obfcurités. On pourroiten citer un grand nombre d’autres exemples? mais laiïïons le baron s’égarer feul dans les recherches étymologiques? &fuivons un guideplus sûr» xviij Table J-—rï''™™rjS3 TABLE DES CHAPITRES. PREMIERE PARTIE. Chapitre I. JT\épart ,«S*. Antoine de Novgorod, p.i. IL Fables des habitans du pays 9embar- quement ,accidens.3 III. Des Tchouvaches.5? IV. Fête de Kafan. 16 V. Mofquée. Priere des Tatares. 1 9 VI. lakoutes &animaux menés àTéterbourg. Serment des foldats tatares & Dotiaques. De la Ville de Kafan. VIL Habillement coutumes jmœurs des Tatares dkî Votiaques ^des Tchèrémijjes.* 2. S VIII- Caverne de Kongour. Fonderies dTrghin. Iécatherinebourg ;Fonderies de Poleva. 40 IX. Diverfes mines de Sibérie Foire dTrbit. 46 X. Carnaval de Tobolsk. Mariage ta \ tare .53 XL Spectacles ,dévotions tatares, Anti“ tiquitésjdépart de laflotte* y3 i> EsChapitre si zlx XII. Tobolsk. Habitans dp cette ville . 70 XIII. Circoncifion tatare.77 XIV. Départ de Tobolsk.Vierge, Sépulcres tatares. 81 XV. Mœurs des bateliers tatares.Incom * modites du voyage, 9£ XVI. Voyage par terre. Feux du dèfert. Lacfalé. Fort Iamichéva, 98" XXII. Départ de Iamichéva.Saiga, Allarmes des voyageurs, 102. XVIII. Ruines de Sempalat &fort de meme nom, IC7 XIX. Ancienne habitation Aun Kalmouke Idolâtre,Tombeaux kalmoukes, Ruifyèiza cfe Béréfovka. jiq XX. AMai -Kit, Oufl-Kameno-Gorsk• Autres tombeaux kalmoukes. jjj XXI. Tl/z/ze ûfe A* montagne plate &de Piktova. Kalmoukes ourongaï.11g XXII. Mines de Kolivan, Rujfes fchifmatiques. 112. XXIII. Commencement de la Sibérie pro~ prement dite ^Tatares thélèitiches. .128 XXIV.Volcan.Tatares abintfiens* tomskiens, Sortilèges du Kamm. z$y XXV. Kousnetsk. 147 XXVII. Départ de Koufnetsk. Tatares %x Table toullhertiens jkifimiens^ &c.Rock& de Pifanoi. 149 XXVII. Ville de Tomsk jfin commerce :vices des Tomskiens.Fonderies. 155 XXVIII. Tatares de la Tchoulime. 169 XXIX. linifeisk. Eau de Golova. Froid excejjif 172. XXX. Krafnoiark. 384 XXXI. Argalis.290 XXXII. Souierreins de Vlenifei.Oulous tatares.F<?/ei Krafnoiark.194 XXXIII. Départ de Krafnoiark.For/s Kanskoï3d3Oudtnskdic Bouretes• 201 XXXIV. Buttes de Bouretes.For/ Balachanskoï. Damafquinage des Bouretes. 208 XXXV. Cahuttes Bratskaines.Ta'icha. 2I 5 XXXVI. Frontières de la Chine. 216 XXXVII.Sélinghinsk. .23 5 XXXVIII. Taifcha. Nertchinsk. 238 XXXIX.Mines d3Argoune. Plantes.Ma* ladies.Climat.248 XL. Bains chauds. Montagne de Jafpe• Sorcier &Sorcière.Eaux vitriolées. Bornes. 260 XLI. Di filiations des Tongoufes.For- des Chapitres. xxj nés de Vempire rujfe. Mongoliens. Lacs falés. Mœurs des Tongoujês. 26 $ XLII.Superjîiuons des Bratskains.Tombeaux. Apparition. 277 XLIII. Changemens de la Sélenga. Lac Baikal. Tempête. Irkoustk &Jes en virons. 282 XL1V. Fonderies de fer. Salines. Offrandes des Bratskains. Conquête de leur pays. Rivière d’Angare. Pêche fnguliere. ly 1 XLV» Tongoufes cCllimsk. Ilimsk. 305 XLVI. Simovies.Mine. Chaffe àl’écureuil. Ecureuils volans. Autres chaffes ,&c. 312 XLVU» Tongoufes.Leursfermens. Fontainesfalées. Carrières de Talc. 327 XLVIII. Riviere de Vitime. Moijfon. Tradition hfiorique des Iakoutes. Fontaines falées. Montagne de fel. „„33 s XLIX. Sacrifices &Fetes Iakoutes. Fort Olecminskoi. Payfans rujfes . Froid. 344 L. RuiJJeaufalé. Montagnes enforme de colonnes. Mine de fer j&c. 3y2 LI. Navigation des Rufjes dans la mer glaciale. 358 LH. Hyver de Iakoutsk. Marmottes. %VOYAfe! nous repréfente fon innocence 8c 1en- vie qu’il avoit de nous fatisfaire 58c nous fupplie humblement de ne pas le fendre malheureux pour toute fa vie en le changeant en lifchi. Quand nous eûmes allez prolongé cette comédie 5nous lui fîmes grâce ,8c il fe retira. Nous arrivâmes àTver ,ville fittiée au-delfiis de l’embouchure de la Tvertfa 3 lut les deux rives du Volga. Cette ville eft afTez grande ,mais mal bâtie. Tout r excepté le paillon ,s’y vend àbon compte :la livre de bœuf yconte trois quarts de copeke 3ou un fol quatre deniers de France. Nous nous embarquâmes ici pour nous rendre àlaroilav :c’eft une grande 8c belle ville. Les vivres yfont àtrèsbon marché. On yvoit un grand bâtiment nommé la maifon marchands , qui renferme des boutiques aulli bien confinâtes qu’afîorties en marchandifes* foit du pays ,foit des royaumes étrangers. On fait voir au couvent de Spas- Jcoï deux os rompus ,qu’on regarde comme des os de géant. Ils furent trouvés dans la terre ,lorfqu’on voulut déterrer l’archevêque Tryphon de Roflov» Ce font vtaifemblablement ces os d’éléphant :l’un eft un morceau du zigoma 3 Iautre de l’ifchiiun. in Sibérie. 7 De-là continuant notre route ,nous vîmes Coftroma 5ville entourée d’un rempart de terre ;plus haut fur notre gauche le couvent d’Ipatskoï ,tout bâti en pierre &entouré d’un mur flanqué de tours ,&la ville d’Iouriov-Povolski- gorod,près de laquelle font les tûmes d’un grand fort bâti en briques. Nous achetâmes ici d’une efpece d’efturgeon pour un copeke 8c demi ,ou deux fols la pièce. Cet efturgeon n’efl; différent de l’efturgeon commun ,qu’en ce qu’il n’eib jamais auili gros ,èc qu’il ala tète pointue fur le devant. La chair en eft fort délicate ,mais la grande quantité de graifle qu’elle contient ,fait qu’on s’en dégoûte aifément. Aune lieue de cette ville nous fûmes arrêtés par le vent contraire. Il sappaifa vers le foir ,8c nous partîmes âl’aide d’une chaloupe àquatre rames qui tiroit notre bateau. Ces obstacles étoient d’autant plus fâcheux que nos bateliers abhoroient le travail ,8c nous auroient laifle cinq ou flx jours au même endroit ,fl nous ne les euflicns forcés de partir. Nous paflames devant le village de Gorodès avec un vent foible. Aquelques verftes plus loin nous entendîmes un grand bruit fur notre bateau :c’ctoitun / $Voyage nuage de neige que le vent yavoit pou£ fé avec violence :en un moment il fut tout couvert de neige. 11 s’éleva en même tems un vent fort ôc favorable ,qui ne dura qu’une demi-heure. Un fécond nuage de neige allaillit notre bateau quatre heures après ,Ôc nous ramena le vent favorable, qui nous conduifit juf» qu’à Balakhna. Cette ville apeu d’apparence }elle s’étend beaucoup en longueur. Ses fontaines faîées l’ont rendue célébré :elles font fi riches ,qu’elles occupent continuellement cinquante falines. Les environs font couverts de bois coupé ,parce qu’on en confomme aux falines une grande quantité. Nos gens en firent provifion ;ils le trouvoient tout coupé fur le rivage ,Ôc n’avpient que la peine de le prendre. Nous ne voulions pas d’abord nous fervir de ce bois ,ôc nou€ envoyâmes dans quelques villages pour en acheter ,mais on nous fit répondre qu’on n’en vendoit pas :nous penfames donc qu’on s’en feroit un fcrupuie dans le pays où nous étions ,ôc nous ne voulions forcer la confcience de perfonne. Nous palfâmes devant cette ville ÔC devant plufieurs autres villes ôc villages ,entr’autres Nijnei-Novgorod. Les EN SlBSRIÏ. $ environs en font fertiles &c fi propres à la culture des choux ,qu’on en charge des bateaux ,qui partent par centaines pour d’autres endroits. L’ifte de Douban fltuée àcinq lieues au-delà de Coftroma ,eft fur-tout renommée pour cette efpece de fertilité. Nijnei-Novgorod eft une grande 8c aifez belle ville }les marchands yfont bien fournis ,8c les vivres peu chers. CHAPITRE III. Des Tchouvach.es. ONnous dit qu’il yavoit dans cette contrée beaucoup de Tchouvaches. M. Muller 8c moi nous étions curieux de les voir :nous partîmes donc pour Tchébaxar dans notre chaloupe. Ceux qui refterent fur le bateau nous promirent qu’ils partiroientauiîi-tot qu il feroit pofîible ,8c qu’en paftant devant Tchébaxar ils tircroient quelques coups de fuûl :nous promîmes d’y répondre $C de fuivre àl’inftant. Apeine avionsnous fait une lieue que nous apperçûmes un feu fur la montagne :deux de nos foldats ,qui étoient Tchouyaches Av ioVoyage baptifés ,nous dirent que c’étoient des gens de leur nation qui faifoient leur priere auprès de ce feu. Nous ymontâmes avec beaucoup de peine ymais enfin arrivés près du feu, nous ytrouvâmes deux Tchouvaches ,8c âquelques pas un cheval attaché qui les avoit apportés àce faint lieu. Ils avoient tué un agneau ,8c en cuifoient dans un chaudron les inteftins 8c l’eftomac ,qu’ils avoient remplis de fang de graille 8c de gruau» Près de-là vers l’orient ,il yavoit un endroit carré ,entouré de pieux ,où ces gens-là font leur priere. On nous raconta que cet endroit avoit été choili 8c montré par une perfonne ,homme ou femme* nommée lumaffe en langue tchouvache * êc en rude ,vorogei ou vorogeïa ,c’ed-à- dire ,forcier ou ibrciere. Selon ce qu’on nous en adit ,ce font des prêtres on des prêtredes dont les plus fermes appuis font des lupercheries de toutes les fortes» Ils font fort conlïdérés &ont une grande autorité ;chaque village en aun air moins. Dès que les Tchouvaches lé fentent malades ,8c même légèrement incommodés ,ils courent àleur lumaffe * &ils paient fans doute la confultation» Alors celui-ci déligne la viétime que le maladedoit offrir. Ils viennent, il c’eft un EN SîBElIE. II agneau ,le tuer àl’endroit dont je viens de parler }ils en cuifent les entrailles comme je l’ai dit ,Sc en mangent autant qu’ils veulent. Ils font leur priere au meme endroit ,mettent une fomme proportionnée à. leurs facultés dans un arbre creux entouré de pieux ,emportent dans leurs maifons les reftes de la viétime 3Sc les mangent avec leurs amis. Ils offroient autrefois la peau de l’agneau3 Sc la fufpendoient dans l’endroit deftiné àla priere jmais cet ufage eft aboli : ils aiment mieux aujourd’hui 3difent les Ruifes ,vendre cette peau. Ils adorent un feul Dieu qu’ils nomment Tora. Ils croient que le foieil eft faint ,Sc lui adrelfent auffi des prières :iis ont d’ailleurs plufieurs petits dieux qu'ils comparent aux faints des chrétiens. Chaque bourg afon idole qui eft placée dans le lieu facré dont j’ai parlé. Celle du bourg d’où étoient nos deux Tchouvaches ,eft appellée Borodon :nous n’en vîmes que la hutte. Nous n’avons pu fçavoir quel ufage on fait de l’argent offert :nous avons appris feulement qu’après un certain tems un homme de confiance du village le venoit prendre. Les Tchouvaches font fort économes : c'eft par efprit déconomie qu ils ne sen- Avj il Voyage ivrent pas de brandevin. On dit qu’ils voient les chevaux des Ruiïes avec une adreiîe étonnante 38c ce vol leur eft ordinaire. Nous en aurions volontiers appris davantage concernant ce peuple jmais il ctoit tard ,8c entre nous &Tchéhaxar il y avoir encore cinq lieues. Nous nous rendîmes anotre chaloupe ,8c nous ymontâmes près d’un pouftinka ou hermitage* Entre cet endroit 8c Tchéhaxar ,nous allâmes par un air de vent qui nous pa~ fut favorable ânotre bateau ,8c qui nous lit efpérer qu’il pafièroit pendant la nuit devant cette ville. Nous mimes ,en y arrivant ,une fentinelle ânotre chaloupe 38c nous allâmes chercher un gîte à la ville ;nous eûmes pour hôtes un rail» leur ,fa mere 8c fa fille avec beaucoup de punaifes 8c de tarakanes *efpéce d’efcarbots. Nous mangeâmes des œufs 8c du lait 58c nous couchâmes fur des bancs. Nous étions dépourvus de tout, mais en meme tems fi mal habillés ,que nous n’chons pas nous préfenter chez le voivode ou gouverneur de la province ycependant la nécefiïté vainquit notre répugnance. îl nous reçut très-civilement , 8c nous retint âdîner. Nous lui parla- eKSibérie. î3 mes des Tchouvaches :il nous dit que ce peuple étoit fort nombreux 5qu’aux environs de Tchébaxar il yen avoit plus de dix-huit mille jaux environs de Koufmademianski plus de dix mille ; de Sirilfgorod plus de douze mille }de Svyachk plus de foixante mille ,&de Kokchaïsk plus de quatre cents mille, ïl nous dit aufîi qu’on travailloit àles convertir; qu’on avoit établi dans toutes les villes ruCes de cette contrée des écoles pour les jeunes Tchouvaches yqu’on les yinftruifoit des principes du chriftianifme, afin qu’ils fulfent un jour en état de convertir la nation entière ;qu’on avoit peu réuiïi jufqu’aîors dans l’exécution de ce projet ,8c qu’il étoit àdelirer qu’on eût un meilleur fuccès ymais qu’on avoit toujours manqué a’inftituteurs intelligens ,qui fulfent prendre ces enfans dans leur caraélere. Il effc vrai ,ajouta-t-il ,qu’on adéjà baptifé beaucoup de Tchouvaches ;mais ce font des membres dont l’églife ne peut faire gloire yla crainte ou l’intérêt les afait chrétiens. Revenus le foir au logis 3nous fûmes fort étonnés de n’avoir point de nouvelles de notre bateau ,8c nous commençâmes àfoupconner qu’il étoit palfé Ï4 VÔYASI la nuit du dimanche ,mais que fobfcü* rite de ia nuit 8c le vent contraire avoient empêché notre fentineile de le voir 8c d’entendre les coups de fuiil Le matin vint, &aucune nouvelle. Nous envoyâmes prier le voivode de dépêcher un Courier vers l’endroit où nous 1avions lailfé ,8c nous nous informâmes de tout côté dans les environs de Tchébaxar» Nous étions à diner chez le voivode , lorfqu’on vint nous dire qu’il étoit paiTe un bateau pendant la nuit du dimanche , que l’obfcurité de la nuit avoir empêché de le voir ,mais que la fentineile de ce bateau avoir dit qu’il portoit des foldars. Ce rapport donnoit ânos ioupçons un grand air de vérité. Cependant nous fîmes réparer notre chaloupe ,8c amener ànotre logis deux Tchouvaches ,pour nous inftruire davantage des mœurs de ce peuple. Les Tchouvaches s’ahfHennent de travail le vendredi ,mais fans yattacher aucune idée de fainteté. Iis ont une grande fete dans l’année ,8c vont ce jour-là vifiter enfemble le faint lieu dont nous avons parlé ci-dedus. Cette fête efl mobile au gré du Iumafle. Notre chaloupe étoit réparée ;le mef* fager envoyé par le voivode n’étoit pas ENSrBERîE. 1f de retour ,8c il pouvoir l’être :nous penfamés qu’ayant ordre de ne point revenir fans apporter des nouvelles du bateau, &ne l’ayant point trouve au lieu déiigné ,il étoir allé plus loin. Nous partîmes- donc ,n’ayant pour pilote qu’un de nos foldats ,8c nous nous rendîmes le foir âSoundir. On nous yannonça qu’on yavoir vu parterun bateau le lundi :la defcription qui nous en fut faite convenoit fi bien au nôtre ,que nous ne doutâmes plus qu’il ne fût au moins près de Kafan. On ajoutoi: qu’un bateau qui remontoir le Volga ,en avoir rencontré un autre dont les gens avoient dit qu’ils aîîoient en Sibérie- Nous nous remîmes en route ,8c arrivâmes^ lendemain àl’embouchure de la Kafanka. Nous ytrouvâmes un porte y où l’on nous dit qu’il n’étoit entré depuis le dimanche aucun bateau dans cette rivière ymais bientôt après un foldat de Kafan nous aflura qu’il avoit vu notre bateau remonter la Kafanka. Nous cherchâmes àle découvrir en la remontant * mais envain 58c nous entrâmes dans Kafan prefque gêlés 8c accablés de faim * defommeiî 8c d’inquiétude. Nous avions fait depuis Péterbourg environ trois cents foixante-douze lieues» z%Voyage àfa première place ;alors les chantres recommencèrent &chantèrent allez longtems. Enfuite on commença la priere générale. Labilfmarmotaquelques mot*, Ôc les Tatares fe levèrent. Aucun régiment ne fait l’exercice avec plus d’enfembie. Au même inftant ils furent debout }mais ici leurs mouvemens cellerent d’être égaux. Leur murmure indiquoit qu’ils prioient. Chacun avoit une efpéce de chapelet fur lequel il fe guidoit. Je ne fçais lî tous font obligés au même nombre de prières &de geftes. Ils prioient tous avec les mêmes cérémonies ;mais je n’en ai point obfervé l’ordre ,&n’en ai pu pénétrer l’efprit, j’en parlerai comme un fpeéiateur qui les z vues à fa maniéré. Quelquefois tels que des gens près de qufon va tirer un coup de canon ,ôc qui ne font point habitués àce bruit ,ils tiennent un doigt dans chaque oreille ,comme s’ils vouloient éviter d’entendre. Quelquefois on diroit qu’ils veulent fe favonner la barbe ou qu’ils ont alfez mangé :ils fe palfent la main entière en demi-cercle fur le vifage principalement fur la bouche. Souvent il femble qu’ils veulent jetter quelque chofe hors de leur bouche jils tiennent les mains de forte que le bout des en Sibérie.' doigts regarde la bouche, &qu’elle n’eft touchée que par celui du milieu. Ils font furtout ce gefte lorfque l’on chante ces mots :Laïlaha Illalahu Mahammeden rafuluja :ils fe courbent quelquefois , comme s’ils avoient laifie tomber quelque chofe }enfuite s’étant relevés ,& comme s’ils ne s’étoient courbés que pour prendre leurs mefures ,ils tombent profternés ,relient quelque tems la face contre terre ,fe relevent àmoitié ,puis fe prollernent de nouveau. Ils paroifient enfin trouver ce qu’ils cherchoient ,&r leur priere alors ell près d’être achevée. Chacun fort dès qu’il l’a finie :dans l’efipace d’un quart d’heure la rnofquée fut prefque vuide. Il relia feulement quelques bonnes âmes qui vinrent s’alféoir autour de l’abilf. Il étoit déjà un peu tard ,nous ne pûmes dillinguer ce qui fe pafioit ÿmais on auroit dit qu’ils •jouoient avec de petites billes :c’étoit peut-être le bruit des coraux de leurs chapelets. Ce jeu dura fi longtems_, qu’il nous ennuya $quoiqu’il fût fans doute près de finir ,nous fortîmes de la mofiquée. On nous conduifit le long du village tatare &du village rufie qui le touche :celui-ci n’ell féparé de l’autre que par une barrière. Nous revînmes 24 Voyagé peu de tems après fur nos pas par îe£ deux villages ,8c nous vîmes comment on appelle les Tarares àla priere. Il y avoit fur la tour de la mofquée ,un homme qui crioit ou chantoit de toutes fes forces :cet homme eft nommé malin en langue tatare. Àfes cris qui durèrent peu ,nous vîmes le peuple accourir*On nous dit qu’il alloit cinq fois par jour àla mofquée ,au point du jour ,àdix heures ,midi ,quatre heures 8c lix heures. CHAPITRE VI. lakoutts &animaux menés àFêterbourg. Serment des foldats tatares &votia* kes. De la ville de Kafan. NOus vîmes ici une fille 8c un garçon de nation iakoute qu’on amenoit de leur pays par ordre de la cour : le garçon avoit onze ans ,la fille quatorze. Ils étoient en route depuis trois années ,8c dévoient partir pour Péterbourg dans deux jours. Ils avoient paffé deux ans àTobolsk *où on les avoir habillés àla maniéré du pays. Quant â en Sibihîe; af fa forme du vidage ,ils reffembloient aux Kalmoukes jils avoient les cheveux noirs ,les yeux petits ,le nez plat 8c le vifage prefque rond. On yavoit tracé différentes figures ,non que ce foie l’ufage des Iakoutes ,mais àla cour on vouloit voir des Tongoufes ,qui fe peignent ainfî le vifage ,8c on n’avoit pu en avoir. Ces figures étoient déliées ,régulières 8c de couleur bleue. (v. la pi. ) Elles fournirent àM. de la Groyere, 1occafïan de nous en montrer quelquesunes jde même efpece 8c de même couleur, que des fauvages d’Amérique lui avoient tracées fur le corps avec troisaiguilles trèsfines, bien liées enfem- Ot ble ,8c noircies par la pointe avec de la poudre àcanon. L’on mafiura que celles de ces enfans avoient été formées 8c confies avec du fil jc’eft tout ce que j'en pus apprendre. On menoit avec ces ïakoutes quelques animaux de îamycheva ,nommés en rufîe maralis. Il yen avoit fix mâles 8c un femelle, tous de couleur jaune. Ils avoient la forme 8c le bois du cerf, &: ce font en effet des cerfs. Nous affiliâmes au ferment des tatares 8c des voriakes nouvellement engagés. Les tatares font Tome Lgenoux ^un B 2, &VOYAGE greffier leur lit le ferment en rufie ;il leur efl expliqué en leur langue par leur abifT, qui leur préfente enfuite l’alcoran ouvert, Ôc ils le baifent. On lit de même aux votiakes le ferment en ruiTe ,8c il leur efl expliqué par leur fotnik ,qui efl un centurion ou infpeéleur de cent payfans. Enfuite on croife deux épées nues jils s’en approchent l’un après l’autre ,&on préfente àchacun d’eux ,par deflus les épées ,un petit morceau de pain coupé en quarré ,8c trempé dans du fel jils le prennent àgenoux 8c l’avalent. Cette cérémonie veut dire qu’ils confentent que ce pain les tue ,s’ils ne font pas fideles au ferment qu’ils viennent de faire. Avant que de quitter Kafan ,je dirai un mot de cette ville. Elle efl fituée fur la Kafanka, environ àdeux lieues du confluent de cette riviere 8c du Volga, 8c a1490 verfles ou 372 lieues de Péterbourg :elle aune citadelle bâtie en pierre fur une hauteur. Le logement du gouverneur 8c du commandant efl dans cette citadelle. La cathédrale yefl aufli 3 c’efl un ufage général dans l’empire rafle. On yvoit un couvent fondé pac le Czar Juan Vafllovitz ,8c un arfenaL Hyavers le haut de la ville une belle EN SIEERrs, fïlaiion marchande ,où Ion trouve des marchandifes de toute efpece &c des marchands tant rafles que ratares. Ceux-ci vendent des étoffes de Perfe, qui font prefque toutes de foie. Al’une des extrémités de la ville, il yaune manufacture de draps. Elle fut établie aux frais du gouvernement par un Rufle , qui s'y eft teiiement enrichi ,qu’il afait bâtir àfes frais fept églifes en pierre. La cour aordonné ,pour foutenir cette manufacture ,que tous les nobles qui pofledent des biens dans le diftriéc de Kafan * aient àyfournir tous les ans une certaine quantité de laine. De plus elle acheté àun prix fixé tous les draps qu’on ytravaille ,&en habille les troupes. Vers le centre de la ville eft un hôpital bâti en bois ,deftiné àla garnifon de Kafan ,laquelle confifte en trois régimens. Du lac Kaban ,qui eft derrière le ftobode tatare ,fort la riviere de Bouiak ,qui traverfe la bafle ville. On en préféré les eaux àcelles de la Kafanka , que Ton prétend même être pernicieufes*, V0YAGS ys CHAPITRE VIL Habillement cout.umcs mœurs des Tatares 4dès Hoûakes >des Tchérémijjes. ONtrouve au-delà de Kafan plufleurs villages des Tatares. Ceux de ce canton font mufulmans jils ont autant de femmes qu’ils en peuvent nourrir. Celui chez qui nous logeâmes à Kourfa ,en avoit quatre. Il nous fut d’autant plus aifé de les voir ,qu’il étoit abfent. Elles vinrent ànous l’une après l’autre d’un air fort ouvert ,8c défîroient beaucoup nous parler ,mais nous n’avions point d’interprète. Elles tirèrent de leurs poches des noix avec des oignons ,qui paroiffent être pour elles de friands morceaux ,8c nous donnèrent quelques noix. Nous prenions alors du thé ÿnous fîmes préfent àchacune d’un petit morceau de fucre 5dont le goût leur fit grand plaifir. L’une étoit dans toute fa parure jelle avoit une coeffe garnie de coraux 8c d’anciens çopekes, qui lui couvroient prefque toute la tête >8ç un anneau pendant ^ ÏN SlBERlE. 1$ la narine droite :le refte de i’habillement étoit àla ruiTe. On voyoit par derrière une treflfe terminée par une boucle de ruban ,dont les deux bouts paftoient en écharpe autour du corps ,&c retomboient par devant. Elle portoit aux oreilles deux anneaux joints par une chaîne jaune ,palTée au travers de plufîeurs copekes, &qui pendoit fort bas par devant. Nous vîmes aufti la fœur de notre hôte ,qui étoit venue voir fes belles-fœurs. Elle nous dit que fon mari avoit payé pour elle un kalin de dix-huiî roubles, mais que fon pere l’ayoit rendu. Le kalin eft un préfent que le fiancé ou fes parens font aux parens de la fiancée. Toutes les nations idolâtres de Sibérie font dans cet ufage ;il n’y ade différence entre elles àcet égard ,que dans l’efpecô du préfent ,qui confifte foit en argent ^ foit en chevaux ,moutons ,bœufs ,renés ou fourrures :quant âla valeur ,on la proportionne âla beauté de la fille ou àla richefte des parens ,mais rarement on rend ce préfent. Au refte les Tarares font les réus civils des peuples de la Sibérie ,Sc parmi eux ,les Mahométans le font beaucoup plus que les idolâtres. Les Tatares s’habillent â!a rufïe ,ainfi que leurs femmes 3mais ils fe fon: rafer Bii; Y£ Voyase. robe. Cette queue eft ornée d’un granxl nombre de pièces de monnoie 8c de coraux de toutes couleurs. L’anneau qui ya du défais au défions de la tète ,la termine fous le menton :il eft orne decroix de corail vert *dont les extrémités font garnies de petits coraux Blancs. Au deiîous de l’oreille droite ,il pend de cet anneau un autre anneau mince ,dont les bouts ne fe joignent pas. L’un de ces bouts eft orné d'un petit cryftal blanc ,> monté dans un clia ton, d’étain. Ce chaton eft prolongé au-delà du cryftal ,entouré d’un fil d’étain * ferré 8c terminé par un petit anneau d’étain. Al’autre bout eft attaché un petit morceau de queue de lièvre. Une boucle d’oreille toute femblahle eft àl’oreille gauche. Au deiïus des deux anneaux qui entourent la tête, s’élève un bonnet pareil par la forme 8c par la Hauteur àceux de nos grenadiers. Il elt large de cinq, pouces a la partie antérieure, d’un pouce àfon extrémité lupérieure ,8c tout ledevant eft couvert de cooekes. Du rang inférieur de co- AO, pekes, 8c fur route la largeur qui eft d’environ trois pouces ,pendent des rangs de coraux verts 8c jaunes ,de cinq en cinq alternativement 3longs de trois EN SIBERIE. 3f pouces 8c garnis en haut 8c en bas d’un rang de grands copekes d’argent. Aux cotés &par derrière ,au lieu de ces coraux ,pendent des fils de foie verte ôc rouge jceux des côtés font de même longueur que les coraux du devant :les fils de derrière vont jufqu’à l’anneau qui entoure la tête du haut en bas. Les cheveux de devant fortent du bonnet 3ceux de derrière font en chou. Une autre jeune femme n’avoit qu’un petit capot rond garni de trois rangs de copekes & d’autant de rangs de coraux. Il étoit terminé par une queue formée d’un bandeau large d’un pouce ,8c orné àfa naiiïance de fix pfennings placés trois à trois. Cette femme portoit des pendans d’oreille femblables àceux que je viens de décrire. Deux rangs de coaaux ,attachés àl’extrémité de ces pendans ,fe réunilîoient fur la poitrine ,8c entre ces deux rangs deux autres formés de gros coraux tomboient par devant. Nous vîmes encore une fille d’environ quinze ans ,qui n’avoit fur la tête qu’un morceau ,de drap triangulaire 8c brodé par derrière comme un tapis de Perfe. Elle portoit deux rangs de coraux qui retomboient fur la poitrine ,8c fous fa robe une pièce de coraux. Elle étoiç fS VOYAGg ailes jolie ,&avoir été demandée ce jourlà même en mariage ymais on n’offroit qu’un kalin de cinq roubles ,5c fon pere en vouloir dix. Nous remarquâmes encore dans les habillemens quelques différences, &entr’autres de petits grelots que les femmes portent aux pieds. Nous voulûmes voir auffi des magiciens TchérémifTes ,mais iis refusèrent de venir. Après Verchnei-Pobiou ,l’on trouve un village de Votiakes ,qui ne reliemblent point aux précéderas. Je ne peux les comparer àaucun peuple avec plus de JtifteiTe qu’aux payfans de Finlande 3 qui font les plus raffres des hommes* Les premiers que j’ai vôs ,doivent fans doute leur civilité àleurs voiflns les Tatares. Ceux-ci parlent communément rafle Sc tchcrémiiîè ;les TchérémifTes parlent tarare &ruife yles Votiak.es parlent auffi tarare 8c rude ,mais ne favent pas le tchérémiffe, parce qu’ils ont peu de commerce avec cette nation* Tous ces peuples fe fervent de cheminées ,comme je l’ai dit des Tarares* Leurs chambres font toujours pleines de fumée ,parce qu’ils s’éclairent ,comme les Rafles ,avec des loutchinski on éclats de fapin. Iis vivent de chair de IN SlBERl!, $.& cheval ,de vache ,d’ours Ôc d'écureuil» Les Votiakes ôc les TchérémifTes mangent aufîi du cochon. En partant de ce village votiake pour Offà 3on peut palier par Sarapoul ou par de iimples villages. Nous choisîmes cette première route, quoiqu’elle foit plus longue de deux lieues &demie 5dans l’efpoir de faire àSarapoul quelques découvertes fur fa fondation ,&fur les lieux circonvoiffns. Avant que d’arriver aBugrich iéfachnoi 5nous vîmes àquelques vendes de ce bourg *deux kérémets ,l’un votiake ,l’autre tehérémilTe j c'eft ainli qu’on nomme les lieux fainrs 3 où ces deux nations vont facrifer :ils croient tous deux pareils àcelui des Tchouvaches 3duquel j’ai parlé. Cependant ils avoient ceci de particulier qu’ils étoient au milieu d’une plaine >aulieu qu’ils font ordinairement dans les bois» La feule raifon qu’on pût nous donner de cette différence ,fut que le dona votiake ôc le mouchan tchérémifle l’avoient ordonné. J’appris ici que les TchérémifTes joutre leur mouchan 3ont une efpece de prêtres qu’ils nomment lougtotich :c’eff lui qui régie les préparatifs &l’ordre des facrifices yc’eff lui qui jlorfqu’on fait une noce ?prie pour 4© VOYAGS la pïofpérlté de la famille future ,Sé donne aux convives autant d'hydromel Sc de biere qu’il le juge convenable. Avant que d’arriver àBourma ,nous traversâmes une forêt qui adouze lieues de long;. Pluiieurs nomment ce village Baild jc’ed le nom d’un habitant célébré de cèt endroit. Les Tarares qui l’habitent, defcendent de ceux de Kongour , de ont un autre dialeéle que ceux de Kafan :les habillemens des femmes j ont aufii quelques différences. L’une d’elles que fon mari avoit achetée cinquante roubles ou deux cent foixanteiix livres quatre fols ,portoit attaché â fon écharpe un étui de plomb long Sc mince. Àcet étui étoit jointe une amulette ,qui eft un os du genou de caftor, Sc qui guérit ,difent-iis ,des douleurs des pieds. CHAPITRE VIII. Caverne de Kongour. Fonderies d'Irghini Iécatherinebourg.Fonderies de Poleva» DÈsque nous fûmes arrivés âKongour ,nous nous rendîmes âla caverne décrite par Strahienberg ,Sc quq EN SIBERIE. 4Ï tout curieux va voir. Nous yentrâmes vers les dix heures avec notre guide. Les parois de cette caverne font de pierre calcaire :elle eft l’ouvrage de la nature ,mais n’a point autant de finguîarités que celle du duché de Wurtemberg ou de Hartz. On voit dans celle-ci beaucoup de figures formées par l’eau qui filtre au travers des terres :ces figures repréfentent quelquefois des arbres, des animaux. Un coup de piftolet yfait autant de bruit qu’un canon du plus grand calibre tiré en plein air. Aune certaine diftance les flambeaux s’éteignent jainfî on n’efi: point encore allé jufqu’au fond de cette caverne. Nous nous rendîmes de Kongour àla fonderie d’Irghin :elle étoit nouvellement établie ôc mal pourvue en ouvriers. Nous y vîmes ,pour la mine de fer ,un fourneau de grillage ôc un haut fourneau \pour celle de cuivre ,une place àgriller ,un fourneau moyen &deux fourneaux de fufion. La traite de la mine de fer efi: de cinq lieues ,de cette mine ne donne que vingt pour cent :celle de cuivre eft tirée de Bourma. On vend en cet endroit de petites marchandifes mofeovites de toute elpece ,Se toutes fortes d’uflenfiies de cuivre étamés en dedans ôc en de- 4'- VOYÀGE hors *. ces uftenfiies font mal faits 5parce qu’on manque de bons ouvriers. De-là nous nous rendîmes àIalyme , village tarare. Ici la coeffare des femmes aquelque chofe de. particulier. Deuxbandeaux larges de deux doigts 5ôc ornés d’un rang de copekes entre deux rangs de coraux ,pendent des .deux oreilles ,ôc fe joignent fous le menton. Elles portent fut la tête un capot ouvert en rond par le haut. Ce capot garni de copekes Ôc de petits coraux eft terminé par une queue fi chargée de coraux ôc de médailles de plomb ,qu’elle péfe prefqu’autant que la femme qui la porte. II n’y agueres que des hameaux entre Ialyme ôc Iécatherinebourg. Cette ville aété fondée en 1723 par Pierre le grand ,ôc achevée fous l’Impératricè Catherine ,qui lui adonné fon nom : elle eft dans la province de Tohoisk environ àlix cents lieues de Péterbourg. On peut la regarder comme le centre de toutes les fonderies ôc mines de la Sibérie :c’eft auili la réfîdence de ceux qui ont infpedtion fur ces mines. Elle aété bâtie en entier aux frais du gouvernement ,&n’eft habitée que par des inspecteurs des mines ,par des mineurs ôç des fondeurs. EN SlBIRîE. 45 Elle eft bârie àfallemande ,régulière , fortifiée àcaufe du voifinage des Bachkires ,8c traverfée par Hier. On aoppofé àcette riviere une grande digue ,qui la fait enfler au point qu’elle fournit l’eau fuififante aux machines des fonderies. Le lieutenant général Hennin 3qui ale plus contribué àla fondation de lécatherinebourg ,en étoit alors gouverneur: il étoit aufli président de la jurifdiciion des mines ,8c avoir fous lui un affeffetir ,outre les cfliciers néeefiaires. Il y adans cette ville une douane qui releve de la junfdiétion de Tobolsk *on y vifite les marchandifes qui font portées àla foire d’Ifbit. C’eft le feul temps de l’année où l’on permette aux marchands de pafier ici 5&on voudroit bien fupprimer cetre permiflion ,parce qu’ils peuvent frauder les droits en prenant des chemins détournés. Mais comme plufieurs feraient obligés aun trop long circuit ,fi ce pafiage leur étoit refufé , on aégard àla commodité du plus grand nombre, 8c on veille autant que l’on peut àce qu’il n’y ait aucune fraude. On peut s’inftraire ici de tout ce qui concerne les mines 8c la maniéré de les fondre jles machines font entretenues avec un foin iurprenan: >les ouvriers 44 Voyage montrent une application qu’on déliré vainement ailleurs ,l'ordre des travaux eft admirable >les difpofitions font parfaites. On n’a point recours aux coups de bâton pour prévenir l’ivrognerie :il n’eft permis de vendre du brandevin que le dimanche ,la quantité que l’on en peut vendre eft fixée ,<Sc ,ce qui eft trèsrare ailleurs ,on fait obferver cet ordre avec une grande exactitude. Au relie rien ne manque aux -ouvriers }ils font régulièrement payés ,vivent âbas prix ,3c font traités àl’hôpital quand ils font malades. La nuit du 3 1 Décembre ,nous vîmes tout-à-coup entrer dans notre chambre une troupe de mafques. L’un d’eux habillé de blanc tenoit une faux qu’il aiguifoit avec un morceau de bois ;celuilà vint droit àmoi ,me menaçant avec fa faux ,3c difant ,Chriji veut ta mcru Autant que le commencement de cette farce me parut étrange ,autant le fin fut ridicule :l’un étoit le diable ,un autre la mort ,quelques-uns étoient maficiens ,le relie étoit-des hommes 3c des femmes qui danferent au fon des inltrumens. La mort 3c le diable les regardoient en difant ,tous ces gens feront bientôt en notre pouvoir. Cette danfe EN §ïBES. ïE.J45 de mores nous amufant peu ,nous donnâmes promptement àla mort de quoi boire ànotre fauté 5aufii-tôt tout fon troupeau prit congé de nous. L’efprit de cette efpece de fpectacle ,eft de rappel- 1er l’idée de la mort àla fin de l’année , 8c le but principal ,fi je ne me trompe, eft de ramafifer quelques copekes. Nous allâmes âla fuite du oouver- O neur 3voir la fonderie de cuivre de Poleva ,âtreize lieues de Iécatherinebourg. On l’avoit entourée de retranchemens ,pour la garantir des infultes des Bachkires. Nous ne defeendimes point par le puits où les mineurs pafiftoient ordinairement ,mais par un e£- calier commode. Quoiqu’il le fût moins àmefure que l’on avançoit nous ydef» cendîmes avec beaucoup moins de peine que dans les mines d’Allemagne. La mine ne fe montroit poinr^en fiions , mais fe trouvoit par nids ou glehes , dans une terre noire un peu alumineufe ; elle étoit pyriteufte 8c donnoit environ trois pour cent. Cette mine étant prefi* que épuifée ,Ton fe préparoit âf'abandonner. Nous allâmes de la mine àla fondeüe ,ou nous vîmes tous les fourneaux jsiçefTaires pour couler la matte, deus '51 Voyage J’allai de Tioumenne àMirime 8c je voulus ychanger de chevaux 5mais les Tatares de ce village qui defcendent des Boukhares ,prétendent qu’en vertu de leurs anciens privilèges, ils font exempts de tout devoir, même de celui de fournir des chevaux. Ils m’expoferent leurs raifons avec une telle éloquence ,qu’il me parut prudent de m’y rendre :je demandai feulement àvoir leurs privilèges 5ils me dirent qu’on les gardoit chez leurs freres dans le village voilîn. Cependant il yavoit un alfés grand débat entre les Tatares de Mirime Sc ceux de Tourbinne :ces derniers me confeilloient d’obliger les autres àme louer des chevaux ,difant qu’ils le dévoient, 3c qu’oubliant ainli l’honneur Sc le ciel ,ils méritoient d’être bâtonnés. Les Tatarîs de Mirime m’en difoient autant de ceux de Tourbinne Sc chaque parti vouloir que je bâtonafîe l’autre. J’engageai ceux de Tourbinne àme mener àTobolsk ,où je trouvai mes compagnons de voyage en auffi bon état que je le deiirois ,Sc avec eux un chirurgien que nous avoit lailfé l’amiral Béering *par ordre du fénat. EN SlBERÏE^ Avant de parler de cette ville &du féjour que j’y fis ,je dirai quelque chofe de certains ufages que j’ai remarqués. Il yaen Sibérie plufieurs bourgs entourés d’un rempart de bois j on les nomme flobodes dans la province de Tobolsk \on yvoit peu d’autres fortifications ,fi ce n’eft àTobolsk même. On ne craint que les Bachkires ,les Kalmouckes &c les Cofaqües : là guerre que font ces peuples n’étant qu’un brigandage £c confiftant en courfes qu’ils font àcheval ,il fuffit ,pour s’en préferver, de s’entourer d’un retranchement que leurs chevaux ne puiflent franchir :leurs armes ne font ordinairement qu’un arc &des flèches. CHAPITRE X. Camayal de Tobolsk. Mariage tatare; JEne vis rien de particulier àTo~ bolsk jufqu’au 17 février :mais ce jour, qui fut le premier du carnaval ,tout fembla revivre. Les gens les plus confidérables fe rendoient vifite &fe donnoient des divertiflemens. Quant au peuple il étoit comme fou s ce netoit jour 6c nuit que promenades » f4 Voyagï cris ,tumultes ,batteries. Il étoit difficile d’aller dans les rues ,tant il yavoit d’hommes ,de femmes ,de bêtes & de traîneaux. En paflant pendant la nuit devant une auberge ,j’y vis un divertiiTement des plus fîngüliers. Un affés grand nombre d’hommes avoient fait un tas de neige devant la maifon au bord d’une petite riviere :ils s’étoient affis fur cette neige ,&là chantaient & huvoient avec délices. Lorfqü’ils n’avoient plus àboire ,un d’eux alloit au cabaret 5rapportoit *de nouvelles provisions &avec elles un redoublement de joie :iis ne paroiffoient pas fentir le moindre froid ,&ils invitoient les pafians àprendre part àleurs plaifirs. L’amufement des femmes étoit la promenade ;il yen avoit jufqu’à huit fur le même rraîneau :on en remarquait fouvent qui fe reflèntoient des fumées du vin. On s’entretenoit chaque marin des tumultes ,des batteries ,des déoortemens de la nuit. Un bas officier l de la flotte déoouilla une femme dans j la rue ,&la bâtit fi cruellement fur tout le corps avec une garcette ,qu’elle en mourut quelques jours après. Je fus bientôt obligé de retourner àlécacherinebourg pour yvoir le-' lî* SIBERIE, 55 gouverneur, qui étoit dangereufement malade. En paflant au village de Pekhter, j’entrai dans une rnaifon des Tarares tobolskains :chez eux ,les bœufs ,les veaux ,les moutons ,les femmes ,les vaches ,les hommes ,&: les enrâns vivent en fociété. Je vis dans Pekhter un enfant qui portok trois amulettes :elles étoient attachées au cou &pendaient fur les épaules. Celle du milieu étoit la plus grande 8c de forme quarrée :il yavoir au-deifous un rang de coraux terminé par un grelot rond. De chaque côté de cette amulette une autre triangulaire un peu plus petite pendoit àun fil garni par en-haut dune couple de coraux ;elles étoient toutes trois dans du cuir. Les amulettes ne font autre chofe que des fentences de l’alcoran, qu’il faut acheter de TabilT ou prêtre ;elles confervent en fanté , dit-on, l’enfant qui les porte :les peres en achètent le plus qu’ils peuvent ,8c il ‘n’y apas un feul enfant qui n’en ait une pour le moins. Dès que je vis que la fanté du gouverneur fe rétabliiïoit ,je repris la route de Tobolsk, 8c je retrouvai cette ville auifi paifible que je Pavois laiffée tu- Civ j6Voyage muîtueufe. On yprioit ,on yjeunoit ; une cérémonie faite le trois mars par l'archevêque dans la cathédrale ,augmenta cette ferveur. On célébra la béatitude des czars fanéfcifiés, de toutes les faintes perfonnes de la famille royale ,des faints patriarches 3c de plufieurs faints du commun ,au nombre defquels on mit le lermak qui conquit la Sibérie. Au contraire on lança folemnellement la grande excommunication contre les incrédules ,les hérétiques, tels que les luthériens & les réformés ,contre ceux qui avoient fait fehifme dans l’églife, comme les catholiques romains. On n’entendit pendanr le carême ni chants ,ni divertiifements ïon ne pôuvoit pendant ce faint temps ni fiancer ni époufer ,&€ s’il n’y avoit point eu de Tatares en cet endroit ,nous n'aurions fatisfait en rien notre curiofité. Il yeut au village de Sabanaka une noce tatare :nous nous yrendîmes le matin vers les huit heures. Nous allâmes àla maifon où fe devoir faire la cérémonie yon nous conduifit avec les autres étrangers dans une chambre particulière ,où l’on nous avoit préparé des lièges :nous retrouvâmes ici les bancs en Sibérie. |7 larges ôc bas que nous avions vus chez tous les Tarares. Ces bancs écoient couverts de tapis ,ainfi que la table fur laquelle étoit un gâteau de gros raiflns ôc de noix de cedre. Dès que nous fumes dans cette chambre ,on nous fervit félon kufage ru(Te ,du brandevin ôc enfuite du thé. On nous dit qu’il yavoit des chevaux ralfemblés dans la ville, qui dévoient faire une courfe jufqu’à cette maifon :c’eft un ufage fort ancien. Afin qu’il fe trouve toujours des cavaliers ôc des gens qui veuillent louer des chevaux pour cette courfe ,la fiancée Scie fiancé donnent pîufieurs prix, dont le plus confidérabîe eft àcelui qui arrive le premier ,ôc ainfi des autres. Le fiancé donnoit cette fois une piece de kamka rouge ,une peau de renard ,une piece de kham verd ,un piece de tchandar blanc, une peau de cheval rouge. La fiancée donnoit une piece de kamka violet ,une piece de drap boukhare , nommé darei, moitié laine ôc moitié loie ,rayé de blanc Ôc de rouge ,une peau de Joutre june piece de kitaica rounje ,une peau de cheval rouge. On attachaces prix àde longues perches que l’on planta devant la maifon. On lerangea félon leur valeur dans l’ordre Cy OYAG1 fuivant ;le kamka violet ,le kamkâ rouge 9le darei ,la peau de loutre ,le kitaica ,la peau de renard ,le kham verd3 le tchandar, les peaux de cheval. Il y avoir donc en tout dix prix ,pour les dix premiers qui arriveroiént. Aonze heures on en vit trois ,c’étoient trois jeunes garçons rudes ,qui portoient des cuiot~ tes blanches :on leur donna les trois premiers prix. Trois autres arrivèrent quelque temps après ,&ain hde fuite* Prefque tous croient de jeunes garçons rudes ou tarares ,&portoient auflî des culottes blanches. On donna les dix prix aux dix premiers qui arrivèrent, mais on nous dit que ces prix n’étoient pas toujours distribués fans partialité* Il yavoit près de la deux tables ,ôc fur chacune un infiniment tarare jil croit fait d’un vieux pot ,fur lequel on avoit tendu un cuir :les muliciens frappoient fur ces pots comme un tambour fur fa caille ,avec cette différence qu’ils battoient moins bien. Ce concerto ne nous flatta pas :cependant une foule de Tarares entouraient ces joueurs. Nous allâmes dans la chambre du fiancé :elle étoir remplie de gens qui buvoient 3&deux muliciens tatares en Sibérie, 5^ àugmentoient la joie. L’un avoit un tuyau percé de quelques trous ,duquel il droit des fons ,en mettant tout entier dans fa bouche le bout par lequel il übiiftloit :l’autre avoit un violon ordinaire. Iis nous jouèrent quelques morceaux qui n’étoient pas trop mauvais , un entre autres qu’ils trouvent trèsbeau 3c qu’ils nous firent remarquer :ils nomment ce morceau iermak ,3c nous dirent qufil fut compofé lorfque Iermak conquit leur pays. Nous retournâmes dans la chambré ou nous avions pris du thé. On nous dit peu de temps après que les parens 3c conducteurs du fiancé le conduifoient dans la cour. Il en fit le tour trois fois ,3c lorfqus au premier tour il pafTa devant la chambre de la fiancée ,on en jetta par les fenêtres ,beaucoup de petits morceaux de drap ,fur lefquels le peuple fe précipita. Le fiancé portoit une longue robe tatare de couleur rouge 3c à boutonnières brodées en or. Il avoit un bonnet rond àla tatare, de couleur rouge 3c ornéde fils d’or. Il monta dans une chambre où deux abiflf 3c l’akhoune ,c’eft-à-dire l’évêque du pays, étoit affis fur un banc tatare avec deux hommes qui repréfentoient les peres éo Voyage des fiancés. Les deux conducteurs du fiancé entrèrent les premiers 8c vinrent demander àl’akhoune fi on pouvoir commencer la cérémonie ,l’akhoune l’ayant permis, le fiancé entra. Ses conduéteurs lui demandèrent s’il vouloit époufer une telle :àl’inftant un des abiff envoya faire àla fiancée la même demande. Lorfqu’on eut rapporté fon oui ,&que les peres eurent donné le leur, l’akhoune expofia au fiancé les loix du pays touchant le mariage :la principale étoit qu’il ne pouvoit prendre aucune autre femme fans le confentement de celle qu’il prenok actuellement. Le fiancé ne répondit point ,mais fes conducteurs promirent pour lui ,qu’il obferveroit ces loix ; cela fait, Takhoune le bénit 8c termina la cérémonie par une efpece d’éclat de rire, auquel on répondit dë' la même maniéré. Plufieurs perfonnes donnèrent comme préfentde noces ,chacune un pain de lucre :ce fut pendant la cérémonie. Lorsqu’elle fut près de finir ,ces pains furent mis en morceaux ,8c ces morceaux fur des afliettes ,les plus gros apart. Ceux-ci furent diftribués aux prêtres 8c le refte aux affiltans ;nous en eûmes eHSibérie. 6î auffi chacun un morceau ,pefant environ deux onces. Au forcir de cette chambre nous revînmes dans la première où nous étions entrés :on nous yapporta du riz cuir, des pois, du bœuf, de l’agneau. Nous retournâmes bientôt àTobolsk 8c nous apprîmes quelque temps après que la noce avoit duré trois jours ,pendant lefquels on avoit bû 8c mangé de toutes fes forces. Il eft permis âtous ceux qui le veulent devoir cette cérémonie du fiancé ,mais il n’en eft pas ainfi de celle de la fiancée ,qui fe fait la veille de la noce : il n’y a gueres que les proches parens ou les intimes amis qui puiftent yêtre® M. Muller ayant eu ce plaifir ,m’a fait part de ce qu’il avû. Une troupe de femmes 8c de filles parentes de la fiancée fe rendirent chez elle la veille du mariage :c’étoit fans doute pour pleurer fa virginité ,tomme c’eft l’ulage en Rnflie parmi le peuple : toute la chambre étoit fi pleine qu’on, auroit eu peine àytrouver place. On commença par manger ,8c bientôt on entendit un violon 8c une flûte tatare , cependant de petits garçons danfoient 8c chantaient :il yavoit ayec eux un 68 VOYAGS fait relever l’extrémité du chantier, il fallut la couper :de plus on jetta une ancre àquelque diftance du navire ,3c on le mit tout-à-fait àl’eau en tirant le cable de cette ancre. Il avoit la forme d’une chaloupe ,mais il étoit plus gros , couvert ,3c monté de huit canons :il avoit foixante -dix pieds de long ,3c quinze pieds deux pouces de large. Dès qu’il fut toutà-fait àl’eau ,on tira de la citadelle trois volées de canon ,3c le navire répondit par une falve générale. Le gouverneur 3c le fous-gouverneur, qui tandis qu’on le lançoit étoient fur le rivage ,fe rendirent àbord. On yavoit préparé un repas pour eux 3c leur compagnie ,on ybut long-temps ,toujours au fon des trompettes 3c au bruit de l’artillerie ,3c la fête finit très tard. Le commandant du navire étoit un lieutenant de la flotte ,appellé Ovtfînne jce navire fut nommé le Tobol par le gouverneur. Il mit àla voile le 14 mai. Tous ceux qui avoient été de la fête précédente , étoient encore àbord. Lorfqu’il pafla devant la citadelle ,il fit une falve générale ,àlaquelle elle répondit par trois volées de canon. On but encore itif' -qu’au foir 3c toujours au bruit de fartille- en Sibérie. Gcj tle. Ce navire avoir àfa fuite quatre dotchennikes qui portoient les provifions* XJn dotchennike eft un grand bateau couvert. Ceux qui remontent la riviere ont un gouvernail :ceux qui la defcendent ont une longue poutre àl’avant ôc àbarrière ,comme les bateaux du Volga. L’équipage du navire étoit de cinquante loldats, vingt-quatre bateliers ôc deux matelots. Le lendemain du départ, un foldat ôc un batelier fe noyèrent en carguant les voiles ,ôc comme on juge volontiers àTobolsk du fuccès des entreprifes par les commencemens ,on yprit cet accident pour un préfage funefte. M. Muller ôc moi nous allâmes à l’endroit où l’on dit qu’étoit l’ancienne Sibir ,rélîdence des fouverains de la Sibérie. Il eft fur la rive droite de l’Irtich , àquatre lieues ôc demie de Tobolsk , Sc on n’y voit plus qu’un vieux mur tombé en ruine. Au-deftus Sc près de cet endroit ,il yaun petit ruilTeau nommé Sibirka, qui fe jette dans l’Irtich. Il paroît que cette ancienne ville adonné fon nom â"tout le pays &àce petit ruifteau qui en étoit voifin. y© Voyage CHAPITRE XII. Toholsk. Habitons de cette ville. TObolsk eft litué fur l’Irtich ,a cinquante-huit degrés douze minutes de latitude :c’eft la capitale de la Sibérie. On la diyife en haute 8c balle ville :la ville haute eft fur une colline àl’orient de l’Irtich ,8c la ville baffe dans la plaine ,entre la colline 8c la rivière. Ces deux villes en font une fort coniidérable ,mais toutes les maifons yfont en bois. La ville haute eft nommée proprement la ville jon yvoit une citadelle en pierre 8c prefque quarrée, dans laquelle il yaune maifon marchande bâtie en pierre ,ainil que la chancellerie 8c l’archevêché. Outre la maifon marchande dont j’ai parlé, il yadans la ville haute &dans la ville balle, un marché pour les denrées 8c les quincailleries. Le clergé ne s’y eft point encore accrû comme dans les villes ruftes :il n’y a dans la citadelle que deux églifes en pierre ,8c hors de la citadelle ,que deux églifes en bois ,8c un couvent ;la balle ville n’a que fept paroilfes 8c un couvent en pierre. La ville haute tfeft point expofée EN SIBERïI. y% comme l’autre aux inondations ;mais il faut aller chercher l’eau jufques dans la baffe ville. Il eft vrai que l’archevêque aun puits qu’il s’eft fait creufer à grands frais, &qui eft profond de trente toifes ;mais il n’y laide puifer que fes domeftiques ;cette incommodité ,toute grande qu’elle eft ,n’eft pas la plus conftdérable. Du côté de la montagne , vers l’Irtich ,il fe détache tous les ans de grandes maftes de terre, 8c fouvent les habitans font obligés de déloger ,d’abattre leurs maifons trop voiftnes du bord 9 8c de les rebâtir plus loin. Je ne crois pas qu’on aille bâtir des maifons au raz de cet efcarpement ,&j’en ai cependant vu dont les poutres de l’empâtement fail- Iqient au-delà. On m’a dit que la maifbn marchande touchoit autrefois ce bord efcarpé ,8c qu’il afallu l’abattre. L’ancien gouverneur ,le prince Gagarin, obferva de près cette chute des terres , 8c la crut occaftonnée par la Tobol ,donc l’embouchure eft directement vis à-vis de la citadelle. Il fit donc creufer un nouveau lit pour cette riviere par les prifonniers Suédois qui étoient alors a Tobolsk, 8c ce remede eut quelque effet; mais*- l’expérience afait voir qu’il ne fufnt pas. Pour moi je chercherais Ig, 7* Voyage caufe de ces éboulemens dans la nature des terres }elles font ici fort argilleufes. elles ne tombent qu’au printemps, & c’eft précifément lorfque lTrtich enfle. Je crois aufli que l’eau fappant le rivage en emporte le deflous ,6c fait tomber le deflus ;cette caufe efl: très-vraifembla- ble &on peut s’en aflurer ,lorfqu’on va de la ville haute vers le nord, le long du rivage :on ytrouve non-feule- ment plufieurs crévadés que les pluies ont faites 6c qui s’étendent de l’irtich àl’orient àplus d’un demi-verfte ,mais aufli ,plufieurs petits lacs voifins l’un de l’autre 6c formés feulement par l’eau de la pluie qui acreufé le terrein. * Il efl: fort incommode àTobolsk d’habiter les rues non pavées :le fol étant par-tout argilleux ,on ytrouve tant de boiie au printemps, que l’on peut àpeine ypaflfer :il n’y amême en été aucun endroit parfaitement fec ,fi ce n’efl: dans la ville haute où la chaleur du foleil efl plus vive. Si on vouloit donner àTobolsk des armes parlantes ,ce devroit être une vache :je n’en ai vu dans aucune ville en *Cette eau ayant un effet auffl confîdérable f la riviere ne doit-elle pas en avoir un pareil.* «u même un plus grand 2au£ BKSIBIRI1. auiîi grand nombre que dans celle-ci. De quelque côté qu’on aille en hiver , on yvoir des vaches ,mais au printemps 8c pendant l’été elles yfourmillent :j’ai fait aufli une obfervation fur les chats de Tobolsk •la plupart font rouges. L’Irtich eft la principale riviere qui paffe àTobolsk :la fource en eft loin de là dans le pays des Kalmouckes, Il traverfe après un long cours ,un lac fitué dans le même pays ôc nommé Nourfaïflanne en langue kalmoucke. Les eaux de cette riviere font toujours bourbeufes ;félon le rapport des voyageurs ,celles de la Tôbol font beaucoup plus pures ,ôc un mille au-deffous de l’embouchure de cette riviere ,oa peut les diftinguer encore des eaux de l’Irtich :c’eft ce que je n’ai pu faire. Tobolsk abeaucoup d’habitans •il y en aun quart àpeu près qui font tatares » les autres font rudes ôc prefque tous exilés ou fils d’exilés. Tout yeft âfi bas prix qu’un homme yvit bien araifon de dix roubles ou foixante -fix livres treize fols par an :audî la fainéantife y eft portée au fuprême degré. On y trouve cependant des ouvriers de toutes les fortes }mais il eft fi difficile de les faire travailler 3qu’on s’eftiine foit Tome /. D 74 Voyage heureux lorfqu’on en tire quelque otH vrage :on ne le peut quelquefois qu’en yemployant la force. C’eft le bas prix du pain qui caufe cette parefte :contens de ne pas mourir de faim 8c de mifere ils ne penfent point au lendemain , êc n’amaiTent jamais un feul copeke pour le cas de maladie ou de néceffité. Lorfqu’ils n’ont plus rien ,ils travaillent deux heures &gagnent de quoi vivre pendant une femaine. Le fous -gouverneur d’Irkoutsk 8c tous les voivodes de Sibérie ,font fubordonnés au gouverneur de Tobolsk , mais il ne peut nommer àces emplois j c’eft un droit de la chancellerie de Sibérie qui réfide àMofcov. Le gouverneur de Tobolsk, le fousgouverneur d’Irkoutsk, 8c les autres officiers de la chancellerie reçoivent des appointemens de l’impératrice : c’eft un ufage nouveau ,qui ne s’efi encore étendu ni aux gouverneurs des autres provinces ,ni aux voivodes de Sibérie. Il yaici deux fecrétaires de la chancellerie du gouvernement ,qui nonobstant tout changement de gouverneur confervent leur place :ce font donc des gens d’importance ,des gens fàlués EnSiBEITÏE. jf des grands 8c des petits :un coup d’œil de leur part aplus d’effet que les ordres .du gouverneur. Les principaux officiers de la garnifbn fe foumettent àce qu’ils défirent :enfin iis ont fur toute la ville une autorité prefque illimitée. Le gouverneur de Tobolsk chomme exa&ement les fêtes de ceux de fa famille; il yinvite tous les officiers 8c tous les négocians :il fit toujours inviter auffi les voyageurs de Kamtchatka ,8c les fit manger avec les officiers &le clergé.Les viandes étoient apprêtées àla rude 8c de trèsbon goût :on fervit abondamment des vins de grand prix. On danfoit après le repas jufqu’à fept ou huit heures du foir » excepté en carême. Pendant notre féjour àTobolsk il yeut beaucoup de ces fêtes. On célébré exactement le jour de la naiftance 8c celui du patron de chaque membre de la famille :celle du gouverneur de Tobolsk eft fort nombreufe ,Ôc il eft exa<ft àfolemnifer ces fêtes $le fous-gouverneur 8c les fecrétaires ne le font pas moins :il yen adonc toujours dans cette ville ,8c ceux qui aiment a boire yfont dans un lieu de déli« Ces reoas ne font pas auffi difpen- Dij 7aVoyage dieux qu’on pourrait le croire :chaquè marchand invité ylaiffe au moins fa demi -rouble 8c quelquefois la rouble entière :ils fe piquent en ce point de généralité, 8c comme il font en grand nombre ,ils peuvent aifément payer ces repas, fur-tout quand il ne s’y trouve point de voyageurs de Kamtchatka ,qui boivent autant de vin dans deux mois que cent marchands dans deux années. Lorfque ceux-çi veulent boire plus que de coutume ,on leur fert de l’hydromel au lieu de vin ,8c il faut qu’ils fe contentent de l’honneur d’être invités chez un grand. O____ Les Tatares de Toboîskdefcendent en partie de ceux qui s’y étoient établis avant la conquête de la Sibérie, 8c en partie des Boukhares qui s’y font éta* biis peu àpeu avec pluiieurs privilèges 8c la permillion du grand duc. ïls yvuvent tranquillement ,8c fubliftent d'e leur commerce. Il n’y apoint d’artifans parmi eux. Ils regardent la débauche comme très-honreufe :ceux qui boivent du brandevin font notés d’infamie. Je n’ai point eu d’occalion de voir leurs cé' rémonies. Ils profeifent la religion mabométane ,8c pourraient par ccnféquent prendre autant de femmes qu’ils en Sibérie. 77 Croient en état d’en entretenir :cependant 011 les oblige àfe borner aquatre ,8c comme ils vivent parmi des chrétiens ,il eft rare qu’ils en aient plus d’une. mwmfB&xmmwKwwtÊBammmÊÊKtSËMmiKxaÊmœsmÊag* -------•-, * CHAPITRE XI IL Circoncijion tatare* C’Eft par la circoncidon que les Tatares font faits mufulmans :on circoncit àla fois autant d’enfans qu’il s’en préfente depuis Ex jufqu’à quatorze ans. La cérémonie commence par un repas oii l’akhoune tient la première place, 8c dans fon abfence un prêtre d’un ordre inférieur. Les Tatares féculiers s’affeyent près de lui fur de larges bancs ,ôc la cour de la maifon eft ordinairement remplie. Audi -tôt après le repas, on prend le thé jenfuite ,autant d’hommes qu’il yad’enfans les apportent àla compagnie ,8c l’abdal prie î’akhoune de le bénir ,avant qu’il opère fur ces enfans l’œuvre de la circoncifton :cependant tous les afllftans îifent des prieras. La bénédiction donnée ,on reporte les çnfans dans la chambre où ils étoient 3 Diij $4 Tôt A6! creufer un canal qui devoit être achevé cette meme année (1734 ). Nous achetâmes au village^ d’Aiou , un eflurgeon de cinq pieds de longueura qui nous coûta feize fous ,8cnos bateliers tatares achetèrent auili pour quatre fous deux cents coraffins. Pour arriver àTara ,nous remontâmes la riviere d’Agarke ,qui tombe avec rapidité dans l’irtieh 3au-delldns de la ville. Tara efb divifé en haute &baiTe ville. La ville haute eft entourée de chevaux de frife ,d’un rempart de bois 8c d’un rempart de terre; il yafur ces remparts trente pièces de canon. C’eft là qu’habitent le voivode 8ctoute la chancellerie. Al’extrémité de la baffe ville 3 •il yaun village tarare qui aune mof* quée.- Cette ville eft petite 8cpauvre 5. routes les tnai-fons ,foit publiques 5fort particulières ,yfont bâties en bois ;om n’y aque les denrées les plus communes :enfin le peuple yeft peu nombreux, parce qu’en 1712 on yexécuta par ordre de Pierre le Grand ,fept cents habitans ,qui refuferent de prêter le ferment de fidélité. Ceux d’aujourd’hui paroidene fainéans :pendant toute une lemaine que nos bateaux furent dans l’Agarka ,il yeut continuellement fut le rivage une foule de curieux qui les regardoient. Nous n’eumes point dans cette ville l’incommodité que nous avions eue partout jufqti’ici :on n’y voit point de tarakanes ,&on n’en trouve plus par delà i’Irtich» Lorfque nous partîmes de Tara ,on nous donna une efcorte de vingt liouchivies 5àqui l’on diftribua des armes &de la poudre. Ces liouchivies font des troupes légères àpied ,comme les cofaques le font àcheval. Près de l’embouchure de la Tara ,eft un village tarare ,où demeure un kniazès ,ou petit pdnce }il veille fur les Tatares de cette contrée ,qu’on appelle iéfachnies ou tributaires. Nbus fîmes venir le prince ànotre bateau :il arriva dans une grande chaloupe àquatre rames ,8c fes bateliers lui ^témoignoient beaucoup de refpeét. Il étoit de belle ligure ,de moyen âge ,8c habillé comme les Tarares :il nous lit préfent d’un gros agneau. La converfation que nous eûmes avec lui ,nous fit juger que cétoit un homme de fens. Ayant vu par hazard une de nos boufïoles *il nous dit qu’il en avoit appris l’ufage d’un matelot de diftindion qui voÿa- tè Voyagé geoit :lésTatares nommentmatelots tous les gens de mer. Ii ajouta que l’aiguille aimantés fe airigeoit vers la grande poutre de fer ,placée àl’un des bouts de la terre ,Ôc qui s’élève jufqu’à certaine petite étoile. Il nous demanda de l’opium ôc nous en montra quelque peu, mais qu’on avoir falfifié par le mélange d’un autre extrait. Quand on en amangé le foir jnous dit-il ,on eft le lendemain pokhmiéli ,c’eft-à-dire ,dans l’état où met l’ivreife de la veille. Nous taillâmes le prince très content de nous, &nous reprîmes notre route. Nous faidons faire ici bonne garde. Nous avions fur la rive orientale le défert barabin ,fur l’occidentale le défert cofaque. Les Tatares barabins étant fujets de l’impératrice ,nous n’avions rien àcraindre de leur part ;mais la horde cafatche ou cofaque ,vilîte quelquefois ces déferts. La riviere les empêchant en été de pafTer dans celui des barabins ,le défert qui eft de leur côté 21’en eft que plus dangereux ,d’autant plus que de l’Irtich àla horde cofaque , il n’y aque trois jours de chemin :ces brigands courent ce défert ,tuent les hommes &emmenent les femmes. Ils traitent pourtant les Tatares moins mai ’ë nSibérie. ty que les RuiTes jils les font marcher avec eux pendant quelque temps ,les battent chemin faifant ,les mettent nuds 6c les renvoient. Ils emmenoient autrefois les Rulfes en efclavage :j’en ai vu quelquesuns qui leur étoient échappés ,6c qui fe plaignoient extrêmement des traitemens qu’ils en avoient reçus. La riviere conloit ici en droite ligne „ nous avions bon vent, nous parvînmes bientôt àla riviere d’Qm ,elle fe jette dans l’Irtich ,par la rive droite }quelques-uns la nomment la riviere noire 9 parce que les eaux en paroilfent noires 3 quand on les compare aux eaux de l’Irtich :les unes 6c les autres ne fe confondent parfaitement qu’à près d’un quart de lieue au-defTous del’Om. Nous pafsâmes devant le rtrifTeau de SolonovÊa ,qui vient d’un lac falé ,fitué vers l’occident ,environ àdeux lieues dans le défert. Il yabeaucoup de ces lacs dans les deux déferts qui bordent ici l’irtich. Je vis un direéleur des mines ,qui avoit demeuré quelque temps àcelles de Kolivanne ,6c qui me donna du fel de ces lacs ,qu’il avoit obtenu par la diffolution 6c la cryftallifation. Il étoit parfaitement femblable au fel de Glauber ,Sc les mineurs l’employoient avec $§ Voyage fuccès au lieu du fei purgatif angloîs; Le fort de Chélélînsk eit femblable â tous ceux que nous avions vus :l’enceinte en eft aifés grande. Lorfqu’on voulut yconftruire un fort, on ne choifît qu’un petit terrein que l’on entoura d’un rempart de bois jce petit rempart fubfifte encore, 8c renferme une chapelle 8c la maifon de la chancellerie :il eft dans l’enceinte du nouveau fort ,près de la riyiere. On abâti des cafernes dans ce fort parallèlement au petit rempart de bois. Le commandant ale grade de lieutenant :c’eft tin Suédois qui embralïà la religion crecque dans Tobolsk ,en ï7 3ï.Il yadans ce fort une garnifon de foixante-dix hommes 8c quatre pièces d’artillerie. Il n’a pas d’autres habitans que ces foixante-dix foîdats 8c cent flouchivies :ainii les environs de ce fort font incultes }on yapporte tout de Tobolsk, de Tara ou d’Omsk. Nous n’y trouvâmes un agneau qu’avec beaucoup de peine ,8c les habirans s’en excuferent fur ce qu'ils en avoient perdu depuis peu plus de cent dans le défert. Ils font Sort expofés àce malheur ,parce que les moutons qu’ils meneur paître, font fouvent pourfuivis par les betes fauvages ? 8c s’égarent dans les bois. Les habitans 2NSIBIRI£.‘ de ce fort ne vivent, pour ainfi dire, que de leur chalTe :ils font fécher la chair des bêtes qu’ils tuent, êc la gardent pour le befoin. Tous les toits yfont de terre êc fans charpente ,afin que le feu n’y prenne que difficilement. Au-delà de Chéléfinsk ,nous voyageâmes avec lenteur &difficulté. Les bords de la riviere jufques là couverts d’ofiers &de peupliers ,ne l’étoient plus que de vieux bois ,que font flotter au printemps les eaux qui débordent. Nous n’avions point eu de vent depuis Chéléfinsk :nos bateliers étoient las de tirer fi long-temps contre le courant, 8c ils avoient de plus àmarcher fur ce bois flotté qui couvroit la rive. Nous vîmes àl’occident quelques maifons ,dont la derniere efl habitée par cinq ou fix hommes ,qui fe font raflemblés pour chaffer 8c pêcher ,8c qui partagent leurs profits :on les nomme en langue du pays promichlennikes. Ceux -ci étoient de Tara }ils avoient embrafle ce genre de vie ,parce qu’ils n’avoient pas ,difoientiis ,dautre moyen de payer 1impôt. Ils font fécher au foîeii les iafli ou roup-ets , les truites ,les brochets, les renches ,8c rejettent dans l’eau les perches 8c les coraffins ,parce qu’ils ne font pas propres t )0 Voyage àfécher. Ils fechent aulli les bêtes qu’ils tuent àla chaffie :on mange en ce paysci beaucoup de viande &de poiilons fecs. Iis retournent dans leur patrie vers l’automne ,avec leurs proviiions ,&les yvendent. Al’approche de l’hiver, ils reviennent àleur demeure ,ou plus ordinairement àune autre habitation qu’ils ont au bord oriental de la riviere ,&ils chaffient pendant tout l’hiver. Il yadans ce canton beaucoup de fangliers :je n’en ai vû nulle part dé plus gros jcependant on n’y trouve que des cüers &des peupliers blancs Sc noirs , peu propres anourrir ces animaux :ils n’ont àmanger que de l’herbe &des racines. Notre navigation devenoit très-diffi- cile 5les bancs de fable ,les grands détours de rirtich ,le vieux bois qui couvre les bords de cette riviere ,les arbres dont elle eft remplie dans certains endroits ,rendent le trajet de Chéléfinsk àlamichéva ,auffi pénible que dangereux ,fur-tout lorfque l’on va jour 5C nuit ,comme nous avions prefque toujours fait. en Sibnn, -51 CHAPITRE XV. 'Mœurs des bateliers tatares. Incommodités du voyage. NOus continuâmes notre route avec lenteur malgré le zele &l’ardeur de nos bateliers tatares jils font en général officieux ,paifibles &de bonne volonté. Nous les avons vus fouvsnt travailler jour 8c nuit ,fans proférer une feule plainte. Un jour que l’eau entra dans notre bateau ,ils nous donnèrent un exemple frappant de leur bonne volonté. Nous avions beaucoup de cochon fumé 5 8c l’on fait que toucher cette chair eft une abomination parmi les Tatares; mais il falloir au plus vite décharger le bateau ;la néceffité commandoit 3ils obéirent. Une autre fois, un des cochons de lait que nous avions 3tomba du bateau dans la riviere ;un Tatare syjette auffi-tôt ,le fuit âla nage &nous le rapporte. Nousavons vûfouvent avec quelle ardeur ils fe fecourent. Entre Chéiéiînsk &Iamichéva ,il falloir que trois ou quatre d’entre eux allaffient devant la barque en nageant ou marchant dans Çi Voyage l’eati pour fonder la riviere ôc nous empêcher de donner fur des bancs de fable ; un d’eux qui ne nageoit pas bien , chofe extraordinaire dans un tatare, couroit rifque de fe noyer dans un creux où il tomba ;dès que ceux du bateau s’en apperçurent ,trois ou quatre fautèrent al’eau ,allèrent àfon fecours de le retirèrent. Nous n’avons remarqué en eux nul penchant au vol ;en effet ils font renommés pour leur fidélité jils méritent aulîi de l’être pour leur franciiife. Ils ne font point de ferment ;un fimple coup frappé dans la main eft un lien plus fort pour eux que les fermens pour plufieurs chrétiens. Zélés pour leur religion ,iis en remplirent les devoirs avec la plus grande exactitude }je les ai toujours vus commencer &: terminer leur repas par une priere ;ils ne mettent jamais àla voile ,qu’ils n’aient crié leur fouhait de bonheur. Ils font prefque tous maigres &baffumés ;leurs cheveux faut noirs. Lorfqti’ils ont des provisions ,ils mangent quatre fois par jour :leur nourriture ordinaire effc l’orge }ils le mangent un peu rôti, mais lorfqu’ils veulent fe régaler, iis le font cuirç de nouveau dans un£ EN SlBERÏË. pofele avec un peu de heure :ils aiment beaucoup la chair de poulain ,mais ils ne peuvent pas toujours en avoir. D’ailleurs ils font peu délicats }je les ai vus tirer du feu des morceaux de viande prefque tout pourris ôc les manger de grand appétit. Nos tatares fe firent àOmsk ,àTara ôc quelquefois aufîi dans la route, un ragoût qu’ils nomment bichbarmak ,ce qui , traduit littéralement ,lignifie le ragoût des cinq doigts :on peut le faire avec quelque animal que ce foit ,mais il faut qu’il foit mangé tout entier dans le même repas. Curieux de les voir faire ce ragoût 5 nous leur achetâmes un agneau. La defcription de Leurs cérémonies fatis~ feroitdavantage ,fi l’on favoit ce qu’il yentre d’idées reügieufes :mais n’ayant pu en être inftruit ,je dirai feulement ce que j’ai vu. La chofe fut commencée par trois Tatares, dont l’un faifoitl’ofïice de boucher. Après avoir lié les pieds de l’agneau, ils le portèrent au côté du bateau qui regardoit le midi ,c’eft-T- dire la Mecque ,lui tournant la têt£ vers ce côté ;ils s/y tournèrent euxmêmes &firent leur priere accoutumée. Enfuîte' le boucher égorgea l’a~ agneau .Ôc labia couler le fang dans la ÏGO VOYAGE dans piuheurs endroits par le moyen des étincelles. De plus, on voit dans ce défert beaucoup d’endroits marécageux jil y en aqui pendant l’été font entièrement fecs &ne produifent aucune herbe ;enfin il yades lacs &des chemins battus :le feu s’arrête àtous ces endroits &s’éteint de foi-même. Au refte ces incendies n’y font point des phénomènes ;avant lamichéva nous en avions vus ;nous en vîmes encore après ,de les habitans de ce canton nous dirent qu’ils en voyoient prefque tous les ans. Ônles attribue àdeux eaufes :la première eft que d’un fort àl’autre il n’y apoint de village ,&que les voyageurs obligés d’allumer des feux dans la campagne aux endroits où iis s’arrêtent ,le remettent fouvent en routé fans les éteindre ;la fécondé eft le tonnerre }les orages font fréquents dans ce canton :nous en eûmes deux ou trois par jour pendant les huit derniers que nous ypafsâmes :mais la première de ces caufes eft la plus fréquente. Du coté de la horde cofaque, endroit que ces brigands ne fréquentent plus ,&où il pâlie très rarement quelques chafteurs ôc jamais de voyageurs ,nous ne vîmes Le feu qu’une fois de dans un feu! en^ a EN SlBERfE. tôt' droit ,tandis que du côté de l’orient où pafîent les voyageurs 5nous vîmes plu-’ fleurs feux pendant plusieurs jours en différens temps &en plufieurs lieux. Le lendemain de notre arrivée ,nous allâmes avec une petite efcorte au fameux lac falé ,nommé lamiclia. Il eft environ àdeux lieues >àl’orient du fort qui en atiré le nom qu’il porte. Ce lac e£L une merveille de la nature :il eîf de ligure ronde &c aplus de deux lieues de tour 5l’eau en effc extrêmement falée :elle efl: rouge au foleil comme l’eau qui réfléchit les premiers rayons du jour , ôcle fond eil aun fel qui paraît cryfiai! ifé. Les bords en font auffi couverts :il eif blanc comme la neige &c tout en cryfbmx cubiques :il yen aune telle quantité qu’on en chargerait en peu de temps plufieurs bateaux ,&aux endroits où l’on en prend ,il s’en reforme de nouveau dans fefpace de cinq ou fix jours. Enfin ce lac en fournit les provinces de Tôbolsk Sc de Iénilfei ,&c en fournirait plufieurs autres. J. Le gouvernement s’eil emparé du commerce de ce fel ,comme de celui de tout l’empire :on le vend ici douze copekes le pond ,ou environ cinq deniers la livre 3ce vingt copekes ou huit *f 6iVOYAG1 deniers la livre àTobolsk ,àTomsk 8€ àlénifeisk. Il yaprès de ce lac ,fur une hauteur ,une garde de dix hommes ,qui veille àce qu’il ne foit pris de fel que par les envoyés du gouvernement. Ce lel eft d’une qualité fopérieure \il eft plus blanc que tout autre Sc plus propre àfaler les viandes. CHAPITRE XV IL Départ de lamichéva* Saïga. Allarmes des voyageurs* Ous partîmes de lamichéva fous une efeorte de vingt hommes 5 commandés par un enfeigne Sc un capo~ rai. On eit obligé d'aller fur les mêmes chevaux jufqifa Sempaîat jil faut donc les faire repofer &paître de cinq en cinq lieues. On s'arrête ordinairement auprès d’une riviere ,dans les endroits ou il y ade bonne herbe :ces endroits font nommés places de fourage. Hors de ces efpeces de prairies nous marchâmes toujours dans le défert ,c’eft-à-dire 5en des champs arides ,&prefque toutes les nuits nous vîmes de ces feux dont j’ai parlé. Nous pafsâmes auili dans quel- ÈNSî^BERîE» ÎOj qltes endroits qui avoient brûlé peu auparavant ;ils étaient tout noirs. Je remarquai que le feu avoir mis en charbon les tiges des plantes 5fans endommager les racines. Aquinze lieues de Iamichéva ,nous pafsâmes devant un lac qui n’a d’eau qu’au printemps ;il étoit alors deiïeché &couvert d’un fel un peu amer :nous en avions déjà trouvé de pareils entre Omsk 8c Tara .&nous en vîmes encore en plus grand nombre fur le chemin de Sempaiat. Amoitié chemin de cet endroit ,la terre change de face :au lieu des fables 5 des failles *8c des peupliers blancs &c noirs que l’on trouve depuis Chéléimsk, on commence àvoir de la terre noire mêlée de gravier ,&un grand nombre de fapins 8c de bouleaux qui croifîent dans la plaine 8c fur le bord des rivières. La plante la plus remarquable de ce canton ,c’eft la fauge ;elle ycroît en grande quantité ,8c c’eft le premier endroit ou je l’aie trouvée. Quelques-uns de nos foldats nous demandèrent permillîon d’aller àla chaffe, parce qu’il yabeaucoup de faiga de l’autre côté de la riviere. Le faiga reffemhie au chamois ,mais il ales cornes droites. On ne trouve cet animal dans Eir ;îü4' Voyage aucun autre canton de îa Sibérie :celui qu’on appelle du même nom dans la province d’Irkoutsk ,eft le mufc. On mange fouvent ici de cette efpece de chèvres fauvages :elles ont entre la chair 8c la peau ,même pendant qu’elles vivent ,pluüeurs gros vers blancs ,longs d’environ neuf lignes ,&pointus par les deux bouts ;ces vers font fort dégoutans, on en trouve aufîi dans l’élan , le rêne, le chevreuil :les vers de ces animaux, de même que ceux du bœuf, ne paroiffent différer des vers du faiga que par la grofleur. Quelqu’éloge que l’on nous fît de la faveur de cet animal ,que l’on égale àcelle du chevreuil ,apeine eûmes-nous vu ces vers, que nous perdîmes l’envie de manger du faiga. Nos foldats moins délicats que nous vouloient en tuer ,mais il falloir pafTer îa riviere ,8c ils n’avoient point de bateau :ils firent aufli-tôt un radeau avec deux arbres qu’ils lièrent enfemble }un autre morceau de bois fervit tout àla fois de rame 8c de gouvernail ,8c ils s’embarquèrent. Le courant les fit un peu dériver ,cependant ils abordèrent 8c revinrent quelque temps après avec trois faiga. . ‘ Après avoir fait neuf haltes anous ek Siberie.* 105 arrivâmes àSempalat jdeux foldats que nous yavions envoyés ,vinrent audevant de nous 58c nous dirent que deux hommes de ia garnifon s’étant hafardés àpalier ia veille àla rive des Cofaques , les Kalmouckes avoient tué i’un &bielle l’autre âmort. Cette nouvelle nous allerma :nous n’avions pas cru jofques alors devoir craindre les Kalmouckes. L’ofîicier qui commandoit dans le fort, n’étoit nullement propre ànous raifurer ÿ fort effrayé lui-même ,il craignoit d’être attaqué, il nous dit qu’il yavoir peu de temps que les Kalmouckes s’étoienr préfentés âfon fort ,au nombre de cent , qu’après s’y être informés de la fanté de l’impératrice ,ils avoient dit qu’il y avoir encore dans le voifinage cent autrès Kalmouckes ,mais qu’ils n’en vouloient qu’aux Cofaques &nullement aux Rulfes. Le commandant regardoit ce propos comme une rufe de guerre 38c croyoit que leur entreprife regardoit fort J’allai chez le foîclat bielle ,dans i’efpéranc'e de lui être utile :il me raconta fon aventure ,&me dit qu’il avoir été attaqué par cent cinquante cavaliers kalmouckes ,qu’il s 3étoit aufli-tôt jette dans la riviere ,pour gagner l’autre bord âla iôg VOY A GS nage ,que les Kalmouckes lui avoient* tiré quelques coups de moufquet, que quelques -uns l’avoient pourftiivi ,& qu’un d’eux l’ayant atteint ,lui avoir donné un coup de lance dans le dos àl’inftant s’étoit retiré vers le gros de la troupe. Il ajouta qu’ayant atteint fon camarade qui étoit derrière lui àquelque difianee ,ils l’avoient tué fur le champ ? qu’ils avoient mangé très promptement du pain qu’il portoit ,qu’enfuite ils avoient déchiré &partagé entr’eux fes habits. Je lui demandai s’ils n’avoienr pas été les agrelfeurs ,8c ne s’étoient pas fervis de leurs armes :il me répondit qu’ils n’avoient tiré que fur les faiga &n’avoient vu de Kalmouckes qu’à i’inftant qu’ils furent attaqués. On alla viiiter le champ de bataille ,ôc l’on n’y trouva que dix-fept traces de chevaux. Cette obfetvation nous raifura ;nous en conclûmes que le récit du foldat netoir point exaéfc ,&que ces dix-fept cavaliers étoient des voleurs kalmouckes. en Sibérie. i07 «•ÿ&ggaggggasæHi CHAPITRE XVrIII. Ruines de Sempalat &fort de meme nom* NO11s partîmes pour Sempalat dès le lendemain de notre arrivée :le chemin eft montagneux ,fablonneux ôc difficile, il traverfe une partie du cléiert. Sempalat eft dans ce défert environ à quatre lieues du fort qui en atiré le nom qu’il porte. Les Rufïes ont ainii nommé cet endroit ,parce qu’on yvoit les refîtes de fept anciennes maliens bâties en pierre :on les appelle en langue kaîmoucke ,le couvent de darchan tfortchi. C’eft une efpece de couvent que ce kalmotxcke idolâtre Ht bâtir ,&qu’il habita :on n’y trouve ni ordre ni magniftcence ;ce font ftx maifons élevées fans fyminétrie l’une auprès de l’autre. La plupart n’ont que quatre murs :*Tune eft quarrée fune autre eft pyramidale 5toutes les autres font rectangles. On voit encore dans l’une deux idoles de bois ,qui repréfentent des ours :dans une autre le X plancher eft d’ardoife ,le plafond de briques 5&il yaquelques figures humaines peintes fur le plâtre ;mais le Ev] IO% VOYAGK temps les arendu méconnoi(Tables ,Sc le peu qu’il aépargné ne fait point regretter ce qu’il adétruit.On n’y voit pas une feule voûte ,Sc le déduis des portes appuie fur une fimple planche. Il yavoir dans ces bâtimens quelques morceaux de porcelaine :nous yvîmes aulîl une grande folle ,d’oui l’on atiré depuis peu deux onces d’or ,qui étoit ,dit-on ,fort pale, Sc nous trouvâmes parmi des mines, une colonne de pierres brifée en deux ,dont le chapiteau repréfentoit une tête humaine.. On fe fert dans ce canton d’une efpece de chaloupe ,nommée faiiTanka, qui fut inventée par Likherov, général major. Ce général marchant àNonr-Saif- fan, ou le Lac des Nobles, l’an 1720 , trouva les eaux hbalfes, qu’elles ne pouvoient porter de gros bateaux ,Sc ceux du pays étaient trop petits. Il lit conftruire des chaloupes qui tranfporterent fes troupes ,fes munitions. Sc fon artillerie. On fe fert encore aujourd’hui de celles de ces. chaloupes, qui. font reliées dans le pays; on en conftruit tous les ans du même modèle parce qu’elles font très commodes 1 en mémoire de l’expédition dans laquelle elles fervirent ,on les appelle faiiTanka* en Sibérie.' icJ| Le fort de Sempalat fut confirait en 1718 ,fur la rive orientale de l’Irtich. Il eft entouré d’un foifé *d’une ragatte ou barrière 38cd’un retranchement en bois ou nadolobi. Tous les habitans font promichlennikes ou ilouchivies» Les environs font agréables 58c paroident fertiles ,cependant on n’y cultive aucun arbre fruitier.On ymange une efpece de melon que l’on appelle concombre kaîmoucke. (a) Ce fruit , lorfqu il efr mur, al’odeur agréable du melon 38cplus de faveur àmon goût qu’aucune efpece de melon que je connoifle. On ycultive aulli des arboufés ; mais elles n’égalent celles d’Aftracan ni en grofieur ni en bonté» Un très bon manger de ce pays eft un agneau kaimoucke :ils font plus communs que les agneaux rudes ,8cle plus beau ,le plus gras coure trente-cinq copekes ,ou qua~ rante-fîx fous huit deniers. Ici comme àlamichéva Ail n’y a (<z)[Meîo rotundifbîius ,frucïa îengifTirao ,tereti inon fulcato. Melo rotundifoliusfructü qhLongo 5.tereti ,non fulcaro 5ex fiavo 8tviridi colore var-to. Animan jiiry. rariar„ in znjp* ruîhenico jponts prcveAent. ïcon. & defcript »$z%Peterburg. 173? >f* 8&9j.nG.is é13. ad Voyage pays ymettent eux-mêmes le feu pouf arrêter les Cofaques :ceux-ci ne vont jamais qu’à cheval ,Se les Kalmouckes brûlant les fourages qui font entre eux Se leurs ennemis ,les empêchent d’approcher. Le fort d’Ouft-kaméno-gorsk atiré ce nom d’une montagne voihne :il eft à l’occident de cette montagne dans une plaine aifés fpacieufe Se fur un bras peu profond de l’Irtich. Le rempart eft de terre Se revêtu de fafcines, parce qu’on éprouve fouvent ici des tourbillons jqui bouîeverfent aifémentun fimple rempart de terre. Les environs paroiftent moins bons que la campagne de Sempâîat •nous n’y trouvâmes que peu d’arboufes de de concombres kalmouckes. La fange & rhyfope ycroulent en grande quantité t on ytrouve auili beaucoup d’animaux, des cerfs ,des chevreuils deux efpeces particulières de chèvres iauvages ,des élans ,des fangliers. Depuis que l’impératrice afait ordonner de prendre des argaîis Se des maraiis vivans ,ôe de les envoyer àPét^rbourg , la chalfe s’en fait comme il fuit. On creufe une foiTe de la longueur ,largeur Se hauteur dont eft l’animal que l’on veut prendre jde partôc d’autre de cette en Sibérie. 117 foiTe ,on fait une longue haie &l’on recouvre la folTe avec des gafons :lorfqu’il vient un animal qui veut paffer audelà de cette haie ,comme il ne trouve qu'une ouverture 3il s’y lance; mais n’y pouvant arriver qu’en paflant fur la roiTe yil enfonce le gafon ,ytombe &C la bête eft prife. On dit qu’il fe prend quelquefois àce piege des cerfs fi grands de fi vieux ,qu’on ne peut les apprivoifer de qu’il faut les tuer fur le champ. L’impératrice fait payer pour un argali deux roubles de demi ,qui font 16 livres 13fols 4deniers monnoie de France. M. Muller vif!ta ici quelques tombeaux que l’on n’avoit point encore ouverts :il vouloir en voir la forme intérieure.^ Le mort yeft couché par terre, la tête tournée vers l’orient :tous les os avoient confervé leur fltuation naturelle ;ils s’étoient feulement amollis. Nous ytrouvâmes auffi quelques petits morceaux de fer ,mais la rouille les avoir fi fort endommagés ,qu’on ne pouvoir* voir àquoi ils avoient fervî. Le relfe de la folle étoit rempli de cailloux ,de l’efpece de ceux des ruifïeaux de des rivières du voifmage. CHAPITRE XXL Mine de la montagne plate &de Piktova Kalmouckes Onrongai. ENquittant Ouft-kaméno-gorsk , nous revînmes fur nos pas. Entre les rumeaux de Giuboka &de Béréffovka ,nous trouvâmes une efpece particulière de petits amandiers :j’en emportai quelques pieds jufqu’au BéréfTovjka ,de je les plantai fur les bords de ce ruiffeau pour en augmenter les charmes. Aquatre lieues de Loube il yaune montagne nommée Ploskaïa -gora ? c’eft-à-dire la montagne plate ;c’eft là qu’on tire la mine que l’on fond àKolivan.Nous nous yrendîmes par de hautes montagnes d’un accès allés difficile ,& nous yvîmes un nid de minerai qui étoit adécouvert :la mine n’eft pas àplus de huit toifes de profondeur. Nous y trouvâmes trente mineurs qui peuvent tirer en un jour depuis quatre cents jufqu’à huit cents livres de minerai :la qualité en eft bonne ,mais on ne peut exploiter cette mine que pendant le$ en Sibérie. xiy trois mois detc :le printemps 8c l’automne les Cofaques fréquentent ce canton ,8c en hiver la neige couvre toute la mine. Au pied de cette montagne qui eit arrofée parlOuba ,les mineurs ont de petites huttes d’écorce de bouleau. Aquelque diftance de cette mine eft la montagne de Piktova ou des fapins blancs ,où il yacinq autres mines qui rendent beaucoup. On ytrouve le minerai àpeu de profondeur :il n’y apoint ici de terriers àplus de quinze toifes de la furface 8c prefque tous ne font qu’à fept. La mine yefi: en filons confidérables 8c donne douze pour cent de cuivre pur :on n’y apas la peine de rechercher les filons jil ne faut que fuivre les puits des anciens habitans du pays. Il n’eft pas facile de dire quels étoient ces habitans :ce n’étoient point des Kalmouckes ,car ils ne favent encore aujourd’hui que fondre le fer. A un quart de lieue au fud de Piktova 5il y aune montagne 58c àun quart de lieue plus loin une autre montagne appeiîée Goltfovka-gora 3ou l’on trouve aufii quelques puits. On trouve des puits de mipes fur prefque toutes les montagnes de cette contrée ,8c la plupart des ïio Voyage travaux anciens ne font que des puits * il yen aquelques-uns de huit toiles de profondeur ,mais ce n’eft qu’en un terrein mou <k qui cede aifément au marteau :il yadonc apparence qu’on ne connoiffoit point alors ici l’ufage de la poudre. Nous rencontrâmes âKolivan une petite caravane de Kalmouckes ouronga'f ou tributaires •ce font des payfans kalmouckes qui ne fervent point âla guerre. Ils ont un petit prince qu’ils nomment Ombaôe ils habitoient autrefois ce canton-ci. Lorfqu’on yétablit une fonderie ,ils vinrent faire àce fujet des repréfentations ,mais ayant été pillés deux fois par les Cofaques ,ils îe font retirés de ce canton <5chabitent maintenant àla fource de laTçhariche ,qui eft environ âtrois journées de Kolivan: ils font fort amis des Rudes comme tous les autres Kalmouckes. Ayant été avertis l’année derniere d’une irruption des Cofaques ,ils vinrent en informer les habitans de cet endroit-ci. Leur avis fut falutaire }les Cofaques vinrent en effet jufqu’auprès de ce fort, mais on les yattendoit ,on en prit un &on çhafîa le refte. Ces Kalmouckes portoient prefque tous BNSIBBKïE. Ti! tous de longues robes ,des bonnets ronds ,rouges ,bordés de fourrure Se couronnés d’une houppe jaune jils avaient la taille petite ,les yeux petits ,les joues greffes ,le menton long ,les cheveux coupés, excepté une touffe qui leur pendoit fort bas par derrière ;il yen avoir deux ,encore garçons ,qui portoient chacun quatre de ces touffes ;ils étoient venus ici pour acheter des vivres. Après que nous leur eûmes parlé quelque temps ,nous les engageâmes à tirer des fléchés :les leurs font afles larges Se peu pointues ;ils s’éloignèrent à la diftance de fept àhuit toifes, &enfuite dreflerent des buts de toute efpece. ils paflerent devant ces buts âtoute courfe de cheval Se tirèrent une fléché à chaque but avec une adrefle étonnante : il eft rare qu’ils les manquent. Ce ne font pourtant que de Amples payfans * qui n’ont reçu vraifemblabiement aucune inftruction académique :ils ont les étriers fort courts ,le carquois àla droite Se l’arc àla gauche. Ils nous montrèrent deux des fléchés dont ils fe fervent àla guerre Se qui font plus pointues Se plus tranchantes que celles qu’ils portoient :ces dernieres font les fléchés de chaire. Tome LJJ 111 Voyage CHAPITRE XXÏI. Mines de Kohvan,Rujjes fchifmatiques. ILyafur la montagne de Kolivan une fonderie de cuivre :on yvoit vers le bas les reftes de la première fonderie qu’on yaétablie ,&du rempart qui Fentourait jon la rebâtit dès l’année fuivante (1715» )àl’endroit ou elle eft actuellement ,parce qu’il parut plus commode. Il yaau haut de la montagne un puits profond de dix-fept toifes ôc un filon de cinq pieds, dont la mine eft bleue &C verte :elle donne vingt -quatre pour cent^ &c’eft la plus riche de cette contrée :on l’a cependant abandonnée depuis 17325 ainfi que toutes les autres des environs ,parce qu’un incendie qui s’étendit depuis l’Irtich jufqu’à l’Ob, les brûla toutes dans cette même année. On n’a exploité depuis ce temps que celle de Picktova &de Ploskaïa ,parce qu’étant fort pyriteufe ,elle eft facile à traiter ,&qu’au contraire les mines de Kolivane &de Voskréfenski ne fe laif* fent pas réduire en matte. Aun quart de lieue de cette monta* gne ,il yen aune autre 3au midi ,nom* en Sibérie. î2| rnée ftnaïa fopka ou la folitaire bleue , parce qu’à certaine diftance elle paroît bleue jelle eft extrêmement haute : îorfque le temps eft ferein on I’appercoit de foixante lieues. Elle eft fameufe dans cette contrée &fert de guide aux voyageurs :on ytrouve de petites zibelines noires ,qui n’ont pas le poil fort long 5mais la chafte en aété défendue de peur que le travail des mines n’en fouffrîc. On dit que cette efpece eft fort commune dans cette chaîne de montagnes 8c jufques chez les Kalmouckes tributaires :on les connoît fous le nom de zibelines de Kankaraga. Plus loin eft le lac Biélo Sc la montagne de Voskréfenski. On atiré de ce lac au ruiffeau de Bielka ,un canal qui fait aller les machines des mines. Près de ce lac ,il yen aencore trois autres petits ,dont l’eau pourrait fervir aux mines ,8c faire aller continuellement les plus grandes machines ;mais il paroît que le peu de bois que l’on aici , empêche d’y établir de grands ateliers. Les montagnes de Voskréfenski font prefque entièrement àl’occident de la fonderie jla mine la plus voifine eft à deux lieues ,la plus éloignée àdeux 8c s-4Voyage demie. Dans cet efpace d’une demilieueon aétabli neuf terriers ,parce qu’on yatrouvé autant d’anciennes fouilles. Ces montagnes font fort pauvres en comparaifon de celles de Picktova 3c de Kolivan ;il eft vrai qu’elles font remplies de minerai ,mais il yeft prefque tout par nids ,ôc dans des crevafies. L’incendie dont j’ai parlé ci-def- fus 3brûla tous les bâtimens de ces mines 33c des mineurs expérimentés en ayant reconnu le peu de valeur }on a ceifé d’y travailler. Ce fut de quelques payfans chafTeurs établis fur l’Ob 5que Démidov reçût en 1725 ,les premiers minerais 3c quelques indices de l’endroit ou étoit la mine. U obtint un privilège pour l’érabliflement d’une fonderie ,fit l’année fuivante plufieurs fouilles ,3c en 1727 établitla fonderie de Kolivannkagora :elle eft dans la montagne 3c protégée par un fort àquatre baftions de terre ,entourés d’un fofté. Vers l’occident eft un village 3&au nord la fonderie :un mur de terre entoure le tout. Le commandant 3c les mineurs logent dans la citadelle. Le principal atelier eft compofé de cinq autres ;il yadans le premier cinq fourneaux 3c un martinet à EN SIBERIE. Ï25 cuivre ;dans le fécond deux calîes ,un fourneau aaBrmage ôc un moulin à broyer du fel ;dans le troidéme on crame ôc Ton travaille le cuivre \dans le quatrième il yacinq forges dont les ibufflets ne vont qu'à bras }dans le cinquième un moulin àfcier ôc un bocard àcharbon. On yenvoie des fondeurs ôc des forgerons de Catherinebourg ôc de Névianski ,mais la plupart des mineurs font des payfans de différentes provinces 3qui viennent gagner ici de quoi payer l’impôt. Dès qu’ils ont atteint leur but ,prefque tous retournent chez eux, & les travaux de la mine en fouffrent. Deirndov aétabli quelques villages fur la Tcharich ,qui contiennent au plus cinquante habitans ,ôc il en faudroit an moins huit cents pour bien exploiter cette mine. Il n’y apoint d’églife dans ce fort ;la plupart de ceux qui ytravaillent font des fchifmatiques qui ont abandonné l’églife grecque ou ruffe :on dit qu’ils ont leurs livres particuliers fur lefquels ils fe règlent. Il leur eft prefcrit de ne boire ni manger dans aucun vafe dont un Rude fidellefe feroit fervi ,de n’aller dans aucune éçlife rude ,de s’ahftenir entiersment d’eau-de-vie ôc de ne faire le ligne 22.8 Voyage fans rifquer d’être. pris Sc. punis comme tranfgreifeurs des limites*. Ce fut en 1,7*7, qu’on établit ici deux villages ,l’un rude 8c l’autre chinois jils font àcent vingt toifes l’un de l’autre. Entre les deux., mais plus près du village chinois ,il yadeux colonnes de bois d’environ trois pieds de hauteur t fur celle du côté de Ruflie on lit ces mots JRofflskoï Kraitorgovoï Jlabody ,(village de commerce des frontières rulfes )* Sur celle qui elbdu côté de Chine environ àune toife de l’autre on voit une infcription en caraéteres manfuréens 8c chinois, qui lignifie lieu des limites changées* Sur la montagne qui fépare les deux villages ,il ya des gardes qui empêchent, de part 8c d’autre qu’on ne françhilTe les limites. Le village rufie efi: un quarré long dont le grand côté acent cinquante toi« fes 8c le petit côté cent quarante-cinq :il aun rempart de boisàlix baillons 8c un folle. Il yaune porte du côté du nord ,, une autre porte du côté du fud 8c trois petites du côté de l’occident ,vers le ruifieau de Kicekta fur lequel font les deux, villages. Lorfqu’on conftruifit ce fort, on: bâtit d.u. côté du ft\d 8c de celui de iQ“ eîi Si ber rë'. rient des cafernes en bois qui formant â. peu près un angle droit ,viennent aboutir aux autres cotés du fort chaque rang' de ces* cafernes a, environ quatre-vingt- dix toifes de longueur. II yen aen tout: trente-deux, qu’on abâties àla hâte 8c. fort mal ycependant les marchands ruf* fes fe font vus réduits pendant longtemps àces mauvais logemens ,mais, en. 173 5le gouverneur Chouloubov fit bâtir le long des côtés du fort au nord 8câl’occident de nouvelles cafernes :il n’y en a, que quinze ,mais elles font beaucoup plus commodes que les anciennes. Il fit bâtir aufli dans la même année prefqu’au milieu des anciennes caféines, une maifon marchande longue de. quarante-trois toifes 8c large de qua— rante-huin-Il n’y ade plus dans le fort, qu’un magafin de vivres 8c un cellier debiere 8cd’eau-de-vie ton voir au-def— fus du fort -y. du côté de Rufiie ,deux, bains publics ,au-defius une braderie 8c. un cabaret établi fur la Kiœkta,. Le village chinois eft iong:d’environ cent quarante, toifes 8c large de cent trente-cinq yil eft entouré d’un fimple: rempart ou retranchement de bois ,8ca. trois portes du coté, du nord ,trois au fid .deux vers le Kiækta 38c une petite. 230 Voyage ports du coté de Forient. Il yatrois nies parallèles au long côté ,alignées furies portes ôc traverfées par une autre me qui eft au milieu du fort :les maifons font alignées ,baffes ôc faites de terre ôc de bois. Chaque maifon afon retranchement particulier ôc deux chambres ,dont lune fert pour dépofer les marchandées ,Fautre pour loger :celleci eft fort petite ôc prefque remplie par un banc large ôc bas qui ne laiiîe fur la longueur qu’un efpace étroit. Au refte, tout yparoît propre :on n’y voit aucun poele, mais au dehors ôc derrière la chambre il yatrois ou quatre compartimens dans lefquels on met du bois ,ôc d’où partent des tuyaux qui paifent fous le banc en fe courbant plulieurs fois ;ces tuyaux échauffent la chambre ,Ôc le banc fert de lit, de fiége ôc de table :il y atoujours du feu dans ces chambres ,afin qu’on puifïe allumer fa pipe quand on le déliré. Les Chinois font très bien le charbon 3il n’y ajamais parmi le leur de bois qui puifle fumer ,ôc il fe confume lentement ,parce qu’il eft de bois de bouleau. Ils ont ordinairement dans leurs chambres une idole peinte ou fculptée ,mais tantôt d’une forme ôc tantôt d’une autre. Il n’y adans ce vil- inSibérie» 2ji la^e aucun temple scette remarque peut faire former des conjectures aiTés vraiferoblables concernant la religion des habitans. Il n’ont dans toute l’année qu’un jour de fête ,c’eit le premier jour de leur année ,c’eft-a-dire ,le 1février qu’ils nomment le mois blanc. Ce jour même ils btent de defTus leurs portes * finfcnpJtioh de l’année qui vient de finir ,pour ymettre celle de l’année q^i commence }ils drelTent devant leurs maifous de longues perches 5yattachent des lanternes ou ils entretiennent des lumières pendant toute la nuit 3êc font devant leurs maifons des illuminations de toute efpece ;d’ailleurs ils s’amufent pendant tout le mois ,&un de leurs divertiflemens eft l’ivrefie. Leurs jeux ordinaires font des jeux de cartes ôc celui des échecs >ils s’y livrent quelquefois de telle forte 3que plus d’un marchand s’y ruine. Ce que j’ai vu de plus rare &de plus curieux dans leur village ,ce font leurs charettes jelles ont un efileu mobile ôc qui tourne avec la roue 3pour tous rais * deux bois qui fe croifent &qui entrent dans l’efiieu :elles font de bois de chêne. Les marchands rulfes ont des draps. ZfB YCF YÀG' I des toiles ,des cuirs connus dans nos pays fous le nom de cuir de Rouflîe , des uftenfiles d’étain 8c des pelleteries, de toute efpece ,quoiqu’elles foient de contrebande. Les Chinois apportent des damas de quatre qualités, des étoffes; nomruéescanfa 8c atlas, dubaiberek ou chagrin •du fantfa de trois qualités, c’eft une efpece d’étoffe mince jdes crêpes * des gafes ,des foiomianka ou petites* étoffes de foie fur laquelle font colés des fils d’or ,8c dont les prêtres «Scies comédiens font ufage. Leur principale étoffe de coton eft le kitaika jif yeu ade deux efpeces, un que l’on pafTe àla prefTe ,8c l’autre que l'on rfy met pas y il yadeux qualités dn premier. Ils ont auflî du daba ,qui eft une efpece de coron blanc ,de louroubok ou fine toile de Chine ,8c du velours. Il faut* encore mettre au nombre deleurs principales marchandifes le char ou tabac de Chine ,la porcelaine ,le thé ,le fucre en poudre, le lucre candi ,le gingembre confît,. l?écorce d’orange prefîéê. Leurs petites marchandifes confiftent en pipes ,en fleurs de papier 8c «de fantfa. montées furdu fil dé métal, fleurs de foie collées fur du papier, aiguilles acoudre de toute efpece atrou rond’, poupées de- en Sibérie. 233 foie 8c de porcelaine ,peignes, de bois a clinquailleries de toute efpece pour les Bratskains &les-Tongoufes *tenzoing , remede de. Chine bibles ,chinoifes peintes, far foie 8c couvertes d’ivoire a rafoirs ,perles ,ceintures de foie ,eaude-vie farine de froment ,couteaux avec fourchettes ,éventails ,balances a poivre ,habits chinois sbourkanes ,pagodes^. Le prix de. ces marchandifes n’eft pas toujours le même ;il étoit alors plus bas qu’il n’avoit jamais été, parce, qu’il y avoir dans cet endroit beaucoup de marchands chinois 8c peu de rufies :il feroit naturel d’en conclure que les marchandifes, rudes, yétoient fort cheres * mais les Chinois qui font. fins ,en font bailler le prix. Ils favent que les marchands rulîes iont obligés de partir dans une certaine fanon ;ils attendent qu’elle vienne 8c ont les marchandifes rufies au prix qu’il leur plaît. Tous les Chinois qui viennent àKiœkta font des ef~ peces de payfans qui ne connoilfent que leur commerce*. Ils ont un commandant qui leur efi: envoyé de Pékin 8c changé tous les deux ans yil juge les différens que les Chinois ont entre eux ou avec les. Rufies,. 8c fe concerts â24 yOYAG£ dans ce dernier cas avec le commiilaire rude. Peu de temps avant notre départ ,un marchand rude qui avoir la fievre tierce ,prit de l’arfenic àûgrande dofe , qu’il mourut prefque àl’inftant 3mais fans convulfions. Je demandai fi on employait fouvent ce remede pour guérir la fievre ,&on me dit que cétoit le remede ordinaire ,en ajoutant que cet homme fe feroit fans doute guéri s’il en eut moins pris. Au refte ,cet accident parut être fort peu de chofe 5on ne le regarda nullement comme une mort violente ,&on enterra cet homme à l’ordinaire :c’eft ainli qu’on aégard aux ordres du gouvernement }dans les lieux voifîns du maître on les exécute ,plus loin les commandans rfy prennent pas garde. L’intention du gouvernement eft qu’un régiment entier foit en garnifon au fort de Stéielki ,&c veille àla fureté des frontières ,mais lorfque nous ypaffâmes ,il n’y avoir qu’environ deux cents cinquante hommes jtout le refte avoir des congés. Le colonel de ce régiment n’avoit ni lieutenant -colonel ni major :les officiers àfes ordres étoient quatre capitaines ,dont deux reftoient avec lui 5le troifieme commandoit à ÎN SIBERIE. 235 Troïtskaïa ,le quatrième àTfouroukaï'tou *. il avoit auffi deuxlieutenans de quelques enfeignes qui fe comportoient prefque toujours le plus mal qu’il eft poflible ,de n’avoient en fait de guerre aucune expérience. CHAPITRE XXXVII. Silinghinsk* LÀville de Séîinghinsjt eft fîtuée fur la rive droite de orientale de la Sélenga :ce fut en 1666 ,que félon l’ufage du pays on fit au lieu où elle eft une fimpîe redoute. Environ vingt ans après on yconftruifit un fort qui fubfifte encore ,de qui fut 1origine de cette ville ; elle occupe environ demi -lieue le long de la riviere ,de n’a que cent cinquante &une maifons. La Sélengue après de la ville environ deux cents toifes de largeur, &en y voit quelques îles. Les vaifteaux pouvaient ymouiller il yahuit ans ,mais les eaux s’étant jettées fur la rive occidentale ,ont maintenant vers l’orient peu de profondeur. Les environs font montagneux de ftériles 3on apeine ày 23/ VOYA©E faire des jardins &àtrouver despâtu- rages pour les chevaux. On n’a pour employer acet ufage qu’une lie qui eft au-deflus de la ville ,mais cette île étant fujette auxinondations ,les eaux emportent fou-vent l’efpéra-nce des habitans 8c leurs provisions de l’année. Âquatre lieues au-deflous on trouve un terrein propre àcultiver ,c’eft-à-dire ; qui produit fans foin 8c fans engrais , car on ne fait en Sibérie ce que c’eft que fumer ou mêler les terres ;on yvit plutôt dans la mifere >en difanr que ce qp’on obtient par le travail ne vient pas de Dieu». Il eft rare en ce pays que le créancier donne quittance ou rende l’engagement de l’emprunteur qui acquitte fa dette ,&il arrive ailés fouvent due ce créancier avant hefoir. A'\rnortf veut fe faire payer une fécondé fois. Si l’emprunteur répond qu’il s’eft acquitté , l’affaire eft portée au voivode ,qui déicide en pareil cas de différentes maniérés. Il yapeu de temps qu’un payfan bargoufinien en tua un autre qui s’étoit déjà fait paver deux fois de l’argent qu’il t••^A/o•1^j^ lui avoit prete ?ce qui le redemandant une troifîéme fois. L’aftàflm db fbit qu’il appréhendoit de payer fouvent cette dette ,sul bufTok l’aurreplus long- BNS1BÏH I$. 257 temps en vie. En général ,quand un Sibérien peut gagner quelque chofe par rufe &par artifice,, il préféré cette voie â;celle du travail. Le genre de vie des Sélenghinskains* favoriTe leur parede. Tous les alimens leur conviennent ,ils prennent du thé comme les Bratskains ,8c fe nourrifiens ainfi plus facilement que s’ils étoient aafiujettis àcertains alimens ,comme le font le refte des Rudes. La Sélenga u’eft pas poifonneufe :on yprend ,mais en petite quantité, de grondins,, des tchébaki ,qui font une efpece de carpe ,des taïméni ou truites faumonnees, de une autre, efpece de truite nommée îennki. Le poifion le plus commun eft l’omouli , efpece de poifion blanc ,qui vers la fin d’août ‘monte en grande quantité du lac BaikaI ,8c dont les habitans de cette ville font provifion pour toute l’année. Pendant notre fiéjour àSélenghinsk , nous fûmes fouvent obligés de prendre le thé fans lait :on yefi; trop fainéant , pour aller en été fourrager les belles campagnes qui font au -defibus de la ville ,8c ramafier la nourriture de quelj. ques beftiaux :on aime -mieux laide rle peu qu’on en a,errer aux environs l’hiver 8c l’été. Il yadans la ville quelques *44 vroragb un autre chemin ,les habitans devenus piüfs le iont plonges dans tes^ vices ies plus honteux, &z cette ville dépérit. Si le feu confume une maifon ,on ne xa rebâtit pas :s’il yen aqui menacent ruine , on ne prend pas la peine de les erayer. Il yapeu de familles qui ne iOient infectées de maladies vénériennes, ôc comme on n’y apoint de chirurgien , on yvoit des personnes dans un état fi miférabie qu’ils relfemblent àdesfquelettes vivans. Le voivode s’inquiète fort peu de ces défordres publics :uniquement occupé de fon intérêt particulier , il ne perife qu’â engager les habitans à lui faire des préfens. Quoiqu’il ait par exemple un grand nombre d’excellens chevaux ,il fort toujours àpied ou fur un cheval qui peut âpeine le porter, afin que quelque imbécilîe touché de voir fon voivode fi mal monté ,lui fafie préfent d’un cheval. Il voyagea l’an palfé dans tout fon gouvernement ,&revint avec mille moutons ,cent chevaux ôC quatre-vingts chameaux dont il s’étoit fait gratifier :un voleur lui donna un chameau qu’il avoir dérobé ,il le fit chef d’un village ,&ce fut inutilement que le maître du chameau vint le reclamer. Dn nous dit que lorfque cette ville n’a- en Sibérie* 245 Voie que des chefs envoyés par la chancellerie d’Irkoutsk ,les vols &les vexations n’y étoient pas fi odieux ,parce que ces chefs n’avoient pas ,comme les voivodes mofeovires ,des protecteurs jufqu’à Mofcou. La ville de Nerrschink a quelquefois éprouvé les fuires ameres de fa parelîe &de fes défordres :depuis 1717 jufqu’en 1723 ,le feigle ya coûté deux fous la livre ,&en 1732fix fous. Les habitaiis ne voulant pas prendre la peine d’y cultiver des jardins, font obligés de manger au lieu de légumes une efpece d’arroche fauvage*. Quelques-uns vont àla chaife des zibelines dans la montagne de Stannovoïkrébet ,qui eft la plus célébré en Sibérie pour cette efpece de chaife 3mais il n’y aque des hommes vigoureux qui pnilîênt enfupporner les fatigues :il faut toujours marcher par des chemins difficiles ,porrer foi-même fon bagage ,fe contenter de peu &fouffrir quelquefois la faim pendant plufieurs jours. Lorfque la fociété de chaife elt faite ,elle fe choifit un chef qui preferit ce que tous ^Chsn jpodium JylvcJlrs alterum folio (î-> nuato candidante. Xnft, R. H. <,o6. Vaiil. B, 1"'4^ VOYAGE les chaffeurs doivent observer ,&ïes peines qui feront infligées aux contrevenans. Ce chef doit être un homme judicieux ,plus jaloux de fe faire aimer que craindre de fes fubaiternes ,habile 3 expérimenté ,connoiifant parfaitement les difficultés du voyage ,enfin digne de l’eftime &de la confiance entière de fes compagnons. Il doit favoir économifer fes provifions avec une telle prudence 9 que fa compagnie ne foit jamais réduite àla derniere nécefiité. On fait ordinairement dans le mois d’août ces parties de chafie ,parce qu’alors la chaleur eit moindre. Je vis encore àNertchink un chaman tangoufe :celui-ci nous mena la nuit dans la campagne ,alluma un grand feu ,nous fit aiïeoir àl’entour 5fe def* habilla en entier ,&mit fa robe de cuir couverte de ferrailles. Pour imprimer plus de terreur ,il avoir fur chaque épaule une paire de cornes de fer iil n’avoit point de tambour ,parce que le diable fuprcme ne lui avoir point encore ordonné de s’en fervir \il ne. fait cet honneur qu’a ceux avec lefqueîs il aréfolu d’avoir le plus intime commerce. Il yabeaucoup d’autres diables de moindre importance qui fervent les cha^ tît Sieexis; 247 iiians ,8c celui qui en ale plus eft ie mieux inftmit. Il tourna autour du feu en agitant fes ferrailles ,8c nous prévint de croire aveuglément àfes réponfes, nous adurant que fes diables ne i’a~ Voient jamais trompé. Enfuite il fauta 8c cria ,8c nous entendîmes auffi-tôt un chœur qui lui répondait} alors il nous dit que les diables écoient arrivés ,8c defîroient favoir ce qu’il yavoit pour notre iervice :nous lui fîmes quelques demandes auxquelles il fatisfît comme les chamans. Ce chœur qui lui avoit répondu ,c’étoient deux de fes confrères qui s’étoient gliffés parmi nous ,8c qui joignirent leurs cris aux liens, pour les rendre plus efficaces. Nous jugeâmes qu’on rendroit juftice àces malheureux farceurs ,hon les condamnoit â un travail perpétuel dans les mines 'd’Argoiine. VOY A G'M i4§ CHAPITRE XXXIX. Mines d'Argoune. Plantes, Maladies» Climat. Jepris ,en quittant Nertchink, h route des mines d’argent ,nommées mines d’Argoune ,&je vis àquelque diftance deux huttes tongoufes, où je trouvai l’efpece de racine que ceux du ruilfeau deGaflimour mangent, êc qu’ils nomment mouka. Ceux qui étoienr dans ces huttes allèrent me chercher la plante ,èc je reconnus auffi-tôt que c’eft une efpece de biAorte. *Afin de s’épargner la peine de la déraciner ,ils vont au printemps dans le défert fouiller les terriers de marmotes ,&les trouvent remplis de ces racines. Après avoir pâlie pîtifîeurs petits ruilîeaux ,traverfé une plaine couverte des plus belles fleurs ,enfuite une plaine un peu marécageufe, &c éprouvé plu- *Bijiorta foliis ad oram nervofis ,imis cvahbus Jfuperiorihus lïnzanbus ,Jemine gigantino. Haü. Helv. 179. Bijiorta montana minor ,MelT. Xen. Ilid. Sib. 243 ,p. 11!$ 9 en Sibérie; 2.4$ fleurs alternatives de froid 3cde chaud 3 îarrivai par un chemin montagneux^ couvert de fleurs ,3cde beaux bouleaux * aux fonderies d’Argoune. Elles font àtrois lieues 3cdemie de la riviere de même nom ,fur le ruifleau de Toufatchi qui eft formé par une fource peu éloignée. La chancellerie de Nertchink fiit informée en 1677 par un envoyé kalmoucke qu’il yavoir une mine dans ce canton. On fit àce fujet beaucoup de recherches dans les années fuivantes ,&on trouva que le rapport du Kalmoucke étoit véritable :cependant la fonderie ne fut établie qu’en 1704 par trois grecs qui entreprirent d’exploiter la mine. On fuivit les fouilles des anciens habitans du pays ,3cdans une montagne oui eft àenviron cent cin- O.x puante toifes àl’occident de la fonderie ,on trouva un gros filon ,traverfé par un rameau de mine brillante fort riche, que les anciens mineurs avaient laifie fuhfifter exprès ,afin qu’il foutint les terres :ils avoient peut-être beaucoup tiré de ce filon ,car dans tout le canton l’on 11e voit aucune autre fouille , 3ccependant on ytrouve une grande quantité de déchets. Oncoupa ce rameau en deux ,3cles terres qu’il foutenoit s’e£* LY â-5Q Voyage fondrerent :on efpéroit fans doute ttotr^ ver plus bas des rameaux plus riches mais on en rut empêché par la chute des terres. Après beaucoup de recherches on atrouvé des filons aiTés riches pour dédommager des frais de l’exploitation. Les grecs établirent leur fonderie 8c traitèrent la mine àleur maniéré. Leurs fourneaux de fufion étaient bas ,leur angar àgrillage, fans toit, leurs foufiflets de cuir &mis en mouvement par des hommes ,&quoique leur travail fut très-imparfait ,ils fondoietit quelquefois par année jufqu’a fix cents. livres d’argent. N’ayant jamais vu travailler en grand, ils procédoient àpeu près comme un fondeur de Sibérie àl’égard du fer. Ce fut en iji 6qu’un prifonmer fuédois envoyé pour viilter les mines do cuivre du Gafimoure entreprit celles d’Agoune :il crut qu’il en feroit de cette mine comme de celles de Suède 8c. d’Allemagne qui font plus riches àune plus grande profondeur ,mais fes recherches àcet égard furent inutiles. Il compara le procédé des grecs avec celui d’Allemagne ,8c ce dernier lui parut mériter la préférence. Lin cornmi(faire envoyé des mines d’Oukrous imagina d’étançonner les terres ,8c réufîit ainii ÈN5IBERïE. 1fl Ifaire travailler de nouveau àl’endroit où les terres s’étoient effondrées :Jcrique je m’y trouvai ,011 en tiroir une efpece d’argiile molle qui ne tenoit ns beaucoup d’argent. On avoir lieu cl eipérer qu’on trouveroit encore de riches filons :le direélenr des mines de Catherinebourg ordonna de conftruire fur l’Ichaga ,àneuflieues de la fonderie ôc près du confluent de cette riviere avec fArgoune ,une machine pour élève rles eaux néceiïaires au jeu des feuillets. Tandis qu’on ytravailloit ,un mineur allemand qui fut envoyé pour reconnaître l’état de lamine ,en jugea comme 011 acoutume de le faire en Allemagne : il décida qu’on ne devoir plus efperer de trouver de nouveau mine. ai, qu’il falloit fondre celui qu’on avoit ,&abandonner la mine. En effet les travaux furent fufpendus &on ne fondit plus que quelques matières aux fourneaux craffinage des anciens. Il yen avoit dans ce canton plus de mille }ils étaient remplis de terre ,&quelques poutres ce bouleau qu’on avoit employées àdes puits ,n’avoient plus que l’écorce extérieure :ces circonfiances réunies prouvent la grande ancienneté de ces fourneaux, ôc leur grand nombre prouve Lvi * 25ïVOYAGZ aufîi. que ceux qui les ont conftruits^ faifoient peu de cas du plomb. Le directeur des mines ordonna en 1733 de reprendre les travaux de cette fonderie 3 mais on le fit fans réglé 8cfans ordre ; l’aqueduc qu’on avoit commencé fut emporté par les eaux ,la plûpart des galleries s’effondrèrent 5les autres fervoient de celliers aux mineurs jils ymettaient leurs provifions ,pour les garantir du grand froid qu’on éprouye ici, même en été. Les mines qu’on ytravaille aujourd’hui (173 5) ?font auprès des anciens travaux 8c on ne peut pas les appel- 1er de véritables mines. On afait depuis peu de nouvelles fouilles qui donnent plus d’elpérance 3on yatrouvé l’efpece d’argille qui eft dans ce pays la meilleure mine d’argent. En générai la difpofition naturelle des mines de ce canton eft fort avantagetife :elles font près de la furface de la terre ,s’enfoncent rarement 8cfont très fouvent par nids :on en trouve quelquefois dans les vallées ,mais celles des montagnes font préférables ,parce qu’on ycraint moins l’eati :la recherche en eft très facile ÿil fuffit de fouiller àun ou deux pieds de profondeur ,8cil n’eft: pas rare de trouver des filons épais d’une toife. EN SlBEÜXE* 25 £ J’exhortai les ouvriers àne pas abandonner ces mines ,8c je les affûtai qu’ils en tireroient toujours quelque gain. En effet, en 174 18c 42 on yatrouvé de nouvelles veines ,8c fur-tout une mine remarquable qui ell une ochre tenant plomb :on la méprifa quelque temps comme une terre jaune inutile, mais on ytrouva des noyaux de la même terre , un peu plus rouges ,plus fermes 8c plus pefans, qui parurent mériter qu’on en ht l’efîài. En effet, ils tenoient du plomb ,de l’argent ,de l’or ,un peu de fer 8c d’antimoine }on eflaya aufli la terre jaunâtre ,8c on ytrouva les mêmes métaux en moindre quantité :cette méprife afait donner àla mine le nom de douteufe. Le plomb qu’elle contient effc fort rébelle \quoiqu’il ait été grillé ,il ne départ point àla coupelle ,fi l’on n’y ajoute du plomb pur ou de la litarge d'argent :fi on l’y met fans cette addition ,il yforme un gros bord 8c fait éclater la coupelle. On atrouvé aulîl dans la même mine unquarts blanc jaunâtre qui contient de l’antimoine 8c des grains d’or. En général cette mine eft allés riche en or pour qu’on en faffe le départ \une livre d’argentfin contient deux ducats 8c demi d’or nn ,liant 8c de â6o Voyage auffi la meme efpece auprès de Kraf. noïark :elle yaété apportée de Kaîinouckie. CHAPITRE XL. Bains chauds.Montagne de jafpe.«Sur* €ers &fordere. Eaux vitriolées. Bornes. Ç^Ur la riviere d’Onon ,près du ruifvéJlsaü de Kire 5il yaune fource d’eaux chaudes ,dont les Tongoufes font ufage dans leurs maladies, foit intérieures foit extérieures }ils ymènent leur lama qui leur enfeigne comment il faut les boire èc s’y baigner :on yaun bain particulier pour chaque fexe. Au-delà des mines d’Argoune on trouve Yiachma-gcra ou montagne de jafpe :elle eft en effet d’un beau jafpe verd qui eft fort mêlé avec d’autres pierres ;on en trouve difficilement des morceaux du poids de trois livres qui foient purs 8c fans fentes :il eft vrai qu’on en peut tirer de quarante àquatrevingt livres ,mais après quelques jours ils fe fendent en tout fens. On aeftayé inutilement d’en tirer des blocs alfés EN SîSERIE. Ingres pour faire des colonnes 8c des tables. Nous vîmes àYerchnaïa-borfa trois forciers 8c une forciere. Des ferrailles rondes ,crochues ,dentelées ,des robes de cuir ,des courroies ,des ferrures ehinoifes faifoient àl’ordinaire leur habillement infernal. La chamane ,qui en effet avoir Pair d’une forciere ,difoit qu’elle n’étoit pas une chamane tongoufe ,mais mongolienne. Ses habits n’étoient pas femblables en tout àceux des chamans ;elle leur abandonnoit les cornes ,8c n’avoit orné fa robe que de plaques de laiton unies d’un côté ,8c portant fur l’autre des caractères chinois 3 tels qu’on en trouve quelquefois dans les anciens tombeaux :par derrière pendoient de longs rubans ,&une groile ferrure chinoife couverte de rouille. Les forciers n’avoient point de tambour ,mais la forciere en avoir un qui n’étoit qu’une peau tendue fur un cercle de bois ;un périt bâton recourbé 5 garni âl’une de fes extrémités d’une peau d’écureuil étoit la baguette. Les chamans 8c la chamane avoient au lieu de bonnet une efpece de bride }ils fautèrent &crièrent, &nous débitèrent leurs menfonges accoutumés. On nous avoir %tSi. vOYAGE- annoncé que l’un deux âgé de plus cté cinquante ans fe paiTeroit une fléché à travers du corps &l’en retirerait fanglante ,mais lorfqu’ii fallut en venir à l’effet ,il nous dit devant un grand nombre de Tongoufes que jufqu alors il les avoit dupés ,que la fléché n’avoit jamais paffé qu’au travers de fa robe ,3c qu’il n’étoit pas refponfable de la fimpiicité de fes compatriotes auxquels on pouvoir tout faire accroire. Lorque je fais ce tour, ajouta-t-il, j’enfonce la fléché en un coté de ma robe ,8c retire le ventre autant que je peux ;la fléché paffe près du corps 8c perce l’autre côté de la robe ,où d’une main je tiens du fang dans une veflie ;j’en fais couler un peu en tirant la fléché ,8c mes ftupidesi Tongoufes croient que c’eft le mien. Il fembloit fl bien difpofé ànous découvrit fes tours, que nous eflayâmes de l’engager areconnaître publiquement que fes fortileges étaient de pures fourberies, Sc que lui &c fes confrères ,loin d’opérer par le moyen du diable ,n’en avoient aucune idée jmais fon métier de fourbe lui étoit trop avantageux ,pour qu’il voulut confeflerla vérité :il nous foutint çon- Aammenc qu’il avoit àfes ordres un grand nombre de diables. On exerce en- EK SïBERïE." 2^y cette contrée une autre efpece de forcelierie qui n’eit pas moins célébré. En égorgeant un agneau d’une maniéré particulière on guérit un malade ,mais iî faut que le diable ait expreffément ordonné d’égorger cet agneau. Deux hommes le tiennent ,l’un par les pieds de devant ,l’autre par ceux de derrière :le chaman lui ayant fait àla poitrine vers le côté gauche avec un grand couteau une incifîon d’environ deux pouces , met la main dans la blelfure ,l’enfonce jufqu’à la poitrine &lui arrache le cœur jenfuire iis l’écorchent Ôc le mangent avec les parens du malade :ils laiffent àla peau la tête <Sc les pieds ,&la mettent fur un poteau comme une offrande que le diable exige. Si le chaman veut manger un cheval ,il dit que le diable l’ordonne ,&le malade livre avec foie ,même le nfeiileur cheval qu’il ait. Il yadans ce canton des eaux dont les animaux ne veulent pas boire, &les hommes qui en avalent vomiiTent auflw tôt :c’eft une fource d’environ une roife cie large :elle forme un ruilîeau qui fe perd après trois quarts de lieue ,&contient une grande quantité de vitriol piartiai. Plus loin on trouve Zcurou-- VOYAGE khaïtou ,village limitrophe entre fa. Chine <k la Ruffie. Les foldats yhabitent dans de miférables huttes ,faites dofters entrelaffés :le foyer eft au milieu &le fommet eft percé pour le paftage de la fumée. Ils habitent pendant l’hiver les villages des bords de l’Argoune ,&reviennent au printemps :ils ont alors occasion de faire un gain confidérable. Les Chinois qui viennent viflter les bornes ,apportent beaucoup de marchandifes qu’ils échangent pour des pelleteries &autres marchandifes ruftes, ôc les pelleteries ne coûtent prefque rien aux foldats jils ont l’adreffe de les tirer desTongoufes àun très bas prix. Ces foldats commercent toujours ,&quelques-uns ont plus de cent foixante livres d’argent. Le bois qu’on brûle dans ce village yeft apporté de plus de dix lieues ,Sc le terrein en eft fi bas que le moindre débordement de fArgoune le couvre. Si l’on vouloit punir comme dans l’ancienne Rome ,par l’interdiction du feu &de l’eau ,il faudroit envoyer a Kiœkta ceux àqui on refuferoit l’eau , êc àZouroukhaïtou ceux qu’on voudroit priver du feu. CHAPITRE IN SIBERî!. 2^5 CHAPITRE XLI. Dijiîllation des Tongoufes. Bornes de. çl'empire rujje ,Mongoliens.Lacs filés.Mœurs des Tongoufes. LEs Tongoufes diftillent leur eau-da- vis d’une maniéré un peu différente de celle des Tatares ;le vaiffeauou lalembic dans lequel ils mettent le laie aigri eft un chaudron de fer peu pro* fond ;le chapiteau eft de bois ou d’écorce de bouleau ,&de forme cylindrique :le réfrigèrent eft un plat de fer qu’on met fur le cylindre ,Ôc pour fermer exactement les jointures de ces vaiffeaux on fe fert de gros drap au lieu de lut. La fuite de l’opération n’a rien de particulier; ce qui relie dans le chaudron ,ils le verfent dans un fac de drap , le laiffent égouter ,le font féeher 5ÔC mangent cette efpece de fromage. Ils tirent des eaux-de-vie ,du lait de vache comme de celui de cavaüe ,ôc elles font d’égale force :nous en avons vu diftiller du lait de vache 5qui étoit affés fpiritueufe pour s’enflammer. La borne de Chine ôc de Ruflie Tome TM *-a 1ü<j Voyage plus reculés eft auprès du mont Abagaîtou jon yvoit de petits grais fur un coteau en monceaux de deux ou trois toifes de hauteur. Leur alignement eft du midi au nord ,8c l’un marque la borne rufte ,l’autre la borne chinoife :on avoir attaché fur celle-ci àquelques bâtons des morceaux de drap fur lefquels il y avoir des caractères indiens 8c tontontes. Tous les ans les pieux Mongoliens yviennent accompagnés de quelques lamas, pour yfaire une dévote cérémonie ;lorfqu’elle eft finie ,les lamas diftribuent au peuple ces pièces de drap qu’il attache àdes bâtons 8c plante fur la borne. Cette formule de priere yeft jfouvent répétée ,Seigneur ,aye\ pitié de moi» Les environs du lieu où la riviere de Kaïlar, après avoir traverfé quelques lacs ,prend le nom d’Argoune ,font remplis de petits lacs ,qui durant les pluies abondantes n’en forment plus qu’un feul ,8c dont les eaux n’ont aucun mouvement. Après ayoir examiné les embouchures du Kaïlar nous revînmes âl’Argoune }il nous falloir fuivre cette riviere pour ne pas manquer d’eau ,8c nous fûmes obligés de pester une provilion de bois* EN SïB2KïE. Depuis Séienghinsk jufqu’ici ,c'eft-à- dire ,dans un efpace d'environ quatre cents lieues ,nous avions traverfé beaucoup de déferas jceux où nous étions pour lors font pleins de chevreuils qui ont les cornes du bouquetin &qui les confervent. Amefure que ces cornes croiiTent ,la pomme d'Adam groiîit , de forte que ceux qui font âgés paroiffent avoir àla gorge une groîîe tumeur. Ces animaux font très vîtes, ainh que le faiga de l’Irtich. Melïerschmid aprétendu qu’ils ont horreur de l’eau ,mais tous les Tongoufes m’ont alluré que îorfque ces animaux font pourfuivis dans le défert ,où iis courent par troupeaux , ils traverfent fouvent lariviere ,&c un habitant de Séienghinsk m’a dit qu’un chevreuil de cette efpece qu’il avoit apprivoifé fuivit àla nage un de fes dômefti eues qui paifoit dans une île de ïz Sélenga. On traverfe un défert fec &falé 3 avant que d’arriver àSagan nor :ce nom lignifie lac blanc ,&c’eft en effet un lac qui paraît de loin blanc comme la neige ;il eft peu considérable ,mais rempli d’un fel pareil aufel admirable de Glauber. Le défert qu’on trouve enfuite eft pierreux 6c couvert d’un beau quant __ -* ÏSS Voyage blanc. Nous étions alors au commence* înent daoût jnous eftuyâmes une fi grande chaleur que toutes nos provi- Jions furent gâtées. Près du petit ruiffeaii de Borfe il yaun lac falé fameux dans çe canton ;il atrois quarts de lieue de çircuit y8c paroît tout blanc. Le fel s’y précipite comme âlamichéva ,de forte qu’il n’a befoin d’aucune préparation, avant que d’ëtre employé. On en trouve moins au fond qu’à la furface ,où il nage fous la forme de pellicule :il eft d’un bon ufage 8c a toutes les propriétés du fel ordinaire. On trouve àpeu de diftance un autre lac moins confîdérable 5dont les eaux font fort falées ,mais il ne s’y forme .point de feî. Notre fouschirurgien vit ici un météore :c’étoit un globe de feu qui avoit fon mouvement d’orient en occident ,8c laiftoit après lui une longue traînée de feu :après un quart d’heure il difparut. Il yadans les déferts voiftns un grand nombre d’ânes fauvages :on les ytrouve fur-tout dans les temps de fécherefle j alors la difette d’eau leur fait quitter la Mongolie ,qui eft leur pays ordinaire % ils ont la taille 8c la forme d’un cheval , font bai-clair, ont de longues oreilles 8l Uqueue pareille àcelle de la vache, Il| tHSIBÊRîI. ±gp font extrêmement vites :c’eft cet animal que MeJÏerfehmid anommé mulets féconds. Nous vîmes fur les bords de l’Onoà lin ancien lama qùe tout le peuple ton» goufe révéroit ,non plus comme mi iaint prêtre ,mais comme un grand médecin :ilavoitdépofé depuis long-temps le facerdoce ,étoit marié &buvoit dit brandeviil ,deux chofes qui ne font permifes àaucun lama. 11 étoit de la religion indienne ,®ardoit comme un péché mortel de manger d’un bœufoit d’un poififon qui eut la queue rouge. Il fit préfent àM. Muller d’un manuferic indien &de quelques figures de dieux , peintes fur au drap* Tout fon art médicinal confiftoit dans la brulure &Papplication des ventoufes :lorfque l’opération ne réufiifloit pas ,il la répétoit dix ou vingt fois àtoutes les parties du corps 3 jufqu’à ce que lé malade guérit ou mourut. Ses inftrumens étoient une ventoufe de cuivre qui pouvoir contenir feize onces, &une lancette pareille à celle des maréchaux :fon opération par la brulure étoit un martyre. Après avoir appliqué les ventoufes ,il plaçoit âl’endroit du corps qu’il jugeoit le plus convenable 3un petit rouleau mince & Voyage minent entre eux feuls. Ils font divifés en familles ou tribus ,defquelîes un certain nombre eft fubordonné àun faiffan >qui afous lui un choulinga ,oc un certain nombre de faiflans apour chef un taïciia. Tous ces officiers font tongoufes rle gouvernement rafle les choiflt Ôc les paie pour veiller àl’exécution de fes commandemens, &c maintenir leur nation dans l’ordre &l’obéiffance rils peuvent décider les petits débats ,mais il ne leur eft pas permis d’infliger de grandes peines. Ce peuple paroît content du gouvernement rafle. On n’entend pointparler de Tongoufes qui aient pafle dans la Mongolie ,ôc l’on fait que les Mongoliens pafleroient volontiers fous la domination rufle ,fl l’on vouîoit les recevoir. Nous trouvâmes les Tongoudes fort officieux dans toutes les occaflous ,&nous ne fûmes Jamais obligés envers aucun d’eux âla moindre vio? ience* 2xSibérie; CHAPITRE XLIL Superjiitions des Bratskarns. Tombeaux* Apparition» N'Ous eûmes durant îe mois d’août de fréquens orages &de grands tonnerres. Les Bratskains qui noms amenèrent des chevaux au ruilTeau de Popérechma ,nous dirent que le diable étoit l’auteur do tonnerre ,8c que les animaux qui en étoient frappés ,étoient les victimes qu’ils s’immolait. Afin de lui com- A plaire 8c de mériter fesfayeurs ,ils élevent un échafFaud àl’endroit où l’animal aété tue ,8c le placent fur cet échafFaud comme une offrande qui lui eit agréable» Avant que d’arriver àChibétouehadda ,nous vîmes un grand nombre d’anciens tombeaux 3entourés de pierres dont les plus grandes étoient du coté de l’orient. Nous Fîmes ouvrir celui qui avoir le plus d’apparence }on. ytrouva d’abord des os de cheval ?enfuite fous un lit de pierres très gro(Tes un fquélette humain auquel il manquent beaucoup d’os ?&fur-tout la tête entiers; ;le haut de ces deux fquélettes était Voyage tourné vers l’orient. Dans quelques au-» très on ne trouva que des os d’homme , ôc pas un feul os de la tête. Je reviens aux Bratskains :s’il ne parloient pas mongolien, on les prendrekpour des Tongoufes. Ils nous firent part d’un grand malheur qu’ils venoient d’éprouver jla vieille forciere 5 grand’mere de leur prince ,étoit paralytique de ne pouvait plus fauter :c’étoit pour eux une perte confidérable ,car elle découvroit les voleurs ,elle faifoit retrouver les troupeaux perdus ,elle n’avoit pas feulement commerceavec le tyran des enfers ,mais aufîi avec l’être infini.Un jour il lui révéla qu’il devoir defeendre fur la terre ,&l’informa de la montagne où il vouloir fe repofer ;elle en avertit fes concitoyens ,les inftruifit du jour fixé :ce grand jour étant venu , ils fe rafiemblent avant l’aurore ,&elle , marchant àleur tête leur tient les difcours les plus capables d’entretenir leur piete. Lorfque les premiers rayons dorèrent Je fommet de la montagne ,elle dit que imitant approchoit ,qu’elle fentoit iimpreilion divine, que ceux qui voulaient voir fe tmlient près d’elle i cependant le foieil s’élevant de plus en plus ,il partoit du fommet de la monta- en Sibérie. Xfp gne des efpeces d’éclairs inconnus jùfqu’alors aux Bratskains ;ils tombèrent le vifage contre terre ,&la vieille nouiTant des cris de joie ,ôc recevant en prélent des zibelines ,des pièces de drap &: de foie revint àfa butte ,au milieu des vœux, des acclamations, des bénédictions de fon peuple. Ceci arriva quelques jours après qu’elle eut reçu l’idole de métal dont j’ai déjà parlé. Celui qui la lui avoit donnée 5apprit àquelques Bratskains qu’elle l’avoir portée la nuit fur la montagne ,&que les éclairs qu’ils avaient vus ,n’étoient que les rayons du foleil ,réfléchi par ce métal poli. La connoiflance de cette fourberie détruifit dans l’efprit de quelques-uns le crédit de la forciere ,mais ne diminua ni la confiance ni la vénération du grand nombre. Les Bratskains nous entretenant de ces merveilles nous conduiflrent àOudinsk. Cette ville elt fituée fur la riviere d’Ouda qui vient de l’orient ,&eft large d’enyiron trente toifes. Les habitants font des dvoriœnîns ou nobles ,des diétiboïares ,ou officiers fubalternes du gouvernement ,des C'ofaques ,des marcnands ,des officiers de caravane ,des carimmi-iéfachnie ouBratskains tribu- lïo Voyage taires mariés àdes femmes rafles y8i par conféquent chrétiens. Le gouverneur eft un pnkachetchik fubordonné au voivode de Séienghinsk. Les enyirons font très-agréables jon yvoit de belles campagnes ,des bois ,des pacages gras ,arrofés par une riviere navigable, qui porte jufqu’aux frontières méridionales ôc orientales de la Chine. Les maifons commodes qu’on trouve àOudinsk font un monument de l’aifance de fes anciens habitans ,mais cette ville eft moins florifi ante ,depuis qu’on aétabli Kicekta, 8c que les caravanes de Chine paiTent à Séienghinsk* Le terroir eft favorable aux légumes , les vivres yfont en grande quantité ^la pèche du mois d’août eft fi abondante qu’on peut vendre beaucoup de paillon 8c s’en pourvoir pour toute l’année* Cette efpece de poiffon qui pafTe alors a Oudinsk eft appellée omoule :c’eft un poifton blanc *qui n’a de commun avec le hareng que l’éclat de fes écailles }il reffemble plutôt àla merluche, mais il eft plus petit :fa taille ordinaire eft d’un pied ,cependant on en trouve dans Caregcmics anedi. EN $ïBERIE. 2$l‘ Plénifei 8c le Tchivir-koui ,golphe du lac Baicâl ,qui font longs de deux pieds 8c plus. 11 yen aaufti dans le lac Sor qui s’étend au fud-oueft ,8c communique par deux canaux au lac Baical \celui-ci en eft rempli ,8c c’eft dela qu’ils partent pour remonter les rivières de Sélenga, de Tchikoï &de Tchida ,d’Angare ,de Bargouftn ,le golphe de Tchivirkoui 8c le ruilfeau de même nom. Ceux qui partent de la mer glaciale fuivent l’Iénifei Jufqu’à Mangaféa ,8c la Petchora jufqu’au fort Pouftoferskoï &même aaide(fus. Il yades habitans du fort Bargouftn qui vont en pêcher au golphe de Tchivirkoui :ils n’y en trouvent qifen oélobre ,8c c’eft: pour eux un avantage j on n’eft point alors obligé de les faler } il fuftit de les laifïer geler 8c on peut les tranfporter fans autre préparation ;on les vend plus frais ,àplus bas prix 8c plus promptement. Ce poiifon remonte les rivières jtifqu’à ce qu’il trouve la glace ^alors il retourne àla mer. Il a fes temps de repos 8c s’arrête toujours dans lescourans les plus foibles. Il eft arrivé deux fois que les omoules font reftés auprès de Boichaïafaimka 3de forte que les habitans de Sélenghinsk 8c d’Oudinsk furent obligés d’aller les £ 5,Si Voyage prendre. Ils font ordinairement en f grande quantité qu’on en prend au moins quatre mille par chaque coup de filet. Lair eft très-pur aOudinsk ,3c les maladies yfont rares. L’incommodité qu’on yéprouve le plus ordinairement eft une efpece de panaris que l’on con~ noît auffi àSélenghinsk 3c pour lequel on yemploie un onguent fait d’une once de graille de porc ,une once de réiine 5 de verdet 3c de vitriol de Chypre 5de chacun deux dragmes. CHAPITRE XLIIL Changemens de la Sélenga. Lac Baical. Tempête. îrkoutsk &fes environs. LASélenga palfoit il yadix ans à Bolchaïa -faimka ,mais àpréfenc elle en eh: fort éloignée. Cette rivier*e le jette par trois embouchures dans le lac Baical :le rivage méridional de ce lac eh: fablonneux ;celui du nord eft couvert de groftes pierres ,3c l’on n’y peut ancrer que dans quatre endroits ,mais on n’y en trouve aucun ou l’on puifle être entièrement àl’abri de la tempête. Les deux inSibérie. 2S5 rives font montagneofes &ont de grands rochers dont plufieurs font taillés àpic. On yvoit de grands bois de fapins &de melefes mêlés de quelques bouleaux : celles du midi font couvertes de neige pendant prefque tout l’été. On ne s’eft point encore apperçu qu’il yait des rochers dans le lac même ;il ne s’y eft hrifé de bâtimens qu’au rivage ,ainft aucun homme n’y apéri ,&il l’on yavoir des batimens plus conlidérables ,on 11’y feroit peut-être jamais naufrage. Ce lac eft ordinairement glacé vers Noël ,Sc dégels au commencement de mai :il eft: rare qu’on ynavigue dans les quatre derniers mois de l’année qui font prefque toujours orageuxaNous yarrivâmes le 16feptembre (1735 ):le froid étoir déjà fi violent, que nous étions obligés de refter couchés tout le jour. Un ^-7A?J vent impétueux nous empecna pendant quelques jours de mettre ala voile , malgré les vœux que nos matelots faifoi ent âla fainte mer }l’un lui promettoit du pain ,l’autre des copekes ,Sc ces vœux furent accomplis ,dès que la voile fut déployée. Ces aétes de piété ne nous rendirent favorables ni Neptune ni les aquilons :il s’éleva un vent violent accompagné d’une grande pluie* VOYASI Nous fumes repoufTés àune lieue Sc de^ mie en arriéré ,ôc ce fut avec peine qu@ nous atteignîmes une efpece de havre. L’équipage des bâtimens qui s’y réfugient, plante fur le rivage une croix de bois ,fur laquelle les principaux matelots ou paiïagers écrivent leur nom , avec le temps de leur arrivée ,la durée de leur féjour, &les principales circonfiances qui les ont obligés dyrelâcher* Nous arrivâmes àcelui-ci par une nuit très noire. Peu de temps après le cable d’une des ancres que nous avions jentées ,cafta ,notre fécondé ancre perdit fond ,&le bâtiment fut en grand danger d’être repoufTé dans le lac. M. Muller &moi nous prîmes terre avec le canot ,&tandis que notre équipage travailloit ârapprocher du bord le bâtiment ,nous nous fîmes une hutte le mieux qu’il nous futpoftible. Nousfîmes faire du feu &nous couchâmes fur les pierres dont le rivage eft pavé :le lendemain la tempête duroit encore ,mais nos bâtimens étoient au rivage ,Sc notre ancre avoit été repêchée. Vers le foir le vent sappaifa &le ciel devint ferein î nous parûmes aufti-tôt &parvînmes en peu de temps àl’embouchure de l’Angare. Le courant yeft rapide ,le pafta- îk Sibérie. ge étroit ,rempli de rochers ôc dangereux fans un bon pilote. Nous remontâmes cette rivière dont le cours eft partout rapide ,ôc nous arrivâmes àIakoutsk. Cette ville fut établie vers 1661 : c’eft après Tobolsk ôc Tomsk une des plus confidérables ôc des plus grandes de la Sibérie. Elle eft lituée dans une belle plaine lur la rive orientale de l’Angare, ôc entourée, comme les autres villes de ce pays ,de paliftades difpefées en quarré ,de folles ôc de chevaux de frife ,excepté du côté de la riviere :en dedans de ce retranchement on aconfirait quatorze petites redoutes. La citadelle eft fur le bord de l’Angare ,les remparts font de bois ,ôc elle aquatrevingt-dix toifes de longueur fur foixantedix de largeur. Il yadans la ville neuf cents trente-neuf maifonsbien bâties en bois ,Sc plulieurs édifices publics. Les Irkoutskains font marchands!., fiouchi* vies ,dvoriœnins ,ou diéti -boïares t leur genre de vie eft femblable à celui de prefque tous les Sibériens ;ils aiment àl’excès i’oifiveté 3le vin ôc les femmes. L’autorité du commandant de cette y-iUe s’étend fur toute la province jle| 2,9aVqyage de ie. Depuis un temps infini ,les Brats-1 kains de cette contrée tirent de la minedu meme endroit &la fondent. Il yaenviron vingt ans que les Rudes des environs en tirent auiii 38c ils on :du fer en abondance? La montagne eft couverte d’un lit de terre qui adux pieds d’épaiffeur ;fous ce lit on touve un roc parfemé de filons qui ont depuis quatre jufqu’à fept toifes de prof ndeur. La mine eft ordinairement une argille jaune ,remplie de riches couches brunes ,8ç de petits grains ronds 8c gros comme des pois }elle devient rouge au grillage ,&donne le quart ,le tiers $c quelquefois la moitié de fer. Adeux lieues au-deftous de la fonderie ,dans une île de l’Angare ,il y adeux Tournes faîées 3qui ont fait éta^ blir deux falines :elles font fi abondantes qu’elles fournifïent de fel une partie du territoire d’Ilimsk 8c toute la partie de celui d’Irkoutsk ?laquelle eft en-deça du lac Baikal. Les payfans de cette contrée vivent allés bien. Au printemps de 1735 une épidémie fit mourir la plus grande partie de leurs bêtes àcornes. Cette même année ,le feigle &: le bled d’été ïéuillrent bien 3il n’en fut pas ainft ÉN$IBERIE. du chanvre &c de l’orge ,8c il yavoir cinq ans qu’une grande fécherefle détruifoit tous les grains. Mais les calamités que ces pay fans redoutent le plus 9 font les vilites de leur prikacfietchiks, qui n’habitent qu’à demi-lieue. Il yaquelques années que Ion trouva une mine de fer près du fort Bratskoï fur la rive orientale de l’Oka ;cette découverte afait établir un grand nombre de petits fourneaux qui font la richeffe de quelques habitans de ce canton. Il yrégné une coutume qui mérite d’être remarquée :la plupart des villages yont pluiieurs dénominations, àla mort du payfan dont un village portoit le nom ,il reçoit celui d’uii autre. Les Bratskains que nous trouvâmes ici ,n’étant pas auffi riches en beftiaux ,que ceux au-delà du lac Baikal , fe font baptifer en plus grand nombre ;c’eft la mifere feule qui engage tous les Sibériens ârecevoir le baptême. Ces Bratskains nouveaux con« vertis ont commencé àcultiver les environs du fort Balaganskoï. Les autres qui font (implement polyth élites &non pas idolâtres comme ceux d’au-delà du lac ,révèrent deux divinités ,qui font le ciel &le diable :leurs forciers a?4Voyage leur apprennent àlaquelle en certains cas ils doivent faire des offrandes. En général ,ils en font au ciel pour l’honorer ,Ôc au diable ,pour l’engager à détourner d’eux quelque mal :celles-là fe pafïent Toujours en plein air. Elles confident àmanger toute la chair d’un animal ,ôc en placer fur un échafaud le fquélette ôc la peau. Ils attachent ordinairement une corde àdeux perches plantées près de Vex voto ,ôc yfufpendent les morceaux de drap ,ou les peaux d’animal ,que le forcier aprefcrits. Iis fe fervent aufli de leur eaude vie de lait dans la plupart des offrandes d’été :le chamane en jette un peu en l’air, Ôc boit le rede avec les alîiftans. Le facrifce en l’honneur du diable fe fait toujours dans une hutte : le fquélette de la viélime ed placé fur un échaufaud ,mais la peau ed réfervée pour un meilleur ufàge ,ôc le chamane fait fa harangue dans la hutte du coté de l’occident. Lorfqu’il offre du brandevin ,il en jette un peu vers l’occident ,ÔC boit le rede avec ceux qui croient àfes fortiléges :enfui te il instruit celui qui l’a confuîté ,de ce qu’il doit offrir ,outre la viétime ôc le brandevin afoie en morceaux de drap jfoie £NSfB&HIlf$ th pelleteries. Le Bratskain les met fidèlement enfemble ,les entoure de drap ,8c les fufpend dans fâ hutte du côté de l’occident. Ils ont une grande idée du pouvoir de leurs chamanes, èc croient qu’ils peuvent pendant leur vie 8c même après la mort leur faire avec le fecours du diable toutes fortes de maux. Iis mânes morts s’imaginent que les chaviennent les tourmenter durant leur fommeil ,8c les menacer dune mort violente. Lorfqu’iis ont eu ces terribles reves ,ils fe rendent aii tombeau où le Chamane eft enterré avec tout fon appareil de forcier, 8c tâchent del’appaifer par le facrifice d’un animal qu’un chamane encore vivant doit avoir prefcrit. On mange cette victime ainfi que les autres ,8c le fquélette eft placé fur le tombeau. Les Bratskains enterrent fouvent avec un mort le meilleur de fes chevaux ,mais ce n’eit toutefois qu après avoir mangé le cheval, 8c cet honneur n’appartient qu’aux bratskains riches. Ils occupoient autrefois les environs du fort lendinnskoï, qui ne fut même établi qu’afin de les obliger plus facilement a payer le tribut, mais ils les ont abandonnés, 8c la plûpart des Tongoufes qui Niv 1i)S V5OYAGI erroient dans ce canton, étant morts 3 ce fort n’eft d’aucune utilité. Avant que le voivode Pachkov enjL trât dans le pays des Bratskains ,il envoya (i) cent cinq Slouchivies fous la conduite du hnboïardjDotinaïev.IIs cantonnèrent auprès de la grande chute d’eau nommée padoun, 8c Dounaïev remonta avec cinquante hommes l’ Angare 8c l’Oka ,jufqu’au petit ruilfeau qui eft ademie -lieu au-defTus de l’endroit où TOkafe partage en deux bras, Sc qui porte encore aujourd’hui le nom de Oounaieva. Il fut attaqué par les Bouretes, 8c accablé par le nombre il périt avec toute fa troupe. Les autres Slouchivies ayant appris fa défaire, allèrent au bras fupérieur de l’Oka ,& ybâtirent un fort àdemi-lieue audefius de rembouchure de cette riviere. Les Bratskains promirent de payer le tribut ,s’ils le vouloient recevoir dans une grande île qui étoit vbifîne. Les Slouchivies s’y rendirent ,8c furent reçus d’une maniéré qui ne leur annonçait que paix 8c plaiiir :l’eaude-vie de lait fur-tout leur fut prodi- (i) En lojî. !K 5IBEHïI. 25)7 gnée ,mais la demande du tribut fut pour les Brâtskams un lignai d’attaque. La plupart des Slouchivies furent égorgés ,ceux qui fuyoient furent tués dans le petit bras de FOka qu’ils pailoient àla nage, 8c qui depuis ce temps, eft nommé le bras fanglant. Trois années après cette aétion ,Pachkoy entra dans leur pays ,fit conftruire pluiieurs forts ,fe comporta avec plus de prudence que n’avoient fait fes prédéceffeurs ,8c parvint àfoumettre toute la nation. Le fort Bratskoï eft un de ceux que ce voivode fit conftruire. Lorfque nous ypafsâmes ,nous eûmes beau - coup de peine àengager les habitans ànous vendre des vivres ,cependant ils ont tant de beftiaux qu’ils s’en nourrifîent ,eux 8c la ville dllimsk. LesTongoufes qui occupent les environs de ce fort ,n’ont point de troupeaux y ils vivent dans les bois ,font très miférables ,8c plusieurs n’ont pas feulement un rene pour aller àla chalTe*. Nous vîmes un de leurs chamans ,qui ctoit vieux 8c célébré. Ses habits étoient un peu différens de ceux que nous avions vus jufqu’aîors :fa robe étoit de cuir ordinaire 8c couverte de ferrailles mêlées de peaux d’iftis 3de belette 8c d’écu- Nv 2.5*8 VOYAS1 reuii ,mais il avoir un tablier de peau à fur lequel on voyoit entre autres chofes des plaques de fer ,dont les élévations ôc les creux les rendoient femblables à des vifages. Tous fes habits étoient garnis de courroies de cuir couvertes de ferrailles 8c terminées par cinq griffes de fer. Son bonnet avoir auffi quelque chofe de particulier ,mais il éroit malheureufement tombé dans le feu, &le diable ne lui avoir point encore fait la faveur de lui en donner un autre.» Son tambour étant vu de loin ,paroiiloit ovale, mais il avoit en effet cinq côtés , 8c cette difformité venoit fans doute de fartifte qui l’avoit fait. Il fit devant nous les fa uts ordinaires en criant 8c contrefaifantîe bœuf, le loup, le lion ,l’ours ,le chien ,8c nous apprit que les diables relfembioient aux hommes ,qu’ils étoient nuds ,8c n’avoient ni poii , ni griffes ,ni queue. Sur le bras inférieur de i’Oka ,àun quart de lieue du fort Bratskoï, nous vîmes une brafferie de brandevin ,qui n’a que fîx aîembics 8c deux tonnes pour la fermentation. L’Angare aplufîeurs chûtes», dont quelques-unes font dangereufes ,mais on ades bateliers qui les connoilTenc bien ,8c dont l’expérience diminue EN SIBERIE. Beaucoup le nombre des accidens funeftes ,qui fans leur fecours yferoient fréquens.Cependantcette riviere eft très utile aux Sibériens ,en ce qu’elle communique 'au lac Baical &àl’iénifei :on peut aller par eau de Tobolsk àSélengbinsk > excepté un trajet parterre d’une vingtaine de lieues ,entre l’Iénifei 8c la Ket. L’Angare ade belles îles couvertes de fapins, 8c quoique fes rives foient montagneufes ,on yvoit beaucoup de champs très fertiles ,8c de grands bois de fapins. On ytrouve beaucoup de coquillages qui renferment quelquefois des perles ,8c l’on prétend qu’il yavoit autrefois une pêcherie de perles au-deilcus du fortBratskoi. Au-delà du lieu où cette riviere fe joint àl’Ilim ,elle prend le nom de Tongouska ,8c commence àêtre h abondante en efturgeons ,que les habitans qui en font voiiins peuvent en avoir toute l’année ,&en vendre une affés grande quantité dans le gouvernement d’Ilimsk, d’Iénifeisk ,8c d’Irkoursk. Le temps le plus favorable à la pêche eft lorfque la riviere eft glacée,alors on ne prend point le poiflbn en vie, mais on le tue. On fait ufage àcët effet d’une perche de quatre àcinq Nvj *500 Voyage toifes ,al’extrémité de laquelle on met un fer qui adeux branches courbes* 5 rondes, longues de deux ponces, 8e dont les pointes font éloignées l’une de l’autre environ d’un demi -pied ;il fort d’entre les deux branches un bout de fer large de trois lignes ,àl’extrémité duquel il yaune efpece de clou pointu qui parort deftiné àaffermir le lien avec lequel on aflnjetit cette armure au bout de la perche. Lorfque l’on veut pêcher ,on caile la glace ,on met la perche dans le trou; le fer en bas, de comme elle eft longue 8e pefante* on la remue avec des fourches de bois qui yfont attachées. Lorfqu’on atrouvé le fond ,on cherche s’il yades poiffons dans cet endroit ;fi Pon n’en trou- ve point ,on en fonde un autre de la même maniéré. Dès qu’on en arencontré ,on cherche dans l’étendue qu’ils occupent l’endroit le plus bas àl’égard' du courant; on yplonge le fer, &le poiffon fe jette de lui même entrelssdêux branches fouvent deux àdeux; quelquefois il eft trop gros pour ypalier , éc il faut les écarter. Dès qu’il yeft, il fait pour fe dégager des efforts qui l’enferrent de plus en plus ,8e averriifent qu’il eft pris :le pêcheur IKSlBIRTI. 30 1 htire auffi-tot ,remet fa perche au même endroit *&prefque tous les poiffcns yviennent l'un après l’autre» li répété l'opération jufqn’à ce qu’il n'en prenne plus;. alors il va un peu plus haut ou plus bas félon le courant ,8c non pas félon la largeur de la nviere. Lorsque ceux qui refirent font épouvantes 8c vont chercher un autre afyle ,il les pourfuit jufqu’à ce qu’il en ait rendu le nombre li petit, qu’il ne mérite pas la peine de pourfuivre la pèche. On prend de cette maniéré depuis cent jufqu’à deux cens efturgeons \mais iorfqu’on n’a pas eu l’attention ae commencer par l’endroit le plus bas qu iis occupent ,la pêche eft moins abondante :on ne peut en prendre aucun fans qu’il répande du iang ,ceux qui font pins bas s’en apperçevant prennent la fuite ,les autres fui vent leur exemple. On trouve fouvent au memi? lieu depuis deux cent jiifqu amille poififons. Dès que la riviere eft gelée , ils fe rafifemblent 8c choifiiïent pour leur quartier d’hiver l’endroit le. plus profond de la riviere ,peut-être comme le plus sur jmais ce même infirmer inflruit les pêcheurs de leur afiyle. Durant l’hiver ,lorfique les glaçons Voyage s'apperçùt du mécontentement de fâ belle mere ^&la confola ;la choie fut long tems fecrete ,mais le vieillard les ayant furpns, ils s’en vengerent en le bâtonnanr. Quant aux opinions &cérémonies religieüfes 3ces Tongoufes différent feulement de ceux de Nertchinsk ,en ce que ces derniers ont emprunté des Bratskains 3c des Mongaliens. Ilso nt des dieux de. bois qu’ils taillent eux-mê- mes ,3c qui ont quelquefois trois pieds de longueur :ces dieux font les auteurs des biens dont les hommes jouiflent.^ Lorfqu’on achoifi le lieu où l’on doit chafïer ou pêcher 3on leur fait matin 6c foir quelques prières ,afin d’en obtenir une chafle ou une pêche heureufe. On offre au diable le premier animal qu on tue àla chaffe ,al’endroit même où on l’a tué ,c’eft-à-dire ,les chaf- Leurs le mangent ,gardent la peau ,3c placent le fquélette fur un échafaud. L'objet de cette offrande eft d’engager le diable àne mettre aucun ohftacle aux {accès des chaffeurs. Lorfqu’on revient àla. hutte avec beaucoup de gibier otr de poilTon 3le dieu eft fêté ,careifé , Sc pour témoignage de reconnoiftance > teint eu différens endroits du rang EN SIBERI1. 3O9 f des animaux tués ,mais lorfque l’événement ne répond point àl’attente du maître de l’idole ,il la jette plusieurs fois àterre ,la laide long-temps fans honneur ,8c quelquefois même il la noie. Les mariages fe font ici ,comme parmi tous les peuples idolâtres de .Sibérie jon donne pour une fille un certain nombre de renes ou de peaux de bête , 8c le mariage fe confomme fans autres cérémonies. Les morts font mis fur un arbre ou laifles àterre, mais ceux à qui l’on veut rendre des honneurs particuliers font placés fur un échafaud avec leur arc 8c leurs fléchés , &quelques uftenfiles qui puiflent leur feryir dans l’autre monde. On les met loin des chemins, 8c dans les lieux où il ne va que des Tongoufes, de peur que ceux qui ne font pas de la même religion 11e jugeaflent que les uftenfiles donnés aux morts ,feroient plus utiles auxvivans. Ces Tongoufes fon greffiers jils n’ont aucun vice confidérable ,moins par penchant naturel,que par défaut d’occafions: îorfqu’ils viennent dans les villes ou villages rufles ,ils s’enivrent avec délices. Iis ont beaucoup de franchife „ §ç font «egardés comme ftupides ,parce 310 Voyage qu’on les trompe aifément ,mais iî eft facile de duper tous les hommes dans ce qu’ils ignorent :ceux-ci n’apprennent qu’à chaiTer ,8c n’y apportent pas moins d’adrelfe 8c d’intelligence qu’on n’en met àles tromper. La ville d’Ilimsk eft limée fur la rive feptentrionale de l’Ilim ,dans une vallée fort étroite ,formée par de hautes montagnes. La riviere aenviron cinquante toifes de largeur, 8c toute la vallée cent toifes 3ainli la ville eft fort étroite ,mais elle aun quart de lieue de long. O» yvoit plufîeurs bâtimens publics ,8c un fort quarré bâti en bois ,long de cent vingt toifes , large de quarante ;il occupe le milieu de la ville. Il yaau-deflus 8c au-deftbus du fort ,foixante -dix-fept maifons affés mal bâties. On ne trouve dans toute la ville qu’un feul poele qui ne foit pas fujet àfumer ,8c il eft d’ailleurs très incommode ,mais les habitans n’ont pas befoin de logemens plus commodes :ils boivent, dorment, ou vont àla campagne tendre des trapes pour prendre les petits animaux ,faire des folles pour les grands ,8C mettre du fublimé dans les bois pour tuer les renards 3ils font trop pareneus EN SIBRRIE. qrï pour chaiTer d’une autre maniera. Quelques-uns fe nourrirent des produits d’un petit troupeau que leur alaide leur pere. Ils ne labourent point, mais ils prennent àloyer des Rudes bannis 8c des Tongoufes qui cultivent leurs campagnes ,8c fouvent ils refufent à ces derniers le fafaire dont ils font convenus. Quoique la plupart foient flouchivies, ils fervent très peu ,parce qu’ils fe font exempter par un oupravitel intéredé , ou payent des hommes qui font leur fervice. Ils font incivils &: peu officieux; iis n’ont, pour aind dire, qu’à fortir de leurs maifons pour avoir du bois: cependant je fus obligé d’ufer de violence pour en obtenir de mon hôte. Les vivres yfont àbon marché ,parce que les campagnes qui lont au-dedus dllimsk le long de la riviere font bien cultivées ,8c que la ville ed: fournie de poidon pris dans laTongouska ,aind que du bétail &du bled des environs du fort Br atskoï. CHAPITRE XLVI. Simovies. Mine. ChaJJe àtécureuil. Ecureuils yolans. Autres ckajfes ,&c. LApremière Simovie ou efpece de cabaret qu’on trouve au-delà d’I- limsk ,eft limée près d’une fource qui forme un petit ruilTeau 5lequel tombe dans la Mouka. Le payfan qui l’habite, ydemeure l’hiver &l’été. îl ne peut yfemer ,parce que la religion libérienne défend de faire un champ d\m bois ; jfon habitation étant au milieu d’une épaifle foret il n’y recueille qu’un peu de mauvais fourage ,&en donne pour raifon qu’il furvient fouvent en été des gelées qui perdent les plantes. On trouve près de la Kouta, deux fontaines qui fourniffent du fel àtout le territoire d’IIimsk ;elles ne font éloignées l’une de l’autre que d’une portée de fufil ;l’inférieure aenviron une toife de diamètre ,8c une (î grande quantité d’eau ,qu’on l’a nommée le petit lac; l’autre n’a qu’une toife de largeur. On aobfervé que lorfque les eaux abondent dans l’une des deux , l’autre EN SIBERIE. 315* fautre diminue, ainfi l’on eft certain qu’elles fe communiquent. Lorfque iai va le petit lac ,il étoit gelé :l’eau n’en étoit donc pas fort falée. Je voulus en faire l’épreuve ,Sc je trouvai qu'une livre ne contenoit pas plus de trois onces de fel. On prétend qu’autrefois cette eau en contenoit davantage ,mais que la fource étant un peu obftruée ,en donne moins. Dans le travail du fel ,il fe précipite un fable blanc ,qui eft encore un peu falé ,ÔC quon rejette comme inutile :on l’emploie avec fuccès dans les environs de Sélenghinsk ,comme un fondant propre àféparer le fer des gangues rébelies. Les falines font près des fontaines ôc pourroient être perfeéfcionnéesj elles ont un grand avantage en ce que tous les environs font fertiles Sc couverts de bois :on yaétabli un village qui eft très peuplé. Plus loin eft le fort d’Ouft-kout^ qui étoit autrefois un lieu dentrepôt entre Ilimsk Sc Iakoutsk. On yconftruifoit tous les bateaux de la Lena , Sc c’eft encore aujourd’hui le plus court chemin en venant dIénifeisk \mais depuis qu’Irkoutsk eft établi ,la plupart des marchands ypaflent pour ait Tome /, O s.T 4Voyâge 1er àIakoutsk ,parce qu’ils vont auparavant àKiœkta. Au relie ,le fort d’Oiifi-kcut eft fort peu coniidérable j c’eft une haie de quinze toifes en quarté qui environne une églife ,de cette haie fe nomme un fort. jl yaune mine aux environs du village d’Orlensk :nous ytrouvâmes une fonderie couverte d’écorce de bouleau ,où nous vîmes deux fourneaux d’eifai de deux efpeces de mines jl’une qui paifoit pour tenir argent ,paroiffoit être une mine blanche pétardée , de ne tenoit en effet qu’un peu de fer excellent, mais comme on n’en tire que deux onces par cent ,on ne la fond point jl’autre étoit une mine de cuivre fort pauvre. Au-delà du fort d’Ouft-kout ,le long de la Léna, on voit beaucoup de petits villages qui n’ont fouvent qu’une feule rnaifon. Les montagnes font près de la rive ,de dans les endroits où elles s’en écartent ,les bois font épais. Aucun payfan de Sibérie n’oferoit labourer les terres qui ne femblent pas yavoir été deftinées par la nature :ils s’établiffent donc feulement dans les lieux où il yapeu ou point de bois ,de frayent ces lieux ne EN SI1ES. H. $T$. fuffifent qu’à l’entretien d’un payfan 8c de fa famille. Leurs bois font pleins d’écureuils 8c de trapes pour les prendre }plufleurs payfans en ont cent. Ils font cette chafle depuis le commencement de mars jufqu’au milieu d’avril: ceux qui s’y adonnent le plus ,habitent dans les bois ,afin de vifiter &tendre leurs trapes }les autres en ont quelques-unes dans les environs de leur village, 8c vont les vifiter cinq ou fix fois par jour. Ils ymettent pour appât un morceau de poiflon defleché » 8c jamais de viande ou de poiflon frais. Cette chafle elt tellement avantageufe qu’il yades journaliers qui fe louent àun payfan pour un an ,8c ne reçoivent d’autre faiaire que le tiers des. écureuils pris :lorfqu’on les paye en argent ,ils gagnent depuis cent trente jufqu’â cent foixante -dix livres. Les négociant dlrkoutsk s’empreflent d’acheter ces peaux d’écureuil, 8c les payent environ cent quatre-vingts livres le cent ,quoiqu’elles ne foyent pas de l’efpece la plus ellimée. Les payfans ymêlent quelquefois des peaux d’écu • reuils volans ,5e fouvent les mar - chands ne s’en aperçoivent point , parce qu’ils ne délient pas tous les Voyage paquets }car alors la fraude feroit évidente :entre ces deux efpeces d’animaux ,il n’y aguère d’autre refTemblance que le nom &la maniéré d’aller fur les arbres. Les écureuils volans ont àpeu près le corps du rat :ce qui leur eft particulier ,c’eft une forte peau ,large d’environ un pouce ,placée entre les pieds de devant êc de derrière ;ils peuvent l’étendre ôc la ferrer ,8c par fon moyen voler un peu. Leur queue n’eft point aulli longue que celle de l’écureuil ,&tire plus jfur le jaune que fur le noir. On prend auffi dans ce canton àla trape &au lacet des perdrix, des coqs de bruyere, des lievres, des renards ,des chevreuils , des mufcs :ces deux dernieres efpeces fréquentent beaucoup en été les endroits ou il yadu fel. On met aux rrapes pour i’appat des lievres, des feuillages de tremble ou peuplier ;pour les coqs de bruyere, des baies d’airelle, (i) pour les renards ,de la viande $pour (1) Vaceintum racemis terminaibus mitant t'hus, foliis obovalis revolutis *r.tegerrimis uhlus pundaiis. Linn. fp. pl. jo. p. jji. Vit!s idcea. foliii Juhroiundis non erenatis ,huais rutris, B. p. 470» !NSlSE&ÏE. 7 les mufcs, du liken de rene 8c des feuillages de fapim Les Tongoufes prennent autrement les chevreuils 8c les mufes ;ils font avec quelques morceaux d’écorce de boip îeau un appeau qui imite parfaitement le cri que jettent en été les petits de ces animaux ,pour appeller leur mere, quands ils fefont égarés ile mufc ou le chevreuil attiré par ce cri vient près du chaffeur ,8c celui-ci le perce d’une fléché. Ils placent auili dans les vallées les plus étroites un arc qui fe débande 8c lance une fléché ,dès qu’on touche àcertains crins qui tirent auffitôt- une languette d’arrêt. Nous vîmes dans Ouft-iiga que le vice de l’ivrognerie ne domine pas moins dans les villages que dans les villes. On apporte ici du fort d’Ilghinsk la proviflon d’eau-de-vie ;depuis le le moment où elle arrive ,jufqu’à ce qu’elle foit confommée ,le cabaret du village eft toujours rempli. Il en eft de même ,lorfque le cabarerier bralTe de la biere jquelques heures après qu’elle eft faire, on commence àla boire. JLorfque les payfans battent leurs bleds, ils régalent avec de la biere ceux qui les aident, 8c leur en font boire au* tant qu’ils peuvent. Oiij $i4 Voyage Les environs du fort Kirenskoï font très fertiles ?quoique la hauteur du pôle yfoit de cinquante-fept degrés quarante -fept minutes :les plantes y ont une force &une grandeur extraordinaires. Les efturgeons que l’on y prend font les plus renommés de la Sibérie pour la délicatede &la fineiTe de goût. Dans ce canton les hommes ëc même les animaux font fujets aus goitres ,&c ces tumeurs ydeviennent très confldérables; cependant on n’y voit point de montagnes, les troupeaux font toujours en plaine ,les femmes n’y font occupées que des foins de leur ménage ,ainfi faction de monter ne peut pas être ici la caufe de cette incommodité. Un homme goitreux me raconta qu’ayant parlé une année dans les environs de la riviere d’Anga ,fon goitre qui étoir alors àfon plus haut point de perfeétion ,diminua confidérabiement ,mais revint àfa premiers grofFeur quelque temps apiès fon retour dans le canton de la Kirenga* On ycroit généralement que le goitre fe tranfmet du pere aux enfans, 8c l’on yvoit fouvent en effet des enfans affligés de ce mal ;cependant Po« pinion contraire eft foutenue par quel- I?ï S1BïR1I. ^25 ques-nns ,&c furtout les garçons goitreux. Au-delà du fort Tchetchinskpï, on trouve peu de villages ôc de vivres : cet inconvénient engagea pluheurs de nos Slouchivies ôc filnies ou exilés à déferter dès la Kirenga. Il eft ordonné de pendre les déferteurs de cette efpece, &nous vîmes fur la Léna plufieurs potences ,qu’on avoit élevées pour em ,mais elles n’avoient pas encore fervi. Lorfqu’après quelque temps ces déferteurs vont trouver le Prika* chetchik avec un préfent en main ,ils font toujours renvoyés abfous. Il faut donc, pour les conferver, les veiller de près, &: pour les contenir dans leur devoir ,employer la plus grande févérité :ni l’honnêteté ,ni la douceur9 ni la bonté n’ont fur eux aucun pouvoir. On trouva dans le fac d’un de nos fuyards un petit fachet plein de terre, èc j’appris que les Sibériens qui palfent de leur pays dans un autre ,y emportent un peu de la terre de leur patrie jils en mettent dans leur verre 3 lorfqu’ils veulent boire ,&s’imaginent que cette précaution les préferve de toute maladie ,mais fur-tout d’un extrême defir de revenir dans leur pays* Voyagé Ce préjugé n’appartient point excluftve-' ment aux Sibériens }il yalong-temps qu’il régné en Ruilie. Près i’Itchora eft une montagne de laquelle il fort des eaux falées. Cette riviere eft très ftnuèufe june epaitfe forêt de pins 3fapins ,melefes 3cedres êc peupliers couvre fes deux rives, La principale fontaine eft environ àune ïoife de la riviere :elle ne contient que trois dragmes de fel par livre d’eau. On l’a entourée ,&on en atire un canal qui fe rend àla faline. Quoiqu’il yait peu de fel dans ces fources, elles donnent alltcbora un goût laie que cette riviere conierve jufqu’à ion embouchure. Ceux qui demeurent àla falme ,ont de l’eau douce àdemilieue jcependant iîs ne boivent que de l’eau falée ,&n’en font point incommodés. Ivanouchkova eft le dernier village du diftrict de Tchétchouich ,&parconféquent du gouvernement d’Ilsmslc. Ici les environs de la Lena commencent aprendre un afpect fauvage jon n’y voit que montagnes efearpées &couvertes de bois. Atrois lieues au-delà , nous vîmes fur la rive droite ,un rocher très élevé 5fur la gauche une eh Sibérie. $zj grande plaine ;l’un &l’autre étaient couverts d’arbres renverfés ,couchés du midi au nord &formant une ligne droite. Quelques payfans qui vont à la chalTe des écureuils ,l’ont fuivie pendant un jour entier ,fans en trouver la fin. On dit que tout ce canton aété couvert d’une épaiffe forêt, mais qu’en x>7 53le dix-neuf juillet, une tempête épouvantable la renverfa. CHAPITRE XLVII* Tongoufcs.Leurs fermens. Fontaines falées. Carrières de talc. PEuloin du village de Cbalaghine , ou Koureskaïe ,nous vîmes au bord de la Léna plusieurs Tongoufes ,les uns dans leurs canots ,&les autres fur des renes. Nous envoyâmes vers eux ,pour les prier de venir ànous , mais ils s’enfuirent dans la forêt. Nous en apperçumes bientôt une fécondé troupe fur la rive gauche de la riviere :il yen avoir environ quarante ,tant hommes que femmes Sc enfans. Ils avoient tous fur le dos un petit pot de terre rempli de branchages qui bruloien^ Voyage &dont la fumée écarte les mouches. Ils prirent aulïi la fuite lorfque nous voulûmes aller àeux ,Sc de route la troupe il ne refta qu un chien, vingt renes Sc quatre femmes. Un couple de Tongoufes fe montra fur la hauteur ,mais avec les arcs tendus 3c les couteaux tirés: dès que Ion alla vers eux ,ils fe retirèrent plus haut dans la montagne, difant qu’ils n’avoient rien ànous donner ,Sc qu’ils auroient honte de nous aborder fans nous faire des préfens. Nous leur fîmes répondre que notre deffein n’étoit pas de recevoir deux 5mais de leur donner ;cette promelfe ne les tenta pas :ils nous prirent fans doute pour des flouchivies 5qui pillent ces malheureux dès que l’occafîon s’en préfente. Les femmes étoient noires Sc malpropres, mais alfés honnêtes :elles auroient voulu nous parler * mais elles ne favoient point allés le rulfe, de nos flouchivies qui entendoient le tongoufe, pourfuivoient les hommes. Leurs habits étoient de cuir Sc confiftoient en un corfet ,dont le bas étoit orné d’anneaux de fer Sc d’étain atta-* chés àdes cordons ,des bas qui leur couyroient la jambe Ôc la cuifTe, Sc une efpece de culotte qui n’atteignok EN SIB!Mï. 32P giïères qu’au genou êc couvroit àpeine Tes reins. Les jeunes Femmes portent ces culottes un peu plus longues furtout par en haut }les vieilles en qui i’habitude a détruit la pudeur ^les portent fort courtes. Elles fument ainlï que les hommes , êc font ufage de tabac chinois :chacune de celles-ci avoit àfa culotte un petit fac de cuir dans lequel étoient le tabac ,le briquet êc la pipe. Une d’elles étoit accouchée la nuit précédente ;on avoit mis l’enfant dans une écorce de bouleau ,placée dans un petit berceau de même matière. Nous invitâmes ces femmes àvenir fur notre bateau ,&nous ne pûmes les yengager qu’en leur promettant du tabac, de la farine êc du pain. Le contentement qu’elles éprouvèrent en recevant ces petits préfens, nous eaufa le plus grand plaifir. On leur enveloppa le tabac dans du papier }quant au pain êc àla farine, elles ôtetent leurs bas êc ymirent l’un êc l’autre. Nous les renvoyâmes enfuite êc leur recommandâmes de dire àleurs maris que nous avions de pareils préfens àleur faire : nous attendîmes quelque temps ,mais il n’en vint aucun. Les bords de la Nijnaia Tongouska font le pays natal de 51oVoyage de ces Tongoufes. Depuis le comment cernent de fhiver jufqu’au printempsils vont àla chaiTe des zibelines le long d’une des rivières qui tombent dans la Léna; celles dont iis ont fait choix5ils la defcendent jufqu’à fon embouchure }pour remonter enfuite la Léna ,&ychaller aux élans durant tout leté. lis font cette chalFe de deux maniérés ,l’une en contraignant la bête d’entrer dans les rivières &c Fy pourfuivant avec des canots qui vont plus vite qu’elle ne peut nager ,l’autre en les cha(Tant avec des chiens ,lorfqu’il yabeaucoup de neige 5alors ces animaux ne peuvent pas courir vite. Lorfque l’automne revient ,les Tongoufes retournent àla Tongouska ,où ils demeurent jufqu’au temps de chalfer aux zibelines. Ce qu’Ifbrand Ides aécrit des fermens de ce peuple eft inconnu parmi eux. Le plus ordinaire ell exprimé par le mot olimni ,qui lignifie prendre Dieu àtémoin ,mais il ya des Tongoufes qui ne s’y fient pas ,8c c’eft peut -être le fouvenir de leurs vains fermens qui leur fait croire que celui-ci nVit jamais certain. Il yen aun autre qu’ils regardent comme plus facré :on fait un feu >on égorge un chien 58con en re- EN SIBERIÉ. 35 f cueille le fang :le corps eft mis fur le bois dont le feu eft confirait ,mais à l’endroit où il ne brûle pas :cependant Faccufé pafTe par-deffus îe feu ,&boit une couple de gorgées du fang de la victime; le refte eft jette dans le feu , &le chien placé fur un échafaud dreffé en plein air auprès de la hutte. Alors l’accufé dit ,«de même que le fang »du chien brûle dans ce feu ,je foujj « » haite que celui dans mon corps le chien mis fur que fai bu, brûle ,&de même aue Féchafaud fera con- »fumé ,je veux être confumé en s? même temps ,fi je fuis coupable. j? Il yaparmi les Tongoufes quelque différence dans la maniéré de tuer le chien }8c au lieu de le placer fur un échafaud, quelques-uns le brûlent. Nous pafTâmes peu après devant un petit ruiffeau qui coule avec un grand brait entre des rochers &des pierres * 8c fe précipite dans la Léna par la ri- ve droite ;on le nomme Solianka : l’eau en eft très falée ,8c fans odeur, mais le terrein qu’il arrofe aFodeut fœtide des œufs pourris. Le fei qu’on en retire eft blanc ,piquant ,8c paroît contenir beaucoup d’acide; c’eft la feule chofe en quoi il différé du fei ordinai- VoYA G! re ,de même que celui de Fltchora, 4 Atrois lieues au-deftous du ruiffean d’Outesnaïa *il fort d’une montagne efcarpée qui eft fur la gauche àpeu de difiance ,de la riviere ,quatre fontaines fâlées qui fe jettent dansla Léna. Les environs ont l’odeur d’une eau croupiftante, mais l’eau elle-même n’en a aucune ,&c contient en petite quantité un fel pareil àcelui de l’Itchora 8c du Soiianka. Le village de Vittmsk eft un des plus anciens établiftemens rufles faits fur la Léna* 11 yaquarante ans qu’il étoit célébré par une mine de très beau talc, mais aujourd’hui elle eft épuifée. Cette année (1736 )quelques payfans ont fait de nouvelles recherches ,&les uns las de travailler inutilement fe font retirés, mais les autres ayant eu plus de confiance ont trouvé un très beau filon. Il yadeux mines très riches dans les environs de la Vitim ,8c des ruifteaux qui s’y jettent. Cette riviere eft bordée par de hautes montagnes ; un Promichlénie qui n’ailoit point à petits pas ,marcha depuis le matin jufqu’au foir pour atteindre le fommet de celle qui eft auprès du ruifteau nommé Pétrova. Nous vîmes ici nos bateliers EN SIBERIE. 33£ prendre du poiflon àla fourche ; c’efl: une fourche de fer, arrachée à une perche dont l’extrémité aaufli trois pointes :ils ymettent leur appât, 5c lorfque le poiflon vient ,ils le frappent avec la fourche- Il yen ade grandes 8c de petites pour les différentes ef* peces de poiflon ,de même que des perches longues ou courtes félon la pro-^ fondeur des rivierçs ,Ôc le plus leuvenr cette pêche fe fait de nuit. On prétend que le poiflon vient alors près du rivage ,on yva dans un canot , tenant en main la fourche de fer :on eft éclairé par du bois qui brûle fur un gril mis au-devant du canot ,ôc au défaut du gril ,par une écorce de bouleau enflammée ,qui répand dans l’eau afles de lumière, pour qu’on yvoie diftinétement le poiflon qu’on veut frapper. Cette maniéré de pêcher eft furtout avantageufe dans les petites rivières pleines de cailloux, qui font ordinairement fi claires qu’on envoit le fond. Les Prochîénies en font ufage ,ainfî que les voyageurs qui defeendent la Léna ;mais comme on prend au fliet plus de poiffon qu’à la fourche ,celle-ci n’eft: employée Que par ceux des habitans du pays ,qui ne peuvent pas avoir des fi- 340 Voyage ne des ïakoutes. Selon leur tradition' ils habitoient autrefois les contrées fiipérieures de la Léna, mais ils furent tellement puelfés par leurs voifins les Bouretes ,que la plupart abandonnant leur pays defcendirent la Léna ,avec trou-® peaux ,femmes 6e enfans. Ceux qui réitérant, ayant voulu repouifer leurs ennemis ,furent fi vivement attaqués qu abandonnant tous leurs biens 8e prenant les premiers foliveaux qu’ils rencontrèrent ,ils fe jetterent dans la Léna ,8e defcendirent cette riviere jufqu’au pays où leurs compatriotes sétoient établis. Quoiqu’ils furent réduits alors àla plus grande mifere ,la plupart ,foit par leur travail ,foit par des mariages avantageux ,devinrent aufli riches que les autres :6e comme? les ïakoutes ont l’humeur guerrier© 9 les plus opuiens opprimèrent les pauvres ,les dépouillèrent du peu qu’ils avoient 6e les firent efclaves. Lorfqu’il n’y eut plus parmi eux d’hommes foibies qu’il puifent piller ,ils attaquèrent leurs voifins les Tongqufes *pato- miens dont les richelfes tentoient leur avidité ,les chafferent du canton où lakoustk eft aujourd’hui ,6e qui paffe pour avoir été la patrie des memieri* EN SIBERIE. 34f ïakoutes jclans cette guerre un gros parti de Tongoufes fut défait auprès des monts Gouieimes. Depuis ce temps les Tongoufes pâtomiens &les lakoutes de la Léna fe font une guerre continuelle :ceux-ci prétendent que le territoire de Patoma leur appartient comme aux Tongoufes ,<5c qu’ils ont droit d’y chafier ,mais il arrive fbuvent que ces derniers les en chafient. Iis font beaucoup plus habiles àtirer de l’arc de forte qu’un Tongoufe fait fuir dix ïakoutes. Sur la rive droite du ruifieau de Kaptindei qui fe jette dans le Viloui, il y aplufieurs fontaines falées oui fortent irde terre environ acent trente toiles du ruifieau ,dans un endroit bas, long de cent vingt toifes 8c large de trente : elles contiennent une grande quantité de fel blanc comme la neige ,difious dans l’eau, de forte qu’on la croiroit mêlée avec du fable très fin. Ce fel fe dépofe autour 8c au -défias des fontaines en morceaux qui femblent être des pierres très blanches formées du fable le plus fin. Les canaux de la fourre ne s’engorgeant pas ,l’eau apporte fans ceffe de nouveau fel ,qui fe joignant àcelui dont les fontaines font Piij 541 VOYAGS couvertes ,s’élève quelquefois jufqua quatre pieds au-delfus de la furface de l’eau 38c le nombre de ces monceaux peut faire connoître celui des fontaines. Aenviron fept lieues vers l’orient fur la meme rive du Kaptindei ,8c aiTés loin de fon origine, on voit une montagne de fel haute de trente toifes ^longue de cent vingt ,iituée de l’orient àl’occident ,compofée jufqu’aux deux tiers de fa hauteur de gros cryftaux cubiques très durs ,tranfparens ,joints enfemble, dans lefqueîs on n’apperçoit pas le moindre mélange de terre ou d’autre matière. La partie fupérieure eft d’une argile rouge qui coudent un talc blanc tranfparent ,de la plus grande beauté. Du côté du mifTeau la montagne eft fort efcarpée ,de l’autre elle tient àla naiiïknce d’une chaîne de montagne qui fe dirige ail nord, 8c paroîtêtre riche en fel ;elle eft couverte d’une argile rouge qui contient la même e£~ pece de talc ,&il ycroît du kali dans la plupart des endroits où les eaux coulent au printemps. Le fel de cette montagne eft le même que celui des fontaines dont j’ai parlé ,8c je crois que ni l’art ni la nature ne peuvent en faire qui foit meilleur. Les habitans des environs 1NSîSE. le nomment o. fei 14f rouge , parce que ceun qu iis prennent au pied de ia montagne ,8c qui s’eft détache du fommet ,eft couvert d’argile rouge* Ils li en détachent eux-mêmes que très peu du pied de la montagne ,&difent O’!!,,-..A -, - qu ii corrompt ia viande auquel on le mêle ,mais je foupçonné qu’ils tiennent ce langage ,afin que le eoüvernement ne leur détende pas de s’en iervir. Quant àcelui des fontaines falées ,on n’en fait ufage qu’en fecret , le fel dOuftkout eft le feul qu’on vende büquement fur toute la Léna, Cepub pendant la chancellerie de Iakoutsk s’eft fait apporter il yadeux ans de celui de ces fontaines ,&cette année (173 <$ ) un lakoutain s’eft engagé àtranfporter ce fel àla caifte impériale pour dix copekes le poud ou quatre deniers la livre. Dans ce même canton il yaun lac au fond duquel il fe dépofe dû. fel en cryftaux cubiques. Il eft fur la rive feptentrionale du ruiffeau de Tabihinda ou Tabiftingda ,peu loin de fa fource &àtrois jours de marche de fon embouchure dans la riviere de Tongo. Cette riviere fe jette dans la Viioui environ àtrente-cinq lieues au-deftcus de Tabiffineda. 544 VOYAGfi CHAPITRE XLIX. Sacrifices &fetes Iakoutes. Fort Olecminskoï.Fayfans Rujfes.Froid* LEsIakoutes admettent deux êtres fixprêmes ,i’un tout bon ,l’autre tout méchant ,dont chacun eft compofé de plusieurs autres :il n’y apas un diable feul ,mais pluheurs ,qui ont des femmes 8c des enfans. Une de ces familles de diables nuit aux troupeaux , l’autre aux hommes faits ,une troifieme aux enfans. Les unes habitent dans les nues, les autres fous terre. Il ya de même des dieux de différente efpece :les uns prennent foin des troupeaux ;les autres préfident àla chafle, quelques-uns veillent fur les hommes, mais leur demeure eft dans Pair ,8c très élevée. Plus un chamane ou aïoane eft vieux ,plus il fait de noms de dieux &de diables :ces noms font inconnus du Iakoute vulgaire ,8c même tous les aïounes ne connoiftent pas les mêmes dieux 8c les mêmes diables : Il yen aquelques-uns qui étant plus EN SîBSRïI, familiers font connus plus généralement ,mais chaque aïoune en abeaucoup qui ne font attachés qu’à lui feul. Ces mots extraordinaires qu'ils prononcent en faifant leurs concordons ,8c dont iis évitent avec foin de faire connoître la lignification, font les noms des efprits tant bons que méchans. Lorfqu’un aïoune par exemple veut découvrir un voleur ,il appelle tous les diables chacun par leur nom. Ils aiment beaucoup leurs commodités ,Il ion en croit les aïounes ,8c ne viennent pas toujours vers eux ,mais ceuxci vont les trouver dans leurs demeures : ceux qui habitent dans les nuages ,ont des poeles comme les Ruilès ,8c les diables terreftres ont des huttes de ïakoutes. Prefque tous les Sibériens croient que lorfqu’un homme eft malade ,le diable lui aenlevé i’ame ,8c que lorfqu’elle n’eft pas rendue promprement ,le corps meurt. Mais ,difent les aïounes ,quand le loup adérobé une brebis ,il ne fe montre point au berger ; il en eft de même d’un diable qui apris une ame :dans ce cas un chamane les appelle tous inutilement. Alors il arecours aux dieux qui protègent les hommes ,8c leur demande le nom du diable Pv 34£Voyage voleur :dès qu’il le fait ,il va le trouver &tâche de l’engager ârendre cette malheureufe ame. Pour cet effet il prend des queues d’animaux ,des peaux d’hermine, d’iltis ,d’écureuil, &les attache âun long fil. S’il préfume que le voleur ne fe contentera pas de ces bagatelles ,&c qu’il pourroit bien exiger un cheval ,il en figure un avec de l’écorce de bouleau ,le met devant la hutte, prend les peaux attachées au fil comme s’il voulait les montrer au diable ,faute ,crie autour du malade y de le preiîe fréquemment. S’il meurt , il faut que le diable fe contente de ce qu’ri apris ,mais s’il recouvre la fanté ,on immole le cheval promis. Les lakoutes font tous les ans des vœux pour eux-mêmes :les objets de ces vœux font de nombreux troupeaux , des chaffes heureufes ,ou quelque autre bonheur dont un lakoute peut avoir l’idée ,&les aïounes engagent les dieux âexaucer ces vœux. Chaque famille xafFemble vers la fin de juin tout le lait de câvalîe dont les poulains peuvent fe palier ;on le met en fermentation comme celui qu’on veut cliftiiler, on invite le chamane ,toute la famille prend fes habits de fête, mais on pare fur- EN SIBERIE. 547 tout un enfant de douze àquinze ans avec toute la pompe iakoute. Le chamane vêtu de fes habits ordinaires ôC non de fa robe de cuir dont il fe revêt quand il veut appeller les diables , fe place au milieu de la hutte le vifage vers l’orient ,tenant de la main gauche un pot de lait de cavalle fermenté ,de l’autre une cuiliier de bois : toute la famille *tant hommes que femmes &enfans ,eft afîîfe autour de la hutte ,&l’enfant pompeufement paré eft ,le genou droit en terre ,devant le chamane. Celui ci s’inclinant pîufieurs fois appelle tous les dieux l’un après l’autre ,&en prononçant chaque nom prend une cuillerée de lait qu’il jette en l’air }cela s’appelle repaître les dieux, &c’eftparce régal que l’on peut fe concilier leur bienveillance :afin qu’ils foient fatisfaits ,on leur jette du lait par trois fois. Le chamane s’étant encore incliné ,&ayant marmoté quelques mots fort de la hutte ,la famille le fuit &s’afteoit autour de lui. |j>»r Alors il boit avec toute l’apparence d’une grande dévotion quelques coups du lait refté dans le pot ,le préfente à l’enfant qui le reçoit àgenoux en s’inclina nt .boit aufli deux fois dans cette Pvj $4$ •Voyage pofture ,Sc le préfente àgenoux Sc en s’inclinant, àchacun des membres de lafamille ,qui le reçoit aflis. Lorfque tous ont bii,lejeune homme préfente le pot de nouveau &de la même maniere,en commençant par le plus conhdérable de i’afl fembiée, qui eft le chamane, de qui cette fois boit aflis comme les autres. Tout le lait préparé doit être bu ,3c cette liqueur ayant quelque force ,la fête fe termine ordinairement par une iyrefle générale. La divination par i’mfpecHon de la main eft en ufage parmi les lakoutes , mais elle n’eft exercée que par les chamanes qui paflent pour les plus habiles Sc les plus conildérables de la nation. Près du fort Olecminskoï la Léna eft remplie d’iles ,dont la plupart font habitées par des Iakoates,Ies autres font des pâturages. Ce fort eft fur la rive gauche de la riviere jc’eft un des plus anciens de Sibérie :il fut établi lorfqti’on exigea des peuples de cette contrée qu’ils payaflent le tribut ,Sc on lui donna le nom de la riviere d’Oiecma ,qui tombe àquatre lieues au -deffous ,par la rive droite Je la Léna. Vers l’an 1660 plaideurs habitans de ce canton palfe- EU SIBERIH. SA9 tant dans la Daurie ,pour ychercher le long de i’Amoure de meilleures terres* Le gouvernement rude ne jugeant pas àpropos de laifier abandonner les environs de la Léna „fit en 1661 placer une garde àl’embouchure de 1O- lecma ,où ceux qui auroient voulu fie retirer en Daurie, dévoient néceffairement palier ;mais la cefîion de ce pays aux Chinois afait cefier cette delertion. _. Le terrein qui eft entre Vitimsk. o€ Olecminsk pourroit nourrir un grand nombre dhabitans. On ytrouve plus de terres labourables que dans les contrées’ fupérieures }tous les uleds y croisent très bien. Les premiers payons qui font venus s’y établir, ont unpeu cultivé les terres ,mais l’amour de la fainéantife &de ivrognerie seft emparé de leurs defcendans. Queique pauvre que foit un payfan ,il travaille peu ,mais il tient àfes gages un ouvrier de nation iakoute ,paye pour lui le tribut ,&lui donne fa fubfiftance qui n’eft pas beaucoup plus cnere que la nourriture d’un chien. Lorfqu il arecueilli fes grains ,il en vend la plus grande partie qu’on employé . ordinairement afaire du branaevm > 55^ Voyage glaçons augmentoit journellement ’iî$ s'amoncelèrent bientôt près des îles 8c des bords ,ne formèrent qu’une glace, 8c l’on vitprefque auffi-tôt des traîneaux fur la riviere. Peu de jours après ,on en pouvoir tirer par tout des morceaux de glace épais de deux pieds 8c plus. Les habitans du pays en font un ufage très avantageux :leurs fenêtres ferment très mal ,8c les moyens ordinaires ,tels que le fumier 8c les peaux, ne peuvent garantir du grand froid ni les chambres ni les celliers. On prend donc clés morceaux de glace bien purs ,de la grandeur de la fenêtre 5on les place par dehors ,on les arrofe d’un peu d’eau , 8c la fenêtre eft faite. Ces glaces interceptent beaucoup de lumière, 8c il eft remarquable que iorfque le foieil brille, les chambres font plus obfcures ;mais le froid s’y fait peu fentir ,les vapeurs ypénètrent difficilement ,8c la bierre 8c le vin gele rarement dans les celliers. Il arrive quelquefois ici ,de meme qu’a S. Péterbourg ,qu’un froid fubit rend les eaux épailfes comme une bouillie ,8c les congele prefqu’à l’inftant. Les poeles font conftruits ici comme dans la Ruffie :la plupart font de terre ,parce qu’on n’a pas toujours des 1K$ïBERïE. |57 forges dans fon voifinage, 8c que les poeles de fer font moins en ufage. Ceux des riches font faits de terre afourneaux ,les autres de uni pie brique. Quelques-uns ont deux ou trois voûtes l’une fur l’autre ,afin que le feu tournoyant plus long-temps àl’intérieur caufe une chaleur plus durable. Les uns ont l’ouverture en dedans de la chambre ,afin qu’on ne perde point de chaleur <; les autres l’ont en dehors, pour éviter lesvapeurs fuifureufes qui iortentdu poele, iorfqu’on l’ouvre avant que le bois foit parfaitement çonfommé. Ces vapeurs de même que celles «du charbon qui n’eit pas encore em« brafé ,cauient des maux de tete ,des trembiemens 8c foiblefles de nerfs ,des naufées 5des vomiflemens ,des aiîoupiffemens ,8c ôtent enfin la refpiration 8c la vie ,mais elles n’ont pas ces funeftes effets fur la plupart des Ruffes ,peut-être parce qu’ils yfont accoutumés dès leur enfance. La riviere de Léna paffe àquelque diftance de Iakoutsk ,8c les eaux du voifinage geîent en hiver ,ainfi ,îorfqu’on veut avoir de 1eau ,il faut ienvoyer chercher très loin. Les officiers cie kflotte qui fixent ufage deau cqjbî àvf 35SVoyage mime ôc de glace fondue ,s’appercurent que celle-ci communiquoit au thé un goût ôc une couleur plus agréables :nous répétâmes leur expérience ,&le reluitat fut le même. Il faut obferver de ne pas fondre la glace fur un feu qui fume 3elle prend le goût de fumée plus facilement que Feau commune. On la préféré auiîi pour faire du ponch ,ÔC quelques-uns- prétendent qu’elle cuit mieux les alimens. CHAPITRE LI. Navigation des Baffes dans la met glaciale. NOustrouvâmes âIakoutsk Vaflli Rtichetchev avec fept hommes ,refte de l’équipage de l’une des flottes qui partirent de cette ville en 1735 ,pour defcendre la Léna jufqua la mer glaciale ,8caller par le nord-eft àKamtchatka. Cette flotte étoit commandée par un danois nommé Lafïenius, officier habile ôc expérimenté, qui s’étoit offert lui-même pour cette expédition ,ôc l’avoit entreprife avec joie; •EN SIBERIE. 55^ fl eut toujours le vent contraire fur la Léna ,defcendit lentement ,de fut quelquefois obligé de s’arrêter trois ou .quatre jours. Enfin ,le quatrième août , il arriva au goiplie que fait cette rivière peu loin de fon embouchure, de le lendemain àl’embouchure même auprès de Bikovskoï -mouis ,ou du promontoire de Bikovsk :il yfit ,ainfi que dans lhle du même nom ,drelfer un ecolonne de trente-fix pieds de hauteur, afin de l’appercevoir de loin. Deux jours après il mita la voile, de courut par eft-nord-eiî ,mais les brumes de les vent contraires qui furent toujours fuivis de calmes ,i’obligerent a jetter l’ancre, il s’éleva le onze un vent favorable qui le porta vers Feft par nord de eft-fud-eft :en moins de deux heures il apperçut des glaces à1eft , jetta l’ancre aufiï-tot de fut en peu de temps entouré de glaces. Elles diiparurent dans une couple d’heures ,de il remit àla voile, mais une tempete l’aiTailiit ,brifa le gros cable de la grande voile ,de le contraignit de mouiL- ier. Le lendemain il leva l’ancre de conflit an nord-oued: ,mais il fut environne lie tant de glaces *de l’air tut fi oofcurc^ 5Voyage par la neige qui tomboir, qu’il an* cra de nouveau ,Sc penfa dès le lendemain àchercher une ri'viere où il put palier l’hiver. La chaloupe fut envoyée pour fonder les plus voifines , 6revint fans en avoir trouvé qui fut propre àce defïèin :onréfolut donc unanimement d’allez au ruiffeau Kara-ou- lak 5on yparvint dans deux jours 3<5c on remonta jufqu’â un quart de lieue au-aeIIusde fon embouchure. Cet endroit parut commode pour un bâtiment jon yavoit de huit àquinze pieds d’eau. Plus haut ce ruiifeau eft bas .&en automne il eft âfec ,il parole qu’il doit au trayail des eaux de la mer la profondeur qu’il avers fon embouchure ,en effet les eaux qu’on y trouve 3ne different point de celles de la mer :les laboures le nomment Karaourak ouïe ruifleau noir» La latitude de ce lieu eft d’environ foixante &onze degrés. Le premier foin de Laflenius fut de pourvoir àfon cantonnement. II trouva cinq anciennes huttes de Ioukaghirï ou Iakoutes montagnards ,qui auroient pu contenir tout fon équipage 5mais comme il yappercevoit déjà du mécontentement ôc des murmures .il fit conftraira en Sibérie. traire une caferne :on yemploya le bois jette par le Kara fur fes rives :àcinquante lieues des bords de la mer glaciale il ne croît aucun arbre ,mais les rivages font couverts de bois de melefe 8c de fapin flotté ,8c Ton en trouve des monceaux dans quelques endroits. La caferne étoit longue de foixante-feize pieds jlarge de vingt &un 8c demi ,8c haute de feize ;on en garnit les fentes avec de la moufle ,&on la partagea par des cloifons en quatre parties ,dont le commandant occupa lune ,donna l’autre àl’aumonier, la troiùeme au fous-lieutenant ,8c la quatrième au refte de l’équipage. Ces quatre chambres étoient échauffées par trois poeles faits comme ceux des villages rudes ,c’eft-à- dire àpeu pi es comme des fours ,mais un peu plus grands 8c plus épais :on met dans ces poeles beaucoup de bois dont la flamme fort prefque toujours dans la chambre :on ycuit le pain 8c les viandes, quelques uns ont une cheminée ,d’autres feulement un trou fait dans le mur ,qu’on peut ouvrir 8c fermer par le moyen d’une couîifle , de maniéré que la fumée forte r8c que l’on conferve dans la chambre autant de chaleur qu’il eft poflible. Ces poeles Tome /, Q VOYAGE furent construits avec une efpece d’argile nommée il en langue ruffe :on peut Ta comparer àcette terre que la plupart des eaux dépofent. Elle forme la première couche du terrein voifin de la mer glaciale ,8c n’eft épaiffe que de fept àhuit pouces. Les loukaghiri difent que la mer couvroit autrefois cette contrée ;Vil eft peut-être un de fes depots. Vers la fin du mois d’octobre le froid augmenta extraordinairement, 8c le fcorbut en même temps attaqua l’équipage. Le cinq novembre ,le foleii qui jufqu’alors fembloit contenir la nature dans l’ordre accoutumé ,ceffa de paraître. Al’égard du plus grand nombre ,ce fut pour toujours ,8c pour deux mois àl’égard des autres. On aurait dit que fa chaleur fufpendoit les effets du mécontentement de l’équipage ydès qu’il eut difparu ,les murmures éclatèrent ,le lieutenant fut accufé de haute trahifon ;le commandement lui fut bté 8c donné au fous-pi- lote Rtichetchev. Le malheureux Laüenius fut prefque en même temps vivement attaqué par le fcorbut ,8c mourut le dix-huit décembre. Le dix-neuvieme janvier le foleii re- en Sibérie. jéT* parut :on efpéroit que fa chaleur rétablirait peu àpeu l’équipage ,mais dans ce même mois il mourut iept hommes ÿ en février douze ,en mars autant , en avril trois. Le fous-chirurgien Kréner qui avoit refilé long -temps ,& pouvoir remédier aux maux de ceux qui vivoient encore 9mourut vers le quinze mars. Les accidens de ce fcorbut étoient des douleurs que l’on relîentoit aux endroits où l’on avoit eu des blelfures ou des abfcès ,la lalîitude accompagnée d’un alFoupilTement extraordinaire ,l’enflure des pieds fur lefquels il paroiflbit ci de la des taches bleues ,un éternûment violent, pendant lequel on relîentoit dans les reins des douleurs aiguës 5l’ébranlement des dents ,l’ haleine puante , l’enflure du corps ,accompagnée d’une foif inextinguible ,une toux feche ,une forte conftipation ,dont l’effet fubfiftoit durant deux ou trois femaines :les plus puiffans purgatifs étoient fans effet. La fin de cette conftipation étoit un fymptome de mort ;plufîeurs finiflbient au même inftant qu’elle ceffoit ;elle étoit fuivie dans les autres d’un dévoiement continuel ,de quelquefois d’un flux de fang ,qui fe terminoit en peu de jours 364VOYAGB avec la vie. Il paroir que l’équipage dit danois Monk 3qui pafTa l’hiver dans la haie d’Hudfon àfoixante-troxs degrés vingt minutes de latitude feptentrionale eut la même efpece de fcorbut (î). Le lieutenant eut la fievre avec une oppreflion de poitrine ,une infenfibilité totale &un violent hoquet pendant lequel il expira :tous les autres malades eurent aufii la fievre avec des' crampes &des ^douleurs dans les membres» Le corps du lieutenant avoit au côté droit plusieurs taches bleues ;on en fit l’ouverture. Pour peu que l’on prefiat Lurette ,il en découloit du fang ,ôC il yavoir dans la veffîe ,outre les urines ,beaucoup d’excrémens &de fang caillé. Le rein droit étoit couvert de vifcofités ,8c prefque entièrement attaché par derrière ,la trachée-artere enflammée ,le cœur «5c la veine cave remplis de fang épais noirâtre 3i’eftomac entièrement fain. La caferne étoit voifine de la mer :on yfoufFroit continuellement un froid excefilf jquelque quantité de bois qu’on (i)Recueil des voyages au nord ,r, ï% i8o. en Sibérie. 5^5 mît dans les poeles ,on ne pouvoir pas les échauffer ,&l’on n’y fentoit quelque chaleur que lorfqu’on étoic devant l’ouverture :Laffenius eut toujours dans fa chambre ,outre fon poele,un grand chaudron rempli de braife ,ôc 11e put fe réchauffer. Le terrein de la caferne fut toujours humide ,les murs étoient comme couverts de glace. On étoit quelquefois contraint d’y laiifer les corps morts quatre ,cinq ,&c même fix jours ,parce qu’il yadans ce climat des tempêtes épouvantables ,qui auroient enfeveli fous la neige ceux qui fe feroient rifqués àfortir :l’odeur de ces cadavres l’inquiétude 8>c la crainte qu’ils pouvoient caufer aux malades ont peut-être abrégé la vie de plufieurs. Chaque homme de l’équipage avoit par mois trente livres de farine ,cinq de gruau &une de fel :on dit que le lieutenant n’avoit fait les parts aufli petites 3qu’afin de ne pas manquer de vivres àl’avenir. L’équipage murmura contre cette prévoyance ,&s’imagina que cette épargne étoit la caufe de la maladie. Dès que Laffenius fut mort, les portions furent augmentées ,mais le mal ne diminua point. Le brande- 37^' VÔYAÔE ne put diminuer ni fon courage ni fa vigilance. Ils arrivèrent le 23août à l’embouchure de l’Anabara qui eft a foixante 8c onze degrés une minute 58c de-îà fe dirigèrent vers la Kataflga : Ils n’y étoient pas encore ,lorfqu’ils furent tout àcoup entourés de tant de glaces qu’ils eurent beaucoup de peine às’en délivrer. La glace s’étendoit depuis la Katanga fort loin dans la mer y ils furent donc obligés d’entrer dans cette riviere ,dont l’embouchure eft a foixante 8c quatorze degrés neuf minutes. Il yavoir quelques huttes vuides fur la rive occidentale :elles appartenoient àdes habitans du pays qui demeuroient alors àtrentecinq lieues plus haut ,8c venoient quelquefois àces huttes. Le lieutenant remit en mer 8c courut le long des côtes ,prefqtie toujours nord ,jufqu’a la Tamoure ou Taïmoure. Cette contrée eft fort ftérile :on n’y voit pas un feul arbre ,pas même de bois flotté ,8c la riviere eft: £peu profonde qu’elle doit être tout glace en hiver. îl continua de fnivre la côte depuis la Taïmoure jufques vers la Piafida ,8c il ytrouva entre le rivage 8c plufieurs grandes îles qui le bordent 3des glaces immobiles ?qui ? EN SlBIRÏE, fuivant fa conjecture ,yétoient depuis Fhiver précédent, il fallut donc tirer àla mer ,afin de tourner les îles au nord. Ce projet fembla réufiîr. La mer étoit aies unie, cependant les détroits étoient pleins de glaces. Ils parvinrent àla derniere île 5&c fe trouvèrent àfoixantedix-fept degrés vingt-cinq minutes de latitude feptentrionale 5mais ici toute efpérance s’évanouit. Le froid avoir beaucoup augmenté }entre la derniere île &le rivage ,&c depuis cette île vers le nord la mer étoit couverte dune glace immobile. Ils tentèrent cependant de courir au nord ,&ils avaient dé)a fait fix milles d’Italie ,lorfqu’iîs furent enveloppés par une jmime épaule qui leur ©toit la vue de ce qui les entourait. Lorfqu’elle fut dilipée ,iis ne virent autour d’eux que glaces} celles qui étoient du coté de la pleine meretoient mobiles ,mais en fi grande quantité 5 qu’un canot n’auroit pas pu trouver place entre elles. Dans ces fâchetifes circonftances le lieutenant dont la maladie augmentait dejour en jour, alembla fon confeiî, le retour fut réfoio. Vers laTaïmoure il fut ftirpris par un calme entoure de glaces ,ôc la mer commençoit àgeler , mais après vingt-quatre heures ,ie 374 Voyage vent ayant écarté les glaces flottantes' % Se celles de la mer ayant dilparu ,il parvint non fans danger ,àl’embouehure de l’Olenek ,Se ce brave officier qui avoit fait tout ce qu’on pouvoir attendre d’un homme plein dhabileté ,de zele Se d’intelligence ,vit finir en même temps fon voyage Se fa vie :il fut fuivi de près par fa vertueufe veuve ,qui mourut encore moins de maladie que de douleur. Malgré ces tentatives inutiles ,le gouvernement n’abandonna point encore l’efpoir d’atteindre au but qu il fe propofoit. Le lieutenant Lapuiev reçut un ordre de fe rendre en Sibérie, de defcendre la Léna ,d'aller par met auilî loin qu’il feroit poflibie ,Se de continuer le voyage àpied le long de la côte ,afin d’en avoir au moins une eonnoifîance plus exaéte. Laptiev ayant mis en mer le 29 juillet 17395 pafla le 1 5 août devant une langue de terre qui s’avance afles loin dans la mer ,Sc qu’il prit pour le Sviatoi-noss :on donnoit autrefois ce nom àun autre promontoire qui eft àpeu de diftanee au-delà de i’Indighirka. Il navigua entre les glaces jufqu’aux quatre embouchures de l’Indighirka ,dont il trouva la la^ en Sibérie. 37J tirade de foixante-douze degrés deux minutes. Les eaux de la riviere étoient fi baffes ,qu’il ne put pas yentrer y il fut obligé de relier en mer Sc de voguer entre les glaces ,mais le premier feptembre la mer gela. Peu de temps après ,il s’éleva une tempête qui dégagea le bâtiment ,8c le pouffa en mer parmi les glaces flottantes. Il furvintenfuite un calme ,&la mer gela tellement qu’on pot aller du bâtiment au rivage fur la glace ,Sc ytranfporter les bagages :il étoit àune lieue &: OO #e demie de terre. Laptiev ylaiiTa une garde qu’il fit relever de temps en temps, ôc s’établit àterre avec tout fon équipage. Ils ne manquèrent point de vivres, car il n’y apoint de riviere aufli feptentrionale ,dont les bords foient plus habités ,&la mer leur fourniffoit d’abondantes provifions ;ils trouvoient entre les glaces ,en grande quantité ,des chiens de mer ,des ours blancs ,& des veaux marins. Depuis le Sviatoïnoss de Laptiev ,jufqu’à l’indighirka , la mer efl baffe &le pays plat ,& depuis ce même promontoire jufqu’à la Kolima il n’y apoint de riviere affés profonde àfon embouchure poux recevoir un bâtiment un peu grand. 37^ Voyagé Les voyages entrepris enfuite pour îe même objet n’eurent pas un fuceès plus heureux. Cependant il eft conftaté par des mémoires trouvés dans les archives de Iakoutsk, que vers la fin du dernier fiecle ,des marins peu habiles 8c peu expérimentés alloient prefque tous les ans dans les dotchennikes ordinaires de l’embouchure de la Léna ala Kolyma. Dans cette navigation on a toujours fia ivila côte îe long dun canal étroit trouvé entre les glaces. On ytrouve auffi que plufieurs badinens fie font perdus dans ce voyage , &ce fiont peut-être ces mites exemples qui Font fait abandonner. On aquelques traces qu’un petit canot parti de la Kolyma ayant doublé le Tchouketchoï, eft venu àKamtchatka. Enfin des relations nouvelles 8c authentiques ont appris que la cote méridionale court au nord ,que les eaux ydeviennent de plus en plus baffes :il fie peut donc qu’autrefois elles fufient différentes de ce qu’elles font aujourd’hui ,que la mer ait abandonné des langues de terre qu’elle couvrait alors ? &que des dotchennikes qui tirent moins dJeau que les bâdmens faits poux la mer aient pu palfer où ceux ci n’ont pu trouver de chemin. %N§IBERïe; 37f CHAPITRE LIE Hiver de Iakoutsk.Marmottes.Alimens ordinaires des RuJJes &des lakou* rer *(Sx. APrès des voyages ii longs &: ü pénibles je reviens hiverner àIakoutsk. Vers le z8de feptembre il y faifoit àpeine jour àneuf heures j dès qu’il tomboit de la neige ,on ne pouvoit fe palier de lumière ,8c vers deux heures 8c demie de l’après-midi , lorfque le ciel étoit pur ,on revoyoit les étoiles. La plupart des habitans vont repofer ,dès que la nuit commence , comme s’ils n’étoient qu’à cinquante degrés de latitude ,8c dorment toute la nuit :ils ont àpeine dîné qu’ils reviennent àleur lit, &lorfque le jour elt fombre ,il arrive fouvent qu’ils ne s’éveillent pas. L’exemple du lieutenant Lallenius nous avoit appris la malignité du fcorbut de Sibérie ,8c combien le trop dormir yeft dangereux :nous prîmes donc la réfolution de ne conîacrer au repos ,qu’une partie de la 57^ Voyage nuit, 8c d’employer l’autre àl'étude : nous éprouvâmes tous qu’il eft impoffible de travailler fans interruption durant une nuit auffi longue ÿle travail îafte ,la feule lumière lalfe ,il nous fallut chercher du fecours dans la fociété de nos amis. Je commençai mes obfervations d’hiftoire naturelle par l’examen d’une efpece de marmotte nommée en ruffe iévrachka :on trouve ce joli animal en grande quantité dans la campagne, ainii que dans les celliers 8c dans les greniers des deux efpeces. Il yadans ce canton autant de greniers fous terre qu5il yen aqui font au-deflus ,car ni l'humidité ,ni la moifiiîixre ,ni les infectes ne peuvent nuire aux grains fous une terre gelée âdeux pieds de profondeur. Les marmottes de la campagne fe tiennent dans les fourerreins qu’elles fe creufent ,8c qui ont une entrée 8c une fortie particulière :leur gîte eft au milieu du fouterrein ,8c elles ydorment durant tout l’hiver ;mais celles qui vivent de grain 8c de légumes cherchent leur proie en hiver ainfî qu’en été. Elles ont la tête afïés ronde ,le mufeau tout-â-fait plat. L’oreille n’a point de cartilage ,8c l’on ne peut découvrir EnSiBERÎE. 379 le conduit auditif qu’en écartant les poils qui le couvrent. La longueur du corps * en ycomprenant la tête ,fait àpeine un pied }la queue eft garnie de longs poils , large comme la main ,prefque entièrement ronde auprès du corps ,enfuite applatie &épaifle d’un demi-pouce , plus mince &arrondie vers l’extrémité 5 les deux cotés en pente depuis le milieu comme une épée àdeux tranchans , vers le haut noirâtre mêlé d’un peu de jaune ,vers le bas rouge de renard s toute noire aux extrémités. Le corps eft, de même que celui de la fouris ,alfés gros, par-defifus gris mêlé de jaune, pardedbus jaunâtre :ces couleurs tirent par endroits fur le rouge de renard. Les pattes font jaunâtres à l’intérieur &à l’extérieur ,courtes ,plus longues derrière que devant :celles de devant ont quatre orteils 5celles de derrière ,cinq, éc chaque orteil eft garni d’un ongle noir ,de grandeur médiocre ,un peu courbe. Lorfqu’on met en colere ces petits animaux ,ils mordent avec force &jettent le cri ordinaire aux marmottes :ils fe dreifent auffi far les pieds de derrière ,lorfqu’on leur donne â manger ,&c porrent les alimens âleur gueule avec ceux de devant. Ils s’ac- fSô Voyage couplent au commencement davril / font au commencement de mai cinq ou fîx petits ,mettent bas dans leur gîte qui eft alors couvert d’herbages 5 ôc yallaitent auffi :enfin la nature a fait de cette eipece d’animal une marmotte en petit. On trouve ça &là dans la Sibérie des marmottes ordinaires ,qui different cependant félon les cantons en groiîeur ôc en couleur. J’étois le 8novembre chez M. Muller ,lorfque nous entendîmes appeller au feu 5ôc l’on vint bientôt m’annoncer que ma maifon brûloir. Nous y accourûmes ,mais déjà tout fecours était inutile ;la maifon étoit en flammes 5ôc l’on ne pouvoir feulement pas en approcher. Acette vue je fus frappé comme de la foudre ;je perdais mes obfervarions ,mes plantes ,mes defïeins, ôc tous les moyens de réparer cette perte ,mes livres >mes inftrumens ;il ne me reftoit en argent ôc en habits que ce que j’avois fur moi. On ne put éteindre le feu jtoute la maifon brûla depuis le toit jufqu’aux fondemens. Quoiqu’on jettât continuellement de la neige fur les cendres 3 on ne put yfouiller que le troifîéme jour :on ytrouva réduit en lingot 3 in Sibérie. plus de la moitié de mon argent 8c de celui de M. Muller que je gardois, avec quelques livres qu’une bonne reliure avoit ailes garantis pour qu’ils fervilîent encore :je perdis tous les antres ,mais celui dont la perte m’affligea le plus ,fut les indurations de Tournefort. L’hiver fut extrêmement doux ,cependant on reffentoit quelquefois un froid très vif, 8c il eft tel ordinairement àIakoutsk dans cette faifon. Il y futff exceffijfiiy quelques années,qu’un. Voivode obligé d'aller de fa maifon àla chancellerie qui n’en étoit éloignée quEnviron de quatre-vingts pas, quoiqu’il eut le corps couvert d’une ample fourrure s 8c la tête cachée dans une capote de peau ,eut les pieds ,les mains 8c le nez gelés ,de forte qu’il eut beaucoup de peine àfe rétablir. Les membres qui viennent de geler n’ont aucun fentiment ,8c font plus blancs que le refte de la peau. On les frotte ordinairement avec de la neige pour les guérir , 8c dès qu’ils commencent àdevenir fenfibles on fubftitue de l’eau chaude a la neige :s’il yapeu de temps qu’ils foient^gelés ,le remede le plus prompt eff de les frotter avec une étoffe cie