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Essai sur l'histoire des comices de Rome, des états-généraux de la France et du parlement d'Angleterre

Gudin de la Brenellerie, Paul Philippe, 1738-1812

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EssAI SUR ^HISTOIRE DES COMICES DE ROME, DES ETATS-GENERAUX DELA FRANCE, I f \ DEROHî. 5 Jîrimerait par force ,ne fervirait qu’à brifet leurs reflorts &àles détruire abfolument. Je.ne rechercherai point ici quel légillateuf eut le plus de fagefle ;fi LA'çurgue. l’emporte fur Solon ,fi Zaleucus vaut mieux que Carondas , fi la république des Sunnites eut des mœurs plus auftères que celle de Sparte ;ces queftions ont été agitées cent fois ,&n’en font pas plus décidées. Je me pro'pcfe d’examiner les affembiées sénérales des trois nations qui ont fait le pjus' de grandes ch.ofes, qui ont acquis le plus 'de célébrité, foit dans les armes, foit'dans la politique ,foit dans la' navigation foit dans les fciences ou les beaux-arts: des trois nations qui ont eu' les plus grandes capitales del’Europe ,des trojs nations oà lapopulation aété la plusnombreufe, Sc qui pas été les moins fécondes en ^aads^tiommes. tan examiiiant la conititution de ces trois E.tats ,nous au.ons daoord 1avantage de raisonner fur des faits &.non fur de vaines bypothefes ,ou fur des fyflêmes impofans dans la théorie, impcffibles dans l’exécution.. •Nous ne verrons que des établiiTemens pro^ fsr^ià de grandes nations :nous trouvergsw ' '& DES COMÎCSS chez lin peuple ce qui aura manqué àl’autre. Nous apprendrons quelles loix font effentieües ;comment ,avec des formes différentes ,on parvient au même but ;&du tableau général de ces trois nations il réfultera quelques idées faines fur la conftitution la plus convenable àun grand peuple; quelques principes fûrs, qui auront d’autant plus de poids qu’ils auront déjà été mis en ufage ,&que la pratique en aura déjà fait connaître les effets. Sous ce rapport, les trois parties de ceî ouvrage, loin d’être étrangères l’une àl’autre, formeront un enfemble ,où l’on trouvera tout ce qui convient àun grand peuple , tout ce que les légiflateurs ont imaginé pour faire d’une colleétion d’hommes ,ou d’une affociation de provinces, un féal &même peuple ,pour donner àtous un intérêt commun, pour m.odérer les paffions, ou pour les employer àl’utilité publique. Nous verrons pourquoi les uns ont réuffi, pourquoi les autres ontéchoué ;ce qu’on peut leur emprunter, ce qu’on doit créer, ce qu’il faut éviter. Les peuples limitrophes diffèrent plus par les ioix que par le climat i îâ nature eft la même dans tous les fiècles ; DEROr,i E. s mais îes gouverneraens ne font pas les mêmes dans tous les temps ,&les peuples changent -avec eux. Les hommes en général ne font rien que ce que leur fituation leur permet ou les oblige d’être. Il n’y aque quelques hommes rares qui ,par la force de leur ame » fâchent fe maintenir contre la force de leur fituation ;comme il n’y aqu’un petit nombre d’hommes de génie qui fâchent s’élever, par les lumières de leur raifon , au-deflùs des idées de leur Cède. La plus grande partie du genre humain , chez les anciens &même chez nous ,elr demeurée jufqu’au douzième &treizième fiede avilie &courbee fous le joug de la fervitude. Elle n’eut aucune efpèce dé part à tous îes événemens politiques qui fe pafsèrent dans ce long efpace de temps. Ainfi les fautes qui fe commirent, ne lui doivent point être imputées. Je dis la plus grande partie du genre humain car il yavait dans le territoire de Lacédémone trente mille liâtes ,&pî us encore de Mécéniens &èi Argiens ,efclave de dix mille Spartiates. Athènes avait vin mille citoyenSjS: comptait quatre cents mül. A3 r.€sRc«saîr.s foat ds.iics efl cU£cs , CaCeBtEJîïS, 12 DES Comices publique, àdifputer fur fes droits, ales maintenir contre toute ufurpation. ARome ,Cincinnatus cultivait fes propres champs ,il avait des efclaves ,il avait eu des richelTes ;il fut ruiné par l’arrogance de fon fils, &par les amendes qu’il paya pour lui. Scrvius divije. les Romains en clajjes ^ en centuries 6’ en tribus, LYCtrRGUE avait établi, par fes loix, une égalité de richefles entre tous les citoyens de Sparte. Servius établit au contraire ,àRome ,l’inégalité des biens par fes loix. Il divifa les citoyens de Rome en fix cîafles ,chaque clafiè en compagnie de cent hommes :c’était une divifion militaire. Il mît dans la première claffe les plus riches S: les mieux armés ;il gradua les autres félon l’ordre de leurs richefles, jufqu’à la dernière ,où il mit tous ceux qui avaient le moins de bien, Mlnor cenfus. Tite-Live ne dit point qu’ils fufient fans biens ,fans propriété, comme l’ont dit des auteurs inexacts. DS Rome. Toutes ces claffes comprenaient cent quatre-vingt-neuf centuries ,ou dix-huit mille neuf cents hommes en âge de combattre ,êc û , dans îs dénombrement qui fuivlt ,on compta quatre -vingts mille hommes ,comme le dit Fabius Piaor ,il faut qui! yait eu déjà plus de quatre efclaves pour un citoyen. Le mot de centurie qui défignait alors le nombre de cent ,ne Cgnifia plus ,dans la fuite, qu’une fubdivifion de clafie; parce que les citoyens ,en fe multipliant, ne multiplièrent ni les clafiès, ni les centuries ï du moins ,ils ne les multiplièrent pas dans une proportion arithmétique. Ce qu’il importe de remarquer, c’eft qu’il yeut quatre-vingts centuries dans la première cîalîè ,dans celle des plus riches ,& qu’il n’y en avait qu’une dans la dernière. Le nombre des plus riches était donc de huit mille, &celui des plus pauvres de cent, C’eft-à-dire ,que le nombre des pauvres était àcelui des riches comme un eft à quatre-vingts. C’eft précifément l’inverfe des nations modernes. Mais la multitude était efclave. Le nom de citoyen était tout, celui d’homme n’était rien. ’t^DES Comices Cette divifion était' relative aux nchefîés i Servlus en fit une autre relative au territoire. Rome ,dès fa naifiance ,avait été partagée entre les brigands raflemblés par Komulus ;les Sabins ,fujets de Tatius , &les Lucères ,fuivans d’un Lucumon qui s’était établi àRome. De ces trois corps vint le nom de tribus. Ces tribus furvécurent àleurs chefs :&ce fut dans la dernière qu’on incorpora les peuples vaincus êc les étrangers auxquels on accordait les droits de citoyen. Elle l’emporta bientôt en nombre fur les deux autres. Servius répara cette inégalité en partageant ces trois races en trente tribus ,dont les quatre principales ,les quatre plus anciennes ,occupèrent quatre collines qu’li entoura d’un mur. li fe logea au milieu d’elles 5fur le mont Efquiiin. Les vingt-fix autres habitèrent hors des murs ,m.ais la plupart fort près du rempart. Le territoire était très-borné. C’eft ce qui fit la force de ce peupler prefle comm.eune armée autour d’un fort ,il fut toujours facile àraflembler ,&toujours prêt àfe défendre. Le danger menaçait fans cefle. Servius alligna,à ceux qui demeuraient àla cam- DE ROTvî E. ly pagne ,des lieux de refuge, où ils devaient fe retirer en cas d’incurlion ;&Deiijs d'HaLîcarnaJfe nous dit qu’ils ypafTaient la nuit. Il diftribua le territoire entre fes tribus. Tout citoyen eut des terres &des efclaves. •' ^y, C'était deux ou trois arpens :c’était autant d’efclaves. Ceux qui en eurent davantage , furent nommés Locuples Ci)tenant beaucoup de place. Il yavait déjà une grande inégalité de richeffes. Ce qui eft très -im- portant àremarquer ,c’efl: que ,par cette difpofition ,ce fut le régime de la ville que Servlus étendit aux campagnes ;de forte que le peuple romain ,tant celui des champs que celui de l’intérieur des murs ,ne forma qu’une ville, qu’une police, qu’une cite. De l’ine'galite des conditions. Outre cette grande divifion qui partageait le genre humain en deux claffes, dont l’une avait tout ,&dont l’autre c’avait rien ,pas même la liberté ,i! yavait d’autres (i) Hir.c &locuplstes difcebant ,locï ,hoc ejî , sgri pltnas. Pline, liv. Xviîl, chap. 3. ï6DES Comices dlvifîons :les efclaves étaient égaux entre eux ;les hommes libres fe partageaient en citoyens &en étrangers; c’efl: -à-dire , en hommes qui avaient tous les droits de cité ,&en hommes qui ,nés dans les mêmes murs ,étaient étrangers àtous ces droits ,ne pouvaient parvenir àaucun rang dans la ville ,àaucun grade dans les armées. Cet état fe trouve dans toutes les républiques anciennes ou modernes ,fous cent noms différens. C’eft l’état des nobles de terres-fermes àVenife, des natifs de Genève, &c. Ordres: Les citovens fe diflinguaient ,àRome, Trois (le dpatncicns 5en chevaliers ,en plébéiens. îrois Ordres formaient feuls la république. Les étrangers &les efclaves n’y avaient aucune part. Le commerce &les arts occupaient les étrangers ;l’agriculture & les fondions ferviles ,les efclaves. Ces deux derniers ordres l’emportaient de beaucoup , par leur nombre, fur les trois ordres des citoyens. Ces diftindions étaient héréditaires. Lefcîave pouvait etre airranchi & devenir plébéien ;l’étranger pouvait le devenir aufiî ;mais le chevalier ,le plébéien , ne pouvaient jamais devenir patriciens. L’inégalité i) EROME. xj L’inégalité des conditions ne provenait pas des richeffes ,mais de l’ordre des rangs établis par la loi. Du genre des rlcheJJ'cs. Les biens des premiers Romains ne furent que le fruit du Montefquieu définit très-bien Rome nailTante, quand il la compare aux villes de la Crimée ,faites pour renfermer le butin ,les beftiaux &les fruits de la campagne. Chaque citoyen fe battait ,pillait &s’armait afes frais. Les chefs de ces expéditions ,qui prirent habilement le nom de peres, de patriciens, eurent la plus grande part au butin jils fe firent donner plus de troupeaux ,de captifs &d’arpens de terre , dans le voifinage de Rome. Ils devinrent agricoles ,&demeurèrent citoyens. La ville feule était leur patrie ;fon enceinte était facrée ;les délibérations de la place publique ,les exercices du champ de Mars , les jeux du cirque ,la nomination des magiftrats ,le barreau ,les facrifices ,tout les yrappellait fans cefie ;tout les forçait d’y réfider. Enfin, Iç fort, la fortune du peuple Tome J, B Grandeur & décadence des Romains , eJiap. g. Le pilîage &la récolté « feules richeP fes des premiers Romains. Cette propriété ne permet ni le feite ni le iuxe* i8 DES Comices romain ,étaient attachés aux murs du ca* pitole. Le pillage leur avait tout donne ,tout , jufqu’au fol qu’ils cultivèrent ,&jufqu aux femmes ,dont ils eurent des enfans. Lagriculture leur procura une fortune plus folide. La république ne comptait peutêtre pas ,fous Servius ,cinq afix lieues en carré. Le plus riche patricien n’avait que quelques arpens. Sa terre, fa cabane fes efclâves ,fes beftiaux ,fa récolte ,ne valaient qu’environ cinq mille de nos livres tournois. Une telle propriété ne permettait ni fafte ni luxe. On ne connailTait ni les arts , ni le commerce ,ni même le numéraire. Le butin &la récolte ,voilà tout ce qui compofait le bien &l’efpérance des Romains. Une grande partie du butin paflàit dans le tréfor public. Des champs ,fouvent ravagés par les ennemis ,ne fournilfaient pas une récolte abondante. Le fol même eft peu fertile ;mais le Romain eft fobre. La chaleur du climat ne lui permet ni les viandes, ni le vin ,ni les liqueurs fermentées ,ni les vétemens épais, ni les logemens bien clos. DE Rome. if ÏI eft riche de peu ,quand les peuples feptentrionaux font pauvres avec beaucoup. Toute dépenfe eft luxe &apparat dans lé midi, tout eft befoin &confommation pour l’homme du nord. Rome ,devenue agricole ,ne reflêmbla plus àune ville tartare. Ses citoyens reffemblèrent ,en un point ,aux bourgeois de nos petites villes ,habitans dans leurs murs, &vivant du revenu de leurs terres, que des payfans cultivent :ces payfans étaient efclaves. Les Spartiates méprifaient les Ilotes ;les Romains fe firent fouvent un plaifir de partager les travaux champêtres. Ces travaux étaient un plaifir dans un climat auffi doux, &fous un ciel auffi ferein. Ils accordèrent , àleurs efclaves ,la fête des fàturnales ;ils permirent aux affranchis de s’incorporer dans les tribus urbaines. La viâoire &l’ufage de dépouiller les vaincus ,de les réduire àl’efclavage , augmenta toujours les richeffes des tribus rurales. Les patriciens devinrent Locuples. Leurs biens furent de vaftes campagnes , prifes fur les ennemis ;&comme l’Italie nétait pas alors très-peuplée ,ils eurent B3 Les trîîïus furalcs s'enriebifient ,& les urbaines s’^fipauvri..* font. 20 Bss Comices fpuvent de grandes terres en friches ,ou pâifTaient leurs troupeaux. Les impôts fe levant fur les biens ,les patriciens fe firent inferire dans les tribus rurales ,&réfidèrent prefque toujours à Rome ,où les devoirs de fénateurs ,les magiftratures ,le defir de diriger Ls afifemblées publiques quife tenaien: p'ufieursfois la femaine ,la ne'cefîité de défendre leurs cliens ,le barreau ,le champ de Mars, les arrêtaient fans cefle. Ils en aimèrent ,ils en vantèrent davantage les plaifirs de la campagne. Toutes les richelLs des Romains ne provinrent donc ,pendant long temps, que du pillage &de l’agriculture. Les richeiles territoriales font les (eules qu’on tranfmette àfes defeendans ;toutes les tmr.s s’évaporent 3 pour ainlî dire ,en moins de quatre générations. Ainli les patriciens &les tribus rurales augmentèrent leurs richefies, en étendant leurs domainesdans les pays conquis. L’agrandiflement de Rome ycontribua encore ,en donnant un nouveau prix aleurs denrées. Les tribus purement urbaines ,éprouvèrent un fort tout contraire; elles vendirent leurs champs pour bâtir des maifons ,àmefure »EROMÈ, 2r que Rome fe peupla ;elles devinrent pauvres, elles voulurent partager les terres conquifes, les pâturages incultes ;elles demandèrent des lobe agraires. Elles n’en piurent obtenir. Les riches prédominaient dans l’aCemblée du peuple. De la manière de prendre les voix. SsRVIVs^après avoir divifé les Ro- Manière a* mains en fix clafles ,établit Tufage de compter les voix ,en prenant d’abord celles des dix-huit centuries des cheva''ers; c’était celles du fécond ordre de !’£t .t ;enfu.te on prena’t celles des quatre-vingts centuries de la première claflTe, qui comp'en-it l’ordre des patriciens &les plus riches des plébéiens. Lorfque ces quatre-vingt-dix-huit centuries opinaient àpeu près unanimement, on n’interrogeait pas feulement les quatrevingt-onze autrs. Si elles différaient de fentîmens ,on interrogeait la fécondé claffe, puis la troifième, jufqu’à ce que le nombre des centuries, acceptantes ou refufantes, l’emportât fur le nombre des centuries qui reftaient àinîet- B3 aS DHS Comices De ces fept rois ,quatre furent des héros % Numa. fut un fage ;Servius fut i’un & l’autre. Le feptième acquit le trône ,par un double adultère ,un doub’e empoifonnernent ,&un parricide ;il perdit la royauté par un viol que fon fils fe permit. La royauté fut abolie àRome. De Romefousfes confuls. DÈS que Rome eût chafle fes rois, la force publique parut s’augmenter. Chaque citoyen déploya plus d’énergie. Sous fes rois même ,la puiflànce légif lative ,la véritable fouveraineté ,avait appartenu au peuple. Le gouvernement ,où la puiflànce exécutive ,avait été partagée entre le fénat &le roi. Le fénatavait eu l’adminiftration del’Etatj Je joi Jle commandement des troupes &le département de la juftice. Il combattait àla tête des armées ;il jugeait fur fon tribunal. dont la durée efi prefque fans exemple ,n’ont occupé le trône tous que pendant deux cents quinze ans. DEROMs, 'à$ Alors la nature des biens ,l’autorité des chefs de famille .l’igncrance des arts & du commerce jrendaient les alfaires trèsrares. L’abolition de la royauté ne produifît tvîeæon d’autre changement que de faire élire , au peuple, deux confuîs au lieu d’un monarque:, &de les élire tous les ans au lieu d’attendre leur mort. L’un fut chargé de préfider. l’armée jl’autre de préfider àla ville, Tite-^Live avoue que ces premiers Uynlh confuls jouiflaient d’une autorité femblable àcelle des rois. Le fénat avait été originairement compofé de çent hommes ,choifis dans l’ordre des patriciens Tarquin l’ancien yavoit ajouté cent plébéiens ;les deux premiers confuls yplacèrent cent chevaliers. Mais ces plébéiens, ces chevaliers, furent d’abord incorporés dans l’ordre des patriciens.Depuis l’expulfion des rois ,les confuls choifirent les fénateurs. Le peuple voulut que de leurs jugemens on appe'Iat au fien jcomme on en avoit appellé de celui des rois. Ainfi le peuple nommait fes magiftrats ,les forçait àlui rendre compte do leur geftion ,&réfor- Preml>;res Vïâoires des Romains. 30 des Comices mait ou confirmait leurs jugemens. II exerçait toujours la fouveraiheté ,&quelquefois la magiftrature. Les patriciens prétendaient que toutes les charges de la république ,le commandem ent des armées ,&les grandes prêtrifes , -ne pouvaient être conférés qu’à eux feuls. Les plébéiens voulurent bien les en croire quelque temps ;&pendant les dangers d’une république naififante ,ils fe contentèrent du droit de les nommer &de les juger, Tarqu'm développa vainement ,pour rentrer dans Rome ,toutes les reCTources d’un génie fécond. Porfenna crut vainement qu’il écraferait les Romains fous le faix de fa puilTance :tous deux furent vaincus ,&réduits àrefpeder Rome. Les petites' républiques voifines furent battues toutes les fois qu’elles osèrent l’infulîer. Quelques villes furent prifes ,leur territoire vendu , leurs habitans réduits àl’efclavage. Peu éprouvèrent ce fort ;les Romains n’avaient point de machines de guerre ,&ne favaient pas faire un fiége ;mais Rom.e dépouilla toujours les vaincus d’une portion de leur territoire. Elle en vendait une partie au profit du -fifc du tréfor de la république , 3EROME. 5Î &elle diftribuait le refte àdes prolétaires , qui alors devenaientpropriétaires &payaient un cens àla patrie. C’eft ce qui entretint long-temps une forte d’égalité ,&ce qui empêcha la pauvreté de dévorer les plébéiens. Ces viétoires élevèrent le courage du peuple ;fa puilTance devint plus contentieufe. Le fénat devint plus jaloux de fes droits. Un incident produifit une nouvelle raagiftrature. De la diSature. DEjeunes fabins voulurent enlever ,de Rome ,quelques filles de joie ;car ,malgré fes mœurs ,fi vantées ,Rome en avait beaucoup. Ces jeunes Romains défendirent leurs courtifannes. Ce différent produifit une nouvelle guerre ,&fit créer le premier diéfateur 5huit ans après l’expulfion des Tarquins. Le fénat ,prelfé entre le peuple qui lui réfiftait, &la ligue de plufieurs villes ennemies qui le menaçaient ,conçut trèsbien qu’en ce double danger ,il devait refferrer le gouvernement, afin d’en augmenter Aa de Rome Pourquoi le premier dictareur câ ^lu. T)rons Üiâateui. 32 DES Comices la force ,&en confier toute l’autarité àun feul homme ,afin quelle fût plus adive. II nomma un didateur. Mais ,de peur que ce pouvoir ne dégénérât en monarchie ,il lui fixa un terme ; le temps fur lequel l'homme n’a aucun pouvoir, que le defpotifme ne peut intimider , ni corrompre 5amenait, dans le court efpace de fix mois, la difiolution de cette autorité terrible. Le didateur rentrait dans l’ordre des citoyens. Il n’avait aucun compte àrendre ;mais il reftait en butte aux vengeances des familles ,s’il en avait olfenfé , aux reproches du public ,s’il les avait encourus, Ainfi ,par cela feul ,qu’elle avait un terme très-court ,cette autorité toutepuilTaate ,pour rétablir l’ordre ,ne pouvait précipiter l’Etat dans aucun danger. du Le didateur avait le droit d’enfreindre toutes les loix ,de punir de mort tout citoyen qu’il croyait coupable ou turbulent , de faire la guerre ou la paix ;mais il ne pouvait promulguer aucune loi. I! avait feul toute l’autorité du prince ou du gouvernement; mais il n’avait pas la puilTance légiflative. La fouveraineté demeurait DÉROMÈ. demeurait toujours toute entière dans le peuple. OpprcJJîons. SIles riches euffent été modérés ,fi îe fénat eût été jufte ,fi !a vertu avait eu autant dempire aRome qu’on l’a prétendu , Rome naurait eu befoin d’aucune autre magiftrature. Rome pofTédait tout ce qui efi: néceflaire pour vaincre &pour gouverner. Mais ,fept années après que ce premier dîâateur eût été élu pour la défenfe de quelques courtifannes ,on fut obligé d’en élire un autre ,au fujet d’un genre d’opprelEon qui ,je crois ,ne fut connu qu’à Rome ,ou qui ,du moins ,yfut plus cruel que partout ailleurs. Les débiteurs ydevenaient efcîaves de SS leurs créanciers. Cet efclavage ne les acquittait pas; &lorfque le créancier fuppofait que les enfans, les amis, ou les parens de ion débiteur étaient aifez riches pour acquitter fa dette ,il lui faifait foui&ir toutes les cruautés qu’il imaginait. Il le tenait chargé de fers dans un cachot; il le faifait rudement flageller par fes autres efcîaves ,qui Tome I, P An de Koîtie aéo. TîTe-Tlve , liy, JL 54 DES Comices fe réjouiilàient d’avoir, de temps en temps , quelque citoyen àfuftiger. Un vieux guerrier ,déchiré fous le fouet , s’enfuit de chez fon créancier, &fe préfenta , tout langlant ,au peuple ;il compta comment les intérêts exorbitans &accumulés , d’une fomme affez modique ^le mettaient dans l’impofGbilité 'de s’acquitter ,&le livraient àla barbarie d’un homme impitoyable. Le peuple fe fouleva. Le fénat , compofé prefque tout entier de créanciers aufîi durs ,prit parti contre le peuple. La fédition dura long-temps ;en vain les confuls voulurent mener le peuple àla guerre ,pour le détourner de la jaftice qu’il demandait. Le peuple refufa de s’enrôler. Les confuls nommèrent un diâateur qui procura ,par la victoire &par le piliage ,quelques fouîagemens-à ceux qui craignaient de ne pas pcutmir payer leurs dettes ;mais le fort des débiteurs ne fat pas adouci. Le fénat prétendait que ces révoltes provenaient de l’oifiveté du peuple ;ce qu’il n’aurait pu dire s’il avait été compofé de pauvres ouvriers, ou de pauvres agriculteurs. pns autre preuve que les plébéiens pou- BEROMB. U Valent fubfifter fans un travail journalier, comme je l’ai dit ,c’eft que le peuple , laffé de tant de vexations, abandonna Rome, &fe retira fur le mont facré ,où il demeura pîufieurs jours. Le peuple peut ,par-tout ,fe paifer de la nobleffe ,qui ,nulle part ,ne peut fe paifer de lui. Le fénat courut après les plébéiens. L’objet de la querelle fut oublié 5 au lieu de régler le fort des débiteurs ,oa régla qu’il yaurait deux tribuns àla tête du peuple ,comme il yavait deux confuls ala tete du fénat. Ce fut encore une nouvelle magiftrature. Du tiibunat. LApuilfance du tribunat ,confidérée en EtabiLCeelle-même ,eft elfentielle au corps politique. C>n. Il •J•-,‘^bunat.l’ande elt el.e qui doit corriger le vice radical qui j£î. détruit toute conftitution. La puilfance légillative ,apanage du peuple ,eft prefque toujours ufurpée par la puilfance exécutive ,apanage du prince ou du gouvernement. Toute puilfance s’alfaiblit en s’étendant, même la légillativ Ca DES Droits èes tsibuns. 56 COMIeEs Quand le corps politique eft ccmpofe d’un petit nombre d’horames ,chacun met une grande importance àfa voix, qui en eft la centième ou la milliènie partie. Mais quand elle n’eft plus qu’une cent millième ou une cinq cent millième partie ae ce corps, elle devient li faible, üminime, quelle eft prefque nulle. Chaque individu anihilé, pour ainfi dire, comme partie du légifiateur, refte pourtant tout entier expofé ,com-m.e fujet ,au pouvoir exécutif. ARome, ce pouvoir étendu dans le fénat, &partagé entre les deux confuls, pouvait être reîTerré tout-à-coup par l’élection d’un Dictateur. Le fénat aurait bientôt envahi la fouveraineté ,fi le peuple n’avait pas fu la défendre ,en la mettant fous la garde de deux magiftrats. Les tribuns n’eurent d’abord d’autre autorité que celle d’arrêter le mouvement trop ranide du pouvoir exécutif. Leur oppofition fut plus rapide encore ;ils n’avaient qu’à dire veto ,je m’oppofe, &le mouvement s’arrêtait. Par cette inftitutîon ,les fujets ,membres devenus trop •faibles d’un légifiateur trop D-E ROME. 57 mombreux, furent défendus contre les entréprifes d’un gouvernement qui pouvant , quand il le voulait ,le refferrer jufqu’à l’unité ,était maître de déployer une force funefte àchaque citoyen, &redoutable àl’enfembîe du corps politique. Car la puiflance exécutive ,entraînée par les affaires ,tend perpétuellement àchanger la démocratie en ariftocratîe ,l’ariftocratie en oligarchie , l’oligarchie en monarchie ,la monarchie en arbitraire, &la loi en caprice. La puiflance tribunitienne elî: faite pour s’oppofer àce mouvement, pour maintenir l’état où. il le trouve, &pour le ramener, s’il eft poflûble, afon inftitution primitive. Le tfibunat établi., la conftltutlon de la république eut toutes fes parties. Elle fut entière, &aufïî parfaite que le peut être une inftitution humaine. Les feuls plébéiens parvenaient au tribunal. C’eft en effet au peuple qu’il importe de conlerver la conftitution :l’intérêt des grands eft de l’envahir. Le relie de l’hiftoire romaine n’offre plus que le jeu des différentes parties de cette conftitution. Machine étonnante qui réfifta toujours àtoutes les attaques extérieures C3 Pourquoi îes plébéiens fciils doivent avoir le tri^ bunac. î.es tribuns unifient les civers ordres des citoyens par des mariages.^ ^CES Comices les comices par centuries, lui donnèrent îa fanâion la plus facrée ,celle de l’aveu de la nation entière. Le peuple fut ainfi fon propre légiflateur ,il ufa du plus beau droit de la fouveraineté ,qu’il conferva intacte. Quand les décemvirs voulurent enfuite abufer de leur autorité ,ils furent réprimés &punis. Ce fut en ne dédaignant jamais ni les loix, ni les mœurs, ni les coutumes étrangères ,en adoptant toujours les ufages qu’ils trouvèrent préférables aux leurs ,que les Romains devinrent les maîtres &les légiflateurs du monde. La loi des douze tables réglait le fort des particuliers, &ne fixait ni la conftitution politique ,ni les droits des différens ordres de l’Etat. Elle lailfait fubfifter tous les abus qui feraient des patriciens &des plébéiens ,deux peuples ennemis. Les tribuns fe chargèrent de détruire ces abus ,iis attaquèrent d’abord le plus odieux ,ils obligèrent les patriciens àfouffrir que les plébéiens s’alliaffent àeux par des mariages. Alors ces deux ordres ne formèrent plus qu’un feul peuple. Ces alliances DE S. OME. font le lien le plus fur &le plus doux qui puiffe unir tous les ordres d’un Etat. L’orgueil feul peut les interdire :mais l’orgueil n’eft pas une railon. Les patriciens n’en purent alléguer aucune ,toat accoutumés qu’ils étaient àcontredire les tribuns. Iis prétendirent que les aufpices ne pouvaient être pris par les plébéiens. Le peuple fe moqua .de leur piété. Les comices pafsèrent une loi qui autorifait ces mariages. Les tribuns demandèrent enfuite que les plébéiens eulTent le droit de parvenir aux grandes magiftratures ,àces places où les talens &les vertus font plus néceflaires que les aïeux. Ils l’obtinrent ,non fans peine & iâns difpute ;mais fatisfait de pofleder ce droit ,le peuple dédaigna de l’exercer. Il eut la fageiiè de fentir qu’il n’y avait encore aucun plébéien en état de remplir dignement ces grandes places ;&quoiqu’il fe préfentât toujours pluGeurs plébéiens pour les demander, les comices ne nommèrent pendant long-temps que des patriciens pour confüls, &même pour tribuns militaires. Les trîbcns font donnes les magiftrstturesauxplé- bt^icns. ^6 des Comices De la cenfurc. An is Rome TOUT ES CCS querellcs dans les comices , ’toutes ces guerres que Rome livrait fans celTe àfes voifins ,fur-tout l’inflitutlon des tribuns militaires fubftitués aux confuls, firent négliger le cens pendant quelques années, I! importait trop àla république pour qu’il tombât en défuétude. infKtation Le fénat créa deux magiftrats particules cemeurs. .1 1 r•I1 hers jQu il chargea de faire le dénombrement des biens &des perfonnes. Il leur donna aufli le droit de choifir les fénateurs ,& de les prendre indifféremment dans les trois ordres des patriciens, des chevaliers ou des plébéiens, ]\lals il ne voulut confier ces places qu’à des patriciens. Les fondions de la cenfure étant bornées àce dénombrem.ent ,parurent d’abord allez peu confidérables pour que le peuple n’afpirât point àles partager. office des Les cenfeurs avaient fous eux des greffiers qui tenaient un regiftre exaâ du nombre des r> EROME. 47 citoyens, de la fortune de chacun d’eux, de la quanti té des efclaves &des affranchis. La revifion de tous ces détails fe fefait tous les cinq ans chaque citoyen apportait aux cenfeurs une déclaration de tout ce qu’il polTédait ,fous peine de voir confifquer la chofe ou l’efclave qu’il n’aurait pas déclaré ;&,dans certains cas ,fous peine de mort. Les cenfeurs comparaient cette déclaration avec celle qu’on avait inf-i crite fur les derniers regiftres. Si un homme avait perdu le bien néceffaire pour être dans une des premières clalTes ,ils l’infcrivaient dans une clâfle inférieure. Si un autre avait augmenté fa fortune, ils le plaçaient dans une clafl'e plus élevée ,ils le créaient chevaüer ou fénateur. Enfiiîe ils paflaient ,pourainfi dire ,tout’ le peuple en revue. Afîîs dans le champ de Mars ,fur leurs chaifes curules ,ils appelîaient d’abord les fénateurs. S’ils en omettaient un ,ils en difaient le motif. Le fénateur omis ne pouvait plus entrer dans le fénat. Après eux les chevaliers fe préfentaient, chacun avec le cheval qu’il tenait de la république. Si les cenfeurs en dégra- ^8 DES Comices daient un ,ThuifEer faififlait îa bride de fod cheval ,&l’emmenait aufîi-tôt. Le cenfeur appellait enfuite les Cmpîes citoyens ,tant ceux des tribus urbaines , que ceux des tribus rurales. Il devait apporter un foin particulier àempêcher qu’aucun étranger ne fe fît infcrire parmi les citoyens. On ne connaiffait point le papier. Tous ces détails fe traçaient fur des regiftres de toile. Tité-Live &Polybe nous apprennent que ,dans toutes les provinces ,il yavait des regiftres femblables. Les cenfeurs ,inftruits de la fortune de chacun ,avalent le droit de prélever les impôts ,&d’en faire la répartition. Tout citoyen jugeait s’il était impofé proportionnellement àl’état de fes biens :& comme je ne vois pas de plaintes occafionnées par les impôts ,il faut qu’ils n’aient pas été purement arbitraires. La cenfure ,fous les rois &pendant le premier Cède de la république, fe borna uniquement àfaire le dénombrement &à répartir les impoCtions. C’eft ce qui lui permit de s’établir ;c’eft ce qui fit qu’un fénateur omis n’était pas déshonoré, qu’il pouvait OEROME. pouvait être pris pour juge dans beaucoup d’affaires. Chez un peuple agricole ,les revers de fortune font peu fréquens. Il eft rare qu’on perde fa terre fans inconduite^ Ainfî l’opinion s’établit àla longue ,qu’un homme dégradé par le cenfeur ,faute de biens , l’était faute de conduite. Cette opinion engagea infenfiblement les cenfeurs às’ériger en juges des mœurs. Ils en abusèrent quelquefois ;mais ils auraient eux-mémes anéanti leur propre autorité ,s’ils n’en avaient pas ufé avec fagelïè. La néceffité d’agir en public, prévint la fréquence des abus. On ne fait guère une injuftice devant un peuple affemblé. Les effets de la cenfure ne confiftèrent pas àrendre les Romains vertueux dans le fens que nous donnons àce mot ,quand nous le reftreignons aux vertus morales & paflives. On ne dégrada aucun fénateur pour avoir eu des concubines ,ou une table trop fomptueufe. L’hiftoire nous montre une foule d’excès monftrueux ,commispar des patriciens qui ne furent pas punis par les cenfeurs. La. cenfure les readit vertueux ,en J'o/x£ J. D. JP DES Comices -J--.- qu’elle obligea chacun d’eux àne pas dé- . 'i-^ténorer fa fortune. Attention qui amène '/_î\ *toujours des vertus àfa fuite, telles que \r,o'rdre ,la modération ,l’économie ,la vig^lMce ,la furveillance fur foi &fur tout :ç# qui compofe fon domeftique. Celui qui /manquait à ces vertus fe dégradait lui- ^>même 5le cenfeur ne fefait qu’en inftruire 'le public ;il remplifïàit les devoirs de fa place. tacenfure Le grand bien que produifit la cenfure , cefféTefénat d’inftruite perpétuellement le fénat des &îe peuple forces réelles de la république; de lui faire des forces ce ^rr^ la répuHi- Connaître u,dans le court efpace de cinq ans ,1Etat avait fructifié ou dépéri ;de l’avertir auîE-tôt que la population, ou les richeiîes d’une ville ou d’une province venaient adiminuer. De forte que le mal étant nouveau ,on pouvait facilement le connaître & le guérir. On nous parle communém.ent de la cenfure comme d’un établiffement de pédans, ou de moines, qui épient les fottifes qu’un homme fait dans un coin ,pour le forcer asen confelfer ,&pour le punir. On nous cite ,avec emphafe ,pour louer les cenfeurs-, deux ou -trois aâions, qui font des ï> EROME. fables ,ou des vengeances ,ou des abus pafiàgers ;on oublie fon véritable ufage. Elle s’occupait, par effence,des richefles , &,par extenfion ,des vertus. C’eft l’ordre qu’elle établit ,la connaifiance des forces de l’Etat dont elle forma toujours le tableau ;c’ejft fon exaéiitude, qui furent la véritable caufe de cette grandeur étonnante où Rome s’éleva. Elle fit un autre bien qu’il ne faut pas oublier :elle maintint l’ordre des grades dans la magiftrature. Nous avons déjà obfervé que nul ne pouvait prétendre àaucune place qu’il n’eût fervi dix ans dans l’infanterie ,ou feize dans la cavalerie. Ces guerriers étudiaient fous Fotyie. leurs tentes ,&dans l'intervalle des cam- Epreuves , pagnes ;ils exerçaient ,àRome ,la pro- ‘'“l' lellion Qavocat. Un brave &jeune militaire, 'oy"» .^,.voulait parqui luit Je barreau pour parvenir aux grandes venir sus magiftratures,au commandement des armées, llTÎril féau gouvernement de l’Etat ,fous les regards d’un peuple qui l’élira ou qui le rejettera , ne fait point de fon éloquence un métier; ne fe charge pas, fans fcrupule, des caufes les plus mauvaifes ou les plus fcandaleufes ; ne qalomnie pas ,fans pudeur ,fa partie D2 j2DES Comices adverfe ;n’injurie pas, fans motif, des citoyens dont les fuffrages lui feront avantageux ou nuifibles. Il craint de donner mauvaife opinion de lui-méme, il devient le premier juge de fes cliens ;ce qui diminue beaucoup le nombre des procès :il ne s’applique qu’à donner une grande idée de fa capacité, de fa connailTance des loix; il veut, furtout, faire bien préfumer de fon équité. Ce candidat guerrier &jurifconfulte ,devenait, ou édile ou quefteur, parie fuffrage des comices. Choiu far l’opinion qu’il avait infpirée ,il craignait encore de la perdre. Edile ,il veillait àla police ,aux édifices publics ,aux err.belliiTemens de Rome ; quefteur ,il avait la garde des deniers publics ,dépofés dans le temple de Saturne, le foin de recevoir les impôts ,les tributs, le prix du butin, celui des terres conquiies &vendues ;ou il était chargé de la folde des troupes ,&des diverfes dépenfes de l’Etat. Quelque fût fa fonction ,il fallait qu’il s’en acquittât ,ou qu’il parût s’en acquitter avec une intégrité qui engageât le peuple àlui confier des intérêts encore plus grands. Elu préteur ,il préfidait le tribunal T5 EROME. 5'3 içui jugeait les affaires des citoyens ,ou celui qui réglait les affaires de ce peuple nombreux ,qui ,fous le nom d’étrangers , exerçait ,àRome ,les arts ,le commerce , les manufaâures ,&qui ne poffédait ni lé droit, ni le titre de citoyen. Il préfidait ,mais toujours en préfence de ce peuple qui l’avait élu ,&dont il avait encore befoin de captiver les fuffrages ; il ne pouvait fe permettre ni délai, ni inattention ,ni jugemens hafardés. Toutes ces places ,comme l’a très-bien obfervé l’auteur du contrat focial ,étaient ,pour lui ,un état d’épreuve, ainfi qu’elles devraient l’être partout. Ces places remplies àla fatisfaâion des citoyens ,il pouvait prétendre au confulat : sil s’en montrait indigne ,il rentrait dans la foule des fénateurs ;confuî ,fon intérêt l’engageait encore ,àfe montrer jufte, afin de commander, dans les provinces, d’obtenir ,de nouveau ,le confulat ,de devenir cenfeur ,ou quelquefois diâateur ;car ces deux dernières places n’étaient jamais données qu’à des hommes confulaires. D3 DES Comices Les ;Îîÿî- £so2s întefti- Ees n’affaibliiTènr poiflc Komc, Les ftîcccs deReme l’onc dus àces priacipes. Défaite des Gaulois, SECONDS EFFETS DE CETTE CONSTITUTION. Rome ejl invincïblc dans les revers. Il réfuka furtout de l’étonnant enfembîe qui formait la conftitution de la république, que les commotions intérieures n’affaiblixent point fes forces ,qu’elles ne l’empêchèrent point d’agir extérieurement ;que tout ennemi qui s’avança fur le territoire de Rome fut repouffé ;que tout ennemi qui l’attendit fur le lien ,fut fubjagué. Les conquêtes de Rome furent moins 1effet de fes armes que de fon régime ; les défaites les pius terribles ne purent l’abattre. Quand les Gaulois, cinquante ans après 1étaolilfement ûe la cenfure ,gagnèrent la fameufe bataille de l’AIIia, &brûlèrent la ville même de Rome ,la république ne périt point. Les Romains nommèrent C'amille pour leur dictateur ,dans la petite ville ûArdée, une de leurs colonies, où DEROME, Camille venait de fe réfugier, afin d’éviter kjugement du peuple qu’il avait offenfé en s’oppofant à la loi agraire. Les Gaulois furent exterminés. Rome rebâtie devint plus floriiTante. Le fénat forma le grand projet de fermer l’Italie aux barbares du nord, qui l’avaient déjà ravagée plufieurs fois ,avant la fondation delà république; &il exécuta ce projet, quoique Rome ne polTédât encore qu’une très-petite portion de l’Italie. Il ne l’avait pas encore toute conquife, lorfqu’environ cent-foixante ans après cette invalîon, le fénat fut informé qu’une multitude de Gaulois avait paffé les Alpes & menaçait d’envahir l’Italie. Il confulta les regiftres de toiles ,tant ceux de Rome que ceux de fes colonies &de fes alliés. Il trouva fept cents foixante mille hommes armés & exercés aux manœuvres militaires ;car tout homme libre était guerrier :i! leur commanda d’être prêts àmarcher au premier ordre ,mais il ne les employa pas tous. On ignorait fi les Gaulois arriveraient par l’orient ou par l’occident de l’Apennin , en côtoyant la mer Adriatioue ou la mer de Tirène. Le fénat envoie le conful An ds Romt 3»3- yaS# Belle conduite du fcnat. Preuve que fes corquêces furent le fruit d’une fage conduite, encore plus que ic fon couragtv €7.DES Comices Emilius Papus avec une armée ,garder la route qui borde l’Adriatique, &il envoie un préteur, avec une autre armée, dans l’Etrurie ,pour fermer le paiîage de l’occident. Une troifième armée, compofée de montagnards ce l’Apennin ,garde le nord de l’Italie, &les défilés des montagnes. Enfin ,il ordonne au conful Caïus Attilius de revenir de la Sardaigne avec fes troupes. Ces quatre armées étaient compofées de cent -foixante -fept mille hommes. Une cinquième armée de cinquante-trois mille hommes attendait fous les murs de Rome, &fe tenait prête àtout événement. Les Gaulois n’avaient pas encore mis le pied fur le territoire de Rome, que ,par ces fages difpofîtions ,leur défaite était infaillible. Le conful Emihus apprend qu’ils ont pris leur route au travers de l’Etrurie ;il quitte les rives de IAdriatique pour fe joindre au préteur. Il trouve fon armée vaincue ,mais non difperfée ;il la réunit àla fienne. Les Gaulois lecuîent devant lui 5ils rencontrent l’autre conful qui avait débarqué àFife, &qui les cherchait fur la route de Rome. Les Gaulois ,enfermés entre deux armées î) EROME. ^3 confulaires ,furent entièrement défaits :leurs rois périrent ,l’ItaUe fut fauvée. Mais C, par quelqu’événement, im^poffible àprévoir ,les Gaulois euffent défait fucceffivement ces cinq armées ,&maffacré les deux cents vingt mille combattans dont elles étaient formées ,le fénat avait encore plus de cinq cents mille hommes àleur oppofer. Avec un tel ordre on eft invincible. La prife de la capitale n’eft qu’un accident facile àréparer. Depuis cette défaite, dans le cours de fept ou huit cents années ,toutes les fois que les Barbares fe préfentèrent pour entrer en Italie ,les Romains leur en fermèrent exaâement les paffages. Tke-Live nous apprend que le fénat fit défendre par fes ambalTadeurs ,aux chefs des Gaulois ,de fouffrir que leurs hordes entralTent dans l’Italie, &que ces chefs refpecièrent ces ordres. Pyrrhus , appellé par les Tarentins ,gagna' de Roms vainement deux grandes batailles fur les Romains ,&les effraya par fes éléphans ,animaux inconnus en Italie :tout ce qu’il put faire avec, fa valeur &tout l’art de la Grèce, ce fut de fe maintenir contre eux pendant deux années. Rome apprit de lui -à dreffer ^4 DES Comices un camp, elle en devint plus habile ^ plus redoutable. Elle réfifte -Annibal, qui fouleva contre elle les peuples i’Awübaii couchant &du nord ,qui for- .we'erf '''' fi audacieux, qu’à Rome on tivité, àla refufa long temps de le croire, Annibal qui gagna fi rapidement les batailles du TeJJin ,às Trébie , de Trajîmène ,qui eut le ge'nie de fubfifter ,pendant quinze années, en Italie, au milieu de toutes les forces de Rome, ne parvint pas àmettre la république en un danger réel. Il eût pris Rome , qu’il ne l’eût pas plus détruite que les Gaulois. La perte de la bataille de Cannes effraya beaucoup le peuple de Rome ;mais on voit ,par la conduite du fénat ,qu’il n’eut aucune véritable crainte ;qu’il connoilTait toutes fes reflburces ,qu’il n’ignorait pas que fi Annibal fe vantait de lui avoir tué deux cents mille foldats ,&de lui en avoir pris cinquante mille, Rome, fes colonies &fes alliés ,en avaient encore cinq cents mille ,puifque ,dix ans auparavant ,ils en avaient compté fept cents mille ,tous prêts àcombattre les Gaulois. Le fénat avait fept ou huit armées en aétivité ; Î3 EROMÈ. '6f adivité: une qui fermait le nord de Tltaüe aux Barbares ;une qui fuivait par -tout yinnibal june en Sicile qui prenait Syracufe &enlevait cette île aux Carthaginois; une autre qui foumettâit la Sardaigne ;une cinquième en Efpagne, qui ,apres avoir éprouvé les plus grandes défaites ,&perdu les deux Scipions fes généraux, triompha de tous les ro's efpagnols, fobs un troifième Scipion • une fixième en Afrique ,qui forçait les rois alliés de Carthage, àféparer leurs intérêts des liens ;une huitième fur fes flottes qui demeurèrent maîtreffes de la mer ;&nonfeulement le fénat ne rappella jamais ,en Italie, une feule de fes armées, mais encore il en envoya une neuvième en Ætoîie ,attaquer Philippe ,roi de Macédoine ,qui avait tenté de donner quelques fecours àAnnibal. Le fénat ,malgré le nombre des batailles qu’il perdit en Italie ,en Efpagne ,en Lombardie ,manqua fi peu de reflburces ,au’il recruta, &qu’il pourvut toujours abondamment fes armées &fes flottes ,qu’il refufa de racheter les prifonniersjdont la garde embarraffait Annibal dont la rançon lui eût été beaucoup plus néceffaire. Ileft vrai quele Tome I, P '66 DES Comices nombre des citoyens étant beaucoup diminué par tant de pertes ,!e fénat arma les efclaves , &fix mille hommes détenus dans les prifons , foit pour leurs dettes ,foit pour leurs crimes- Il vainquit; &de fes efclaves vainqueurs, il recruta le nombre de fes citoyens. Dans des périls auffi preffans ,où les moindres délais font des pertes réelles ,le fénat ,fans l’ordre établi par les cenfears , fans la connaiffance la plusprécife des forces de la république ,eût manqué de reffources, ou n’eût pu les trouver au moment où elles étaient les plus nécelTaires ,il eût agi avec incertitude ;fes démarches fe feraient contredites &contrariées ;la terreur aurait é2:aré les efprits ;les armées mal pourvues n’auraient pu fe maintenir ;l’Etat aurait péri ,ou aurait fait une paix honteufe après l’avoir mendiée long-temps. ^ Les comices prévinrent tous ces maux , en ne nommant prefque jamais aux grandes places que de grands hommes. Ce ne fut point l’effet du hafard ,ce fut le refultat de la conftitutlon politique. BEROME. ^7 TROISIEMES EFFETS] DE CETTE CONSTITUTION, Rome Juhjuguc toutes les nations policées ,dompte ou contient^ous les barbares. Pendant cette fécondé .guerre punique , fi féconde en grands événemens ,8d fi meurtrière ,qu’il ypérit plus de rois ,de confuls ,de généraux ,de commandans en chef, qu’il n’en apéri, je crois, dans aucune autre guerre ,depuis ce temps -là jufqu’à.nos jours :pendant q\i Annibal , glorieux de tant de victoires ,errait encore en Italie ,Mareellus prit Syraeufe, &fubjugua la Sicile ;Scipion ,l’Efpagne &la Numidie , dont le roi Syphax ,qu’il fit prifonnier , fut conduit en triomphe àRome ,devant fon char. Bientôt après cette guerre ,fon frère Scipion ,fous lequel il fervit en qualité de lieutenant ,vainqueur dAntiochus &de la Syrie ,traîna en triomphe ,aux yeux des Romains, trente-deux généraux ou gou- E2 MarceUus conquiert la Sicile, plon ,la Nu-, irûdie. An de Roitté 54c. 55«‘ 563; Son frère Sch pion prend la Syrie* 5S5 oa'5^^6» yintcius ccnquierc i’Iliyrie. <i86. JPauî EmiUi ia Macédoine. 60St Un troifièime Sc:pion prend Car- ?hage. ^8 DES COMîCES verneurs de provinces ,pris àce roi ;!es Ro» mains étonnés !e furnommèrent l’Afiatique, comme iis avaient furnommé fon frère l’A- fricain. Le fénat ,qui avait défendu aux Barbares du Nord d’entrer en Italie, défendît aux rois de l’Afie de palTer en Europe ;& -il mit, pour ainfi dire, tout le pylidi de cette partie du monde ,fous ie boucher de la république. Lucius An'iclus conquit rillirie ,&coîiduiut àRome ,en triomphe ,le roi Gentius avec fa femme ,fes enfans ,fon frère &toute fa cour. Faut Emile envahit l’Epire &la Macédoine. Afon retour, àRome, il fit marcher, devant fon char ,cinquante mille prifonniers ,&leur roi Per/ee ,&fa femme ,& fes deux fils ,&fa filîe ,&fes m.iniilres ,& tous les grands de fon empire ,gardant entr’eux, dans cette cérémonie fi trille &fi pompeufe, l’ordre des rangs qu’ils avaient occupes àla cour de ce monarque. Le fils de Paul Emile ,furnommé le Macédonique ,adopté par ie fils de Scipian l’africain ,fut ce fameux Scipion qui dctruifit &Carthage &Numance. DE Rome. 6<) Mumlus diffipa ’a ligue des Achéens ,défc?. lïïolit Corinthe, &acheva de foumettre la Grèce àl’aigle romaine. imt.ie. Un petit-fils de Paul Emile ,Fabius Mar^Maxinius ximus , adopté dans la famille de ce Fabius dompte ies ./ ,i.. Allobroges. CuTi3 ^û.toT 5c]^ui avsit is.uvs îa. rspuoiique de la fureur à'Annihal ,Fabius Maximus combattit les Barbares au nord de l’Italie, 634. défit les Allobroges, pénétra dans les Gaules, &traîna dans Rome ,àfon char ,des rois, ou plutôt des chefsde l’un &de l’autre de ces peuples. Marins achevala conquête de la Numidie, TiUnus &fit voir aux Romains ,Jugurtha &fes fils ,juguaki. chargés de fers. Au rolileu de tant de fuccès, le fénat, iéfÀiciesCjin- fidèle àfes principes ,arrêta encore les très &us Cimbres,les leuîons,Ies Barbares du iSord, qui voulaient pénétrer en Italie. Une armée leur en ferma les pafiages ,fous la conduite de CatuLus ,&les força de prendre leur route vers les Gaules. Une autre armée romaine les yfuivlt. Cinq confuls furent battus fuccefïïvemenî par ces Barbares ;mais l’Efpagne leur fut fermée par Marcus Fulvius. Bientôt après ils furent exterminés, en deux grandes batailles, par les armes de Miarius. E3 I.es héros Romecoltivenc tous les Iczucs, 75 DES Comices le corps de jurifeonfuîtes qu’on puifle ccsiparer zux'Prudens de Rome ? Ces guerriers qui vainquirent !e monae, & qui en furent les légiflateurs ,ne négligèrent jamais de cultiver leur efpnt. Les plus braves des hommes en furent aufli les plus éloquens. Si Rome ignora longtemps les beaux-arts ,fi elle confondit long -temps Fartifte &l’artifan ,jamais elle ne méconnut l’avantage des lettres. Plaute ,Terence , Cuton yCicéron ,Salitjle ,Lucrèce ,écrivirent du temps de la république. Sciptort Tafricain était le plus grand orateur de fon temps ;fon efpnt ,&celui de LéHuSy fon ami ,avaient afîèz de culture pour qu’on les foupçonnât d’avoir travaillé aux ouvrages de Térence ,qui ,né en Afrique, amené a Rome, livré long-temps al’efclavage, affranchi pour fon mérite ,ne femblait pas devoir parler la langue latine avec tant délégance. Tous les vainqueurs du monde étaient jurifeonfuîtes, orateurs &gens de lettres. Le fils de Scipion l’africain compofa une hiftoîre de la Grèce, dont Cicéron parle avec éloge. Scipion Emile , le deftrudeur de Car- ï) EROME. 77 thage ,fut l’ami de Poljbe; Caton compofa un livre des origines ;Céfar ,fameux par fcs commentaires comme par les armes, était poète ,il avait fait des tragédies ;Aii~ gujle &Antoine rirent des vers ,&même des épigrammes ,l’un contre l’autre, en fe cifpütant ,par le glaive ,l’empire de la terre. Des efprits ainfi cultivés, ainfi exercésdans tous les genres,ainfi préparésaux armes, aux lettres, aux aftames, ont-ûs dû leurs fucces au hafard ,aux vains caprices d’une fortune aveugle ?Ils ont difparu de la terre 5leur empire eft détruit ;cependant leur code efl: la bafc de notre légiflation ;les écrits de leurs auteurs font la bafe de nos études. Rome domine encore en Europe; elle prénde ànos loix ,elle préfide ànotre éducation ,elle préfide ànos arts ;de quelque côté que nous portions nos regards, partout nous trouvons Rome encore. 78 DES Comices Rome re^’âîic les villes «u’eîlf adétruites. Elle érige ^ar>touc des XQOSU^QS» CINQUIEMES EFFETS DE CETTE CONSTITXJ TïON, Rotnc défriche les contrées du léord y elle ybâtit des villes ,elle en instruit les peuples. DEtoutes les nations policées ,Rome fut, fans contredit, la plus terrible dans la guerre. Ses guerriers, femblables au feu , détruiraient tout dès qu’on lui réCftait ;mais le pays fournis ,Rome ,avec plus de célérité encore ,réparait tous les maux qu elle avait faits. Jamais elle ne détruifit une ville un peu importante ,fans la rebâtir. Corinthe, Carthage ,Jérufalem ,furent détruites de fond en comble, leurs richelTes furent tranfportées àRome ;&,bientôt après ,par les foins du fénat ,Corinthe ,Carthage &Jérufalem fe relevèrent plus fomptueufes ,&abondèrent de plus de richelfes. Par-tout où elle étendit fa domination ; elle érigea de vaftes m.onumens ,elle lailTa des traces de fa grandeur ;nous en trou- ;rons par-tout ;&fes grands édifices nous DE Rome. 7^? frappent d’admiratîon jurque dans leurs débris. Elle unit ,par des canaux &des chemins ,toutes les provinces de fon empire. Elle ne craignit point d’entreprendre ,& eüe acheva une route qui allait du détroit de Calais au bofpîiore de Thrace, où Conftantinople eft bâtie aujourd’hui ,&de ce bofphore àAntioche ,êc aux confins de la Perfe. Ces étonnans ouvrages ,qui la diftinguent fi fort des nations conquérantes, n’étaient point une vaine décoration ,&n’auraient pu exifter fans des foins plus importans. Rome étendit fes conquêtes fur deux fortes de peuples ;ceux du Midi &de l’O- rient étaient des peuples policés ,qui l’emportaient fur elle en rîchefles ,en population ,en fciences ;elle apprit d’eux la légiflation ,l’art de bien camper, de conftruire des flottes ,de bâtir des palais ,des temples ,des théâtres ,des cirques ,des obélifques ;de cultiver tous les arts ,de jouir de tous les biens que la nature prodigue àl’homme induftrieux. Mais les peuples du Nord étaient des barbares, ignorant tour, errant fous des forêts ,vivant de la chair I go DES Comices ou du lait de leurs troupeaux ,des efpêces d’animaux féroces ,qui fans ceflè occupés àfe battre ,ne favaient pas même combattre. Ces fauvages avaient defcendu plufieurs fois en Italie, fous cent noms différens; ils l’avaient ravagée avant la fondation de Rome ;ils empêchaient les peuples de fe policer. Rome les combattit long-temps, les vainquit, établit des colonies nombreufes dans leurs territoires ,cultiva leur fol l’épée fur la charrue, &le bouclier au bras. Elle leur apprit, malgré eux, l’art d’enfemencer la terre ,elle poulla fes conquêtes ,fes inftructions ,fes défrichemens ,du Tibre àl’Eridan ,de l’Eridan au Danube &au Rhin. Elle défendit aux Germains de palier ces Eiiefor.de deux derniers fleuves. Elle s’avança jufqu’au def^he bord de l’Elbe, toujours défrichant la terre, _ une îrande fondant des colonies, bâtiflànt des villes, conpar: te de l’Eurofe. tenant les barbares ,leur enfeignant àlabourer ,leur impofant des tributs de bleds , pour les contraindre àvivre en agriculteurs &àceffer leurs brigandages. Arles ,Lyon ,Strasbourg, Aix-la-Cha- pelle ,prefque toutes les villes du Rhône , du Rhin ,du Mein ,du Danube ,ont été fondées bER. OMÊi Sîfondées par fes colonies. Les vignes qui font au bord de ces trois fleuves, ont été plantées par fes foldars ,&données enfuite aux habitans de ces cantons ,pouf qu’ils en recueilliflent le fruit &le vin j&qu’ils s’accoutumaffent àles cultiver. Rome avait défendu l’Italie des Gaulois , les Gaules des Germains ;elle défendit aufli la Grèce des incurfions des Barbares. Cinquante ans après la mort Alexandre lé grand,une foule de Gaulois ,de Baftarnes , de Thraces ,de Dalmates ,de Pannoniens , s’étaient jetés fur la Macédoine ,l’avaient ravagée &traverfée fans réfîflance ,& avaient voulu piller le temple de Delphes ,que l’athénien Callïpe défendit contre eux ,en les défefant au paflage des Thermopiles ;&, depuis ce jour ,ils inquiétèrent toujours la Grèce ,jufqu’au moment où les confuls de Rome vinrent enchaîner les rois de ces con* trées ,&en repoulTer les Barbares. Ce projet ,d’interdire le midi aux Barbares, avait été fi bien formé par lefénat, qu’il défendit au conful ,C. Caÿius ,de palTer de la Gaule Cifalpine dans la Macédoine, de peur qu’il n’enfeignât aux Bar- Tome I. F Si DES CoMtCES bares ,de nouvelles routes pour entrer dans ritaiie ou dans la Grèce, Elle met Enfin ,Rome ayant étendu fes conquêtes d°“rÉur<^?eà du Pont-Euxin àl’océan Germanique ,elle cariions* des des légîons ,elle éleva des murailles. Barbares. elle forma une ligne de défenfe ,qui s’étendaitdes embouchures du Danube àcelles du Rhin ,afin que le naidi fût fermé aux incurfions de ces brigands feptentrionaux , qui ,incapables de tout travail ,ne cherchaient qu’à recueillir où ils n’avaient point femé ,&dont les mains ftériles verfaient par-tout ,fur leur paîTage ,la famine ,la deftruciion &la mort. Voilà ce qu’a fait Rome, Rome dont les conquêtes furent le moindre mérite , Rome qui expia, par fes loix, par fes inftruétions ,par le foin qu’elle prit de cultiver &de peupler la terre ,le fang qu’elle répandit ,&les pleurs qu’elle fit couler. >.r! àeEome Ce beau projet ,d’écarter les Barbares , fQj-mé par le fé.nat, preiqu’à la naiffance de la république ,fut conftamment fuivi , &réuffit pendant près de huit cents années ,&il ne fut pas renverfé par la valeur des peuples feptentrionaux ,mais par l’im-, %7S,' ’prudente permiffion que Vahm accorda ÈEROME. Sj aux Vifigoths ,de pafler !e Danube &d’habiter fur les terres de l’Empire. I! femblait qu’il fût de la deftinée des Romains ,de n’avoir àcraindre qu’eux-mêmes. Fautes yabusyimprévoyances^ P£TJ son réfléchit fur cette foule de grands hommes ,que les comices placèrent ala tete de la. république ;àla fréquence des aflembléês du peuple ;àla facilité d’élire un diâateur ,pour réformer les abus ;àla puiflance des tribuns ,pour les' empêcher de naître ;au droit qu’avaient les cenfeurs de connaître les délits publics &particuliers, de les publier &de les r^rimer ;plus on s’étonne qu’une telle république ait fini, &fur-tout quelle ait fini en moins de cinq cents années. Mais,il faut confidérer'que ,dans cette grande révolution, l’Etat ne périt point, qu’il ne perdit pas une province, qu’il ne fut ni fubjugué., ni. divifé, qu’il ne fit que changer de régime, &qu’il n’en changea, qu’àune époque où Hne pouvait plus garder, fans périr ,celui qui l’avait élevé! Fa 84 DES Comices Quelque foit la conftitution du corps politique ,il n’y aque la paix qui la eonferve. ARome ,les comices &le barreau refpiraient la guerre, auffi-bien que les camps. Si celui qui avait fubjugué une province ,rentrait en triomphe dans Rome, celui qui avait bien parlé dans les comices ,ou au feriat ,ou au tribunal du préteur, était ramené chez lui, en triomphe, par fes cliens &par le peuple. Tous les matins ,les cliens fe rendaient chez leurs patrons ;ils ytrouvaient un déjeuner tout prêt. Dans, les commencemens de la république ,ce n’était qu’une fimple corbeille ,chargée de fruits ;quand les patrons eurent des provinces dans leurs clientelles ,ils donnèrent un feftin ;lorfque les cliens furent devenus trop nombreux ,les patrons leur donnèrent ,en argent ,leur part du feftin. Ce repas ,cet argent ,& les diftributions de bled &d’huile que le fénat ,&depuis ,les empereurs ,fefaient., tous les jours ,aux pauvres citoyens ,expiiquent.comment les prolétairesèclts capite cenfi pouvaient fubfifter fans cultiver les arts mécaniques. Cette fubfiftance fufiifait E> ïROME. dans un climat doux ,qui invite àla fobriété ,&qui difpenfe prefque de fe vêtir &de fe loger. Mais cet ufage afïervifTait les cîiens àleur patron; i's le fuivaient ,avec fesefclaves& fes affranchis ,jufqu’aux portes du fénat ; ils !’y attendaient, iis lui formaient une efcorte, propre àfoutenir fes prétentions dans les comices ,comme fes ordres dans les combats. Toutes ces inftitutions développaient tellement les pallions ,qu’aujourd’hui même encore ,on ne lit point cette hiiîoire fans fe paflîonner. Plus la conftitution du corps politique était propre àenflammer l’ambition, àinf- •pirer àla jeunelTe, l’amour des combats, des dilTentions ,des conquêtes, plus elle devait Imprimer ,aux cœurs naturellement ambitieux ,le défit de dominer dans Rome, &d’alfervir la république. Un peuple roi ,eft un fouveraîn qu’on flattr, qu’on trompe &qu’on détrône comme un autre ,quelquefois même plus aifément. Le fénat trompa le peuple romain quand il l’engagea àmultiplier fes tribuns. Le peuple ne vit pas le piège, il crut que plus F3 Le fénat troBTpe le peuple. : f2DES Comices que la %ûâoire rendait plus puiflâns &plus célèbres. D’aiüeurs le peuple, qui atoujours la conviâion intime de fon ignorance ,furtout dans les grands Etats où les affaires fe compliquent ,où les événemens fe paffent àde grandes diftances, eft enclin àfe perfuader que l’homme qui fe propofe pour le conduire ,en fait plus que lui. Il fe paffionne pour d’anciennes familles ,dont les rejetons font quelquefois fans mérite, où il fe laifi^ éblouir par des promeffes qu’on lui fait avec audace. On abufait fi facilement ce peuple trop nombreux pour avoir des yeux &des oreilles, que je trouve dans une lettre à'Atticus à Cicéron un projet formé par des intrigans , pour perfuader àce peuple qu’il avait érigé en loi une propofition qu’on ne lui avait pas faite. Dans cette pofition ,le peuple n’approuvait plus, ou ne rejetait plus une afiàire, parce qu’il la trouvait bonne ou mauvaife, mais parce qu’elle lui était propofée par tel ou tel homme. Quand le chef d’une faétion craignait de ne pas l’emporter dans les comices ,il fefait DEROMÈ. Velîir àRome des milliers d’Italiens, ou même il fefait arriver d’au-delà des mers, des gens qui jouiflaient du droit de citoyens, &qui tout-à-fait ignorans des coutumes de Rome, des ufages des comices, des intérêts de la république ,&peutêtre même du langage de ceùx qui haranguaient, ne connaifTaient que le chef qui les avait fait venir, &votaient pour lui ,quelque crime qu’il propofât. Un autre mal encore ,c’eft que la plus nombreufe partie des habitans de Rome ,de fon territoire &de toute l’Italie, n’avait pas le droit de citoyen ;ils portaient feuls alors tout le fardeau des impofitions ,&tous les dégoûts que l’orgueil des Romains ,depuis les çonfuls jufqu’aux ca/ri/e cenjî , ne manquait pas de leur prodiguer. Il leur était afiez indifférent qu’une faction l’emportât fur l’autre 5&peut-être fe rejouiffaient-ils en fecret que ces ufurpateurs de tous les droits de l’humanité, fuffent ainfi divifés, &qu’ils s’égorgeaflent entr’eux. Si tous les citoyens euffent péri jufqu’au dernier, Rome n’en eût pas moins été une grande ville très-peuplée; àpeu près comme fi tous les nobles de Venife ,oa de Pologne , 54 DES CÔMICE 8 venaient àpérir, Venife &Varfovle ne fe-^ raient pas des villes défertes. Souvent les chefs des faâions promettaient àces hommes,dénués de tous droits , de leur procurer tous ceux dont jouiflàient les citoyens romains ;&vraifemblablement ils en tiraient de l’argent pour prix de leurs promeflès. II eût fallu peut-être alors’ abolir la clientelle ,afin de rendre les chefs moins puifîàns , le peuple moins dépendant des patrons factieux ;augmenter l’autorité du fénat-, en diminuant ,dans les provinces ,celles des proconfuls &des préteurs ,fur-tout celle des empereurs fur les armées ;abréger le temps des commandemens qu’on prolongea au contraire ;épurer enfin les comices ,foit en bannilïant ,de leurs aflèmblées ,les citoyens adoptifs ,àqui Rome était inconnue , foit en devenant plus févère dans le choix de ceux qu’on infcrivait dans les principales tribus Jdans les premières des centuries ; foit enfin en donnant le droit de citoyen àtoutes les villes incorporées àla république ;en n’admettant ,dans les comices , que les députés de ces villes ,&en formant , de ces députés ,une nouvelle tribu ,&£ I> EROME. 5f éi nouvelles centuries ,toutes compofées d’hommes d’élite, qu’on aurait pu oppofer àla tourbe des tribus urbaines. Au lieu de ces chaogemens qui auraient pu réprimer l’ambition ,rafiFermir le fénat, &: régénérer la puifTance légifiative du peuple ,on garda l’ancien régime qui enflammait l’ambition, &qui, dans la polîtion où l’on fe trouvait ,tendait àrelâcher toutes les puilTances ,hors celles des généraux. L’étendue des conquêtes, la néceflité de contenir ,en Italie ,les alliés ,&,dans les murs même de Rome ,les habitans qu’on yappellait étrangers ,celle de tenir ,fous le joug ,la multitude imménfe des efcîaves , qui s’étaient révoltés plufîeurs fois, obligèrent àmultiplier les troupes. Au lieu de n’enrôler que des citoyens riches ,ou du moins aifés ,on enrôla les prolétaires ,& 3/larius enrôla jufqu’aux capite cenfi. Ainfi cette autre partie ,d’un ordre jufte &naturel, qui avait confié la défenfe de l’Etat àceux qui avaient des propriétés à conferver ,Te trouva renverfés àfon tour. On établit un ordre inverfe de la raifon , qui confiait la défenfe de l’Etat àdes infortunés ,qui ,n’ayant rien àconferver , Autre TTA* rerfement de l’ordro oatarel. 5»5 i)Es CoJaiCïs avaient un grand intérêt àtout piller ,& on les fit commander par des ambitieux, dont l’intérêt était d’envahir l’Etat. Alors s’élevèrent les Marius ,, les Sjylla , les Catilina ^\ts Pompées ,les CraJJïis ,les Lépide , les Céfars. Alors les vainqueurs de l’Orient &de l’Occident méprisèrent les ordres du fénat ;ils rentrèrent ,dans Rome , avec leurs armées ;ils dépolTédèrent les propriétaires de l’Italie ,&donnèrent leurs poffelîîons, pour récompenfe, àleurs légions de caplte cenjî. Ils profcrivirent la tête des fénateurs ,qui ayant ,dans leur clientelle , des villes ,des provinces, des Etats entiers , étaient moins des citoyens, que de véritables rois ,allez puifïàns pour lever des armées contre eux ;&tandis que le nom de Rome fefait trembler la Perfe, retenait les Barbares du nord ,au -delà du Danube &du Rhin ,contraignait ,dans le midi , les Numides au repos ,dominait de la Tamife àl’Eunhrate ,de l’Euxin àla mer Atlantique ,&de l’Elbe aux cataraâes du Nil; Rome, baignée dans le fang, & déchirant fes entrailles ,écrafée fous le faix de fa grandeur ,ne pouvant plus contenir fes fils ,qu’elle avait, accoutumés auK t) ÈRome, tuimés aux meurtres &au pillage ,fut enfin coiiquife par les conquérans qu’elle avait formés ,&pafla dans les fers d’un de fes propres enfans. De Rome Jous les empereurs. Le premier qui conquit Rome ,n’ofa pas ïa garder. Sylla , après être entré le premier dans Rome avec fon armée ,après avoir donné le premier l’exemple des proferiptions ,&forcé le fénat àle nommer dictateur perpétuel ,abdiqua cette autorité terrible, vécut en particulier, &mourut tranquille. Loin de changer la diâature en royauté, Syiu te .S>//unefongeaqu’à réformer larépubüque; ^^-ttOOlS* toutes les inititutions tendaient àce but. Il ne vit pas allez qu’il fallait un nouveau régime pour une fituation nouvelle. Le fécond qui ofa s’emparer de cette capitale du monde ,Céfar vit bien qu’il fallait changer de fyftême. II voulut être roi; il fut aflafliné au milieu du fénat comme Romulus, &envoyé au ciel comme lui. Le troifième, cet Odave Cépias , qui OSavt fut d’abord fi cruel, &qui mérita, dans Tome I. Q‘ ' desComices la fuite ,les furnoms âüAuguJleèL de pèré de la patrie ,délibéra long-temps s’il garderait fa puiflance ;&,par fa modération , il accoutuma le peuple àfon joug ,en lui laifTant toute l’apparence de ia liberté, & prefque toutes les formes répubÜcairres. Il refufa la dictature ;il fe fit donner ,a perpétuité, le tribunat &le commandement des troupes. Empereur &Xribun, il fe trouva cliei du peuple &de l’armée. Il laiffa le peuple nommer des magiflrats ,&le fénat jouir de fes droits ;il fe réferva ,comme empereur ,la garde ces provinces frontières, oàj^réîîdaient les légions ;il laiffa le fénat nommer des préteurs àtoutes celles de l’Intérieur ou il nyavait point.de troupes ÿil mit des foldats en garnifon près de Rome, pour prévenir les tumultes populaires dans cette ville ,&les féditions en Italie. Tout était bien 'alors :&peut-être ,pour rendre ce bonheur éternel, ne fallaitil que le fixer par une loi ,qui eut donné au fénat le droit d’élire l’empereur ,&qui l’eût aftreintà nelechoifirque parmi ces hommes éprouvés ,àqui le peuple avait confié les plus grandes magiftratures. Mais ni le peupie, ni le fe'nat ,tout en fentant le befoin d’ua E> EROMEi chef fuprême, ne voulurent jamais convenir de ce befoin ;ils tombèrent au pouvoir de l’armée, &l’armée les força àrefpedcer le chef, l’empereur qu’elle fe donnait elleméme> La plus grande faute qui fe commit alors, fut de réunir la puiflânce tribunitienne àîa puiflànce impériale, qui venait d’ufurper le pouvoir légiflatif &le pouvoir exécutif. Cette réunion n’était bonne que pour envahir. Dès que les empereurs furent afferm.is, ils auraient dn^ même pour leur intérêt , confier la puiflànce tribunitienne àquelques magiftrats particuliers &plébéiens ,qui pouvant être intimidés ou gagnés ,auraient moins fervi àles gêner qu’à les éclairer, ou àquelque corps de magiftrature plébéienne; car nous avons déjà obfervé que cette puilfance confervatrice ne peut être exercée que par des plébéiens. Ce corps de magiftrature ,moins facile àeffrayer ou àcorrompre ,eût empêché bien des démarches hafardées, dont le réfultat pexdit plufîeurs empereurs ,&eût contenu fur -tout les Sejans , les flatteurs de tous les vices impériaux ,&ces hommes ambitieux qui, pour fe maintenir en place quelques jours de plus, Ga Kome si gouverne! co!5ime Al^cr* ît» Ï3ES COMTCES combinaient leurs projets àla hâte, les exécutaient avec précipitation, &quî, euflent-ils été honnêtes gens ,emportés par le torrent des affeires ,manquaient toujours du temps néceffaire pour méditer fur le bonheur public. Plus le gouvernement fe relïërre ,plus il devient aéiif ,plus il abefoin d’un régulateur, La démocratie pourrait s’en pafler ; lariftocratie en abefoin; il eft indifpenfable àla monarchie. I! ferait encore plus néceflàire au defpotifme, fi le defpotifme était un gouvernement; mais le defpotifme eft comme le feu ,il ne chauffe pas, il brûle. L’empire romain fubfifterait peutêtre encore, fi la puitTancctribunitienne eût modéré la marche trop rapide de là puilTance impériale ;elle eût empêché que l’empire ne tombât dans les mains de la foldatefque. i'Aoiitefquieu &oltaire ont obfervé l’un &1autre ,que l’empire romain ,après fes premiers empereurs ,fut gouverné comme Alger, par une milice qui nommait &qui dépofait les chefs. Cette remarque eft jufte. J’ajouterai que l’armés alors fe trouva daiis 101 T> -E Rome. un ordre inverfe àcelui qu’elle doit avoir dans la conftitufon du corps politique. Dans l’ordre naturel ,les foldats font les fujets du fouverain ,&ils en font les fujets les plus honorables, parce qu’ils en font les plus affujettis jparce que tous les autres corps ayant le droit d’examen &de remontrances, le corps militaire eft le feul qui doive ,au prenaier ligne du fouverain , quitter fon pays ,fa famille, &tous les objets de fes alFeâions, pour courir s’expofer aux fatigues, aux dangers &àla mort. Comme les fonciions des guerriers font de défendre l’Etat ,&de conferver aux citoyens leurs propriétés icomme les périls qu’ils bravent fans cefie ,rendent ineftimable le prix de leurs fervices, c’eft moins avec de l’or qui! faut les payer, qu’avec des diftinciions &des honneurs. C’eft cet ordre naturel qui fubfiftait dans la république :il fut tellement renverfé fous les empereurs ,que ,de fujets ,les foldats devinrent les maîtres du prince qui fe difait le fouverain; qu’au lieu de lauriers, de couronnes civiques &murales ,de furnoms ,de colliers &de triomphes, ils exigèrent une forte paye, ils extorauèrent des dons fré- G3 La reI:«îoa yéfi« ifôujurfe àla niagükxatuie* ÎOS DES CojîICES magiftrats ,point de légiftes de profeiEo» , point de place inamovible ,pas même celle de fénateur ,qu’on pouvait perdre ,en ua moment ,àla volonté du cenfeur. Toute place n’était qu’un état d’épreuve. La religion était foumife aux magiftrats &aux généraux ,tellement qu’un augure ayant voulu empêcher le conful CLaudius Puhker ,de donner un combat naval ,en alléguant que les poulets facrés avaient refufé le grain ,CLaudius lui repartit :sils ne veulent point manger ,qu'ils boivent ;&il les fit jeter àla mer. Mais auffi ,quand les foldats demandaient une bataille ,que les confuls ns jugeaient pas àpropos de donner, les augures n’étaient point favorables. A cet égard ,tout était dans l’ordre. Si l’on joint àces obfervations ,celles que nous avons déjà faites :que les fubr fides étaient payés par les riches &les gens ailés ;que les prolétaires &les capite cen/z étaient exempts d’impôts que l’Etat n’était défendu que par ceux qui avaient des propriétés àconferver; que les foldats étaient les fujets les plus fournis ,les mieux difciplinés ,&commandés par des magiftrats militaires ,qu’ils avaient choiGs dans les DE RO:A E. 1O9 Comices ,en qualité de citoyens ;on fera forcé d’avouer que toute la conftitution de l’Etat fuivait l’ordre naturel j&fe trouvait fondée en raifon. Le fouvérain fefait des loix, &ne g-ouvernait pas. Le gouvernement ne fefait pas des loix ,il les obfervait ,&les fêlait obferver :les citoyens obéifïàient féparément ,comme fujets ,& colleéfivfement iis fefaient des actes de fouveraineté ,en donnant la fanélion aux loix ,en confiant leur gouvernement aux plus dignes. Le peuple &l’armée n’étaient fournis qu’à des hommes d’élite. La jeunefle fentait la néceflité d’acquérir l’eftime publique ;chaque individu développait tous les taler.s qu’il avait reçus de la nature ; chaque homme ,pour ainfî dire ,était en pleine valeur ;chaque talent était mis àfa place: l’Etat était fort de la force de tous les citoyens. Ce gouvernement eût été parfait ,&peutpr.-ncîp-'; être indeftruâible ,s’il n’avait pas eu ,dans fon fein ,une multitude innombrable de gens qui ,fous le nom d’efclaves &d’étrangers ,ne formaient point partie du corps politique ,l’emportaient ,en nombre ,fur celui des citoyens, ne participaient àaucun iio DBS Comices de Rome. des avantages de l’Etat, en fupportaîent It faix ,étaient humiliés fans cefle ,par l’orgueil des citoyens ,&s’intéreflaient plus àles voir opprimer ,qu’à les voir vaincre. C’eft le vice qui perd toutes les républiques. Fin de la première Partie. ESSAI Sur rhiftoire des Comices de Rome,des Etats-Généraux de • ia France, &du Parlement d.’Angleterre. SECONDE PARTIE. Des Etats-généraux de laFrance, LIVRE PREMIER. Des ajfemblees che^ les FrancsJous les deux premières races. AVANT-PROPOS. .A PRÈS le grand fpeâacle que les Romains donnèrent au monde ,on ne vit longtemps que des combats de barbares ,des nations errantes ,des peuples fans autre légifîation qu’une anarchie militaire. 1Î2 t>ES EtatS- GENERAUX La barrière romaine une fois franchie, Vulens voulut en vain arrêter les Goths ,il mourut en les combattant, première victime de la permilEon qu’il leur avait donnée de paiTer le Danube. La Grèce, l’Italîe, les Gaules, les EL pagnes ,redevinrent en proie àces incur- Cons dont Rome les avait garanties pendant tant de fiècles ;depuis la mort de alen.s , jufqu'à nos jours ,l’Italie al été en bute aux invafions des peuples du nord. Dis reajirs moins de quatre liècles on vit sélever fur'" &difparaître de la terre ,les Vifigoths ,les l'empire ro- Oftrogoths ,Ics Gépîces, les Hérules, les fubPftent pas Huns ,îcs Alains, les Sueves ,les vanuaies, ioo„ tœip Bourguignons &les Lombards. Ces peuples ,fans conftitution politique ,femblabîes àces nuées ce fauterelles qui fe jettent quelquefois fur la Syrie ,dévailèrent les centrées où ils parurent ,&périrent aux premières tempêtes qui s’élevèrent. Tous ces barbares étaient des peup'es feptentrlonaux ;les Kuns &les Alains venaient de la Tartarie &du nord de l’Afie ; les Goths &les Vandales des bords de la mer Baltique ;les autres fortaient des bois de la Germanie. n t>Ê LÀ Frakcè. îi^ il feinble que les peuples du Nord aient une tendance naturelle àfe précipiter fur ceux du Midi. Dans ces derniers temps , Gujlave Adolphe efl: venu jufqu’au bord du Rhin ,Charles XII , jufqu’au bord du Pruth, Frédéric-le-grand aenvahi la Süéfie ,&eft defcendu jufque fous les murs d’Olmutz. Je ne connais que les anciens Romains qui fe foient oppofés efficacement àces incurfions. Aujourd’hui tous les rois du Midi font originaires de quelques contrées plus feptentrionalcs. ..-• Des nations qui fe partagèrent les prosûnces de l’empire romain ,il n’en fubfifte plus qu’une; c’eft la nation françaife. Elle eft la feule qui touche fans interm.édiaire à cet empire ,la feule ces nations exiftantes dont les premiers rois aient été au fervice des empereurs, (i) Ce n’eft pas que dans fon origine elle eût une meilleure conftitution que les autres j mais elle fe fixa dans des contrées plus fep- (i) Mdlohauies &Richemer, rois des Francs ,ou plutôt chefs de quelques hordes des Francs ,furent capitaines de la garde impériale de Graüen. Am. ,/. XXXI,6c Grégoire de Tours yI, II. Tome I, H Des peupîcà barbares qaî attaquèrent l’empire, îes Francs feuls fubfifteni eacore* Supériorité des peupiîes de rOccidccu Grandeur & drcaderce des Jiomalnsi ch. *6. 114 bes Etats-generax?x tenrnonales; elle vainquit les Bourguignons, les Vifîgoths ,l&s Lombards ,tous plus méridionaux qu’elle. Si cette obfervation peut avoir quelque utilité pour les politiques du Midi ,en voici une autre oui n’en aura pas moins. Les Grecs &les Romains préférèrent toujours les fol- . dats de l’Occident àceux de l’Orient ;&les fuccefieurs ^jtlextiruîre ,les Carthaginois , les Romains firent un grand ufage des foînats de la Gaule. Mon.tefqu.ieu aremarqué ,en traitant de la grandeur 6e de la decadence des Romains ,que les chefs qui eurent àleur foîde les légions de l’Occident, vain-, quirent toujours ceux qui eurent celles de rOrient. Cette marche naturelle ,parce qu’elle eil fondée fur des qualités phyfiques, aété quelquefois contrariée ;une fois par la vertu belÜqueufe des Romains ,vertu ,tâk de leur excellente conllitution ;une fécondé* fois par le fanatifme des Arabes, qui, remontant du Midi au Nord, &a.lant de fOrient àl’Occident, trouvèrent en6n au bord de la Loire ,le terme de leurs courfes &de leurs conquêtes. Là confricution politique peut &doit DE LA France. uÿ donc réparer le vies du cUinat ,augmenter les vertus naturelles ,&prévenir ,avant tout, les dangers auxquels l’Etat eft expofé par fa fituation. Cependant il n’y aprefqu’aucun peuple qui ait une conftitution ; ils nont ,pour la plupart ,que des afages qui varient, &des réglemens qui fe contredirent. JDes Barbares qui devajîèrent Bempire romain ,&e/t particulier des Francs. Les nations barbares qui fe jetèrent fur l’empire, étaient toutes des nations errantes &nomades. Elles voyageaient rafîemblées , elles abhorraient les villes ,& elles en détruifirent une quantité prodigieule. Elles brûlèrent fur-tout les hameaux &les villages qui n’ofîraient aucune réfiftance. Ellles ne voulaient que des pâturages. C’était un gala pour elles que d’arracher les vignes ,de ren- Verfer les villes, de couvrir le pays d’herbages ,comme les peuples agricoles le couvrent de fruits 8c de moilîons. Ces Barbares femblaient vouloir rendre à la nature fadvage tout ce que les Romains H2 Ravages Nomades. ÎI^ DES EtATS-GENEEAüX avaient conquis fur elle ,tous !es pays où iis avaient fait germer Tagriculture &les arts. Les Aîains ,les Suèves ,les Vandales ,ne firent que traverfer les Gaules en les ravageant. Bientôt d’autres nations nomades sy jetèrent ,&yrefièrent incertaines fi elles y fixeraient leur demeure ,ou fi elles pafferaient dans d’autres contrées. Les dégâts furent tels, que ,pour les peindre ,un auteur coriremporain ,dont le nom s’eft perdu ,mais dont l’ouvrage s’eft confervé, nous dit que, fi l'Océan sétait renverfé fur les Gaules ,il n’y aurait pas produit plus'de ravage! Ne voulant ni tea'KSntér vers le Nord, ni r.e ie nxenî >)f.e malgré retourner vers l’Orient, ces nations errantes, arretées par l’Ocean &par la IVlediterranee, furent enfin obligées de s’établir dansl’Italie ,dans l’ETpagme &dans les Gaules. Le chrifiianifme avait perdu l’empire ; iravait furtout contribué àéteindre l’efprit mîiitaire. Les évêques ,dans ces temps d’une calamité horrible ,'fauverent plus de villes que les guerriers. Ils donnèrent quelquefois jufqu’aux vafes de leurs églifes pour obtenir la paix 3ou pout racîietsr quelques captiis.- DE LA FEAKCE. llj Les captives, plus aimables, plus induftrieufesque les femmes des Barbares, convertirent les vainqueurs, ou du moins elles en obtinrent la permiflion de faire baptifer les enfans qu’elles en eurent. Ces Nomades ,qui déteftaient les villes , ne s’établirent pas dans les villes. Leurs troupeaux étaient leurs richelTes; ils en confiaient la garde àleurs efclaves ;ils fqfaient,- de la guerre &de la chafle ,leur principale occupation. Quand ils s’arrêtaient dans un pays ,ils ne croyaient jamais yféjoutner long temps. Les Vifigoths demeurèrent fuccefiivenient dans la Grèce, dans fltalie, dans le Midi de la Gaule ,enfin dans l’Efpagne ,d’où ils revinrent dans la Gaule. LesBDurgaignons traversèrent laGermanie avant d’amener leurs troupeaux furies bords de la Saône &du Rhône.Les francs habitèrent différens cantons de la Germanie ;iis demeurèrent long-temps entre le Rhin, l’Efcaut &la Meufe ;ils errèrent enfuite entre la Somme &la Seine ;ils pafsèrent au bord de la Loire. Ils fe propofaient vraifemblablement de defcendre davantage vers le H3 fgnorancfi ou roncâi'cr ia fcrîcedeleur a&môlée» 12^ DES EtATS- GEKEK AUX il avait trop de Gaulois àfon fervice. R paraît auffi que tous les fils d’un chef étaient pns pour regali , pour roitelets par des fetniües qui formaient de nouvelles hordes , &que fouvent une horde fe réunilTait à celle qui avait tué fon chef. En effet ,toutes cehes dont Clovis afîàîlina les roitelets fe fournirent àlui ,au lieu de les venger en fe liguant contre lui. Afa mort, fon bâtard &les trois fils légitimes devinrent roitelets. L’hiftoire nous montre fouvent Clovis à la tête de fes armées ,compofées de Francs &de Gaulois ;jamais elle ne le fait voir préfidant une afilemblée nationale. Si dans le flence des auteurs contemporains ,qui ne me difent rien de ces alTembiées ,fi ce n’eft qu’elles fe tenaient au mois de mars ,je confulte les auteurs modernes :les uns me difent que ces afifembiées étaient des Etats -généraux ,d’autres que c’était le parlement. Mais ce ne pouvait être les Etats-gé- néraux ,car il n’y avait pas alors différens Etats chez les Francs. Ce n’était pas non plus un parlement, fi par ce terme nous entendons une affemblée qui s’occupe du maintien des loix. Car alors il n’y avait pas Ï5E LA France. izÿ tîe îoix, il n’y avait que des ufages. Ces Kiots mêmes de parîemens ,&d’£tats-géné- raux, n’étaient pas inventés. Pour ne pas confondre les idées ,je m’en tiendrai au mot générique d’aflemblée. Pour difcerner quelques vérités parmi le fïlence des contemporains &les fyftémes des modernes ,je jugerai de ces alTemfaiées par la fituation des peuples &par ce qui en réfulta. Juger par les faits, eft la manière la plus fûre pour ne fe pas tromper. Nous avons vu ce qu’ont produit les comices :des héros ,des orateurs, des hommes éclairés &invincibles ,de grands hommes , qui àpeine avaient arrofé une terre du fang des vaincus ,.qu’jls yfaifaient naître les moiffons, les loix_, les arts, les cités les plus riches. Qu’ont produit les affembîées de Mars? des crimes, uniquement des crimes, une grande variété de crimes ,mais toujours des crimes :plus de quarante rois ou fils de rois 3plufieurs reines périrent par le fer, par la corde, par le poifon ;une multitude innombrable de généraux, de gouverneurs de provinces furent alTafîinés, brûlés, appliqués àla torture ou décapités fans former £.vS pre^'nîrs lois des Frites vOfii- Bîertenc a- «^r de crimes Çi.c Jes phîS p;«;- «hans x'cs catpveiirs éc £.oirie. l'tf DES Etat S- GE KES At'X fans que jamais la prétendue aîlêmb’ée nationale ait mis un frein àce long cours d’affaflinats ,fans que jamais aucun fugitif en ait appeüé àcette afTemblée ,comiae chez les Romains les opprimés fefaient leur appel au peuple. Je ne fais fi les rois étaient defpotes ; mais je fais que 'es defpotes de l’Aiie, & les Carigtild ,les Itérons ,les Domiticns , dont fefprit était aliéné ,n’ont pas commis plus de meurtres ,de maflacres ,c’alfaffinats ,d’empoifonnemeiis ,de viols ,d’inceftes, de parjures, de perfidies ,que les fils, les petits-fils &les arrière -petits -fi!s de Clovis. Je crains, envérité, decalomnier la nation entière ,en attribuant quelque puifîànce à fon afiemblée. Je vois toujours les Francs , femblables àleurs troupeaux ,mugir fréquemment fans objets ,&le front armé de cornes menaçantes ,obéir àl’aiguillon ou fe laiffèr égorger ,fans favoir pourquoi ils obéiffent ,fans s’informer de quel droit on leur commande ,&fans avoir la plus faible idée d’une conftitution politique. Ce font plutôt des barbares qui s’attroupent ,qu’un peuple qui s’aflerrsb'e. , • ©E tA FaA’lîCE. 127 Tous les modernes qui, au lieu d’établir les droits des peuples fur la nature &fur la raifon, ont voulu les fonder fur d’anciens ufages, citent avec eaiphafe le foldat qui brifa le vafe redemandé par Clovis au nom d’un évêque; mais ils pciTent tous fous filence la moitié du récit de Grégoire de Tours: Ceux, dit-ii, des Fran.cs dont Cefpr'u étazt hplusjuin, iLZi oyoB-UM jejijlt -jhexs- SvI-NIOR ,répondirent au roi ,tout ce qui ejt ici vous appartient, &nous-memes nousfommes ajjiijettis àvotre autorité. Om- BIJl, GLORIOSE RSX ,QUÆ CÈBXJMUS TlfA SI/ET ET E.OS 'iPSJ TUO SXJJMUS DOMIEIQ SUSJUGATl. Enfuîte il aioute, qu’un homme dont l’efpnt était léger ,envieux &faible ,LEVis ,lE- riDUS AC FACIZIS ,frappa le vafe d’un coup de hache. ' Ce fait, s’il était vrai, loin d’établir la liberté des. Francs ,prouverait que chez eux les gens fages fe croyaient dans la dépendance abfolae du roi ,&qu’il n’y avait que les tous qui conteftaïTent fon autorité. Le moine Grégoire ,évêque dé Tours,- n’inféra ce conte, coname tant d’autres, dar»si fon h'dhoire ,que pour pecfaader aux petits^ îiiS DES^ EtATS-GEN BEAUX fils de Clovis ,que leur grand-père avait às profond refpeâ pour les évêques. Ce n’eft ni fur de pareils contes, ni fur l’autorité des pareils auteurs, quefe fondent les droits des nations :c’eft fur la nature de l’homme ,c’eft fur les befoins qu’il a,que fes droits &fes devoirs s’établilTent :c’eft fur le calcul de fes forces &de fes paffions, que les gouvernemens fe modifient :c’eft fur les lumières de faraifon, que la conftitutîon politique &fe règle &s’épure. Tourquoi les rrancs yavec les vices despremiers Romains,en differèrerit fl fort. Les Romains ,fous leurs premiers rois, étaient aulTi ignorans, auflî brigands, aaflî guerriers, aulïï avides de butin que les. Francs fous Clovis. Les rois des Romains fejpermirent des meurtres, des viols ,des inceftes comme les fils &les petits-fils de Clovis: l’un &l’autre peuple avait des efciaves ,l’un &l’autre formait des aflemblées ;pourquoi donc les réfuliats en fiarent-ils fi différens?. c’eft b££AFEANCÈ. îSp c*èft qu’avec les mêmes vices la pofition de ces deux peuples n’était pas la même. •Les Romains devinrent agriculteurs, les Francs demeurèrent nomades &chaffeurs. Les premiers s’aflfemblèrent toujours dans la même ville fans armes, &s’aflemblèrent fréquemment :les autres ne s’alTemblèrent qu’une ou deux fois par an ,en plein champ , en armes, &jamais dans le mêmelieu .Les Romains confacrèrent le lieu de leur affèmblée, regardèrent comme un facrilége l’idée de le quitter, comme un opprobre le malheur d’en être chaffe :les Francs ,accoutumés àerrer, fe regardèrent longtemps comme étrangers dans la Gaule ;&long-temps incertains s’ils ne la quitteraient pas, ils n’eurent jamais un lieu fixe pour s’aifembler ;les Romains, craignant de perdre leur ville ,eurent befoin de chefs habiles ,ils choilirent indifféremment pour rois des Sabins ,des Tofcans ou des Romains ;ils n’eurent d’égard qu’au mérite ; les Francs ne craignant pas de manquer de pâturages ,n’ayant befoin de chefs que pour errer ,prirent toujours leurs rois dans la même famille, ne connurent d’autre mérite que la bravoure ,&n’eurent ni des Numa ,ni des Servius, Tome J, ParaîîètéS des Francsct desRomains. I 150 DES EtaTs-gekéraxj^ Les Romains fô reflerrèrent !e plus qu’ils purent autour de leurs murailles pour les défendre &pour ytenir leurs comices. Ils occupèrent en très-grand nombre un trèspetit territoire pendant p'ufieurs ficelés. Les Francs s’étendirent le plus qu iis pureni. dans les campagnes pour ychaffer &y parquer. Ils occupèrent en très-petit nombre un vafte territoire jprefque des leur entree dans les Gaules. Les comices établirent un gouvernement municipal ,&ne confièrent les grands emplois ,le commandem.ent même des armées, qu’à des magiftraîs. Les aiTemblées des Francs n’élurent que des chefs militaires ,&îaifsêrent ces chers s’emparer des fcnciicns de la magiftrature. Chez les Romains où il n’y avait que ce petits propriétaires ,le rapprochement des citoyens les forçant àreconnaître, a fe juger réciproquement, àfe communiquer leurs idées, la puiOànce des chefs ne put ydégénérer en defpotifine. Chez les Francs, îa diftance des habitations empêchant les hommes de fe connaître perfonnellement, de fs prifsr les uns les autres ,de fe cota- £) ÊfcA FRANCE. 1^1 müniquer leurs craintes, la paifiance des grands propriétaires saccrut toujours aux dépens de la puiffance publique qui s’anéantit bientôt. Les premiers chefs des Romains ,chargés de défendre la ville, les citoyens, le fol cultivé par les tribus urbaines ,&pat les tribus rurales ,prirent le titre de rois de Rome. Les chefs des Barbares ,chargés de conduire uniquement des hordes errantes, &non de défendre le territoire ,&les habitans de ce territeire où ils n’étaient que paflagers ,ne fe dirent pas rois ces Gaules , rois du pays ,mais feulement rois des Bourguignons ,ou des Vifigoths ,ou des Vandales, ou des Francs ,félon la horde qu’ils commandaient. Aucun ne fe dit roi d’aucuii pays; tous, quand ils voulurent yavoir quelques droits ,briguèrent des dignités romaines ,plulieurs eurent celle depatrice, Clovh obtint celle de conful. Chez les Romains ,le culte dépendait du fénat. Les grandes prétrîfes étaient occupées par des maglltrats qui ,élus dans les comices par tribus, ne fefaient point un corps féparé des autres citoyens tchez les Francs, convertis au chriftianifme, les eccléfiaftiques, I2 t^2. Î3ES ETATS-GENERAÜX non-feulement ne dépendaient pas du prince, mais ils étaient d’une nation différente ,affervie ,humiliée &fecrètement ennemie ,ils firent néceffairement un corps féparé, un état dans l’Etat. Les Romains, voilîns des colonies grecques établies fur les rivages de fltalie, apprirent des leur origine àeftlmer ce qui était bon ;ils firent gloire d’adopter les coutumes qui valaient mieux que les leurs. Les Francs, entourés de Barbares, n’eftimèrent que leurs propres coutumes. Les eccléfiaftigues chrétiens qui les convertirent, très-ignorans eux-mêmes ,ne leur donnèrent que de très-fauffes notions des fciences,& leur firent croire que toute l’inftraction ne confiftaiî que dans des formules &des queftions théologiques. Science qui, n’étant bonne àrien, infpira aux Francs un profond mépris pour toutes les fciences. Chez les Barbares Vifigoths 3Bourguignons, ou Francs, tout emploi qui demanda un homme qui fût lire, était exercé par un Gaulois, dédaigné par les Barbares. Les Gaulois leur rendaient mépris pour mépris ,cédaient àleurs forces ,&fe réfugiaient en fouie dans des monaftères ,ce DE ZAFEAîî cE. qui accroilîait encore !a dégradation générale ,fans que ,de part ni d’autre ,on fît la moindre choie pour améliorer la fituation préfente. Les Romains formèrent toujours un tréfor public; les Francs &les autres Barbares , errans au milieu des peuples agricoles s’accoutumèrent àles vexer par des inipofitions, non pas en exig-eant- d’eux des tributs pour l’Etat ,ou pour lé roi ,mais chacun pour foi, commefuper-propriéïaires dé ces terres où ils chaiTaient &parquaient. Ge fut une grande raifon pour s’y fixer ,&ce fut encore dans la fuite un des principes du gouvernement féodal. Les rois vivaient comme lès autres Francs, du revenu de leurs domaines particuliers. Chaque Franc fefait préfent au roi de quelques pièces de bétail ,au jour de l’affemblée ;ils le fuivaient àla guerre ,ils s’armaient &combatiaient àleurs frais , ne recevaient ni folde, ni gages, ni appointemens ,ni honoraires. Le Romain agriculteur &fobre confommait peu, trois ou quatre arpens fuffifaient àlui ,àfa famille ,àfes efclaves ;le Franc , pafteur ôtchalTeur, confommait beaucoup, Ï3 140 EES Etats-senieaux: Dans le fameux procès de Prétextât, évêque de Rou n,le roi Ckilperic fe porta pour accufateur ,plaida &follicîta contre lui les évêques affemblés ;i! craignit de perdre fa caufe ,&n’obtint ni de le faire périr ,ni de le faire flétrir. On ne lui accorda que fa dépofition. Frédegonde pâflait pour avoir fait alTaf- £ner le roi d’Auftralîe, plulîeurs fils de fon mari, vingt feigneurs du royaume, &enfin fon mari même ,fans que l’alTemblée des Francs lui eût fait un reproche, fans qu’oa lui eût ôté la garde &la tutelle de fon fils ,dont la naiflànce était fi fufpede , qu’elle fut obligée de jurer àGantran ,roi de Bourgogne, &de faire jurer par trois évêques &trois cents notables ,qu’elle avait eu cet enfant de fon mari ,&non d’un autre :mais quand on l’accufa d’avoir afTaflîné l’évêque de Rouen, ce même Prétextât , rétabli depuis la mort de fon mari, elle fe hâta de fe juftifier. Il n’eft donc pas douteux, que le corps eccléfiaftique n’eut une conftitution &n’eut plus d’immunités &de liberté que les Francs eux-mêmes. On pouvait déjà dire, comme on l’a dit depuis, que la robe défendait BE LA FraSCE. 141 quelquefois mieux qu’une euirafle. C’eft aulîl le feul corps qui ait confervé prefque tous fes anciens privilèges. De la loifalique ,deJon établijjement Ê* defon inohfervation. On nous dit que la loi falique aété faite Doi!te for les du temps de Pharamond ,corrigée du temps de la loi üde Clovis ,&reâifiée fous Théoiebert. Ces Barbares ne favaient ni lire ,ni écrire dans leur propre langue, qui n’avait pas meme de caraâore; àquoi leur aurait fervi un code ?Ils ignoraient le latin ,Clovis ne le favait pas ;plufieurs de fes fils l’ignoraient. Childebert ,fon troiCème fils ,eft le premier roi des Francs qui ait appris cette langue. Comment donc cette loi aurait-eiîe été écrite en latin du temps de Pharamond &corrigée du temps de Clovis, touiours pour des gens qui ne pouvaient ni la lire, ni l’entendre ? Elle commence par un faux, par attefter qu’elle aété rédigée par quatre hommes ; on les nomme ,&ces quatre noms font ceux de quatre villages ;c’eil: àpeu près comme £l’on difait que le recueil des DES EtATS-SENER AUX ordonnances de nos rois aété rédigé ea arabe par quatre notables, Dhaülot ,Pallÿ, Vaugirard &Montmartre. Il eft curieux de voir la peine que fe donnent les érudits pour concilier ces bévues. II relierait àdire ,que ces quatre hommes étaient quatre feigneurs qui portaient des noms de terre, ou quatre payfans qui avaient pris le nom de leurs villages. Mais cet ufage de vanité pour les uns ,de bafiefle pour les autres ,n’exiftait pas encore. On ytrouve des loix conformes au chriftianifme ;&dans le temps où l’on fuppofe que cette loi aété rédigée, aucun eccléCaf tique chrétien n’était admis dans cette alTcmbiée toute païenne. Auilî convient-on généralement que ces loix yont été inférées long temps après. Quand on connaît bien î’hiftoire de ces temps de crimes &de fraudes ,on eft tenté de croire que les loix faliques ,bavaroifes , allemandes ,ont été recueillies au hafard par des moines ,àqui il importait de connaître ces coutumes ,ne fût-ce que pour confelTer ces Barbares ,&pour juger ces nouveaux chrétiens ,qui fouvent les prenaient pour arbitres dans leurs querelles. CE LA France. 145 Kous avons une fi prodigieufe quantité de faux ades de tous genres, de fauiîès Chartres attribuées àdes rois &fabriquées par des moines qui ,feuls fachant lire & écrire ,avaient befoin de ces aâes ,que je ne ferais pas furpris qu’ils euflent fuppofé ces préambules ,où l’on prend le nom de quatre bourgades pour des noms d’hommes, &où l’on afiùre que ces loix ont été rédigées folemneüement en préfence des rois. Quoi qui! en foit ce code exifte ,&il offre le tableau fidèle des mœurs des anciens Francs. La première loi de ce code traite du vol Lots&îîq-o-s des cochons, les fuivantes concernent celui hb’r.fe .1^5."* des veaux, des vaches, des taureaux, des brebis ,des chèvres ,des chiens.' C’eft abiolument un code de bouviers, conforme aux occupations des Nomades. Ce qu’on ytrouve enfuite fur le vol des fruits ,ne fut imaginé que depuis leur établifTcment dans les Gaules, &leur mélange avec un peuple agricole. On ytrou've tous les crimes que nous connaiffons, &quelques autres que nous ne connaiffons pas :comme celui de couper les mamelles des femmes ,de mutiler des hommes dans différer tes parties de leur Francsqu'*4?a appcis,iu cane ns. ! Ï44 Etats-geneeâuï corps. Tous ceux de la lubricité yfont détaillés avec un foin qui prouve que ces Baibares étaient auffi impudiques que féroces. Tous les crimes yfcnt expiés àprix d’argent. Ce code n’eft qu’une taxe pour acheter des abfolutions. Taxe qui devait infpirer aux jeunes gens le dehr d’acquérir des richefles ,afin de pouvoir Ce livrer fans réferve àtoutes leurs pallions. Cette loi ne fuppofe jamais qu’un homme libre foit pauvre ,&n’ait pas de quoi payer les amendes qu’elle impofe ,&qui font quelquefois alTez fortes. Elle n’admet le défaut d’argent que pour les efclaves, &elle punit leurs crimes ,tantôt par la baftonnade , tantôt par la perte de la virilité, {caflretur) Dans les forets de la Germanie ,où l’on ne pouvait emprifonner perfonne ,où tout coupable pouvait fuir ,où plufeurs coupables pouvaient fe réunir &combattre la horde ,ou tuer le chef de la horde ,ii avait fallu compofer avec le crim.ineî ,&prévenir les vengeances en forçant l’ofFenfé àrecevoir un dédommagement de l’ofrenfeur, la famiiie de l’homme aflaflîné àen accepter un de l’auteur du meurtre. Ce dédommagement sEï. AFRANcE. gement confiftait en quelques pièces de bétail. Cet ufage était fondé en raifon. Il cefia de l’être lorfque les Francs établis dans les Gaules yfurent fédentaires. Les rédacteurs de ce code ,au lieu de bétail ,demandèrent de l’argent, parce que les Francs en avaient pillé ,&que leurs chefs ,leurs roitelets en devraient. On leur donna une petite part des amendes. J’ignore toujours quek étaient ces rédacteurs ,fi c’était les roitelets ,les moines , les évêques, ou l’aflemblée générale. Mais ce qui m’étonne, &ce qui femble confirmer que ce code eft plutôt une compilation de moines, qu’un atâe national ou royal ,c’eft que jamais les rois ne fe conforment àcette loi. Ils font mourir par le fer ,par la corde ,par le feu ,par les tortures ,quiconque leur paraît coupa'ole. Jamais perfonne ne réclame la loi; jamais l’aire.mbiée des Francs ne les oblige à s’y conformer :&cependant l’aflemblée eu clergé, compofée de Gaulois, de vaincus , de gens défarmés, réclame toujours les canons des conciles ,oblige toujours ces mêmes rois àcéder àdes loix qu’ils n’ont point faites, qui leur font étrangères, ils Tome LK Inutilité de ces lob:. Xi^6 DES Etats-genekaux maintiennent leurs immunités &leur liberté. Prétextât évêque de Rouen ,Bertrand évêque de Bordeaux ,Grégoire évêque de Tours Jfont jugés par leurs pairs, par des évêques qui les déclarent innocens ;&les plus grands feigneurs ,des reines ,des fils ce rois, font mis àmort fans forme, fans qu’on, objecte la loi ,fans qu’on olFre l’amende ,la compenfation qu’elle exige. A quoi donc leur ferv^it l’alTemblée générale ? Je vols fouvent des généraux d’armée s’enfuir dans des églifes pour éviter la mort: particulièrement dans l’églife de Saint- Martin de Tours; ils yrelient quelquefois très -long- temps ,quelques-uns m.ême y furent alTaffinés malgré la fainteté du lieu, comme le duc Berulfe ,&jamais aucun d’eux ne forme appel à l’alTemblée de la nation. Lorfque Gontran voulut 'punir quatre généraux qui avaient pillé fon propre pays au lieu de combattre les Vifîgots, ils s’enfuirent dans une égiife de Saint-Sympho- rien. ,&n’en forîirent que quand le roi dr/goirede leur eut nommé des évêques pour juges. Ce n’eft ni la loi falique ,ni l’aliemblée qu’ils réclament. BELA France. 147 Chaque peuple, nous dit-on, était jugé félon fa loi. Les Gaulois ,par les îoix romaines ;les Bourguignons, par la loi Gombète, les Francs, par la loi falique; mais tous ces peuples font confondus également àla cour des rois, &Ion voit des comtes, des ducs, des généraux gaulois ou bourguignons commander les armées des Francs ou défendre leurs villes St leurs provinces. Tous ont part aux mêmes honneurs, ou font traités avec les mêmes rigueurs. -Les feigneurs d’Auftraue fa montrent feulement plus impatiens du joug, &font peut-être aulE les plus maltraités. Ce défordre prouve que les Francs, dans leurs alfemblées, n’ufaient pas du droit de fe défendre, du droit de former leur légiflation, &de la maintenir :mais il ne prouve pas qu’ils n’avaient point ce droit. fJn homme ou un peuple peut être vaincu &enchaîné ,mais il atoujours le droit de fe défendre &celui d’étre libre. I! n’exerce pas fon droit, mais il l’a. L’ignorance des Francs ,la groflièreté de leurs moeurs , leur prtfomption ,leurs pallions ,étaient les obftades qui s’oppofaient àleur liberté. Ce font encore ces mêmes obftades qui Ka Chanseîr.enc dans ifs mæüTS» 14§ DIS Etats-generattx retiennent prefque tous les peuples da monde dans raflervillèment. Des Francs ^&de leurs aJfemhUes Jous les derniers &les avantderniers dejeendans de Clovis. Les unionslîcites, &les unions ülégitimes, confondaient toutes les races. Les Barbares &leurs enfans s’attachaient moins au fol dont ils méprifaient la culture ,qu’à leurs habitations qu’ils avaient rendues faciles àdéfendre par quelques fortifications ,&lucratives par des contributions &des amendes. C’était une nouvelle fituation ;elle amena des mœurs nouvelles. Ces grands propriétaires oufuper-propriétaires , une fois fixés dans un lieu ,voulurent réiifter aux rois , &commander aux faibles habitans des lieux qu’ils regardaient comme leurdOiTiaine; c’eftà-dire ,comme alTervis àleur domination. Les ravages des Barbares avaient tellement dévafté les Gaules ,que Grégoire de Tours fe plaint qu’on fefait fouvent pîu^ fieurs lieues, fans trouver une maifon, un animal ,ni même un arbre. BEZAFrance. 1-4^ Toute l’Europe était dans le même état. i,es conquêtes font faciles dans les déferts, c’eft ce qui explique pourquoi les Francs firent fi facilement des incurfions en Germanie &en Italie, Moins les terres étaient peuplées ,plus l’agriculture devenait rare ;mais elle avait auffi moins de gens ànourrir. On trouvait plus de lieux qui appartenaient au premier occupant. Moms il yavait d’hommes ,de gibier, de culture, plus il fallait envahir de territoire pour avoir quelque revenu, plus chaque puiflant voulait ufurper celui de fon voifin ,&plus il abandonnait facilement des landes &des terres incultes àdes moines qui déliraient de les défricher. Les rois ,pour s’attacher les grands propriétaires ,leur donnèrent des terres , feules richeffes qu’il yeut alors ,àcondition qu’üs combattraient pour eux ;&i's reprirent ces terres d’abord àvolonté. Aîais ils ne pouvaient dépouiller un homme de fa terre patrimoniale ,que par violence. Ces terres données àcondition de faire le fervice militaire, relTemblaient àla fois àces conceffioDS faites par les empereurs 3. Lîs rois tiennent des terres àcondiiion Cju'on ics erve daris leurs g'-erres DE DA FKAîf CE. 2/J' fortune. C’eft ce qui produifit la chevalerie errante ,les aventures étranges &les conquêtes prefqu’incroyables des onzième & douzième hècles. On tut obligé de déshériter les cadets, pour empêcher les guerres atroces que les frères fe livraient entr’eux, toutes les fois qu’ils avaient une terre àpartager. Ils fe battaient, ils s’affaffinaient pour un pré, pour un puits ,pour un moulin ,pour une tnafure , avec une férocité qui fait frémir ,&qui augmentait encore la dureté avec laquelle ils dépouillaient le peuple de tout ce qu-il pouvait avoir. Les peuples de l’Europe fe trouvaient alors àpeu près dans la même utuation où les Grecs, les Siciliens &les habitans de î’Italîe avaient été dans les temps héroïques,, îorfque les Cercjon ,les Sznnis , les Procrufies &autres tyrans, opprimaient du haut d’une citadelle les habitans des campagnes &quelquefois ceux des villes :Iorfque les Hercules ,les Théféss , coururent les défier '&les punir, précifément comme nos chevaliers errans combattaient, Stferaientiuliice de temps en temps de quelques châtelains pervers. Prem.'"re utHÎïé dune* incraire. 2.Si BES Et ATSGENEEAUX Chaque chofe a, par fa nature, des propriétés particulières qui amènent des \ertus &des vices. Les petits propriétaires agricoles font les plus timples ,&peut-être les plus vertueux des hommes. Les propriétaires armés, polfefleurs de châteaux torts, font tout autre chofe; ils récuifent àla fervitude de la glèbe, tous les habitans du pays : l’hiftoire entière de Tturope le certifie ;la Pologne ,la RuiTie ,&plufieurs autres contrées en font encore un témoignage fubfiftant. Je crois que cet état dure ,chez un peuple , tant qu’il n’y apas alTez de numéraire pour qu’il en circule une malTe confidérabie. Du moins je vois que tous ces tyrans, habitans des cavernes, des rochers, des lieux forts, des châteaux, difparurenî de la Grèce ,de la Sicile ,de l’Italie ,de la France, de l’Angleterre, àmefure que ces contrées s’enrichirent. Les Gaules riches, fous la domination des Romains, avaient été ruinées par lintroduâion des Barbares ;àcette époque le numéraire difparut de l’Occident. Ceux qui purent s’enfuir 'en emportèrent beaucoup dans l’Italie &dans l’Orient. Ceux qui ne DEI. AFRANCE. aj'J' Çarent fuir, enfouirent le peu qu’ils pofledaient. Chaque églife forma un tréfor de tout l’or &l’argent qu’elle put recueillir. Chaque roi, chaque feigneur, fous la première &la -fécondé race, eut aufll fon tréfor. AchaquB^évolution qu’on prévoyait, on enterrait fon or. Le numéraire diminua de jour en jour, jufques aux croifades qui, comme nous l’avons déjà obfervé ,firent fortir des châteaux &des églifes, prefque toute la malfe de numéraire qui n’y fervait àrien :&quoiqu’il en fortît beaucoup du royaume ,quoiqu’il en pafsât beaucoup dans l’Orient ,du moins ce qui refta fe trouva dans des mains induftrieufes, qui furent lui donner un peu de valeur, en payant des travaux utiles. Ce fut peut-être même àce premier mouvement du numéraire que les habitans des villes durent la faculté d’acheter leur affranchüTernent. Ce premier changement en amena d’autres: on avait été fous le régime de la force &de l’efclavage, on pafla fous celui de la liberté &des lois ;faint Louis établit quatre grands bailliages ,&donna un code fous le nom d’établilTement. Difféier.ce des richeiics numéraires , &des richeffes territoriales. 2515 isEs Etats-generaU:^ Ce nouveau régime provenait de la velîe pofition dans laquelle le peuple fe trouvait ,des richefTes qu’il acquérait. Pour bien faire connaître cette fituatiouj je fuppofe, qu’à la place dun de ces propriétaires de châteaux, qui s’étaient emparé de tous les biens ,&qui avaient réduit le peuple àla fervitude de la glebe ,on mette un honome qui ne pofsède qu’un numéraire confidérable, &voyons ce qui arrivera. Son numéraire ne pouvant le nourrir, il fe hâtera d’en échanger une partie pour fes alimens, une autre, pour fes vêtemens, une troifième pour l’entretien de fa famille. Comme ces chofes fe confomment, il fera obligé chaque jour de faire de nouveaux échanges. Il n’opprime ni n’aifervit ,on traite d’égal àégal avec lui. Bientôt fes richefîès feront en dautres mains ,il ne poffédera plus rien ,üpar quelque genre c’induftrie ,il ne fait pas réparer le vide que chaque jour apporte à fon numéraire. Cette induftrie ne peut être la violence, car l’or ne fe garde pas comme un château. Les gardes qu’on lui donnerait en confomm.eraient toujours quelques parties, ne fût-ce que pour leur folde. Son poffeffeux BE EA France. polTeffeur veut des loix ,il abefoin que ia règle &Tordre s’introduifent. Le feigneur n’avait befoin que de fes armes. Afa mort, fes enfans partagent également fon numéraire ,tandis que le fils aîné du feigneur envahit tout le domaine de fon père, &fait àfes cadets la part la plus faible qu’i! peut, &quelquefois il ne leur en fait aucune. Si fes héritiers font ineptes ,ou fans conduite, leur fortune eft bientôt diffipée de cent façons différentes, &fes petits enfans font dans la. misère. L’ineptie ou la débauche du feigneur, dans un pays fans numéraire, ne l’empêche pas de conferver fon château ,&de le défendre contre des ennemis. Les terres font des richeffes maffivcs & ftagnantes ,le numéraire eft au contraire une efnèce de fluide qui tend perpétuellement àchanger de place, &àprendre fon niveau. Un domaine, un château, eft une mafie qu’il faut enlever toute entière pour s’en emparer. La plus grande richelfe numéraire, peut au contraire s’acquérir ou fe perdre, pour ainfi dire ,goutte àgoutte. Ainfi çe Tome J. R Îé-Utre urHi du numc raûe* ajS DES Etats-generaoï genre de richelTe, pour le confers'er, comme pour l’obtenir 5demande des vertus, telles que la vigilance, la prudence, l’économie, la modération ,lorfque les richefles territoriales ne demandaient que de la bravoure. Il éveille les talens ,les arts ,le commerce &l’induftrie, lorfque la puiflance feigneuriale les étouffait ,&n’enfantait que la fervitude &la tyrannie. Nous avons vu que fous le régime numéraire, les frères peuvent partager également l’héritage de leur père, &que fous le régime territorial, il fut indifpenfable de donner tout àl’aîné ,pour prévenir les guerres de familles. :é Or, cette égalité &cette paix que le numéraire apporte entre les frères ,il l’apporte àla longue, parmi tous les habitans d’un pays. La richeffe numéraire palTe entre toutes les mains, le négociant eft auiîi riche que le feigneur, &l’engage àvendre fes terres, dont la guerre feule pouvait le dépouiller auparavant :les terres deviennent une propriété moins ftagnante, elles augmentent de prix ,&os cellè d’en faire don àdes moines. On s’apperçoit qu’une petite terre mife en valeur, vaut mieux qu’une BEE A FRA K CE, Sfp grande mal cultivée ;le goût des immenfes poffeffions diminue ,le nombre des propriétaires augmente ;le pays devient plus riche tle peuple, qui ne connaiflait autrefois que fon feigneur, qui n’eftimait que lui, qui ne fervait que lui, développe fon intelligence, n’accorde fon eftime qu’à ceux qui la méritent par des talens fupérieurs, &veut vendre, comme fa propriété, fon travail rtravail qu’autrefois on exigeait de lui àcoups de bâton. La naiflance, qui dans les temps féodaux, avait été un avantage très-réel, parce qu’elle livrait fans peine au fils, au petit-fils d’un fe!gneur‘& àleurs defcendans ,un peuple accoutumé àfervir fous leurs ancêtres ,le devient beaucoup moins ,&finit prefque par n’être qu’un avantage honorifique , parce que l’homme le mieux né trouve fans cefTe des gens qui le fui-paiTent ou -qui l’égalent en efprit, en favoir, en talens, &fur-tout en richelTss ;&parce que la foclété ayant fans cefiTe befoin du plus habile ou du plus riche, &nullement du plus üluflre, il voit donner la préférence fur lui, dans toutes les chofes importantes, comme dans l’opinion publique, àl’homme Râ &6o DES Et ATS-eENERAUX qui lui eft fupérieur en talent ;&il effi réduit àcabaler obfcurément contre le mérite, ou àtravailler pour en avoir autant que rhomme obfcur. Le régime de la force diminue de jour en jour jon palTe fous celui des loix ,des talens, de la raifon & de l’induifrie. Toutes les nations où il nyapoint de numéraire font dans une forte de ftupeur; toutes celles où il yen abeaucoup qui circule ,font en pleine adivité. Les richefles numéraires amènent aufS des vices. Mais ce font les excès de la liberté, les caprices de la fortune, les abus de l’induftrie ,l’intempérance d’une forte fanté ;&ces vices n’approchent pas de ceux qu’apportent la fervitude d’un peuple fans propriété ,fans commerce, fans induftrie, livré àtous les affronts que veulent lui faire des maîtres armés qui le traitent comme des bêtes de fomme, &qui le ménagent beaucoup moins. Comparez les villes de la Hollande &les camnagnes de l’Angleterre ,avec celles de la Pologne &de la Ruflie ,avec celles de toutes les contrées où il yaencore des ferfs ,&vous aurez un faible tableau de k DE LA' FEANCK. zèf Æfférence de ces deux fituations. Encore lesjferfs font-ils partout aujourd’hui moins maltraités, moins avilis, que dans les temps où la féodalité régnait dans toute i’Eurcpe. Le feigneur le plus dur n’ofe pas fe permettre aujourd’hui avec fes ferfs ou avec leurs filles &leurs femmes ,ce que le plus modéré fe permettait autrefois fans fcrupule. Ce chansrement de fituation qui ne comtebîfomda mença guère pour nous que fous le règne ne commende Philippe 1,èc qui n’eut guère d’efièts fous fenfibles que fous Philippe-le-hel , amena une contradiâion de plus dans nos mœurs , où nous en avons déjà tant remarqué. Car tous les principes de la féodalité avaient été imaginés pour un peuple fans numéraire, &ne convenaient que dans une telle fituation. La nobîefiè voulut conferver fes antiques mœurs ,traiter le peuple de la même manière, le faire travailler par corvées, ne payer aucun fubfide àl’Etat, garder ellemême par les armes fes terres &fes châteaux ,préférer en tout le glaive àla loi. Le peuple s’efforça au contraire de courir au-devant de ces mœurs nouvelles ,auxquelles il devait fa liberté, le développement R3 s52 de sE'tats-geîtsràit:^ de fes facultés ,la petite propriété qu’il poffédait déjà &qu’il voulait accroître. Il délirait des lois, il confentait àpayer des impôts au monarque qui défendrait fes biens S^ui le garantirait de l’opprelGonjdes nobles. Le c'ergé ,comme les nobles ,ne voulait rien payer àl’Etat; &fatisfait de ce privilège ,il voyait peutêtre avec indifférence le peuple devenir plus induftrîeux, perfuadé que darts quelques mains que fuflent les ridielTes ,elles finiraient toujours par lui revenir. Quand je prête ces idées àces trois ordres, je n’ignore pas que ces idées étaient trèsconfufes ,comme le font prefque toutes celles qu’on doit àfa lîtuation, &dont on ne fe doute fouvent pas. Si ces idées eulîent été développées ,elles euffent eu des effets plus prompts. Cette contradiclion dans les mœurs, dont nous reffentons encore quelques effets ,en eut de très-funeftes pendant cinq cents ans. C’eff: elle qui produifit cette haine que la nobiefle eut toujours pour la liberté du peuple, pour fon induftrie, pour fes richefles , qui tendaient àdétruire ce que l’inégalité des conditions avait eu jufqu’alors d’avilif- DELAFRANCE. '20^ !es plus avares ,des ménagemens dont ils fe difpenfent à1egard des propriétaires des terres. ^^. Les villes commencèrent alors aseniichir, le tiers-état àfe former, adevenir une claffe intermédiaire entre les feigneurs &les payfans. Mais cette marche progreffive était fans ceffe arrêtée par les préjugés de la nobleflfe, quisoppofait aux privilèges que la roture pouvait acquérir ;par les préjugés du clergé, qui regardait tous^ les gains comme illégitimes ,tous les intérêts comme des ufures ;par la fottife des bourgeois ,qui croyaient devoir adopter leurs opinions ,au lieu de les combattre. On rampait, au lieu de marcher; cependant on fefait toujours quelques pas. Je vois par quelques Chartres, que, quand les rois aifranchiifaient une ville ,ils renonçaient àylever arbitrairement des impoiîtions ,&fe rélervaient feulement certains droits. Par exemple ,Louis-le-gros , en établilTant la coutume de Laon ,fe réferve le droit de loger ,une fois ou deux par an dans cette ville ;&il ftipule que , s’il n’y vient pas ,la ville fera obligée de lui donner vingt livres. Sans cette renonciation au droit de les ïtats-gc lai.rv tenu Pariv J jï'cis <i’ lübre 131 270 DES EtATS-GENESAUX îaxer arbitrairement ,les peuples n’auraient eu qu’un affranchifle-nent iilufoire. Le befoin d’argent ,les fréquens voyages des rois ,le mépris qu’on avait alors pour l’hunianité, engageaient fouvent les rois & leurs miniftres, &toute leur fuite ,àmanquer aux c’nartres d’affrancliiCement. Les villes défendirent quelquefois leurs Chartres par les armes. Pkilippe-le-bel ,qui avait indifpofé tous les eiprits, en fefant de la faulTe monnaie, &en mettant des taxes inattendues ,éprouva beaucoup de révoltes. Le célèbre &malheureux Enguerrand de Marignj lui confeilla d’aiTeniblsr les Etatsgénéraux, afin de réparer le défordre caufé par l’altération des monnaies, &afin d’obtenir ,du confentement du peuple ,un argent dont il avait beloin ,&qui lui coûtait trop àlever par la force des armes. Ce fut àParis ,dans la grand’laîle du aa palais, que fe tinrent ces Etats. Lanoblefie 4!&le clergé venvoyèrent des députés. Il n’y eut que 'nuit villes de l’ile de France, en comptant Paris, &huit du Languedoc, qui nommèrent des députés pour ces Etats. En Champagne, il n’y eut que cinq v;!k-s; en Guienne ,quatre ;en Normanoie-, quatre ;en jt icarciic, trots ;&aans 1Orléâ- ti ELA France. 271 r.als ,deux qui en envoyèrent. Je ne vois qu’une ville du Poitou ,une de l’Auvergne , une du Berry, une du Nivernois, une du Limoufin ,une de l’Aunis ,une de la Saintonge ,une de la Touraine ,une de la Flandre, une de l’Artois, dont les députés affiftent àces Etats. En tout ,il ny eut que quarante-quatre villes de France qui eurent des repréfentans dans ces Etats (i) ; la plupart n’en élurent que deux, quelques - (i) Veci^^cy^ Facccrî qui fiitfeirpar les gens des bonnes villes, qui furent mandées pour le tait des monnaies ,l’an treize cem quatorze. C’efl à^iavoir , des villes qui s’eniiiivent ,&eft àfavoir que de chafcune de ces villes vindrenr deux eu trois icur- Éfantes perfonnes. Ordonnances du louvre, terne I. Compiègne. Tours. Troye. Jleaux. Laon. Revers. Montdidier. SoiiTons. Dieppe. Beauvais. Seniis. Auch. Pentoife. Tourna'V. Nîmes. Tculor.fe. Reims. Albi. C?vl:crs. Arras. Poitiers. Montaubaiî. Amiens. Moiiiac. Limoges. Çainr-Quendn. Bourges. Narbonne. Chartres. i-îgeac. La Rochelle. Koycn. Clermont en Au- Saint -Jean- Caen. veî'gne. d’Angeli. Orléans. Eeziers. Châlons. Bayeux. Carcaflbnne. Sens. Rouen. Montpellier. rx ’- jo.üEs Etats-generaux unes en nommèrent trois, par conféquent , leur nombre fe monta environ àcent ;c’eft bien peu pour un fi grand territoire :mais pourquoi n’y eût-il que quarantequatre villes qui jouirent de ce droit 1le roi en avait un bien plus grand nombre dans Tes domaines, Lyon, qu’il avait réuni àla couronne ,n’y envoya pas ,quoiqu’elle fût déjà une ville célèbre &plus riche que Paris. Montpellier qui en envoya, appartenait alors au roi d’Arragon ,&ne fut réunie àla couronne de l'rance ,que long-temps après. Il n’en vint ni de la Bourgogne ,ni de la Bretagne ,ni de la Provence ,ni des autres contrées qui, fefant partie du royaume, avaient des feigneurs puiffans qui s’en regardaient comme les fouverains ,fous la fuze- Iraineté du roi. Ces Etats, appelles généraux, ne l’étaient point; ce n’était pas ceux du royaume,’ mais ceux des contrées dont le roi était feigneur. Et àcet égard même ils n’étaient pas généraux. GranJe Le roi ypréfida monté fur une efpèce Sjti-oeaf/. de théâtre avec les députés des nobles & du clergé. Ceux des villes étaient au pied de ce théâtre. Engiierrand DE EA France. 273 Enguerrand de M.arigny leur repréfenra îes befoins de l’Etat. Etienne Barbet, au Hom de la ville de Paris, accorda fis deniers pour livre d’impofitions ;les députés des villes de Normandie &de Picardie s’y opposèrent fortement. On ne nous dit point qu’il yait eu une volonté, une réfoluKoti générale. On fit plufieurs règlemens pout avoir de bonne monnaie. Ces Etats fe tinrent au mois d’oâobre; le roi mourut au mois de novembre ,bn. n’exécuta rien de ce qu’on yavait arrêté : car ,fous aucune des trois races ,aucune aflèmblée ne prit la moindre précaution pour faire exécuter ce qu’elle avait réfolu. De deux grandes ajfemhlées ,concernant la JucceJJîon au trône. Depuis la fondation delà monarchie, il yavait toujours eu de grandes affemblées, dans toutes les afiàires extraordinaires; mais ni le temps, ni le lieu de ces aflemblées, ni la qualité, ni le nombre de ceux qui devaient yalîifter ,ni le genre des affaires ,qu’on devait ytraiter ,ni la liberté dont les opinions devaient jouir ,ni le temps de la durée de l’affemblée ,ni fa forme ,ni fa Tome I, S Première riiércdiïé da trône. â74 DES Etats-genesaux puilTance ,ni le refpeâ dû àfes décilrons, ni le moyen de faire exécuter fes réfolaîions, n’avaient été prefcrits par aucune lot, Lorfqu’on eût admis une fois les députés des villes ,dans cette aiTemblée ,on ne crut pas qu’il fût néceflaire de les yadmettre toujours, on ne foupçonna pas que leur abfence pût rendre l’afl'emblée illégale, Ala mort de Louis le Husin ,il séleva une nouvelle queftion fur l’hérédité de la couronne, ^ Les rois de la première race navaient guère été que les généraux des armées ; _ain(î aucune femme n’avait pu prétendre à ce rang-. Aucune n’avait fuccédé àfort pere, quoique plufieurs rois n’euffent lailTé que des filles. La couronne avait certainement été e.ective dans la famille des Cariovingiens ,au moins fous la fin de cette fécondé race; & -jamais nulle part, quand on choilit un chef, on n’élit une femme. La précaution que prirent tous les presiiers rois de la troifième race de faire délire leur fi’s aîné de leur vivant, démontre qu’ils doutaient au moins du droit de leurs enf^ns. Si cette précaution fut obmus Î3E t Franc E. ây/ étçms Philippe -Augujie, c’eft une preuve qu ellen étaitp’usnécefTairej&qu’on penfait alors que la couronne fuivait la loi des grands Êefs ;ceft-a-dire, qu’elle était héréditaire. Mais les femmes héritaient de tous les grands fiefs ;cétait une femme qui avait porte le duché de Normandie ,&la couronne dAngleterre dans la maifon d’Anjou. Cétait une femme qui avait porté fucc.effivement le cuché de Guienne &le comté de Poitou dans la maifon de France & dans celle des comtes d’Anjou rois d’Angleterre. C’était une femme qui avait porté tous les biens de la maifon de Touloufe anos rois. C’était par une femme que la Provence avait palTé dans une branche de la famille royale :c’était par une femm.e que les biens de la maifon de Bourbon avaient pafie dans une autre ’oranche de cette même famille. ï! s’aglîTait donc de favoir fi la couronne ayant tant acquis par des mariages ,ns devait pas fuivre en tout la loi des fiefs &appartenir par héritage àune femme. La couronne d’Angleterre ,celles de Navarre, d’Efpagne, de Portugal, de Naples, fuivaient la loi des fiefs, &la plupart de £2 27*5 DES Etats-generau* CSS couronnes appartenaient alors par des mariages àdes princes français ou originaires de la France. Le Portugal appartenait par une femme àun prince iflu de la maifon de Bourgogne, Le royaume de Navarre &le comté de Champagne avaient été apportes àPhilippele-bel par fa femme :&on rendait la Navarre àfa oetite-fi'le Jeanne, fille unique de Louis le autin. Il s’agifiâit de favoir fi cette princefTe devait hériter de la couronne de France, comme de la couronne de Navarre. Les barons furent entr’eax d’avis di&érens. Si cette princefie avait pn la faveur la coutume des grands fiefs, on alléguait quelques exemples de fiefs enlevés par des couCns à des filles, avec la même juftice que les aînés ufurpaient fans conteftations l’héritage des cadets. Jeanne était une enfant qui n’avait ni amant ni mari pour défendre fes droits. Philippe fon oncle ,fans mettre les fiens en queftion, fe rendit àReims avec des troupes ,en fit fermer les portes ,&fe fit facrer avec toutes les précautions néceffaires pour foutenir un fiége. Son propre frère, Charles -le -bel, lui DE LA FRAKCE. =77 conteftait fon droit, &prenait contre îiti le parti de fa nièce. Philippe ,dès qu’il fut facré ,revint àAremM^s ]n- >J'I tenue àPans Paris, &tint une grande auernbiee des preîats -m;!/. &des feignears de fon parti, des principaux faoarffsois de cette ville ,&des membres -es feetmes ®^.titi :roae. de runiverfîté, qui ne pouvaient pas avoir un autre avis que celui du prince qui les convoquait. Tous jurèrent de lui obéir, à lui &àfon fils ,enfant encore au maillot ; car Philippe n’avait lui-même que vingt-trois ans. Il jiit décidé que les femmes ne fuccèdent point àla. couronne de France :Sc les hiftoriens ont dit depuis que ce tut une loi fondamentale. Mais cette alTemblée était-elle légale, générale &bien convoquée ? Comment quelques bourgeois de Paiis, quelques profelfeurs de l’univerlîté, quand les autres villes n’envoient point de députés àune alTemblée ,deviennent-ils membres du corps légiüatif ?Comment ce corps eftil formé, quand le frère de ce'ui qui prétend àla couronne ,quana l’oncle &le tuteur de celle qui réclame la couronne ,quand plufieurs pairs &plusieurs évêques font abfens ,quand les députés de la noblelTa &ceux du clergé n’ont été, ni admis, ni Sj Secnndi oi-e*' !'>n i'b-“'echi t»Ôae. 278 DES ETAT s- GE NÊ KA U X convoqués? On ne fit a'ors aucune de ces queiî’ons. I! efl: même vraifembîable qu’eües ne le préfentèrent point àl’efprit de ceux qui s’afiemb'èrent. Philippe ayant chalTé du trône !a filte de fon frère, fes propres fiües en furent exclues. Son frère Ckarles-le-bel\ni fuccéda en raifon de cette loi ,faite àParis trèsirrégulièrement. Charhs-le-bel ne lailTa qu’une fiîle ,qui fut afou tour exclue du trône en vertu de cette même déciuon. Sa femme était enceinte; &ii s’éleva une queftion bien plus étrange. ;Deux princes, l’un Philippe de Valois, fils du duc Charles de Valois ,&petitfls du roi Philippe -le- hardi ;l’autre , Edouard III, roi d’Angleterre, fils i’Ifabelle de France, fille de Phiiippe-le-bel, his de Philippe -le -hardi, briguèrent la régence du royaume, &demancèrent la couronne dans le cas où la reine accoucherait d’une fille. EdouardiMQvaSx que fa mère n’avaitaucun droit au trône; mais il difait que fi la loi excluait les femmes, elle n’excluait pas leurs enfans mâles, &qua ce titre il était le plus BS LÀ France. 28/ une volonté unique, ne fuivent point une marcha uniforme ,ne mettent point un impôt commun. Les députés de chaque province traitent féparément avec le roi ; les députés du Languedoc offrent, pour un an, cinquante mille livres; ceux des bailliages du Vermandois &de la Picardie, ceux des villes de la Normandie affûtent qu’ils n’onî aucun pouvoir de leurs commettans pour accorder des impôts, &n’en accordent point. Outre ces divifions ,il yavait celles de la nobleffe &du clergé; usais les nobles &les eccîéfiaftiques de chaque province s’isolent auffi. La nobleffe de Normandie reiufe, comme le tiers-état, d’odroyer des fubfides; mais le clergé normand promet de payer ceux que le roi demande. Ainfila confufion règne dans ces Etats : chaque ordre fe divife &s’affaiblit ;l’alfèmblée n’a ni forc^ ,ni volonté, ni confidération.^ Le roi envoie des commiffaires dans les provinces &dans les bailliages ,pour traiter avec les communes &les Etatspar- ticuliers des villes &des provinces. Il obtient de quelques-uns une impofiîion de fix deniers &de quelques autres, une Etats tenus dans les provinces, 1351, 335^» i353j 1354- Ù.26 t)E5 Et ATS- GENÈKAtrx de quatre deniers peur livre; impoCtions qu il napu obtenir des Etats~généraux ^ mais tous ces impôts ne font accordés que pour ua an. La France était alors dîvifée ,en quelque forte ,entre deux peuples dont les meeurs, les opinions &la langue différaient àbeaucoup d’égards. Les peuples qui habitaient au nord de la Loire, s’appellaient la largue, d’Cyl &ceux qui réfdaient au midi, la langue d’Cc. Les Etats de ces deux peuples s’alïëmbîaient ordinairement chacun dans leurs pays :les Etats de lyjo, font les feuls ou ils fe foîent tenus, en même temps, àParis, fous le règne du roi Jean &l’on croit qu’ils fe tinrent féparément, comme étrangers l’un àl’autre. Pendant les quatre années fuivantes, on ne tint que des afiemblées d’Etats particuliers dans les provinces. Toujours, tous ces Etats n’accordent des fubfdes que pour un an. La noblefle &le clergé accordaient &payaient aulE les fublides qu’ils s’impofaient eux-mémes, &qui n’étaient pas toujours tels qu© ceux du s>E tÀ Francs. 287 tiers-état. Chaque aiTemblée ,chaque ordre fefalt fes conditions avec le roi. Le roi accordait toujours leurs demandes, ou plutôt il promettait de les accorder; &jamais les Etats ,affaiblis par leur manière de traiter féoarément, ne prennent la moindre précaution pour qu’on exécute les promeiies du roi. Toujours le roi ordonnait aux commiiTaires qu’il envoyait, dans les provinces, de préfider les Etats particuliers, de rétormer les abus, &de réprimer les injuftices &les vexations commifes par fes officiers, &ces commilTaires ne les réformaient pas. Dansces Etats particuliers, chaque ordre s’alTemblait àpart, délibérait àpart ,traitait àpart. Ils s’aiTemblaient quelquefois àdes jours différens. C’eft ce qui fait que jamais ces aîTemblées ne prirent, ni le même efpnt, ni même un efprit quelconque. Charles roi de Navarre ,furnommé le mauvais, àcaufe de fes vices, fait furprendre &alfaffiner dans Ton lit le connétable de la Cerdu, revêtu des dépouilles du connéfable RaouL II ne rougit point d’avouer ce meurtre. Le roi Jean ne rougit point d’affurer quil le lui pardonne, quoiqu’il en conferve le plus violent ûepit. ûTin. Eîats-gfeé- r.éraiis àParis ,la 2 déc. 1355. 2.2sEÊs Etats- GENËEAüx Il afTembîe àParis les' Etatsge'néraux de la langue d^Oyl. Il en fait louverture ^ans la grand’falle du palais. Pierre la J. orec , archevêque de Rouen '& chancelier de France, demande, au nom du roi, des iccours qui puiflent le mettrè en état de fe défendre contre ce même Edouard 111, qui avait difputé !a couronne à fon père. En vain il avait, àl’exempie de fon père & de Phiùppe-le-bel, fabriqué de la faulTe monnaie :Ünavait reuffi qu’à mécontenter fon peuple, &qu’a nuire àfes propres finances. Jean de Craon, archevêque de Reims, porta la parole pour le clergé ;Gauthier de Brienne ,pour la noblelTe ;&Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, pour le tiers-état. Ils demandèrent la permiffion de délibérer entr’eux, pour trouver les moyens les plus prom.pts d’obtenir l’argent dont i! avait befoin. Le lendemain ,ils commencèrent leurs délibérations, &ils firent ce règlement qu’on peut regarder comme le premier, par lequel on ait jamais tenté de donner une confliîution aux Etats. Ils décidèrent que rien de ce qu’on propoferait dans les Etats n’aurait BE t AFAANCE, jî8^ î?*aürait de validité, que quand les trois ordres 1accepteraient ;§c que la voix de deux ordres n’entraînerait, &nobligerait pas celle du troifième. Chaque ordre ayant des préjugés, des droits &des intérêts difFérens ,il pouvait être üifficiie de rien conclure avec cette forme ;mais du moins c’était une forme , &cétait peut-être la feule convenable à une alTemblée diviiée en trois corps :elle empêchait que deux ne fe réunîtrcnt pour en opprimer un ;elle exigeait une volonté commune 5elle pouvait donner de la force aux décifions de l’affemblée ,&de la confidéraîion aux trois ordresi Ce règlement porté ,l’aiïèmblée prit tins réfolution grande &falutaire ;es fut de lever un corps de trente mil'e hommes d’armes, c’eft-à-dire, de quatre-vingt mille combattans ,&un impôt de cinq millions par an ,pour les entretenir Ces cinq millions valaient plus de quatre-vingt millions, valeur - de ce jour (1788 );ces quatre-vingt mille hommes ,en fe joignant aux milices du royaume, devaient infailliblement donner la yiâoire àla France. On înit un impôt fur le fel, &un autre Tomê li X i5ks Etats -GÊKERSüx ce huit fous pour livre fur tout ce qui fs vendrait ;impôt que toutes perfonnes ,fansr excepter le roi lui -même ,devaient également payer ;mais ,pour empech er les exaâions d’une part, &de 1autre la diffipation des deniers ,les Etats voulurent choifir les prépofés àla levée de ces impôts. Ces impôts n’étaient accordés ,félon l’ufage ,que pour ub an. Les Etats devaient fe raffembler ,àpareil jour ,l’année fuivante. Jufque-Ià ,tout était bien :il ne manquait aux Etats qu’un peu plus dinftruâion fur la nature des impofitions ,fur la maniéré la moins onéreufe de les prélever ,fur les reffources du royaume, fur le genre de commerce qu’il fefait ,ou qu’il pouvait faire. Ordonrance Le roi approuva la délibération des Etats, ^Mioïhan. s’engagea àne fabriquer que de la bonne monnaie ,àne plus fouifrir que fes officiers , fes capitaines, fes garnifons ,priffient partout ,fans rien payer, tant pour lui que pour la reine ,pour fes enfans ,pour les princes ,&pour tout ce qui concernait fon fervice ,des bleds ,des vins ,des vivres j des chevaux ,des voitures ,des meubles ; &il était jufte que ,puifqu’il levait des be ea France. 2^r Impôts en argent ,il n’exigeât plus qu’on les payât en nature; il promit même de ne plus convoquer l’arrière-ban, fans une extrême néceffité ,ce qui dérivait des mêmes principes. Puifque la nobleffe payait des impôts, elle ne devait pas être forcée de faire ,fans folde ,un fervice perfonnel. Il ordonna de détruire toutes les garennes, &même les fiennes ,comme tenant trop de terres en friche ,&comme nuifant trop aux terres enfemencées. En effet ,cet impôt, en faveur des lapins ,eû d’autant plus onéreux ,qu’il n’eft d’aucune utilité àl’Etat. Les députés fe raffemblèrent àParis ,au premier de mars,commeon en était convenu. La Normandie, la Picardie, n’en envoyèrent point. Les impôts n’avaient pas fuffi; plufieurs provinces n’avaient pas voulu les payer. On ne regardait pas comme une loi , la décifion des Etats-généraux. Les députés qui fe trouvent àParis, quoique fûrs d’être défavoués par les bailliages qui n’avaien pas de repréfentans dans cette affemblée , étabîiffent une capitation pour remplir le déficit :&on oublie toujours de faire une loi qui oblige d’envoyer exaâement des députés ,&qui oblige d’obéir aux déci- TZ AITemblée liu premier •'3rs Iî5â, àParis, t.e roî Jean ;.iréîe iuïmhî‘e Charic-, ,roi ï^^viiîie» 292 DÈS États-g en ee a üe: fions des Etats-généraux. Toutes ces aiTem» blées fe tiennent, àgrands frais, &ne fervent àrien. Ces députés n’étaient pas encore féparés , que le roi Jean engage fon fils aîné Charles i' daupiiîn 3c duc Ge bsormandie ,ainviter àdîner àRouen, le roi de Navarre, Charles f fi juftetoent furnommé Umau-iTais :ce roi étoit gendre du roi de France ,fils de la fille de l^oiiis-le-JJtitirt ,3c. Ge l^hilippe ,conate de la ville d’Evreux en Normandie. Il réfi^' dait en cette ville. Il f& rend ,fans foupçon j àRouen ,avec pîufieurs feigneurs de fa fuite. Comme ils font àtable avec le dauphin ,le roi Jean ,qu’on croyait àParis , entre fubitersent ,avec des troupes ,dans îa fa’le du feftin ,arrête lui-même le roi de Navarre ,fait enchaîner les feigneurs de fa fuite ,f^ met ata oie ,aleur piace ,avec fon fils ;&dès qu’il adîné ,il fait décapiter, en fa préfence ,prefque tous ces prifonniers ,puis il confine le roi de Navarre dans un château fort. Cet acfe de vengeance, exercé fans formes &raffcmblant tous les caractères de îa trahifon &de rhofpitalité violée ,aurait paru injufts ,quand même il eût été avéré qua T I tA F&ANCE. tous ces feigneurs méritaienî la mort, Oa -peut }uger de Teffet qu’il produlfit ,de.s partifans qu’il donna au roi de Navarre , de la terreur qu’infplra un roi qui fe cooduifait ainfi ,de refrervefcence qui s’éleva dans tous les. efprits. On fs croyait au temps de la première race. Les narens &les amis du roi de Navarre i Sc des feigneurs décapités ,appeîlèrent ,à leur fecours- ,les Anglais ^contre un roî qu’ils, traitaient ’d’affaffin. Les Anglais entrèrent en Normandie ;le fameux pnnct noir fit une incuruon dans le Poitou ;le roi qui voulut l’arrêter ,perdit la bataille de Poitiers., fut fait prifonnier, &emmené àLondres. Charles fon fils, dauphin &duc de Norîîiandie ,qui avait invite &livre le roi ce Navarre ,avait élevé ,contre lui ,par cette aètion ,de fâcheux préjugés ,qui lui fermaient les coeurs; il n’avait que dixneuf ans ;il prit le titre de lieutenant -général du royaume il fe rendit àParis ,&convoqua les Etats-généraux de la langue d’Oyi. Tous ces Etats-généraux commençaient Etats de Papar une mefîè ,adreflee au Saint -Efprit. Il paraît que tous les eccléfiaftiques &tous Ti DES EtATS-GENERATTS' les nobles avaie .t !e droit d’y affifter, & même de s’y faire repréfenter ,s’ils ne pouvaient s’y rendre. Ainfi, parmi les évêques &les archevêques ,on trouve les procureurs des évêques abfens. On ytrouve des abbés mitrés, &des abbés qui ne l’étaient pas, & des procureurs des abbés abfens ;des doyens^ des archidiacres &des procureurs de chapitres. La plupart de ces procureurs étaient profeffeurs en théologie ou en droit. Parmi les nobles il yavait des princes du fahg (î), des ducs, des comtes ,des barons, des faigneurs &des chevaliers. Le duc d’Orléans, MM. de Bretagne, d’Alençon, d’Etampes ,de Saint -Pol ,de Roufli ,y affiftaient. Le tiers -état était compofé de quatre cents députés des villes, &dans ces députés, il yavait deux profefleurs en théologie. (i) Les princes du fang font appeliés dans le manufcrit ,nolTeigneurs des fleurs de lis. M. de Bretagne ,eu de Breteigne ,parla pour tous les nobles. Ces deux manuferits font àla bibliothèque du roi ,dans les manuferits de Bnenne ,cote 276. On ne fait d’où ils ont été tirés. Dupuy en adonné une ccple ,où il afait quelques corredions. DE EAFrance. ^oî fourrure, ou habit magnifique, &qu’aucun ffienétrier ,aucun jengieur ne jouât des infirumens ,tant que le roi ferait captif. Le dauphin ,perfuadé qu’il n’y avait aucun efprit général qui animât le royaume, fefait tenir des Etats particuliers dans toutes les provinces ,&r leur demandait des fecours ;la plupart lui en accordèrent :il en demanda plufieurs fois àla ville de Paris , &Marcel lui répondit toujours qu’il fallait aflembler les Etats-généraux. Il fallut en effet convoquer encore ,trois E:aîs-^-~r.émois apres leur ieparatioiî, ces iitats-gerie- raux qu’on avait congédiés fans forme & (âns égards. Le dauphin en fit l’ouverture dans la chambre du parlement sfes deux frères ,les comtes d’Anjou &de Poitiers ,yaffiftèrent. Robert-le-Coq , évêque de Laon, yparia temanuâTî^- au nom du clergé ;Jean de Péquîgny ,gouverneur de l’Artois ,au nom de la noblefle ; &Marcel , prévôt des marchands, au nom du tiers-état. Tous les trois étaient du parti du roi de Navarre ,qui ,du fond de fa prifon ,foufflait dans Paris le feu de la révolte. Ce parti domina dans les Etats. Le dauphin fut obligé de defîituer de ÎJO? t>ES EtAT='-®ENERAUX leurs offices ,le chancelier ,le premier préfident ,les cinq autres perfonnes dont ces derniers Etats avaient demandé le renvoi ,&quinze autres officiers qui déplaifaient àceux qui voulaient troubler le royaume ;il tut mèriie obligé de fufpendre, de leurs fondions, le parlement et la chambre des comptes. Les Etats élurent ,au dauphin , un conffiil de trente-fix perfonnes ,douze évêques ,douze nobles &douze bourgeois. Ces trente-fix confeillers érigent en parlement feize magiftrats qui leur étaient dévoués ;üs leur donnent les titres ce confeillers &de préndens. Ils penfaient apparemment qu il füffifait de ce petit nombre de juges ,pour expédier toutes les affaires. Les Etats promettaient toujours trente mille hommes darmes ,&un fubiide ,pour fubvenir àleur entretien ;&quand ils fe réparèrent ,ils s’engagèrent àfe raffembler èPâques. Ces Etats ,donnant un confeil au dauphin ,levant des gens d’armes, impofant des fubfides ,anéantiffant &recréant des tribunaux ,fe regardaient ,fans ûoute , comme le corps légiflatif en qui réfidait la fouveraineté. BEIL AFrance. Mais ce corps n’était pas complet; pluîîeurs villes de la langue d’Oyl n’y avaient pas envoyé de députés ;ceux de la langue d'Oc n’y avaient pas même été appelles. Ainfî ces états étaient appelés généraux , &ne l’étaient pas. Ces Etats ,aflemblés dans Paris, ne pouvaient donc pas fe regarder comme le corps légiflatif. Mais les ambitieux fe difputent le pouvoir ,&n’agitent jamais ces queftions de droit-, dont ils laiflent les favans s’amufer ,&qu’ils forcent les jurifconfulîes à décider en leur faveur. Le confeil du dauphin fe divifa bientôt ;les douze prélats &les douze chevaliers fe brouillèrent avec les douze bourgeois. On ne put lever le fubfide :la noblefTe & le clergé ne voulurent point le payer. Le peuple s’indigna contre ces deux ordres, qui lui fefaient porter tout le faix des dépenfes. Marcel &les commis, chargés de lever les impôts ,vexèrent le peuple ,&pillèrent prefque tout l’argent qu’il donna. Le dauphin fit crier, dans Paris, une défenfe aux Etats de fe raflembler àPâques. Le peuple fe fouleva :le dauphin leva fa défenfe ,&convoqua les Etats ;mais il t-ercî de Kavarre «H: délivré ,& vient àParis. Ida des ÉTATS-eÉKÈSÂÜ« quitta Paris ,&,fix femaines après ,il iui cbüsé d’y revenir ,&de fe remettre ,pour ainlT dire ,entre les mains de Marcel. Jean de Péquignj enlève de fa prifon le roi de Navarre ,lui rend la liberté & fe hâte de revenir dans la capitale. Ce roi vient àParis, refpirant la vengeance. La moitié des députés des provinces s’enfuit àfon approche. L’évêque de Paris ,Jean de Péqnigny ^ Nprévôt Marcel &les échevins courent àudevant de lui. Le dauphin eft obligé de lui donner un pafTe-port &de le recevoir. Charlesle- mauvais invite le peuple de Paris às’affembler dans un pré voifm de l’abbaye -Saint -Germain :il harangue ce peuolé &le dauphin ,réduit àaflifter àcette harangue :il dit qu’il aau trône de France des droits inconteftables ,& qui va’ent mieux que ceux de tous les prétendans àcette couronne. Ainfi ,malgré la décifion qui rejette les enfans miles ,ifîus des femmes ,ce hls de Jeanne de France ,fille de Louis-le-Hutin ,afpire àmonter au trône, &croit donner ,àfes partifans, un titre pour porter le trouble dans le royaume. . Erfuite ,il oblige le dauphin de faire ©uvriE DE EA France. 30J ouvrir les prifons. Le dauphin publie une ordonnance, dans laquelle il déclare-, qu’en confiûération du roi de Navarre, qui üeu aprié, il ordonne, au prévôt de Paris, de relâcher les voleurs, les faux-monnayeurs, les alTaffins ,les empolfonheurs ,ceux qui font coupables de rapt, de viol ,de forceîlerie ,&ceft le roi ce Navarre, lui-même , qui donne la lifte de tous ces crimes. Il gagne ainfi la plus vile populace; mais le cauphin a,pour lui ,tous les honnêtes gens. Après avoir femé &fomenté les troubles de Paris, fans avoir pu s’en rendre le maître, Charles h-mauvais court effayer de faire foulever la Normandie ,en détachant du gibet les corps des feigneurs que le roi Jean. yavait fait attacher ,&il les fait enterrer avec cérémonie ,comme des martyrs immoles par la vengeance du roi. Robe/ 1 —le- Coq ,Jean de Péquignjr & Marcel, tiennent, dans Paris ,aux corde- Iieis ,ces aflemolees qu’ils décorent du nom ^Etats-généraux ;mais ou peu de dépurés des provinces, peu d’ecclénaftiques &peu de gentilshommes daignent fe rendre. Ces prétendus Etats font très-tumultueux; Tome I, -y Etars en 44^ cetnbre &ea fér-. 1357 , àParis. ils 306 PES ETATS-GENERArX ordonnent ,àleur tour ,de faire de Is monnaie àun titre tres-bas. Cétait un© des fautes qu^ils avaient îe plus reprochées au roi &au dauphin. Ils ordonnent de lever un demi-dixième fur les biens ecciéfiaftiques. Ils veulent que les habitans des villes fourniffent un homnie darmes par foixante-cinq feux ,&ceux des campagnes par cent feux. Ces Etats condamnent àmort le prévôt de SoilTons, appelle Chippe :ils croient donc avoir le droit de diipoier des biens ^ liberté ,de la vie des particuliers ,de la Gonftitution des tribunaux, du confeil du dauphin ,des monnaies ,des fubCdes ,des gens d’armes ,ce toutes les parties du royaume. ”^On peut de mander cependant fi cette affembiée incomplète &irrégulière ,avait quelque caractère légal &national qui pût fervir àjuftifier tant deprétentions.Ces Etats prétendus, car je ne puis les regarder comme ceux de la France, ces Etats s’affemblèrent piufieurs fois dans le cours de cette année • Les chroniques de fainî Denis prétendent qu’il n’y vint pas un noble. Les lettres du dauphin atîeftent qu’il yavait des prélats des barons ;les chroniques fe trompent. i3E LA France. ^o7 Jean de Péquignj élût noble, &n’était pa5 îe feul. Plu&urs villes refufent le fubfide ordonné par ces Etats ,&Te battent contre les cornmiflaires de ces Etats. Ces Etats n’étaient point encore féparés, lorfque Marcel, fuivi d’une troupe de faâieux armés &couverts de ces chapeaux ronges &bleus, marque de leur parti, monte dans l’appartement du dauphin, &fait affaffiner , fous les yeux de ce prince, le feigneur de Conflans ,maréchal de Champagne ,& Robert de Clermont, maréchal de Normandie. Tous ceux qui fe trouvaient avec le dauphin, craignant le même fort, prennent la fuite, cC le laiîTent feui au milieu de ces faétieux. Il demande la vie àMarcel. Marcel lui donne fou chapeau, pour le mettre àcouvert de la fureur de ces brigands qu’il conduifait. Le dauphin voit précipiter, du haut de l’efcalier, le cçrps de ces malheureux ;il lesYoit traînerfurlepavé. Spedîacle horrible ! attentat exécrable !Mais fi, au lieu d’être commis par le chef infenfé d’une populace aveugle ,il eût été dirigé ,comme ceux de la faconde race, par des eccléfiaftiques ; le dauphin ,après la mort de ces deux N2 AlîàÆnâî s iz février 1357- 5o8 des Et ats-geneeaux feigneurs &la dlfperfion des autres ,eut ete mis fous un cilice &enfermé dans un cloître. La populace eft plus bruyante &bien moins dangereufe. Marcel fit approuver fon crime par cette populace aflembîée dans la grève. On approuvait en lui ,ce qui avait paru odieux dans ie TOI Jean; mais, malgré ces acclamations, Marcel, par ces crimes, jetait au fond des cœurs une haine fecrète, dont il fut la victime :car tout ce qu’il yavait, dans Paris, de bourgeois honnêtes ,ne pouvait être du parti d’un meurtrier qui sétait fait le chef de tous les fcélérats échappés des prifons. Il était fi peu fûr de l’aveu du peuple , qu’à peine^ la populace l’a-t-elle approuvé; que ,porté par elle ,il rëmonte au louvre :il force le dauphin àfigner qu’il approuve la mort de ces deux leigneurs , g: ,en même temps ,il le force alui accorder fa grâce, àlui pardonner ces meurtres qu’il vient de commettre. Les partifans de Marcel &du roi de Navarre ,affemblent ,aux Auguftins ,les députés des villes, qu’on peut trouver dans Paris. B.egnaut de Cotbia, leur rend compte !DE Z, aFrÀNCÏ. 5<5p ces afTaffinats ;leur dît que le prévôt des marchands avait commis ces meurtres pour le bien &le profit du royaume ,8c il les force àies approuver. Ainfi ces Etats jManufc-ît' eux-mêmes ^font le jouet de la faâion de Marcel. Le roi Jean ,le roi Charles de Navarre y Marcel yfont tous des afiaffins ;le peuple de Paris les députés des villes ,approuvent des meurtres :&tous fe déshonorent. Mais ce n’eft point les Etats qu’il en faut accufer. Ces faélieux n’étaient point les Etats. Ils n’avaient poirrt reçu de telles inftruéiions de leurs commettans. La nation n’était ni repréfentée, ni confultée. Les provinces tenaient des Etats particuliers :ceux de Champagne affûtèrent le dauphin qu’ils n’enverraient plus de députés aux Etats -généraux. Le meurtre de leur maréchal dévoua la Champagne aux intérêts du dauphin. Les violences commifes àParis lui attachèrent les provinces. C’eft la preuve que ces prétendus Etats, tenus par Marcely n’étaient point ceux de la nation. Le dauphin indiqua Compïègne pour le Etats ter.as lieu où devaient fe tenir les Etats -généraux maiTns/à de la langue d’Oyl. Ils s’affembîèrent, mais 5îO DES Etats-generaus IfUrcel eft airaffiné ie 51 juiUe: i553. Etats tenus èFatiï e.i juia IJ59' ils ne furent pas complets :Paris n’y envoya point de députés. Le clergé de trente-quatre diocèfes n’y vint point. Dix-huit bâüîiages refusèrent d’y envoyer des repréfentans : par conféquent, iis furent peu nombreux. Cependant ils ordonnèrent de lever des fubfides dans Paris :&le dauphin ordonna au prévôt des marchands ,de faire élire des gens pour lever ce fubude. Les Etats de la langue d’Oc affeétaient toujours une conduite contraire àcelle de îa langue d’Oyi; ils étaient auflî tranquilles que les premiers étaient tum-ultueux ;ils ordonnaient de lever de l’argent pour payer la rançon du roi. Le comte de Poitiers , frère du dauphin, les préfidait :une partie s’aiTemblaità Touloufe ,une autre àBeziers, Iis montraient de îa bonne volonté; mais aucun plan ne fe fuivait. Enfin, Marcel fut affafliné; fes partifans furent mis en prifon. Le parti du roi de Navarre fe difiîpa. Le dauphin rentra dans Paris, &il yindiqua une nouvelle alTembîée des Etats de la langue d’Oyl. Ces Etats furent tranquilles :ils délibérèrent fur un des plus grands objets qu’on pût foumettre à leur décifîon. Ils exami- DE EA France. 517 capitale, qu’ils effraient du récit de leurs maux; &ils fe mêlent àla populace, dont ils échauffent les efprits. Des exaâeurs tentent -d’arracher de l’argent aux Pariiiens ,pour en donner un peu aux foldats. Les Paruîens répondent que le feu roi apromis d’abolir plufieurs impHÔts, & non d’en mettre de nouveaux.Ils s’ameutent, le régent leur parle, il les flatte, il les trompe. La ville était entourée de gens de guerre, &l’on n’en fait point enuer dans Paris : il eft évident, qu’on apeur qu’ils ne fe joignent aux Iiabitans, pour forcer la cour àles payer. On aime mieux leur abandonner la campagne. Pour réprimer la haine 8c la divifion qui régnaient entre les quatre ducs ,on couronne le roi ,&même on le déclare émancipé. Il avait alors douze ans &neuf ou dix mois. Il devait, félon la loi de Charles V> être majeur àquatorze ans; mais la nature ne le contorma, ni a1ordre de ce roi, ni au décret qui émancipait ce prince. Le duc d’Anjou apprend qu’outre le tréfor qu’il avolé, Charles .K en avait un autre àMelun :il fait venir Phllij>pe de Savoifj, Etats. de i^io , Paris. 318. Î3ES ETA TS -GENEk AtJ X chambellan &confident de ce roi ;il lüî demande ou. eft ce tréfor. Savoijy refufe de rindiquer; le duc fait entrer le bourreau; &le fecret arraché, i! court s’emparer de cet argent. Ces deux tréfors étaient en barres d’argent, &’ valaient vingt -fept millions de ces temps -là ,environ trois cents millions du nôtre, l! les deftine àfon expédition d’Italie, qu’il ne fe hâte pas d’entreprendre :il aime mieux régir &piller la France. Les crimes des princes avaient occafionné des révoltes dans pîufieurs villes ; il yen avait eu en Picardie ,avant l’émeute de Paris. On afïèmbîa ,dans cette capitale ,les ^Etats de îalangue d’Oyl ces Etats obligent le régent àfupprîmer les droits qu’on appelait les aides ;àpublier une ordonnance qui rende àla nation ,les franchifes, les' immunités, les privilèges, les libertés dont elle >jouiirait fous Phdippe-le-bel-, mais on ne ftipule pas quelles font ces immunités, ces libertés. Le roi déclare que, ni lui, ni fes fucceffeurs ,ne pourront contrevenir à cette ordonnance. Si l’on eût regardé ,comme des loix. DE EA France. 31^ ks décifions des Eîats-généraux, le peuple cùî été exempt de couveaux impôts ,& le royaume eût été paifible. Si les Etatsgénéraux avaient eu quelque puiflance aâive, ils auraient forcé le duc d’Anjou àrendre l’argent qu’il avait pris, &l’on n’en eût pas manqué. Mais àpeine cette ordonnance eft rendue, qu’on la viole :loin de la refpeâer, comme une loi fondamentale, le peuple, lui-même, ycontrevient ;les Etats -provinciaux du Ponîhieu ,du Boulonnais, de l’Artois, du comté de Saint-Pol, accordent ces m.êmes aides, fi fort en horreur àla nation. Les Etatsgénéraux de la langue d’Oc confentent à les payer. Ainfi ce peuple devait être néceffairement opprimé. Eh !comment ne l’aurait-iî point été ? fes affemblées générales &provinciales étaient toujours corapofées de trois ordres, mus par des intérêts tous dilférens ;&toute fa nobleiTe formée de feigneurs de châteaux ,antiques oppreiTeurs des villes & des campagnes; inconnus les uns aux autres; oppofés d’intérêt ;fouvent ennemis pour des droits dechafîe, pour des préféances , 320 DES ETATS-GE^^ESAUS pour des titres, pour des prétentions de pure vanité. Ces feigneurs ne connaiiTant d’autres fciences que !e blafon, foulant aux pieds les droits du peuple ,aitèaant de meprifer le nom d’homme ,pour exalter celui de gentilhomme ;voulant polieder toutes les richefïes, (ans les mériter par aucun travail ;divilés en fadtions , même dans chaque province ;fe révoltant contre les rois, fans vouloir être -libres; iis détenaient jufqu’au nom de loi, Iqu’ils regardaient comme un frein que le faible voulait impofer au puiiîànt :ils ne connaiffiient de juftîce que le droit de l’épée, ne cédaient qu àla force; &s’ils fentaient le befoin d’un chef ,ils fe ralliaient au titre le plus éminent ,fans s’attacher jamais au mérite perfonnel ^s’il était dénué de rang. Que pouvaient faire les Etats-généraux ? que pouvaient faire ceux des provinces ? fur-tout quand il yavait àla tête de la nobiefie quatre princes du fang qui fe mettaient audeflus des loix, qui, appuyés chacun par une foule de gentilshommes , fe regardaient comme fupérieurs aux Etatsgénéraux, en appeîlaient àleur épée, en toute circonftance ,&livraient les campagnes DE EAFrance. 321; pagnes àla déprédation des gens de guerre, pour forcer les villes àleur abandonner leui^ ncbelTes. Il ny avait que la main puiiTante d’un monarque qui fût alTez forte pour les contenir; mais alors le monarque était un enfant. Cependant, comme une grande alTemblee aune mafle qui la rend moins mobile qu une petite ,il yeut toujours un peu plus de réfiftance dans les Etats-généraux, que dans ceux des provinces. Amfî dans une nouvelle affemblée des Etats-généraux tenus en 1382, le peu de <lépLtv,s des villes qui s’y trouvèrent ne voulurent pas engager leurs commettans à. payer de nouveaux impôts :&les députés ' de^ Sens ,qui promirent que cette ville en paierait, furent défavoués par elle. Le Languedoc que nous avons vu ,feus le règne du roi Jean. &au commencement de ce règne, fe diflinguer par fon empreffernent àpayer les fubfides, le Languedoc fut fl mal gouverné ,qu’il fe révolta. Les princes étaient fi décriés, qu’il ne voulut pas du duc de Berry ,pour fon gouverneur. lî yeut par-tout des féditions, parce qu’on Tome I, X Etats de Paris lySz. Tç peuple 4e ?ariscoa- ÉÎan.itîé à mor: par le co-afeil 4es prinseSjîsSa, 522 se 3Etats- generaîî:^ était opprimé par -tout &gouverné nulîé part. Enfin les crimes des princes s’élevèrent au' point de faire condamner àmorttout le peuple de Paris ,par un roi enfant ,dont ils (difpofaient, &de prendre, pour prétexte dune* telle atrocité, une révolte qui n’avait été ni entreprife ,ni méditée; les ^derniers troubles commis moins par les habitans de cette Ville, que par les gens des provinces, qui éta-isnt venus ychercher un afyle contre le pillage des foldats que les princes ne payaient point, étaient appaifés le roi avait accordé une amniftie àtous les coupables. Le peuple de Paris était très-mécontent des princes; mais excepté les gentilshommes &les vagabonds qui pillaient &violaient, àl’abri de leur nom &de leur livrée, quel homme, dans le royaume, n’était pas indipe contre eux ?Commettre des crimes &être refpeCté, eft un problème que beaucoup deprinces ont cherché ,mais qu’aucun deux n’a pu réfoudre encore. Ils firent condamner àmort tout le peuple de Paris, aifemblé dans la cour du pafais en préience du roi ,aCfis fur fon U'one; ils fei<^nirent de demander fa grâce; ils feignr- '33 ELA FEAKCEi 525- i’ent de la îui accorder, àcondition qu’iî donnerait plus de la moitié de fes biens : &,maigre ce pillage ,le plus exécrable de tous ceux dont pane l’hiftoire, on pend, on noie ,pendant la nuit ,plufieurs centaines de bourgeois. On traîne au fuppiice îe fage &vertueux Jean Defmarets , avocatgénérai ,vieillard de près de quatre-vingts ans, connu pour s’être oppofé àroutes les feoitions ,loin de les avoir foirientéeSi L’indignation qu’on éprouve ,en lifant de teis raits, peut faire juger de celle qu’éprouvèrent les témoins de ces maffacres ,les fils ,les frères ,les parens ,les amis des mallieureufes victimes qui périrent, dans ce jour de fang. Et l’on s’étonne que,lDrfqu’à ces faétions, fuccédèrent les factions d’Orléans, d’Armagnac ,de Bourgogne ,qui ajoutèrent de nouveaux crimes àces crimes, la France ait pafié ,prefque en totalité ,fous le joug des Anglais !Ce qui doit étonner ,c’eft que la révolution ne fe foiî pas faite entièrement ;mais Henri Vn’avait pas dans l’ame la générofité nécefiaire àun conquérant, pour captiver ceux qu’il fubjugue. ;ïi voulut tyrannifer, &il rappeila aux Factions { conquérir des Anglaise 024 EtATS-GENERAUÎ^ Français que ,s’iîs avaient eu afe plaindre , c’était de leurs princes j&non pas de leur roijqui, privé de fon intelligence, navait eu, ni le pouvoir, ni la volonté de les opprimer. Xous les cœurs revinrent au fils de ce monarque infortuné. Les Anglais perdirent la France, &ils éprouvèrent ,une fécondé fois, qu’on ne peut conquérir une grande nation ,lorfqu’eîle eft déterminée àne fe point laifler vaincre. Les Français fe trouvèrent ,pour la fécondé fois ,des freres qui fe réconcilièrent, aux dépens davides étrangers, qui avaient cru pouvoir ufurper les biens d’une famille defunie. 1,’autcrué tla roî n'oft pas affaiblît par tanc tie tioubte-^# Il réfulta de ce fentiment un effet auquel on ne pouvait guère s’attendre ,ceft que les révoltes ,Iss féditions ,les horribles dévaftations commifes par tous les princes, par les ducs d’Anjou, dOrléans, de Bourgogne ,par le brigandage des gens de guerre ,par celui des payfans révoltés , par la populace des villes ,&même ,par toutes les prétentions des affemblées légales ou illégales que tinrent tous les partis ,ne portèrent pas la plus légère atteinte àl’autorité royale. Ces tempêtes paffées ,elle ne s’en trouva BEEAFHANCE. S2f i^ue plus forte :&inftruite, par les dangers quelle avait courus, elle n’en fut que plus habile àfe maintenir. Elle feule fit ces progrès :le clergé ,la nobleïTe ,le peuple , confidérés comme corps politiques, n’en firent aucun ;ils fentaient tous qu’incapables de fe conduire, ils avaient befoin d’un roi qui les contînt, &qui les dirigeât tous également vers un but commun. JDe deux ajjemblees tenues fous le règne de Charles V'I. DANS l’horrible déprédation ,& dans la honteufe dépravation qui régnèrent en tout genre ,pendant le malheureux règne de Charles J^I, on tint deux aflfemblées ,que quelques hiftoriens décorent du nom d’Etatsgénéraux. L’une fut convoquée au nom de ce roi , par l’autorité du duc de Bourgogne Jean.- fans-peur, l’aflafiin de Louis duc d’Orléans, frère du roi. Le duc de Bourgogne ne voulait que falfir le bien de quelques financiers, èc obtenir une apparence de droit pour extorquer de l’argent àun peuple yexé par tous les partis. Plufieurs princes Xi ats tor.u Paris i 1412. *52? UES ETATS-SSÎfHRAr-^ fe rendirent àParis pour affifter àcette afiéni^ b!ée. Les deux princes ,fils du duc afiafllné ^ n’y vin -ent point 5comme on peut bien 1© préfumer. La guerre civile ,la guerre avec l’Anglererre ,la dévaftation ,la misère ,les Lâions ,empêchèrent que les Ltats ne fu fient duement convoqués ,&duement alTembiés. Iis fe tinrent cependant àParis. Un moine de l’ordre des carmes, Eufiache de Eavilly' icompofa une fatyre fanglante contre •tous les officiers de la couronne , contre tous les financiers, contre tous ceux que le duc de Bourgogne voulait deftituer ou dépouiller ,&ilia termina par un éloge exagéré du mérite &des fervices de ce duc. ' Un maître ès-arts en fit la ledure en pleine affemblée ,&l’on emprifonna queU ques financiers. Certes ,quand les comices de Rome s’affemblaient, ce n’était pas àdes hommes obfcurs enrichis par les fauiTes fpéculations du fénat ,quelles demandaient compte de leur geftion dans les finances. C’était aux chefs de la république ,aux confiais ,au:;^ proçoofuls ,aux Scipigns qu elles laien^ DE LA France. 555 droit de hauflèr le prix des monnaies :je ne crois point du tout àcet accord. Les rois avaient fouvent mis des tailies &d’autres impôts, fans le confentement des Etats, que la guerre avec les Anglais &les troubles intérieurs ne permettaient pas toujours d’aflembler. Trois ans après la tenue de ces Etats d’Orléans ,plufieurs princes s’étant ligués contre Charles T^ll ^ ils lui envoyèrent un long mémoire contenant leurs griefs. Monjlrelet nous atranfmis la réponfe que le roi leur fit ;réponfe dans laquelle il les alTure qu’il ale droit ÿaffeoir les impojîtions , &quil II e fl nul befoin t£ajjembler les trois 'Etats pour haujjerles tailles :que la dépenfe de tant de députés efl une furcharge pour le peuple. Il ne dit point qu’il tînt ce droit des Etats-généraux tenus àOrléans; &, fi ces Etats le lui euifent accordé trois ans auparavant, les princes auraient-ils pu lui reprocher d’en ufer? Nous verrons, dans la fuite, que jamais les Etats -généraux n’ont cru qu’ils avaient cédé aux rois le droit de les jmpofer ;& que jamais roi n’a allégué aux Etats que '534 EEs Etats- GENESAFx ce droit lui eût été accordé ,ni par ce5 Etats tenus àOrléans, nr par aucune autre affemblée. Tous les événemens indiquent au contraire que les peuples ont toujours regardé ee droit comme imprefcriptible. Et comment en effet les droits d’un peuple pourraient-ils fe prefcrire? Difperféi il n’en peut faire ufage ;mais au moment où. il s’aflenible, il les recouvre tous. Cette incertitude dans les faits, cette confufion dans les idées, ne proviennent que de l’incroyable négligence des Etats, qui n’avaient point d’archives ^ qui ne tenaient pas feulement un regiftre où ils pùîïênt retrouver leurs propres réfoiuîions. Charles ne convoqua plus les Etatsgénéraux. La viétoire, une fage adminiftraîion, le bon ordre dans fes finances, le' mirent en état de fe pafTer des difcuÆons &des plaintes des Etats. Louis XI , fon fils, né avec une ame defpotique, affeéta d’étre populaire; mais ce ne fut que pour détruire ces grands feigneurs Clong-temps redoutables aux roisj Il eft trifte que l’hiftoire regarde fon règne ÇGmrae une des époques où le royaume bstÀFRAÎT CÉSS5 devint fionfîaîîtj II eft fur qu'il rompit pîufieurs des entraves qui empêchaient !a nation de faire des progrès; mais d’autres eirconflances ycontribuèrent auffi. Au milieu des horribles calamités qui înïenîîcr.s dévaftèrent la France, depuis le règne de Philippe de Valois , jufqu’au temps où Charles VII eût recouvré Paris &chaffc les Anglais, on trouva, ou l’on apporta, de l’Orient, trois inventions qui devaient, àla longue, changer le fort du genre humain, en Europe, &qui peut-être un jour le changeront dans tout le globe. Ces inventions étaient la bouiTole, deftinée ànous ouvrir l’Océan, àrapprocher > tous les peuples du monde, àdonner les richefies àl’homme induttrieux. La poudre àcanon qui devait changer l’art des combats, en une fcience profonde, &faire préférer l’officier habile àl’officier robufte: &rimprimerie qui devait éclairer tous les efprits, détruire peu àpeu les préjugés, mettre les hommes àleur véritable place, dans l’opinion publique. &faire prifer chaque chofe ,félon fon utilité réelle. Ces trois inventions élevèrent beaucoup le caraâère des peuples de notre Occident ; ^^L/ XJ >5 A-* J.A-*-i>~vTj2.iNliJAA v>À. elles abaifsèrent la romanefque inftitutiott de la chevalerie ,qui avait exalté encore la fierté des feigneurs ,fans apporter ,au peuple ,aucun foulagement réej. Elles apprirent aux hommes àfe prifer ce qu’ils valaient, en rendant plus fenfible la diverfité ou l’inégalité des dons que la nature fait àchacun d’eux ,en oppofant la fupériorité des îaîens àla fupériorité des rangs. Les hommes fe trouvèrent ainil replacés .dans un ordre plus naturel. Mais ce changement ne fut point fubit : on ne conçut pas d’abord toute l’utilité de ces inventions ;il fallut plufieurs fiècles pour les perfectionner ,pour les rendre d’un ufage facile, &par conféquent., pour en faire fentir toute l’importance. JDCS Estais -générauxfous le règne de Louis XL Louis .XIprotégea toutes les inventions utiles ,&particulièrement l’imprimerie. Il ne convoqua, qu’une feule fois, les Etatsgénéraux. O Il choifit la ville de Tours ,où je crois qu’on n’en avait pas encore vu :il les tint dans DEr. AFsANCE. 537 dans îe palais archiépifcopal. Il aiTembla les députés des villes (i). Elles envoyèrent chacune un homme d’églife ,&deux laïcs. (i) Voici le nom des villes qui envoyèrent cha-^ Ciine trois députés ; Paris. Tullède. Langres. ^Rouen. *Cahors. Evreux. Bordeaux. Périgueux. Le Fuy. *Touloufe. Sa nt-Lo. *Clermont -en-r Lyon. Falaiie. A.uvergne. *Poitiers. Vire. *Nevers. *La Rochelle. Carenten. Meaux. ^ Bourges. ,Vaiîogne. *Nîmes. *Limoges. *Saint- Jean- *Senlis. Montpellier. d’Angeli. Saintes. Châlons. Blois. Angouîêmè. *Sens. *•-Saumur. Saint-Flour. *Chartres. Milhous. Solfions. Le Mans. *Tournay. Agen. Noyon. Rennes. Condon, *Carcàflbnne. *Troyes. *Compïègne. Beziersi *Orléans. *Dieppe. Bayonne. Angers. Alontferrand. Rhodez. *Tours. Saint-Pourçain, Alby. *Narbonne. Brioulde. Mende. *Beauvais. Ifibuidain. Acqs. ^Laon. Niort. Les villes marquées d’une aftérique font celles qui avaient eu Tome 2* des déptîtés aux Etats affembîés sa E:aîS-géné- raux de Tours en 246S. 55S DES EtAT S-GENER AtTX Si ,de ces deux laïcs, l’un était noble & l’autreroturier ,le nombre des députés dé çEaque ordre était égal ,ce qui femblé être i’efprit de rinititurlon. - Il fournit ,.à leur jugement ,une des plus grandes quefiions politiques qui puiffe être affitée dans une monarchie. Ea conduite O qu’avait tenue &que tenait encore la fécondé Hiaifon de Bourgogne, itTiie à^ Thilippeïe hardi, fi!s du roi Jean, &frère de Charles- ,Amenait de jeter un grand jour fur cette qaeftion. C’était de favoir quel apa-. nage devait avoir un fils de France ,un frère du rot. Le frère de Louis XI, appelle Charles , avait le gouvernement de la Normandie 3 &il eût defiré d’en avoir la fouveraineté en apanage ,comme philippe-le-har-di &fes defcendans avaient eu celle delà Bourgogne. 1314. Voici îe nom des villes qui, eii' ayant envoyé 'en 1314 ,n’en envoyèrent pas en 1439 : Montdklier, Amiens. MoiiTac. Poiitoife, Caen. Figeac. Montauban, Bayeux. Saint-Quentin, Arras. Audi. DE LA PaANCE. 33^ Philippe ,dit le bon ,duc de Bourgogne , &fon fils ,Charles-le-téméraire, François II, duc de Bretagne, &tous ceux qui, peu d’années auparavant ,avaient fait ,contre Louis XI, cette guerre civile ,qu’lis appel- .îaient la guerre du bien, public ,defiraient , plus que ce prince encore ,que la Normandie redevint ce qu’elle avait été fous les anciens ducs ,une pairie capable de balancer le pouvoir du monarque. Le chancelier ,Guillaume Juvénal des Urjîns ,fit l’ouverture des Etats ,par un dilcours où il exhorta les députés de la nation àrétablir la paix intérieure ,àdécider ü l’on devait céder aux prétentions du frère du roi ,&féparer la Normandie du refta de l’Etat. Il obferve ,dans ce difcours , que la Normandie payait le quart des impofitions du royaume. Le royaume ne comprenait alors, ni la Provence, ni la Franche- Comté, ni la Bourgogne ,ni l’Artois ,ni l’AIface ,ni la Bretagne ,ni la Flandre :Calais appartenait encore àl’Angleterre. Louis XKe retira auffi-tôt que le chancelier eût fini fon difcours ,afin de paraître ^40 I5ES ETATS-GENEE AÜX lailTer la liberté aux fuffrages que fa préfence pouvait gêner. Le chancelier s’était contente d’obferver qu’il ferait impoffible de fubver.ir aux befoins de l’Etat ,fi on en féparait une province qui payait le quart .des revenus du royaume. On pouvait lui répondre que les rois s’étalent pafTés ,pendant plufieurs fiècles ,de la Normandie ,&qu’en général ,chaque province doit payer fes dépenfes. Cette conlidération majeure ne détermina point les Etats; miais ils fentirent que, donner la Normandie en apanage àun prince ,que fes liaifons ,avec le roi d’Angleterre ,les ducs de Bretagne &de Bourgogne, rendraient bientôt indépendant ;ce ferait donner un nouvel aliment àl’inquiétude naturelle à la noblelTe ,&un appui àtous les mécontens, ce qui replongerait bientôt le royaume dans toutes les horreurs d’où Charles Vil l’avait àpeine retiré. Ils déclarèrent, d’un commun accord ,que la Normandie relierait irrévocablement unie àla couronne , &que l’apanage des princes ne confifterait dorénavant qu’en une fimple terre de douze ^ ®2LAFrance. feilîe livres de rente (un peu plus de cent mille livres, valeur de ce jour )avec le titre de duché ou de comté ,tel que cet apamge avait été réglé par une jafte loi de .^^CLTLes-le-Jcige^ Ces Etats doivent être très-mémorables. Ils furent pris pour juges entre le roi &fon irere: ils jugèrent, &firent de leur ju-e- ment une loi. ^^ On voit, en luivant attentivement Thiftoire des Etats ,que ,quand il s’agiffait des droits du^peuple, tout ce qui était puilTant le divifait ,&conteftaiî àla nation les droits quelle réclamait jmais que ,dans les demeies qm s’élevaient entre les enfans des fois ,ils invoquaient le jugement de la nation. Cependant, pour qu’elle jugeât & qu elle fît entr eux des îoix qui régiaffent leurs droits ,il était néceffaire qu’elle eût nn droit fupérieur &antérieur. Les prendre pour juges ,c’était reconnaître ce droit. Sous la fécondé race, où les enfans des rois fe difputèrent perpétuellement l’autorité, les nobles &le clergé s’afiemblèrent &jugèrent tou|ours entr’eux. Sous la troifième race, ou les enfans des rois fe difputèrent moins Y5 542 DES EtATS-SENEKA-U:!lf îe trône ,les aiTemb'ées furent moins fré-» quentes &beaucoup moins puiiiantes. Cependant ,fous cette troifième race , les Etats -généraux avaient été pris pour juges entre le roi Philippe-le-bel &ie pape". Eonifacs VIII: entre Philippe-le-long &fa nièce Jeanm ,reine de Navarre ;entre Philippe de Valois &le roi d’Angleterre Edouard III~ Quoique les affemblees tenues fous ces deux derniers rois aient été trèsirréguîières ,comme nous l’avons déjà remarqué ,elles n’en portèrent pas moins des décidons que ia nation avoua ;&fi tous les auteurs leur ont donné le nom d’Etatsgénéraux ,c’eft qu’en eifet elles jugèrent des queilions qui n’auraient dû être foumifes qu’à l’examen des feuls Etats-généraux. CesalTemblées, qui jugeaient entre les rois &leurs frères, &qui réglaient leurs apanages, ne lavaient pas défendre leurs propres droits ,parce qu’à cet égard ,chaque ordre avait des privilèges qui les divifaient ,&qui leur fefaient perdre toute leur force & toute leur aâlvité. Louis XI fut plus généreux ,envers fon frère, que les Etatsgénéraux :après l’avoir obligé àrenoncer àla Normandie, Ului donna la Guienae. Mais ,bientôt après ^ •OHXAFRANCs. 54^ Guienne &la Normandie, lorfque la Bourgognes: la Provence ne fefaient point partie du royaume ,les députés de la feule langue dOyI fs renuirent aPans au nombre de huit cents, dans lefquels on en comptait quatre cents du tiers-état j&lorfque ces provinces lui font réunies, lorfque les députés des deux langues font convoqués à Tours, par la dâme Sea-i^'eziy lorfqu’ells yappelle les députés des campagnes avec ceux des villes ,les trois ordres réunis ne fourniffent que trois cents députés. Ces faits inconcevables auraient bien befoln Qêtre expliqués. Aîais les hiftoriens contempors-inSj tout 6n vântânt les Et3.ts—g'snérsuXj ne nous inftruifent ni de leur forme ,ni de leurs droits, La dame de Beaujeu avait-elle négligé de convoquer les députés de toutes les villes &de toutes les fénéchaufïees ?ou la plupart des villes ,des bailliages ,des fénécliaufïees ,avaient-ils négligé de rénondre à la convocation ,&denvoyer des députés aux Etats ?C’eft ce qu’on ignore. En comparant les anciennes pièces qui nous relient, concernant les Etats généraux, telles que les lettres de convocation ,les proces'verbaux &autres, il paraît évidentr 5JO DES Etat S-SENERAX7X ^ que les princes, les pairs, les évêques, les ï^^bés ,les feigneurs &les barons ,yaffif- %a.ient autrefois perfonnellement ,chacun pojir foi ;que le roi les convoquait nomlÈieînent ,&que ceux qui ne pouvaient pas Vj venir ,avaient le droit de s’y faire repréj;feîîîer. Ceft ce qui femble prouvé par ces ^irfots ,&autres qui comparurent par pro~ 'çureuTs cmots quon trouve fouvent apres la lifte des évêques &des feigneurs affiftans aux Etats. Le refte du clergé ,la fimple noblefle , n’y venaient que par députés, avec les repréfentans des bonnes villes. La dame de Beaujeu ,au lieu de convoquer les gens des bonnes villes ,convoqua les habitans des bailliages. La campagne eut fes députés 5mais ,des-lors &depuis,, les princes ,le haut clergé ,la haute nobîeiTe', ne comparurent plus dans les Etats chacun pour foi ;ils ne s’y montrèrent qu’à la fuite du roi ,ou ils n’y vinrent que comme députés de leur ordre. Ce changement paraît d’autant plus étrange ,qu’il fut fans réclamation ,fi ce n’eft de la part des évêques ,encore leur déclamation fut-elle faible &tardive. BEEAFrance. -C’eft une nouveÜe preuve de rafTerîion de l’âbbé de ISAoily ,qui nous dit que , déjà du temps ae Charlemagne ,les Français négligeaient de fe rendre dans les aflemblées publiques. On voit auiTi, par quelques écrits échappés au temps ,que les peuples regrettaient les dépenfes que ces afTemblées occaïîonnaient ;dépenfes qui peut-être fervaient de prétexte àquelques vexations. Cette pareiTe, chez un peuple adif; ces regrets ,chez un peuple prodigue ,qui aime àbriller &àfe rafiémbler partout ailleurs, ne font-ils pas des témoignages du peu de fruit quhl retirait de la tenue des Etats, auffi-bien que des dégoûts que chaque ordre yrecevait des deux autres ? Quoi qu’il en foit ,les Etats-généraux de tout le royaume ,tant ceux de la langue d’Oyi, que ceux de la langue d’Oc, furent convoqués àTours, &fe tinrent dans une falie de l’évêché. La vanité ,qui fait commettre tant de fautes ,atant de part dans les affemblées des grands, &les fureurs qu’elle leur infpire, troublent fi fouvent nos nations ilfues de barbares ,qu’elle rend les plus petites chofes OuvcrnTTî des £:ats, fc 14 îanv.î^.' 3 àTours, Forrnon des ûégcs. Jcumcl de Jean IdaJJclin. Xi mnnv.fcTit & ézrden latin. 35'2 BZS EtATS-GENEE AUX importantes ,èc qu’elle effacerait le ridicule de l’étiquette &des dîfputes de préféances , fi ce ridicule pouvait être efïacé. Ainfi ,nous ferons ici ce que les hifloriens du peuple roi ,qui régna fur trois parties du monde ,n’ont point fait quand ils ont traité de ces grandes afferablées où fiégeaient les dominateurs de la terre ,ces confuls , ces fénateurs ,dont les affranchis étaient plus puiflans que ne le font aujourd hui les rois de France &les empereurs des Germains :nous parlerons de 1arrangeoient des places &de la difpoiition ces fauteuils. On pofa le trône fur une efpèce de théâtre peu élevé. Afix pieds adroite ,audevant de ce trône, on mit un fauteuil pour le connétable :àfix pieds àgauche , on en plaça un autre ,un peu plus bas , cour le chancelier. Derrière le fauteuil du connétable ,était un banc pour les cardinaux de Lyon &de Tours ,pour les fix ^airs eccléfiaftiques &le prince de Vendôme ;derrière celui du chancelier ,mais un peu plus près du trône ,il yen avait um pour les ducs d’Orléans &d’Alençon ,les comtes aAngouiême ,de Beaujeu &de Breue. Les intervalles de ce parquet fuperieur ï> E E A 1- SANCE. îkùr étaient deftinés aux premiers feigneurs de la cour» Dans le parquet inférieur ^au bas de cette efpèce de théâtre préparé pour le roi , le connétable ,le chancelier ,les princes , les cardinaux ,on avait arrangé des bancs en torme damphithéâtre; lespremiers pour les barons ,les chevaliers &les confeiilers du roi ;les autres pour les députés des trois ordres. Devant ces gradi^ns ,entre des barrières, fe placèrent les ’fecrétaires d’Etat, Les députés furent appeilés dans cet ordre; d’abord ceux de Paris, capitale du royaume ,&déjà la ville qui rapportait le plus àla couronne. On appella erifuite ceux des iix pairies laïques; d’abord ceux de Bourgogne ,comme la plus ancienne ;puis ceux des duchés de Normandie &de Guienne, ceux des comtés de Cham’'"> iouîouk: ^dô Fîâncire ^cndn on ^ippella les députés des fénéchauiTées &des bailliages ,dans Tordre de leur réunion à la couronne. Cette réunion qui les conftîîuait enfans de TEtat ,était une forte de droit de nailTance ,où la primogéniture devait avoir les honneurs du pas. Tome J, 2 Apceî dïs députés* Dircours chaüceiii I5iv;{!cn bûreai 55-4 DES Etats-gekekaüx Ju Tout îe monde ayant pris place ,1& chancelier GuiUanîr^e de Rockefert prononça un long dilcours aflez vague ,où il parla des Grecs ,des Romains, des conquêtes des GaÆilois, &de la gloire que les Ftançais avaient acquife dans les croifades. II finit par demander que raîTemblée inftruisît !e roi de tous les abus, &lui format un conleil qui put 1aider amaintenir la paix ,&àfaire fleurir le commerce &les arts. De ces deux propofitions, il n’y en avait qu’une qui intérefsât la cour ;car elle connaiflait les abus, aulii bien que les députes des trois ordres. Deux jours après cette féance, les députés s’afTemblèrent ;ils nommèrent pour préfident de leur alTémblée ,Jean de Villiers de GrosLiye, évêque de Lombès, abbé de Saint- Denis ,&premier député de la ville de Paris :ils élurent auffi deux fecrétaires , Jacques de Croifmar , &Jean de Razns. Mais ,fe trouvant trop nombreux pour travailler enfemble ,ils fe divisèrent en fe aes bureaux ,qu’ils appeîlèrent nations. Cha- *" cune travailla dans une faile particulière s »E LA France. sSf $C toutes fe raflembiaient quelquefois pour délibérer enfemble. Ils employèrent tout le mois de janvier Conduits V-1-n. 'T• acompoier la lilte aes aous. lues princes ne s’occupaient point de ce travail ,&n’af- Cftaient point à ces aflemblées ;mais ils intriguaient ,pour s’y faire des partifans. Les princes croient quelquefois éblouir les peuples ,par une générofité apparente. pierre de Luxembourg , évêque du Mans , exhorta raffeinblée des Etats au nom des f ducs d’Orléans &d’Alençon ,des comtes d’Angou'ême, de Danois &de Foix, à retrancher les penfions &les gratifications accordées par la cour :il afiura l’afTemblée que ces princes facrifieraient volontiers leurs propres penfions ,pour le foulagement du peuple :qu’ils ne devaient pas craindre de chaiTer tous les membres du confeil engraiffés de rapine ,parce que les princes prenaient les Etats fous leur fauve-garde ,& que les princes étaient afîez puiflTans, pour faire exécuter les règlemens de l’aflemblée, Ainfi les princes fe féparent del’aiTemblée de la nation ;ils fe regardent comme des êtres àpart :ils prennent l’aflemblée des trois ordres fous leur proteâion. Cet évêque Z2 ^f6 15ES EtATS-SENEBAÜ1Ï qui ,membre du premier ordre ,ne rougit point d’avilir l’aflemblée ,en lui apprenant que les princes la. protègent ,en lui fefant fentir fon impuiflance ,fon abaiflement , fa nullité ,cet étrange oubli des bienféances, montrent affez le vice des Etats-généraux , ri gnorance dans laquelle on était plongé , fur la conititution de toute alTemblée nationale ,l’efprit de balTelfe &d’oppreffion qui régnait alors; &prouventtrop que les princes ne regardaient la divinon des trois ordres que comme des degrés qu’ils voulaient fouler aux pieds, pour fe battre en tumulte autour du trône. Toutes les démarches étaient tellement contradictoires Si fi peu réfléchies ,que ces nrinces ,par une inconféquence dont ils ne s’appercevaient pas ,follicitaient les Etatsgénéraux de faire un aère qui ne peut émaner que de la puiffance législative ou de l’exécutive ,en Supprimant les penfions ,Si en chalfant du confeil les membres qui ne leur paraîtraient pas dignes d’y être. Si que par le même meifiage ,ils les alTuraient de leur proteétion ,comme sils avaient ete fans puiffance. Ces Etats eux-mêmes favaient fi peu ce r DïLAFRANCK. 53-7 que c’eft que de repréfenter une nation , qu’ils donnaient le nom de nation àleurs bureaux. Ils ne connaiiTaient point euxmêmes leur dignité :ou ,pour dire le vrai , aucune de ces idées métaphyfiques ,de peuple, de nation ,de conftitution, n’était encore développée. On employait ces mots, comme tant d’autres, fans les avoir dénnis, fans en connaître bien le fens &la force. Les Etats firent remercier les princes : mais ils ne fe trom.pèrent point fur leurs motifs ,&iis n’en furent pas plus difpofés àles fervir. Tandis que les princes affeftaient de les Reouêtes protéger ,des ducs &des feigneurs les traitaient en fouverains, &leur adrelTaient des requêtes ,contre l’injuiHce des miniftres, &la tyrannie du feu roi. Le feigneur de Croï ,fupplia les Etats de lui faire rendre fes terres, dont il devait être remis en polTeflion ,en exécution du traité d’Arras. Charles <ïArmagnac leur demanda juftice des tourmens qu’il avait foufferts ,&des ordres iniques qui lui avaient enlevé fes biens. Les enfans du duc de Nemours, iffus des rois par leur mère, &trop malades, pour fe préfenter Zi T>!îCOUîS ^ejgneut la Roche, gj? T>ES ETATS-GEÎ?EKAT7:g eux-mêmes, firent demander par un avocat» vengeance de la mort de leur pere ,&îa reftitution des biens dont on les avait dépouillés. Les députés du duc de Lorraine arrivèrent, prefqu’en qualité d’ambafl’adeu rs, &fe plaignirent, àraifemblée au nom de leur maître ,que le roi lui retint la fticceffion du roi René d’Anjou ,fon aïeul. C’était prendre les Etats -généraux pour arbitres entre lui &le roi. Ce duc nétait pas un fujet de Charles VIH,un membre de la monarchie. L’aflèmblée ne refufa aucune de ces requêtes :elle promit de s’en occuper, dès quelle aurait réglé les affaires générales. Dans la pofition contradiftoire où, fe trouvaient les Etatsgénéraux ,les opinions fe partagèrent ;quelques députés prétendaient que l’afiemblée avait le droit d’établir tel gouvernement qu’il lux femblerait bon; d’autres prétendaient que les princes avaient des droits qu’elle devait refpeêter. Chaque député craignait de fe faire des ennemis puiffans. Philippe Pot , feîgneur de la Roche , député de la nobleffe de Bourgogne ,eut sffez de hardieffe ,pour faire aux Etats ®ErAFsANCï. qu’elle gouvernait; en lui fefant prénder la çonfeü,* elle ôtait au duc d'' Orléans la difpofition des affaires. Il était donc inutile àce duc d’y affifter. Elle prévoyait bien que le connétable,trop accablé par la goutte , ne pourrait prefque jamais s’y rendre ;Sc qu’ainfi fon mari ,le fire de Beaujeu , le préfiderait prefque toujours ;que le duc d’Alençon &le duc d’Angoulême ,plus près du trône que lui, dans l’ordre des rangs ,s’abftiendraieuî d’y paraître, afin de n’étre pas préfidé par ce prince. Il n’aurait donc point de contradiâeur. Car , qui ofe contredire un prince quand il eft dans le confeil ? Ces cahiers lus, les députés mirent un genou en terre, &ils attendirent, dans cette attitude ,la réponfe du roi. Ces génuflexions tenaient aux anciens ufages de la féodalité qui n’était pas encore toutà-fait abolie. Le chancelier prit l’avis des princes ,qui fe rangèrent autour du connétable ,que les douleurs de la goutte attachaient àfon fauteuil. Le chancelier s’adrelTant enfuite àl’aiTemblée ,dit que le roi était content, qu’il adoptait la forme donnée àfon confeil, qu’il ypla. cerait douze confeillers choiüs dans les dé- Charles y comce ii’Aacrgne ,demande julîîce aus Etats. '^66 DES Et AT s- GEN ERAU2f putes, &qu’il prendrait parmi eux des pér-* fonnes édairées pour diicuter leurs cahiers, avec fou confeil. Le chancelier n’avait pas encore achevé fondifcours, que Charles d'‘Armagnacentrs., &qu’il fit fon appel, àla nation aflemblée, des jugemens portés par le feu roi, contre lui &contre ion père; il fe jeta àgenoux, &fondit en larmes. Son avocat, qui 1accom- pagnait ,plaida fa caufe ,&raconta avec Quelles cruautés le comte Dammartin , préfent dans cette afiemblée, avait ravagé le pays d’iVrmagnac ,pillé fes villes ; avec quelle férocité &quelle perfidie jM.onfaucon &Rufféc ae Balzac ,aufli préfens, étaient entrés, fur la foi dune trêve, dans la place de Ledoure, &avaient fait égorger par un de leurs fatellites, appeilé Gorglas yle comte d’Armagnac dans les bras de fonépoufe, au milieu de toutes les femmes de fa cour. Aux cris ce ces femmes. Gautres fatellites accourant, sétaient jetés fur elles, leur avaient arraché, avec violence ,les colliers ,les bagues ,les bracelets, les bijoux dont elles étaient parées. La comteffe d’Armagnac ,évanouie d’horreur ,&couverte du fang de fon époux, avait été enlevée, tranfportée &enfermée CEi-A Fsance. 3*57 au château de Buzet. Arrivée dans ceîts fbrterefle, trois autres brigands, Brztenoux, Guernardon &Olivier le Roux , dont 2e premier était préfent ,la forcèrent d’avaler un breuvage qui devait faire périr l’enfant qu’elle portait dans fon fein; elle le boit, l’enfant meurt, elle avorte ,& bientôt elle expire. Cependant, Charles £Armagnac ,profterné aux genoux de cette affembîée3&lui demandant juftice de tant de cruautés ,réfidaiî alors dans les terres ;il ignorait l’aflaffinat de fon frère,rempoifonneiRentdefa belle-fcsur, la mort anticipée de fon neveu. Des foldats furvinrent &l’enlevèrent. On le chargea de chaînes ;on l’appliqua àla queftion ,on le traduiiît au parlement de Paris. Bientôt on craignit que ce tribunal ne lui rendît la liberté, on l’enleva des prifons de la conciergerie : on le mena àla baftille. Le gouverneur Philippe riluillier ^ préfent auffi àcette affemblée ,le jeta dans un cachot profond, creufé fous les foffés pleins «^eau, qui entourent ce château. L’eau filtrant au travers des voûtes ,dégoûtait fur fa tete &fur fon grabat :s’il voulait marcher, il enfonçait dans la fange :fes habits tombaient eu 5^8 DES Etats-généraux lambeaux ,Ôe on iui refuiait du linge & des vêtemens. L'Huillier venait le voir quel-: quefois, &àchaque viCte, il lai fefait arracher quelques dents ,ou il le fefait honteufemenî &cruellement flageller, àla manière desenfans. Il paffa quatorze années entières, livré àce barbare, dans les horreurs ce cette prifon. La folitude, l’humidité, les douleurs, l’inquiétude, lacraiTite,avaient tellement affaibli fa raifon ,qu’incapable de parier, profterné devant i’affemblée, ce nétait que par fes larmes qu’il pouvait fe taire entencre ,& aîîefter !a vérité de tou ce que fon défenfeur révélait au roi, aux princes, ala nation entière, devant les auteurs mêmes de tant d’iniquités. Dammartia^ Ru^tc, BreteTioux,l Hudlierg pendant ce difcours, irémiÇalent de fureur, jetaient quelquefois des regards toudroyans fur l’orateur, &quelqaeiois aiiectaient de rire, pour le déconcerter. Cette dénonciation publique était une grande occalion offerte aux princes, au cierge, àla nobleffe, au tiers-état, enfin au corps de la nation, de s’ériger en juges des grands crimes commis par l’autorité royale; cétait une grande occalîon de les réprimer àjamais, êé ©E HA Fkance. ^6^ ^dy fouftraire leurs perfonnes &celles de leurs defcendans. L’intérêt &le danger étaient communs atous les ordres» Ils le fentent tous; mais n’ayant point d’union entr’eux, ne fachant jamais ce qu’ils doivent faire ,dans une circonftance imprévue, manquant de méthode, pour fe conduire, ils laifserent échapper de leurs mains cette grande occafion. Le roi promit juftice. Dammartin allégua les ordres de Louis XI. Il ofa dire qu’on Il avait pu déployer trop de rigueur contre le comte à’Armagnac ,rebelle &féditieux. DAlbret &Lejhun ,attachés autrefois àce comte, s’écrièrent qu’il en avait menti» Tous trois fondirent auffi-tôt, l’un fur l’autre, i’épée àla main, malgré la préfence du roi &de l’affemblée des trois ordres» On fe jeta «ntr’eux ron les fépara» Les Etats laifserent prendre àcette affaire îe cours des procès ordinaires; &ils pAuvèrent, par-là ,à tous ceux qui leur avaient préfenté des requêtes, qu’il n’était d’aucune utilité d’en appelîer àleur alTemblée. En effet, Charles ÆArmagnac plaida, éprouva des injuflices ,&finit par être enfermé , fous prétexte d’incapacité, par l’avarice de Loms J. Aa te roi mande < filbfîdes. j7o des Etaxs-generaux, fes parens ,comme il l’avait été par le caprictf d’un tyran, fous un autre prétexte. Que les Etats-généraux convoqués par la dame ife Beaujeu &par le duc dOrléans j pour juger entr’eux ,en aient été les jouets , ç’eft un fait qui ne doit point étonner. Séduire fon juge quand on eft femme, le corrompre quand on eft riche, Iintimiuer quand on eftpuiftant, c’eft moins une contra-, diction dans la conduite qu’un effet ordinaire des paffions humaines. L’autorité du juge eft jouée, mais fon droit nen eft pas moins reconnu. de- S’il ne fe fût agi ,dans cette affembîée , que de former le confeil &de connaître les abus ,elle aurait pu fe féparer ;mais ces demandes faites par l’adminiftration ,avec tant de fafte, n’étaient guère qu’un prétexte. Ce qui lui importait, c’était d’engager les Etats àlai donner beaucoup d’argent. La néceffité d’en obtenir devenait plus urgente ,àmefure que la puiffance royale augmentait. Le roi fe trouvait chargé de beaucoup de dépenfes que les feigneurs fefaient autrefois. Plus il réuniîTait de provinces àfon domaine, plus le fervice perfonnel devenait difficile; plus il était indif- DE LA France. 57^ psnfable de lui fubftituer des impôts, pour ioudoyer des troupes, pour payer les frais des juftices royales, qui f» multipliaient aufîî; pour faire faire, àprix dargent, toutes les autres depenfes qu’on ne pouvait plus exiger d’un peuple qui n’e'tait plus lerf; & pour payer les depenfes du roi, qui n’enlevait plus par-tout, fur fon pafiàge, les vivres, les chevaux, les voitures, les meubles, dont il av^ait befoin. Le recouvrement des impôts fe fefalt avec d’autant plus de difficulté, qu’on n’avait encore aucune eonnaiiTance fur la manière de les établir ,de les répartir &de les prélever. Que le clergé &la noblefle, pofledant toutes les grandes terres du royaume , prétendaient n’étre aflèrvis àaucun impôt ; &que le peuple regardait comme une injuftice de payer, àlui feu! ,toutes les depenfes de l’Etat, quand il était évidemment l’ordre le moins riche ,&quand il n’avait ni places, ni honneurs, ni dignités, ni dédommagetnent, ni prefqu’aucun moyen de fe défendre contre les vexations d’une nobleffe armée, ma! foumife au roi, rebelle àtous les tribunaux, accoutumée àla licence des camps, àl’orgueil des cours* &toujours encline Aa Z Dîfputes au fuîet des im- “poûiiijnSt 572 CES Et ats-senerâU'^ àtraiter même les gens les plus riches^ du tiers -état, comme des ferfs échappes ala glèbe. . On avait ]Oué les trois ordres, au iujet de la formation du confeil :on efpéra de les jouer encore, au fujet de l’établilTement des impôts. La dame de Beaujeu ne mit point douze députés des trois ordres dans le confeil, quoiqu’on l’eût promis au nom du roi. Le chancelier manda nommément feize députés, pour faire ,avec le confeil ,l’examen des cahiers. ^ Les Etats ,furprls qu’on neleur eut pa laifle le choix de ces députés ,qui devaient défendre leurs cahiers ,&dont les uns , officiers ou penfionnés du roi, leur étaient fufpeas ,prirent le parti ferme &âge , de déclarer au chancelier, que les feize députés qu’il mandait ,n’étant pas de leur choix ,ils ne pouvaient être leurs repre- Ce défaveu embarraffant le confeil ,le chancelier de Kochefort vint dire aux Etats dans un difeours, moitié faible, moitié de - potique ,que le eW maître de fatre eteaminer leur cahier ,dam fort conjetl , DE I. AFrancs. 573 Yans yappeller aucun Æeiix ;mais que le roi ,ne voulant pas ufer de fes droits ,à la rigueur ,leur permettait d’ajouter aux feize perfonnes qu’il avait nommées, fix députés àleur choix ,un de chaque nation. Les Etats ne doutant pas que cette propofition ne fût illuioire ,&que la voix de leurs fix députés ne fût toujours étouffée par celle des feize ,répondirent qu’ils ne voulaient ,ni blâmer ,ni autorifer le choix fait par le confeii ,mais qu’ils ne mêleraient point leurs députés àceux qui avaient été appellés. Les feize ne voulant pas encourir la haine publique, fe récusèrent eux-mêmes, &revinrent àTours fe réunir aux Etatsgénéraux. Le chaneelier &les princes, auxquels il fallait de l’argent, furent obligés de traiter avec l’affemblée entière. Le connétable fit un tableau des forces néceffaires ,pour défendre le royaume ,&demanda que les états entretinifent deux mule cinq cente lances &fix mille hommes d’infanterie. , Après que les trois ordres eurent délibéré ,Jean Madelin ,official de Rouen , l’orateur des Etats ,reprérenta ,aux tes Etats Semant’ enî à connaître !a totalité dïg dépetÛS» 574 ETATS-«EXESArX princes ,qu’il ne fcfifait pas d’avoir une idée des forces militaires ;qu’on ne parviendrait pas àfoulager le peuple ,fans connaître la totalité des dépenfes, tant celles de la maifon du roi ,que les gages des officiers de juftice &de finances ,&furtout les penfions ;que la recette oevant toujours précéder la dépenfe ,ils demandaient qu’on leur remît des rôles exaâs du produit des domaines ,de celui des aides & des gabelles, fans ycomprendre la taille, impôt contre lequel les Etats s’étalent déclarés. Cette demande ne fouffrit aucune diffi-- culté :dès le lendemain ,on remit aux Etats des comptes de recettes &de dépenfes., avec une lifte de toutes les perfonnes qui touchaient des penfions ;mais on n’y mit pas la valeur de ces penfions ,ni la fomme totale àlaquelle elles fe montaient. On aurait dû faire tout le contraire ;la fomme importait plus àconnaître, que les noms de ceux àqui on en payait ;on crut apparemment que les neuf cents perfonnes infcrîtes dans cette lifte m.éntaient toutes den avoir ,mais on penfaque les Etats napprouveraient pas qu’on leur en eût donné dauffi l^rtes, '* V- î> ïLAFEANCE. 3^1 ^oïr alnfi traiter ce pauvre peuple ,jadis mmmé Français ,maintenant de pire condition que le ferf? On kplaint beaucoup ,dans ces cahiers , de l’augmentation des tailles ,on les appelle des charges mortelles &pefiiférées :elles l’étaient véritablement par les rigueurs avec lefqueiles on les prélevait. On fait ,difent les Etats ,en les levant ,grandes pïlleries &roberies ,abus &injufllces toutes notoires ç entr’autres ,quand -les particuliers d'une paroiffe ont payé leur cotte &ajjiette ,on les emprifcnne ,pour les forcer àpayer ce que leurs voifins doivent ,&memeplus qu'ils nedoivent. De-làs'en font enfuitsplufieur s grands &piteux inconvéniens.Les uns s'en font fuis &retirés en Angleterre ,en Bretagne &ailleurs ,&les autres font morts de faim ,en grand &innumérable nombre , &£autres ,par défefpoir ,ont tué femme &enfans ,6* eux -memes ,voyant quds n'avaientpas de quoi vivre. Ailleurs ,plafieurs hommes ,femmes &enfans ,parjatue de bêtes, font contraints àlabourer la charrue au col ;'d'autres labouraient de nuit ,par crainte qu'ils ne fuffent dejour pris ,&appréhendés, pour lefdites t(xzhLcs y S‘93- 382 DES EtATS-GENER AUX par quoi partie des terresfont demeurées à. labourer ,&le tout ,parce qit iLs étaient fournis àla volonté de ceux qui voulaient s'earichir de la fubflance du peuple ,fans le confentement &délibération des trois Etats. Ce fondes propres termes du cahier lu àU roi ,devant tous les princes ,dans '’afTembîée des Etats, tels qu’on peut les voir àla page cji du Recueil général des Etats, par Touffaints Quinet. Qu il plaife , ajoute-t-il , page 5)3 ,Æmejfeigneurs ,qui prennent les penjions ,fe contenter du revenu de leurs feigneuries ,fans prendre aucunepenfion ,ne deniers extraordinaires ,au moinsfi aucunes en ont ,quelles foient raifonnables ,modérées &Jupportables ,aux afiliSions &misères du pauvrepeuple ;car icelles penfions ne fe prennent pas Jur le domaine du roi , aujfi ne\ pourrait -il yfournir, mais fs prennent toutes fur le tiers-état ,&ny a fi pauvre laboureur qui ne contribue àpayer ladites penfions. Donc efi advenu fouvent que le pauvre laboureur efi mort de faim , lui &fis enfans ,car la jubfiance de laquelle ils devaient vivre était vrije pour lefdites penfions ,&nefi point adouter qu au paiement d'icelles penfions ,il y DE EA France. 3S5 telle pièce de monnaie ,qui ejl partie de ia hôiirfe d'un, laboureur don.t les enfans mendient aux portes de ceux qui ont lefdites Penflons ,&fcuvent les chiens Jont nourris du pain, acheté des deniers dupauvre laboureur dont il devait vivre. Si je n’avais pas ce paifage fous les yeux ,j’aurais peine àcroire qu’iî ait été écrit àla fin du quatorzième fiècle: que dirait-on de plus énergique aujourd’hui ,fi l’on avait àpeindre une pareille misère? mais nos payfans, tout àplaindre qu’ils font ,ne font pas réduits àun pareil défefpoir. Enfin ,après avoir décrit les vexations que le peuple éprouve ,les Etats demandent au roi, que les gens déarmes garden-t les ordonnances J&que ,s'ils font griefs au peuple ,ils fozent punis par les juges ordinaires ;fouvent , ajoutentils ,les ofices de judicature ont été pourvus de gens nonexperts Jqui ont acheté icelles offices ; quant aux offices extraordinaires ,il femlle aux Etats qu'ils font àla grande charge du peuple ,car multiplication d'offices ejl augmentation de gages....; &combien que les cours des parlemens foient &doivent être la lumière de toutes Us autres, cours p. taS. 5^4 Etats-general^x fubalternes....;toutefoisfe plaignent quils ns peuvent ,finon àgrande peine &à-iffi- culté, &àgrandsfrais &mifes ,avoir expédition dejufiice èfdites cours deparlement. . . Il femble auxdits trois Etats que toutes bêtes deflinées au labour ,dont vivent 6r viennent les alimens des trois Etats ,enfemble les infrumens 6* outils néceffaires audit labourage ,ne fe doivent engager ni prendre par exécution quelconque ,fait pour les deniers du roi ,desfeigneurs direBs ou utiles ,des marchands ou autres quelconques ,fuppofé même que les laboureurs le vouluffent &• yconfentijjent . Demande fage que les Etats n’obtinrent pas ,quoique ie chancelier ,qui n’avait rien répondu àtoutes leurs plaintes ,ait écrit en marge ,le roi efl content que cet article fait objeryî. Ces mots ne fufnfaient pas ,&n’empêchèrent pas en effet que l’on ne continuât àfaifir &les animaux Se les inftrumens du labourage. En marge de cet autre article, ilfem.ble auxEtats quil doit être défendu aux chambtiers ,pannetiers ,bouteillers ,barbiers ,maréchaux & autres ,qui dient avoir droit du roi ,de prendre certains droits fur le peuple qui efl àla foule des fujets dudit royaume :le chanceliec DE EA France. 385 chancelier écrivit :le roi fera furfeoir ces ixéculion.s jufquà ce quiL fait plus ample~ •ment informé. Cependant il ne devait pas ignorer que ces droits étaient un abus que ces gens avaient fubftltuéau droit de prendre des vivres ,des bois &des meubles ;ce qui leur avait été interdit par l’ordonnance du roi Jean ;mais on était bien loin de renoncer alors àaucune manière de vexer le peuple. Ce fut fur-tout dans le troifième bureau, où l’on traitait de la répartition des impôts ,sépartitios que s’élevèrent les plus grandes clameurs ,impôts. '& qu’il yeut les plus grandes divifions ,foit entre les députés &les gens du confeil, foit entre les députés des diverCs provinces , foit entre ceux des differens diftriéts d’une même province. Chacun fe plaignait qu’on impofait trop fon pays ,fa ville ou fon village ;chacun foutenait que les pays ,les villes ou les villages voifins ,étaient moins impofés en proportion de leurs revenus. Il femble qu’on répartit ,au hafard ,les impofitlons fur des préfomptions vagues. Les guerres avec les Anglais ,les guerres avec les ducs de Bourgogne ,les guerres civiles ,les guerres particulières ,la défiance que latyaannie de Louis XIavait jetée dans Tome 1% B^ DES Etat s-GENERAUX les cœurs, n’avaient pas permis de faire un feul des travaux néceflaires pour connaître les richefles du royaume :&s’il eût été poffible de les connaître ,les prétentions du clergé, celles de la nobleffe ,celles memes des bourgeois qui avaient des charges & des exemptions ,auraient empêché qu on ne pût avoir aucune idée jufte, aucun principe certain ,fur la manière d’impofer une grande nation. L’efprit du temps confiftait afoutenîr fon droit fans s’inquiéter de la juftice. On était bien loin de foupçonner les principes de l’économie politique ;on n’avait pas encore allez médité fur cet objet ,pour concevoir que ,les dépenfes de 1Etat étant un beioin renaillant chaque annee ,il fallait quelles fuiTent aflignées fur des revenus auffi renaifîans chaque année :que par conféquent,ce n’était point les hommes qui devaient être taxes 5mais le produit des terres qui le renouvelle tous les ans ,comme les befoins de l’Etat, &qui renaît tousles ans avec plus d’égalité que les produits du commerce ou de l’induûrie ;car la nature travaille toujours ,&en tout ,avec une forte d’uniformité ,comme on peut le voir ,en comparant^ tous les aiîs. le nombre des naii" BEEÂFrance. 5S7 fances, celui des en fans mâles &femelles , tju’elle donne toujours en quantité ,àpeu près égales =, quand de grands accidens ne dérangent point fa marche ;les travaux des hommes nont jamais cette égalité &cette confiance. L’agriculture feule eft ‘productrice ;le commerce change fes produdions de place, &1induftrie déformé ;mais ni l’un ni 1autre ne produit rien. Les richefiès que îun ou 1autre procure àquelques hommes aâifs ,font trop mobiles ,trop paflàgères , trop faciles asévanouir, pour qu’un adminiftrateur fage ,même en les fefant concourir al’aceroiffement des revenus nationaux ,affigne ,fur des bafes auffi précaires , les principales dépenfes d’un grand Etat. On n’avait pas fait ces réflexions ;on n’avait pas meme foupçonné que l’unique moyen d’engager les rois &les m.iniftres à veiller fur les progrès de l’agriculture, àprotéger ,par préférence ,les cultivateurs ,à écarter les ennemis &les brigands du milieu des campagnes ,c’était de leur donner une part des produdions de la terre :que fl, au contraire, on aflignait les dépenfes publiques, principalement fur les entrées des villes, fur les douanes ,fur les bénéfices du commerce £b a 5^g ©ES Etâts^generâux &de rinduftrie ,fur les objets fuperficiels luxe, on tournerait toute l’attention des admîniftrateurs vers ces objets; qu’ils préféreraient les villes aux campagnes ,qu’ils apporteraient tous leurs foins àfaire fleurir le commerce ,les arts ,les manufadures ,le luxe ; &que même alors ,quand ils sappercevraient que la faveur accordée aces objets, nuirait àla profpérité des campagnes ,ils les favoriferaient toujours, comme plus productifs pour le fifc. L’efprit du temps, le goût des droits particuliers ,l’idée qu’il était honteux de laifler porter atteinte afes droits ,avait empêché de fentir que, tout homme ayant un égal befoin des loix qui mettent fa perfonne &fes biens a1abri des injures &des fpoliations ,tout hom.me doit payer àl’Etat un tribut proportionné au befoin qu’il ad’en être protégé :que l’homme , dénué de tout ,étant celui qui ale moins àperdre ,eft le feul qui puifle être exempt d’en payer ,ainfî qu’il l’était, dans 1ancienne Kome,&que nous l’avons déjà remarqué plufieurs fois. Au lieu de fuivre ces principes qui font dans l’ordre de la nature &conformes a« t>H tA France. 3^^ ïappsrt que les chofes ont entr’elîes ,on fuivait un ordre inverfe, établi par la féodalité, &nullement par la réflexion. Les riches propriétaires, les princes, les nobles ,le clergé, les magiftrats ,qui pofledaient toutes les grandes terres du royaume, les bourgeois les plus aifés ,munis de petites charges quidonnaient degrandes exemptions, prétendaient tous au droit de jouir de tous les avantages dela fociété &dugouvernement, fans contribuer aux frais qu’ils exigent. Ils voulaient que la taille ,impôt principal , fûtperfonnelle,&non pas réelle; c’eft-à-dire, qu’elle'fût levée fur les perfonnes ,&non pas fur la terre ,afin que toute terre ,dès quelle appartiendrait àun noble, àun ecclé- Caftique, ou àquelque privilégié, fe trouvât auffi-tôt aifranchie de toute impofition. Es rejetaient ainfi le fardeau des charges publiques fur les plus pauvres ,fur ceux qui n’avaient, pour tout bien, que de la force, de l’induftrie, ou quelque petite propriété fans privilège. Dans ce défaut de principes, les débats furent très-vifs :on divifait la maffe générale des impôts entre les provinces. Enfuite, îes députés de chaque province répartiffaienta Bbj î>.is Etats-genesài^.^ entre fes diftricts ,la fomme qui lui a^’alt été i-mpofée. Ceux de chaque diftriét eî5 fefaient la répartition par village, puis, par homme, en exemptant les privilégiés, & en im pofant, plus ou moins ,félon la richefle que l’on préfumait aux provinces, aux villes, aux bourgs, aux perfonnes. On ne pouvait rien faire de moins injufte ,avec cette méthode; mais, avec des principes plus réôéchis, on aurait cherché quelle part de fon revenu chaque homme doit àl’Etat, pour avoir le droit d’y vivre avec fécurité. li femble qu’à cet égard, les Etats de 135^ avaient eu des idées plus juflres. Ils avaient ordonné que tout eccléfiaftique &toutnoble payât trois vingtièmes. Eneffet, un vingtième ou deux ne font pas une fomme trop forte , pour vivre àl’abri de tout dommage. Trois vingtièmes ne font pas une fomme exhorbitante, quand il s’agit de repouffer ou de prévenir les invaîions d’un ennemi dangereux. Cette fomme égale pour le riche &le pauvre ferait légère àtous, &acquittée, avec fcrupule ,dans un grand état agricole ;elle fuffirait vraifembiablement aux dépenfes de l’Etat. Dans cette hypothèfe ,tout homme probe s’impofe lui-même ,fournit la preuve ®s HA. France. 597 Idéputés, ferait, pour chacun d’eux, un peu plus de 78<j. livres ;&en répartilTant cette dernière fomnie fur les foixante &un jours que dura cette aflembiée, on trouvera que chacun d’eux aurait eu un peu plus de douze livres àdépenfer par jour, fi chacun d’eux avait partagé également; mais on alloua toujours, pour leur dépenfe, une fomme plus forte aux députés du clergé &de la nobleiTe, qu’à ceux du tiers -état; ce qui augmentait encore l’injuftice de faire payer toutes les dépenfes des trois ordres àcelui qui dépenfait le moins. Ces difcuflîons ne terminèrent point les Etats. Les députés fe raffemblèrent ,pour •chercher les moyens propres àlever les impôts, delamanière qu’ils les avaient établis. Tous defiraient que leur province eût des Etats particuliers ,comme le Languedoc en avait toujours eu depuis les Romains ; commela Normandie en avait depuis le temps de fes anciens ducs. Ces deux provnyres , en fe réunifiant àla monarchie ,avaient confervé le droit d’alfembler leurs Etats. La dame iz Beaujeu &le chancelier ne voulurent point laiifer aces projets ,le temps de fe confolider. Le roi vint inopi- Le roî COR** géuJe Paf— feuiblée. 5<?7 Et ATS-GENERAUX nément àl’aüe mblée ,&ii la congédia , fous prétexte que fa fanté l’obligeait àfe rendre au château d’Amboife, pour yrefpirer l’air natal. Les députés ne s’occupèrent plus qu’à folliciter ,en particulier ,quelque grâce , chacun en faveur de fa province ,&iis fe féparcrent peu de jours après. ly^îc^aiioTt Le duché de Bourgogne avait auffi des Etats particuliers. Ils ne crurent point de- Kuicntt: aUyqJj. pg foumettre àla volonté des Etats- Juite Ü.U }cur- jA ds Mafgénéraux :leurs députés ,en pleine ajjemhlée de ces Etats ,ydijfentirent. Le confeil déclara la Bourgogne, exempte de ces impositions ,félon fon privilège. Ainfi, les provinces ne fe croyaient point engagées .par la décifion des Etats-généraux. Aforce de droits particuliers ;il n’y avait point de droits nationaux, point de nation, point de corps politique. Cette grande affemblée ne fut d’aucune utilité par elle-même, &ne produifit aucun effet fur le gouvernement. La dame de Beau]eu en refta la maîtreffe, comme elle l’était auparavant ,com.me Louis XIl’avait ordonné :le confeil reçut la forme qu’elle voulut. Les requêtes préfentées aux Etats SE S. AFrance, 3P9> xevînrent au confeil qu’elle dirigeait. Les fujets refilèrent expofés àtoutes les fureurs <iu pouvoir arbitraire. Les princes &les grands feigneurs ne furent point contenus : le duc d’Orléans ,les comtes d’Angoulême &de Dunois ,au lieu <ie facrifier leurs penCons ,en reçurent de nouvelles ;ils s’ea fervirent ,pour lever des troupes ,&pour combattre la dame de Beaujeu, En vain les Etats avaient manifefiié le vceu de fe raflembler dans deux ans ,&n’avaient établi les impôts que pour un feul :on ne les convoqua point; on leva des impôts, contre leur gré. Charles VIII, époufa l’héritière de Bretagne ,&courut conquérir le royaume de Naples ,empruntant de l’argent ,& levant des impôts, fans alTembler les Etaîs- Cette conquête donna nailTance ànos guerres avec ritalie ;elles fuccédèrent aux guerres que nous avions eues avec les Anglais , comme celles-ci avaient fuccédé aux croifades ;car II femble qu’il faille toujours aux hommes ,un motif permanent de querelles 6e de combats. i^OO BES Et ATS-GENEKAUX Des Etats-générauxfous Louis XIT. 'E:2t£ àTcüt ic ma: Ce duc d’Orléans qui avait demandé les Etats-généraux ,pour dépofTéder la dame de Beaujeii, fuccéda àCharles ElIL II fut, comme Titus, un excellent roi, après avoir été un aflez mauvais prince, tenus n’aiTembla les Etats-généraux qu’une Vsoô! feule fois ;&ce ne fut pas pour leur demander de l’argent :ce fut pour fe faire dégager de la parole qu’il avait donnée de marier àCharles de Luxembourg ,depuis l’empereur Charles-Quint ,fa fille aînée ,madamé Claude ,àqui le duché de Bretagne devait revenir, après la mort de la reine fa mère, veuve de Charles Vîll , &remariée à Louis XII, en fécondés noces. C’eft encore un exemple ,une preuve que les rois dans leurs [démêlés reconnailTaient la nation pour Juge de leurs interets ,&des liens memes. Les Etats prièrent le roi de donner fa fille àFrançois duc d’Angoulême ,qui devait lui fuccéder ,dans le cas où il n’aurait point d’enfant mâle. Le duc d’Angoulême avait quinze ans %l’époufe qu’on lui accordait, en avait àpeine quatre. Le roi parut cédex bEt A f" RAST ee. 40Ï feeder au vœu ae toute la nation j&ne cédait qu àun intérêt politique» Mais enfin îa forme qu il employait était une reconnaiflance des droits de la nation. Le préfident Henaut ,en parlant de cette affèmblée ,fait une obfervation trop importante, pour être omife. La féance de. tes Etats ejî remarquable ,ditil ;le roi yavait ,àfa droite ,le cardinal cTAmioije ,le cardinal de Narbonne ,le chan— eelier, &plufieurs prélats :de Vautre côté^ tnonfeur le duc de Nalois ,les princes dit fang ,&feîgneurs &barons ,le premier préfident du parlement ,&plufieurs confeillers. Ce fut DANS cette ASSEMBLÉE, QUE LES Etats Djj royaume EURENT Leur audience. Par oit it parait que les ptrfonnes accompagnant le roi, font dijîinguées des Etats -généraux. Cette obfervation n’eft malheureufement que trop vraie ;un ledeur attentif adéjà pu obferver que, dans les Etats précédens , le roi ,les cardinaux ,les princes ,le connétable ,le chancelier ,n’opinèrent point ,& ne votèrent point avec les Etats. Il les écoutèrent :ils approuvèrent certains articles ;ils en rejetèrent .d’autres. Ce nétais Tome 1.Ce '^02 DBS ETATS-GSKERAtTX pas une alTemblée nationale qui délibérait en corps, qui formait, de la pluralité des voix ,une volonté générale &un arrêté unique :c’était un roi qui écoutait, entouré de fes grands officiers ,les plaintes &les defirs des différens ordres de l’Etat, pour yavoir tel égard qu’il lui plairait. Si les princes &les pairs avaient fait le prerruer ordre, &avaient été une partie effentielle des Etats-généraux ,ces Etats auraient pris un tout autre caraétère, &auraient eu une toute autre importance. Ce furent ces Etats qui décernèrent à Louis XII le titre de père du peuple. Ees Etats-généraux ne s’alTemblerent ,ni pendant la captivité de François F,ni après fon retour. Il fe contenta de faire décider, par des affemblées de notables, qu’il n’avait pas le droit de céder àl’Efpagne aucune des provinces de France, &que les fermens qu’il avait faits ,dans la captivité, ne pouvaient être obligatoires. Hmri II ne convoqua point les Etatsgénéraux ;mais lorfque les difputes de religion ,le défordre des finances ,la raibîeffedu gouvernement, l’audace des Gui/es, ie mécontentement des princes ,eurent DE DA France. 4S5 iiifpofé tous les eiprits àla révolte ,fous îe règne de Fs fils, on crut qu’on devait les convoquer. Les uns fe flattaient d’appaifer les efprits, en rapprochant tous les ordres; mais les autres ,plus habiles, ne voyaient, dans cette grande affemblée, qu’un moyen facile de répandre leurs propres pallions, dans toutes les parties du royaume, &d’élever, en fecret, une autorité nouvelle qui ne pouvait s’étendre qu’au milieu des troubles. Dans un ouvrage manufcrit intitulé Extrait du regifire fecret de la cour des aides ,je trouve qu’il yeut, le dimanche 2janvier iyyy, c’eft-à-dire I5'58, fous îe règne de Henri II ,une affemblée des trois ordres, à laquelle le regiftre’ donne le nom àlajfemblée des Etats. Les préfidens de plufieurs cours du parlement yfurent appellés, &le préfident de Saint-André, qui yparîa, pour tous les gens de iuftice, un genou en teri-e, fit entendre que les gens du parlement n’avaient point entré dans les Etats -géné- raux, parce qu’il appartenait au parlement de confirmer ce qui avait été fait par les Etats, Mais je ne trouve pas ce qu’on lui répondit. Le préfident de Saint-André ne Cc2 Afîembl^e tenue àParis fous Henri Ht le Zl'an* vier 1558. Quelq'ics au-* teurs la a.iia^ llfient atort du nom d*±bîa.tS“ géîi'raux» 4^4 DES Etats- GE NEK AUX jugea pas fans doute àpropos de confgnef cette réponfe dans fes mémoires. Des Etats-gem'rauxfous François II (S’ fous Charles IX. FRAos COIS II convoqua les Etats. Les députés étaient àpeine arrivés aOrieans, que le roi mourut, ils crurent que leur commiffion expirait avec fon règne. On eut quelque peine àles retenir. On leur dit ,que fî ia perfonne du roi eft mortelle jfon autorité ne l'eft point ;qu elle paüe Intacis & toute entière àion fucceffeur. Cathsti^e de Ce fucceffeur, Charles IX, n’avait pas dix ans. Hdéféra l’autorité àfa mère, qui prend ngJU- ^, vcinemeut. empara, fans prenare le titre de regente, qCAntoine de Bourbon , roi de Navarre & premier prince du iang ,lui aurait difputs. Frap-çois ,duc de Guife ,tout-puiîfanî fous Frap.çois II, avait voulu empêcher que les Etats provinciaux ne nommalTent aucun proteftant pour leurs députés aux Etatsgénéraux. La plupart des fénéchauffees s’étalent conformées aux delîrs de Guife ; mais quelques-unes as'aient choill des proîeftans ,pour les repréfenter. DE DA FsaNCE, 40; Dans les lettres adreiTées aux bailliages & sùx fenecHauiTees ,pour îa convocation des Etats ^on a\ait Eipulc leurs députés ne prendraient connaiiïànce ,ni de la formation du confei! ,ni des affaires de !a religion. Ee prince de GoTidc ^regarde Comme cfref fecret de îa conjuration d’Ambeife ,formés contre les Guifts, &que les Guifes difaient tramée contre le roi ,avait été arrêté, iDgé;& quelques heures avant îa mort de François II, on l’avait condamné àêtre décapité. La mort de ce roi lui rendit îa liberté ;mais il ne voulut pas fe préfenter aux Etatsgénéraux ,qu’il n’eût été pleinenienî iuftifié. Quoique la reine n’eût pas Ig titre de régente ,elle prit place dans l’affemblée des Etats :elle fe mit àgauche du roi, fon fils, fur un fiége aufîl élevé que le fien. Acôté d’elle, fur un fiége plus bas ,fs plaça madame M.arguerite de Valois , fœur du roi ,&depuis femme de Henri Ip". Enfuite la duciiefife douairière de Ferrare, Renée , fille de Louis XII^ Adroite du roi ,mais fur un fiége plus bas ,était Monfieur, qui depuis fut Henri III. 1 Ouverttireti'S Krars ,îe 11déccm-'rc ï5dc ,àOriîfetis. Antoine de Bourbon , roi de Navarre ,fe Ce 3 ij.o6DES Etats-generaüx mit àfon côté. Aflis aux pieds du roi ,far les degrés du trône ,François, duc de Guife, tenait le bâton de grand-maître. Adroite ,vis-à-vis les pieds du roi de Navarre ,le connétable ,Anne de NLontmorenci, alîis fur une efcabelle ,avait 1epée nue àla main. Le chancelier ,Michel de VHôpital , était affis àgauche, devant les pieds de la duchefie de Ferrare. Devant le connétable &le chancelier ,deux huiffiers, tenant leur malfe, étaient àgenoux. Amain droite, au-delTus du roi de Navarre ,inclinant vers le connétable ,fe placèrent les cardinaux de Tournon ,de Forraine ,àe Bourbon ,de Châtillon 8c à-Q Guife. Vis-à-vis ,àgauche ,les princes du fang fe rangèrent dans cet ordre: le comte , Dauphin d’Auvergne ,fils eu duc de Montpenfier ;le prince ce la Rochefur-\' on, &le marquis de Beau-Preau fon fils. Au même rang ,&fur le meme banc ,sadiiCnt le duc d’Aumale ,prince de Joinville, fiis aîné du duc de Guife, &le marquis dFlbeup, «qui, defeendus delà maifon de France, par les femmes ,n’étaient pas regardés comme princes du fang. Dans la partie inférieure de la faite. Iss