Les Vardules ou "Guipuzcoans" de l'Antiquité
Abstract
Le nom des Vardules, présumés ancêtres des actuels Guipuzcoans, est ici soumis à un analyse linguistique qui passe en revue les diverses origines proposées pour l’étymologie du nom ainsi que leurs implications historiques.
Full text
LES VARDULES OU “GUIPUZCOANS” DE L’ANTIQUITE Hector Iglesias IKER Centre de recherche sur la langue et les textes basques, Baiona / Bayonne RESUME Le nom des Vardules, présumés ancêtres des actuels Guipuzcoans, est ici soumis à un analyse linguistique qui passe en revue les diverses origines proposées pour l’étymologie du nom ainsi que leurs implications historiques. Mots-clé : Vardules, ethnonymes, étymologie, origines ethniques, péninsule Ibérique, Antiquité ABSTRACT Through a linguistic analysis of the name Varduli (the ancient people of Guipuzcoa) this paper examines different hypotheses as to the etymology of the name and their historical implications. Keywords: Varduli, ethnonyms, etymology, ethnic origins, Iberian peninsula, antiquity. Les présumés ancêtres des actuels Guipuzcoans étaient connus dans l’Antiquité sous le nom de Vardules. Strabon1, dont l’œuvre se base en grande partie sur les écrits de Posidonius d’Apamée qui rédigea une partie de son ouvrage vers 72 avant Jésus-Christ, mentionne en effet les “Bardyètes2, qu’on appelle aujourd’hui Vardules”. Les Vardules ou Bardyètes3 auraient également été appelés, comme on le verra par la suite, Bardyéens4. Ces derniers sont notamment connus pour avoir, 1 Strabon, Géographie, III, 4, 12. 2 Ce peuple dont le territoire recouvrait grosso modo le Guipuzcoa actuel, nous est connu, à en croire les dires de Strabon, grâce à Posidonius. La forme Vardŭli, var. Vardŭlli, paraît quant à elle avoir une origine plus récente. Il se peut cependant que Posidonius ait également cité, outre la forme en -ēt-es, une autre en -ŭl-i après avoir comparé entre elles deux sources différentes et par la suite égarées. Les deux formes auraient été reprises ultérieurement par Strabon, Géographie, III, 3, 6 ; voy. François Lasserre, Strabon, Géographie, T. II (livres III et IV), 1966, p. 72, n. 1. Pour la question des suffixes en -ēt-es et -ŭl-i caractéristiques de la péninsule Ibérique et du bassin méditerranéen, voy. infra, pp. 11-12. 3 Méla, III, 15 ; Pline l’Ancien, III, 26, 27. 4 En ce qui concerne l’explication de la graphie y, cf. infra. ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
202 Hector Iglesias entre autres, formé la garde personnelle du célèbre général et homme politique romain Marius. Ces escortes ou boucliers humains, une sorte de protection armée d’élite dont s’entouraient généralement les hauts dignitaires romains, étaient essentiellement composé à l’époque de populations ibériques. Suétone5 raconte en effet que toute la garde prétorienne6 constituant l’escorte rapprochée de l’empereur Auguste était constituée de Vascones, c’est à dire les ancêtres des actuelles populations navarraises. Et on sait également, toujours d’après Suétone, que la garde personnelle de Jules César était entièrement formée de “gardes espagnols qui l’escortaient, armées de glaives”7. Par la suite César décida, ajoute Suétone, de se passer de cette escorte armée “par suite de son entière confiance dans le dernier sénatus consulte et le serment des sénateurs”. Peu de temps après, aux Ides de mars 44 avant Jésus- Christ, il mourut assassiné. Un des principaux conspirateurs avait pour nom Q. Cassius Longinus. Propréteur8 de l’Espagne Ultérieure ou Baetica9 en 48 avant Jésus-Christ, celui ci est en effet connu pour avoir été un des assassins de Jules César (c’est ce même Cassius que Bruttus, son principal complice, avait appelé “le dernier des Romains”). Or, un auteur de l’Antiquité non identifié, probablement Aulus Hirtius, un lieutenant de César, raconte dans un ouvrage intitulé A propos de la guerre d’Alexandrie que la garde personnelle de ce fameux Cassius était également formée d’“Espagnols”10, plus exactement de Berones ou Bérons11 (ancêtres des actuels habitants de La Rioja) — une escorte grâce à laquelle d’ailleurs il survécut à un attentat qui faillit lui coûter la vie12. Le fait que les gardes du corps de César, de Cassius 5 Suétone, Auguste, XLIX. 6 Soldats d’élite chargés à l’époque romaine de la protection des consuls et par la suite des empereurs. 7 Suétone, Caesar, LXXXVI. 8 Délégué au gouvernement d’une province placée à l’époque sous l’autorité de Rome. 9 L’actuelle Andalousie et la Lusitanie du début de notre ère. 10 Au sens classique du terme, c’est-à-dire les habitants de la péninsule Ibérique ou de l’Hispania romaine. Le terme employé par la plupart des auteurs de l’Antiquité pour désigner les habitants de la Péninsule est celui d’“Ibères” (gr. Ἴβηρες), une expression désignant alors l’ensemble des populations de cette contrée et qu’on traduit d’ordinaire, dans les cercles érudits pétris de culture classique, par “Espagnols”, c’est-à-dire l’homo hispanicus : l’habitant de l’Hispanie (lat. Hispania) ou Ibérie (lat. Iberia) de l’Antiquité. 11 On a cru voir dans le nom de peuple Berōnes une racine “pré-indo-européenne” *BeR- ayant une valeur oronymique (< ber-ōn-es), elle-même variante d’une base *BaR- (Rostaing, 1973, Essai sur la toponymie de la Provence depuis les origines jusqu’aux invasions barbares, Laffitte Reprints, Marseille, p. 93). Voy. également infra. 12 Une attaque dont il fut l’objet de la part de ses administrés du Sud de l’Hispanie à l’époque de son mandat dans la région ; voy. De bello Alexandrino, LIII, 3 : “(...) L. Licinius Squillus se précipite sur Longinus déjà terrassé, et lui fait quelques légères blessures. — LIII. (1) On accourt à la défense de ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
Les Vardules ou “Guipuzcoans” de l'Antiquité 203 Longinus et d’Auguste, et avant eux ceux de Marius, aient été recrutés parmi les populations originaires de la Péninsule (c’est à dire issues d’un territoire que les Romains avaient baptisé Hispania) s’explique peut être par le caractère de ses habitants. En effet, bien que la versatilité des “Espagnols” de l’Antiquité fût grande, inconstance qui les poussait constamment à changer de camps au gré des circonstances, ceux ci étaient cependant appréciés à Rome en raison de leur intrépidité, leur endurance, leur célèbre agilité : Tite Live signale souvent la remarquable vélocité des habitants du pays, notamment des Ibères de la vallée de l’Ebre qui, à l’époque de la deuxième guerre punique opposant Rome à Carthage13, “couraient aussi vite que des chevaux”14. LES GARDES FANATIQUES DE MARIUS Pour ce qui est des gardes de Marius, considérés manifestement d’origine hispanique, il devait s’agir d’esclaves fugitifs, esclaves que Marius avait dû acquérir ou enrôler comme mercenaires — du fait dans le cas présent de leur condition de proscrits — lors des campagnes militaires qu’il mena en Hispanie, en particulier lors du siège de Numance en 133 avant Jésus Christ : célèbre et éprouvante guerre au cours de laquelle il se distingua sous les ordres de Scipion avant de devenir par la suite propréteur de l’Espagne Ultérieure qu’il s’employa à purger des nombreux “maraudeurs” et “brigands” qui la désolait15. C’est en effet, écrit Plutarque16, lors de son retour d’exil à Rome en 87 avant Jésus Christ que Marius ramena avec lui, afin de semer la peur parmi ses adversaires politiques17, un grand nombre de ces soldats mercenaires : “[Il] fit son entrée dans la ville, escorté de gardes qu’il avait choisis parmi les esclaves venus à lui et qu’il appelait Bardyéens”18. Ces gardes du corps originaires, semble t il, d’outre-Bidassoa19 semèrent alors un tel effroi dans la ville de Rome qu’ils finirent même par effrayer les complices de Marius. Cassius, car il avait toujours près de lui une garde de Bérons et plusieurs vétérans armés de dards. (2) Ceux-ci ferment le passage au reste des conjurés qui venaient à la file pour achever l’assassinat (…)”. 13 Entre 218 et 202 avant Jésus-Christ. 14 Tite-Live, Histoire romaine, XXV, 34. 15 Probablement des Lusitaniens qui constituaient alors le plus puissant des peuples ibériques et dont la réputation de bandoleros, la ruse et l’habileté étaient connues depuis plusieurs décennies. 16 Plutarque, Marius, XLIII, 4 ; XLIV, 9 et Sertorius, V, 7. 17 Tels que Marcus-Antonius ou Marc-Antoine dont on sait qu’il mourut sous les coups des « marianistes ». 18 Plutarque, Marius, XLIII, 4. 19 Quelques auteurs ont également cru possible, quoique cela soit peu probable, qu’il se fût agi en réalité d’une peuplade originaire d’Illyrie. La plupart des savants versés dans ces questions considèrent cependant qu’il s’agit des Bardyètes de l’actuel Guipuzcoa, cf. infra, p. 6, note 37. En ce ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
204 Hector Iglesias Leur comportement durant cette période fut en effet terrible. Ils employèrent le plus clair de leur temps passé à Rome à massacrer scrupuleusement et méthodiquement, entièrement dévoués qu’ils étaient à leur patron romain du moment, en faisant preuve de cet étrange fanatisme dont nous avons déjà parlé, tous les adversaires déclarés ou connus de Marius : “Ceux ci massacrèrent un grand nombre de personnes sur un mot ou un simple signe de Marius, qui était pour eux un ordre”20. Ils allèrent même jusqu’à s’en prendre à “Ancharius, sénateur et ancien préteur, [qui] était venu trouver Marius et [comme] celui ci ne répondait pas à son salut, ils l’abattirent devant lui, en le frappant de leurs épées”21. La suite fut encore plus terrible : “Les corps sans tête jetés dans les rues et foulés aux pieds n’excitaient plus la pitié, mais provoquaient frisson et tremblement chez tous ceux qui les voyaient. Ce qui était le plus odieux au peuple, c’était l’atroce conduite de ceux qu’on appelait Bardyéens. Non contents d’égorger les maîtres dans leurs maisons, ils abusaient de leurs enfants et violentaient leurs femmes”22. Les horribles excès commis par ces gardes du corps, que l’on tient communément pour les ancêtres des actuels Guipuzcoans, ayant fait naître, on l’a vu, les plus grandes craintes chez les propres alliés de Marius, principalement chez Cinna et le fameux Sertorius, ceux ci prirent alors la décision, dans l’espoir de ramener le calme, de les faire massacrer par traîtrise. Plutarque raconte en effet qu’“on ne put arrêter leurs massacres et leurs pillages jusqu’au jour où Cinna et Sertorius s’entendirent pour les attaquer dans leur camp pendant leur sommeil et les tuer tous à coups de javelots”23. LA QUESTION ILLYRIENNE : PROBLEMES ET CONJECTURES Les événements rapportés par Plutarque nous renvoient indirectement à l’une des plus difficiles questions auxquelles aient été confrontés les érudits versés dans ce type d’études : celle de l’origine illyrienne de certains peuples de la péninsule Ibérique durant l’Antiquité. Il existait en effet en Illyrie un peuple appelé Ardiaei, Vardaei ou Bardaei habitant probablement en face de l’île de Pharos24, voire peut qui concerne la difficile question de l’origine illyrienne de certains peuples antiques du Nord de la péninsule Ibérique, cf. infra, pp. 6-8. 20 Plutarque, Marius, XLIII, 5. 21 Plutarque, Marius, XLIII, 5. Ancharius était venu au Capitole en espérant que le caractère sacré du lieu serait pour lui une sauvegarde. Marius, le voyant s’avancer ordonna alors à ses gardes de le tuer. 22 Plutarque, Marius, XLIV, 9, 10. 23 Plutarque, Marius, XLIV, 10 ; voy. également du même auteur, Sertorius, V, 7. 24 Petite île sur les côtes de Dalmatie, Méla, II, 7, 114 ; Pline l’Ancien, III, 152 ; Strabon, II, 5, 20 ; Ptolémée, II, 16, 9. C’est aujourd’hui l’île appelée Hvar, le long de la côte dalmate (act. Croatie), au nord du fleuve appelé la Neretva. ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
Les Vardules ou “Guipuzcoans” de l'Antiquité 205 être plus au sud25. Il s’agissait de l’un des nombreux peuples illyriens qui nous ait été donné de connaître d’après les textes classiques, à savoir en français académique les “Ardiéens” ou “Ardéens”26. Ils sont cités par plusieurs auteurs de l’Antiquité dont Théopompe27, Polybe28, Strabon29, Cicéron30, Appien31, Pline l’Ancien32 et Claude Ptolémée33. Gustave Bloch et Jérôme Carcopino34 ont cru voir dans ce peuple illyrien les gardes du corps de Marius. Mais cette supposition est cependant tenue pour improbable par la plupart des historiens qui se sont penchés sur la question car il existe toute une série de faits qui ne plaident pas en sa faveur. D’une part, Marius n’aurait, pour autant qu’on le sache, jamais mis, au cours de sa longue et surprenante carrière militaire et politique, les pieds en Illyrie. L’Hispanie, en revanche, constitua toujours pour lui un terrain de prédilection puisque non seulement il y fit, alors à peine âgé de vingt trois ans, ses premières armes auprès de Scipion durant le siège de Numance, mais en outre, par la suite, il occupa également dans ce pays de hautes fonctions lorsque “le sort lui assigna l’Espagne Ultérieure [où] on dit qu’il élimina les bandits de cette province dont les mœurs étaient encore brutales et sauvages [car] les Espagnols considéraient toujours le brigandage comme un très be 35 au métier” . 25 F. Papazoglou, 1963, “Sur le territoire des Ardiéens”, Zbornik Filozofskog Fakultera, Beograd, VII, pp. 1-86 (en serbo-croate, avec résumé français, pp. 84-86), les place en revanche au sud de la Neretva, c’est-à-dire dans l’actuelle région de Dubrovnik. 26 Et ses variantes attestées Ardyaei, Vardaei ou Bardaei (autre variante Bardaēi), c’est-à-dire “Bardéens” ou “Vardéens” ; parfois, ils sont également appelés dans les textes grecs Вαρδιαῖοι, Bardiaei, “les Bardiées” ; avec i au lieu de y (c’est-à-dire υ grec = ou puis par la suite u français) et sans n ; ce nom apparaît toutefois dans les diverses éditions de Plutarque sous la forme Вαρδυαῖοι, Bardyaei, “les Bardyéens” avec υ grec. 27 L’historien grec Théopompe, qui écrivait aux environs de l’an 340 avant Jésus-Christ, mentionne une victoire des Gaulois sur les “Vardiaïes”, peuple illyrien des bords de l’Adriatique. Théopompe, fragm. 41 ; Didot-Müller, Fragmenta historicorum graecorum, t. I, p. 284 285. 28 Polybe écrit Ἀρδιαῖοι ; 2e éd. Didot, II, 11, § 10 p. 75 ; 12, § 2, p. 76. 29 Strabon, VII, 5, § 6 ; éd. Didot-Müller et Dübner, p. 262, I. 14. Strabon les appelle tantôt Ἀρδιαῖοι (en latin Ardiaei d’après Tite-Live, Ab Urbe condita, XXVII, 30), tantôt Οὐαρδιαῖοι ; cette dernière constitue une variante que donne également Ptolémée (cf. infra, n. 33) où la semi-consonne initiale [w] apparaît encore conservée, cf. infra, pp. 12-13. 30 Cicéron, Epistolae ad diversos, V, ep. 9, § 2 écrit Vardaei. 31 Appien, De rebus Illyricis, X, donne une forme Ἀρδεῖοι. 32 Pline l’Ancien, III, 145. 33 Ptolémée, Géographie, II, 15. 34 Gustave Bloch et Jérôme Carcopino, Histoire de la République romaine de 134 à 44 avant Jésus-Christ, 2, Les Presses Universitaires, Paris, 1935, 2e éd. 1937, p. 402. 35 Plutarque, Marius, VI, 2. ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
206 Hector Iglesias Enfin, il existerait un dernier fait : ces Ιllyriens, des pirates qui écumèrent longtemps la mer Adriatique, furent vaincus et soumis en 135 avant Jésus Christ par le consul Fulvius Flaccus36 : chassés de la côte, ils furent alors repoussés dans l’intérieur de la Dalmatie et sédentarisés sous la contrainte la plus sévère, ce qui provoqua aussitôt leur ruine ; et la décadence de ce peuple, inexorable, fut dès lors extrêmement rapide. Ces événements ayant eu lieu plus de cinquante ans avant l’entrée dans Rome de ces fameux gardes du corps de Marius, il est peu probable d’après les auteurs versés dans ces questions que la peuplade illyrienne soumise par Flaccus fût en réalité à l’origine de ces scènes de terreur. C’est pourquoi, outre le fait au surplus que Marius, comme cela a déjà été souligné, n’avait, quant à lui, manifestement jamais mis les pieds en Illyrie, la plupart des savants optent plutôt pour l’hypothèse qui voit en réalité dans ces Bardyéens des Bardyètes, autrement dit les Vardules du Guipuzcoa37. LES ORIGINES ILLYRIENNES DE CERTAINS PEUPLES IBERIQUES Il existe toutefois une autre possibilité, envisagée notamment par plusieurs commentateurs : celle qui verrait dans les Bardyètes ou Vardules du Guipuzcoa une ramification d’une peuplade illyrienne ; celle de ces fameux pirates de l’Adriatique. Les phénomènes migratoires, anciens et incontestables — concernant un ou des peuples dont une partie émigre à la recherche de nouveaux territoires — sont bien attestés au cours de l’Antiquité et n’ont en conséquence jamais fait véritablement débat parmi les historiens. Les exemples abondent et seuls de nos jours quelques auteurs, obnubilés qu’ils sont par certaines thèses, fussent elles les plus singulières qu’il se puisse imaginer, entre autres les thèses dites “autochtonistes” en vogue actuellement, ont ignoré, délibérément ou non, de telles hypothèses, pourtant de loin les plus satisfaisantes si on s’en tient aux connaissances actuelles les plus sûres. Il n’est pas impossible en effet que ces Bardyètes du Guipuzcoa, connus par la suite également sous le nom de Vardules, n’aient constitué en définitive qu’un rameau d’une tribu d’Illyrie qui se serait installée ultérieurement dans la Péninsule comme le laisserait supposer, entre autres, le cas de la peuplade “proto illyrienne” des Korkontoi (forme “hellénisée”) / Corconti (forme “latinisée”) dont le nom se retrouve de nos jours dans celui d’un village cantabre appelé Corconte38. 36 Tite-Live, Periochae, LVI, 6 : Fuluius Flaccus cos. Uardeos in Illyrico subegit, “Le consul Fulvius Flaccus soumit les Vardéens en Illyrie”. 37 C’est le cas d’auteurs tels que, entre autres, Roger Collins, 1986, The Basques, Basil Blackwell, Oxford, voy. la version française, Les Basques, Perrin, Paris, 1991, p. 49 ; José María Blázquez et Antonio Tovar, 1982, Historia de la Hispania romana, Alianza Editorial, Madrid, 3e éd., p. 79 ; Julio Caro Baroja, 1945, Materiales… , Salamanque, rééd. Editorial Txertoa, 1990, p. 216, opte également pour cette éventualité. 38 Province de Santander, village situé à l’est de la ville de Reinosa. ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
Les Vardules ou “Guipuzcoans” de l'Antiquité 207 Or, les formes attestées, à savoir les formes “hellénisées” Вαρδυ-[(ῆτ)-αι] ou Вαρδυ-[(ίτ)-αι] / Вαρδυ-[(αῖ)-οι] et “latinisée” Bardy-[ae-i], semblent impliquer une base originelle / bardu- / (puis / bardy- / ou / bardü- /) que paraissent confirmer les formes “latinisées” Vardul-i / Bardul-i, c’est à dire / bardu-l- / > / bardu-l- / à la suite d’un élargissement consonantique ultérieur en -l de la voyelle -u présente dans Bard-u-. L’existence de différents suffixes dans un ou des noms à base identique et désignant une même ou plusieurs populations apparentées, ou tenues pour telles, est en effet un phénomène très courant durant l’Antiquité, c’est pourquoi on ne peut tirer aucune conclusion de l’existence de suffixes différents en ce qui concerne les « ethnonymes » Bardy-éens et Bardy-ètes. Une des seules “certitudes” semblant apparaître dans le cas présent est que ces deux peuples, le “cantabropyrénéen” et l’illyrien, paraissent porter le même nom39, ce qui constitue un argument en faveur de leur présumée parenté, à savoir en l’occurrence une parenté “illyrico-pyrénéenne” que nombreux savants du XXe siècle, parmi les illustres au demeurant, n’avaient pas manqué de signaler à plusieurs reprises40. En outre, le nom de deux rois illyriens, les fameux Вάρδυλι-ς ou Вαρδύλλι-ς I et II des sources antiques, c’est à dire en latin Bardyli-s (où le υ grec ou upsilon, dont la prononciation, à l’origine, était [u]41 et par la suite [y]42, fut translittéré par la suite en alphabet latin au moyen du signe graphique ou lettre y) semble en constituer un autre exemple. La forme latine Bardyli-s, en grec Вάρδυλι-ς ou Вαρδύλλι-ς43, constitue un nom de thème en -ι (en latin -i) décliné au nominatif de la troi- 39 Et cela à l’instar de nombreuses autres peuplades de l’Antiquité dont il est probable, lorsque cela n’est pas tenu pour acquis, qu’elles étaient apparentées. 40 Julius Pokorny rappelait (Die Orts- und Flussnamen der Urnenfelderkultur, VIe Congrès International d’Onomastique, München, 1958, p. 93 ; nous traduisons en français) qu’“Antonio Tovar a clairement démontré que de fait on trouve des éléments balkano-illyriens authentiques parmi les populations préceltiques d’Espagne” (voy. K. Baldinger, 1971, La formación de los dominios lingüísticos en la Península Ibérica, p. 362). 41 C’est-à-dire υ upsilon = / u /, autrement dit l’équivalent du ou du mot français chou, mou, etc., voire du u du basque inguru, “autour” ou du u de l’espagnol butaca, “fauteuil”. A l’origine, les Grecs prononçaient donc le nom de ce roi Barduli-s. Par la suite, ce / u / sera prononcé [ y ] par les Grecs, en particulier à Athènes, c’est-à-dire au moyen d’un son proche du u français qui par la suite sera translittéré y en latin — c’est pourquoi l’Alphabet phonétique international (API) utilise le signe graphique y pour rendre le son u du français. 42 C’est-à-dire grosso modo l’équivalent approximatif du son u du français jus, bulle, salut, etc., voire du ü souletin (à savoir / y / dans l’alphabet phonétique international et / ü / dans l’alphabet dit “machine à écrire” qui a également été utilisé en Pays Basque pour noter le / ü / du dialecte souletin) ; les Athéniens de l’Antiquité devaient en effet prononcer le nom de ce roi Bardyli-s ou Bardüli-s. 43 Plutarque donne à ce nom la consonne géminée - λλ -, en latin -ll-. ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
208 Hector Iglesias sième déclinaison grecque imparisyllabique, c’est à dire une forme munie de la désinence -ς / -s44. Les formes Вαρδύλλι-ς ou Вάρδυλι-ς / Bardyli-s, quant à elles, résultent de l’“hellénisation”, et puis par la suite de la “latinisation”, de cet “ethnonyme”, c’est à dire après que le nom fut coulé dans le moule de la troisième déclinaison grecque au cas appelé nominatif. LES ILLYRIENS DE L’ADRIATIQUE Les Illyriens habitaient à l’origine au nord du fleuve Drin baignant l’actuelle ville albanaise de Shkodra (l’antique ville de Scodra), c’est à dire qu’ils habitaient grosso modo la partie méridionale de l’actuelle république du Monténégro, elle même située au nord de l’Albanie. Plus tard, à la suite d’un phénomène relativement courant durant l’Antiquité, leur nom, dit éponyme, fut étendu à toutes les peuplades de la côte Adriatique, quelle que fût du reste leur origine, depuis, au nord, l’actuel fleuve appelé Krka45 jusque, au sud, le fleuve appelé durant l’Antiquité Thyamis en face de l’île de Corfou46. En grec ancien, le nom de leur contrée apparaît sous la forme Ἰλλυρία, en latin Illўrĭa : un nom d’origine et de signification inconnues dont les auteurs de l’Antiquité se servaient pour désigner la partie septentrionale des Balkans englobant au cours de l’Antiquité les territoires appelés de nos jours la Croatie, la Dalmatie, la Bosnie Herzégovine et l’Albanie. L’origine des Illyriens, obscure, est controversée — probablement des “Proto- Indo-Européens”, en partie du moins, mêlés à des populations “pré-indo-euro- péennes”. C’est le peuple des Hillurioí ou Ἰλλυριοί dont parle Hérodote47 ; celui des Hilurii dans un des ouvrages de Plaute48 ; c’est celui des Illyrii proprie dicti, “les Illyriens proprement dits” d’après Pline49. Méla, qui cite ce peuple en compagnie de sept autres, les mentionne également : Dein sunt quos Illyrios uocant, “puis viennent les Illyriens proprement dits”50. 44 Ce qui implique que le nom de ce personnage de l’Illyrie antique était probablement *Barduli, c’est-à-dire *Barduli (< *Bard-uli), au moyen d’un suffixe -uli provenant de thèmes en -u- développés à partir du suffixe -li, cf. Τύλλις, ville de Thrace, Βύλλις, ville d’Illyrie. 45 L’antique Titius situé à la hauteur grosso modo de l’actuelle ville de Šibenik en Croatie. 46 Le fleuve grec appelé de nos jours Thiamis, à la frontière actuelle entre l’Albanie et la Grèce. 47 Hérodote, VIII, 137. 48 Plaute, Menechmi (“Les jumeaux”), 235 : Illŭri, orthographe latine archaïque. 49 Pline l’Ancien, III, 144. 50 Méla, II, 3, 56. ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
Les Vardules ou “Guipuzcoans” de l'Antiquité 209 LES BARDULES DE LUSITANIE Pline l’Ancien cite également parmi les peuples lusitaniens “les Turdules dits Bardules”51. Les Turdules étaient à l’origine un peuple ibère établi dans la région de Cordoue et sur le bas-Guadalquivir. Ils étaient peut être apparentés aux Turdétans. Une partie de ces Turdules ou Bardules s’installa en Lusitanie52, puis par la suite dans le territoire galicien actuel en compagnie de populations celtiques originaires du sud de la Péninsule. On connaît, grâce à Pline53, une description de leur territoire originel : “Quant à la région qui s’étend du Bétis [act. Guadalquivir] au fleuve Ana [act. Guadiana], au delà de ce qui a été précédemment décrit, elle s’appelle la Béturie ; elle est divisée en deux parties et en autant de nations : les Celtiques, qui touchent à la Lusitanie et sont de la juridiction d’Hispalis54, et les Turdules, qui sont voisins de la Lusitanie et de la Tarraconaise et dépendent de la juridiction de Corduba” 55. 51 Description de Pline l’Ancien, IV, 118, à savoir : Turduli qui Barduli [cognominatur] ; deux leçons du texte de Pline ont été envisagées : l’une, celle de Mayhoff, opte pour une leçon, probablement erronée, Bardili — il signale cependant dans ses notes la forme Barduli ; l’autre, celle d’Emile Littré, qui se base sur le texte du jésuite Hardouin, donne une forme Barduli. Dans la province de La Corogne, on trouve une paroisse appelée San Xoán de Bardullas, nom tenu pour préceltique et impliquant vraisemblablement, d’après la phonétique historique du galicien, un prototype *Vardulias puis *Bardulias (cf. infra). Dans les Asturies un village porte le nom de Bardulés, autrefois Uardoles, sans date, forme médiévale qui, d’après la phonétique historique de l’asturien, semble postuler quant à elle un prototype latin *Vardulensis, “originaire de Vardulia” (Arias García, 2000, Pueblos asturianos…, Ed. Alborá Llibros, Gijón, p. 324). Ces noms de lieux devaient probablement s’appliquer à des endroits peuplés par des individus d’origine vardule au sens antique du terme ou bien, plus probablement, à des populations originaires de la Vardulia ou Bardulia médiévale — installés en Galice et dans les Asturies à l’époque de la Reconquête ? Le nom apparaît également au pluriel dans les sources médiévales : Vardulias / Bardulias ; les Annales Compostellanes mentionnent en effet un musulman appelé Albutaman, lequel fut tué au début du IXe siècle quando venit in Bardulias (trad. litt. “les Bardulies”), un territoire englobant au Moyen-Âge, semble-t-il, quoique le sujet soit complexe et controversé, non plus le pays des Vardules de l’Antiquité, c’est-à-dire grosso modo l’actuel Guipuzcoa, mais au contraire le territoire de la Castille primitive, à savoir le Nord de l’actuelle province de Burgos et cela à la suite d’un “transfert territorial” dont les véritables raisons échappent à la communauté savante : Bardulia quae nunc appellatur Castella, Chroniques d’Alphonse III, IXe siècle. Ce dernier sujet, d’une grande complexité, ne sera pas abordé dans le cadre de cette étude. 52 Sur la rive gauche du Douro, au sud de Porto, dans l’actuelle région portugaise de Viseu que traverse le fleuve Vacua des auteurs de l’Antiquité, l’actuel fleuve Vouga. 53 Pline l’Ancien, III, 13. 54 L’actuelle Séville. 55 L’actuelle ville de Cordoue, esp. Córdoba, nom d’origine ibérique dont la signification exacte n’est pas connue. ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216
216 Hector Iglesias ISSN 1132-0265 Philologia Hispalensis 23 (2009) 201-216 foule qui s’était rassemblée mais ne perdent que deux hommes ; en rentrant chez eux, ils ravagent avec la plus grande férocité les localités maritimes des Cantabres et des Varduli”92. C’est la dernière fois que les sources historiques citent ce peuple pyrénéen. A ce jour, la “disparition” des Vardules constitue une énigme historique que la communauté savante n’a pas su résoudre. Les populations de l’actuel Guipuzcoa auraient elles été attaquées et soumises par leurs voisins, les Vascons ? Cette hypothèse a en effet été sérieusement envisagée par divers historiens. Hector Iglesias Fecha de recepción: 1 de mayo de 2009 IKER, Bayona (Francia) Fecha de aceptación: 22 de septiembre de 2009 92 Hydace, Chronique, 171. Dans le texte : “De Erulorum gente septem nauibus in Lucensi litore aliquanti aduecti, uiri ferme CCCC expediti, superuentu multitudinis congregatae duobus tantum ex suo numero effugantur occisis : qui ad sedes propias redeuntes Cantabriarum et Vardulliarum loca maritima crudelissime depraedati sunt”.