Troisième voyage de Cook, ou Voyage à l'océan Pacifique, ordonné par le roi d'Angleterre, pour faire des découvertes dans l'hémisphère nord, pour déterminer la position & l'étendue de la côte ouest de l'Amérique septentrionale, sa distance de l'Asie, & résoudre la question du passage au Nord, exécuté sous la direction des Capitaines Cook, Clerke et Gore sur les vaisseaux la résolution et la découuerte en 1776, 1777, 1778, 1779 & 1780... Tome second
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TROISIÈME VOYAGE
DE COOK,
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VOYAGE A L’OCÉAN PACIFIQUE,
ORDONNÉ PAR LE ROI D’ANGLETERRE .
4 Troisi e m e V o y a g e
“îrrstc gardées à droite par pluficurs autres qui avoicnt
i/7 7. différentes armes. Un Naturel, portant fur une
Juillet, perche un pigeon en vie, terminoit la procelîion
compofée d’environ deux cents cinquante per-
fonnes.
Je chargeai Ornai de demander au Chef, où
l’on portoit les ignames avec tant d’appareil : le
Chef ne fe fouciant pas de fatisfaire notre curio-
lité , deux ou trois d’entre nous fuivirent la pro-
ceflion contre fon gré. Les Infulaircs s’arrêtèrent
devant le Moral ou le Fiatooka ( a ) d’une
niaifon , fituée fur une petite montagne éloi-
gnée d’un quart de mille du lieu où ils fe raf-
fcmblercnt d’abord. Ils y dépoferent les igna-
mes , dont ils formèrent deux tas ; mais j’ignore
quelle étoit leur intention. Comme notre pré-
fence fembloit les gêner , nous les quittâmes , &
nous retournâmes auprès de Poulaho, qui nous
dit de nous promener dans les environs, parce
qu’il y auroit un cntr’aélc de quelque durée.
Nous nous éloignâmes peu , & notre promenade
ne fut pas longue ; nous craignions de perdre
une panie de la cérémonie. Lorfque nous rejoi-
gnîmes le Roi , il m’engagea h ordonner aux
( ‘i ) C’eft le Fiatooka. dont M, Andcrlbn a parlé.
Voyez Toin. I. pag. 469.
I) E C O O K. 5
Matelots de ne pas fortir du canot; il ajout
que chaque choie ferait bientôt Taboo , lî l’on 1777.
rencontrait dans la campagne quelques-uns de juillet,
mes gens ou des Tiens ; qu’on les rcnverferoit à
coups de malTucs , & môme qu’ils fcroicnt 1 Ma-
taccl , c’elt-à-dire , tués. Il m’avertit aulii que
nous ne pouvions pas nous trouver parmi les
Aétcurs de la cérémonie , mais qu’on nous mc-
neroit dans un lieu d’où nous verrions tout ce
qui le pallèroit. Notre vêtement foumit à Pou-
lalio un premier prétexte pour nous exclure ; il
dit que li nous voulions aififter à la cérémonie
,
il faudrait avoir la partie llipérieure du corps dé-
couverte jufqu’à la poitrine, ôter nos chapeaux &
délier nos cheveux. Ornai répondit qu’il fe confor-
meroit aux ulàges du pays , & il commença à Te
déshabiller. Le Prince imagina enfuite d’autres
prétextes, & Ornai fut exclus aufli-bien que nous.
Cette délcnfe ne me convenoit pas trop , & je
m’éloignai pour quelques momens, afin de dé-
couvrir ce que vouloient faire les Infulaires. J’up-
perçus peu de monde dans la campagne , excepté
les hommes vêtus pour la cérémonie; quelques-
uns d’entr’eux portoient des bâtons d’environ
quatre pieds de longueur, au-dcllbus defqucls
ctoiont attachés deux ou trois morceaux de bois,
de la grollètir du pouce , & longs d’un demi-
6 T r o i s i e m 10 Voyage
1777.
Juillet.
pied : ils alloicnt au Moral , dont je partais tout-
à-l’heurc. Je pris le meme chemin, & je fus
arrêté plulieurs fois par leurs cris de Taboo ; je
continuai cependant ma route, fans trop m’oc-
cuper de leurs cris, jufqu’au moment où je vis
le Moral & les Infulaires qui étoient affis de-
vant la façade : on me prelïïi alors très-vivement
de rétrograder; & ignorant quelles feroient les
fuites de mon refus , je revins fur mes pas. j’a-
vois obfervé que les Naturels , chargés, des bâ-
tons de quatre pieds , dépaflbient le Moral ou
le temple ; je crus , d’après cette circonftance
,
qu’il fe pafloit derrière cet édifice, des choies
qui méritoient ' d’être examinées : je formai le
projet de m’y rendre par un détour; mais je fus
fi bien furveillé par trois hommes, que je ne pus
exécuter mon deflèin. Cherchant à tromper ces
léntinelles, je retournai au Malaee , où j’avois
laiiïè le Roi, & je m’évadai une fécondé fois ;
mais je rencontrai bientôt mes trois hommes,
enforte qu’ils me parurent chargés d’épier tous
mes mouvemens. Je ne fis aucune attention à
leur démarche ou à leur propos , & je ne tardai
pas à appercevoir le principal Fiatooka ou
Moral du Roi que j’ai déjà décrit, (a) Une
( a } Voyez Tom. I. pag. 471.
D K C O O K'. 7
multitude d’Infulaires ctoient affis devant cet édi-
lice; c’étoient les Naturels que j’avois vu dépaflèr 1 777.
l’autre Moral , placé h peu de diftancc de celui-ci. juillet.
Comme je pouvois les obfcrver de la plantation
du Roi , je m’y rendis , à la grande fatisfaétion
de ceux qui m’accompagnoient.
Des que j’y fus entré , je racontai ce que j’a-
vois vu , à ceux de nos Meilleurs qui s’y trou-
voient, & nous nous plaçâmes de maniéré à bien
examiner la fuite de la cérémonie. Le nombre
des Naturels , qui occupoient le Fiatooka , con-
tinua pendant quelque temps à augmenter; ils
quittèrent enfin leurs (loges , & ils fe mirent en
marche ; ils marchoient en couple , l’un après
l’antre. Les deux Naturels qui formoient un
couple , portoient entr’eux, fur leurs épaules, un
des butons dont j’ai parlé : on nous dit que les
petits morceaux de bois attachés au milieu
,
étoient des ignames; il efl vraifemblable que les
Naturels emploient des morceaux de bois , pour
emblèmes de ces racines. Le fécond de chaque
couple plaçoit communément une de fes mains
au milieu du bâton , comme fi cet appui eût été
néceilàire pour l'empêcher de rompre fous le
poids; ils afieétoient aullï de marcher courbés,
comme s’ils enflent été accablés par la pefan-
tcur d’un fardeau. Nous comptâmes cent huit
A 4
8 Troisième Voyage
couples; les hommes qui les compofbicnt, étoient
1777. tous, ou la plupart, d’un rang dillingué. Us
Juillet, vinrent très -près de la haie, derrière laquelle
nous nous trouvions, & nous les vîmes fort à
notre aile.
Lorlqu’ils eurent tous défilé devant nous ,
nous retournâmes à la maifon de Poulaho. Ce
Prince fortoit; on ne nous permit pas de le
fuivre, & on nous mena fur le champ à l’endroit
qu’on nous deitinoit, c’dl-à-dire, derrière une
palifîàde, voifine de la prairie du Fiatookà , où
l’on avoit depofé les ignames le matin. Comme
nous n’étions pas les lculs exclus de la cérémo-
nie, & qu’on fouffroit à peine que nous la rc-
gardafllons en cachette, il arriva près de nous un
allez grand nombre d’infulaires : j’obfervai que
les enclos des environs étoient d’ailleurs remplis
de monde. Mais on avoit pris tous les foins ima-
ginables, pour nous mafquer la vue; non-fculc-
ment on avoit réparé les palilîàdes dans la mati-
née , on en avoit élevé prefque par-tout de nou-
velles, d’une fi grande élévation, qu’un homme
de la plus haute taille ne pouvoir voir par-delfus.
Nous ne craignîmes pas de faire des trous dans
la haie avec nos couteaux; & de cette maniéré,
nous obfcrvâmes allez bien tout ce qui le pallbit
de l’autre côté.
de Cook. ç>
Lorfque nous nous portâmes derrière la haie
,
deux ou trois cents perfonnes étaient aflifes fur 17 77-
l’herbe, près de l’extrémité du fentier, qui dé- Juillet,
bouchoit dans la prairie du Moral ; d’autres , en
plus grand nombre , ne tardèrent pas à les venir
joindre. Nous vîmes auflï arriver des hommes
portant de petits bâtons , & des branches ou des
feuilles de cocotier : dès qu’ils parurent , un
vieillard s’allit au milieu du chemin, & les re-
gardant en face, il prononça un long difeours
fur un ton férieux. Il le retira enfuite , & les In-
fulaires, dont je viens de parler, s’avancèrent vers
le centre de la prairie , & élevèrent un petit han-
gar. Quand ils eurent achevé cet ouvrage, ils
s’accroupirent un moment; ils fe relevèrent, &
ils allèrent fe placer parmi le rertc de la troupe,
Bientôt après , le fils de Poulaho entra , précédé
de quatre ou cinq Infulaircs ; il s’alîit avec fon
cortege , derrière le hangar un peu de côté.
Douze ou quatorze femmes du premier rang fe
montrèrent; elles marchoient lentement deux à
deux, & elles portoient une pièce étroite d’étofle
blanche, de deux ou trois verges de longueur,
étendue dans l’intervalle qui féparoit les deux
perfonnes de chaque couple. Elles s’approchè-
rent du Prince ; elles s’accroupirent devant lui ;
&, ayant mis autour de fon corps quelques-
10 T R 0 I S I E M E V 0 Y A G E
t~ unes des pièces d’étofte quelles apportaient
,
1777. elles fe relevèrent : elles le retirèrent dans le
Juillet, même ordre, & elles s’alîircnt à une certaine
d illance fur la gauche. Poulaho lui-même parut
,
précédé de quatre hommes qui marchoienc deux-
à deux, & qui s’affirent à environ vingt pas, &
à la gauche de fon fils. Le jeune Prince quitta
alors fia première place , il alla s’alîèoir avec l’on
efeorte lous le hangar; & un nombre confidé-
rable d’autres Infulaires s’affirent lur l’herbe, de-
vant le Pavillon Royal. Le Prince regardoit le
peuple, & avoit le dos tourné au Moral. Trois
compagnies de dix ou douze hommes chacune
,
fortirent l’une après l’autre du milieu du grouppc
le plus nombreux ; & , courant avec précipitation
au côté oppofé de la prairie, elles s’alîirent du-
rant quelques fécondés ; elles retourneront enfui-
te , de la même manière , à leur première place.
Deux hommes , qui tenoient un petit rameau
vert à la main , lé levèrent & s’approchèrent du
Prince ; ils s’affirent quelques fécondes , à trois
reptiles difl'érentes , à mefurc qu’ils avancèrent
,
& ils fe retirèrent dans le même ordre : nous
obfervames qu’ils pencheront leurs rameaux les
uns vers les autres , tant qu’ils furent aflis. Peu
de temps après, un troifieme & un quatrième
Infulaires répétèrent cette cérémonie.
DH C O O K. Il
La grande proceffion que j’avois vu fe mettre —
en marche de l’autre Moral , arriva à cette épo- 1777.
que. Si l’on juge du détour qu’elle fit, par le juillet,
temps qu’elle employa, il dut être coniidérable.
Dès que les hommes qui la compofoient eurent
atteint la prairie , ils s’avanceront à droite du
hangar. Après s’être profternés fur le gazon»
ils dépotèrent leurs prétendus fardeaux ( les bâ-
tons dont j’ai déjà' parlé) & ils regardèrent le
Prince. Ils fe relevèrent , ils fe retireront dans le
même ordre, enjoignant leurs mains, qu’ils te-
noient devant eux de l’air le plus furieux , & ils
s’aflirent fur les bords de la feene. Tandis que
cette bande nombreufe défiloit, & dépofoit fus
bâtons , trois hommes , atiis fous le hangar avec
le Prince , prononceront des phratès d’un ton
langoureux. Ils garderont un iilence profond du-
rant quelque temps; enfuite un homme aills au
front de la prairie , commença un difcours , ou
une prière , pendant laquelle il alla , à plufieurs
reprîtes , brifer un des bâtons apportes par ceux
qui étoient venus en procetlion. Lorfqu’il eut
fini , la troupe atfife devant le hangar, fe té-
para pour former une haie , à travers laquelle
le Prince & là fuite pallcrcnt ; & l’atlcmblce fe
difpcrtà.
Quelques-uns d’entre nous , fatisfaits de ce
ra Troisième Voyage
qu’ils avoient déjà vu , retournèrent aux vaif-
1 777 ' féaux; mais, comme je ne voulois perdre aucune
Juillet, occafion de m’inilruire des inftitucions politiques
&religieufes de ce peuple, je demeurai à Mooa ,
avec deux ou trois de mes Officiers, afin d’être
témoin de la fête qui ne devoir fe terminer que
le lendemain. Les petits morceaux de bois, &
les bâtons apportés fur la prairie, par ceux qui
étoient venus en proceffion , fe trouvant aban-
donnés , j’allai les examiner , quand il n’y eue
plus de foule. Je ne trouvai que des morceaux
de bois , attachés au milieu des bâtons , ainii que
je l’ai déjà dit. Cependant les Naturels placés
près de nous , nous avoient répété plufieurs ibis
que c’étoient de jeunes ignames , & quelques-
uns de nos Meilleurs , comptant fur cette atîèr-
tion , ne vouloient pas eu croire leurs yeux. Puif-
que ce n’étoit pas des ignames , il cil clair que
les Naturels ne purent nous les donner que pour
les emblèmes de ces racines, & que nous les
comprîmes mal.
On fervit notre fouper à fept heures; il fut
compofé de poiiîbns & d’ignames. Il ne tenoît
qu’à nous de manger du porc, mais nous ne
voulûmes pas tuer un gros cochon , que le Roi
nous avoit donné pour ce repas. Le Roi foupa
avec nous , il but une très -grande quantité
i.) é Cook. 13
d’eau-de-vie & de vin , & il alla fe coucher à —
demi-ivre. Nous pafsâmes la nuit dans la même 1 777.
inaifon que lui , & quelques perfonnes de la Juillet,
faite.
Les l'nfulaires s’cvcillerent à une ou deux heu-
res du matin , ils caufercnr environ une heure
,
& ils dormirent de nôuvcau. Excepté Poulaho
,
ils le levèrent à la pointe du jour , & je ne fais
où ils allèrent. Bientôt après , une des femmes
qui accompagnoicnt ordinairement le Prince, en-
tra , & demanda où il étoit. Je le lui montrai ;
elle s’aflît fur le champ près de lui, & elle le
mit à le Maccr , ainii que M. Andcrfon avoir
vu Maccr Futtafiiihc; elle lui frappoit douce-
ment fur les cuillès , avec les poings fermés.
Cette opération dellinée à prolonger le fommeil
du Roi, eut un effet contraire; mais, quoiqu’il
ne dormît pas, il fe tint couché.
Nous allâmes, Ornai & moi, faire une vilito
au. jeune Prince , qui nous avoir quittés dès le
grand matin; car il 11e logeoit pas avec le Roi,
& il occupoit une niailon particulière à quelque
dilhmce de celle de fou pere. Nous le trouvâ-
mes environné de petits garçons ou de jeunes
gens de l'on âge , allis devant lui. Une vieille
femme & un homme d’un âge avancé , qui l'em-
bloient prendre foin de lui , étoient allis par-
20 T ROI S lï M- E V 0 y A G E
nous nous levâmes tous brufquement au lignai
1777. qu’on nous donna ; nous courûmes durant un
Juillet, moment à gauche , & nous nous afsîmcs le dos
tourné au Prince & aux Infulaircs qui occupoîcnt
le hangar. On me dit de ne pas regarder der-
rière moi : toutefois, malgré la défend* des Na-
turels & le fouvenir de l’accident arrivé à la
femme de Loch, je détournai le vil âge pour
voir ce qui le palliait. Le Prince regardoit le
Moral ; mais la dernière évolution avoit placé
tant de monde entre lui & moi, que je ne pus
appercevoir ce qu’on faifoit au hangar. On m’ai-
liira enfuitc, que ce fut le moment où l’on re-
vêtit le Prince de l’honneur fuprême de manger
avec l'on pere, & qu’on fervit au Roi & a fou
fils un morceau d’igname grillée, je le crois d’au-
tant plus, qu’on nous avoit annoncé d’avance,
que cela devoit arriver durant la cérémonie , &
que d’ailleurs les Infulaircs rcgardoicnc d’un au-
tre côté ; ce qu’ils font toujours lorfque leur
Monarque mange quelque choie.
Peu de temps après, nous nous retournâmes
tous en face du hangar , & nous formâmes un
cercle devant le Prince, laiflant entre nous &
lui un grand cfpacc libre. Quelques hommes
s’approchèrent alors de nous , deux à deux ; ils
portoient fur leurs épaules de gros bâtons ou
21
3) E C 0 O K.
des perches ; ils firent un bruit auquel on peut
donner le nom de chant, & ils agitèrent leurs 1777.
mains à inclure qu’ils s’avancèrent. Lorfqu’ils lu- Juillet,
reut près de nous , ils remueront leurs jambes
avec beaucoup d’agilité, de manière qu’ils eu-
rent l’air de marcher très-vite fans faire un feul
pas : trois ou quatre Infuïaires le levèrent ici
du milieu de la foule , ils teuoienç à la main de
gros bâtons, & ils coururent vers ceux dont je
viens de parler. Les premiers jetteront à. l’inllant
leurs bâtons & ils s’enfuirent; les trois ou qua-
tre hommes fondirent fur les bâtons , qu’ils frap-
pèrent vigoureufement , & ils rcpafïcrent à leurs
places; mais, en s’éloignant, ils propoferent le
défi qui précédé leurs combats de lutte , & des
champions d’une haute raille arrivèrent bientôt
du même côté , en réitérant le cartel. Le côté
oppol'é détacha prefquc au même inilant des
guerriers qui vinrent leur répondre. Les deux
troupes paradèrent autour de l’olplanade pendant
quelques minutes, & elles fe retirèrent chacune
vers leur bande. Il y eut des combats de lutte
& de pugilat, qui dureront une demi-heure :
deux hommes suffirent alors devant le Prince,
& prononcèrent des difeours que je crus adrelles
h Futtafaihc. La Fête ctoit terminée , & l’afièm-
blée le difperfa.
B 3
2 2 T ROISIE M E V 0 V A G 3
Je m’approchai pour voir les différons paniers;
1777. on ne m’avoic pas permis jufqu’ici de latisfaire
juillet, ma curiofité , parce que , difoit-on , tout étoit
taboo. Je ne trouvai que des paniers vides, &,
s’ils étoient cenl'és contenir quelque choie, ce
ne pouvoir être qu’ai 1 égor iq ucmen t ; excepte les
poiiïbns, ce qu’on avoir étalé durant la cérémo-
nie, fut aufli emblématique.
Nous nous efforçâmes en vain de découvrir
l’objet de cette cérémonie en général, qui cil
appellée natche , & de fcs différentes parties.
On ne répondit gu ères à nos quellions que ta-
boo
,
mot qui s’applique à beaucoup d’autres cho-
fes , comme je l’ai obfervé plus haut. Comme
le Roi nous avoic dit dix jours auparavant, que
les Infulaires lui apporteraient des ignames, qu’il
mangerait avec fon lils; comme il avoir indi-
qué d’avance quelques détails de la Fête, nous
jugeâmes fur lés propos & fur ce que nous vî-
mes , que le Prince , en qualité d’héritier pré-
fomptif de la Couronne, venoit de jurer ou de
promettre folemnellement de ne jamais abandon-
ner fon perc , & de lui fournir toujours les di-
vers articles défignés par leurs emblèmes. Cette
conjecture cil d’autant plus vraifemblable , que
les principaux perfonnages de rifle affilièrent à
la cérémonie. Quoi qu’il en foit, tout fe pafïà
de Cook, 23
avec un appareil myltérieux , & le lieu & les — —
détails de la fcene prouvent allez que la Religion 1777.
y joua un grand rôle. Les Infulaires ne s’étoient Juillet,
point récrié jufqu’alors contre notre vêtement ou
nos maniérés ; ils voulurent cette fois nous obli-
ger à nous découvrir jufqu’à la ceinture , à dé-
lier nos cheveux , à les laitier ilotter fur nos
épaules, à nous alïèoir, comme eux, les jambes
croifées, à prendre quelquefois la polture la plus
humble , à bailler les yeux & à joindre nos
mains. L’alîemblée entière fe fournit à ce céré-
monial d’un air pénétré; enfin tout le monde
fut exclus, excepté les Afteurs & les Infulaires
d’un rang diftingué : d’après ces diverfes circonf-
tances, je fus perfuadé qu’ils croyoicnt agir fous
l’inlpeftioti immédiate d’un Etre fuprême.
La natchc , dont je viens de faire la deferip-
tion , peut être regardée comme purement figu-
rative. La petite quantité d’ignames que nous
vîmes le premier jour , ne luppofoit pas une
contribution générale , & on nous lailïà entendre
que c’étoit une portion confacrée h YOtooa ou
à la Divinité. On nous apprit que, dans trois
mois , on célébrerait à la même occafion , une
Fête encore plus folemnelle & plus importante ;
qu’alors on étalerait les tributs de Tongataboo ,
celui de Hapace , de Vavaoo , & de toutes les
B 4
24 Troisième V o y. a g b
autres Ifles; & qu’afin de rendre la cérémonie
l 777' plws augufte, on facrifieroic des victimes humai-
Juillet, nés choifies parmi le bas-peuple : ainli, la fu-
perllition & la llupide ignorance influent d’une
maniéré terrible fur les mœurs du peuple le plus
humain •& le plus bienfailànt de la terre ! Nous
demandâmes la raifon de ces meurtres barbares.
On fe contenta de nous répondre , qu’ils étoienc
neceflaires à la natche , & que la Divinité exter-
minerait sûrement le Roi , fi on ne le confor-
moit pas à l’ulàgc.
La nuit approchoit lorfque l’alïcmbléc fe dif-
perla , & comme nous étions allez loin des vaif-
lèaux & que nous avions une navigation dilli-
cile à faire , nous partîmes bien vite de Mooa.
Quand je pris congé de Poulaho , il me prellà
beaucoup de , demeurer à terre jufqu’au lende-
main, & pour’m’y déterminer, il me dit que je
verrois une cérémonie funèbre. La femme de
Mareewagee, c’cll- à-dire, la belle-mere du Roi,
étoit morte depuis peu , & la natche avoir
obligé de porter fôn corps dans une pirogue qui
mouilloit dans la Lagune. Poulaho promit de
m’accompagner à Eooa , dès qu’il aurait rendu
les derniers devoirs à là belle-mere , & de s’y
rendre après moi, fi je ne l’attendois pas. Ses
propos me firent comprendre, que fins la mort
!) E C 0 O IC. £?5
de ccttc femme , la plupart des Chefs feroient -
venus avec moi à Eooa , où il paroît qu’ils ont 1777.
tous des poflèflions. J’aurois volontiers attendu Juillet,
le Roi , li la marée n’eût pas été favorable pour
débouquer les pafTes ; d’ailleurs le vent orageux,
depuis plufieurs jours, s’écoit afïoibli & fixé, &
en laiflant échapper cette occafion , notre départ
pouvoir être renvoyé à quinze jours : ce qui
acheva de me déterminer , nous fûmes que la
cérémonie funèbre dureroit cinq jours, & c’é-
toit trop long-temps pour nous, qui mouillions
dans un endroit où l’appareillage ne dépendoît
pas de nous. J’alïïirai néanmoins le Roi, que ii
nous ne mettions pas à la voile ,• je viendrois le
revoir le lendemain. Nous le quittâmes • ainli
,
& nous arrivâmes aux vailïèaux fur les huit heu-
res du loir.
J’ai oublié de dire , qu’Omaï affilia aux céré-
monies du fécond jour; mais nous ne nous trou-
vâmes pas enfemble , & même je ne fus qu’il y
croit, que lorfque la Fête fut terminée. Il m’ap-
prit cnluite , que le Roi s’étant apperçu de mon
évafion , envoya plufieurs émifl’iircs Fun après
l’autre , auxquels il recommanda de me ramener:
vraifemblablemcnt ces meflàgers ne furent pas ad-
mis à l’endroit où j’écois, car je n’en vis aucun.
Poulaho inllruit que j’avois enfin découvert mes
v .6 Troisième Voyage
épaules comme les acteurs de la cérémonie , per-
1777. mit à Ornai d’y alïifter également , fous la con-
Juillec. dition de prendre le coitumc ulîté en cette occa-
fion. On exigeoit d’Omaï qu’il fe conformât à
un ufage de fa patrie , & il confcntic volontiers
à ce qu’on defiroit ; on lui donna un habit con-
venable , & il arriva vêtu de la meme manière
que les Naturels. Il eit probable qu’on nous avoit
d’abord exclus, parce qu’on s’attendoit h un re-
fus de notre part fur ces préliminaires.
Au moment où je me rendis à Mon a , pour
obferver la natche , j’y fis conduire les che-
vaux, le taureau, la vache & les chèvres que je
me propofois de laifièr dans l’Hle ; je crus qu’ils
feraient plus en sûreté fous les yeux des Chefs
,
que dans un lieu qui devoit être défert durant
notre abfence. Outre les quadrupèdes , dont je
viens de parler , j’enrichis Mooa d’un verrat , &
de trois jeunes truies , de la race d’ Angleterre.
Les Naturels, prévoyant que ces individus amé-
lioreraient beaucoup leurs cochons qui ne font
pas gros , montrèrent un grand delir de les avoir.
Fécnou obtint aufii de moi deux lapins, un mâle
& une femelle : on nous dit , avant notre dé-
part, qu’ils avoient déjà produit. Si nos qua-
drupèdes fe multiplient , ce dont je fuis bien
perfuadé , ces Mes auront l'ait une acquificion
n h C o o k. 0-7
importante, & rifle de Tongataboo n’étant pas — —
—
montueufe, les habitans tireront de grands le- 1777*
cours des chevaux. Juillet.
Nous appareillâmes de Tongataboo le 10, h ro.
huit heures du matin , & à l’aide d’un vent ferme
du Sud-Efl , nous traversâmes le canal , qui le
trouve entre les petites Ides , appellées Makka-
hoa & Monooafai : celui qu’on rencontre entre
la dernière Me & Pangimodoo , ell beaucoup
moins large. La marée nous fut très-favorable
,
jufqu’au moment où nous atteignîmes le travers
du chenal qui mené à la Lagune , où le flot de
l’Elt rencontre celui de l’Ouefh Cette rencon-
tre, jointe h la profondeur de la Lagune, & aux
bas-fonds qui font à fon entrée , produifent dans
les vagues beaucoup de clapotage & de gouffres.
D’autres choies accroifïcnt encore le péril , car
la profondeur de la mer , dans le canal , excedc
la longueur d’un cable : il n’y a point de mouil-
lage , excepté près des rochers , où nous trouvâ-
mes quarante & quarante-cinq brades , fond de
fable brun ; & ici même un bâtiment feroit tou-
»
jours expofé aux gouffres que forment les vagues.
J’avois réfolu de jetter l’ancre , dès que nous au-
rions débouqué les pâlies , & de defeendre de
nouveau à Tongataboo , afin d’afliller à la céré-
monie llinebre donc on m’avoic parlé ; mais, ne
s8 Troisième Voyage
et**-*^ voulant pas laifîcr les vaifîcaux dans une poil-
1 77/'* tion, où je ne les croyois point en sûreté , je
Juillet, renonçai à mon projet. Nous continuâmes à ma-
nœuvrer au vent ', lâns avancer ou reculer d’un
pied, jufqu’à l’ influant de la marée haute. A cette
époque , nous vînmes à bout de nous jctter dans
l’efpace , ou la marée de l’Eil exerce ion aétion ;
nous comptions y avoir le juflant très-bon pour
notre route , mais fa force fut fl peu conlidéra-
ble , qu’en tout autre temps nous ne l’aurions
pas remarqué. Nous reconnûmes que la plus
grande partie de l’eau , qui fe porte dans la lagu-
ne , vient du Nord-Oued , & fe retire par le
meme côté. Voyant , à cinq heures de l’après-
dîner , que nous ne pouvions gagner la haute
mer avant la nuit , je mouillai fous la côte de
Tongataboo par quarante-cinq brades, & à en-
viron deux encablures du récif qui borde cette
partie de rifle. La Découverte mouilla aufli der-
rière nous; mais elle dériva fur les bancs de fa-
ble , avant que ion ancre eût pris fond , & , à
minuit, elle iè trouvoit encore dans une forte de
danger.
U. Nous demeurâmes à l’ancre jufqu’à ii heures
du lendemain ; nous appareillâmes alors pour
marcher h FEU ; mais il était dix heures du
loir avant que nous eu liions doublé l’extrémité
D E C O 0 K. 29
orientale de fille, & avant que nous puflîons met- t
tre le cap. fur Mldddbourg ou Eooa , (comme 1777*
l’appellent les habitans du pays) où nous inouil- Juillet.
Mmes à huit heures du matin du 1 2 , par qua- 1 2.
rante bradés fond de fable , entremêlé de pointes
de corail. Les extrémités de l’Ille fe prolon-
geoicnt du Nord 40' 1 Eit , au Sud as 1 * Ouell;
la haute terre d 'Eooa , nous relloit au Sud 45 e1
Effc , & Tongataboo du Nord 70 e ' Ouell , au
Nord i9 (1 Ouell: : nous étions a environ un demi-
mille de la côte , & à-peu-près à l’endroit que
j’occupai en 1773, & que je nommai la Rade
Angloife.
Nous fûmes à peine mouillés, que Taoofa,
l’un des Chefs du pays , & plulicurs autres Na-
turels vinrent nous voir; ils femblerent fe réjouir
beaucoup de notre arrivée. Taoolà Ça) avoit été
mon Tayn 0 ( Ami) quand je relâchai ici durant
mon fécond Voyage ; ainiî, nous nous connoif-
fions bien. Je delcendis à terre avec' lui , pour
chercher de l’eau douce ; car c’étoit fur-tout pour
remplir mes futailles que j’abordois à Eooa. On
(a) Le Capitaine Cook ne donne, dans la Rela-
tion de fon fécond Voyage, que le nom de T ioony
eu Chef qu’il rencontra ici, V oy ci le tome I , page 19a
de l'original.
»6‘ T R 0 I S I E 1V1 K V O V A G fi
je reçus le prêtent du Chef le lendemain : il.
1777. fut compofé de deux, paquets d’ignames & de
juillet, fruits qu’il me parut avoir raiïèmblés , en exi-
i é>. géant des Naturels une forte de contribution. La
plupart des habitans s’étoicnc réunis à l’endroit
où l’on m’offrit les fruits & les ignames ; &
,
ainfi que nous l’avions déjà éprouvé fur les au-
tres Illcs , lorfquc la foule fe trouvoit noinbrcu-
fc , nous eûmes bien de la peine à contenir leurs 1
difpofitions au vol. Afin . de . nous arnufer , on
nous donna le Ipectaclc de divers combats de
bâtons , de lutte & de pugilat. Des femmes pri-
rent parc aux deux derniers. Le Chef vouloir
terminer la iete par le 'Bornai', ou la danfe de
nuit; mais un accident: imprévu lit manquer cette
partie du fpeéhicle , ou du moins nous empêcha
d’y affilier : l’un de mes gens fe promenant à
. quelque diiiancc du lieu do la fcenc, fut envi-
ronné par vingt ou trente Infulaires , qui le ren-
verlérent par terre, & le dépouillèrent île tout,
même de l'es habits. Dès que j’en fus inflruit,
je faifis deux pirogues & un gros cochon , &
j’enjoignis à Taoofi de me rendre les habits,
& do livrer les coupables. Il parut très-allligé de
la violence de fes compatriotes, & il lit fur-lc-
champ les démarches que je deiirois. Cette af-
faire alarma tellement l’allèniblée , que la plupart 1
D E C OO K. 3 7
' des Naturels s’enfuirent. Ils revinrent néanmoins, ssstss
ïorfqu’ils s’apperçurent que je n’cmployois pas 1777.
d’autres moyens de vengeance. On me livra juillet,
bientôt un des coupables , & on me rendit une
chetnife & une paire de culottes. Le relie de ce
qu’avoient pris les voleurs, n’étant pas arrivé à
l’entrée de la nuit, je fus obligé de quitter la côte
,
pour me rendre à bord ; la mer étoit lî grolîè
que les canots eurent bien de la peine à forcir
de la crique , quoiqu’on vît encore un peu clair.
Je débarquai de nouveau le 17, avec un pré- 17.
font pour Taoofa , je voulois le remercier de
celui qu’il m’avoit fait. Comme il étoit de bonne
heure, je trouvai peu de mpndc fur la côte; &
les Infulaircs , que j’y vis , montraient de la
crainte. Je chargeai Ornai de les alfurer que nous
11e méditions aucune entreprifo contre eux. Afin
de ne point leur laillcr de doutes fur la fineérité
de cette promellè , je relâchai les pirogues que
j’avois failles , je rendis la liberté au coupable
qu’ils m’avoient livré, & ils reprirent leur gaieté
ordinaire. Ils formèrent tout de fuite un grand
cercle , dont le Chef & les principaux pcrlbn-
nages de rifle liiilbient partie. On m’apporta
alors le relie des habits de celui de mes gens
qu’on avoit dépouillé ; mais ils écoicnt en lam-
beaux , & ils ne valoient pas la peine d’être
sis= conduits à bord. Taoofa partagea avec trois ou
i777- quatre Chefs, ce que je lui donnai; il ne ré-
Juillet. fcrva qu’une petite portion pour lui. Ils avoicnc
peu compté lur un auffi riche prélènt , & l’un
des Chefs , vieillard d’une figure refpeétablc , me
dit que nous ayant donné fi peu de chofe, &
ayant maltraité une perfonne de l’équipage , ils
ne méritoient pas cette preuve de bienveillance.
Je demeurai parmi eus juf qu’au moment oi'i iis
eurent achevé leur bowl de Isa va; &, après leur
avoir payé la valeur du cochon , dont je m’étois
emparé la veille, je retournai à bord accom-
pagné de Taoofa , & de l’un des domdliqucs de
Poulaho , h qui je remis un morceau de fer en
barre, en lui enjoignant de le porter au Roi,
comme une dernière marque de mon eitime &
de ma rcconnoiOânce.
Nous appareillâmes bientôt; à l’aide d’une
brife légère du Sud-Eft, nous gouvemâmes au
large : Taoofa & un petit nombre d’autres In-
fulaircs, qui fe trouvoient fur mon bord , nous
quittèrent à cette époque. En relevant l’ancre
,
nous nous apperçînnes que les rochers avoicnc
beaucoup endommagé le cable ; & on ne doit
pas compter fur le fond de cette rade. Nous
Centimes d’ailleurs qu’elle cil expofée à une
houle prodigieufe du Sud-OudL
D E C O O K. 39
Nous étions en mer depuis peu de temps
,
lorfque nous vîmes une pirogue h voile qui ar- 1
7
/ 7 *
riva de Tongataboo , & qui gagna la crique Juillet,
devant laquelle nous avions mouillé. Quelques
heures après , une petite embarcation , montée
par quatre hommes, le rendit à la hanche de
mon vaillèau : il faifoit peu de vent, & nous
étions peu éloignés de la côte. Les ïnfulaires
nous dirent que la pirogue à voile, venant de
Tongataboo , avoit apporté un ordre aux habi-
tons à’Eooa, de nous fournir un certain nombre
de cochons; & que le Roi & d’autres Chefs ar-
riveraient dans deux jours : ils m’exhorterent à
retourner h notre dernier mouillage, je n’avois
aucune raifon de douter de ce qu’ils me difoient;
deux d’entr’eux étoient venus de 'Tongataboo
fur la pirogue il voile, & ils ne s’étoienc appro-
chés de nous , qu’alin de nous donner cet avis.
Cependant , comme nous nous trouvions hors
des terres , je crus devoir d’autant moins retour-
ner fur mes* pas , que nous comptions avoir h
bord allez de provifions, jufqu’à notre arrivée à
O-Taïti. Indépendamment de ce que je reçus
en prélent de Taoola, nous achetâmes à Eooa
des ignames, que nous payâmes fur-tout avec de
petits clous; nous y augmentâmes confidérable-
tnent aufli notre fupplémcnt de cochons; mais
40 T rouie m e Voyage
nous en aurions obtenu un bien plus grand
nombre , fi les Chefs de Tongmaboo , proprié-
taires de la plupart des richcflcs de fille , avoient
été avec nous. Les quatre ïnfulaires, s’apperce-
vant de l’inutilité de leurs inltances , nous quit-
tèrent à l’entrée de la nuit ; d’autres , qui étoient
venus fur deux, pirogues , & qui nous avoient
apporté des noix de cocos & des Shaddecks,
qu’ils échangèrent contre des bagatelles , nous
quittèrent auflï. Les Naturels avoient un fi grand
delir de t'c procurer encore quelques-unes de nos
marchandiics , qu’ils fuivircut nos vaillèaux en
mer, & qu’ils prolongèrent les échanges jufqu’au
dernier infiaut.
DE C O O K. 41
ag= a == ss=;aai”
CHAPITRE X.
Avantages que nous procura notre fêjour
aux Ijles des Amis. Remarques fur les
articles les plus propres aux échanges
avec les Naturels . Rafraîchi]) "cm en s qu'un
peut s'y procurer. Nombre des Ijles
leurs noms. Les . ; If es de Kcppcl & de
Bolcawen en dépendent. Remarques fur
Vavaoo, Hamoa, Fecjcc. Voyages de long;
cours que les Naturels font fur leurs pi-
rogues. Combien il cjl difficile d'obtenir
des informations exactes. Détails fur la
perforine des bifilaires de l'un & de
l'autre fexe , fur la couleur de leur peau ,
leurs maladies , leur caractère ; de quelle
maniéré ils portent leurs cheveux ; pi-
qnetures de leur corps ; habits & orne-
mens dont ils Je parent propreté per -
formelle.
N ou s quittâmes ainfi les T (le s des Amis , & z az arez
leurs habitans, après une relâche d’environ trois l 777’
mois, pendant Icfquels nous vécûmes clans l’a- Juillet,
initié la plus cordiale avec les Infiuluires. Leur
42 Troisième V o v a g e
~ extrême difpofition au vol , trop f'ouvcnt cncou-
7* ragée par la négligence de nos équipages , pro-
fit* duilit , il eft vrai, des querelles paffàgeres; mais
ces querelles n’eurent jamais de fuites funeftes.
Je m’occupai conftamment du foin de prévenir
une brouilleric générale , & je crois que peu
d’hommes fur les deux vaiüèaux, partirent fans
regret. Le temps que je paflài ici, ne fut pas
mal employé. Nous confommâmes une très-pe-
tite quantité de nos provifions de mer : les pro-
ductions du pays nous fuffirent à-peu-près, &
nous y prîmes même un fupplémcnt de vivres,
alTez confidérable pour gagner Q-Tmti , où j’é-
tois sûr de trouver beaucoup de rafraîcliidèmens.
Je fus bien-aile d’ailleurs d’avoir une occafion
d’améliorer le fort de ce bon peuple , en lui
laiftànt des animaux utiles ; j’ajouterai que les
quadrupèdes , deftinés pour O-Taïti , reprirent
des forces dans les pâturages de J'ongataboo :
en un mot, nous tirâmes une multitude d’avan-
tages de notre féjour aux Ijles des Amis. Rien
ne troubla nos plaifirs; & la pourfuice du grand
objet de notre voyage , n’en fouflrit pas
,
car la
faifon de marcher au Nord , ctoic pailèe , comme
je l’ai déjà dit, lorfquc je pris la réfolution de
gagner ces terres.
Outre l’utilité immédiate dont cette relâche
I) F, C 0 0 K. 43
fut pour lions, & pour les habitans des J'jîes des rrrrrr
Amis , les Navigateurs Européens, qui feront la .1777.
même route, profiteront des connoiflànces que Juillet,
j’ai acquifes fur la Géographie de cette partie
de l’Océan Pacifique; & les Lcétcurs Philofo-
plies, qui aiment à étudier la nature humaine,
dans tous les degrés de la civilifation , & qui fe
plaifent à recueillir des faits exaéts fur les habi-
tudes, les ufages, les arts, la religion, le gou-
vernement & la langue des peuplades qui habi-
tent les contrées lointaines du globe , nouvelle-
ment découvertes, jugeront peut-être inftruéUfs
& amufans les détails que je puis leur donner,
touchant les Infulaircs de cet Archipel. Je vais
expofer, avec une fidélité fcrupuleufe, les re-
marques que j’ai faites.
Les articles les plus propres aux échanges avec
les Naturels, font en général les meubles, les
outils & les inilrumens de 1 er. Ils recherchent
beaucoup les grandes & les petites haches, les
clous de fiche , ou les clous d’uné moindre grof-
feur, les râpes, les limes & les couteaux. Ils
ettiment aulfi beaucoup les étoiles rouges, les
toiles blanches ou de couleur ; les miroirs ik les
grains de verre : les grains bleus obtiennent la
préférence fur tous les autres , & les blancs font
ceux dont ils font le moins de cas. On nous
44 T R O 1 S I E M 15 V O Y A Ci 15
donnoit un cochon pour un collier de grains de
i/77. verre* bleus. Il faut obfervcr que les choies pu-
j aille t. renient agréables , feront quelquefois plus ou
moins recherchées. Lorfque nous abordâmes à
Annamooka , pour la première fois , les Natu-
rels vouloient à peine échanger leurs fruits con-
tre des grains de verre bleus ; mais Féenou étant
arrivé , ce perfonnage important les mit h la mo-
de, & ils acquirent la valeur dont je parfois tout-
à-l’hcure.
Avec les articles que je viens d’indiquer, on
obtiendra tous, les rafraîchilïèmens que produi-
fent ces Mes, c’eft-à-dire , des cochons, des vo-
lailles , du poilfon , des ignames , du fruit à pain
,
des bananes, des noix de cocos, des cannes de
fucre, & en général , les diverfes proviiions qu’of-
frent Q-Taïti , ou les autres Mes de la Société.
Les ignames des J/les des Amis font excellen-
tes, &, quand elles fe trouvent à leur point de
maturité , elles fe gardent très-bien à la mer;
mais le porc, le fruit à pain, & les bananes,
d’une allez bonne qualité d’ailleurs , ne valent
pas les mêmes articles tirés à' Q-Taïti, & des
Terres des environs.
L’eau parfaitement douce, dont les vaifîèaux
ont fi grand bclbin , dans les longs voyages , cil
rare litt ces terres : on en trouve, il dt vrai.
I) K C O O K. 45
fur chacune; mais en trop petite quantité, ou - — -
—
en des lieux trop incommodes pour les Naviga- 1777.
teurs. Cependant , comme les Jfles des Amis juillet,
offrent des provifions, & fur-tout des noix de
cocos en abondance, les vaiflèaux, dont les équi-
pages n’auront pas trop de délicacefîè , pourront
iê contenter de l’eau qu’on y rencontre. Tandis
que nous mouillions au-deflous de lût 00 , à no-
tre retour de Ilapaee , quelques-uns des Habi-
tans de Kao nous apprirent qu’il y a dans leur
Ifle , un ruiflçau qui defeend des montagnes , &
qui porte fes eaux h la mer, au côté Sud-Oued:,
c’cfl-à-dirc , au côté qui cil en face de Toofoa.
Il eft aifé de reconnoître Toofoa à fon éléva-
tion, ainft qu’au volcan conîidérablc, dont j’ai
déjà parlé , & dont nous vîmes toujours forcir de
la flamme & ,de la fumée. Ces détail* fur le ruif-
leau de Kao font d’autant plus intéreflàns , que,
félon le rapport des Naturels, cette partie de la
côte préfente un mouillage. On nous aflüra que
la pierre noire , qui fert à ces peuplades de ha-
ches & d’autres outils , vient de Toofoa.
Il faut comprendre , fous la dénomination gé-
nérale à'Ijlcs des Amis , non-feulement le grouppc
de Ilapaee , que j’ai vilité , mais aufli toutes
les terres découvertes au Nord à-peti-prés au
même Méridien, & d’autres qu’aucun Navigateur
5 -2 T u o i s ï e m e Voyage
Hanioa , Favaoo & Fecjce , dont on nous
i?77- parla beaucoup , font les Ifles les plus confidéra-
Juillet. blés de ces environs qu’on nous ait indiquées.
On nous les reprélenta comme plus grandes que
Tongataboo . Je préfume que ces terres n’ont
été apperçues d’aucun Européen : Taitnan mar-
que , il ell vrai , fur fa Carte , une Me à l’en-
droit où je fuppofe Vavao , c’eft-à-dire , par en-
viron ip d de latitude-Sud ; (a) mais il donne
& 494 de l’original. Le Capitaine Wallis dit que ccs
deux Mes font élevées ; mais il obferve que l’une n
la forme d 'un pain de fucrc
,
d’où l’on peut conclura
qu’elle a plus d’élévation que l’autre , & qu’elle rel~
femble beaucoup à Iiao. En comparant les détails
donnés par Poulaho au Capitaine Cook , avec la
Journal du Capitaine Wallis, il paroît sûr que i’Ifle
Bofcawen ell l’Ule Kootahee , & l’ille Kepptl , l’Jflc»
Neeoatabootaboo. La derniere eft une des Terres éten-
dues , marquées dans la lifte précédente. Le Lcéteur,
averti déjà que les Navigateurs écrivent , d’une ma-
niéré très-différente , les mots prononcés par les Na-
turels , jugera que Kottejeea & Kootahee
,
font la même
lile.
(a) M. Dalrymple & Campbell , qui ont imprimé
les Journaux du Voyage de Tafman, ne difent pas
qu’il ait vu cette Ifle. La Carte à laquelle renvoie
le Capitaine Cook, eft vraifcmblablement celle qu’on
trouve dans la Colleélion des Voyages de Dalrym-
ple., où la route de Talman eft indiquée d’une
U E C 0 O K. . 53
peu d’étendue à cette terre ; au-lieu que Va- rr r- —-
y üoo , félon le témoignage unanime de nos Amis l’j'jj.
de Tongataboo , eft plus grande que cette der- Juillet,
niere Ille, & a de hautes montagnes. J’y ferais
allé , & j’aurois accompagné Féenou lorfqu’il s’y
rendit de Hapaee , s’il ne m’avoit pas découra-
gé , en me difiint faufE'ment qu’elle eft peu con-
fidérable, & même qu’on n’y trouve point de
havre. Poulaho , c’eft-à-dire , le Roi , m’aflùra
bientôt qu’elle eft grande , qu’elle offre non-feu-
lement toutes les produéHons de Tongataboo ,
mais qu’elle a l’avantage particulier de pofféder
un ruiflèau d’eau douce & un havre auffi. beau
que celui de la Métropole des J/les des Amis.
Cl propofa de me fervir de guide , Il je voulois
faire le voyage ; il en vint jufqu’à me dire , que
je pourrais le tuer , fi tout ce qu’il m’affuroit
lfétoit pas vrai. Scs aflèrtions ne me laifferent
aucun doute, & je fus convaincu que Féenou,
par des vues d’intérêt , avoit cherché à m’induire
en erreur.
Hamoa , qui dépend aufll de Tongataboo ,
gît au Nord-Oueft de Vavao , h deux jours de
navigation. Si je crois tout ce qu’on m’en a dit,
’ï
manière exa&e. On y voit plufieurs petits Mots fur
le parage dont il eft ici queftion. . ; j -
D 3
54 Troisième Voyage
r elle eft la plus grande des IJÎes des Amis , elle
1 777 • a des havres & de la bonne eau, & on y trouve
Juillet, en abondance chacune des productions de ces
terres ; Poulaho y réfide fouvent. Il paroît que
les habitans font très-eftimés à Tongataboo
,
car
on nous apprit que les chants & les danfes exé-
cutés devant nous, étoient copiés fur les leurs,
& nous vîmes quelques maifons , qu’on nous
atlîira avoir été bâties fur le modèle des maifons
de Ilamoa. M. Anderfon , qui làifoit des recher-
ches continuelles fur les langues des peuples de
la mer du Sud , recueillit les trois mots fuivans
du dialecte de Ilaniao.
Tnmolao , Ça) un homme , Chef du pays.
Tûmaety , une femme qui a de l’autorité dans
l’Ifle.
Salle , un homme du peuple.
(æ) On a vu, dans plufieurs dos notes précéden-
tes, des extraits des Lettres édifiantes & curitufes ,
tjui prouvent la conformité- des ufages des habitans
des Mes Carolines
,
avec les coutumes que le Capi-
taine Cook a trouvées fur des Mes de la Mer Pacifi-
que du Sud , très-éloignées les unes des autres. Cette
reflemblance toutefois 1 aille encore des doutes fur
l’identité d’origine des peuplades de ces Terres ; car
cm peut dire , avec raifon , que le développement
i'eul des facultés de k nature humaine, introduit les
D 13 C O 0 K. 55
D’après les inftruétions qu’on nous a don-
nées, Feejee gît au Nord-Ouelt-quart-Oueft de 1777.
. Juillet.
mêmes ufages chez des peuples féparés par un grand
efpace , & qu’on obferve les memes habitudes dans
tous les fiecles, & dans toutes les parties du globe,
parmi les hommes qui font au même degré de ci-
vilifationi le Leéteur cependant n’appliquera peut-
être pas cette remarque à la conformité dont on parle
ici , s’il veut bien faifir la diftin&ion que je vais
faire. Les ufages fondés fur des befoins communs à
toute l’efpece humaine , & bornés à l’application des
méthodes qui peuvent fatisfaire ces befoins . ne fup-
pofent pas, malgré leur conformité, que ceux qui
les fuivent fe font imités , les uns les autres , ou
qu’ils tirent leur origine de la même fouehe ; car
l’homme a par-tout la même fagacité, & les moyens
de fatisfaire un befoin particulier , font en petit nom-
bre, fur-tout dans les pays également incultes. Ainfi,
les Tribus les plus éloignées, celles, par exemple,
de la Terre de Feu , & celles qui habitent les Hles
fituées à l’Eft du Kamtfchatku , peuvent produire du
feu de la même maniéré, en frottant deux bâtons,
fans donner lieu de croire que l’une a imité l’au-
tre, ou tiré cette invention d’une fource commune.
Il n’en efl: pas ainfi des ufages qui ne tirent point
leur origine d’un principe général de la nature hu-
maine , 6c qui ne doivent leur établiflement qu’aux
fantaifies 6c aux modes infiniment variées des diver-
fes peuplades. Les coutumes des Infulaires de la par-
tie feptentrionale & de la partie méridionale de la
Mer Pacifique , d’après Jcfquelles nous avons jugé
D 4
T R O I S I F, M R V O Y A fi 55
5 f >
st Tongataboo, h trois jours de navigation. On
i//7 nous en parla comme d’uue terre élevée, mais
que les différentes Tribus viennent de la même lou-
che , l'ont évidemment de la derniere efpece. Puif-
qtie les Mabitans de Mangcca & ceux des Nouvelles
Philippines , pour donner des marques de rcfpeêt à
un homme ou à une femme , frottent fa main fur
leurs vifages , il eft clair qu’ils ont appris à la même
école cette maniéré de faluer. Si les efprits trop li-
vrés au lcepticifme , ne fe rendent point, j’ajouterai
qu’il me paroît difficile de ne pas convenir de l’i-
dentité de race, dans le cas prélent; qu’à la preuve,
tirée de la conformité des ufages, on peut en join-
dre ici une nouvelle , encore plus înconteftable , celle
de la conformité des idiomes. Le Capitaine Cook
nous apprend que le mot de Tamoloa lignifie un Chef,
à Hamoa
,
l’une des IHes des Amis
,
& on voit dans
les Lettres édifiantes & curictifes , que les Habitons
des Mes Cantines appellent du même nom les prin-
cipaux du pays. Deux notes inférées plus haut of-
frent des paffages du Pere Cantova , où ce Million-
naire parle des Tamoles de ces dernières Mes; il
emploie ce terme au moins douze fois dans le cours
de quelques pages. Je vais tranlcrirc un paflage a'b-
folumcnt décifif, qui rend fiiperflue toute autre cita-
ùon. « L’autorité du Gouvernement fe partage en-
.1 tre plufieurs Familles Nobles, dont les Chefs s’ap-
» pellcnt Tamoles. Il y a outre cela dans chaque Pro-
» vince un principal Tantale , auquel tous les au-
i> tics font fournis. » Lettres édifiantes & curitujes ,
loin. XV , pag. 31 î.
I) E C O <ï K. 57
très- fertile , où il y a beaucoup de cochons, de
chiens , de volailles , & toutes les efpeces de 1777.
fruits & de racines qu’on trouve dans ces para- Juillet,
ges : on nous afliira qu’elle eft beaucoup plus
étendue que Tongataboo , dont elle ne dépend
pas , ainfi que les autres Illes de cet Archi-
pel; que Feejee & Tongataboo font louvent en
guerre. Plulieurs cireonflances nous firent con-
noître que les habitans de Tongataboo redou-
tent beaucoup les Infulaires de Feejee : pour ex-
primer le lentiment de leur infériorité, ils avoient
coutume de plier leur corps en avant , & de le
couvrir de leurs mains le vifage : il ne faut pas
s’étonner de l’effroi qu’infpiroieut les Naturels
de Feejee , car la dextérité avec laquelle ils
manient l’arc & la fronde , les rend redouta-
bles , & comme ils mangent , "à l’exemple des
Zélandois , les guerriers qu’ils tuent dans les
batailles, cet ufage abominable, ajoute encore
à la frayeur de leurs voifins. Les 1 Iabitans de
Tongataboo , qui les accnfoient d’étre canniba-
les , ne les ont point calomniés ; car plulieurs
perfonnes de Feejee que nous interrogeâmes
,
convinrent du fait.
Puifquc je parle des Antropophagcs , je de-
mande à ceux qui foutiennenc que le défaut de
fubfiitances a déterminé les premiers Cannibales
58 T lt O I S I E 1VI E V O Y A G F.
à manger de la chair humaine , ce qui a décor-
1777. miné les habitans de Feejee h conferver ccd ufage
Juillet, au milieu de l’abondance. Les Inlulaires de Ton-
gcitaboo , qui , fins douce par crainte , s’effor-
cent de vivre en paix avec leurs farouches voi-
fins, les détellent beaucoup : cependant ils vont
quelquefois les combattre , & ils rapportent du
pays ennemi des trophées de plumes rouges,
qu’on trouve en grande quantité à Feejee , & qui
font très-ellimées aux IJles des Amis , ainfi que
je l’ai dit tant de fois. Lorfque les deux Mes font
en paix, la communication entre les deux terres
ell allez vive ; il paroît qu’elles fe connoillènt de-
puis peu; autrement , Feejee ayant beaucoup de
chiens , ce quadrupède fe leroit répandu plutôt
h Tmgataboo , & aux Mes des environs , oit
j’en laillài les premiers couples en 1773. Les
Naturels de Feejee , que nous rencontrâmes ici
,
étoient d’une couleur plus foncée , que celle des
habitans des Jjles des Amis en général ; l’un
d’eux avoir l’oreille fendue, & le lobe lî alongé,
qu’il touchoit prcfque les épaules ; Angularité
que j’avois oblervée fur d’autres Mes de la mer
du Sud dans mon fécond voyage. Il me parut
qu’on avoit pour eux beaucoup d’égards ; au
relie , la vivacité de leur cfprit ne contribuoic
peut-être pas moins h ce bon accueil , que la
DE C 0 O IC. 5P
puifîùnce & la cruauté de leur Nation. Leur pé-
nétration eft bien fupéricurc h celle des Naturels 1777.
de Tongataboo , fi j’en juge par quelques-uns de Juillet,
leurs ouvrages méchaniques que nous apperçû-
mes; ils ont des mafliies & des piques lculptées
de la maniéré la plus adroite , des étoffes en
compartimens , d’un deflein exaét, des nattes dont
les couleurs font nuancées avec goût, & enfin
des pots de terre & d’autres meubles , qui annon-
cent de très-habiles ouvriers.
J’ai dit que Feejee gît à trois jours de naviga-
tion de Tongataboo : ces peuplades n’ont d’au-
tre méthode de mefurer la diftance d’une Me à
l’autre , que par le temps dont elles ont befoin
pour faire la traverféc fur une de leurs pirogues.
Voulant déterminer avec une forte de précifion
,
l’efpace que peuvent parcourir leurs embarcations
par un vent modéré , dans un intervalle fixe ,
j’allai h bord d’un de ces petits bâtimens qui
étoit fous voile , & après diveries expériences
du Lock , je reconnus qu’en ferrant le vent par
une jolie brife , elles font fept nœuds ou fept
"milles en une heure. J’en conclus qu’elles par-
courent fept ou huit milles par heure , avec les
brifes qui fouillent ordinairement fur ces parages.
Mais la longueur d’un jour ne doit pas être ici
comptée de vingt-quatre heures 5 car, en parlant
6o T R O I S I E 1VI E V 0 Y A ( i E
• L_ .ra d’un jour de navigation , ils comprennent feule-
X777- ment l’intervalle. qui fe trouve du matin au foir,
Juillet, c’elt-à-dirc , dix ou douze heures au plus : ainfi
,
deux jours de voile délignent l’intervalle qu’il y
a du matin du premier jour au foir du fécond.
Ils fe guident fur le Soleil pendant le jour , &
fur les étoiles pendant la nuit : lorfque l’obfeu-
rité de l’atmolphere leur ôte ce moyen de direc-
tion , les points d’où viennent les vents & les
vagues leur fervent de bouflolc. Si le vent & les
vagues changent de route au moment où le ciel
efl: nébuleux , (ce qui n’arrive guères qu’alors
,
dans les parages qui font le théâtre du vent alifé)
ils s’égarent , ils manquent fouvent le port où
ils allaient , & on n’en entend plus parler. Le
Lcéteur fe fouvient de ce que nous avons dit
des Compatriotes d’Omaï jettes à ÏFatceoo , par
les courons & les tempêtes , & il paraît que les
équipages, dont on ne reçoit plus de nouvelles,
ne périflènt pas toujours.
De tous les havres & de tous les mouillages
que j’ai rencontrés parmi ces Mes, celui de Ton-
gatnboo cft fuis comparaifon le meilleur , non-
feulement parce qu’il efl très-fùr , mais à raifon
de fon étendue & de la bonté de fou fond. Les
dangers que nous courûmes en y entrant du côté
du Nord, doivent fervir de leçon , & j’exhorte
de Cook. 6i
les Navigateurs h ne pas eflàyer cette route avec -
un vaiilèau lourd : l’autre paflàge par lequel nous 1777.
fortunes , eil beaucoup plus facile & beaucoup Juillet,
plus fûr. Ceux qui voudront entrer par le canal
de l’Eft , doivent gouverner fur la pointe Nord-
Eft de rifle , & longer la côte leptentrionale , en
la laiflùnt , ainfi que les petites Ifles à ftribord
,
jufqu’à ce qu’ils aient atteint le travers de la
pointe orientale de l’entrée dans la lagune , &
côtoyer cnfuite le récif des petites Mes ; en pre-
nant cette route , ils pafleront entre Makkahaœ
& Manooafai , ou la quatrième & la cinquième
des Mes qu’on voit à la hauteur de la pointe
Quel!: de la lagune : on peut aulîi pafler entre
la troifieme & la quatrième Ifles , c’eil-à-dire
,
entre Pangimodoo & Mononafai ; mais ce ca-
nal cil biqn plus étroit que l’autre. La marée ell
très-forte dans tous les deux ; le flot vient du
Nord-Ouefl: , comme je l’ai déjà obfervé , &
l’Ebbe fuit la même direction ; mais je parlerai
ailleurs des marées. Dès qu’on efl: au milieu de
l’un des deux canaux , il faut ferrer la côte de
Tongataboo , & mouiller entre cette terre &
Pangimodoo , devant une crique qui mena à la
lagune où les canots peuvent entrer à mi-flot.
Si Tongataboo a le meilleur havre , Anna-
mooka offre la meilleure eau, qu’on ne peut pas
«
68 T r o i s i e me Voyage
— —
-
maladies cutanées. Nous vîmes à Hapaee ûn,
1777. homme & un petit garçon, & 11 Annamooka ,
Juillet, un enfant d’une blancheur parfaite. On a trouvé
de pareils individus chez tous les peuples noirs ;
mais je préfume que leur couleur eft plutôt une
maladie , qu’un phénomène de la nature.
A tout prendre néanmoins , il y a peu de dé-
feftuofités ou de difformités naturelles parmi eux :
nous en rencontrâmes deux ou trois qui avoient
les pieds tournés en-dedans, & quelques-uns af-
fligés d’une forte de cécité, occafionnéc par un
vice de la cornée. Ils font fujets h d’autres mala-
dies : les dartres, qüi femblent nffcétcr la moitié
des Infulaires , & qui laiflènt après elles des ta-
ches blanchâtres & ferpentines, font la maladie
la plus commune ; mais elle eft moins grave
qu’une fécondé très-fréquente , laquelle fe mani-
fefte fur toutes les parties du corps, en larges
ulcérés qui ont de grofiès bordures blanches , &
qui jettent une matière légère & claire. Nous
vîmes quelques-uns de ces ulcérés très-virulens ;
& les Naturels , qui en avoient fur le vifage
,
infpiroient le dégoût. Nous en vîmes pluüeurs
de guéris , ou fur le point de l’être ; mais
dans ces cas, les malades avoient perdu le nez,
• ou ils en avoient perdu la plus grande partie.
Comme nous lavions , de maniéré h n’en pouvoir
«
n e C o o k. f>9
douter, (a) que les habitans des IJles des Amis TTm
écoient lujets à cette maladie dégoûtante, avant 1777.
mon fécond Voyage, & que les Naturels en con- Juillet,
venoient; malgré la conformité des fymptômes,
elle ne peut être l’effet du virus vénérien , à
moins qu’on ne fuppofe que nous n’avons pas
apporté ici la maladie vénérienne en 1773, Il eft
sûr que nous l’y avons trouvée en 1777; car,
peu de jours après notre arrivée, quelques-uns
de mes gens la prirent; & je fentis avec regret,,
que je m’étois en vain donné , lors de- ma pre-
mière relâche, tous les foins poiïiSles , pour pré-
venir l’introdu&ion d’une calamité auffi terrible.
Ce qui eft extraordinaire , les Naturels ne fem-
blent pas s’en occuper beaucoup , & irons vîmes
peu de traces de fes effets deftruéHfs ; vraifem-
blablement le climat & leur régime affoiblifîènt
fon venin. Il y a deux autres maladies répandues
aux Ifles des Amis : la première eft une enflure
coriace qui affeéle les jambes & les bras, & le*
groflît extrêmement dans toute leur longueur,
mais qui n’a rien de douloureux; la fécondé eft
(a) Voyez le fécond Voyage du Capitaine Cook,
( tome II , page 20 de l’original. ) M. Cook y parle
d’un homme affligé de cette maladie , qu’il rencontra •
à Annarnooka en 1773*
yo Troisième Voyage
une tumeur de la, même efpece , qui vient aux
1 777- tefticules, & qui furpaflè quelquefois la groffèur
Juillet, des deux poings. On peut d’ailleurs regarder
comme des hommes très-laius, les liabitans de
ces contrées : nous n’avons pas rencontré , du-
rant notre féjour, une l’eule pcrfonne détenue
chez elle, pour caufe de maladie. Au contraire,
leur force & leur aftivité font, à tous égards,
proportionnées à la vigueur de leurs mufcles ; &
ils déploient tellement l’une & l’autre dans leurs
occupations habituelles , & dans leurs amufe-
niens , qu’ils font , k coup sûr , peu fujets aux
maladies nombreufes , qui réiultenc de l’indo-
lence , ou d’une manière de vivre contraire èi
la Nature.
Leur contenance cft gtacieufe & leur démar-
che ferme ; ces avantages leur paroiflènt fi natu-
rels & fi nécefiâircs , qu’en nous voyant tomber
fouvent fur les racines des arbres , ou les inéga-
lités du terrein, ils ripient de notre mal-adrellè,
plus que de, toute autre choie.
Leurs phyfionomies expriment à un point re-
marquable la douceur & l’extrême bonté de leur
caraétere ; on n’y apperçoit pas le moindre trait
de cette aigreur farouche , qu’on remarque fur le
vifiige des peuples qui vivent encore dans un état
de barbarie. Leur maintien efl: 11 calme , ils ont
d s Cook.
tant d’empire fur leurs paffions , & tant de fer- r .~
meté dans leur conduite, qu’ils femblent afTujettis 1777.
dès l’enfance aux prohibitions les plus féveres; Juillet,
mais ils ont d’ailleurs de la franchife & de la
gaieté, quoiqu’ils prennent quelquefois fous les
yeux de leurs Chefs une forte de gravité & un
air férieux, qui leur donnent de la roideur, de
de la mauvaife grâce & de la réferve.
L’accueil amical qu’ont reçu tous les Naviga-
teurs , montre allez les difpofitions pacifiques des
Naturels des IJles des Amis. Loin, d’attaquer
les étrangers ouvertement ou clandéftinement , h
l’exemple de la plupart des habitans de ces mers»
on n’a pas à leur reprocher la plus légère marque
d’inimitié ; ils ont au contraire , à l’exemple des
peuples civilifés, cherché à établir des commu-
nications par des échanges, c’eil-à-dire , par le
feul moyen qui réunit les différentes nations. Ils
font fi habiles dans les échanges (ils les appel-
lent Fukatou) que nous jugeâmes d’abord qu’ils
s’étoient formés , en' commerçant avec les Ifles
voifines ; mais nous nous affurâmes enfuite qu’ils
ne font point de trafic, ou qu’ils en font un
très-peu confidérable , excepté avec Feejee , d’où
ils tirent des plumes rouges , & un petit nombre
d’articles que j’ai indiqués plus haut. Il n’y a
'peut-être pas fur le globe de peuplade qui mette
E 4
72 Troisième Voyage
- plus d’honnêteté , & moins de défiance dans le
1777. commerce. Nous ne courions aucun rifque à leur
Juillet, permettre d’examiner nos marchandiles , & de
les manier en détail, & ils comptoienc également
fur notre bonne foi. Si l’acheteur ou le vendeur
fe repentoient du marché , on fe rendoit récipro-
quement, d’un commun accord, & d’une ma-
niéré enjouée, ce qu’on avoit reçu. En un mot,
ils femblcnt réunir la plupart des bonnes qualités
qui font honneur à l’homme , celles que l’induf-
trie, la candeur, la perfévérance, l’affabilité; &
peut-être des vertus moins communes, que la
brièveté de notre. féjour ne nous a pas permis
d’obferver.
Le penchant au vol , univerfel & très-vif dans
les deux fexes , & parmi les individus de tous les
âges , cil' le foui défaut que nous leur connoif-
fions, J’obfcrvcrai toutefois que cette partie dé-
feftueufe de leur conduite , fembloit ne regarder
que nous ; car j’ai lieu de croire qu’ils ne fe vo-
lent pas entr’eux plus fouvent, peut-être pas aufl:
fréquemment qu’en d’autres pays, où les larcins
de quelquos perfonnes corrompues, ne nuifent
point h la réputation du corps du peuple en gé-
néral. Il faut avoir beaucoup d’indulgence pour
les tentations & les foibleflès de ces pauvres In-
fulaircs de la Mer Pacifique, à qui nous inlpirotîs
» E C O 0 lî. 73
les defirs les plus ardens , en leur montrant des
objets nouveaux , dont Futilité ou la beauté faf- 1 777.
cinent leurs efprits. Le vol , parmi les nations ci- Juillet,
vilifées & éclairées, annonce un caraétere fouillé
par la baflèlîè , par une cupidité qui méprife les
réglés de la juflice ; par cette pareflè qui produit
l’extrême indigence , & qui néglige les moyens
honnêtes de s’en affranchir. Mais ori ne doit pas
juger auffi févérement les vols commis par les
Naturels des 'Ifles des Amis , & des autres Ter-
res où nous avons abordé : ils paroiflènt réfulter
d’une curiofité , ou d’un defir très-preflant de
pofféder des chofes qui étoient abfolument nou-
velles pour eux, & qui appartcnoient à des étran-
gers très-différens de leur propre race. Si des
hommes auffi fupérieurs à nous en apparence,
que nous le fournies à eux, arrivoient parmi nous
avec des richeflès auffi féduifantes que le font les
nôtres , pour des peuplades étrangères aux arts
,
eft-il sûr que nos principes de juflice fuffiroient
pour contenir la plupart des individus de notre
nation? La caufe de leur penchant au vol, que
je viens d’indiquer, paroît d’autant plus vraie,
qu’ils volent tout indifféremment dès la première
vue, avant de fonger , le moins du monde, à fe
fervir de leur proie d’une manière utile : il n’en
eft pas de même parmi nous ; le dernier de nos
74 Troisième Voyage
s » voleurs ne voudroit pas rifquer fa réputation, ou
1777. s’expofer au châtiment, fans favoii* d’avance l’u-
Juillet. fage qu’il fera des chofes dérobées. Au refte , la
difpofition au vol de ces Infulaires, très-défagréa-
ble & très-incommode d’ailleurs, nous fournit un
moyen de connoître la vivacité de leur intelli-
gence; car ils commettoient les petits larcins avec
beaucoup de dextérité, & les vols plus capitaux,
avec une fuite & des combinaifons proportion-
nées à l’importance des objets. J’en ai donné une
preuve frappante, en racontant, qu’ils efïàyerent
d’enlever en plein jour une des ancres de la Dé-
couverte.
Leur chevelure cft en général liiîè, épaiflè &
forte ; celle d’un petit nombre d’entr’eux boucle
naturellement. Elle eft noire, prefquc fans excep-
tion ; mais la plupart des hommes , & quelques-
unes des femmes la peignent en brun ou en
pourpre , & quelquefois en orangé. Ils produi-
fent la première couleur , en y mettant une forte
d’enduit de corail brûlé, mêlé avec de l’eau; la
fécondé , en y appliquant des rapures d’un -bois
. rougeâtre , délayées également dans de l’eau ; &
la troifieme, en la parfemant, je crois, d’une
poudre tirée du fouchet des Indes.
Lorfque j’abordai fur ces Iflcs pour la pre-
mière fois, je crus que les hommes & les femmes
DE C O O Iï. *r£
étoient dans l’ufage de porter leurs cheveux = r=:
courts; mais notre relâche ayant été plus longue 1777.
cette fois, j’ai vu beaucoup de cheveux longs. Juillet.
Leurs modes, en ce point, font fi variées, qu’il
eft difficile d’indiquer celle qui cft la plus répan-
due. Quelques-uns les portent coupés à l’un des
côtés de la tète , tandis que la portion du côté
oppofé a toute là longueur; ceux-ci les ont cou-
pés ' près , & peut-être raies dans un endroit ;
ceux-là ont la tète rafe , excepté une feule touf-
fe , qu’ils laiflènt ordinairement près de l’oreille :
d’autres les laiflènt prendre toute leur croifiànce,
fans y toucher. Les femmes, en général, portent
leurs cheveux courts ; les hommes fe coupent la
barbe, & les deux fexes s’arrachent les poils fous
les aiflèlles; j’ai déjà décrit de quelle maniéré.
Les hommes ont des piquetures d’un bleu foncé,
depuis le milieu du ventre jufqn’à mi-euiflès. Ils
produifent ces piquetures , avec un infiniment
d’os, rempli de dents : après avoir plongé les
dents dans le fuc du Doecdoce , ils les impri-
ment dans la peau, 'à l’aide d’un morceau de
bois , & il en réfulte des points 'ineffaçables, lis
tracent ainfi des lignes & des figures fi variées &
fi bien difpofées, qu’elles ont quelquefois de
l’élégance. Les femmes ne fe tatouent que l’in-
térieur des mains. Le Roi n’eff point aflujetti à
?6 Troisième Vovage
r- " cette coutume, il n’eft pas obligé non plus de
1777. fe faire, dans les temps de deuil, ces blefiiires.
Juillet* dont je parlerai tout-à-l’heurc.
Les hommes font tous circoncis , ou plutôt
fupercis , car on leur coupe feulement un petit
morceau de la partie fupérieure du prépuce ; ce
qui l’empêche de recouvrir jamais le gland. Ils
ne veulent pas autre chofe; ils difent que la pro-
preté leur a diflé cette opération.
L’habillement des femmes eft le même que
celui des hommes; il eft compofé d’une pièce
d’étoffe , ou d’une natte , ( plus ordinairement de
la première) large d’environ deux verges, & de
deux & demie de longueur, & toujours allez
long pour faire un tour & demi fur les reins,
où il eft arrêté par une ceinture ou une corde.
Il eft double fur le devant , & il tombe comme
un jupon , jufqu’au milieu de la jambe. La par-
tie , qui eft au-deffus des reins , offre plufieurs
plis; cnfortc que fi on la développe dans toute
fon étendue , il y a allez d’étoffes pour envelop-
per & couvrir les épaules, qui relient prefque
toujours nues. Tel elt , pour la forme , le vête-
ment général des deux fexes. Les Infulaires, d’un
rang diftingué , portent feuls de grandes* pièces
d’étoffes , & de belles nattes. Le bas-peuple s’ha-
bille de pièces plus petites, & très-fouvent , il no
« e Coq ic. 77
porte qu’un pagne de feuilles de plantes , ou le —
Mciro , qui eft un morceau d’étoffe étroit, ou 1777-
une natte refiemblant à une ceinture : ils paffent Juillet,
le Maro entre leurs cuiffes, & ils en couvrent
leurs reins. Il paroît deftiné principalement aux
hommes. Ils ont divers habits pour leurs grands
Haivas ou fêtes; mais la forme eft toujours la
même ; & les vêtemens les plus riches font plus
ou moins garnis de plumes rouges. Je n’ai pu
favoir à quelle occafion les Chefs mettent leurs
chapeaux de plumes rouges. Les hommes & les
femmes ont quelquefois de petits bonnets com-
pofés de différentes matières , pour fe garantir le
vifage du Soleil.
La parure des deux fexes eft auffi la même.
Les ornetnens les plus communs , font des col-
liers du fruit du Pandanus , ou de diverfes
fleurs odoriférantes ; on leur donne , dans le
pays , le nom général de Kahulla. Les Natu-
rels fufpendent quelquefois fur leur poitrine , de
petites coquilles , l’aile & les os de la cuifîè des
oifeaux , des dents de requins , &c. Ils portent
fouvent , h la partie fupérieure du bras , une na-*
cre de perle bien polie , ou un anneau de la
meme fubftance fculpté ; ils ont d’ailleurs des
bagues d’écaille de tortues, & des bracelets.
Les lobes de leurs oreilles , font percés en
84 T RO I S I E M E VOYAGE
-r* grands portent un morceau de bois fixé rranfver-
1777. falemcni, afin de le preffer contre terre avec le
juillet, pied , d’une maniéré plus aifée : quoique leur
largeur ne foit pas de plus de deux h quatre
pouces, c’cfl le feul infiniment dont ils fe fer-
vent pour fouiller & planter un terrein qui ren-
ferme un grand nombre d’arpens. Les planta-
tions de bananiers & d’ignames , fe trouvent
rangées de maniéré qu’on apperçoit des lignes
régulières & complettcs , de quelque côté qu’on
jette les yeux*.
Les cocotiers & les arbres à pain , font dif-
perfés fins aucun ordre ; & ils ne femblent point
donner de peine, lorfqu’ils ont atteint une cer-
taine hauteur. On peut dire la môme chofc d’un
autre grand arbre qui produit une multitude de
greffes noix arrondies & comprimées , appellécs
JLeefe-e , & d’un arbre plus petit qui porte une
noix' ovale , avec deux ou trois amandes trian-
gulaires, coriaces & infipides, celui-ci efl appelïé
Mabba , & les Naturels le plantent fouvent au-
tour de leurs maifons.
En général , le Kappe forme des plantations
aflèz vafles, mais irrégulières. Les Mawhahas
font entre-mclés parmi d’autres productions , ainfi
que le Jeejee & les ignames. J’ai remarqué fré-
quemment des ignames dans les intervalles des
be Cook. 85
bananiers. Les cannes de fucre occupent ordi-
nairement peu de terrein , & elles ne font .pas 1777.
clair-femées. Le mûrier papier dont les Naturels Juillet,
tirent leurs étoffes , eft planté fans ordre , mais
ils lui laiffent l’efpace néceflaire à fa croiflàuce
,
& ils ont foin de nettoyer fes environs. Loftan-
danus eft la feule plante qu’ils cultivent d’ail-
leurs pour leurs manufactures.; les différons pieds
font communément rangés fur une ligne très-
ferrée , aux bords des champs mis en culture.
Le p and amis ’ cultivé , leur paroît fi fupérieur à
celui qui vient naturellement , qu’ils lui donnent
un nom particulier , d’où il réfulte qu’ils con-
noiffent très-bien les améliorations que produit la
culture.
Il faut obferver que cette peuplade qui mon-
tre beaucoup de goût & d’efprit en pluficurs
chofes, en montre peu dans la conftruélion de
fes nmifons; au relie, l’exécution en eft moins
défeftueufe que la forme. Celles du bas-peuple
font de pauvres cabanes très-petites , & elles ga- ,
ramifient à peine de la rigueur du temps. Celles
des bifilaires d’un rang diftingué, font plus gran-
des & mieux abritées , mais elles devroient être
meilleures. Une maifon de moyenne grandeur,
a environ trente pieds de long, vingt de large
& douze de hauteur ; c eft , à proprement parler,
F 3
1
84 T r o x s i e M e Voyage
~ grands portent un morceau de bois fixé tranfver-
7. fixlemcnt, afin de le prefièr contre terre avec le
et. pied , d’une maniéré pins aifée : quoique leur
largeur ne foie pas de plus de deux h quatre
pouces, c’eft le feul infiniment dont ils fe fer-
vent pour fouiller & planter un terrein qui ren-
ferme un grand nombre d’arpens. Les planta-
tions de bananiers & d’ignames , fe trouvent
rangées de maniéré qu’on apperçoit des lignes
régulières & complexes, de quelque côté qu’on
jette les yeux*.
Les cocotiers & les arbres ît pain , font dif-
perfés (ans aucun ordre ; & ils ne femblent point
donner de peine, lorfqu’ils ont atteint une cer-
taine hauteur. Ou peut dire la même chofe d’un
autre grand arbre qui produit une multitude de
greffes noix arrondies & comprimées, appellées
Eeefee , & d’un arbre plus petit qui porte une
noix ovale , avec deux ou trois amandes trian-
gulaires, coriaces & infipides, celui-ci efi appelle
Mabba , & les Naturels le plantent fouvent au-
tour de leurs maifons.
En général , le Kappa forme des plantations
afièz vafics , mais irrégulières. Les Mawhahas
font entre-môlés parmi d’autres productions ? ainii
que le Jccjec & les ignames. J’ai remarqué fré-
quemment des ignames dans les intervalles des
I)E C O O K. , 87
La lifte de leurs meubles n’eft pas longue ; ils ;
onjt un bowl ou deux, dans lefquels ils font la x 777.
Kay a , un petit nombre de gourdes , des co- Juillet,
ques de cocos , de petites efcabelles de bois , qui
leur fervent de couffins , & quelquefois une ef-
cabelle plus grande fur laquelle s’affied le Chef
ou le maître de la nmifon.
La feule raifon plaufible que je puiflè donner
de leur dédain , pour les ornemens de l’architec-
ture de leurs chaumières , c’eft qu’ils aiment paf-
fionnément à fe tenir en plein air. Ils ne mangent
guères dans leurs maifons ; ils y couchent , ils s’y
retirent lorfque le temps cft mauvais, & c’eft tout
l’ufage qu’ils femblent en faire. Le bas-peuple, qui
paffe une grande partie de fa vie autour des Chefs,
n’y va ordinairement que dans le dernier cas.
Leurs l’oins & leur dextérité pour ce qui a
rapport à Farchiteéture navale , fi je peux em-
ployer ce nom , e&cufent la négligence que je
viens de leur reprocher. La relation de mon fé-
cond Voyage, (V) donne la defeription de leurs
(a) Vol. I, pag. axs & 2,16 de l’original. Si l’on
compare les détails donnés ici par le Capitaine Cook
,
avec ce que Cantova nous dit des pirogues des JJ
-
les Carolines , on appercevra encore une grande con-
formité fur ce point. Voyez les lettres édifiantes &
curieufes , pag. 286. F 4
88 Troisième Voyage
pirogues , & de leur maniéré de les conftruire
1777. ou de les manœuvrer, j’y renvoie les Lecteurs.
Juillet. Des haches de cette pierre noire & polie,
qu’on trouve en abondance h Toofoa , des dents
de requin fixées fur de petits- manches qui tien-
nent lieu de arriérés , des limes compolees de
la peau grolfiere d’une cfpcce de poillbn, atta-
chées à des morceaux applatis de bois , plus min-
ces d’un côté que de l’autre , & garnis auifi d’un
manche , font les feuls outils dont ils le fervent
pour conftruire leurs pirogues. Ces embarca-
tions , qui font les plus parfaits de leurs ouvrages
méchaniques , leur coûtent beaucoup de temps
& de travail; & on 11c doit pas s’étonner s’ils en
, prennent tant de foin. Ils les conftruifcnt & ils
les gardent fous des hangars ; & , lorfqu’ils les
lailîcnt fur la côte , ils couvrent la partie fupé-
rieure de feuilles de cocotiers , afin de la garan-
tir du folcil.
Si j’en excepte diverfes coquilles , qui leur
tiennent lieu de couteaux, ils n’emploient jamais
d’autres outils. Au relie , ils ne doivent fentir la
foiblclfe & l’incommodité de leurs inftrumcns
,
que dans la conftrucHon des pirogues , ou la fa-
brique de quelques-unes de leurs armes; car il
4
ne font guères d’ailleurs que des meubles de pê-
che & des cordaercs.
de Cook. . 89
Ils tirent leurs cordages des fibres de la goufiè
de cocos ; ces fibres n’ont que neuf ou dix pieds 1777.
.de long, mais ils les joignent l’une à l’autre en Juillet,
les tordant; ils en font ainfi des ficelles de l’é-
pailfeur d’une plume , & d’une très-grande lon-
gueur , qu’ils roulent en pelottes , & qu’ils réu-
nifient enfuite , pour avoir de gros cordages.
Leurs lignes de pêche font aufii fortes & aufii
•unies , que les meilleures des nôtres. De grands
& de petits hameçons forment le refie de leur
attirail de pêche ; les derniers font en entier de
nacre de perle ; mais les premiers font feulement
recouverts de cette matière. La pointe des uns
& des autres cfi ordinairement d’écaille de tor-
tue ; celle des petits efi fimplc , & celle des
grands barbelée. Ils prennent avec les grands
,
des bonites & des albicores; pour cela, ils adap-
tent à un rofeau de bambou , de douze ou qua-
. torze pieds de long , l’hameçon fufpendu à une
ligne de la même longueur. Le bambou efi afiïi-
jetti par upe piece de bois entaillée , poféc à
l’arriére de la pirogue, &, à mefure que l’em-
barcation s’avance, elle traîne fur la furface de
la mer , fans autre appât , qu’une toufic de lin
qui fc trouve près de la pointe. Ils pofièdent
aufii une multitude de petites feines , dont quel-
ques-unes font d’une texture très-délicate; ils s’en
90 Troisième Voyage
— . fervent pour pêcher dans les trous des récifs , au
1777- moment du reflux.
Juillet. Leurs autres ouvrages méchaniqucs font fur-
tout des flûtes de rofeau compofées , des flûtes
Amples , des armes de guerre , & ces cfcabellcs
qui leur tiennent lieu de couflins. Les flûtes com-
pofées 0111; huit, neuf ou dix rofeaux placés pa-
rallèlement, mais dans une progrefflon qui n’clt
pas régulière; car les plus longs font quelque-
fois au milieu, & il y en a plufleurs de la même
longueur. Je n’en ai vu aucun qui donnât plus
de fix notes ; ils paroiflènt incapables d’en tirer
une mufique dont nos oreilles puifiènt diftinguer
les divers fons. (a) Les flûtes Amples font des
•morceaux de bambou , fermés aux deux bouts
,
& garnis de Ax trous , deux defqucls font voifins
des extrémités; en jouant, ils ne font ulàgc que
de deux des trous du milieu, & de l’un de ceux
de l’extrémité. Ils bouchent la narine gauche
avec le pouce de la main gauche ; & , avec la
narine droite , ils fouillent dans le trou de l’ex-
trémité : ils mettent le doigt du milieu de la
main gauche , fur le premier trou de la gauche
,
(<z) On trouve, dans le fécond Voyage de Cook,
vol. I , pag. aai de l’original , planche XXI , une
ligure de cette flûte de rofeau compofée.
de Cooic. 91
& l’index de la droite , fur le trou inférieur de — —
ce côté : ainfi , avec trois notes feulement , ils 1777.
produifent une mufique fimple & agréable, qu’ils Juillet,
varient beaucoup plus qu’on ne le croiroit , vu
l’imperfeélion de leur inftrument. Ils ne paroif-
fent pas goûter notre mufique , qui eft fi com-
pliquée ; & cela vient peut-être de l’habitude
d’entendre la leur , qui eft compofée de fi peu
de notes. Au refte , ils trouvent du plaifir à des
chants plus groffiers encore que les leurs ; car
nous remarquâmes qu’ils écoutoient avec intérêt
ceux de nos deux Zélandois , lcfquels poufloient
des fons forts , qui n’avoient rien de mélodieux
ou de mufical.
Les armes qu’ils fabriquent , font des maflùes
de différentes cfpeces , dont la fculpturc eft très-
longue, des piques & des dards. Ils ont des arcs
& des fléchés , qui femblent deftinés feulement h
leurs plaifirs , à la chaflè des oifeaux , par exem-
ple, & non pas à tuer leurs ennemis. Les efca-
belles ont à-peu-près deux pieds de long, quatre
ou cinq pouces d’élévation , & environ quatre
pouces de largeur ; elles fe courbent dans le mi-
lieu , & elles portent fur quatre forts jambages
,
qui ont des pieds circulaires : elles font d’un feu!
morceau de bois noir ou brun, bien poli & in-
crufté d’ivoire. Ils incruftent également d’ivoire,
92 Troisième Voyage
rr=s les manches de leurs chaffe-mouchcs , qu’ils iculp-
i?77. tent d’ailleurs. Ils font avec de l’os , de petites
Juillet, figures d’hommes, d’oifeaux, & d’autres chofes;
travail qui doit erre difficile , car ils n’emploient
qu’une dent de requin.
Les ignames , les bananes , & les noix de co-
cos , forment la plus grande partie des végétaux
dont ils fe nourriflènt; les cochons, les volailles,
les poiffons, & les coquillages de toute efpcce,
font les principaux articles de leurs nourritures
animales , mais le bas -peuple mange des rats.
L’igname , la banane , le fruit à pain , le poiflbp
& les coquillages deviennent leur reflource habi-
tuelle aux diverfes époques de l’année ; les co-
chons , les volailles & les tortues parodient être
des friandifes extraordinaires réfervées pour les
Chefs. L’intervalle entre les faifons des végétaux,
doit être quelquefois confidérable; car ils prépa-
rent une forte de pain fie banane , qu’ils tiennent
en réferve : pour cela , ils dépofent les fruits
fous terre , avant qu'ils foient mûrs , & ils les y
laiffent jufqu’au moment de la fermentation ; ils
les en tirent alors , & ils en font de petites hou-
les li aigres & de fi mativaife qualité , qu’ils pré-
féraient fouvent notre pain , quand même il écoit
un peu moifi.
En général , ils cuifent leurs alimens au four,
DE C O 0 IC. f>3
de la même maniéré qu’à O-Taïti , & ils ont —— ——
l'art de tirer de quelques fruits , différons mets 1777.
que la plupart d’entre nous jugèrent très-bons. Juillet.
Je ne les ai jamais vu faire ufage d’aucune efpece
de fauiïè, ou boire à leur repas autre chofe que
de l’eau , ou du jus de cocos : ils 11e boivenc la
Kava que le matin. Leur cuifine ou leur ma-
niéré de manger font mal-propres ; en général
,
ils pofent leurs alimens fur la première feuille
qu’ils rencontrent, quelque fale qu’elle foit; mais
les nourritures deftinées aux Chefs , fe mettent
communément fur des feuilles vertes de bana-
niers. Quand le Roi fàifoit un repas , il étoic
fervi par trois ou quatre perfonnes ; l’une décou-
poit; une fécondé divifoit en bouchées les gros
morceaux ; & d’autres étoient prêtes à offrir les
noix de cocos , & les diverfes chofes dont il
pauvoit avoir befoin. Je n’ai jamais rencontré de
nombreux convives dînant cnfemblc , ou man-
geant à la même portion : lors même qu’ils pa-
roiffeiit réunis pour un repas, on divife les mets
en grolîcs portions , deftinées à un certain nom-
bre; ces groftès portions fe fous-divifent, enforte
qu’il eft rare de trouver plus de deux ou trois
Naturels qui mangent cnfeinble. J’ai déjà dit que
les femmes ne font point exclues des repas des
hommes ; mais il y a des dalles d’Infulaires qui
ioo Troisième Voyage
— dureraient cinq jours, & que chacun des prin-
1777. cîpaux perfonnages de l’Ifle y affifleroit-
Juillct. La durée & l’univcrfiilité de leurs deuils, an-
noncent qu’ils regardent la mort comme un très-
grand mal : ce qu’ils font pour l’éloigner , le
prouve d’ailleurs. Lorfque j’abordai fur ces Iflcs,
en 1773 , je m’apperçus qu’il manquoit aux Na-
turels, un des petits doigts de la main, & fou-
vent tous les deux : on ne me rendit pas alors
un compte latisfaifant de cette mutilation ; (V)
mais on m’apprit cette fois , qu’ils fe coupent les
petits doigts, lorfqu’ils ont une maladie grave,
& qu’ils le croient en danger de mourir : ils fup-
pofent que la Divinité, touchée de ce (àcrifice
leur rendra la fanté. Ils font l’amputation avec
une hache de pierre. Nous en vîmes à peine un
fur dix qui ne fût pas mutilé de cette manière :
ces petits doigts de moins produiront un clfet
défàgréable , fur-tout quand ils les coupent fi
près , 'qu’ils enlèvent une partie de l’os de la
main, ce qui arrive quelquefois. ( 7 /)
(<z) Voyez le fécond Voyage de Cook, tome I,
page îî 2, de l’original.
(Zi) J’ajouterai ici, d’après l’autorité du Capitaine
King, qu’il eft très-commun de voir le bas-peuple fe
couper une des jointures du petit doigt , lorfque les
Chefs dont ils dépendent font malades.
101
J) F. C O O IC.
En voyant avec quelle rigueur ils pratiquent —
quelques-unes de leurs cérémonies funèbres ou 1777.
religieufes., on eft tenté de croire qu’ils cher- Juillet,
client à affiner leur bonheur au-delà du tom-
beau , mais ils n’ont guères en vue que des cho-
fes purement temporelles; car ils femblent avoir
peu d’idée des cMtimens d’une autre vie , à la
fuite des fautes commiles dans ce monde. Ils pen-
fent néanmoins qu’ils méritent d’étre punis fur
la terre, & ils n’oublient rien de ce qui peut
mériter la bienveillance de leur Dieu. Ils don-
nent le nom de Kallafootonga à l’Auteur Su-
prême de la plupart des choies; ils difent que
c’eft une femme ; qu’elle réfide au Ciel ; qu’elle
dirige le tonnerre , les vents & la pluie , & en
général toutes les variations du temps; ils imagi-
nent que , lorsqu'elle eft fâchée contre eux , les
récoltes font mauvaifes ; que la foudre détruit
une multitude de corps; que les hommes font
en proie à la maladie & h la mort, aufli-bien
que les cochons & les autres animaux ; & que
,
li la colere de Kallafootonga diminue , tout
rentre dans l’ordre naturel : il paroît qu’ils comp-
tent beaucoup fur l’efficacité de leurs efforts pour
l’appaifcr. Ils admettent plulieurs Dieux inférieurs
à Kallafootonga ; ils nous parleront en parti-
culier de Toofooa-Boolootoo , ou du Dieu des
102 T R 0 I S I E M E V O Y A G E
•zzzzzz nuages & de la brume , de Tallet eboo , & de quel-
*777- ques-uns qui habitent les Cieux. Celui qui oc-
Juillet. cupe le premier rang & qui a le plus d’autorité,
eit chargé du gouvernement de la mer & de
fes productions ; ils l’appellent Futtofaihe , ou,
comme ils prononcent quelquefois, Footafooa
;
ils difent qu’il cil de l’efpece mâle, & qu’il a
une femme nommée Fy k aoa-Kaj ce a ; ils croient
qu’il y a dans l’Océan, comme au Ciel, plu-
fleurs Potentats inférieurs, tel que Vahaa-Fo-
nooa , Tareeava , Mattaha , Evaroo
,
&c.
Toutes les files de ce grouppc n’adoptent pas
cependant le même fyftême religieux ; car le
Dieu Suprême de Hapaec , par exemple, cil
appelle Alo-alo , & il y a des Mes qui adorent
deux ou trois Divinités particulières. Au relie,
ils lé forment des idées très-abfurdes fur la puif-
fance & les attributs de ces Etres fupérieurs, qui,
félon leur croyance , prolongent feulement julqu’à
la mort, les foins qu’ils prennent des hommes.
Toutefois .ils ont des principes fàins fur la
fpirituulité & l’immortalité de Pâme. Ils lui don-
nent le nom de vie, ou de principe vivant, ou
ce qui eft plus conforme à leur fyllêmc général
de mythologie, à'Otona , c’eft-n-dirc, d’une Di-
vinité , ou d'un Etre invilihlc. Ils croient qu’im-
médiatement après le trépas , les âmes des Chefs
D E C O O K. 103
il leparent de leur corps , & qu’elles vont dans
un endroit appellé Boolootoo , où elles rencon- 1777.
trent le Dieu Gooleho. Il paraît que ce Gooleho Juillet,
efl la mort perfonnifiéc ; car ils avoient coutume
de nous dire : “ Vous & les hommes de Feejee
„ vous êtes fournis à la puiflànce & h l’autorité
„ de Gooleho. „ J’obierverai qu’en nous allociant
ainfi à une peuplade qu’ils redoutent, ils vou-
loient nous faire un compliment , & reconuoître
notre fupériorité. Perfonne n’a jamais vu le pays
de Gooleho , qui cil le rendez-vous général de
tous les morts; nous jugeâmes cependant qu’ils
le placent à l’Oucil de Feejee ; que ceux qui y
arrivent une fois , vivent à jamais , on pour me
fervir de leurs expreffions , qu’ils ne, font plus
fournis à la mort; & qu’ils y trouvent en abon-
dance, celles des productions de leur pays, qu’ils
aiment le mieux. Quant aux âmes des dalles in-
férieures du peuple , elles fubiflènt une forte de
tranfmigration , ou s’il faut me iervir de leur lai>
gage , elles font mangées par un oileau appellé
Loata , qui voltige autour des cimetières.
Je crois pouvoir aiïurer qu’ils n’adorent aucun
ouvrage de leurs mains , ou aucune partie vifiblc
de la création. Ils n’ofFrcnt pas h leurs Dieux,
comme les O-Taïtiens , des cochons , des chiens
& des fruits , à moins que ce, ne foit d’une
G 4
io4 ' Trojsiëme Voyage
manière emblématique; car nous n’apperçûmes
1777* rien de pareil dans leurs Morais,
;
mais il m’eft
Juillet, démontré qu’ils leur offrent des facriliccs humains.
Leurs Morais ou Fiatookas ( on leur donne
ces deux noms & fur-tout le dernier) fervent en
même-temps de Cimetières & de Temples, ainfi
qu’aux Mes de la Société , & en diverfes par-
ties du globe. Quelques-uns nous parurent deili-
nés feulement aux fépuküres ; ils écoient petits,
& inférieurs aux autres à cous égards. #
Nous ne pouvons parler que de la forme gé-
nérale du Gouvernement des IJles des Amis. II
règne parmi eux une lubordination qui reiïèmble
au fyffêrae féodal de nos Ancêtres ; au refte
,
j’avoue que je ne connois pas même impar-
faitement les fous - divifions de l’autorité, les
parties intégrantes de fadminifl: ration , & l’en-
chaînement de ces parties d’où réfultc un corps
politique. Quelques Infulaires m’ont dit que le
pouvoir du Roi oit illimité, & qu’il eit le maî-
tre de la propriété & de la vie de lès fujets;
mais le petit nombre d’obfervations qui fe font
offertes h nous fur ce point , font plus contraires
que favorables h l’idée d’un Gouvernement def-
potique. Marecvvagee, le vieux Toobou & Fée-
nou agiffoient comme de petits Souverains , &
ils traverfoient fréquemment les mefurcs du Roi,
X) F, C O O K. 105
dont ils cxcitoicnr. les plaintes. La Cour de ces — — —
—
deux Chefs, les plus puiflàns du pays, étoitaufli 1777.
brillance que celle du Monarque : nous comptions Juillet,
après eux Féenou & le fils de Mareewagee. Si
les Grands Perfonnages ne font pas fournis au
pouvoir domeftique du Roi , il nous fut démon-
tré aïïèz fouvent , que la propriété & la sûreté
perfonnelle du bas-peuple font à la merci des
Chefs dont ils dépendent.
Il y a à Tongataboo une multitude de Dif-
trifts; nous apprîmes les noms de plus de trente.
Chacun de ces Cantons a nn Chef particulier,
qui termine les différends , & qui rend la jufti-
ce ; mais il nous a été impoffible de connoître
,
avec quelque précifion , l’étendue de leur pou-
voir, ou les règles qu’ils fuivent, pour propor-
tionner les chûtimens aux délits. La plupart de
ces Chefs ont , dans les autres Iflcs , des Domai-
nes, d’où ils tirent des fubfides. Nous favoiis
du moins, que le Roi reçoit de Tongataboo ,
h certaines époques, le produit de fes Domai-
nes éloignés. Cette Ifle cfi fa réfidencc princi-
pale, & elle paroît être aufli celle de tous les
Perfonnages d’importance , des Iflcs des Amis.
Les Naturels l’appellent ordinairement la Terre
des Chefs , & ils nomment les Iflcs fubordon-
nées , les Terres des Serviteurs.
io6 Troisième Voyage
= 3 = Le bas-peuple ne fe contente pas de donner
1777- à ces Chefs le titre de Seigneurs de la Terre;
Juillet. Us les appellent en outre Seigneurs du Soleil &
du Firmament. Les Membres de la Famille du
Roi prennent le nom de Futtafaihe , c’cft-à-dirc
celui d’un de leurs Dieux, qui cil vraifcmblable-
ment leur protecteur , & peut-être leur Ancêtre
commun. Toutefois le Souverain 11 ’a d’autre titre
que celui de Tooce-Tonga.
Les Naturels gardent en préfencc de leurs
Chefs & fur-tout du Roi , une décence vraiment
admirable. Lorfquc le Monarque s’alfied chez
lui , ou en dehors de Ta maifon , tous les gens
de là fuite s’afleoient en même-temps, & for-
ment un cercle devant lui ; mais ils ne manquent
jamais de laiflèr entre le Prince & eux , un cf-
pace libre , que perfonne n’ofe traverler fans
avoir une afliiire particulière. On ne peut non
plus palier ou s’afïèoir, derrière lui, & même
près de lui, qu’avec l'on ordre ou là permilfion;
& , comme on nous accorda fouvent ce privilè-
ge, il n’elt pas befoin de citer d’autres preuves,
du refpcét que nous leur infpirions. Lorfqu’un
des Naturels veut parler au Roi, il s’approche
& il s’alficd aux pieds du Souverain ; il s’expli-
que en peu de mots, & quand il a reçu une
réponfe , il va reprendre fa place dans le cercle.
i) io C o o ic. 107
Mais fi le Roi parle à l’un de les fujets, celui-ci —
répond de l’endroit où il fe trouve & fans le 1777.
lever, à moins qu’on ne lui commande quelque Juillet,
chofe ; dans ce cas , il quitte fa place , pour aller
s’alfeoir aux pieds du Chef, les jambes croifécs :
ils font fi habitués à cette pofiure , que toute au-
tre maniéré de s’allèoir leur clt défagréable. (ri)
Celui qui parlerait ici debout au Roi , ferait
réputé auffi greffier que les hommes parmi nous,
qui fe tiendraient allis & le chapeau fur la tête
,
en adrefiànt la parole h leur Supérieur , placé
debout & découvert.
Aucune des Nations du monde les plus civi-
lifées , ne femblc furpaflèr celle-ci dans le bon
ordre de fes aflèmblées , dans l’empreficment
avec lequel elle obéit à fes Chefs , dans l’harmo-
nie qui régné parmi toutes les dalles du peuple,
& qui les dirige, comme fi elles ne formoient
qu’un feul homme ,' mené par des principes
invariables. On efi: frappé fur-tout de cette ré-
gularité de conduite, lorfque les Chefs haran-
guent une troupe d’Infulaires , ce qui arrive fou-
vent : l’auditoire garde le plus profond filence,
(//) Cette maniéré de s’alTeoir elt particulière aux
hommes; lorfque les femmes font affifes, elles ont
toujours les jambes jettées un peu fur le coté. Nous
devons cette remarque au Capitaine King.
io8 Troisième Voyage
— — durant le difcours , il prête une attention , qu’on
1 777' ne trouve pas dans nos Sénats où l’on agite les
Juillet, qucllions les plus intéreilàntcs & les plus férieu-
fes. Quel que fût le l'ujet d’un difcours, nous
n’avons jamais vu l’un des auditeurs montrer de
l’ennui ou du déplaifir, ou rien qui annonçât le
defir de s’oppofer à la volonté de celui qui avoit
le droit de donner des ordres. Telle eft même la
force de ces Loix verbales , fi je puis les uppeller
ainfi , qu’un des Chefs fut étonné de ce qu’on
avoit agi contre de pareils ordres, dans une occa-
fion où il me parut que le délinquant n’avoit pu
en être informé allez tôt pour s’y foumettre. (ri)
Quelques-uns des Chefs les plus puiffîms le
difpntent au Roi, en ce qui regarde l’étendue
des domaines; mais la dignité de l’on rang, &
les marques de relpeél qu’il reçoit des diverfes
dalles du peuple , le mettent bien au-dellùs
d’eux : en vertu d’un privilège particulier de là
fouveraincté , il n’a point le corps piqueté; il
n’eft pas circoncis, comme le font fus lujets;
quand il le montre en public , tous ceux qu’il
{a) Cantova nous apprend que les Naturels des
Ijles Caroline.!
,
font aufli fournis aux ordres du Ta-
mole. “ Ils reçoivent fes ordres avec le plus profond
« refpeft. Ses paroles font autant d’oracles qu’on rtS-
*> vere. » Lettres édifiantes &• curieufes
,
t, IV , p. 311.
n e Cook. *09
rencontre doivent s’affeoir , jufqu’à ce qu’il aie ----- -
paiïe ; les Naturels ne peuvent fe tenir dans un 1777.
endroit qui fe trouve au-defliis de fa tête , il faut Juillet,
au contraire qu’ils viennent fe mettre fous les
pieds. On ne peut rien imaginer de plus relpec-
tueux , que le cérémonial obfervé envers le Sou-
verain , & les autres grands perfonnages de ces
Illes. Ceux qui veulent faire leur cour , s’ac-
croupifîènt devant le Chef, ils pofent leur tête
fous la plante de fes pieds ; & , après avoir tou-
ché d’ailleurs fes pieds avec le dedans & le re-
vers des doigts des deux mains , ils fe lèvent &
ils fe retirent. Il paraît que le Roi ne peut re-
buter aucun de ceux qui viennent lui rendre cet
hommage appellé Moe-Moea ; car le bas-peuple
s’avifa fouvent d’ufer de ce trille droit, lorfque
le Roi mnrehoit; le Prince alors étoit toujours
contraint de s’arrêter , & de tendre un de fes
pieds par derrière, jufqu’h ce que le courtilan
eût achevé la cérémonie. De pareils hommages-
doivent incommoder beaucoup un homme auflï
lourd & aiilfi pefant que Poulaho ; & je l’ai vu
quelquefois faire un détour, pour éviter les In-
fulaires qui arrivoient près de lui , ou pour ga-
gner un endroit où il put s’alïèoir à fon aife. Il y
a des occafions , où les mains qui ont touché les
pieds du Roi , deviennent inutiles pour quelque
i 16 T R Ü 1 S 1 E 1VI E V 0 Y A G Iî
nous ne pûmes favoir que les détails généalogi-
1 777. ques, dont je viens de parler. La mere, & une
Juillet, des filles, réfidoient h Vavaoo ; le fils appellé
Latooliboolo , & une fécondé fille nommée
Moungoula-Kaippa , dcmeuroicnc à Tonga fa*
boo; la troifiemc fille dîna avec moi le ai Juin,
comme je l’ai raconté plus haut. Le lcéteur le
fouvient que le Roi ne voulut point manger de-
vant elle ; que la Princcflè n’eut pas la même
réferve ; que Poulaho lui toucha le pied , & lui
rendit d’ailleurs les hommages qu’il recevoir des
autres Infulaires. Nous n’avons jamais eu occa-
iion de lui voir donner ces marques de rcfpeft à
Latooliboolo , mais nous l’avons vu interrompre
ion repas , & faire éloigner les alimens , lorf-
que Latooliboolo venoit le trouver. Latooli-
boolo cnvahifToit à la fantailie les propriétés des
vaiflèaux du Roi; cependant, à la cérémonie ap-
pelle Natche , il n’eut que le rang des Chefs
ordinaires. Scs compatriotes le croyoient fou,
& plulieurs de les aétious annonçoient de la dé-
mence. On me montra à Eooa beaucoup de ter-
res qui lui appartenoient ; je rencontrai un jour
ion fils encore enfant, il portait Je même titre
que le pere. Le fils du plus grand Prince de l’Eu-
rope , n’eft pas plus careflé , de n’eil pas fervi
avec plus de complaifance que l’étoic cet enfant.
117
DE C O O K.
La langue des Ifles des Amis a la plus grande
affinité avec les idiomes de la Nouvelle-Zélan- l 777-
de , de IVateeoo & de Mangeea , & par con- Juillet,
féquent avec celui d 'O-Taûi & des Ifles de la
Société. Elle emploie, en bien des occafions,
les mêmes mots que le dialecte de l’Ifle des Co-
cos , ainfi qu’on le voit par le vocabulaire qu’en
ont rapporté le Maire & Schouten. (a) La pro-
nonciation différé fouvent beaucoup , il efi: vrai
,
de celle de la Nouvelle-Zélande & düO-Taïti;
mais il y a un plus grand nombre de mots exac-
tement les mêmes, ou fi peu altérés-, qu’on
( a ) Ce Vocabulaire fe trouVe à la fia du fécond
volume de la colleûkm des Voyages de Dalrymplej
l’équipage de Tafman voulut employer les mots de
ce Vocabulaire en parlant aux Naturels A' sim Jlcr-
clam ou de Tongataboo , & il ne put fe faire enten-
dre. Cette remarque eft digne d’attention ; elle mon-
tre que pour établir l’affinité , ou le défaut d’affinité
des langues des différentes Ifles de la Mer Pacifi-
que, on doit faire valoir avec réferve les argumens
tirés des faits rapportés dans les Journaux des Na~
vigateurs , dont la relâche a été auffi courte que
celle de Tafman, & même dans ceux de la plupart
des Navigateurs qui l’ont fuivi. Perfonne n’ofera dira
qu’un Naturel de l’Ifle des Cocos
,
6c un habitant de
Tongataboo , ne s'entendraient pas. Quelques-uns
des mots de l’idiome de l’Ifle de Horn, autre terre
découverte par Schouten, appartiennent auffi au dia-
le ûe de Tongataboo. Voyez la colleftion deDalrympIe»
H 3
1 I f i T K 0 I S I Iï M E V O Y A G F.
— explique d’une maniéré làrisfaifantc leur origine
1777. commune. L’idiôme des Ifles des Amis cil; allez
Juillet, riche, pour énoncer toutes les idées des Infu-
laires; &nous avons eu des preuves multipliées,
qu’il s’adapte aifément au chant ou au récitatif;
qu’il cil même allez harmonieux dans la con-
verfation. Ses élémens font peu nombreux , fi
nous pouvons en juger d’après nos foiblcs con-
noilîànces ; & quelques - unes de fcs réglés fe
trouvent conformes à celles des idiomes perfec-
tionnées : nous y obfervâmes , par exemple , les
différais degrés de comparaifon dont fe fert le
Latin ; mais nous n’y apperçûmes pas de variétés
dans les terminaifons des Noms & des Verbes,
Nous fournies venus à bout de recueillir trois
ou quatre cents mots ; & , parmi ces mots , il
y en .a qui expriment les nombres jufqu’à cent
mille : les Naturels ne- comptent jamais par-delà
ce terme. 11 paroît qu’ils en font incapables, car
nous obfervâmes qu’arrivés à‘ ce point, ils fe
fervent ordinairement d’un mot qui défigne un
nombre indéfini. Je publierai ici un petit voca-
bulaire tiré d’un recueil beaucoup plus étendu;
j’ajouterai fur une fécondé colonne , les termes
O-Taïtiens qui ont la même lignification. Je dé-
montrerai ainfi , d’une maniéré fenfiblc , que l'i-
diome des Ifles des Amis , & celui à'O-Taïti ,
1) E C O O K. J [J
font des dialectes de la môme langue ; & j’indi- —
querai, en même-temps, les lettres particulières 1 777 -
dont l’addition, l’omifiion, ou l’altération pro- Juillet,
dnifent les différences qu’on y remarque.
Il faut obferver toutefois qu’il doit fe gliffcr
de grandes erreurs , dans les vocabulaires de cette
efpece. Les idées des Infulaircs , qui nous ont
appris ces mots, étoient fi différentes des nôtres,
que nous avions bien de la peine à leur défi-
gner l’objet de nos recherches. En fuppolant que
nous y avions toujours réulfi , il eft clair qu’oit
doit mal lavoir un idiome , qu’on a appris d’un
maître qui né connoifloit pas un feul mot de la
langue de fon écolier. Indépendamment de ces
difficultés , il relloit toujours pour nous une
fource féconde de méprifes ; car il nous était
impoffible de faifir exaétement le vrai fon d’un
mot, que nous n’avions jamais entendu. J’ajou-
terai que la prononciation des Infulaircs cil , en
général, fi peu diftinéte, qu’il arrivoit rarement
h deux d’entre nous , écrivant le même mot
prononcé par la même perfonne , de faire ufage
des mêmes voyelles , pour le peindre. Il y a plus
encore ; nous ne nous trouvions pas d’accord fut
les éonfonnes, dont les fons prêtent moins h
l’équivoque. L’expérience nous fit voir d’ail-
eurs, que nous altérions, d’une maniéré bizarre,
H 4
120 Troisième V o y a c b
quelques-uns des mots les plus ordinaires; parce
1777* que les Naturels avoient entrepris de nous imiter.
Juillet, ou parce que nous les avions mal compris. Ainfi,
nous nous fervions tous du mot Cheeto , pour
défigner un voleur , & le véritable terme ne ref-
fembloit point du tout à celui-là. La méprife
vint d’une autre , dans laquelle nous étions tom-
bés à la Nouvelle-Zélande ; quoique le terme
de Kaeehaa , employé par les Zélandois pour
défigner un vol , foit abfolumcnt le même que
celui du dialecte des J/les des Amis , nous avions
entendu à la Nouvelle-Zélande , Tek te , &
nou#lc prononçâmes ainfi à Tongataboo. Les
babitans de cette derniere Ific voulant imiter
notre prononciation , le plus qu’il leur étoic pol-
fible , fabriquèrent le mot Cheeto , que nous
adoptâmes d’abord comme le véritable mot de
leur langue. On n’a rien négligé de ce qui de-
voir rendre un peu correétc , la Table fuivante.
François. Langue des Langue
Ijîes des Ami s* d 'O-Taiïu
Le foleil.
Le feu.
Le tonnerre.
La pluie.
Le vent.
lulaa. Evaa.
Eafoi. Eahoi.
Fatoore. Pateere.
Ooha. Eooa,
Matangce. Mataee.
ï 21
b b Cook.
François. Langues des
Ijles des Amis '»
Langue
d 'O-Ta'iti,
Chaud, Mafanna. Mahatma.
Les nuages. Ao. Eao.
Terre. Avy. Evy.
Dormir. Mohe. Moe.
Un homme. Tangata. T a ata.
Une femme. Vefaine. Wahcine .
Une jeune fille. Taheine. Toonea.
Un domeftique ou
une pcrfonne des
derniers rangs. Tooa. Toutou ouTeott'
L’aurore ou le point
du jour. Aho. Aou .
Les cheveux. Fooroo. Eroroo.
La langue. Elelo. Ererol
L’oreille. Tareenga. Tarée a.
La barbe. Koomoo. Ooma.
La mer. Tahee. Taca.
Un canot ou une
pirogue. Wakkct . Evaa.
Noir. Oole. Ere.
Rouge. Goola. Oora oora.
Une lance ou une
pique. Tao. Tao.
Un parent. Motooa . Madooa.
Qu’elt-ce là? Kohaeea ? Tahaeea?
1777 ,
juillet.
lia T R O I S 1 E M K V O V A G R
1777 .
Juillet.
t, . Langue clos
rrançois. , . .
Jjlcs des Amis.
Langue
cl 'O-Tuïti.
Tenir ferme.
Eflùyer ou nettoyer
Amou. Mou.
quelque chofe. Horoo. Horace.
Se lever.
Pleurer ou verfer
Etoo. A100.
des larmes. Tangec. T uec.
Manger ou marcher. Eky. Ey.
Oui. Ai. Ai.
Non. Kacc. Ace.
Vous. Koe. Oc.
Moi. Ou. Wou. .
Dix. Otigofooroo. Ah 00 roo.
Avant de quitter ces Ides , je vais rapporter
les Obfervations Aftronomiques & nautiques,
que nous avons laites durant notre féjour.
Je remarquerai d’abord que la différence de
longitude entre Annamooka & Tongataboo ,
eff un peu moindre que ne l’annoncent la Carte
& le Journal de mon fécond Voyage. Une er-
reur fi légère a pu s’introduire d’autant plus aifé-
jiiént, que nous prîmes les longitudes des deux
terres, fans rapporter l’une à celle de l’autre.
Leur éloignement fc trouve déterminé aujour-
d'hui, avec un degré de précifion qui écarte
be Cook. 123
toute erreur. Pour en être convaincu, il Mit de as * '-=
jetter les yeux fur la Table que voici : \ 777 -
La latitude de notre Obfer- Juillet,
vatoire à Tongataboo , fut
,
d’après le réfultat moyen de
plufieurs Obfemtions, de ... . ai d 8' 19" Sud.
La longitude , par un milieu
de 131 fuites d’obfervations de
la lune , qui formèrent plus de
mille diftançes obfervées entre
la lune , le foleil & les étoiles
,
fut de 1 84 e1 55' i8" EU.
La différence de longitude
indiquée par le garde-temps,
entre le point où fc trouvoit
notre obfervatoire , h Tonga-
taboo , & celui où il étoit à
Annamooka , fut de o d 1
6
/ o li
Ainfi la longitude à' Anna-
mooka eft de 1 85 d n ; 1 8" Eft.
La longitude de cette Ifle,
indiquée par le garde-temps
,
eft , félon le mouvement jour-
nalier qu’il avoit à Gréenwich. 1 86 d 1
2
; 27" -
Selon le mouvement journa-
lier qu’il avoit ù la Nouvelle-
Zélande .....i84 d 37' Q °
124 T a o i s i e m b V o y a g k
==r=a Sa latitude cil de 20 e1 15'
ï? 77 * On obfervera qu’à Tongataboo , notre obfer-
Juillet. vatoire fe trouvoit près du milieu du côté fep-
tcntrional de l’Iilc , & qu’à Annamooka , il croit
au côté occidental. La Carte achèvera d éclaircir
ce point.
Le 1 Juillet, à midi, la montre marine rc-
tardoit fur le temps moyen de Greenwich ,
de 12 11 34 ; 33" a; & fon retard journalier furie
mouvement moyen , étoit , à cette époque
,
de 1' 783 par jour : les longitudes que nous
déterminerons par le garde-temps , feront défor-
mais calculées d’après ce retard journalier; &
nous fuppoferons que la vraie longitude de Tonga-
îaboo , à l’Eft de Gréenwich , cil de 1 ihp 1 55 ' 1 8",
ou de i2 d 19' 41" 2.
Selon le réfultat moyen de plufieurs Obferva-
tions, l’extrémité méridionale de l’aiguille ai-
mantée inclinoit à Lcfooga , l’une des Iilcs 11 a-
paee, de 3ô J 33/
A Tongataboo de 39 l| 1 1 ,
La déclinaifon de l’aimant
fut obfervée à bord , fur la côte
d’ Annamooka , de g 0 / n ,/ , ^
A l’ancre par le travers de
Kotoo , entre Annamooka &
llapace , de ^ lA «cf k
DE C O O K. 1*5
A l’ancre par le travers de
Lefooga , de io d 1
1
' 40"
A 'Tongataboo h bord, de 9 d 44 y 5" |
A Tongataboo furlacôte, de 10 <i 12. 1 58"
Je ne puis expliquer pourquoi la déclinaifon
à Annamooka fit aux environs , eft moindre d’une
quantité fi conltdérable , que dans les deux autres
endroits dont je viens de parler. Je dirai feule-
ment que nies obfervations font exaéles , & que
la déclinaifon devroit être plus grande h Anna-
mooka.
,
puifqu’on l’a trouvée en effet plus forte
au Nord, au Sud, fi l’Eft & à l’Oueft de cette
terre. Au refte , la même Bouffole a donné fou-
vent des écarts encore plus marqués ; fit fi je cite
cet exemple, c’eft parce que je fuis perfuadé
qu’il finit en attribuer la caufe , quelle qu’elle foit,
au local, fit non pas aux aiguilles; carM.Ikyly
a obfervé une pareille variation , fit même celle
qu’il a remarquée exccdc la mienne.
Les marées font plus fortes fur ces Ifles, que
fur aucune autre des terres fituées en-dedans des
Tropiques , dont j’ai fait la découverte. La mer
cft haute à Annamooka , fur les fix heures, à
l’époque des pleines fit des nouvelles Lunes;
clic y monte d’environ fix pieds. La mer cft
haute dans le havre de Tongataboo , h fix heures
cinquante minutes , aux pleines & aux nouvelles
1777.
juillet.
13a Troisième Voyage
t lendemain à la pointe du jour, j’attaquai le côté
17 77. Nord-Oueft ou fous le vent de l’Iflc; & comme
Août, nous faifions le tour de fa partie méridionale ou
o. Sud-Oueft, nous la vîmes environnée par-tout
d’un récif de rocher de corail qui s’étcudoit eu
quelques endroits à un mille de terre , & fou-
mife à Faétion d’un refïïtc élevé. Quelques per-
fonnes de l’équipage crurent appercevoir une
autre terre au Sud de celle-ci ; mais cette nou-
; velle terre étant au vent , je ne pus m’occuper
de la vérification de leur conjeéture. En nous
approchant , nous découvrîmes en différentes
parties de la côte , des Infulaires qui fe prqjne-
noient, ou qui couroient le long du rivage; dès
que nous eûmes atteint le côté fous le vent,
nous les vîmes bientôt lancer à la mer deux
pirogues conduites par douze hommes qui ra-
moient vers nous.
Je diminuai de voiles afin de donner aux pi-
rogues le temps de nous joindre , & au Mafter
le loifir de chercher un mouillage. A un demi-
mille du récif la fonde rapporta de quarante h
trente-cinq braflès, fond de beau fable : plus
près , le fond étoit parfemé de rochers de corail.
Les deux pirogues s’étant avancées à une portée
de piflolct du vaifièau, elles s’arrêtèrent; Ornât
employa ici toute fon éloquence , ainfi qu’il
D E C O O K. Î33
l'avoir toujours fait en des oceafions pareilles, -
pour engager les Infulaires a venir à la hanche x 777.
du vailîêau ; fes follicitations & fes carelîes ne Août,
purent les y déterminer : ils ne cellèrent de nous
montrer la côte avec leurs pagaies & de nous
inviter à y defeendre ; plusieurs de leurs Com-
patriotes placés fur la greve , agitoient quelque
chofe de blanc , & nous jugeâmes qu’ils nous
invitoienc auflî à débarquer. Nous aurions pu
mouiller , car il fe trouvoit un bon ancrage en-
dehors du récif, & en-dedans , une ouverture
fans reflac , par laquelle les pirogues étoient for-
tics, & où il y avoit plus d’eau qu’il n’en falloit
pour nos canots , s’il n’y en avoit pas allez pour
la Réfolution & la Découverte ; mais je ne
crus pas devoir m’expofer h perdre l’avantage
d’un vent favorable , afin d’examiner une Ille qui
me paroilfoit de peu d’importance. Nous n’a-
vions pas befoin de rafraîchilfemens , & notre
arrivée aux Mes de la Société ayant déjà été fi
retardée par des contretemps imprévus , je vpu-
lois éviter tout ce qui pourrait prolonger ce
délai : m’appercevant donc que les Infulaires ne
s’approcheroient pas de nous davantage, je les,
quittai &je marchai au Nord. Ils m’apprirent le
nom de leur Me , à laquelle ils donnoient le nom
de ToobouaL
ï S
134 Troisième Voyage
— Elle gît par 23 d 25' de latitude Sud, &
1777. 2io d 37' de longitude orientale. Sa plus grande
Août, étendue n’cxcede pas cinq ou fix milles, non
compris le récif. Le récif de la bande Nord-
Ôueft fe montre en morceaux détachés, entre
lefqucls la mer femble fe brifer fur la côte. Cette
terre, malgré Ht petiteflè, offre des collines d’une
élévation confidérablc. : on voit au pied des colli-
nes une bordure étroite qui en fait le tour; le fol
de cette bordure eft applati , & il fe termine vers
la mer par une grevé de fable. Les collines font
couvertes de gazon ou d’autres herbages , fi j’en
excepte un petit nombre de rochers efearpés,
dont les fommets font ornés de touffes d’arbres:
les plantations font plus nombrciifes dans quel-
ques-unes des vallées , la bordure y eil: revêtue
par - tout d’arbres d’une haute taille & d’une
grande force , parmi lefqucls nous n’avons pu
diftinguer que des cocotiers & des éioa. D’après
le témoignage des Infulaires qui montoient les
deux pirogues dont j’ai parlé , cette Me a des
cochons & des volailles, & elle produit les fruits
& les racines qu’on rencontre fur les autres files
de cette partie de k mer du Sud.
' En caufont avec les Infulaires, qui s’appro-
chèrent de nous, nous reconnûmes que les habi-
tons de Toobouai , parlent la langue d "O-Taïti;
I) E • C O O K. I35
d’où je conclus , fans craindre de me tromper
,
qu’ils viennent de là meme Nation. Ceux que 1777.
nous apperçûmes dans les pirogues, étoient forts Août.
& robuftes ; leur peau avoir la couleur du cui-
vre; leur chevelure étoit noire & liflè; quelques-
uns la portoient nouée en touffes au fommet de
la tête , & d’autres la laifloient flotter fur les
épaules ; leurs vifages nous parurent ronds &
pleins , mais peu applatis, & leur phylionomie 1
annonçoit une forte de férocité naturelle ; un*
pagne étroit qui envcloppoit leurs reins, & qui,
paflanr entre les cuiflès, voiloit les parties que
cache la pudeur, compofoit tout leur vêtement:
plufieurs de ceux que nous vîmes aflèmblés fur
la greve , avoient une cfpece d’habit blanc , qui
leur couvrait le corps en entier : nous ne remar-
quâmes d’autres parures , que des coquilles de
perles fufpenducs fur la poitrine. L’un d’eux
fouilla conftamment dans une grade conque à la-
quelle étoit fixé un rofeau d’environ deux pieds
de longueur : il n’en tira d’abord qu’un feul ton,
mais il en fit bientôt une force d’inflxument de
indique, & il -répéta fans celle deux ou trois
notes qui étoient de la même force, je ne fais
pas ce qu’annonçoit cette conque ; mais je n’ai
jamais e^jervé •qu’elle annonçât la paix.
Les phoques me parurent avoir trente pieds
I 4
136 Troisième Voyage
... " " U-— - de long, & deux pieds au-deflus de la furface
1777. de l’eau. L’avant fe projettoit un peu en faillie,
Août, & il étoic coupé par une entuiilure horizontale,
qui fembloit repréfenter la gueule de quelque
animal : l’arriéré s’élevoit par une courbure lé-
gère en diminuant peu-à-peu de largeur, jufqu’à
la hauteur de deux ou trois pieds, & il étoic
fculpté par-tout , ainfi que la partie fupérieure
des côtés ; le relie des côtés qui avoit une direc-
tion perpendiculaire , fe trouvoit incruilé de co-
quilles blanches & plates , difpofées en demi-
cercles concentriques , la courbure tournée vers
le haut. La première de ces embarcations portoit
fept hommes, & la fécondé huit; les Infulaires
les manœuvroient avec de petites pagaies , donc
les pales étoient prefque ronds ; elles avoient
chacune un balancier d’une allez grande lon-
gueur; elles marchoient quelquefois li voilines
l’une de l’autre , qu’elles fembloient former un
feul canot, muni de deux balanciers. Les ra-
meurs fe tournoient quelquefois vers l’arriere,
& ils alloicnt de ce bord fins rcvircr. Lorfqu’ils
nous virent décidés h partir , ils fe tinrent de-
bout, & ils prononcèrent tous enfemblc quel-
ques paroles d’un ton très-haut; mais j’ignore
fi cette efpcce de chant indiquoit leur^bienvcil-
lance ou leur inimitié; il ell sûr toutefois, qu’ils
I)E C 0 O K. I37
n’avoient point d’armes, & que nous ne dé-
couvrîmes pas avec nos lunettes, que les na- 1777.
turels qui nous regardoient du rivage , fuflènt Août,
armés.
En m’éloignant de cette Iflc , dont la décou-
verte pourra procurer quelques avantages aux
navigateurs , je mis le cap au Nord à l’aide d’un
vent frais de l’Eft-quart-Sud-Efl: , & le lendc- 12. 4
main 12, à la pointe du jour, nous apperçûmes
l’Ifle Maitea. O-Taïti fe montra bientôt après ;
cette derniere Ifle fe prolongeoit à Midi du
Sud-Oueft-quart-Ouefl: , h rOueft-Nord-Oucft
,
& la pointe d 'Oheitepeha notis refloit dans
l’Oueft à environ quatre lieues. Je gouvernai fur
la baie dont je viens de parler, je voulois y met-
tre à l’ancre , afin de tirer des rafraîchiflèmens
de la bande Sud-Eft de l’Ifle , avant d’aller à
Matavai , où je comptois fur-tout embarquer
des vivres. Nous eûmes un vent frais de la par-
tie de l’Eft jufqu’à deux heures de l’après-midi ;
nous nous trouvions, à cette époque, h environ
une lieue de la baie, & le vent -qui s’éteignit
tout-à-coup , fut remplacé alternativement par de
légers foufijes de vents qui venoient de tous les
points du compas , & par des calmes. Cette tran-
quillité de l’atmofphere dura près de deux heu-
res ; des rafales fubites de FEft , accompagnées
138 T R 0 I S I, E M E V O V A G S
de pluie , furvinrcnt cnfuite ; elles nous por-
l 777' terent devant la Baie, où une brile de terre
Août, rendit inutiles nos manœuvres pour gagner le
mouillage.
Du moment où nous approchâmes de Fille,
plulieurs pirogues , conduites chacune par deux
ou trois hommes, prirent la route des vailleaux;
mais comme ces lnfulaircs croient des dalles in-
férieures , Ornai ne fit point attention à eux. Les
Naturels ne le regarderait pas avec plus d’era-
preflement, & ils ne fcmblerent pas même s’ap-
pcrcevoir qu’il fût un de leurs compatriotes ; ils
lui parlèrent néanmoins quelque temps. Enfin
nous vîmes arriver un Chef, appelle Ootee
que j’avois connu autrefois; il étoit beau-frere
d’Omaî, & il fe trouvoit par halitrd dans cette
partie de Fille : trois ou quatre perfonnes, qui
toutes avoient connu Ornai , avant qu'il s’embar-
quât fur le bâtiment du Capitaine Fumeaux
,
Faccompagnoient. Leur entrevue n'eut rien de
faillible ou de remarquable ; ils montreront , au
contraire, une indilférence parfaite, jufqn’à ce
qu’Omaï ayant amené Ion beau-frere dans la
grand’chambre , ouvrit la caillé qui renlermoit
fes plumes rouges & lui en donna quelques-unes.
Les Naturels, qui étaient fur le pont, apprirent
cette grande nouvelle , & les allaites changeront
DE C O O K. I39
tout de fuite de face ; Ootee qui vouloir à peine
parler à Omaï , le fupplia de permettre qu’ils
fuflènt Tayos x Ça) & qu’ils changeaient de nom.
Ornai accepta cet honneur ; & , pour témoi-
gner fa reconnoilîànce , il fit un préfent de plu-
mes rouges a Ootee , qui envoya chercher k
terre un cochon qu’il deffinoit h fon nouvel
Ami. Chacun de nous 'fentit que ce u’étoit pas
Omaï, mais fes richefies , qu’aimoient les Infu-
laires : s’il n’eût point étalé devant eux fes plu-
mes rouges , qui font les chofes les plus cffi-
mécs dans Fille , je crois qu’ils ne lui auraient
pas même donné une noix de cocos. C’efl: ainlï
que fe pafla la première entrevue d’Omaï avec
lès compatriotes; j’avoue que je m’y étois atten-
du , mais j’efpérois toujours qu’avec les tréfors
dont la libéralité de fes amis d 'Angleterre IV
voit chargé , il deviendrait un perlonnage im-
portant; que les Chefs les plus diftingués des
diverfes Mes de la Société le rcfpcélcroient &
lui feraient leur çour. Cela ferait fûrement arri-
vé , s’il avoir mis quelque prudence dans fa con-
duite ; mais il fut loin de mériter cet éloge ; je
fuis fâché de dire qu’il fit trop peu d’attention
aux avis multipliés de ceux qui lui vouloient du
1777.
Août.
(d) Amis, *
140 Troisième Voyage
r ss ss bien , & qu’il fe laiflà duper par tons les frip-
l 777 - pons du pays.
Août. Les Naturels avec lefquels nous causâmes
,
durant cette journée, nous apprirent que deux
vaifièaux avoient relâché , à deux reprifes diffé-
rentes, dans la baie à'Ohcitepcha , depuis mon
départ en 1774; & qu’ils en avoient reçu des
animaux pareils à ceux qui fe trouvoient fur
mon bord. Des recherches ultérieures me firent
connoître que ces bâtimens étrangers leur avoient
laiflé des cochons , des chiens , des chèvres , un
taureau , & le mâle d’un autre quadrupède ,
dont nous 11e pûmes deviner l’efpece , fur la def-
cription imparfaite qu’on nous en donna. Ils nous
dirent que ces vaifièaux étoient venus d’un port
appelle Reema; nous conjecturâmes qu’il s’a-
giffoit de Lima , Capitale du Pérou , & que
les bâtimens étoient Efpagnols. On nous informa
auffi , que les étrangers avoient confirait une
maifon, durant leur première relâche, & qu’ils
avoient laiflé dans rifle quatre hommes; lavoir,
deux Prêtres , un Domeftique , & une quatrième
perfonne, appelléc Mateema , qui fut fouvent
l’objet de la converfacion ; qu’ils avoient em-
mené quatre des Naturels ; que les deux bâti-
mens étoient revenus environ dix mois après;
qu’ils avoient ramené deux des O-Ttû'tiens , les
de Cook. 141
deux autres étoient morts à Lima
;
qu’au bout — ; "
d’un féjour de peu de durée, ils embarquèrent 1777.
leurs compatriotes; mais que la maifon bâtie par Août,
eux fubfiftoit encore.
Les. amis d’Omnï publièrent dans rifle qu’il y
avoit des plumes rouges à bord de nos vaiflèaux,
& cette importante nouvelle excita les defirs de
tout le monde : le lendemain, dès le point du ' 13.
jour, nous fûmes environnés d’une multitude de
pirogues , remplies d’Infulaires , qui apportoiene
au marché des cochons & des fruits. Une quan-
tité de plumes auffi peu confidérabie , que celle
qu’on tire d’une méfange , nous procura d’abord
un cochon du poids de quarante ou cinquante
livres ; mais prefque tous les hommes des vai(-
feaux , ayant en propre , une pacotille quelcon-
que de cette marchandife précieufe , fit valeur
diminua de cent pour cent avant la nuit. Après
cette diminution de prix , les échanges conti-
nuoient néanmoins à nous être fort avantageux
,
& les plumes rouges l’emportèrent toujours fur
chacun des autres articles. Quelques-uns des Na-
turels ne vouloient échanger un cochon que con-
tre une hache ; mais les clous , les grains de
verre, & les bagatelles de cette efpece, qui
. avoient une fi grande vogue , dans nos voyages
antérieurs, étoient alors fi méprifés, qu’ils atti-
244 Troisième Voyage
=£= & des grains de verre : ils ne recherchoient pas
l 777' les plumes rouges d’une maniéré aufii emprelfée
H bte ' que les O-Taïtiens. La Kèfolution fe trouvant
infeftée par les rats , je la fis conduire à trente
verges de la côte , aufii près que la profondeur
de l’eau le permit , & en attachant des hanfieres
aux arbres , on ouvrit à ces animaux un fentier
par où ils pouvoient fe fauver à .terre. On dit que
cette expédient a réufli quelquefois; mais je crois
que nous nous débarrafsâmes de peu de rats , ii
même nous nous en débarrafsâmes d’un feul.
Nous reçûmes la vifite de Maheine , Chef de
2 . Tille , le 2 dans la matinée. Il s’approcha des
vaifïèaux avec beaucoup de précaution , & il fal -
lut le preflèr long-temps pour le déterminer à
venir à bord : il nous regardait comme les amis
des O-Taïtiens , & il croyoit vraiferablablement
que nous lui ferions du mal ; car ces peuplades
ne comprennent pas qu’on puiflè être amis d’une
tribu, fans époufer fa querelle contre une tribu
ennemie. Sa femme qui l’accompagnoit , étoit
foeur d’Oamo, l’un des Chefs èCO-Taïti , dont
on nous avoit raconté la mort. Je leur donnai à
l’un & à l’autre les chofes auxquelles ils me
femblerent devoir mettre le plus de prix , & ils
s’en retournèrent après avoir pâlie une demi-
heure fur la Kèfolution . Us revinrent bientôt
de Cook. 245
pour m’offrir un gros cochon , en retom* de mon
préfent; mais je leur en fis un fécond qui valoir 1777.
au moins ce qu’ils m’apporterenc. Ils allèrent fi bre<
enfuice voir le Capitaine Clerke.
Ce Chef qui , à l’aide d’un petit nombre de
partifans, s’étoit rendu, à quelques égards indé-
pendant à'O-Taïii , avoir quarante a cinquante
ans; fii tête étoit chauve, ce qui n’arrive guères
à cet âge dans les Mes de la mer du Sud. Il p or-
toit une efpece de turban , & il fembloit hon-
teux de n’avoir point de cheveux ; mais j’ignore
s’il rougiffoit d’avoir la tête chauve , ou s’il nous
jugeoit pleins de mépris pour les têtes dénuées
de cheveux. J’adopterois volontiers la d'erniere
fuppofition ; car les Miliaires nous r./pient vu
rafer la chevelure de l’an de leurs compatriotes
que nous furprîmes commettant un vol. Ils en
conclurent , félon toute apparence , q. . nous
infligions ce châtiment, aux vc'kilrs, fit un ou
deux de nos Meilleurs qui avaient peu de che-
veux, furent violemment foupçonnés d’être des
tetos. (V)
Le foir , nous montâmes h cheval , Ornai &
moi , & nous fîmes une promenade le long de
la côte , vers la partie de l’Eft. Notre cortege
Q-3
(a) Des Voleurs ou des Frippoas.
246 Troisième Voyage
—
-
ne fut pas nombreux ; Oinaï avoir défendit aux
1777. Naturels de nous fuivre, & la plupart d’entr’eux
8 bie * obéirent : la crainte de nous déplaire l’emporta
fur leur curiofité. Towha avoir amené fa flotte
dans ce havre ; & , quoique les hoftilités n’euf-
fent duré que peu de jours, on appercevoit par-
tout les traces de fes dévaftations. Les arbres
étoient dépouillés de leurs fruits, & toutes les
maifons du voifinage avoient été abattues , ou
réduites en cendres.
Nous employâmes deux ou trois jours , à ti-
rer de la calle nos tonneaux de liqueurs fortes
& nous en goudronnâmes les fonds , afin de les
6 . garantir de la piquure des infectes. Le 6 , au
matin , on remorqua la Réfohition dans le cou-
rant; je voulois appareiller le jour fuivant, mais
un accident , qui me donna beaucoup d’inquié-
tude , ne le permit pas. Nous avions envoyé nos
chevres à terre , où nous les laiffîons paître pen-
dant le jour : deux de nos gens les gardoient,
& cependant les Naturels parvinrent à en voler
une. La perte n’eût pas été bien importante, fi
je n’avois pas eu le deflèin d’enrichir d’autres Iflcs
de cette efpece de quadrupède ; mais comme je
tenois beaucoup à ce projet, il étoit indifpcnfa-
ble d’employer tous les moyens polfibles pour
obtenir la reflitution de la chevre. Nous apprîmes
i) e Cook. 24
7
le lendemain, qu’on l’avoit conduite à l’habi- ---
tation du Chef Maheine, qui fe trouvoit alors 1777.
au havre de Parowroah. Deux vieillards me 8 bre -
propoferent de fervir de guides à ceux de mes y.
gens que je voudrais y envoyer. J’ordonnai à un
détachement de monter un canot , & d’aller dire
à Maheine , que je me vengerais , s’il ne livroit
pas tout de fuite la chevre & le voleur.
Ce Chef m’avoit fupplié la veille de lui don-
ner deux chevres ; mais , ne pouvant le fatisfaire
qu’aux dépens des autres Ifles , qui n’auroienc
peut-être plus d’occafion de fe procurer une race
d’animaux aulïï utiles, & Tachant d’ailleurs qu’il
y en avoit déjà à Eimeo , je lui refufai ce qu’il
me demandoit : cependant , pour lui montrer
que je defirois féconder fes vues à cet égard,
je chargeai Tidooa , Chef O-Taïtien, qui étoit
préfent, de prier O-Too, de ma part, d’envoyer
deux chevres à Maheine , & afin que ma follici-
tation eût plus de fuccès, je lui remis une grofle
touffe de plumes rouges , de la valeur des deux
chevres , en lui recommandant de la donner au
Roi. Je crus que cet arrangement fatisferoit Ma-
heine , & tous les Chefs de l’Ifle ; mais l’événe-
ment m’apprit que je m’étois trompé.
Je ne penfois pas que les Naturels euflènt la
hardiefiè de voler une fécondé chevre , tandis que
Q4
248 Troisième Voyage
je prenois des mefures pour recouvrer la pre-
1777. raiere ; & on mena paître notre petit troupeau
8 bre ‘ comme à l’ordinaire : le foir , lorfque nos gens
l’embarquerent pour le ramener à bord , les In-
fulaires enlevèrent une chevre fans être décou-
verts. Nous nous en apperçûmes tout de fuite :
on n’avoit pas eu afiez de temps pour la con-
duire bien loin , & je crus que je la recouvre-
rais Ihns peine. Dix ou douze des habicans du
pays , qui prirent différentes routes , partirent
bientôt après, afin de la chercher ôc de nous la
rendre; aucun d’eux ne vouloir convenir qu’on
l’eût volée; ils s’efforçoient, au contraire, de
nous pcifuader quelle s’étoit égarée dans les bois.
J’avoue que j’en fus d’abord convaincu , mais
voyant qu’aucun des émifîàires ne revenoit , je
reconnus bientôt mon erreur : les Infulaires cher-
cheront à nvaniufer julqu’à ce que leur proie ne
fût plus îi portée de nous. Sur ces. entrefaites,
mon canot arriva avec l’autre chevre , & l’un des
hommes qui l’avoipnt dérobée ; c’ell la première
fois qu’on me livrait un voleur fur ces Ifles.
8. Je m’apperçus , le 8 , que la plupart des Infu-
laires, établis autour de nous, s’étoient éloignés;
qu’ils avoient emporté un corps expofé fur un
Toopapaoo , qui fe trouvoit en face des vaif-
feaux , & que Maheine lui-même s’étoit retiré à
DE C 0 G IC. 241)
l’autre extrémité de l’Ifle. Il paroifloit clair que
les Infulaires avoient réfolu de voler ce que je
n’avois pas voulu leur donner; que s’ils avoient
rendu une des chevres , ils étoicnt décidés h gar-
der la fécondé , qui étoit une femelle pleine. Je
réfolus , de mon côté , de ne pas la laifïèr entre
leurs mains, je m’adreffai donc aux deux vieil-
lards qui me procurèrent la reftitution de la pre-
mière ; ils me dirent que la chevre avoir été con-
duite à Watea , diflxicl du côté méridional de
rifle , par Hamoa , Chef de ce canton ; qu’on
me la rendrait , fi je voulois y envoyer du mon-
de. Ils me propoferent de nouveau de fervir de
guides dans rintérieur du pays à ceux de mes
gens que je chargerais de la commiffion , mais
on m’informa qu’on pouvoir achever en un jour
ce voyage par mer , & je détachai 3VI. Roberts
& M. Shuttleworth fur le cauot; j’ordonnai que
l’un d’eux fe tint à bord , tandis que l’autre fe-
rait le refte du chemin par terre avec les guides
,
& deux ou trois de nos foldats de marine , fl
l’embarcation ne pouvoir arriver jufqu’à la réfi-
dence de Hamoa.
Mon détachement revint fort tard dans la foi-
rée ; il s’étoit approché de la côte autant que les
rochers & les bas-fonds le permirent. M. Shutt-
leworth , fuivi de deux foldats de marine & de
1 777 -
gbre.
250 Troisième Voyage
; l’un des guides, débarqua & fc rendit par terre
1777 ' à JVatea; il atteignit la maifon de Hamoa , où
8 bre ‘ les habitans du canton l’amuferent quelque temps
,
en lui difant qu’on avoit envoyé du inonde après
la chevre , & qu’on la rameneroit bientôt ; niais
011 ne la ramena point, & la nuit l’obligea à re-
gagner le canot.
J’avqis beaucoup de regret alors de m’être
trop avancé ; je ne pouvois reculer fans me com-
promettre & fans donner aux habitans des Ifles
où je voulois encore aborder, lieu de croire
qu’on nous voloit impunément. Je confultai Ornai
& les deux vieillards fur ce que je devois faire ;
ils me confeillerent tout de fuite de pénétrer
avec mon détachement dans l’intérieur du pays
,
& de tuer tous les Infulaircs que je rencontre-
rois. Je ne m’avilai point d’adopter ce confeil
fanguinaire ; mais je réfolus de traverfer Eimeo
à 'la tête d’une troupe aflèz nombreule , pour
9. exercer une forte de vengeance , & , le lende-
main à la pointe du jour, je partis avec trente-
cinq de mes gens , l’un des vieillards , Omaï &
trois ou quatre perfonnes de fa fuite. J’ordonnai
en même-temps au Lieutenant Williamfon d’ar-
mer trois canots , & de venir me trouver h la
partie occidentale de l’Iile.
Dès rinllant où je débarquai avec mon déta-
I) E C O 0 1C. 251
chôment, le petit nombre d’Infulaires qui fe trou- " * •
voient encore dans notre voifinage , s’enfuirent 1 777.
devant nous. Le premier homme que nous ren- 8 bre *
contrâmes , fut en danger de perdre la vie ; car
Omaï l’eut h peine apperçu , qu’il me demanda
s’il lui tirerait un coup de fufil , tant il droit per-
fuadé que je defeendois dans l’Ifle pour faire ce
qu’il m’avoit confeillé. J’ordonnai bien vite à
Omaï & à notre guide de déclarer aux Infulai- .
res, que mon intention n’étoit pas de bleflèr, &
beaucoup moins de tuer un feul des Naturels.
Cette heureufe nouvelle fe répandit avec la rapi-
dité de l’éclair; elle arrêta la fuite des habitans,
& aucun d’eux ne quitta plus la maifon ou n’in-
terrompit fon travail.
Lorfque nous commençâmes h monter la chaîne
de collines , nous fûmes que la chevre avoit pris
cette route , & nous comprîmes qu’elle n’étoit
pas encore de l’autre côté : nous marchâmes dans
un profond filence , afin de furprendre les Infu-
laires qui Femmenoient ; mais , quand nous eûmes
atteint la derniere des plantations, qui fe trouve
dans la partie fupérieure des collines , les habi-
tans du canton nous dirent qu’en effet la chevre
y avoit été la première nuit , & que Hamoa Fa-
voit conduite le lendemain à Watea. Nous tra-
versâmes les collines, & nous ne recommençâmes
252 Troisième Voyage
===== nos recherches, qu’au moment où nous décou-
1777* vrîmes ÏVa'tea. Quelques perfonnes nous mon-
8 bre< trerent la maifon de Hamoa , en nous afliirant
que la chcvre y étoit : je me crus sûr de la
ravoir immédiatement après; &, ce qui me fur-
prit beaucoup , les Infulaires que nous rencontrâ-
mes autour de la maifon , déclarèrent qu’ils ne
l’avoient jamais vue , & qu’ils n’en avoient pas
entendu parler; Hamoa déclara la même chofe.
En approchant de la bourgade , je vis plu-
sieurs hommes qui entroient dans les bois ou qui
en fortoienc avec des maiiues & des faifeeaux de
dards , & Ornai ayant voulu les fuivre , on lui
jetta des pierres. Je jugeai qu’ils avoient fongé
d’abord à m’arrêter d,e force, mais qu’ils avoient
renoncé à leur projet , après avoir reconnu que
mon détachement étoit trop nombreux ; je le
crus fur-tout, quand je m’apperçus que les ha-
bitations étoi'ent détaxes. Je raflèmblai un petit
nombre d’înfulaires , & j chargeai Ornai de leur
expofer l’abfurdité de leurs démarches , de leur
dire, qu’un témoin fur lequel je pouvois comp-
ter , m’avoit inftruit de tout ; qu’ils avoient la
chevre, que je la redemandais, & que fi on ne
me la rendoit pas, je brûlerais leurs maifons &
leurs pirogues : malgré l’éloquence d’Omaï & la
mienne , ils continuèrent à foucenir que je me
de Cook. 253
trompois. Je fis mettre le feu h fix ou huit mai-
fons, qui furent confirmées par les flammes, ainfi 1 y~~,
que deux ou trois pirogues de guerre amarrées 8 bre -
près de là : j’allai enlliite joindre les canots éloi-
nés de nous d’environ fept ou huit milles : che-
min faifant, nous brillâmes fix autres pirogues de
guerre finis que perîbnnc s’y oppofât; au con-
traire , plufieurs gens du pays nous aidèrent
,
vraifemblablement par crainte , plutôt que de
bonne volonté. Omaï, qui marchoit un peu en
avant, vint me dire, que les Naturels s’affèm-
bloient en foule, afin de nous attaquer. Nous
étions prêts à les recevoir ; mais , au-lieu de
rencontrer des ennemis rangés en bataille , je ne
vis que des fupplians; ils dépoferent des bana-
niers à mes pieds, & ils me conjureront d’épar-
gner une pirogue que j’allois trouver. Je leur ac-
cordai, de bon cœur, ce qu’ils demandoient.
Enfin , à quatre heures de l’après-midi , nous
atteignîmes les canots qui nous attcndoient à
Wharr circule , difiriét appartenant à Tiarataboo-
noue. Ce Chef, ainfi que les principaux du can-
ton , s’étoient réfugiés fur les collines ; mais ils
- étaient les amis d’O-Too, & je ne touchai pas
h leurs propriétés. Après nous être repofés en-
viron une heure ici , nous partîmes pour les vaif-
feaux, où nous arrivâmes à huit heures du foiiv
ndü Troisième Voyage
~ & qu’il réfidoit à Ulietea. Il n’avoit jamais été
1777. que Régent durant la minorité de Taireetareea,
gbre. Y Earee-rahic aéluel; mais il ne quitta ' la Ré-
gence, que lorfqu’il s’y vit forcé. Opoony &
Towha, fes deux fils, furent les premiers qui
me rendirent vifite; ils arrivèrent fur mon bord,
avant que les vaiflèaux fuflènt amarrés , & ils
m’apporterent un prêtent.
13, Le lendemain 13, tous les Infulaircs de quel-
que importance arriveront aux vaiflèaux ; c’étoit
ce que je defirois , car je voulois nfoceuper tout
de fuite de l’établiflèmcnt d’Omai , & je crus
que l’occafion étoit fiivorable. Il paroifîoit déli-
rer alors de s’établir à Ulietea , & fi nous avions
pu nous accorder fur les moyens d’exécuter ce
projet, je l’aurois adopté. Les Naturels de Bo-
labola , conquérons de l’Ifle, y avoient dépouillé
fon pere de quelques terres. J’étois perfuadé que
je viendrais h bout d’en obtenir la reflitution
,
fans employer la violence : il falloir pour cela
qu’il vécût en bonne intelligence avec ceux qui
fe trouvoient les Maîtres de l’Ifle ; mais il étoit
un patriote trop zélé pour s’impofer de la mo-
dération , & trop confiant pour imaginer que je
ne le rétablirais pas de force dans fes biens. Je
fends qu’il étoit impoffible de l’établir à Ulie-
tea , & que Huait eine lui couvenoit mieux. Je
D E C 0 0 £. nCl
nie décidai à tirer parti de la préfencc des Chefs
,
& à Ibllicitcr en ià faveur la permiffion dont il x
avoit befoin. *
.Les Inlulaires nous avoient occupés toute la
matinée , & , au premier moment de loifir , je
me difpofai à faire une vifite en forme à Tairee-
tareea , à qui je voulois parler de cette affaire.
Ornai s’habilla très-proprement , & il prépara
un magnifique préfent qu’il deftinoit au Chef,
& un fécond qu’il vouloir offrir à VEatooa. De-
puis que nous l’avions féparé de la troupe de
frippons qui l’environnèrent: à O-Taïti , il s’étoit
conduit avec prudence , & de maniéré à mériter
l’efHme & l’amitié de tons ceux qui le virent.
Notre débarquement rappella à terre la plupart
des Naturels qui s’étoient rendus aux vaifleaux ;
&, après s’être réunis à ceux qui fe trouvoient
fur la côte., ils fe raffemblerent dans une grande
maifon. Le concours du peilplc fut très-nom-
breux : nous n’avions jamais- vu fur aucune de
ces Ifles, tant de perfonnages importans des deux
fexes. Le gros du peuple, en général, paroifibit
plus robufie , Se d’un teint plus blanc , que les
O-Taïtiens', & proportionnellement h l’étendue
de l’Ifle , il y avoit plus d’hommes qui fem-
bloient riches & revêtus d’une forte d’autorité.
La plupart de ceux-ci avoient un embonpoint
R 3
2.62 Tiioisjt m e Voyage
suffi conildérable que les Chefs de IVateeo. Je
1 777 • ne voulois commencer ma négociation qu’après
8 bfe ‘ l’arrivée de YEaree-tahie , & nous attendîmes
Tairec -Tareea ; mais, en le voyant, je jugeai
que cette précaution étoit inutile, car il n’avoic
pas plus de huit à dix ans. Omaï , qui fe tenoit
h quelque diftance du Prince & de ceux qui
l’entouroient , offrit d’abord au Dieu, des plu-
mes rouges , des étoffes , &c. il fit enfuite une
fécondé offrande, qui devoit être préfentée h
YEatooa par le Chef, &, après celle-ci, il dis-
tribua plufîeurs touffes de plumes rouges : cha-
que article fut placé devant l’un des affifians
,
que je pris pour un Prêtre , & accompagné d’un
difcours ou d’une priere , prononcé par un des
amis d’Omaï , près duquel il étoit affis , & au-
quel il fouilla la plupart des phrafes : il eut foin
de ne pas oublier fes amis d ’ Angleterre , non
plus que ceux qui Tavoient ramené fain & faüf.
Il ne celîà de faire mention de l’ Earee-rahie.
no Pretane , (a) du Lord Sandwich , de Toote
& de Tatee. (b~) Quand il eut achevé fes of-
frandes & fes prières, le Prêtre prit un h un les
divers articles qu’on avoit dépofés devant lui,
(a) Du Roi d’Angleterre.
(b) De Cook & de Clerke.
DE C O 0 IC. 0 .G 3
& , après line courte priera , il les envoya nu
Moral. Ornai nous dit que, li cet édifice n’eût 1777.
pas été auffi éloigné , il les y aurait portés lui- 8 bre *
niêrae.
Dès que ces cérémonies religieufes furent ter-
minées, Qmaï s’affit près de moi, & nous en-
trâmes en négociation. Je fis d’abord mon pré-
fent au jeune Roi, qui m’en fit un de fon côté;
l’un & l’autre furent allez magnifiques. Nous
convînmes enfuite de la maniera dont les Infulai-
res trafiqueraient avec mes équipages , & j’eus
foin d’expofer les fuites fâchcufes qu’entraîne-
raient les larcins , fi les gens du pays s’avifoient
de me voler , ainfi que durant mes premières re-
lâches. Enfin je parlai aux Chefs afïèmblés, de
l’établiflement de mon Ami. Omaï leur dit :
„ que nous l’avions conduit dans notre patrie,
„ où il avoit été fort accueilli du grand Roi &
„ de fes Earees ; qu’on l’avoit traité avec beau-
„ coup d’égard, & qu’on lui avoit donné tou-
3, tes les marques poffibles d’attachement , pen-
„ dant fon féjonr en Angleterre ; qu’on avoic
,, eu la bonté de le ramener aux Ifles de la So-
„ ciété ; qu’il arrivoit, riche d’une foule de tré-
„ fors , qui feraient très-utiles à fes compatrio-
3, tes; qu’outre les deux chevaux qu’il devoir
„ garder dans fon habitation , nous avions laifle
R 4
264 Troisième Voyage
- r „ h O-Taïti plufieurs animaux précieux , &
1 777. „ d’une efpcce nouvelle, qui fe multiplieraient
B bre ' „ & le répandraient bientôt fur toutes les Ifles
,, des environs. Il leur déclara que, pour prix
„ de mes fervices, je demandois, avec in dan ce,
„ qu’on lui accordât un terrein , qu’on lui per-
„ mît d’y bâtir une maifon, & d’y cultiver les
„ productions néceflàires à fa fubfiftance & à
„ celle de fes domelliques. Il ajouta que fi je
„ n’obtenois pas à Iiuaheine , gratuitement ou
„ par échange , ce que je follicitois , j’étois dé-
„ cidé a le conduire à Ulietea. „
J’aurois peut-être fait un difeours meilleur que
celui dont je viens de parler ; mais Omaï n’ou-
blia aucun des points importans, fur lefquels je
lui avois recommandé d’infiiler. Le morceau re-
latif au projet, où il me fuppofoit de le conduire
à Ulietea , parut obtenir l’approbation de tous
les Chefs, & j’en devinai bientôt la raifon. Ornai,
ainli que je l’ai déjà oblcrvé, fe flattoit vaine-
ment que j’emploierois la force , pour le rétablir
à Ulietea dans les biens de fou pere ; il l’avoit
dit, fans mon aveu, à quelques perfonnes de
l’aflèmblée. Les Chefs imaginèrent tout de fuite,
que je me propofois d’attaquer Ulietea , & que
je les aiderais à chafièr de cette Ifle les Naturels
de Eolabola. Il étoit donc néccflaire de les
D E C 0 0 IC. 2(j5
détromper : je leur déclarai en effet, d’une ma-
niere pofitive, que je ne les aiderais pas dans 1777.
une entreprifp de cette efpece, que même je ne 8 bre *
la fouffrirois point, tant que je me trouverais dans
leurs parages ; & que , fi Ornai fe fixoit à Ulie-
iea , je l’y établirais d’une manière amicale , &
fans faire la guerre a la peuplade de Bolabola.
Cette déclaration changea les idées du Con-
feil. L’un des Chefs 111e répondit fur-le-champ
,
„ que je pouvois difpofer de l’Ifle entière de
„ Huaheine , & de tout ce qu’elle renferme;
„ que j’étois le maître d’en donner à mon Ami,
„ la portion que je voudrais. „ Sa réponfe fit
un grand plaifir à Qmaï qui, femblablc au refie
de fes compatriotes, ne fonge guères qu’au mo-
ment aétuei; il crut, fans doute, que je ferais
très-libéral, & que je lui accorderais une vafte
étendue de terrain. Je réfléchis qu’en m’offrant
ce qu’il ne convenoit pas d’accepter , on ne
m’oflroit rien du tout; & je voulus non-feule-
ment qu’on défignât le local , mais la quantité
précife de terrain dont jouirait mon Ami. On
envoya chercher quelques-uns des Chefs, qui
avoient déjà quitté l’aflèmblée , & , après une
délibération qui fut courte , ils fouferivirent à
ma demande, d’une voix unanime : ils me .cé-
dèrent à l’inftant un terrain contigu à la maifon
,
266 Troisième Voyage
où le tenoic le confeil : fon étendue, le long de
1777. côte du havre , étoit d’environ deux cents
B bre * verges , & fa profondeur , qui alloit jufqu au
pied de la colline , qui en renfermoit même une
partie , fe trouvoit un peu plus confidérable.
Après cet arrangement qui fatisfit les Infulai-
rcs , Omaï & moi , j’ordonnai de drefièr une
tente & les obfervatoires fur la côte , où j’éta-
blis un polie. Les charpentiers des deux vaif-
feaux conftruifirenc une petite maifon , dans la-
quelle mon ami devoir renfermer fes tréfors :
nous lui créâmes de plus un jardin ; nous y
plantâmes des Shaddecks , des lèps de vigne
des pommes de pin , des melons , & les graines
de plulîeurs autres végétaux : avant de quitter
l’Ille , j’eus le plaifir de voir réulïïr chacune des
parues de fa plantation.
Omaï commença alors à s’occuper férieufe-
ttent de fes intérêts; il fe repentit beaucoup d’a-
voir été li prodigue à O-Taïti. Il trouva à Hua-
heine un frère, une fœur, & un beau-frere; car
fa fœur étoit mariée : mais ils ne le pillèrent
pas , ainfi que l’avoient fait fes autres parens
,
dont j’ai parlé. Toutefois je m’apperçus h regret,
que s’ils étoient trop honnêtes pour le trom-
per , ils étoient trop peu confidérés dans fille
,
pour lui rendre des fervices elîèntiels : dénués
» B C 0 0 K. 267
d’autorité ou de crédit , ils ne pouvoient pro- —
téger fa perfonne ou Tes biens; &, dans cct 1777.
état d’abandon , il me parut courir de grands rif- b brc -
ques d’être dépouillé de ce qu’il avoir obtenu de
nous , lorfqu’il ne nous aurait plus auprès de lui.
Je penfois que Tes Compatriotes ne le maltraite-
raient pas , tant qu’il (croit à portée de réclamer
nos fecours ; mais j’avois des inquiétudes bien
fondées fur l’avenir.
Un individu plus opulent que fes voifins , eft
sûr d’exciter l’envie d’une multitude d’hommes
qui défirent le rabaiiïèr à leur niveau. Mais dans
les pays où la civilifation , les Loix & la Reli-
gion ont de l’empire , les riches ont toute forte
de motifs de fécurité : les richeflès s’y trouvant
difperfées dans une foule de mains , un fimple
particulier ne craint pas que les pauvres fe réu-
nifient contre lui , de préférence aux autres
,
dont la fortune eft également un objet de ja-
loufie. La pofition d’Omaï fe trouvoit bien dif-
férente; il alloit vivre dans une contrée, où l’on
ne connoît guères d’autre principe des aérions
morales , que l’impulfion immédiate des defirs
& des fantaifies : il alloit être le feul riche de
la peuplade , & c’eft là fur-tout ce qui le met-
toit en danger. Un hafard heureux l’ayant lié
avec nous, il rapportoit un amas de richcflès,
«68 Troisième Vo.ïag e
qu'aucun de fcs Compatriotes ne pouvoir f«*
1 777- donner, & que chacun d’eux envioit : il étoit
ybre. ( j onc yen naturel de les croire difpofés à fe
réunir pour le dépouiller.
Afin de prévenir ce malheur , s’il étoit poflî-
blc , je lui confeillai de donner quelques-unes
de fes richeflès à deux ou trois des principaux
Chefs ; je lui dis que la reconnoiflance les exci-
terait peut-être à le prendre fous leur protec-
tion, & h le garantir des inj uffices des autres. Il
promit de fuivre mon confeil , & j’eus la fatif-
faftion de voir, avant mon départ, qu’il l’avoit :
fuivi : ne comptant pas trop néanmoins fur les
effets de la reconnoiflance , je voulus employer
un moyen plus impofant, celui de la terreur. Je
ne laiflài échapper aucune occafion d’avertir les
Infulaires, que je me propofois de revenir dans
l’Ifle , après une abfence de la durée ordinaire ;
que s’ils attentoient à la propriété ou à la per-,
fonne de mon Ami, je me vengerais impitoya-
blement de tous ceux qui lui auraient fait du
mal. Selon toute apparence cette menace fervira
beaucoup à contenir les Naturels; car les di-
verfes relâches que nous avons faites aux Ifles.
(, h la Société , leur perfuadent que nos vaif-
féaux doivent revenir à certaines époques; &
tant qu’ils auront cette idée , que j’eus foin
1)E C 0 O K. C(5
9
d'entretenir, Ornai peut efpérer de jouir en paix
de fa fortune & de fa plantation.
Tandis que nous étions dans ce havre , on
porta à' terre le relie du bifcuic qui étoit dans la
lbute aux vivres, afin d’en ôter la vermine qui le
dévoroit. On ne peut imaginer à quel point les
blattes infelloient mon vaiflêau. Le dommage
qu’elles nous cauferent fut très - confidérable
,
& nous employâmes vainement toute forte de
moyens pour les détruire. Ces blattes ne firent
d’abord que nous incommoder, & habitués aux
ravages que produifent les infeâes , nous y finies
peu d’attention ; mais elles ctoient devenues pour
nous une véritable calamité, & elles ravageoient
prcfque tout ce qui fe trouvoit h bord. Les co-
mellibles expofés à l’air, durant quelques minu-
tes , en étoient couverts ; elles y creufoient bien-
tôt des trous comme on en voit dans une ruche
à miel. Elles mangeoicnt en particulier les oi-
fcaux que nous avions empaillés , & que nous
confondons comme des curiofités ; ce qui étoit
plus fâcheux encore , elles fembloient aimer l’en-
cre avec pâlfion , en forte que l’écriture des éti-
quettes attachées h nos divers échantillons , étoit
complètement rongée ; la fermeté feule de la
reliure pouvoir conferver les livres, en empê-
chant ces animalcules déprédateurs de fe gliflèr
1777 -
gbrc.
eyd Troisième V o v a g e
Les détails relatifs à Omaï, intéreflèront peut-
être une clafle nombreufe de lcfteurs, & je crois
devoir dire tout ce qui peut expofer d’une ma-
niéré làtisfàifante dans quel état nous le laifsâmes.
Ï1 avoit pris à O-Taïti quatre ou cinq toutous ;
il gardoit d’ailleurs fes deux jeunes gens de la
Nouvelle-Zélande ; fon lrere & quelques autres
de fes parens le joignirent à Huaheine ; en forte
que fa famille fe trouvoit déjà compofée de huit
ou dix perfonnes , fi toutefois on peut donner le
nom de famille à un ménage où il n’y avoit pas
une femme, & où vraifcmblablement il n’y en
aura jamais , à moins qu’il ne devienne moins
volage : il ne paroifioit point du tout difpofé au
mariage.
La maifon que nous lui bâtîmes , avoit vingt-
quatre pieds de long fur dix-huit de large & dix
de hauteur; nous y employâmes les bois des pi-
rogues détruites par nous à Eimeo ; on y mit le
moins de clous qu’il fut poifible , afin que l’ap-
pas du fer n’excitât point les Naturels à la dé-
valler. Il fut décidé qu’immédiatement après no-
tre départ, il en bâtiroit une plus grande fur le
modèle des habitations du pays; que, pour met-
tre en sûreté celle que nous avions confiruite
nous-mêmes, il la couvriroit avec l’une des ex-
trémités de la nouvelle. Quelques-uns des Chefs
de Cook. 477
promirent de l’aider, & fi l’édifice projette oc-
cupe le terrain qu’indiquoit fon plan, il n’y en
aura guères dans l’Ifle de plus étendues.
Un moufquet , une bayonette & une giberne
,
un fufil de chafle , deux paires de pifbolets , &
deux ou trois fabres.ou coutelas, conipofoient
fon arlenal ; il fut enchanté d’avoir ces armes,
& en les lui donnant, je ne fongeai qu’à lui faire
plaifir ; car j’étois perfuadé qu’il ferait plus heu-
reux , fi nous ne lui laiffions point d’armes à feu
,
ou d’armes européennes d’aucune efpece. En
effet, cet attirail de guerre entre les mains d’un
homme dont la prudence m’eft fufpeéte , doit plu-
tôt accroître fes dangers qu’établir fa lupériorité
fur fes compatriotes. Lorfqu’il eut conduit à
terre les diverfes chofes qui lui apparten oient
,
& qu’il les eut placées dans là maifon , il donna à
dîner deux ou crois fois à la plupart des Officiers
de la Réfolution & de la Découverte : fa table
nous offrit en abondance les meilleures produc-
tions de l’Ille.
Avant d’appareiller, je gravai Finfcription fui-
vante en dehors de lit maifon.
Georgius tertius , Rex , 2 Novembres , 1777-
Nave Ké f
olmion ’ J ac ' C°°k > P r -
{ Difcovery , Car. Clerke , pr.
S 3
i?77-
fibre.
2“o Troisième V o y a c> e
Le 2 Novembre , h quatre heures du foir , je
profitai d’une brife qui s’éleva dans la partie de
l'Eft, & je forcis du havre. La plupart de nos
Amis demeurèrent à bord jufqu’au moment où
les vaiflèaux lurent fous voile ; & afin de fa-
tisfaire leur curiofité, j’ordonnai de tirer cinq
coups de canon. Ils nous firent tous leurs der-
niers adieux , excepté Omaï qui nous accom-
pagna quelque temps en mer. L’hanfiere amarrée
fur la côte , fut coupée par les rochers au mo-
ment de l’appareillage ; ceux qui travailloient
aux manœuvres , ne sàippercevant pas qu’elle
étoit rompue , abandonnèrent la partie qui fe
trouvoic fur la greve , & il fallut l’envoyer cher-
cher par un canot. Ornai s’en alla dans ce canot
,
après avoir embrafl’é tendrement chacun des Of-
ficiers. Il montra du courage jufqu’à Titillant où
il s’approcha de moi ; mais il elïïiya en vain de
lé contenir , il verfa un torrent de larmes , &
M, King, qui commandoit le canot, le vit pleu-
rer durant toute la route.
Je fongeois avec un extrême plaifir , que je
Tavois ramené fain & fauf dans Tille où nous le
prîmes autrefois : mais telle cil la bizarre delli-
née des chofes humaines , que nous le laifsâmes
vraifcmblablemcnt dans une pofition moins heu-
retife , que celle oit il fe trouvoic avant de nous
DE C O O IC. 37 ÿ
avoir connus. Je ne dis pas qu’accoutumé aux -
douceurs de la vie civilifée , il fera malheureux 1777.
de ne plus les goûter ; j’établis mes conjéftures 9 bre -
fur un fcul point ; les avantages qu’il a tirés de
nous , ont mis fa fécurité perfonnelle dans une
fituation plus périlleufe. Ayant été très-careffe ert
Angleterre , il avoit oublié fa condition primi-
tive ; il ne penfa jamais quelle impreffion fe-
roient fur fes compatriotes fes connoifïïmces &
fes richeflcs : cependant les lumières de ion ef-
prit & fes tréfors pouvoient feuls afiùrer fon
crédit , & il ne devoit pas fonder fur d’autres
moyens fon élévation & fon bonheur. Il paraît
même qu’il connoifloit mal le caraétere des habi-
tans des Kles de la Société , ou qu’il avoit perdu
de vue , à bien des égards , leurs coutumes ;
autrement il aurait fenti qu’il lui feroit d’une
difficulté extrême de parvenir à un rang diftin-
gué , dans un pays où le mérite perfonnel n’a
peut-être jamais fait fortir un individu d’une
claffie inférieure pour le porter à une claflè plus
relevée. Les diffin&ions & le pouvoir qui en eft
la fuite , femblent être fondés ici fur le rang; les
Infulaires font fournis h ce préjugé d’une ma- .
niere fi opiniâtre & fi aveugle , qu’un homme
qui n’a pas reçu le jour dans les familles privilé-
giées , fera sûrement méprifé & haï, s’il veut
S 4
a$’o Troisième Voyage
s’arroger une forte d’empire. Les compatriotes
1777. d’Omaï n’oferent pas trop montrer leur difpofi-
9 bre - tion pour lui, tant que nous fûmes parmi eux;
nous jugeâmes toutefois qu’il leur infpiroit ce
fendaient de haine & de mépris. Une adminiilra-
tion convenable des tréfors qu’il rapportoit à! An-
gleterre , & les connoiflànces que lui avoient
procuré fes voyages , lui offraient des moyens
de former des liaifons très-utiles ; mais on a vu
que , fcmblable aux enfans , il diflipa fes richef-
fes , fans s’occuper de fes intérêts. Sa tête fe
trouvoit remplie de projets qui paroilîènt nobles
au premier coup-d’œil , & dont la réflexion ne
tarde pas à dévoiler la baflèfle : il montra , dès
le commencement, le defir de fe venger, plutôt
que celui de devenir un grand perfonnage : au
refte , la paillon de la vengeance cil ordinaire
aux Ifles de la Société , & on peut l’exçufer
en cela. Son pere poiïedoit des biens coniidéra-
blesa Ulietea, lorfque cette Ifle fut conquife par
les guerriers de Bolabola ,• il vint , ainfi qu’une
multitude de proferits , chercher un afyle à
Huaheine , où il mourut & où il lai (la Omnï
. & d’autres enfans , qui furent réduits à la mifere
& à la dépendance. Omaï étoit donc pauvre &
délaiflè lorfque le Capitaine Furneaux le prit fiu’
fon vaifîèau pour l’amener en Europe. J’ignore
I) E C O O K. O y I
fi, d’après l’accueil qu’il avoit reçu en Angle- -
terre , il comptoir qu’on lui fournirait sûrement i
des fecours contre les ennemis de fon pere & ç
de fa patrie, ou s’il imaginoit que fon courage
& la fuperiorité de fes connoiflànces , fuffiroient
pour chafler les conquérans A'Ulietea; mais, du
moment où nous partîmes de Londres , il ne
ceiTà de parler de fes projets contre les tyrans de
Bolabola ; il ne voulut pas écouter les remon-
trances que nous lui fîmes fur une réfolucion fi
folle; il entroit en colere , lorfque nous lui don-
nions, pour fon avantage, des avis plus modérés
& plus raifonnables. Infatué de fon grand pro-
jet, il affeétoit de croire que les guerriers de
Bolabola abandonneraient fille à'UUetea , dès
qu’ils apprendraient fon arrivée à O-Taïti. Ses
illufions néanmoins diminuèrent durant notre na-
vigation, & lorfque nous abordâmes aux J/les
des Amis , il étoit fi inquiet fur les difpofitions
de fes compatriotes à fon égard , qu’il fongea à
s’établir à Tongataboo , fous la protcélion de
Féenou, comme je l’ai dit ailleurs. Il y difiipa
làns aucune nécefîité, une partie de fes tréfors ;
& , ainfi que je l’ai raconté plus haut , il ne fut
pas moins imprudent à Tiarraboo , où il ne
pouvoit chercher des amis , puifqu’il ne vouîoît
point y demeurer : il continua fes prodigalités
ü'ù’a T R O I S I E ill E V O Y A C. E
à Mat aval , jufqu’à l’inllant où j’y mis fin; & il
forma desliaifons fi peu convenables, qu’O-Too,
difpofé d’abord à le protéger , témoigna haute-
ment fon dédain pour lui. Cependant il aurait
encore pu recouvrer les bonnes grâces du Roi ;
il aurait pu s’établir avantageufement à O-Taïti ,
où il avoit pafle autrefois plufieurs années , &
où il étoit fort confidéré de Towha , qui lui fit
prêtent d’une double pirogue , c’ell-à-dire, d’une
chofe très-précieufe. En s’établifiànt fur cette
Ille, fon élévation aurait rencontré moins d’obf-
tacles ; car un étranger parvient plus aifément
,
qu’un Naturel du pays , h jouer un rôle au-deffus
de fa naiflànce. Mais il fut toujours indécis, &
je crois qu’il n’auroit point voulu fe fixer à
Huaheine , fi je ne lui avois pas déclaré nette-
ment, que je n’emploierois jamais la force pour
lui rendre les biens de fon pere. Les Naviga-
teurs , qui aborderont par la fuite fur ces Mes
nous apprendront s’il aura mieux employé le
relie de fes richeflès , lefquelles , malgré fes pro-
fufions , étoient encore confidérables', & fi les
foins que j’ai pris pour qu’il vécût tranquille,
auront eu du fuccès. Les Commandans des vaif-
feaux qui fe trouveront dans ces parages , recher-
cheront fans doute avec intérêt , ce qu’ell devenu
le pauvre Ornai : il énonçoit d’une maniéré trop
o zs C o o ic.
ouverte fon antipathie comte les habitans de
Bolabola , & il a fur-tout à craindre les fuites
de fon indiierétion ; les Naturels de Bolabola ,
entraînés par la jaloufie , s’efforceront de le ren-
dre odieux à ceux de Huaheine ; ils eu vien-
dront d’autant mieux à bout, qu’ils font aujour-
d’hui en paix' avec cette demiere lile , & que
plufteurs d’entr’eux y demeurent. Leur inimitié
étoit cependant la choie qu’il lui eût été plus
facile d’éviter; non-feulement il ne leur infpiroit
aucune averfion, mais celui que nous trouvâmes
h Tiarraboo , & qui y jouoit le rôle d’un Am-
bailàdeur, d’un Prêtre ou d’un Dieu, propofa
formellement de le rétablir dans les biens qui
avoient appartenu à fon pere. Il ne voulut ja-
mais accepter ce fervice , & il fe montra réfolu
jufqu’à notre départ, de iaillr la première occa-
fion qui s’offrirait , & de fe venger par une ba-
taille. Je conjefture que fa cotte de maille ne
contribuoit pas peu à fon ardeur guerriere ; il fe
croyoit invincible avec fa cuiraffe & fes armes h feu.
Quels que fuffent les défauts; d’Omaï, ils fe
trouvoient plus que contre-balancés par fon ex-
trême bonté , & par la docilité de fon caractère.
Je n’ai guères eu occafion de nie fâcher au fujet
de fa conduite en général ; fon cœur reconnoif-
fant fut toujours pénétré des bontés qu’on a eues
284 Troisième Voyage
•--ts pour lui en Angleterre , & il n’oubliera jamais
1777. ceux qui l’ont honoré de leur protection & de
y bre - leur amitié pendant fon féjour à Londres. Il
étoit doué d’une allez grande pénétration , mais
il ne s’appliquoit pas, & il n’avoit point cette
confiance qui fuit les mêmes idées; ainfi, fes
connoiïïànces étoient fuperlicielles & imparfaites
h bien des égards. Il obfervoit peu : il vit aux
IJles des Amis une foule d’arts utiles & d’ainu-
femens agréables , qu’il aurait pu porter dans fa
patrie , où vraifemblablement on les adopterait
volontiers , puifqu’ils font fi analogues aux habi-
tudes des Naturels des IJles de la Société ; mais
je 11e me fuis pas apperçu qu’il ait fait le moin-
dre effort pour s’en inffruire. Cette efpece d’in-
différence , je l’avoue , eff le défaut caraélérif-
. tiqué de lès compatriotes. Ils ont reçu à diverfes
reprifes, depuis dix ans , la vifite des Naviga-
teurs européens; je n’ai pas découvert toutefois,
qu’ils aient cflayé le moins du monde de profiter
de ce commerce, & jufqu’ici ils ne nous ont
copié en rien. Il eff. donc difficile qu’Omaï vienne
h bout d’introduire parmi eux un grand nombre
de nos 'arts & de nos coutumes, ou qu’il per-
fectionne beaucoup les ulages & les méthodes
auxquels ces peuplades font accoutumées depuis
fi long-temps : je fuis perfuadé néanmoins
,
r> e Cook. 285
qu’il cultivera les arbres fruitiers & les "végétaux
que nous avons plantés, & que les J/les de la ijjy.
Société lui auront, en ce point, des obligations pbrc.
e demie lies; mais le plus grand avantage qu’elles
femblent devoir tirer de fes voyages , réfultera
des quadrupèdes nouveaux que nous y avons
laides , & que vraifemblablement elles n’auroient
jamais obtenus , s’il 11’étoit pas venu en Angle-
terre. Lorfque ces animaux fe feront multipliés ,
1
O-Taïti & les Ijles de la Société , égaleront,
fi elles ne furpaflènt pas , les relâches célébrés
,
par l’abondance des provifions.
Le retour d’Omaï , & les preuves féduilàntes
qu’il offroit de notre libéralité, excitèrent un grand
nombre d’infulaires à me demander la permidion
de me fuivre h Pretane. (a) J’eus foin de dé-
clarer, dans toutes les occafions, que je ne fouf-
crirois point à ces demandes. Omaï toutefois,
qui mettoit un grand prix à être cité comme le
feul homme qui eût fait un long voyage, crai-
gnoit que je ne confentidè à donner à .d’autres
les moyens de lui difputer ce mérite, & il me
dit fouvent, que Mylord Sandwich lui avoir pro-
mis, qu’aucun des Naturels des Ifles de la So-
ciété ne viendrait en Angleterre .
(a) En Angleterre.
29^ Troisième Voyage
~::zrz qui fe levèrent pour me demander là grâce, dès
1777. qu’elles me virent; comme il étoit important de
y bic> prévenir de pareilles déferrions, je les accueillis
fort mal , & je leur ordonnai de fe retirer ; elles
fondirent en larmes , & elles s’en allèrent. Paha
,
Chef du diftriét , arriva ; il m’offrit un bananier
& un cochon-de-lait en ligne de jpaix. Je refufaj
fon cadeau , & je lui enjoignis de fortir de ma
préfence. Après avoir embarqué le déferteur fur
le premier canot qui atteignit le rivage, je re-
tournai aux vaiUcaux. Notre correfpondance avec
les Infulaire's fe rétablit. Le foldat fe contenta de
dire , pour fa j unification , que les Naturels l’a-
voieilt débauché : cela pouvoir être vrai , car
les deux femmes dont j’ai parlé, étoient venues
fur mon bord la veille de la défertion; je recon-
nus d’ailleurs qu’il avoit quitté fon polie peu de
minutes avant l’heure où 011 devoit le relever,
& le châtiment que je lui infligeai ne fut pas ri-
goureux.
Quoique nous fuflions fépnrés d’Omaï, nous
pouvions encore en recevoir des nouvelles. Je
lui avois recommandé de m’inftruire de ce qui
fe paflèroit : quinze jours après notre arrivée ù
Ulietea , il m’envoya deux de fe s gens : j’appris
avec une extrême plailir, que fes compatriotes
le laifloient en paix; que tout alloit bien, mais
n . e Cook.. 293
que fa chevre étoit moite en faifant fes petits; —
•
il me prioit de lui en envoyer une autre, & .1777.
deux haches. , Je fus . bien-aile d’avoir une ; nou- *>bre.
velle pcçafîon dette utile à mon Ami, & le 18, 18.
je renvoyai fes deux meffitgers qui lui portèrent
les haches, & deux chevreau^, l’un mâle-
&
l’autre femelle, que je pris parmi les quadrupè-
des qui relloient h bord de la Découverte. ; ,
.
Le 19, j’écrivis les intlruttions que le Capi- i£>-
taine Clerke devoir fuivre , s’il venoit à fe fépa-
rer de moi après notre départ des Mes de la, So-
ciété; il ne fera pas inutile de les- rapporter ici.
* ?
Inflru&ions données par le Capitaine Cook ,
commandant la Corvette de Sa Majeflé,
la. Résolution , au Capitaine Clerke
commandant h Sloop la Découverte. ,
„ Les Mes de la Société fe trouvant fort
„ éloignées de la côte feptentrionale de YAmé-
„ rique , notre traverfée fera longue; nous en
„ ferons une partie au milieu de l’hiver , c’eft-à-
„ dire, h une époque où il faut s’attendre à des
„ orages & à un mauvais temps qui peuvent
„ féparer. les vailfeaux , & vous devez prendre
3 , tous les foins imaginables pour prévenir cette
T , réparation; mais fi nous nous féparons, malgré
T 3
2p4 Troisième V o y âge
», tous nos efforts pour marcher de conferve
,
1 777 • j> vous me chercherez d’abord à l’endroit où vous
i)
hic ' „ m’aurez vu pour la derniere fois; & fi vous ne
„ m’appercevez pas après cinq jours de recher-
„ ches , vous marcherez vers la côte de la Nou-
„ y elle Albion , félon les infiructions des Lords
„ de l’Amirauté dont vous avez déjà reçu une
„ copie : vous tâcherez d’atteindre la côte SA-
„ mérique par le quarante-cinquieme degré de
„ latitude.
„ Vous ferez une croifiere de dix jours par
tr ce parallèle, & à une diftance convenable de
„ la terre ; fi vous ne me voyez point après cette
„ croifiere , vous relâcherez dans le premier ha-
», vre que vous rencontrerez à cette hauteur ou
», plus au Nord ; vous y embarquerez du bois
„ & de l’eau , & vous y prendrez des rafraîchif-
,, femens.
„ Tandis que vous ferez dans le havre , vous
„ aurez foin d’entretenir des vigies ; vous choi-
„ firez pour cela une ftation aulfi voifine de la
s, côte qu’il fera pofiîble, afin que vous foyez
» plus fur de m’appercevûir loffqué je paraîtrai
« au large.
„ Si je lie vous ai pas rejoint lé premier
« Avril , vous appareillerez & vous marcherez
„ au Nord jufqu’au cinquante-fixieme degré de
ue Cook.- *95
„ latitude ; vous ferez une croifiere à cette hau-
„ teur & à une difltance convenable de la côte, 1777.
,, dont vous ne vous éloignerez jamais de plus 9 bre>
„ de quinze lieues , & vous m’attendrez jufqu’au
„, dix Mai.
„ Si je ne fuis pas arrivé à cette époque,
5 , vous continuerez à marcher au Nord , & vous
„ chercherez un paffàge dans la mer atlantique
„ par la baie de Hudfon ou celle de Baffin ,
„ conformément aux inftruétions de l’Amirauté
„ dont je parfois tout-à-l’heure. , . 0
„ Si vous 11e rencontrez point de pafîàge par
,, l’une de ces baies, ou par une autre entrée,
„ il feroit dangereux, vu la laifon de l’année,
„ de vous tenir dans les hautes latitudes , &
„ vous gagnerez le havre de Saint-Pierre &
„ Saint-Paul au Kamtfckatka , afin d’y ra-
„ fraîchir votre équipage & d’y palier l’hiver.
„ Si ce port ne vous offrait pas les rafraî-
„ chiflèmens dont vous auriez befoin, je vous
„ lailîe le maître de choifir la relâche que vous
„ voudrez ; feulement , avarit de partir , vous au-
„ rez foin d’inllruire le Gouverneur par écrit,
„ de l’endroit où vous^ comptez vous rendre, &
„ vous lui recommanderez de me remettre, ce
,, papier à mon arrivée. Dans ce dernier cas,
„ vous retournerez au port S. Pierre & S. Paul
. T 4
296 Troisième Voyage
» au printemps, & vous tâcherez d’y être le
)> dix Mai, ou même plutôt.
„ Si vous ne recevez pas de moi, au prin-
„ temps 1779, des meflâges ou des ordres, qui
„ vous autorifent à vous écarter des infractions
„ de l’Amirauté , vous réglerez fur ces inftruc-
„ tions , vos opérations ultérieures. .
„ Vous vous occuperez d’ailleurs des divers
„ points énoncés dans ces infractions , dont
„ nous 11e nous fouîmes point encore occupés,
„ ou qui 11e contrarient point les ordres que je
„ vous donne ici; & en cas que la maladie ou
„ un accident quelconque , vous mette hors d’é-
„ rat d’exécuter ces ordres & ceux de l’Amirau-
„ té , vous 11e manquerez pas d’en charger votre
„ premier Lieutenant, à qui j’enjoins de remplir
„ fa commiffion le mieux qu’il lui fera poflible.
Signé. par moi, à bord de la Réfolution h
U liste a , le 18 Novembre. J. Cook.
Tandis que nous étions amarrés h la côte,
nous 1 mîmes les vaiflèaux à la bande, nous en
frottâmes les fonds des deux côtés, & nous y
plaçâmes quelques feuilles d’étain, après avoir
ôté le vieux doublage. L’ingénieux M. Pelham
,
Secrétaire du Bureau des Vivres , m’avoit donné
ces feuilles, en me priant d’examiner, fi elles
» e Cook. 297
produiraient le même effet que des feuilles de : —
—
cuivre. , 1777.
J’appris le 24 au matin , l’évafion d’un Mids- 9 bre -
hipman & d’un matelot de la Découverte. Les 24.
Naturels nous dirent bientôt après , que les dé-
ferteurs s’étojent enfuis fur une pirogue la veille
à l’entrée de la nuit , & qu’ils étpient à l’autre
extrémité de J’Ifle. Le Midshipman ayant té-
moigné, fouvent le défit; de palier fa vie fur ces
terres , il paroifïoit clair que lui & fon camarade
formoientrle projet de ne pas revenir, & le Ca-
pitaine Clerke alla à leur pourfiiite avec deux
canots armés , & un détachement de foldats de
Marine. Sa démarche n’eut point de fuccès , car
, il fut de retour le foir , fans avoir appris aucune
nouvelle sure des deux déferteurs : il jugea que
les Naturels cachoient le Midshipman & le ma-
telot ; qu’ils l’avoient arnufé toute la journée
avec des menfonges, & qu’ils lui avoient indi-
qué malignement des endroits où il ne devoit
pas retrouver fes deux hommes. Nous filmes,
en effet, le lendemain, que les déferteurs étoient
à Otaha. Ces deux hommes n’étoient pas les
feuls de nos équipages qui euiïènt envie de s’é-
tablir fur ces Ifles fortunées ; & , afin de conte-
nir de femblables déferrions, il devenoit indif-
penfable d’employer tous mes moyens. Voulant
*298 Troisième Voyage
ggjs s d’ailleurs montrer aux Naturels que je mettois
1777* un grand intérêt au retour des déferteurs, je re-
9 bre> folus d’aller les chercher moi-même ; j’avois ob-
fervé en bien des occafions, que les Infulaires
s’avifoient rarement de me tromper.
«5. Je partis en effet , le 25 au matin avec deux
canots armés. Le Chef de l'Idc me fervit de
guide , & je marchai fur fes pas : nous ne nous
arrêtâmes qu’au moment où nous eûmes atteint
le milieu du côté oriental de Otaha ; nous dé-
barquâmes alors, & Oreo détacha en avant un
homme, auquel il enjoignit de faifir les défer-
teurs & de les tenir aux arrêts jufqu’h ce que
nos canots fuflènt arrivés. Mais, quand nous ar-
rivâmes à l’endroit- où nous comptions les trou-
ver, on nous dit qu’ils avoient quitté l’Ide, &
paffé la veille à Bolabola. Je 11e crus pas de-
voir les y fuivre , & je retournai aux vaiffeaux
,
bien décidé h faire ulàge d’un expédient qui me
parut propre à contraindre les Naturels à rame-
ner le Midshipman & le matelot. Durant la
nuit, nous obfervâmes, M. Bayly, M. King &
moi , une immerfion du troifieme fatellite de Ju-
piter : elle eut lieu félon l’obfervation de
M. Bayly, à a 1 ' 37' 54"!
Selon celle de M. Iving , ha 37 24 >du matin.
Selon la mienne h 2 37 44
DE - C OO K. 299
M. Bayly & M. King , obfervereiu avec une —
lunette achromatique de Dollbnd, de trois pieds .1777.
& demi de foyer, & de la plus grande force. 9 brc -
J’obfërvai avec un télefcopc de réflexion grégo-
rien , de deux pieds , confirait par M. Bird.
Le Chef, fou fils , fa fille & fon gendre , a
vinrent des la pointe du jour à bord de la Ré-
folution. Je réfolus de tenir aux arrêts les trois
derniers , jufqu’à ce qu’on me ramenât les deux
déferteurs. D’après ce plan , le Capitaine Clerke
les invita à paflèr fur fon vaiflèau, & dès qu’ils
y furent il les cmprifbnna dans fa chambre. Oreo
croit auprès de moi lorfqu’il en apprit la nou-
velle : croyant qu’on avoit arrêté fa famille fans
que je le fuflè , & , par conféquent , fans mon
aveu, il m’en avertit tout de fuite. Je lui' répon-
dis que j’avois ordonné moi- même cet empri-
fonnement : il commença b craindre pour lui,
& fes regards annoncèrent le plus grand trouble ;
mais je né tardai pas à le tranquillifer fur ce
point; je lui' dis qu’il poüvoit quitter le vaiflèau
quand il le voudroit , & prendre les” mefurcs les
plus propres h nous rendre nos déferteurs ; que
s’il réiiffiffoit, on mettrait en liberté fes amis
détenus fur la Découverte , & que s’il ne réuf-
fiiïoit pas, je les emmenerois avec moi. J’ajou-
tai, que lui & pluficurs de fes Sujets, avoîent
3oo Troisième Voyage
g=s=: eu la hardïefîè de faciliter l’évafion de mes deux
l 777‘ hommes; qu’ils cherclioient de plus à en débau-
9 bre ’ cher d’autres, & que j’avois droit de tout en-
treprendre pour mettre fin à de pareils délits.
Nous vînmes à bout d’expliquer aux Infulaires
les motifs qui me déterminoient, & cette expli-
cation parut diminuer la frayeur que je leur
avois infpirée d’abord ; mais s’ils furent plus
tranquilles fur leur sûreté , ils continuèrent h
avoir de vives inquiétudes fur celle de leurs pri-
fonniers. Un grand nombre d’entr’eux conduifi-
rent leurs pirogues fous l’arricre de la Décou-
verte , & ils y déplorèrent , en longues &
bruyantes exclamations , la captivité de leurs
compatriotes. On entendoit de tous côtés le cri
de Vo'èdooa! nom de la fille du Chef; les fem-
mes du pays fembloient fe difputer à l’envi la
fatisfaélion de lui donner des marques d’intérêt,
plus expreflîves encore que les lamies & les
cris, & elles ne manqueront pas de fe faire à la
tête des blelïures terribles.
Oreo lui- même eut part h ces lamentations
inutiles ; mais il s’occupa tout de fuite des moyens
de nous rendre les Déferteurs. Il expédia une
pirogue à Bolabola; il avertit Opoony, Sou-
verain de cette Iflc, de ce qui étoit arrivé; il
le pria d’arrêter les deux fugitifs , & de les
DE Cook. 301
renvoyer. Le Meflàger , qui n’étoit rien moins —
que le pere de Pootoë , gendre d’Oreo, vint 1777.
prendre mes ordres avant de partir. Je lui en- 9 bre *
joignis expreflement de ne pas revenir fans les
Déferteurs, & de dire de ma part, à Opoony,
d’envoyer des pirogues à leur fuite , s’ils avoient
quitté Bolabola ; car je prefumois qu’ils ne
demeureroient pas long -temps dans le même
endroit.
Les Infulaires s’intéreflbient fi vivement à la
liberté du fils, de la fille & du gendre d’Oreo,
qu’ils ne voulurent pas la faire dépendre du re-
tour de nos Déferteurs, ou leur impatience fut
fi vive , qu’ils méditèrent un complot , dont les
fuites' auraient été plus funelles encore pour
eux , fi nous n’étions pas venus à bout de l’é-
touffer. J’obfcrvai fur les cinq ou fix heures du
foir , que toutes leurs pirogues , qui fe trou-
voient dans le havre , ou aux environs , com-
mençoient à s’enfuir, comme fi la frayeur fe fût
répandue dans le pays. J’étois à terre, & je fis
vainement des recherches pour découvrir la caufe
de cette alarme. L’équipage de la Découverte
m’avertit , par des cris , que les Naturels avoient
arrêté le Capitaine Clerke & M. Gore, qui fe
promenoient h quelque diffance des Vaifîèaux.
Etonné de la hardieflè de ces repréfailles , qui
308 Troisième Voyage
- - mon premier & de mon fécond voyage. (V)
I//7- Pour expliquer comment fa iànté fe fortifioit en
Déc. vieilliflànt , je fuppolài que, durant là Régence,
il avoit trop bu d 'ava, & qu’étant fimple parti-
culier, il en buvoit moins.
{a) Le Capitaine Cook avoit vi^Oree, en 1769,
lorfqu’il commandoit VErtdéavour
,
& il l’avoit vu
enfuite deux fois , en 177a , durant fon fécond
voyage.
I) E C O O. K. 309
< - x^ r ^ =~ gg. _. a.
CHAPITRE VIII.
Arrivée à Bolabola. Entrevue avec le Roi
Opoony. Raifons qui me déterminent à
acheter l'ancre de M. de Bougainville .
Départ des If es de la Société. Détails fur
Bolabola. Hifoire de la conquête d ' Otaha
& i’Ulietea. Terreurs qu'infpirent les Ha-
bituas de Bolabola. Animaux que nous
laifsâmes dans cette ÏJle , ainfi qu'à Ulie-
tea. Supplément de vivres que nous y em-
barquâmes , Pi maniéré dont nous falâ-
mes des cochons. Obfervations relatives à
O-Taïti Pi aux IJles de la Société. Obfer-
vations afronomiques & nautiques fur ces
Terres.
Dès que nous fûmes hors du Havre, nous rrrr:
nous éloignâmes d 'Ulietea , & nous primes la 1 777.
route de Bolabola. Je voulois aborder h cette Déc.
Iüe , afin d’acheter du Roi Opoony , l’une des
ancres que M. de Bougainville perdit à O-Tàïti
;
les O-Taïtiens qui la relevèrent , après le départ
des François , l’avoient envoyé en préfent à ce
Monarque. Si je defirois de l’obtenir, ce n’étoic
V 3
3io Troisième Voyage
pas que nous en enflions bcfoin pour les Vaif-
17“^. féaux; mais ayant donné ou vendu toutes les ha-
Déc. elles & les autres outils de fer que nous avions
apportés ïï Angleterre , il ne nous refloit plus
de moyens de faire des échanges avec les peu-
plades que nous rencontrerions. Les Serruriers
.employoient depuis quelque temps la provifion
de fer que nous avions à bord, à fabriquer les
articles les plus propres à ce commerce ; & ces
tranfmutations , jointes au fervice de la Réfolu-
tion & de la Découverte , en avoient déjà con-
sommé une grande partie. Je crus que l’ancre
de M. de Bougainville. nous tiendrait lieu de fer
en barres , & que je déterminerais Opoony à me
la céder.
Oreo & fix ou huit Infulaires d 'Ulietea,
paflerent fur nos Vaifièaux à Bolabola. En gé-
néral , la plupart des Naturels , fi j’en excepte le
Chef, nous auraient fuivi de bon cœur en An-
gleterre. Nous trouvant au coucher du Soleil,
par le travers de la pointe Sud de Bolabola ,
nous diminuâmes de voiles , & nous courûmes
8. de petites bordées durant la nuit. Le 8 , à la
pointe du jour, nous c Rayâmes de gagner le Ha-;
vre , qui gît au côté Occidental de rifle : le
vent étoit foiblc , & ce ne fut qu’à neuf heu-
res , que je me vis alfez près , pour faire fonder
D « C O 0 K', 31
1
l’entrée ; je voulois conduire les Vaifîèaux en-
dedans, & y relâcher un jour ou deux. 1 777-
Le Mafîer chargé de cette commifflon me Déc.
dit, à fon retour, que le fond étoit de roche à
l’entrée du Havre , mais qu’on trouvoit un bon
mouillage en-dedans ; que la fonde y rapportoic
vingt-trois & vingt-cinq bradés ; que le canal
avoit un tiers de mille de large , & que les
Vaifîèaux pouvoient y tourner. D’après ce rap-
port , nous entreprîmes d’y conduire la Réfolu-
tion & la Découverte ; mais la matée & le vent
nous étoient contraires , & lorfque nous eûmes
fait deux ou trois bordées , je reconnus que nous
n’en viendrions à bout qu’au moment du flot. Je
renonçai au projet de mener nos deux Bâtimens
dans le Havre : les canots étoient prêts; j’en
pris un , dans lequel je reçus Oreo & fes compa-
triotes , & les Rameurs nous portèrent fur la côte.
Nous débarquâmes à l’endroit que nous indi-
quèrent les Naturels, & on 11 e tarda pas. à me
préfenter Èt Opoony , qui étoit environné d’une
foule nombreufe. Je n’avois point de temps h
perdre, &, dès que je me fus conformé au cé-
rémonial du pays , je le priai de me donner
l’ancre : j’eus foins de lui montrer ce que je lui
donnerois de mon côté. Mon préfent confiftoit
en une robe-de-chambre de toile, une chemife,
V.4
3 ï a Troisième Voyage
rr sss quelques fichus de gaze , un miroir , des grains
^777
•
de verre, d’autres bagatelles & fix haches; la
Dec. vue t | es haches produifit une acclamation uni-
verfclle parmi les Infulaires. Opoony voulut
abfoluinent attendre qu’on m’eût livré l’ancre ,
pour recevoir ces diverlès choies; & je ne con-
cevois pas trop les motifs de fon refus. Il or-
donna h trois de les gens de nie mener à l’endroit
où étoit l’ancre , & de me la livrer. Il cfpéroit , à
ce que je compris, que je leur remettrais le
prix de l’échange. Ces trois hommes me con-
duilirent à une Ifle fituée an côté feptentrional
de l’entrée du havre ; l’ancre n’étoit ni auffi
grande, ni auffi entière que je l’imaginois. Je
reconnus à la marque, qu’elle avoit pefé fept
cents au forcir de la forge; l’organeau, une par-
tie de la verge, & les deux pattes manquoient.
Je fends alors pourquoi Opoony n’avoit pas ter-
miné tout de fuite notre marché; il imagiuoit
fans douce que mon préfent excédoit trop la
valeur de l’ancre , & que je lui reprocherais de
m’avoir trompé. Quoi qu’il en foit , je pris l’an-
cre & j’envoyai au Roi chacun des articles que
je lui avois promis. Ma négociation ainfi termi-
née , je retournai à bord , & quand on eut re-
monté les canots , nous nous éloignâmes de
Bol aboi a , & nous marchâmes au Nord.
D E C 0 O K. 313
Tandis qu’on remontoit les canots , quelques- —
—
uns des Naturels arrivèrent fur trois ou quatre 1777.
pirogues; ils dirent qu’ils venoient voir nos vaii- Déc.
léaux ; ils nous apportèrent un petit nombre de
noix de cocos , & un cochon - de - lait , le feul
que nous nous procurâmes fur cette Ifle. Je fuis
pcrfuadé cependant , que fi nous avions attendu
jufqu’au lendemain , on nous aurait fourni des
pro vidons en abondance, & je crois que les Na-
turels eurent bien du regret de nous voir partir
fitôt ; mais comme nous avions déjà beaucoup
de cochons & de fruits , & fort peu de moyens
d’en obtenir davantage , rien 11e m’engageoit à
différer la fuite de notre voyage.
Le havre de Bolabola , appcllé Oteavanooa ,
& fitué au côté occidental de rifle , eft un des
plus étendus que j’aie jamais rencontré ; quoique
nous n’ayons pas pénétré dans l’intérieur, j’ai eu
la fatisfaétion du moins de le faire reconnoître
par le Ma fier , & je puis aflhrer les Navigateurs
que le mouillage y eft très-bon. Ça)
La montagne élevée & à double pic , qu’on
( a
)
Voyez un plan de l’Ifle de Bolabola , dans
la Colleéfion de Hawkefworth, tome II , page 149
de l’original. Cette Colleélion n’offre pas de plan
particulier du Havre , mais fa pofaion y eft mar-
quée d’une maniéré très-diffinfte.
314 Troisième Voyage
===== voit au milieu de l’Ille , nous parut ftérile au
1777. côté oriental; mais au côté occidental, elle of-
Déc. f re ^05 arbres & des arbrilTeaux , môme dans les
endroits les plus efcarpés. Les terrcins bas qui
l’environnent près de la mer, font couverts de
cocotiers & d’arbres à pain , ainfi que les autres
Mes de cet océan ; & les nombreux Illets qui
la bordent en-dedans du récif, ajoutent à fes
productions végétales & à fa population.
Bolabola 11’a que huit lieues de tour; &,
lorfqu’on fonge à ce peu d’étendue , on ell
étonné que fes habitans aient entrepris & achevé
la conquête d 'Ulietea & à'Otaha ; car la gran-
deur de la première de ces deux Mes , ell au
moins double. J’avois beaucoup entendu parler,
dans mes voyages , de la guerre qui a produit
une révolution fi mémorable. Le réfultat de nos
recherches peut amufer le lefteur , & je vais
l’inférer ici comme une efquilfe de l’hiffoire de
nos Amis de cette partie du monde. (V)
Les Mes contiguës d 'Ulietea & à'Otaha , vé-
curent long-temps amies , ou , félon l’exprelïïon
des Naturels , elles fe regardèrent long - temps
( a ) On doit à M. Anderfon ces détails , ainfi
que beaucoup d’autres fur les peuplades de la Mer
du Sud.
DE C 0 O K. 315
comme deux freres , que des vues d’intérêt ne
pouvoient défunir. Elles formèrent auffi avec 1777.
Huaheine , des liaifons d’amitié qui furent moins Déc.
intimes : Otaha cependant eut la perfidie de fe
liguer avec Bolabola pour attaquer Ulietea.
Les habitans SUlietea , appelleront à leur fe-
cours les habitans de Huaheine. Les guerriers
de Bolabola étoient encouragés par une Prêtreflè
ou plutôt par une Prophéteflè , qui leur annon-
çoit la viftoire : pour ne pas leur laifièr de dou-
tes fur la certitude de fa prédiction , elle dit que
fi on envoyoit un d’entr’eux dans un endroit de
la mer qu’elle défigna , il verrait s’élever une
pierre 'du fein des flots. L’un d’eux prie en effet
une pirogue , & fc rendit au lieu indiqué ; il
cfîaya de plonger dans la mer pour reconnoître
où étoit la pierre ; mais il fut h peine fous l’eau
,
qu’il fut rejette brufquement à la furface avec la
pierre â fa main. Les Naturels , étonnés de ce
prodige , dépoferent religieufement la pierre dans
la maifon de YËatooa , & on la conferve h Bo-
labola , afin d’attefter que la femme étoit infpi-
rée par le Dieu. Ne doutant plus du fuccès,
l’efcadre de Bolabola alla chercher les pirogues
d 'Ulietea & de Huaheine. Celles-ci fe trouvant
jointes les unes aux autres, par de groflès cor-
des , le combat fut long , & malgré la prédiétiou
5 16 Troisième Voyage
& le miracle, les Infulaires de Bolabola au-
1777. roient vraifemblablement été battus, fi la marine
Déc. à'Qtaha n’étoit pas arrivée au moment de la
crife. Ce renfort décida le fort de la journée.
Les Naturels de Bolabola défirent l’ennemi &
tuèrent beaucoup de monde : profitant de la vic-
toire, ils envahirent Huaheine qu’ils favoient
mal défendue , & dont la plupart des guerriers
croient abfens. Ils fe rendirent maîtres de rifle,
& un grand nombre des habitons fe réfugièrent à
O-Taïti, où ils racontèrent leurs délabres : ceux
de leurs compatriotes ou des Naturels d 'Ullete.11
qu’ils rencontrèrent, attendris par le récit des
cruautés du vainqueur, leur donnèrent quelques
fecours ; mais ils ne purent équiper que dix pi-
rogues de guerre. Quoique leur force fut fi peu
confidérable , ils concerteront leur plan d’une
maniéré fage , ils débarquèrent à Huaheine pen-
dant une nuit obfcure ; & , tombant à l’impro-
vilic fur les vainqueurs , ils en tuerent la plupart
& obligèrent le relie à fe fauver. Ils reprirent
ainfi Fille de Huaheine , qui , depuis cette
époque , ne reconnoît pour Souverain , que fes
propres Chefs. Immédiatement après la défaite
des efeadres réunies OCUlietea & de Huaheine ,
les habitons d 'Otaha demandèrent aux Naturels
de Bolabola , leurs alliés , à être admis au
» a C o o ic. 317
partage de la conquête ; ils eflùyerent un refus & —
—
ils rompirent l’alliance : il y eut une guerre , 1777*
& l’Ifle 'XOtaha , ainil que celle d 'Ulietea , Déc.
furent fubjuguées. L’une & l’autre fe trouvent
aujourd’hui foumifcs h Bolabola ; les Chefs qui
y commandent , font des députés d’Opoony.
Pour réduire les deux Ifles , les guerriers de Bo-
labola livrèrent cinq batailles , dans lefquclles il
y eut une multitude d’hommes tués.
Tels font les détails que nous reçûmes des
gens du pays. J’ai remarqué plus d’une fois,
que ces peuplades no fixent pas d’une maniéré
exaéte , les dates des événemens un peu anciens.
Quoique la guerre dont je viens de parler , foit
très -moderne , nous fûmes réduits à calculer
l’époque de fon commencement & de fa fin ,
d’après des circonfiances accefloires que nous
obfervâmes nous-mêmes; les Naturels ne nous
dirent rien de précis fur ce point. La conquête
d '"Ulietea
,
qui termina la guerre , fut achevée
avant la relâche que je fis aux Mes de la So-
ciété , en 17159, & il y a lieu de croire que la
paix venoit d’être rétablie ; car nous apperçûmes
alors des tracés bien récentes des hoftilités com-
mifes fur cette Ifle. (d) L’âge de Teereetareea,
(rt) On en parle dans la ColleéHon de HawkeG-
worli. Vol. II, pag. 136 de l’original.
324 Troisième Voyage
pierre, leur fimplicité eft fi grande , qu’ils croient
177 7. leur provifion de cet article inépuifable ; car ils
Déc. ne nous en demandèrent jamais de nouveaux : ils
changèrent néanmoins quelquefois des fruits con-
tre des clous d’une moindre groffeur. Les cou-
teaux étoient forts eftimés à Ulietea; & dans
chacune de ces Ifles, les herminettes & les peti-
tes haches , l’emportèrent fur les autres articles.
Quant aux objets de parure , leur fantaifie eft
auftï mobile que celle des Nations polies de Y Eu-
rope , & la chofe qui plaît à leur imagination
,
lorfquc la mode lui donne du prix, eft rejettée
lorfqu’il s’établit une mode nouvelle; mais nos
outils de fer font d’une utilité fi frappante , qu’on
peut aflurer, fans craindre de fe tromper, qu’ils
continueront toujours à les eftimer beaucoup, &
qu’ils feront très h plaindre, fi, dépourvus des
matières premières , ou ignorant l’art de les fa-
briquer, ils ceflènt de recevoir des cargaifons de
ceux de nos outils qui leur font devenus nécef-
faires à bien des égards.
Quoique O-Taïti ne foit pas , à proprement
parler, au nombre des terres que j’ai appellées
JJlss de la Société , en 1769 , elle eft habitée par
la même race d’hommes , & la tribu qui y eft éta-
blie, a le même icaraétere & les mêmes mœurs,
que les tribus des environs. Ce fut un bonheur
de Cook. 325
pour nous de découvrir, cette Ifle principale
avant les autres; l’accueil amical & liofpitalier 1777*
que nous y reçûmes , nous a déterminés , dans Déc.
nos différentes courfes fur cette partie de l’Océan
pacifique , h y faire des relâches plus longues. La
multiplicité de nos relâches nous a fourni plus
d’occafions d’étudier les produirions & les mœurs
de fes habitans, que nous n’en avons eu d’ob-
ferver les Ifles & les peuplades d’alentour. Au
refte, nous connoiffons allez bien les demieres,
pour afTürer que tout ce que nous avons dit
d 'O-Taïti leur eft applicable avec de très-légers
changemens.
Nos premières Relations n’ont décrit que trop
en détail les fcenes de plaifîr & de débauche qui
rendent O-Taïti un féjour fi agréable à la plu-
part de ceux qui fe trouvent ti bord des vaiffèaux,
& lors même que j’aurois quelques traits à ajou-
ter à cette efquillè déjà tracée d’une maniéré aftez
exaéte , j’héfiterois à peindre dans mon Journal
des mœurs licencieufes propres feulement à ex-
citer le'dégoût des lecteurs qui cherchent à s’inf-
truire; mais il y a quelques points des inf lit li-
rions domeftiqucs , politiques & religieufes de ces
peuplades , qu’on connoît d’une maniéré très-
imparfaite encore, après tous nos voyages. Le
récit inféré plus haut de ce qui nous eft arrivé,
X n
A 0
3î6 T r oisi s m r Voyage
= y jettera probablement une forte de jour, & on
1777* trouvera, dans le Chapitre fuivanc, des remar-
iée. ques de M, Anderfon, qui contribueront h les
éclaircir.
Au milieu des recherches moins importantes,
dont nous nous occupâmes fur ces Mes , nous ne
perdîmes pas de vue les grands objets cle notre
voyage, & nous ne laifsâmes échapper aucune
occafion de faire des obfervations agronomiques
& nautiquesi La table que voici en offre le
réfnltat.
Incîinaifon
k* ei1. Latitude Longitude Ddclinalfon de l’aiguille
P Olfltc MtUavai , Sud. orientale. de l’aimant, nimantde.
à O-Taïù ., .. 17c! icj 1 ^ 11 aiocl ai' zS 11 5<l34 / E. 19c! 1 a n
Havre Owherre , ,
à ihtahcinc . . . 16 41 £ 2 oS J Z 24 J I3IE. îS 1*
Havre Ohama-
neno , à Vlietea 16 45 5 20 S 15 22 6 19 E. 29 y
Les longitudes de ces trois lieux ont été con-
clues par un milieu entre 145 fuites d’obferva-
tions, faites h terre fur différais points de la
côte , & rapportées à chacune des Hâtions , par
îc moyen du garde-temps. Comme la pofition
de ces trois lieux avoit été déterminée très-exac-
tement dans mes deux premiers Voyages , mon
principal objet dans ces obfervations, étoit de
de Cook. 327
découvrir fur quel degré de précifion on pou-
voit compter, en employant un réfultat moyen 1777.
entre tous ceux qu’auroit donnés un certain Déc,
nombre d’obfervations de la Lune. J’ai penfé
que noiis pourrions en juger par le plus ou le
moins d’accord qui fe trouveroit entre notre
nouveau réfultat , & celui qui avoit été conclu
des obfervations que nous avions faites fur les
mêmes lieux, en 1769, & par lefquelles nous
avions fixé la longitude de la pointe Matavai
de rifle $ 0 -Taïti, «1 aio d 27' 30". .On voit
que notre nouvelle détermination ne différé de
l’ancienne, que de s'a"; & peut-être aucune
autre méthode n’eut donné deux réfultats plus
conformes entr’eux. Sans prétendre décider la-
quelle de ces déterminations approche le plus
de la vraie pofition , je ferai ufage de notre
dernier réfultat , c’eft-à-dire, que je fuppoferai
que la ppinte 'Matavai d’O - Taïti , eft pur
uo d 2,2' 28", ou, ce qui revient au même,
que le havre de Ohamaneno dans l’Ifle à'Ulie-
tea , efl par 2o8 d 25' 22"; & c’eft d’après
cette longitude de départ , que je calculerai
,
pour la fuite, celles que nous conclurons par
le moyen du garde-temps , en comptant que
fon retard journalier fur le moyen mouvement
du Soleil , eft usuellement de 1", 69 , ainfi
X 4
3*8 Troisième Voyage
que nous l’avons déterminé par un milieu en-
l 777 ' tre toutes les obfervations que nous avons faites-
Dec, à ces Ides , pour connoître la marche de cette
montre.
A notre arrivée h O-Taiti , l’erreur, fur la
longitude donnée par le garde-temps, étoit:
En calculant d’après fon mouve-
ment journalier conflaté à Gréen-
wich i d i8' 58"
D’après fon mouvement journa-
lier conclu des obfervations de Ton-
gataboo , de . ...
o
d 1 40*
Nous fîmes auffi quelques obfervations fur les
marées , fur- tout à O -T ait
i
& h Ulietea : nous
voulions déterminer leur plus grande élévation
fur la première de ces Mes. Durant mon fécond
Voyage , M. Wales crut avoir découvert , que
les flots y montoienc par-delà le point que j’a-
vois trouvé en 1769 ; mais nous nous affûtâmes
cette fois , que cette différence n’avoit plus lieu
,
c’eff-à-dire, que la marée s’élevoit feulement de
iT ou 14 pouces aü plus. Nous obfervâmes
que la marée cil haute à midi dans les quadra-
tures aufli-bicn qu’à l’époque des pleines & des
nouvelles Lunes,
D E C O 0 K. 325)
'< La Table fuivante des obfervations faites h rtrrrr:
Ulietea , fervira de preuve. I 777 *
Déc.
Novembre, Elévation
Jour la Mer elt étale Temps moyen de perpendi-
d« mois, .de à la haute mer. culaire.
Pouces.
6 . ni, I5 m 12 1 * 20 m u h -f* CO 3 5 ? 5
7 - 11 40 I 00 12 20 5 •> o
8. 11 35 12 50 12 12 5 » 0
9 - 11 40 I 16 12 28 5 •> 5
xo. 1
1
2 5 I 10 ' 12 18 6 , 5
lit 12 00 I 40 12 20 5 "> 0
12. 11 00 I °5 12 02 5 •> 7
* 3 - 9 30 II 40 10 35 8, 0
14. n 10 12 5 ° 12 00 8, 0
15 - 9 20 II 3 ° 10 25 9 » 0
1 6 . 10 00 12 00 11 00 9 » 0
i 7 * 10 45 12 i 5 1
1
3 ° 8, 5
18. 10 25 12 10 11 18 9 s 0
19» 1
1
00 I 00 12 00 8, 0
20. 11 30 fi 00 12 45 7 s 0
ai. 11 00 I 00 12 00 8, 0
02 . 11 30 I 07 12 18 8, 0
»$• 11 00 I 3 ° 12 45 6 , 5
24. 11 3 ° I 40 12 35 5 s 5
* 5 - 1 r 40 I 5 o 12 45 4 s 7
a 6 . 11 QO I 30 12 15 5 s 2
330 T roisieme Voyage
- —
—
j’ai achevé ce que j’avois à dire fur ces Ifles,
1777. qui jouent un rôle fi brillant dans la lifte de nos
Pce. découvertes; mais le Lecteur me permettra d’in-
terrompre, un moment la fuite de mon Journal
,
& de lui faire lire des remarques que je dois à
M. Auderfon.
DE C O O IC. 331
CHAPITRE IX.
Les détails fur O-Taïti font encore impar-
faits. Vents dominant dans le parage de
cette IJle. Beauté du Pays. Culture. Re-
marques fur les curioptés naturelles du
Pays ; fur la perfonne des Naturels ; fur
leurs maladies ; fur leur caraElere ; fur
leur amour pour le plaipr ,* fur leur lan-
gue ; fur la Chirurgie & la Médecine
qu'ils pratiquent. Leur régime diététique .
Effets de <TAva. Epoques de leur repas ,
& maniéré de manger. Liaifons avec les
femmes, Circoncipon. Syfême Religieux.
Idées fur l'ame & fur une vie future. Su-
perpitions diverfes. Traditions far la créa-
tion. Légende hiporique. Honneurs qu'on
rend au Roi. DipinSlion des rangs. Châ-
timens des crimes. Particularités des Jfles
voipnes. Noms de leurs Dieux. Noms des
Jfles fréquentées par les Naturels des Jfles
de la Société. Etendue de leur Navigation.
Djr 0 “ I l paraît d’abord fuperfiu de rien ajoti-
„ ter aux détails qu’on trouve fur O-Taïti , 1777.
„ dans les relations du Capitaine Wallis & de Déc.
332 Troisième Voyage
— „ M. de Bougainville , & dans le premier & le
* 777 * 55 fécond Voyage de M. Cook : on elt tenté de
Déc. „ croire qu’on ne peut guères aujourd’hui que
„ répéter les mêmes olifer varions , mais je fuis
„ loin de penfer ainfi. Malgré la defcriptiotî
„ exaétc du pays , & des ulages les plus ordi-
„ naires des habitans, dont nous fonnnes rede-
„ vables aux Navigateurs que je viens de citer,
s, & fur-tout à M. Cook, je ne craindrai pas de
„ dire qu’il relie un grand nombre de points
„ dont on n’a pas parlé ; qu’on a fait quelques
„ méprifes rectifiées depuis par des récherches
„ poltérieures , & que même à préfeu t , nous
„ n’avons aucune idée de diverfes inllitutions
,, très-importantes de cette peuplade. Nos relâ-
,, ches ont été fréquentes mais paflàgcres ; la
.»> plupart de ceux qui fe trouvoient à bord des
„ vailïèaux, ne fe foucioient pas de recueillir
a, des ohfervations, ou d’autres qui s’en occu-
,, poient, n’étoient pas en état de dillinguer une
„ remarque utile , d’une remarque oifeufe , &
5, nous avions tous , quoique à un degré diffé-
55 rent , le défavantage inléparable d’une con-
35 noiflànce imparfaite de la langue des Naturels,
35 qui feuls pouvoient nous inftruire. Quelques
•55 Efpagnols ont réfidé à O-Taïti , plus long-
» temps qu’aucun autre Européen , & il leur
ü e Cook. 333
« a été moins difficile de furmonter ce dernier
„ obftacle : s’ils ont profité de leurs moyens, 1 777.
„ ils fie font infiruits d’une maniéré complette Déc.
„ de tout ce qui a rapport aux inftitutions &
„ aux Ufàgcs de cette contrée , & leur rela-
„ tion offrirait vraifcmblablement des détails plus
„ exacts & plus authentiques , que ceux dont
„ nous avons acquis la connoillànce après bien
„ des efforts;. mais, comme il eft très-incertain
,
„ pour ne pas dire très-improbable, que YEf~
„ pagne nous apprenne quelque chofe là-deflus,
„ j’ai raflcmblé les informations nouvelles, rela-
„ tives à O-Taïti & aux Ifles voifines, que je
„ fuis venu h bout d’obtenir d’Omai , tandis
„ qu’il étoit à bord de la Réfolutlon
,
ou des
„ Naturels avec qui j’ai converfé à terre.
„ Le vent eft fixé, la plus grande partie de
„, l’année, entre l’Eft-Sud-Eft & l’Eft-Nord-Eft;
,, c’eft le véritable vent alifé, auquel les Naturels
„ donnent le nom de Maaraee; il fouille quel-
„ quefois avec beaucoup de force. Dans ce der-
„ nier cas , l’atmofphere eft fiouvent nébuleufie.,
„ & il tombe de la pluie ; mais lorfqu’il eft plus
,, modéré, le ciel eft clair & ferein. Si le ven;
9, prend davantage de la partie du Sud, s’il de-
„ vient Sud-Eft ou Sud- Sud -Eft, il eft plus
doux & accompagné d’une mer tranquille, &
340 Troisième Voyage
„ nion, que parce que nous commencions à
1777. „ oublier la taille & la phyfionomie des habitans
Déc. „ de la Métropole des Ifles des Amis. Les
„ O-Taitiens, cependant, nous parurent fupé-
„ rieurs à bien des égards ; nous leur trouvâmes
„ tous les agrémens & toute la délicateffè de
„ traits qui diflinguent les perfonnes du iexe,
„ dans un grand nombre de contrées de la terre :
„ la barbe que les hommes portent longue , &
„ leur chevelure, qui n’eft pas coupée fi près
„ qu’à Tongataboo , produifoieht un autre con-
„ trafic , & il nous fembla , dans toutes les oc-
„ cafions , qu’ils montroient plus de timidité &
„ de légèreté de caraétere. On n’appcrçoit pas
„ à O-Taïti ces formes nerveufes, qui font fi
„ communes parmi les Naturels des Ifles des
„ Amis , & qui font la fuite d’un exercice très-
„ prolongé. Cette Terre étant beaucoup plus
„ fertile, fes habitans mènent une vie plus in-
„ dolente, & ils offrent cet embonpoint & cette
„ douceur de la peau qui les rapprochent peut-
„ être davantage des idées que nous avons de k
} , beauté , mais qui ne contribuent pas à em-
„ bellir leur figure, puifqu’il en réfulte une forte
5, de langueur dans leurs mouvemens : nous fîmes
„ fur-tout cette remarque, en voyant leurs com-
9 , bats de lutte (St de pugilat, qui paroiflènt de
DE C O O IC. 34I
» foibles efforts d’enfans, fi 011 les compare à
55 la vigueur des mêmes combats exécutés aux 1777.
55 Ifles des Amis. Déc.
„ Les O-Taitiens efHmant les avantages exté-
55 rieurs , recourent à plufieurs moyens pour les
55 augmenter : ils font accoutumés , fur -tout
55 parmi les Erreoes ou les Célibataires d’un
s, certain rang , de fc foumettre à une opération
5, médicinale , afin de blanchir leur peau : pour
5, cela ils pafiènt un mois ou deux fans, fortir
„ de leurs maifons ; durant cet intervalle , ils
» portent une quantité confidérable d’étoffes ,
„ & ils ne mangent que du fruit à pain , au-
„ quel ils attribuent la propriété de blanchir le
„ corps. Ils femblent croire auffi que leur em-
„ bonpoint & la couleur de leur peau, dépen-
„ dent d’ailleurs des diverfes nourritures qu’ils
„ prennent habituellement ; le changement des
„ faifons les oblige en eflet à changer leur ré-
„ gime félon les différentes époques de l’année.
„ Les nourritures végétales forment au moins
„ les neuf dixièmes de leur régime ordinaire.
„ Je penfe que le Malice en particulier , ou le
„ fruit à pain fermenté , dont ils font ufage
„ dans prelque chacun de leurs repas , les relû-
„ çhe , & produit autour d’eux une fraîcheur
„ très-fenfible , qu’on n’apperçoit pas eu nous
Y 3
3^.2 Troisième Voyage
—
—
„ qui vivons de nourritures animales ; & s’ils
1 777. „ ont fi peu de maladies, il faut peut-être l’at-
Déc. „ tribuer au degré de température dans lequel
„ ils fe trouvent prefque toujours.
„ Ils ne comptent que cinq ou fix maladies
„ qu’on puific appeller chroniques ou nationa-
„ les, parmi lefquelles je ne dois pas oublier
, „ l’hydropifie & la fefai , ou ces enflures (ans
„ douleur , que nous avions trouvé fi commu-
„ nés à Tongatàboo. Il s’agit ici de l’époque
„ qui précédé l’arrivée des Européens , car nous
„ les avons infectés d’une maladie nouvelle, qui
„ équivaut feule à toutes les autres , & qui eft
„ prefque univerfelle aujourd’hui : il paraît
„ qu’ils ne favent pas la guérir d’une maniéré
„ efficace. Les Prêtres la traitent quelquefois
„ avec des compofitions de fimples : mais, de
„ leur aveu , ils ne la guériflènt jamais parfaite-
„ ment ; ils conviennent néanmoins , que dans
„ un petit nombre de cas, la nature, fans le
„ fecours d’un Médecin détruit le fatal virus
,
„ & opéré une guérifon complette. Ils difent
„ qu’un homme infecté communique fouvent là
„ maladie aux perfonnes qui vivent dans la
„ même maifon ; que ces perfonnes la pren-
,, lient en mangeant dans les mêmes vafes que
» le malade , & même en les touchant ; qu’alors
de Cook. 343
5, elles meurent fouvent , tandis que celui-là
», guérit; mais ce dernier fait me paraît difficile 1777.
», à croire, & s’il eft vrai, c’eft avec des modi- Déc.
», fications dont on ne nous a pas parlé.
„ Leur conduite dans toutes les occafions ,
», annonce beaucoup de françhife & un carac-
„ tere généreux. Néanmoins Omaï , que fes
», préventions pour les Ifles de la Société, dif-
„ pofoit à cacher les défauts de fes compatrio-
„ tes, nous a avertis fouvent, que les O-Taïtiens
„ font quelquefois cruels envers leurs ennemis.
„ Ils les tourmentent, nous difoic-il, de propos
„ délibéré ; ils leur enlèvent de petits morceaux
„ de chair en différentes parties du corps ; ils
„ leur arrachent les yeux , ils leur coupent lo
„ nez , & enfin ils les tuent & ils leur ouvrent
„ le ventre : mais ces cruautés n’ont lieu qu’en
„ certaines occafions. Si la gaieté eft l’indice
„ d’une ame en paix , on doit fuppofer que leur
„ vie eft rarement fouillée par des crimes ; je
„ crois cependant qu’il faut plutôt attribuer leur
„ difpofition à la joie, à leurs fenfations, qui,
„ malgré leur vivacité , ne parodient jamais du-
„ râbles ; car , lorfqu’il leur ftirvenoit des mal-
„ heurs ,, je ne les ai jamais vu affeétés d’une
„ maniéré pénible , après les premiers rnomens
,, de crife. Le chagrin ne fillonne point leur
y 4
344 Troisième Voyage
„ front; l’approche de la mort ne femble pas
„ même altérer leur bonheur. J’ai obfervé des
„ malades prêts à rendre le dernier foupir, ou
„ des guerriers qui fe préparoient au combat,
„ & je n’ai pas remarque que la mélancolie ou
„ des réflexions trilles , repandiflent des nuages
„ fur leur phylionomie.
„ Ils ne s’occupent que des chofes propres b
„ leur donner du plaifir & de la joie. Le but
„ de leurs amufemens eft toujours d’accroître
„ la force de leur penchant amoureux ; ils ai-
„ ment paflionnémenc à chanter , & le plaifir
J
„ ell auflî l’objet de leurs chanfcns : mais
,
„ comme on eft bientôt raflàfié des jouiflànces
„ charnelles ininterrompues, ils varient les fujets
„ de ces chants , & ils fe plailent à célébrer
„ leurs triomphes h la guerre , leurs travaux du-
„ rant la paix , leurs voyages fur les terres voi-
„ fines & les aventures dont ils ont été les té~
„ moins, les beautés de leur Me, & fes avanta-
5, ges fur les pays des environs , ou ceux de
„ quelques cantons à'O-Taïti , fur des diftriéts
„ moins favorifés. La mufique a pour eux beau-
„ coup de charmes ; & , quoiqu’ils montraf-
„ fent une forte de dégoût pour nos compofi-
„ tions favantes , les fons mélodieux que produis
„ foie chacun de nos inftrumens en particulier.
n f, C o o ic. 345
„ approchant davantage de la fimplicité des leurs,
„ les ravidoient toujours de plaifir. 1777.
„ Ils connoiflènt les impreiïions voluptueufes Déc.
j, qui réfukent de certains exercices du corps,
„ & qui chaflènt quelquefois le trouble & le
„ chagrin de l’atne , avec autant de fuccès que
„ la mufique. Je puis citer lh-defllis un fait re-
„ marquable , qui s’etl pafle fous mes yeux. Me
„ promenant un jour aux environs de la pointe
„ Mat aval , où fe trouvoient nos tentes, je vis
„ un homme qui ramoit dans fa pirogue , de la
„ maniéré du monde la plus rapide ; & comme
„ il jettoit d’ailleurs autour de lui des regards
„ emprcffés, il attira mon attention. J’imaginai
„ d’abord qu’il avoit commis un vol & qu’on
„ le pourfuivoit; mais, après l’avoir examiné
„ quelque temps , je m’apperçus qu’il s’amufoit.
„ Il s’éloigna de la côte ; il fe rendit à l’endroit
„ où commence la houle , & épiant avec foin la
„ première vague de la levée , il fit force de ni-
„ mes devant cette vague, jufqu’h ce qu’il put
„ en éprouver le mouvement , & qu’elle eût
„ allez de vigueur pour conduire l’embarcation
„ fans la renverfer ; il fe tint immobile alors,-
&
„ il fut porté par la lame qui le débarqua fur la
„ greve : il vuida tout de fuite fa pirogue , &
s-, il alla chercher une autre houle. Je jugeai
34*5 Troisième Voyage
« Qu’il goûcoic un plaifir inexprimable h être
i/77- „ promené il 'vite & fi doucement fur les flots;
Déc. „ quoiqu’il fût h peu de diftance de nos tentes
„ & de la Réf
oint ion & de la Découverte , il
„ ne fit pas la moindre attention aux troupes
„ nombreufes de fes compatriotes, qui s’étoient
„ raflèmblés pour voir des objets aufll extraordi-
„ naires pour eux , que nos vaiflèaux & notre
„ camp. Tandis que je l’obfervois , deux ou
„ trois Infulaires vinrent me joindre ; ils femble-
„ rent partager fon bonheur , & ils lui annonce-
„ rent toujours par des cris, l’apparence d’une
„ houle favorable : car ayant le dos tourné &
„ cherchant la lame du côté où elle n’étoic pas,
„ il la manquoit quelquefois. Ils me dirent que
cet exercice, appellé Ehororoe , dans la lan-
„ gue du pays , eft très-commun parmi eux. Ils
„ ont vrailemblableinent plufieurs amufemens de
„ cette efpece, qui leur procurent au moins au-
„ tant de plaifir, que nous en donne l’exercice
„ du patin, le fcul de nos jeux, dont les effets
„ puifîènt être comparés aux effets que je viens
„ de décrire.
„ La langue d’O - Taï'ti , radicalement la
„ même que celles de la Nouvelle-Zélande &
„ des IJJes clés Amis , n’a pas leur prononcia-
„ tien gutturale , & elle manque de quelques?
I> E C O O IC. n,|^
„ unes des confônnes qui abondent dans les
„ deux derniers dialeftes. Les recueils de mots 1777.
„ que nous avons déjà donnés , montrent allez Déc.
„ en quoi confifte principalement cette diffé-
„ rence , & ils prouvent qu’elle a pris la dou-
„ ceur & la mollefïè des habitans. J’avois raflèm-
„ blé, durant le fécond Voyage de M. Cook,
„ un long Vocabulaire , (V) d’après lequel je
„ me fuis trouvé plus en état de comparer ce
„ dialecte au dialeéte des autres Ifles : durant
„ celui-ci , je n’ai laifle échapper aucune oc-
„ cafion de m’inftruire davantage fur l’idiome
„ SO-Taïti ; j’ai eu pour cela de longues con-
„ verfations avec Ornai , avant d’arriver aux Mes
„ de la Société , & j’ai fréquenté les Naturels,
„ pendant nos relâches, le plus que j’ai pu. Cet
», idiome efh rempli d’exprelïïous figurées très-
„ belles; & fi on le connoifioit parfaitement,
„ je fuis perfuadé qu’on le mettroit au ni-
veau des langues dont on eflime le plus la
( a ) Voyez le Vocabulaire , à la fin du fécond
Voyage de Cook. L’infatigable M. Anderfon y a
fait un grand nombre de corrodions 8c d’additions;
mais ce qu’on pourroit ajouter ici aux divers recueils
de mots déjà publiés fur la langue ÜO-Taïti,\ne fe-
roit d’aucune utilité réelle.
1
T R O I S I E M E V O Y A G E
m hardiefte & l’énergie des images. Ainfi les.
l 777’ 55 O-Taitiens, pour exprimer avec emphafe les
^ c -' c ’ „ idées qu’ils fe forment de la mort , dilént que
,, Vaine va dans les ténèbres , ou plutôt dans
„ la nuit. Lorfque vous avez l’air de douter
„ qu’une telle femme fait leur mere , ils vous
„ répondent fur-le-cbamp avec furprife , oui ,
„ cefî la mere qui m’a porté dans fon fein.
„ Une de leurs tournures répond précifément à
„ cette tournure des Livres faints : Les en-
„ tr ailles font émues de douleur : ils s’en fer-
„ vent toujours , quand ils éprouvent des affee-
„ tions morales qui les tourmentent : ils fuppo-
„ fent que le fiege de la douleur caufée par les
„ chagrins, les defirs inquiets & les diverfes af-
„ feétions de l’ame eft dans les entrailles , & ils
„ fuppofent de plus que c’eft le fiege de toutes
„ les opérations de l’efprit. Leur langue admet
„ ces inverfions de mots , qui placent le latin &
„ le grec bien au-deflùs de la plupart de nos
„ langues modernes de l’ Europe, fi imparfaites,
„ que , pour prévenir les ambiguités , elles font
,, réduites à arranger fervilement les mots les
„ uns après les autres. Elle eft fi riche , qu’elle
„ a plus de vingt termes pour défigner le fruit
„ h pain dans fes différons états ; elle en a au-
,5 tant pour la racine de Tara , & environ dix
de Cook. 349
5 , pour la noix de cocos. J’ajouterai, qu’outre le
dialecte ordinaire , les O-Taïtiens ont une dan- .1777.
,, gue , qu’on peut appeller la Langue plain- Déc.
5 , tive , & qui forme toujours des efpeces de
„ fiances ou un récitatif.
„ Leurs Arts font en petit nombre & bien
{impies; néanmoins, fi on doit les en croire,
„ ils font avec fuccès des opérations de chirur-
„ gie, que nous n’avons pas encore pu imiter,
„ malgré nos connoiflànces étendues lur ces rna-
„ tieres. Ils environnent d’écliflès les os fraclu-
„ rés-, & fi une parfic de l’os s’efl: détachée,
„ ils inlerent- dans le vuide un morceau de bois
„ taillé comme la partie de l’os qui manque :
„ cinq ou fix jours après, le Rapaoo ou le Chi-
„ rurgien , examine la bleflure , & il trouve le
„ bois qui commence à fe recouvrir de chair;
„ ils ajoutent qu’en général, ce bois efl cntié-
„ rement couvert de chair le douzième jour ,
„ qu’alors le malade a repris des forces, qu’il
„ fe baigne & qu’il ne tarde pas à guérir. Nous
„ n’ignorons pas que les blefiùres fe guérifiènt
„ fur des balles de plomb , & quelquefois , mais
,, rarement, fur d’autres corps étrangers; mais
„ je doute d’autant plus de l’opération dont je
,, viens de parler, qu’en d’autres occafions , j’ai
,, vu les O-Taïtiens bien loin d’une fi grande
356 T a o i s i s si e Voyage
=== „ leur vie domeftique , des ufiiges très-bizarres,
l 777‘ ,, Les femmes éprouvent non-feulement la mor-
•^ cc * „ tification de manger feules , & dans une partie
,, de la maifon éloignée de celle où mangent
„ les hommes; mais, ce qui efl bien plus étrange
„ encore , on ne leur donne aucune portion des
„ mets délicats : elles n’ofent goûter ni d’un
„ poilîbn de l’efpece du thon, qui eft fort ef-
„ timé , ni de quelques-unes des meilleures ba-
„ naues , & on permet rarement le porc même
„ à celles des claflcs fupérieures. Les petites
„ filles & les petits garçons prennent aufii leur
,, repas -féparément. En général , les femmes
j, apprêtent les chofes dont elles fe nourriflènt;
„ car les hommes les laiflèroient mourir de
„ faim , plutôt que de leur rendre ce fervice.
„ Il y a ici , & dans 1 plufieurs de leurs coutu-
P , mes relatives à leurs repas, quelque chofe de
,, myftérieux , que nous n’avons jamais pu bien
„ comprendre. Lorfque nous en demandions la
,, raifon , on ne nous répondoic rien , finon que
3 , cela étoît jufee & indilpcnfable.
„ Ce qui a d’ailleurs rapport aûx femmes,
„ n’eft point obfcur ; leurs liaifons avec les
„ hommes n’offrent fur-tout rien de caché. Sj
„ un jeune homme & une jeune femme habi-
3 , tout enfemblc , le jeune homme donne au
DE C 0 O IC. 357
v pere de la fille , quelques-unes des chofcs ré- — "—
„ putées néceflàires dans le pays, telles que des 1777.
„ cochons, des étoffes & des pirogues; la quan- Déc.
„ tité de ces chofes cil proportionnée au temps
„ qu’il paflè avec fa maîtreflè : fi le pere croit
„ qu’011 ne l’a pas payé , il 11e craint pas de re-
„ prendre fa fille , & de la livrer à un autre qui
„ fera peut-être plus libéral : l’homme, de fon
„ côté , peut toujours former un nouveau choix.
„ Si fa maîtreflè devient greffe, il efl le maître
„ de tuer l’enfant , & de continuer fes liaifons
„ avec la mere , ou de l’abandonner ; mais s’il
„ adopte l’enfant, & s’il ne lui ôte pas la vie,
„ il eft cenfé marié , & il garde communément
„ fa femme le refie de fes jours. Aux yeux des
„ O-Taïtiens, ce n’efl pas un crime de prendre
„ une concubine plus jeune, & de l’établir dans
„ fa maifon ; il eft toutefois bien plus commun
„ de les voir changer de femmes , & c’efl une
,, chofe fi ordinaire, qu’ils en parlent d’un ton
„ fort léger. Les Erroes font des Infulaires des
„ claflès fupérienres, qui joignant h une humeur
,, volage , des moyens de fe procurer de nou-
„ velles femmes, voyagent d’un canton h l’autre
„ ou fur les Ifles voifines , & qui ne fe livrant
„ pas à un attachement particulier, n’adoptent
„ guères la maniéré de vivre plus fédentaire &
2 3
358 T r o i s i e me Voyage
plus tranquille dont je viens de parler. Cette
1 777. „ vie licencieufe cft fi analogue à leur difpofi-
Déc. „ tion , que les plus jolis hommes & les plus
„ jolies femmes paflènt ordinairement leur jcu-
„ nefle dans une débauche qui déshonorerait
„ les peuplades les plus fauvages , mais qui ré-
„ volte fur-tout au milieu d’une nation , qui of-
„ fre, à d’autres égards, des indices sûrs d’amé-
„ uité & de tendreflè. (a) Lorfqu’une femme
( a
)
Je crois avoir prouvé d’une maniéré fatisfai-
fante, dans les notes inférées plus haut, que les Ules
Carolin.es font habitées par une peuplade de cette na-.
tion , que le Capitaine Cook a trouvé répandue fi
loin fur l’Océan Pacifique du Sud. Les Ules des
.Larrons on les Ules Marianes giflent encore plus au
Nord que les Ifles Carolines , mais à peu de diftan-
ce ; on conjeélure , au premier coup-d’œil , que les
Infulaires de ce grouppe viennent de la même race ;
& en lifant l’hiftoire du Pere le Gobien, cette con-
jeélure paroît une vérité. La Société des Erroes efl ce
qu’il y a de plus fingulier dans les mœurs d'O-Taïti;
or le Pere le Gobien nous apprend qu’il exifte une
pareille Société aux Ules des Larrons. Il dit : Les
Urritoes font parmi eux les jeunes gens qui vivent avec
des maîtrcjfes , fans vouloir s'engager dans les liens du
mariage. Parce qu’on trouve aux Ules des Larrons ,
comme à O-Taïti , des jeunes gens qui vivent avec
des maîtrcjfes fins vouloir s'engager dans les liens du
mariage
,
on ne pourroit pas en conclure que les
de Cook. 359
5 , Erreoe accouche, on applique à la bouche 1.
1
„ & au nez de l’enfanc un morceau d’étoffe 1777.
„ mouillée qui le fuffoque. Déc.
mœurs de ces Mes ont de la reffemblance ; mais les
jeunes gens des Mes des Larrons & d’O-Taïti, qui
mènent une vie fi licencieufe , formant une affocia-
tion féparée, défignée par un nom particulier, & ce
nom étant, le même dans les deux pays , cette con-
formité extraordinaire jointe à celle du langage , fem-
ble prouver , d’une maniéré inconteftable , que les
deux peuplades viennent de la même Tribu. On fait
que le dialeéte d’O-Taïti adoucit la prononciation de
fes mots ; & il faut obferver qu’en retranchant une
feule lettre-, (la confonne T ) le mot Urritoes des
Mes des Larrons reffemble beaucoup aux Arreoys
( félon l’orthographe de la Colleélion de Hawkef-
worth), ou aux Erreoes , (félon l’orthographe de
M. Anderfon.) Cette conformité de fon, feul moyen
de comparaifon entre deux langues parlées , efl fi
frappante , qu’on peut y voir le même mot , fans
s’expofer aux railleries des Critiques féveres.
Il efl aifé de donner d’autres preuves pareilles,
tirées de l’affinité du langage , en citant des mots
d’un ufage très-fréquent. Le Gobien ajoute que les
Habitans des Mes des Larrons adorent leurs morts
fous le nom d ’Anitis, Si on ôte la confonne n , il
refie un mot qui reffemble beaucoup à celui d’Ea-
tooes
,
très-commun dans les Voyages du Capitaine
Cook, où il fignifie une Divinité. Il n’eft pas inutile
de remarquer, que l’objet défigné aux Mes des Lar-
rons par le mot Aniti
,
efl appelle Tahutup aux Mes
Z 4
3 <io Troisième Vovage
== „ Les femmes contribuant beaucoup aux ngrc-
l 777‘ mens de cette vie de plaifir , on cil furpris
Déc.
Caroline* , où l’on adore au fit les Chefs après leur
mort (Voyez les Observations du Pere Cantova,
dans les Lettres édifiantes & curieufcs , tome XV,
page 309 & 310;) & qu’en adouciiïant ou retran-
chant les deux lettres d’un fon fort , qui font au
commencement & à la fin de ce dernier mot , la
prononciation de 1 ’Ahutu des lfies Carolines , de
Y A nui des Ifles des Larrons , & de YEatooa des
Mes de la Mer Pacifique du Sud, fe rapproche tel-
lement qu’on y apperçoit une origine commune. Le
Gobien nous apprend d’ailleurs que les Infulaircs
des Mariants donnent à leurs Chefs le nom de Ch ti-
mor ris ou de Chamoris. En adouciiïant le Ch pour en
faire un 7 ', & en changeant en l le fon aigre de r,
(licence antorifée par une multitude d’exemples dans
les Vocabulaires de ces différentes Mes) on a le
Tamole des Mes Carolines
,
& le Tamolao ou le Ta-
maha des Ijles des Amis.
Si ces exemples tirés de l’affinité du langage., pa-
roiffent en trop petit nombre , des traits remarqua-
bles de conformité dans les coutumes & les inltitu-
tions , achèveront de diffiper les doutes qui refte-
roient aux Lefteurs difficiles. 1°. Le Capitaine Cook
a obfervé aux Mes de la Société & à celles des Amis
,
trois dalles diftinftes ; les Nobles, le moyen état,
& le bas-peuple ou les domeltiques. Le Gobien dit
exprelTément qu’on remarque la même divifion aux
] lies des Larrons : il y a trois états parmi les Inftt-
i.iires ; la NoùleJJ'e , le moyen & le menu. 2°. Une
I) F. C 0 0 K. $6t
„ qu’outre les humiliations dont on les accable,
„ en ce qui a rapport aux alimens, & h la manière 1 77 7.
Déc.
multitude de faits rapportés dans les Voyages de
M. Cook , prouvent que les Habitans des Mes de
la Société font très-fournis à leur Chef. Le Gobien
allure > qu’il en eft de même aux Mes des Larrons.
La Noblejfe efi d’une fierté incroyable
,
6* tient le peu-
ple dans un abaijfement qu'on ne pourrait imaginer en
Europe. 3 0 . Le Capitaine Cook a décrit fort en dé-
tail les amufemens des ïnfulaires de IHateeoo
,
des
Mes des Amis , tk des Mes de la Société
,
& l’on
peut comparer fes deferiptions à ce partage de le
Gobien : les Habitans des Ifies des Larrons fe diver-
tirent à danfer , courir , fauter, lutter, pour s’exercer
6 ’ éprouver leurs forces Ils prennent grand plaifir à
raconter les aventures de leurs ancêtres , & réciter les
vers de leurs Poètes. 4 0 . On a vu que les femmes
jouent un grand rôle dans les amufemens des Mes
où M. Cook a abordé , & le Gobien dit des femmes
des Mes des Larrons ; elles fe mettent doutât ou treize
en rond , debout , fans fe remuer. Dans cette attitude
,
elles chantent les vers fabuleux de leurs Poètes , avec
un agrément & une juflejfc qui plaîroit en Europe.
L’accord de leurs voix efi admirable , & ne cede en
rien à la mufique concertée. Elles ont dans les mains
de petites coquilles , dont elles fe fervent avec beaucoup
de précifion. Elles foutiennent leurs voix & animent
leurs chants avec une a f lion fi vive , 6> des gefies fi
exprejffs , quelles charment ceux qui les voient & que
les entendent. 3°. On lit dans le premier Voyage de
M. Cook, tome II, page 235 de la Colleâion *de
3 (fe T Iî. 0 I S I £ M E V O V A G E
„ de les prendre , elles foienr. traitées fouvent
i/77- „ avec une dureté ou plutôt une brutalité qui
Déc.
Hawkefworth, que les Naturels des Ides de la So-
ciété dépofent , autour des endroits où ils enterrent
leurs morts , des guirlandes du fruit du palmier 8t
des feuilles de cocos, aind que d’autres chofes con-
lacrées particuliérement aux cérémonies funèbres , &
qu’ils placent à peu de didance des provifions & de
l’eau : les Naturels des Ides des Larrons font , dit le
Pere Gobien , quelques repas autour du tombeau , car
on en élève toujours un fur le lieu oh le corps efl en-
terré , ou dans le voifinage ; on le charge de fleurs , de
branches de palmiers , de coquillages & de tout ce
qu'ils ont de plus précieux. 6 °. Les O-Taïtiens (voyez
la Colleélion de Hawkefworth , tome II , page 13 6
de l’original ) n’enterrent pas les crânes des Chefs
avec le rede des os , mais ils les dépofent dans des
boîtes deftinées à cet ufage. On retrouve encore aux
Ides des Larrons cette coutume bizarre; car le Go-
bien dit expreffétnent qu'ils gardent les crânes en leurs
maifons , qu’ils mettent ces crânes dans de petites
corbeilles , & que ces Chefs morts font les Anitis
auxquels les Prêtres adredent des prières. 7°. Le Ca-
pitaine Cook, en parlant du corps embaumé de Tee,
oblerve que les O-Taïtiens font ufage d’huile de
cocos , & d’autres ingrédiens , pour frotter les corps
des défunts; le Gobien dit que les Habitans des Ides
des Larrons ont le même ufage : d'autres frottent les
morts d'huile odoriférante. 8°. Les O-Taïtiens croient
à l’immortalité de l’ame ; ils croient de plus qu’il y
a dans l’autre monde deux endroits qui ont une forte
» E C 0 O K. 363
femble exclure la plus légère affeftion. Rien = =:
„ toutefois n’eft plus ordinaire que de les voir 1 777 '
Déc.
d’analogie avec notre paradis & notre enfer , mais
ils ne fuppofent pas que les aélions de cette vie in-
fluent en rien fur l’état futur. (Voyez la Colleétion
de Hawkefworth , tom. II, page 239 & 140 de l’o-
riginal.) On retrouve cette doârine dans les détails
inférés plus haut , (tome II , page 83) fur les opi-
nions religieufes des Habitans des Mes des Amis.
Les Habitans des Mes des Larrons ont le même fyf-
tême ; ils font perfuadés , dit le Gobien , de l'immor-
talité de l’arne ; ils rcconnoiffent même un paradis &
un enfer, dont ils fe forment des idées ajfe £ bigarres;
ce n’efl point , félon eux, la vertu ni le crime qui con-
duit dans ces lieux-là ; les bonnes ou les mauvaifes
allions n’y fervent de rien. 9°. Je terminerai cette
longue lifte par une autre conformité plus finguliere
encore. On a vu , Livre I , Chap. VII , page 173
de ce troifieme Voyage, que félon les Habitans de
la Nouvelle-Zélande , l’homme qui a été tué & mangé
par l’ennetni , eft condamné à un feu éternel, tan-
dis que les âmes de tous ceux qui meurent de mort
naturelle , montent à la demeure des Dieux. Les Na-
turels des Mes Larrones ont auffi cette idée ; félon
le Gobien , fi on a le malheur de mourir de mort vio-
lente , on a l’enfer pour partage.
Des rapports fi frappans ne peuvent être l’effet du
hafard : lorfqu’on les ajoute à l’affinité dans l'idiome
des diverfes peuplades , dont j’ai cité des exemples
au commencement de cette note , on paroît autorifé
à conclure que les Habitans des Mes découvertes
364 Troisième Voyage
„ impitoyablement battues par les hommes; &
1777 - 3 , il eft difficile d’expliquer ces violences , à
Dde. „ moins qu’elles ne foient l’effet de la jaloufie
,
„ qui , de l’aveu des O-Taïtiens ., tourmente
„ quelquefois les deux fexes. J’adopterois cette
„ explication volontiers; car, en bien des occa-
„ lions , j’ai trouvé les femmes plus fenfibles
„ aux charmes de la figure, qu’à des vues d’iti-
„ tércts ; mais je dois avouer que même alors
„ elles parodient à peine fufceptibles de ces fen-
„ timens délicats que produit une tendreffe mu-
„ tuclle , & qu’il y a moins d’amour platonique
„ à O-Taïti , que dans aucun autre pays du
,, monde.
„ Des idées de propreté firent imaginer aux
„ O-Taïtiens l’amputation ou l’incifion du pré-
„ puce , & ils ont , dans leur langue , une
par le Capitaine Cook dans l’Océan Pacifique du
Sud, & ceux que les Espagnols ont trouvés aux Mes
des Larrons ou aux Mariants , dans rhcmifphere
feptentrial , ont tiré leur langue , leurs ufages &.
leurs opinions d’une fource commune , & qu’on peut
les regarder comme des Tribus difperfées d’une même
Nation.
Voyez l’Hiftoire des Mes Mariants, par le Pere
le Gobien Liv. II, ou l’Extrait de cet Ouvrage,
dans YHiJioire des Navigations aux Terres Aujlrales,
tome II, pages 452-512.
de Cook. 3 65
s, épithete injurieufe , pour ceux qui n’obfervent
55 pas cetulàge. Lorfqu’il y a, dans un dillricl , 1 777.
3s cinq ou fix petits garçons d’un âge convenu- Déc.
s, ble, le pere de l’un d’eux va en avertir le
3, Tahoua , ou l’un des Savans du pays ; le Ta-
35 hdua, fuivi d’un domeltique, mène les petits
33 garçons au fommet d’une colline; après avoir
s, donné à l’un d’eux une attitude propre à l’opé-
3, ration, il introduit un morceau de bois au-
„ deflbus du prépuce , & il lui dit de regarder
„ de tel côté , une chofe bien curieufe : tandis
„ que le jeune homme eif occupé d’un autre ob-
„ jet, le Prêtre coupe , avec une dent de requin
,
„ & ordinairement d’un feul coup , le prépuce
„ établi fur le morceau de bois ; il fépare en-
„ fuite , ou plutôt il replie en arriéré les parties
„ divifées, & ayant bandé la plaie, il fait la
„ même opération au relie des jeunes gens. Les
„ nouveaux circoncis fe baignent cinq jours après ;
.
„ on ôte leurs bandages & on nettoie leur plaie;
„ le dixième jour ils fe baignent de nouveau , &
„ ils fe portent bien ; mais la partie où s’ell faite
,, l’incifion, offre encore une grollèur, & le Ta-
,, houa , toujours fuivi d’un domeftique , mène
,, une fécondé fois les petits garçons fur la col-
„ line , y allume du feu , & il place le pré-
„ puce entre deux pierres chaudes , il le preffè .
37 2 T' ii oisieme Voyage
„ Ils font perfuadés que . la pratique exaéle de
1 777. „ leurs devoirs religieux , leur procure toute forte
Déc. „ d’avantages temporels ; & comme ils affûtent
,
„ que faction puiflànte & vivifiante de fefprit
j, de Dieu eft répandue par-tout, on ne doit
« pas s’étonner s’ils ont une foule d’idées fu-
„ perftideufes fur fes opérations. Ils difent que
3, les morts lubites, & tous les autres accidens,
3, font l’efFet de l’action immédiate de quelque
>3 Divinité. Si un homme fe heurte contre une
„ pierre, & fe bleflè l’orteil, ils attribuent la
s, meurtriffure à XEatooa
;
en forte que, félon
33 leur mythologie, ils marchent réellement fur
>, une terre enchantée. Ils trefiàillent pendant la
3, nuit, lorfqu’ils approchent d’un Toop'apaoo ,
3,' où foqt êxpofés les morts , ainfi que les hom-
3, mes ignorans & fuperflitieux de nos contrées'
33 de l'Europe , redoutent les Efprits , à la vue
3> d’un Cimetiere. Ils croient aùffi aux fonges,
s, qu’ils prennent pour des avis de leur Dieu,
ou des Efprits de leurs Amis défunts, & ils
3, fuppofent le don de prédire l’avenir à ceux
33 qui ont des rêves; au relie, ils n’àttribuent
,5 qu’à quelques perfonnes ce don de prophétie.
„ Omaï prétendoit l’avoir ; il nous dit le 26 Juil-
„ lec 1776, que famé de fon pere l’avoit averü
3, en fonge, qu’il defeendroit à terre dans trois
de Cook, 373
a jours; niais il ne put triompher à l’occafion —
-
„ de la prophétie , car nous n’arrivâmes à Téné- 1777.
„ rlff'e que le premier Août. La réputation de Déc.
3 , ceux qui ont des longes approche beaucoup
,, de celle de leurs Prêtres & de leurs Prêtreifes
„ infpirés , auxquels ils ajoutent une foi aveugle
,
„ & dont ils fuivent les dédiions , toutes les fois
„ qu’ils forment un projet important. Opoony
j, refpeéte beaucoup la Prêtreflè qui lui perfuada
,, d’envahir Ulietea , & il ne va jamais à la guerre
„ fans la confulter. Ils adoptent de plus , à qucl-
„ ques égards , notre vicüle doétrine de l’in-
,, fluence des Planètes , du moins ils règlent , en
„ certains cas , leurs délibérations publiques fur
„ les afpeéts de la Lune : par exemple, ils en-
3, treprennent une guerre , & ils comptent fur
„ des fuccès , lorfque cette Planete eft couchée
„ horizontalement , ou fort inclinée dans fa par-
„ tie convexe , après fon renouvellement.
„ Leur fyftême fur la création de l’univers,
„ eft embrouillé, obfcur.& extravagant, comme
„ on l’imagine bien. Ils difent qu’une Déeflë
„ ayant un bloc ou une malle de terre fufpen-
„ due à une corde , la lança loin d’elle , &
„ en répandit aux environs des morceaux, tels
„ qu ’O-Taïti & les Ides voifines, dont les di-
„ vers habitans viennent d’un homme & d’une
Aa 3
3/4 Troisième V o-v ace
„ femme établis à Q-Taïtu II ne s’agit cepen-
ï 777 • n dant que de la création immédiate de leur
Dde. „ contrée; car ils admettent une création uni-
11 verfelle antérieure à celle-ci , & ils croient à
ii l’exiftcnce de pluficurs terres qu’ils ne cou-
„ noi lient que par tradition ; mais leurs idées
ii s’arrêtent à Tatooma & à Tapuppa , pierres
ii & rochers mâle & femelle , qui forment le
„ noyau du globe, ou qui foutiennent l’allem-
„ blage de terre & d’eau jette à fa iurface. Ta-
ii tooma & Tapuppa produifirent Totorroi qui
,, fut tué & décompofé en terre , & enfuite
„ O-Taïa & Or oo , qui sepouferent &, qui don-
„ lieront d’abord nailïànce h une terre, & cn-
„ fuite à une race de Dieux. O-Taïa fut tué,
„ & Or oo i qui étoit de l’efpece femelle , époulà
„ un'Dieu, fon fils, appelle Teerraa, à qui
„ elle ordonna de créer de nouvelles terres , les
„ animaux & les différentes efpeces de comclli-
„ blés, qu’on trouve fur le Globe, ainfi que le
,, firmament, foutenupar des hommes, appelles
„ Tseferei. Les taches qu’on obfcrve dans la
Lune, font, à leurs yeux, des bocages d’une
„ forte d’arbres qui croifioient jadis à O-Taïtl
;
„ ces arbres ayant été détruits par un accident,
„ leurs fcmences furent portées dans la Lune
„ par des colombes.
D R C 00 K. U( J
„ Ils ont d’ailleurs une multitude de légendes
„ religieufes & hiltoriques ; l’une des dernières 1777.
„ a rapport à l’ufagc de manger de la chair hu- Déc.
„ maine, & je vais en donner le précis. Deux
,, hommes, appelles Taheeai , feul nom qu’ils
„ emploient pour défigner des Cannibales , vi-
„ voient à O-Taïti il y a bien long-temps : on
„ ne ilivoit pas d’où ils l'ortoieut , ni comment:
„ ils étoient arrivés dans rifle. Ils habitoient les
,, montagnes qu’ils avoient coutume de quitter
„ pour venir tuer les gens du pays ; ils man-
„ geoient enfuite les hommes qu’ils maflàcroient,
„ & ils arrêtoient les progrès de la population.
„ Deux freres réfolurent de détruire ces monf-
„ très formidables , & ils imaginèrent un flrata-
„ gême qui leur réulfit. Us habitoient auili les
„ montagnes, un peu au-delfus des Taheeai ,
„ & ils occupoient un pofle , d’où ils pouvoient
,, leur parler fans trop expofer leurs jours. Us
„ les invitèrent à un repas que les Taheeai ac-
„ cepterent de bon cœur ; ayant fait chauffer
„ des pierres, ils les mirent dans da-îlfahee , &
„ ils dirent à l’un des Taheeai d’ouvrir la bou-
„ chc : le Taheeai ouvrit 1 a bouche ; on y 1 ailla
„ tomber un de ces morceaux de Mahee & on
„ y verla de l’eau, laquelle, en fe mêlant avec
„ la pierre chaude, produifit un bouillonnement
Aa 4
3/6 Troisième Voyage
» qui tua le nionftre quelque temps après. Les
I 777- „ deux itérés voulurent engager l’autre à faire la
„ même choie ; mais le fécond Cannibale , frappé
„ du bouillonnement de l’cftomac de fon cama-
„ rade, les remercia; on Faillira que le Maliec
„ cto'ic excellent , & que ce bouillonnement
„ pailèroit bien vite , & il fut 11 crédule , qu’il
„ ouvrit la bouche & fubit le fort du premier.
„ Les Naturels alors les coupèrent en morceaux,
„ qu’ils enterrerent, & ils donnèrent, par recon-
„ noiflànce , le gouvernement de l’Iile aux deux
„ freres. Les Taheeais réfidoient dans le diftriét
„ appelle fVhapaneeoo , & on y trouve encore
„ aujourd’hui un arbre à pain, qui, dit-on, leur
„ appartenoît. Une femme qui vivo.it avec eux,
„ avoit deux dents d’une grolfèur prodigieufe,
„ après leur mort , elle alla s’établir h O-Taha
;
„ & les Infulaires la mirent au nombre de leurs
„ déellès, lorfqu’elle eut rendu le dernier foupir.
„ Elle ne mangeoit pas de la chair humaine
„ comme fes deux époux; mais, d’après la gran-
„ deur de fes dents, on donne le nom de Ta-
„ heeai à tout animal qui a un afpect farouche
„ ou de larges crocs.
„ On doit avouer que cette Hifloire a la vrai-
„ fembîance de celle d’Hercule , déti'uifant FMy-
„ dre , ou des Tueurs de Géants , dont parlent
I)E C O O K. 'r~7
,, les Romanciers des derniers liecles ; mais j’y - —
—
~
,, trouve aulfi peu de moralité, que dans la plu- 177“.
„ part des vieilles fables de la même efpece, Déc.
„ reçues comme des vérités par des peuples igno-
„ rans, dont la cîvilifâtion peut être comparée
,
„ à quelques égards , h la civilifation des Natu-
„ rels des Mes de la Société. Elle eft d’ailleurs
„ heureufement imaginée , car elle exprime l’a-
„ verfion & l’horreur qu’infpirent ici les Canni-
„ baies. Plufieurs raifons feroient croire cepen-
dant que les Habitans de ces Ides mangeoient
„ jadis de la chair humaine. J’interrogeai Ornai
„ fur ce point ; il foutint de la maniéré la plus
„ pofitive, que je me trompois , mais il me
„ conta un fait dont il avoit été témoin , & qui
„ confirme prefque cette opinion. Un grand nom-
„ bre de fes parons & de fes alliés furent tues à
„ l’époque où la peuplade de Bolabola battit
„ celle de Hualieine. Un homme de fa famille
„ eue enfuite occafion de fe venger; il battit à
„ fon tour les Infulaires de Bolabola , & cou-
„ pant un morceau de la cuifle de l’un de fes
„ ennemis, il le rôtit, & il le mangea. M.Cook
„ a» raconté plus haut , qu’on offre au Roi un
„ œil du malheureux qu’on facrifie aux Dieux,
„ & nous n’avons pu nous empêcher de voir
„• dans cet ufage les relies d’une coutume qui
3?d T ROIS I E 1VI E V ü V A (.ï S
!• « étoit, jadis, beaucoup plus étendue, & dont
1777. „ cette cérémonie emblématique rappelle le fou-
Déc. „ venir.
„ Le Iloi cil inverti du Maro , il préfide aux
„ facrifices humains; & il paroît que ce font là
„ les privilèges dirtinclifs de fi Souveraineté. Il
„ faut peut-être y ajouter celui de former d’une
„ conque , qui produit un fon très-éclatant. Dès
„ qu’il donne ce fignal, tous fes fujets font obli-
„ gés de lui apporter des comeftibles de diffé-
„ rentes efpeccs , en proportion de leurs facultés.
„ Son nom feul leur infpire un refpeét, qui va
„ jufqu’à l’extravagance , & il les rend quelque-
,, fois cruels. Lorfqu’on le revêt du fymbole de
„ la Royauté , s’il y a dans la langue des mots qui
„ aient de la refièmblance avec celui de Maro ,
,, on les change , & on en fubftitue d’autres :
,, l’homme qui a enfuite la hardiefle de ne pas
,, fe foumettre au changement, & de continuer
„ à fe lervir des mots proferits, ert fur-lc-champ
„ mis à mort, avec toute fit famille. On traite
„ d’une maniéré auflî barbare ceux qui s’avifent
„ d’appeller un animal , du nom du Prince. D’a-
„ près cet ufage, Ornai fut toujours indigné de
„ voir que les Anglois donnent, à des chevaux
„ ou à des chiens , les noms d’un Prince , ou
„ d’une Princeflè, Au rertc , tandis que les
i) iï C o o k. «70
,, O-Taïticns puniflèpt de mort quiconque cm-
,, ploie légèrement le nom de leur Souverain , 1777.
,, ils fe contentent de confifquer les terres & les Déc.
,, cabanes de ceux qui outragent fon admiuif-
,, tration,
„ Le Roi a, dans chaque Didrift, des mai-
„ fous qui lui appartiennent; & il n’entre jamais
„ dans la maifon d’un de fes fujets. Si un acci-
„ dent l’oblige à s’écarter de cette réglé, 011
„ bride la maifon qu’il a honorée de fa préfence
,
„ ainfî que tous les meubles qu’elle renferme.
„ Non-feulement fes fujets fe découvrent devant
„ lui, jufqu’à la ceinture; mais lorfqu’il eftquel-
„ que part, on drefiè, dans les environs, un po-
„ teau , garni d’une piece d’étoffe , auquel ils
„ rendent les mêmes honneurs. Les Naturels des
„ deux fexes fe découvrent également jufqu’h la
„ ceinture, devant fes freres; mais les femmes
„ feules fe découvrent devant les femmes du fang
„ Royal. En un mot, ils portent jufqu’à la fu-
„ perdition, leur relpefè pour le Roi, & fa per-
„ fonne ed prefquc dictée à leurs yeux. Il doit
„ peut-être , à ces préjugés , la poflèdion ti-an-
„ quille de les Domaines. Les Naturels du Dif-
„ triefc de Tiarraboo conviennent qu’il a droit
„ aux mêmes honneurs parmi eux, quoique leur
3, Chef particulier leur parodié plus puiffant
,
30o Troisième V o y a c; e
J 777’
Déc.
„ quoiqu’ils le fuppofenc héritier du Gouverne-
„ ment de l’Ifle, en cas de l’extinction de la f'a-
„ mille Royale actuelle. Il eft allez vraifemblable
„ que Waheia-Dooa deviendroit en effet Souve-
,, rain de toute la contrée; car outre Tiarra -
„ boo , il cil le maître de plulieurs dïflricts
„ d 'Opooreenoo. Ses Domaines égalent prefque,
„ en étendue, ceux d’O-Too, & la portion de
„ rifle , à laquelle il diète des Loix , eft d’ail-
„ leurs la plus peuplée & la plus fertile. Ses
,, fujets ont donné des preuves de leur fupério-
,, rité; ils ont remporté des victoires fréquentes
„ fur ceux à'O-Taïti-nooe ; & ils affeétent de
„ parler de leurs voifins, comme d’une troupe
„ de Guerriers méprilàbles, qu’il lcroit aifé de
„ battre fi leur Chef vouloir déclarer la guerre.
„ Après YEre-de-Hoi & fa famille, vien-
„ nent les Erees ou les Chefs , revêtus de
„ quelque pouvoir, enfuite les Manohoone ou
„ les Valîaux , & les Teous ou Toutous , c’eft-à-
„ dire, les Domeftiques , ou plutôt les Fèfclavcs.
„ Les hommes de chacune de ces claflès fc
„ lient, fclon l’inftitution primitive, avec des
„ femmes de leur Tribu ; mais s’ils ont des pri-
,, vautés avec des femmes d’un rang inférieur,
„ & s’il réfulte un enfant de ce commerce, on
„ laifle la vie à l’enfant , qui prend le rang de
DE Cook. g8ï
« Ton pere , à moins qu’il ne doive le jour à
n un Eree ; car on le rue dans ce dernier cas. 1 777.
su Si une femme de condition fe lie avec un Déc.
55 homme d’une clafle inférieure , on- tue lès cn-
3, fans; & on mer à mort le Tenu , qui eft fur-
„ pris dans une intrigue avec une femme du
3, fang Royal. Le fils de YEree-de-Hoi fuc-
„ cede aux titres & aux honneurs de fon pere
,
„ dès le moment de fa naiffance ; fi le Roi meurt
,3 fins enfans , le Gouvernement palïè à fon frere.
„ Dans les autres familles , les biens pallènt tou-
„ jours au fils aîné ; mais il cil obligé de four-
„ uir a l’entretien de fes freres & de fes fœurs,
„ à qui on accorde une portion de fes domaines.
„ Des ruifièaux ou de petites collines , qui
„ en bien des endroits fe prolongent dans la
„ mer , fervent ordinairement de bornes aux di-
„ vers cantons d 'O-Taïti. De groffes pierres
„ marquent les Domaines particuliers : le dé-
„ rangement d’une de ces pierres produit des
„ querelles , qui fe décident par les armes : cha-
„ que parti met alors fes amis en campagne:
„ mais fi l’on porte fes plaintes à YErce-de-
„ Iloi
,
le Roi termine le différend à l’amiable.
„ Toutefois le délit dont il eft ici quefiion , n’eii
pas commun , & une longue pofïèfîion , fem-
„ ble afliirer les propriétés des O - Taüiens ^
Sti‘) T R O I S I R M E V O V A G E
177 /.
Déc.
» des environs. Ils ont le teint plus brun , la
„ phyfionomie plus farouche , & leur corps
„ n’eft pas piqueté de la même maniéré. J’ai
„ appris qu’à Mataecva , & fur quelques-unes
„ des terres dont je viens de publier la lifte ,
„ les hommes font dans l’ufage de donner leurs
„ filles aux étrangers qui arrivent parmi eux :
„ mais que la jeune femme & l’étranger doi-
3 , vent coucher, enlemble cinq nuits , fans fe
„ permettre aucune liberté. Le fixieme jour , à
„ l’entrée de la nuit, le perc de la jeune femme
„ offre des alimens à fon hôte , & il dit à fa
„ fille , qu’elle doit traiter l’étranger comme fon
s, mari. Celui-ci ne peut témoigner aucun dé-
,, goût , lors même que la femme deflinée à
„ partager là couche ell très-défagréable ; car
„ ou regarderait fit répugnance comme une in*
„ fuite, qui ne fe pardonne point , & on la
„ punirait de mort. Quarante hommes de Bola-
„ bola , que la curiofité avoit amenés, fur une
„ pirogue , jufqu’à Mataeeva , en firent la
„ trille expérience ; l’un d’eux ayant montré in-
„ diferétement du dégoût pour la femme qui lui
„ échut en partage , il fut entendu d’un petit
„ garçon, qui alla tout de fuite en informer le
„ pere de la jeune perfonne. Les Habitans de
„ l’Iûe fondirent fur les étrangers; ceux-ci, qui.
n e C o o k. 381;
* avoient toute la valeur de leur Nation, tuèrent
„ trois fois plus de monde qu’ils n’en avoient 1777.
„ eux-mêmes ; cependant accablés par le nom- Déc.
„ bre , ils périrent fur le champ de bataille,
„ excepté cinq. Les cinq qui échappèrent au
„ carnage , fe cachèrent dans les bois , & tandis
„ que le vainqueur enterroit fes morts , ils vin-
„ rent à bout de gagner l’intérieur de quelques
„ maifons , où ils volèrent des provifions , qu’ils
„ portèrent à bord d’une embarcation. Ils mi-
„ rent enfuite en mer , & ils paflèrent devant
„ Mataia , où ils ne voulurent pas relâcher,
„ & ils arrivèrent à Eimeo. On les jugea néan-
„ moins dignes de blâme dans leur patrie; car une
„ pirogue de Mataeeva ayant abordé à Bol aboi a
„ peu de temps après , la peuplade , loin de
„ venger la mort de fes compatriotes , reconnut
„ qu’ils avoient mérité de perdre la vie , & elle
„ accueillit les Mataevens d’une maniéré amicale.
„ La navigation des Naturels SO-Taïti &
„ des Iiles de la Société ,. ne s’étend pas au?
„ jourd’hui au-delà de ces terres baflès. Il paroît
„ que M. de Bougainville Ça') leur attribue
„ mal-à-propos des voyages beaucoup plus longs ;
(a) Voyez fon Voyage autour du Monde , pag. 228;
il dit que ces Infulaires font quelquefois des navi-
gations de plus de trois cents lieues.
Bb 3
3S>o T a o i s i e ri e Voyage
„ car on me citoit , comme une efpcce de pro-
J 777 ‘ 1 , dige , qu’une pirogue chafiee à'O-Taïti par
Déc. „ i a tempête , eût abordé à Moopeha , ou à
„ Flfle de Huwe , terre qui eft cependant très-
„ voifine , & fous le vent. Ils ne connoiflènt
„ sûrement les autres Ifles éloignées que par tra-
„ dition ; des Naturels de ces Mes , jettés fur
„ leurs côtes , leur en ont appris l’exiftence,
3 , les noms, la pofition , & le nombre de jour#
„ qu’ils avoient pafles en mer. Ainfi, on peut
„ fuppofer que les Infulaires de Watceoo , inf-
„ fruits par les Voyageurs , fur lefquels j’ai
», donné plus haut des détails, ont ajouté h leur
„ Catalogue O-Taïti , les Mes voifines, & même
o, d’autres, dont ces Voyageurs avoient entendu
», parler. J’expliquerois encore par-là l’inftrac-
„ tion fi étendue & fi variée , que M. Cook &
„ les Obfervateurs qui étoient à bord de 1 \En-
„ deavour , (
a
) trouvèrent à Tupia. Je fuis
„ loin de l’accufer de charlatanerie ; niais fi,
„ comme il le difoit , il n’avoit jamais été à
„ Oheterea , puifqu’il parvint à y conduire le
„ vaifièau fi directement , je préfume qu’il avoit
„ recueilli de la même maniéré des information»
„ fur le giflèment de cette terre. „
( a ) Colle&ion de Hawiefworth , Volume II,
page 178 de l’original.
I) E C 0 O K. 39*
'4 !gB8ga e g^agaBBie=B aa*^S^iiataBaeagBa|BMegaeag»;
C II A P I T R E X.
Suite du Voyage après notre départ des IJles
de la Société. Découverte de l'Ifle de Noël.
Po fit ion des VaiJJeaux fur la Côte. Canots
envoyés à terre. Grand nombre de tortues
que nous y prenons. Obfervation d'une
éclipfe de Soleil. Détreffe de deux Mate-
lots qui s'égarèrent dans l'intérieur de
F JJle. Infer iption laiffée dans une bouteille .
Defcription de Flfle. Remarques far le
fol; fur les arbres & les plantes ; fur les
oifeaux ; fur F étendue de cette Terre ; fur
fa forme ; fur fa pofition. Mouillage.
E n quittant Rolabola , je mis le Cap au trrrrr:
Nord, & je ferrai le vent, qui fouilloic entre le 1 777-
Nord-Eft & l’Eft; car nous ne l’eûmes prefque Déc.
jamais au Sud de l’Eft , qu’après avoir pafîe
la ligne , & atteint les latitudes feptentrionales.
Audi la route qui nous menoit à notre but fut
toujours à l’Oued du Nord , & quelquefois
Nord-Oued feulement.
Les dix-lept mois qui s’étoient écoulés de-
puis notre dépare à' Angleterre , n’avoient pas
Bb 4
39 - T r o i s i s m z Voyage
été mal employés ; niais je fentois que notre
1 777. voyage 11c Mbit que commencer , relativement
Déc. au principal objet de mes inftruétions, & je crus
devoir redoubler d’efforts & d’attention fur tout
ce qui pouvoit affiner notre confervation & le
fuccès de notre entreprife. J’avois examiné l’état
de nos munitions durant nos dernieres relâches
,
& dès que je fus hors du grouppe de la So-
ciété , & que j’eus dépaffé les parages , où fe
-trouvent les découvertes do ma première & de
ma fécondé expédition , j’ordonnai l’inventaire
des approvilionnemens du Maître d’Equipage &
du Charpentier , afin de connoître bien en détail
la quantité & la qualité de chaque article , &
d’en régler l’ufage de la maniéré la plus con-
venable.
Durant mes relâches aux Ifles de la Société ,
je ne perdis aucune occafion de dematidèr aux
Naturels, s’il y a des Mes au Nord ou au Nord-
Oueit de leur grouppe; mais je ne m’apperçus
pas qu’ils en connufiènt une feule. Nous ne dé-
couvrîmes rien qui annonçât le voifinage d’une
terre , jufqu’au moment où nous atteignîmes le
huitième degré de latitude Sud. A cette épo-
que , nous commençâmes à voir des boubies,
des oifeaux du tropique , des frégates, des hi-
rondelles de mer & d’autres efpeces d’oifeaux :
de Cook. 393
Notre longitude étoic de 205 e1 Eft. Mendana —
découvrit en 1568, durant fa première expédi- 1777.
tion , (a) une Ille qu’il nomme Ijle de Jefus , Déc.
par 6 A 45 7 de latitude Sud, à quatorze cents
cinquante lieues de Callao , c’eft-à-dire à 2oo d
de longitude Eli: du Méridien de Greenwich.
Nous traversâmes cette latitude , près de cent
lieues à FElt de la longitude dont je viens de
« parler , & nous y rencontrâmes un grand nom-
bre d’oifeaux des efpeccs que je citois tout-à-
l’heure ; on fait qu’il eft rare de les voir s’éloi-
gner beaucoup de la terre.
Nous coupâmes l’équateur par 203'' 15' Eft,
la nuit du 22 au 23. La déclinaifon de l’aimant 22. a
étoit de 6 d 30' Eft.
Le 24 , une demi-heure après la pointe du 24.
jour , nous découvrîmes une terre dans le Nord-
Eft-quart-Eft , un demi-rumb à l’Eft. Nous re-
connûmes, en nous approchant, que c’étoit une
des Ifles bafles , fi communes dans cet océan,
c’eft-à-dire , une bordure étroite de terre , qui
renfermoit une lagune d’eau de mer. Nous ap-
perçûmes quelques cocotiers en deux ou trois
endroits , mais , en général , elle paroiffoit très-
( a ) Voyez la Colleflion de Dalrymphe en An-
glois , Vol. I , pag. 45.
ro
394 Troisième Voyage
- — ftérile : h midi , elle fe prolongeoic du Nord-Eft-
l 777- quart-Eft au Sud-quart-Sud-Ell un demi-rumb-
Eéc. Eli , h la diftance d’environ quatre milles. Le
vent fou '11 oit de F EÜr-Sud-Efl , en iorte que nous
fûmes obligés de courir de petites bordées pour
atteindre le côté fous le vent ou le côté occiden-
tal , où nous eûmes de quarante à vingt & qua-
torze brades d’eau, fond de joli fable. La fonde
rapporta cette dernière profondeur, à environ un
demi-mille des brifans, & la plus grande a envi-
ron un mille. Ayant trouvé des fondes , je rél'o-
lus de mouiller, afin de me procurer des tortues.
Cette terre fembloit devoir en fournir , & elle
n’étoit pas habitée. Nous jettâmes l’ancre en effet
par trente brades, & l’un de mes canots alla voir
fi le débarquement étoit praticable, ce dont je
doutois; car la mer produifoit un relîac terrible
fur toute la côte. L’Odicicr, que j’avois chargé
de cette commifiion, me dit, h fon retour, qu’il
n’avoit point apperçu d’endroit où un canot pût
débarquer , mais que les bas-fonds en-dehors des
brifans, offraient une quantité confidérable de
poidons.
25 . Le 25 , à la pointe du jour , deux canots,
l’un de la Rcfolution , & l’autre de la Décou-
verte , allèrent examiner de nouveau, s’il n’y
avoit point de lieu propre au débarquement : un
» e Cook. 395
troifierae & un quatrième établirent , en même- — —
temps leurs grappins près de la côte, ils pêche- 1 777.
rent, & ils revinrent, fur les huit heures, avec Déc.
pliis de deux cents livres de poilïons. Encouragé
par ce fuccès , je les renvoyai h la pêche après
le déjeûner. Je pris moi-même un cinquième ca-
not , j’examinai la côte , & j’ellàyai de débar-
quer, mais le débarquement étoit impraticable.
Les deux premiers canots, qui étoient partis avec
le même deflèin, revinrent h midi : le Ma fie ?'
,
qui commandoit celui de la Réfolution , me
rapporta, qu’à environ une lieue & demie au
Nord , la côte offrait une coupure & un canal
dans la Lagune , que par conféquent on pour-
rait y débarquer , & qu’en travers de cette en-
trée , il avoit trouvé les mêmes fondes qu’à l’en-
droit où nous mouillions. D’après fon rapport,
les vaillèaux levèrent l’ancre , & ayant couru deux
ou trois bordées , nous mouillâmes de nouveau
par vingt brades , fond de joli fable bran , de-
vant une petite Ifle qui gît à l’ouvert de la La-
gune , de chaque côté de laquelle il y a un ca-
nal qui mene à la Lagune , & qui eft acceffiblc
feulement aux canots. La Lagune elle-même a
très-peu de profondeur.
Le 26 au matin , j’ordonnai au Capitaine Clerke 26'.
d’envoyer un canot & un Officier à la rive Sud-
3$>6 T r o i s i e m e Voyage
— Eli de la Lagune , & d’y faire chercher des tor-
1 777- tues. Nous prîmes enfuite un autre canot , M. King
Déc. & moi, & je réfolus de gagner la partie Nord-
Ell. Je me propofois d’aller jufqu’à l’extrémité
la plus orientale, mais le vent fouffloit avec trop
de force , & nous fûmes contraints de débarquer
plus fous le vent , à une batture fablonneufe , où
nous prîmes une tortue, la feule que nous vîmes.
En marchant dans l’eau , nous atteignîmes une
Ifle , où je n’apperçus qu’un petit nombre d’oi-
feaux ; je la quittai bientôt pour me rendre à la
terre qui borde la mer au Nord-Oucft , & j’y
lai liai M. King , qui vouloir obferver la hauteur
méridienne du Soleil. Je la trouvai plus ftérile
encore que celle que je venois de quitter ; en
longeant la côte , je rencontrai cinq tortues près
du rivage , je ne pus en prendre qu’une , & n’en
découvrant point d’autres , je revins a bord :
M. King y arriva bientôt après , fans en avoir
rencontré une feule. Nous ne défelpérâmes ce-
pendant pas de nous en procurer; car quelques-
uns des Officiers du Capitaine Clerke , qui dé-
barquèrent fur la terre au Sud du canal qui dé-
bouche dans la Lagune , n’avoient pas été fi mal-
heureux , & ils en avoieut rapporté plufieurs.
Le 27, au matin, la pinnaflè & le grand ca-
not, commandés par M. King, allèrent à la partie
DE C O O K. 3
Sud-Eft de rifle, en -dedans de la Lagune ,
& le petit canot fe rendit au Nord , où j’avois 1777.
été la veille; quelques-uns des gens du Capitaine Déc.
Clerke avoient paiïc la nuit h terre , & ils avoient
eu le bonheur de tourner quarante h cinquante
tortues, que nous ne tardâmes pas à recevoir à
bord. Les hommes que j’avois envoyés au Nord,
revinrent l’après-midi avec fix autres : je les ren-
voyai de nouveau , & ils fe tinrent dans cette
partie de Fille , jufqu’au moment de notre appa-
reillage ; ils eurent , en général , beaucoup de
fuccès.
Le 28, je débarquai avec M. Bayly, fur Fille 28.
limée entre les deux canaux de la Lagune ; nous
voulions préparer les télefeopes , afin d’obferver
l’éclipfe de Soleil , qui devoir avoir lieu bientôt.
Cette obfervation ne contribua pas peu à me
faire mouiller ici. M. Iüng revint à midi, & il
apporta huit tortues ; il en laiflà fur la greve
lept , qui dévoient être ramenées par l’autre ca-
not , dont l’équipage en cherchoit de nouvelles :
le foir , j’envoyai de l’eau & des vivres à ceux
de nos gens qui étoient à terre ; M. Williamfon
alla les furvciller en place de M. King , qui de-
meura h bord pour obferver l’éclipfe.
M. Williamfon nous envoya le lendemain deux ap.
canots , chargés de tortues ; il me pria en même-
DE C O 0 K. 489
Ides de la Société , que nous trouvâmes à Wa-
teeoo\ avoient été jettes fur cette Terre long-: I 77^’
temps après l’époque où leurs compatriotes ac- Février,
quirent la connoifîànce du fer ; il eft vraifembla-
ble qu’ils n’avoient point d’échantillons de ce
métal, quand ils furent recueillis de la maniéré
que j’ai indiquée plus haut ; mais il eft aifé de
concevoir, qu’ils décrivirent niîèz bien la nature
& l’ufage de ce métal à la Nation qui leur pro-
digua des foins fi hofpitaliers. Les habitans de
JVateeoo ont pu communiquer aux habitans de
Pille de Hervey , le defir de pofféder du fer,
defir que nous montrèrent ces derniers, durant
nos courtes entrevues avec eux.
Ces laits expliquent allez , comment la con-
noiflànce du fer s’ell répandue fur les Mes de
l’Océan Pacifique , qui n’ont jamais eu de com-
munication immédiate avec les Européens; & il
eft aifé de croire , que par-tout où l’on aura parlé
de l’exiftence de ce métal , & que par-tout où
« Si par hafard un vaifleau étranger laide dans leurs
3> Ides , quelques vieux morceaux de fer , ils appar-
3) tiennent de droit aux Tantales, qui en font faire
» des outils , le mieux qu’il eft poffible. Ces outils
« font un fond dont le Tamole tire un revenu con-
» fidérable , car il les donne à louage, & ce louage
» fe paie aflez cher , page 3 14. »
49° Troisième Voy a g e
- l’on en aura laille des morceaux, les 'Naturels
1778. s’empreOcTonc de s’en procurer une quantité con-
Février. fidérable. L’application de ces remarques au point
que nous examinons , n’efl: pas difficile. Les In-
fulaires à'Atooi & de Onecheow , ont pu tirer la
connoiflance de ce métal des Illes intermédiai-
res, limées entre leurs pays & les Illes des Lar-
rons , qui ont prefque toujours été fréquentés
par les Efpagnols , depuis le Voyage de Magel-
lan ; fi l’éloignement des Mes des Larrons ,
laide des doutes fur cette explication , ne trouve-
t-on pas au vent , le valle continent de V Amé-
rique , où les Efpagnols font établis depuis plus
de deux fiecles , & durant cette période , les cô-
tes des Illes Sandwich n’ont-elles pas du rece-
voir fréquemment des débris de naufrage? Il pa-
raîtra finement vraiiemblable , que des débris
contenant du fer, ont été portés de temps en
temps par le vent alifé de l’Eft , aux Mes difpcr-
fées fur cet immenfe Océan. La diflance d 'Atooi
h f Amérique , îi’elt pas une objeétion folide ;
& quand elle aurait plus de force , elle ne dé-
truirait pas ma fuppolîtion : des vaifièaux Efpa-
gnols traverlent l’Océan Pacifique toutes les an-
nées, & il cil clair, qu’outre la perte d’un mât
& de fes garnitures, des tonneaux environnés de
cercles de fer , & beaucoup d’autres chofes dans
de Cook. 491
lefquelles il y a des morceaux de ce métal , peu-
vent être jettes à la mer ou tomber dans les flots 1778.
pendant une fi longue traverfée-, & aborder en- Février,
fuite fur quelque Terre. Mais ce que je viens de
dire n’ell pas une Ample conjeéture ; un de mes
gens vit dans une maifon de JVymoa , des bois
de lapin ; ils étoient mangés de ver , & on lui
dit , qu’ils avoient été apportés fur la côte par
les vagues; de plus, les Naturels de cette Me*
nous déclarèrent expreffement , que les échantil-
lons de fer peu confidérables que nous .trouvâ-
mes parmi eux , leur étoient venus de l’Eft.
Après cette digreflion , ( fi toutefois on peut
appellcr une digreflion, les détails dans lefquels
je viens d’entref ) je reprends la fuite des ob-
fervations que nous fîmes durant notre féjour à
Atooi , & je vais parler des pirogues de cette
Ifle. Leur longueur cft en général de vingt-qua-
tre pieds ; une feule pièce de bois , ou un tronc
d’arbre, creufé d’un pouce ou d’un pouce &
demi, & terminé en pointe à chaque extrémité,
en compofe le fond. Les flancs préfentent trois
planches , chacune d’environ un pouce d’épaif-
feur , aj uftées & liées au fond d’une manière
très-exaéle. Les extrémités de l’avant & de bar-
rière font un peu élevées , affilées & taillées à-
peu-près en coin, avec cette différence, qu’elles
49- Troisième V o '/ace
1 s’applatiflènt brufquement, de maniéré que les
1778. planches qui forment les côtés, font appliquées
Février, l’une contre l’autre fur toute leur furface, l’ef-
pace d’au moins un pied. Au reite , le delfèin de
M. Webber donnera une idée plus exacte de
leur conilruction , que je ne pourrais la donner
ici. Comme elles n’ont pas plus de quinze ou
dix-huit pouces de largeur, celles qui vont feules
( car ils en amarrent quelquefois deux enfemble
,
ainfi que fur les autres Illes ) ont des balanciers
d’une forme & d’une difpofition fi judicieufcs,
que je n’en avois jamais vu d’aufii heureufement
imaginés : ils les manœuvrent avec des pagayes
pareilles à celles que nous avions rencontrées
ordinairement. Quelques-unes ont une voile trian-
gulaire, légère, femblable aux voiles des Mes
des Amis , enverguée à un mât & à un boute-
hors : les cordes employées dans leurs embarca-
tions , & les cordes plus petites dont ils fe fer-
vent dans leurs pêches, font fortes & bien faites.
Ce que nous avons vu de leur agriculture,
annonce qu’ils ne font pas novices dans cet art.
J’ai déjà parlé d’une de leurs vallées, qui clt
une plantation continue de tara , & d’un petit
nombre d’arbres à fruits , dont ils paroifient
prendre des foins extrêmes. Les champs de pa-
tates & les carreaux plantés de cannes de lucre
DE C 0 0 K. 493
ou de bananiers , qu’on trouve fur les terreins
plus élevés, offrent une difpofition auffi régu- 1778.
liere ; 011 y apperçoit toujours une figure géo- Février,
métrique , & ordinairement un quarré ou un
reftangle : mais aucune de ces plantations n’eil
environnée d’une clôture , à moins qu’on ne
veuille regarder comme des clôtures, des fof-
fés qu’on voit dans les terreins bas : au refie , il
eft probable que ces folles fervent à conduire
de l’eau autour de la racine du taro : il faut
peut-être attribuer h l’adreflè du cultivateur au-
tant qu’à la fertilité du fol, la richefiè des ré-
coltes & la bonne qualité de ces productions
,
auxquelles la terre convient mieux qu’aux ar-
bres à pain & aux cocotiers. Le peu d’arbres
à pain & de cocotiers qui frappèrent nos re-
gards , ne venoient pas trop bien , & on ne doit
pas être furpris s’ils aiment mieux s’occuper d’au-
tres fruits, dont la culture exige plus de tra-
vaux. Quoique les Infulaires d 'Atooi femblent
très -habiles en ce qui a rapport à l’économie
rurale, nous jugeâmes à l’afpeét de l’Ifle qu’elle
eft fulceptible d’une culture beaucoup plus éten-
due , & qu’elle nourrirait une population au
moins trois fois auffi nombreufe ; car la plus
grande partie du terrein qui eft aujourd’hui en
friche , paroît offrir un fol auffi bon que celui
494 T u o i s î e ivi e Voyage
,c
—
des difiriets cultivés. Nous pouvons conclure
1778. que, par une caufe dont notre courte relâche
Février, parmi eux 11e nous a pas permis de nous inl-
truire , ils ne fe multiplient pas dans la propor-
tion qui ieroit nécciîtiire pour mettre en valeur
l’Ifle entière.
Je n’y ai vu aucun Chef de quelque impor-
tance ; mais , de l’aveu des Naturels , il y en a
pluficurs qui réfident à Atool , & toutes les
dallés fe proflernent devant eux ; cette marque
de fomnifïïon équivaut au Moe Moca , qu’on
donne aux Chefs des ]Jl,es des Amis , & elle
cil appellée ici Ilamoea ou Moe : j’ignore s’ils
craignirent d’abord de fe montrer, ou s’ils étoient
abfens ; mais , après que j’eus quitté Fille , l’un
de ces grands perfonnages parut, & il fit une vi-
fite au Capitaine Clerke , à bord dé la Decou-
verte : A arriva fur une double pirogue , & ainfi
que le Roi des JJles des Amis , il n’eut aucun
égard pour les petites pirogues qui fe trouvè-
rent fur l’on chemin ; il les heurta ou il les ren-
verfa fans chercher le moins du monde à les évi-
ter : ce n’etoit pas aux pauvres malheureux qui
montoient les embarcations, à éviter la double
pirogue ; car étant contrains de fe tenir couchés
jufqu’h ce que le Chef fût loin d’eux , ils ne
pouvoient manœuvrer. Les gens de fa fuite le
de Cooic. 495
biffèrent dans le vaiffèau , & ils l’établirent fur
le paflè- avant. Lorfqu’il y fut, les foins qu’ils 1778.
prirent de lui, ne finirent pas encore; ils fe ran- Février,
gèrent autour de lui , en fe donnant la main les
uns aux autres, &, excepté le Capitaine Clerke,
ils ne permirent h perforine d’en approcher. Il
étoit jeune & couvert d’étoffes de la tête aux
pieds ; une jeune femme que nous prîmes pour
fon époufe , Faccompagnoit ; il s’appelloit Ta-
mahano. Le Capitaine Clerke lui fit des préfens,
& il en reçut une jatte de bois foutenue par deux
petits hommes, dont la fculpture, relativement
au deflcin & à l’exécution , annonçoit une forte
de talent. Les Infulaires nous dirent, qu’elle avoir
été fouvent remplie de kava ou d 'avci , félon la
prononciation des O-Taïtiens ; ils préparent &
ils boivent cette liqueur de la même maniéré que
fur les autres Ifles de l’Océan Pacifique. Le Ca-
pitaine Clerke ne put déterminer le Chef ni à
defeendre dans les chambres, ni à quitter l’en-
droit où on l’avoit placé d’abord. Lorfqu’il eut
pâlie une heure fur la Découverte , il fut re-
porté dans fit pirogue ; il retourna h la côte , &
les gens du pays qu’il rencontra en chemin, lui
rendirent les honneurs qu’ils lui avoient rendu
quand il étoit venu près de nous. Plusieurs mef-
fitgers arrivèrent le lendemain ; on invitait le
496 Troisième Voyage
£==== Capitaine Clerlte à aller dans l’Iile , & on l’aver-
1778. tifioic que le Chef fe difpofoic h lui offrir un
Février, préfent confidérable ; mais, emprefîe de remet-
tre en mer & de me rejoindre , il ne crut pas
devoir accepter l’invitation.
Nous avons vu les Naturels fi peu de temps
,
& notre entrevue a été fi imparfaite , que nous
ne pouvons expofer, d’une maniéré exaéte, la
forme de gouvernement établie dans l’Iflc ; mais
,
en général , les coutumes d 'Atooi reflèmblent
finguliérem'ent à celles des autres terres de l’O-
céan Pacifique où nous avons abordé ; les hom-
mages en particulier qu’on y rend aux Chefs,
font abfolument les mêmes. Il elt probable que
les guerres 11e font pas moins fréquentes à Atcoi ,
qu’aux Ifies de la Société & aux Ifles des Amis:
on peut , en effet , le conjeélurcr d’après la mul-
titude de leurs armes , & le bon état dans lequel
lions les trouvâmes : ce qu’ils dirent eux -mê-
mes , nous le prouve d’une maniéré plus dircéle
encore; nous comprîmes qu’ils font la guerre à
leurs voifins de Oneeheow & Oreehoua , &
que les divers diftriéts de l’Ifle fe battent aufîi
entr’eux. Cette caufe efi: prefque la feule que
nous puiffions afîiguer de la foiblefïè de la po-
pulation en proportion de l’étendue du terrein
fufceptible de culture.
epen-
d il Cook. 49f
Indépendamment de leurs piques ou lances , r
—
qui font d’un très -beau bois couleur de cha- 17
taigne, bien poli, & dont quelques-unes ont Fév
une extrémité barbelée & l’autre applatie , ils fe
fervent d’une arme que nous n’avions jamais ren-
contrée auparavant , & qu’aucun Navigateur n’a
trouvée parmi les Naturels de la mer du Sud.
Elle refièmble un peu à un poignard; elle efl:
d’environ un pied & demi de longueur , terminée
en pointe à l’une des extrémités, & quelquefois
aux deux : on l’affujettit fur la main avec un cor-
don : ils en font ufage lorfqu’ils fe battent corps-
à-corps , & elle ell très-propre à poignarder un
ennemi. Quelques-unes de leurs dagues peuvent
être appellécs de doubles poignards; le manche
de celles-ci ell; au milieu, & il donne plus de
moyens de frapper de différens côtés. Ils ont
aulïï des arcs & des traits ; mais comme nous
en vîmes peu , & qu’ils étoient très-foibles , on
peut prefque alïùrer qu’ils ne les emploient ja-
mais dans les batailles. Le couteau ou la feie
dont j’ai parlé plus haut , & avec lequel ils dé-
pècent les morts , peut aulfi être mis au nombre
de leurs armes ; car il leur fert à porter des
coups d’eftoc ou de taille , lorfqu’ils fe battent
de très -près : c’ell un petit inftrument de bois
applati , d’une forme oblongue , d’un pied de
Tome IL li
504 Troisième Voyage de Cooic.
—
—
d’ Amérique aux Mes des Larrons , ayant à
1778. peine aflèz de vivres & d'eau pour ne pas mourir
Février, de faim & de foif; ils y auraient trouvé des vi-
vres en abondance , & dans un mois d’une navi-
gation sûre , ils auraient atteint la partie de la
Californie , que le gallion de Manille elt obligé
de reconnoître ; s’ils n’avoient pas rencontré le
gallion , ils auraient pu retourner, bien radoubés
îi la côte d 'Amérique , après une abfence de
deux mois. Enfin , combien le Lord Anfon fe
ferait cru heureux , & de combien de fatigues
& de peines il fe ferait affranchi , s’il eût fu
qu’il y avoit à mi-chemin entre X Amérique &
Tinian , un grouppe d’Ifles en état de fournir à
tous fes befoins 1 L’élégant Hiftorien de fou
Voyage en aurait fait une defeription plus agréa-
ble que celle dont je viens de donner l’efquiflè.
Fin du Tome fécond.
5°5
aBaacrag£g«BimOTre-a»it^im<auaa«»i^^
TABLE
£>£S CHAPITRES
CONTENUS DANS CE VOLUME.
SUITE DU LIVRE SECOND.
Chap. IX. Defcription d'une grande Fête ,
appellée Natche, relative au Fils du Roi.
Procédions & autres cérémonies qui eu-
rent lieu le premier jour. Nuit pajf'ée dans
la Maifon du Roi. Continuation de la Fête
le lendemain. Conjectures fur fort objet.
Départ de Tongataboo & arrivée à Eooa.
Defcription de cette Ifle , & récit de .ce
qui nous y arriva. Page i
Chap. X. Avantages que mus procura notre
féjour aux IJlcs des Amis. Remarques fur
les articles les plus propres aux échanges
avec les Naturels. Rafraîchiffemens qiÂon
peut s'y procurer. Nombre des IJles &
leurs noms. Les IJles de Keppel & de
Bofcawen en dépendent. Remarques fur
Vavaoo, Hatnoa, Feejee. Voyages de long
cours que les Naturels font fur leurs pi-
rogues. Combien il efî difficile d'obtenir
des informations exactes. Détails fur la
perforine des Infulaires de l'un Cf de
$o6 T A B !i E
l'autre [exe, fur la couleur de leur peau,
leurs maladies, leur caractère ; de quelle
maniéré ils portent leurs cheveux ; pi-
que turcs de leur corps ; habits & orne-
riens dont ils fe parent ; propreté per-
fora elle. 41
Chap. XI. Occupations des femmes des Ifles
des Amis; occupations des hommes; agri-
culture; conf ritclïon des maifons ; outils,
cordages & inftrumens de pêche; infini-
mens de mufiqtte ; armes , nourriture &
maniéré d'apprêter les alimens; amufe-
mens ; Mariages ; Cérémonies funèbres ;
Divinités du Pays ; idées fur l'ame & fur
une autre vie. Temples ; Gouvernement ;
hommages qu'on rend au Roi. Détails fur
la Famille Roy ale. Remarques fur la Lan-
gue, & petit Vocabulaire de cet idiome.
Ôbfervations nautiques & autres. 8o
LIVRE III.
Relâche â O-Taiti & aux Ifles de la
Société ; fuite du Ployage jufjiâà
notre arrivée fur la cote à" 1 Amérique.
Chap. I. Qbfervation d'une éclipfe de lune.
Découverte de fl fie Toobouai. Sa fitua
-
tion,fon étendue & fon afpeSî; entrevues
avec les Habitans ; defertption de leur
figure , de leurs vête mens & de leurs
des Chapitres. 507
pirogues. Arrivée à Oheitepeha , l'une des
baies ^’O-Taïti. De quelle maniéré Omaï
eft reçu; imprudence de Jd conduite. Dé-
tails fur les Vaijfeaux Efpagnols qui ont
relâché deux fois à O-Taïti. Entrevue avec
le Chef du diflriB ^’Oheiccpeha. L'Olla ou
le Dieu de Bolabola : fou qui contrefait
le Prophète. Arrivée dans la baie de Ma-
tavai. 1 27
Chai». II. Entrevue avec Q-Too , Roi dO-
Taïci. Conduite imprudente d'Omaï. Nos
occupations à terre. Débarquement de nos
quadrupèdes D’Europe. Détails fur un des
Naturels qui avoit fait le voyage de Li-
ma. Détails fur (Edidee. Révolte d'Ei-
mco. Guerre contre cette Ifle réfolue dans
un ConJ'eil des Chefs. Sacrifice humain
qui eut lieu à cette occafion. Defcription
particulière des Cérémonies pratiquées
au grand Morai oh l'on offrit la vic-
time. Autres coutumes barbares de ce
Peuple. 15!?
Ciiap. III. Conférence avec Towha. Defcrip-
tion de quelques Heevas. Omaï & (Ecli-
dee nous donnent à dîner. Feux d’artifice .
Magnifique prêfent d'étoffes qu'on nous
fait. Maniéré de conferver les cadavres
des Chefs. Un autre facrifice humain .
Promenade à cheval. Soins d'O-Too pour
mus fournir des provifions & empêcher
les vols. Quadrupèdes que je lui donne.
Etary & les Députés d'un Chef du pays
obtiennent une audience. Combat Emulé de
\
joS Ta » t, e
deux pirogues de guerre. Force navale de
ces IJles ; comment elles font la guerre. 192
Chap. IV. Le jour de notre appareillage fixé.
O-Taïti fait fa paix avec Eimeo. Débats
fur ce point. La conduite d'O-Too efl blâ-
mée. Cérémonies pratiquées an Morai en
cette occafion , & décrites par M. King.
Remarques fur cas Cérémonies. Trait d'ar-
tifice de la part d'Q-Too. Otnaï obtient une
pirogue de guerre. Réflexions fur fa con-
duite. Préfent que m'offre O-Too pour le
Roi de la Grande-Bretagne, & ce qu'il me
chargea de dire à Sa Majefté. ObJ'erva-
tions fur les échanges que nous finies , ffi
fur la manière dont nous fûmes reçus à
O-Taïti. Détails fur les voyages qu'y ont
fait les Efpagnols : ce qu'ils ont imaginé
pour donner mauvaife opinion des Anal ois.
Combien il efl à defirer qu'on ne forme
point d' établi
jfemens à O-Taïti. Jaloufîe
qu'un autre Voyageur infpire à Omaï. 2 1
4
Chap. V. Arrivée à Eimeo. On y trouve
deux havres. Defcription de ces deux ha-
vres. Nous recevons une vifite de Maheine ,
Chef de l'IJle. Defcription de fa perfonne.
Les bif ilaires nous volent une chevre ; ils
la renvoient enfuit e avec le Voleur. Vol
d'une autre chevre que les Naturels ont
foin de cacher. Mefures que je pris à cette
occafion. Expédition militaire dans l'IJle.
Nous brûlons des maifons & des pirogues.
On nous rend la chevre , & la paix fie
: rétablit . Détails fur l'IJle , &c. 241
o e s Chapitres. 509
Chap. VI. Arrivée à Huaheine. Confeil des
Chefs. Préfens & difcours d'Omaï aux
Chefs du Pays. Son établijfement dans
cette ïfle efl décidé. Nous lui bâtijfons
une maifon & nous lui formons un jar-
din. Remarques fur l'état ou il Je trou
-
voit. Mefures que nous prenons pour le
mettre en sûreté. Dégât fait par les blat-
tes à bord de nos Vaiffeaux. V oleür décou-
vert & puni. Feux d'artifice. Animaux
que nous laifsâmes à Omaï. Obfervations
fur fa Famille. Ses Armes. Infor iption
que nous mîmes fur fa maifon. Sa conduite
lors de notre départ. Obfervations géné-
rales fur fa conduite & fon caractère.
Détails fur les deux jeunes gens qu'il avait
pris à la Nouvelle-Zélande. 258
Chap. VII. Arrivée à Ulietea. Obfervations
aftronomiques. Un Soldat de Marine dé-
fer te , & les bifilaires le ramènent. Je
reçois des nouvelles d'Omaï. InftruEtions
que je donne au Capitaine Clerke. Autre
défertion d'un Midshipman & d'un Mate-
lot. Trois des principaux Perfonnages de
l'Ifle emprifonnés à cette occafon. Décou-
verte d'un complot des Naturels , qui for-
maient le projet de m'arrêter , ainji que le
Capitaine Clerke. On me ramené les deux
Déferteurs , & je rends la liberté aux
Gens du Pays , que je tenais en prifon.
Les deux Vaiffeaux appareillent. Rafraî-
chiffemens que nous prîmes à Uljetea. Etat
d.e cette Ifle , comparé à l'état oit nous l'a-
rn
1 A Ti L F,
rions trouvée autrefois. Détails fur un de
fes Rois qui fut détrôné , & fur le der-
nier Régent de Huaheine. 287
Cm ap. VIII. Arrivée à Bolabola. Entrevue
avec le Roi Opoot/y. Raifons qui me dé-
terminent à acheter l'ancre de M. de
Bougainville. Départ des l/les de la So-
ciété. Détails fur Bolabola. Hifloire de la
conquête i’Otaha es? i’Ulietea. Terreurs
qu'infpirent les Hahitans de Bolabola. Ani-
maux que nous laifsâmes dans cette JJle ,
ainfi qu'à Ulietea. Supplément de vivres
que nous y embarquâmes , & maniéré
dont nous falâmes des cochons. Obferva-
tions relatives à O-Taïti S? aux JJles de
la Société. Obfervations agronomiques &
nautiques fur ces Terres. 309
Chap. IX. Les détails fur O-Taïti font encore
imparfaits. Verts dominons dans le pa-
rage de cette JJle. Beauté du Pays. Cul-
ture. Remarques fur les curiofités natu-
relles du Pays ; fur la per forme des Na-
turels ; fur leurs maladies ; fur leur ca-
raBere ; fur leur amour pour le plaifir ;
fur leur langue ; fur la Chirurgie & la
Médecine qu'ils pratiquent. Leur régime
diététique. Effets de /’Ava. Epoques de leur
repas , es? maniéré de manger. Liaifons
avec les femmes. Circoncifion. Syflême
Religieux. Idées fur l'ame & fur une vie
future. Superfitions diverfes. Traditions
fur la création. Légende hiflorique. Hon-
neurs qu'on rend au Roi. DiJîinBion des
» E S C H A 1 * [ T il E S. 51 1
rangs. Châtimens des crimes. Particu-
larités des IJles voijines. Noms de leurs
Dieux. Noms des IJles fréquentées par les
Naturels des IJles de la Société. Etendue
de leur Navigation. 331
Chai\ X. Suite du Voyage après notre dé-
part des IJles de la Société. Découverte de
PIJie de Nocl. P 0 fit ion des Vaijfeaux fur
la Cote. Canots envoyés à terre . Grand
nombre de tortues que nous y prenons. Ob-
fervation d'une éclipj'e de Soleil. DétreJJe
de deux Matelots qui s'égarèrent dans
l'intérieur de l'IJle. Infcription laijfée dans
une bouteille. Defcription de l'IJle. Remar-
ques fur le fol ; Jur les arbres & les plan-
tes ,• fur les oifeaux ; fur l'étendue de cette
Terre ; Jur fa forme ; fur fa pofition.
Mouillage. 391
Ch ap. XI. Découverte de quelques If es. Ob-
fervations fur les Naturels d'htooï qui
arrivèrent aux vaif'eaux , & fur leur
conduite au moment oh ils Je rendirent
auprès de mus. L'un d'eux eft tué. Précau-
tions pour empêcher les équipages de com-
muniquer avec les femmes. Nous trouvons
une aiguade. Réception qu'on nous fait à
notre débarquement. Excurfion dans l'in-
térieur du Pays. Nous allons voir un Mo-
ral. Defcription de cet édifice. Tombeaux
des Chefs. On y dépofe les corps des viSti-
mes facri fiées aux Dieux. Reconnoifance
d'une autre IJle appellèe Oneeheow. Céré-
monies exécutées par quelques-uns des
512 Table des Chapitres.
Naturels qui viennent aux Vaijjeaux.
Raifons de croire qu'ils font Cannibales.
Un Détachement envoyé à terre y pajfe
deux nuits. Récit de ce qui Je pajfa
lors du débarquement : les Vaijjeaux s'é-
loignent de ces IJles & marchent au
Nord. 409
Ciiap. XII. R option des IJles dont je viens de
parler. Noms que leur donnent les Infu-
laircs. Je les ai appelléès I/les Sandwich.
Dejcription d' Atooi. Remarques fur le fol
^
le climat , les productions végétales , les
oijeaux , les poijfons , les animaux domef-
tiqaes , la perjonne des Naturels , leur
car aEter
e
, leurs habits , leurs ornement ,
leurs habitations , leur régime diététique ,
leur maniéré d' apprêter les alimens , leurs
amufemens , leurs Manufactures , leurs
outils , la connoijfance qu'ils ont du fer ,
leurs pirogues & leur Agriculture. Dé-
tails fur un de leurs Chefs. Armes dont
ils fe fervent. Ufages conformes à ceux de
Tongataboo êi 'de Ô-Taïti. La Langue des
IJles Sandwich eft la même que celle des
IJles des Amis & de la Société : comment
la même Nation s'ejl répandue fur toute
la Mer Pacifique. Avantages qu'on peut
tirer de la pofition des IJles Sandwich. 456
Fin de la Table des Chapitres.
)
I