Le dictionnaire français-espagnol (1886) de Felipe Picatoste
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Le dictionnaire français-espagnol (1886) de Felipe Picatoste Manuel BRUÑA CUEVAS Universidad de Sevilla La plupart des périodes et des grands ouvrages qui configurent l’histoire de la lexicographie bilingue français-espagnol sont aujourd’hui assez bien étudiés. La production correspondant à la deuxième moitié du XIXe siècle a aussi fait l’objet de quelques travaux, principalement centrés sur les grands dictionnaires encyclopédiques bilingues qui la caractérisent (Bruña Cuevas 2003, 2004, 2006 ; Cazorla Vivas 2003 ; García Bascuñana 1992; Quilis Merín 2007). Toutefois, à côté de ces grands dictionnaires français-espagnol à plusieurs volumes, destinés principalement aux traducteurs ou à ceux qui possédaient un haut niveau dans les deux langues, l’époque a également disposé d’un ensemble de petits dictionnaires bilingues destinés à satisfaire les besoins élémentaires d’un public constitué principalement par les élèves du secondaire ou par des adultes tout juste initiés à la connaissance des langues française ou espagnole. Ces autres dictionnaires plutôt élémentaires ont peu retenu l’attention des chercheurs (Cazorla Vivas 2006), mais, du moins, on peut les trouver consignés dans les catalogues ou les études sur la production lexicographique de l’époque (Bruña Cuevas 2008, Cazorla Vivas 2002). Or, il en est un dont l’existence même est le plus souvent passée sous silence dans la bibliographie la plus spécialisée ; il s’agit du Diccionario francés-español y españolfrancés de Felipe Picatoste, paru à Madrid en 1886. C’est un oubli qui peut s’expliquer par les circonstances éditoriales qui ont présidé à sa publication ; mais ce sont justement ces particularités éditoriales qui le rendent unique en son genre et digne, nous semble-t-il, des commentaires que nous allons y consacrer dans ce travail. Son auteur, le madrilène Felipe Picatoste y Rodríguez (1834-1892), a commencé son activité académique comme professeur de mathématiques à Madrid, au collège Real Hispano et au lycée San Isidro (1852-1857). Il n’est pas surprenant, par conséquent, que son premier ouvrage publié1 ait été Elementos de matemáticas, destiné à l’enseignement de cette matière dans le secondaire ; paru en 1860, il sera régulièrement réédité pendant soixante-cinq ans, jusqu’en 1925, c’està-dire, bien après la mort de son auteur, tout d’abord révisé par son fils, Valentín 1 En réalité, il avait déjà été le co-auteur (avec José R. Fernández) de la brochure intitulée Esplicacion [sic] del nuevo sistema legal de pesas y medidas, con tablas para la reducción de unas medidas a otras, arregladas a lo publicado en la Gaceta del 28 de diciembre del último año (Madrid : Pedro Montero, 1853).
62 Manuel Bruña Cuebas Picatoste García (1862-1913), puis par Julio Picatoste y Picatoste. Il s’agit de son ouvrage le plus vendu et le plus connu par le grand public. C’est certainement son succès qui l’a encouragé à la publication d’autres manuels pour le secondaire : sciences naturelles, physique et chimie, géographie, histoire... Il n’a publié, par contre, aucun manuel de français. Cette variété de manuels indique bien les connaissances encyclopédiques que possédait Picatoste2, des connaissances qui se révèlent surtout dans un ensemble d’ouvrages sur l’histoire de la science et de la littérature espagnoles et sur l’histoire de l’Espagne, toujours cités par les chercheurs actuels3. C’est là un labeur remarquable que Picatoste menait en parallèle avec ses articles dans plusieurs journaux (Las Novedades, El Manifiesto, El Heraldo de Madrid)4 et avec son activité politique. Fils d’un libéral, il a contribué en première ligne au triomphe de « la Gloriosa », la révolution qui ouvre en 1868 le « Sexenio revolucionario » (ou le « Sexenio democrático », si l’on préfère cet autre dénomination). Cette participation active a été récompensée par le ministre Manuel Ruiz Zorilla avec un poste de haut fonctionnaire ministériel (un negociado), qu’il maintiendra jusqu’à la restauration de la dynastie des Bourbons. C’est justement en tant que Jefe del Negociado primero de Instrucción Pública qu’il présentera au ministre José Echegaray un rapport sur les bibliothèques populaires, dont il était le responsable principal5. L’idée d’ouvrir des bibliothèques populaires avait était lancée par Ruiz Zorrilla en janvier 1869 et confirmée en septembre par son successeur au ministère, Echegaray. Picatoste a donc commencé à envoyer des lots de livres à 2 Picatoste était licencié en Droit et en Sciences de l’Universidad Central de Madrid (Pasamar Alzuria et Peiró Martín 2002 : 494). 3 Par exemple, sa biographie de Calderón de la Barca (Homenage [sic] a Calderón. Monografías. La vida es sueño, Madrid : Nicolás González, 1881, pp. 7-61), son étude Don Juan Tenorio (Madrid : J. Gaspar, 1883), ses Estudios sobre la grandeza y decadencia de España (Madrid : Viuda de Hernando y C.ª, 1883-1887) ou ses Apuntes para una biblioteca científica española del siglo XVI. Estudios biográficos y bibliográficos de ciencias exactas, físicas y naturales y sus inmediatas aplicaciones en dicho siglo (Madrid: Manuel Tello, 1891). Picatoste a également développé un important travail de divulgation scientifique et culturelle avec ses contributions dans des revues telles que Revista del Movimiento Intelectual en Europa (dont il était le directeur), Museo Español de Antigüedades, El Museo Universal, Revista Hispano-Americana, La Academia, El Centenario ou La Ilustración Nacional (Pasamar Alzuria et Peiró Martín 2002 : 494). 4 Picatoste a également été nommé directeur de l’Imprenta Nacional et de la Gaceta (1872- 1874) (cf. l’entrée correspondant à son nom dans le Diccionario enciclopédico hispano-americano). 5 Memoria sobre las bibliotecas populares presentada al Excmo. Sr. Don José Echegaray, ministro de Fomento, por don Felipe Picatoste, Jefe del Negociado primero de Instrucción Pública. Madrid : Imprenta Nacional, 1870.
Le dictionnaire français-espagnol (1886) de Felipe Picatoste 63 différentes écoles distribuées sur tout le territoire espagnol, le but du programme étant la création d’un réseau de bibliothèques dans les villages. Installées aux écoles et gérées par leurs maîtres, ces bibliothèques devaient rendre service non seulement aux écoliers, mais, surtout, et moyennant un service de prêt à domicile, aux paysans et à d’autres habitants de la campagne aux ressources économiques limitées. On ne peut pas dire que ce programme ait généralement atteint ses objectifs ; peu appuyé financièrement, devant affronter un analphabétisme assez généralisé et un manque d’enthousiasme de la part des gouvernements conservateurs, il s’étiolera peu à peu pendant le règne d’Alphonse XII jusqu’à son arrêt définitif. Mais ce projet constitue, tout de même, une initiative pionnière, un précédent d’autres programmes similaires lancés au XXe siècle, notamment sous la Deuxième République. Si nous parlons de cette initiative ministérielle, c’est parce que, quoique indirectement, elle garde un certain rapport avec la publication du dictionnaire bilingue de Picatoste. Du côté de l’initiative privée, Gregorio Estrada a promu un projet éditorial qui rappelle largement le projet officiel des bibliothèques populaires. Il est même probable qu’Estrada s’est proposé la publication d’une collection de livres susceptibles d’être acquis par l’État comme les mieux adaptés au projet public de création de bibliothèques populaires. À partir de 1878, en effet, Estrada a commencé la publication à Madrid de sa collection « Biblioteca Enciclopédica Popular Ilustrada ». L’introduction de l’un des premiers volumes de cette collection rend bien compte des buts poursuivis : La falta que hay en nuestro país de libros puramente prácticos, poco costosos, que en lenguaje usual y sencillo difundan los conocimientos de cada oficio ó arte mecánico que hoy adquieren las personas que á ellos se dedican de una manera imperfecta y rutinaria, después de largos y no siempre provechosos aprendizajes, ha motivado la publicacion de la Biblioteca Enciclopédica Popular Ilustrada, ó sea Coleccion de Manuales de Artes y Oficios, los que dejando a un lado cálculos y fórmulas teóricas que exigen conocimientos superiores prévios y limitándose única y exclusivamente á exponer de un modo claro y tangible los resultados que la experiencia, auxiliada de la ciencia, dicta como leyes y reglas fijas que deben tenerse en cuenta en cada oficio, han de servir para popularizar su enseñanza, fomentando al mismo tiempo la instruccion de las clases obreras, y abriendo su inteligencia á un conocimiento ó práctica razonada, que ha de perfeccionar indudablemente los resultados sucesivos. (Ricardo Marcos y Bausá, Manual del albañil. Madrid : Gregorio Estrada, 1879, pp. 5-6). Même si ces propos sont surtout applicables à une des sections de la collection, il nous semble que l’esprit qui les informe s’étend à la collection toute entière. Celle-ci, en effet, a fini par être composée de six sections : « Artes y
64 Manuel Bruña Cuebas oficios 6 », « Agricultura, cultivo y ganadería 7 », « Conocimientos útiles 8 », « Historia9 », « Religión10 » et « Literatura11 ». Dès le début, la collection a reçu l’appui public de la Sociedad Matritense de Amigos del País12, puis celui de diverses académies et celui du Conseil de l’Instruction Publique, qui en a même inclus certains titres dans la liste de ses manuels conseillés13. Les souscripteurs aux six sections recevaient en outre, gratuitement, la Revista Popular de Conocimientos Útiles, un hebdomadaire rédigé par les mêmes auteurs des volumes composant la « Biblioteca Enciclopédica Popular Ilustrada » et édité aussi par Estrada. C’est, comme on le voit, tout un programme destiné à élever le niveau de formation du peuple en vue d’un développement économique plus ferme. Or, il est intéressant de constater que le français va faire partie de ce programme14. Felipe Picatoste a commencé sa participation à la collection par Las frases célebres: estudio sobre la frase en religión, ciencias, literatura, historia y política, l’ouvrage qui 6 Avec des titres tels que Manual de Metalurgia, Manual de industrias químicas inorgánicas, Manual de Litografía, Manual del vidriero, etc. 7 Manual de cultivos de árboles frutales y de adorno, Manual de aguas y riegos, Manual de podas e ingertos [sic] de árboles frutales y forestales, etc. 8 Manual de física popular, Manual de mecánica popular, Manual de electricidad popular, Manual de telefonía, etc. 9 Guadalete y Covadonga, León y Castilla, La Corona de Aragón, Comunidades, germanías y asonadas, El cardenal Jiménez de Cisneros, etc. 10 Año cristiano. 11 Novísimo romancero español, Romancero de Zamora, Las regiones heladas, Los doce Alfonsos, etc. 12 Les volumes de la « Biblioteca Enciclopédica Popular Ilustrada » portaient cette dédicace : « Á la Sociedad Matritense de Amigos del País, legítima representante de los intereses morales y materiales del país, dedica la Biblioteca Enciclopédica Popular Ilustrada el socio Gregorio Estrada. » 13 Manual de cultivos agrícolas (1879), d’Eugenio Pla y Rave; Manual del albañil (1879), de Ricardo Marco y Bausá. 14 Le français, comme d’autres langues, a été également présent, dès le début, dans les lots de livres remis par Picatoste aux bibliothèques populaires. Dans le rapport de ce dernier pour le ministre Echegaray, il spécifie la quantité d’ouvrages accordés à chaque bibliothèque et le nombre correspondant à chaque branche du savoir ; or, on y trouve toujours un ensemble sur les « lenguas » (à ne pas confondre avec les livres rassemblés sous les titres « escritura », « gramática » ou « literatura y filosofía »). On peut lire, en outre, dans un appendice du même rapport, les noms des personnes ou des institutions ayant fait don d’ouvrages pour les bibliothèques populaires et les titres de ces ouvrages; or, non seulement les livres en français ou sur le français n’y sont pas rares, mais on y rencontre les noms de certains auteurs d’ouvrages destinés à l’enseignement de la langue française : Léon Chartrou (Gramática hispano-francesa, 1863, et Recueil littéraire, 1864), Javier Offerrall (Selectas francesas, 1864, et Clave razonada, 1867), Alejandro Vidal y Díaz (Compendio de gramática francesa, 1869), Enrique Benavent (El idioma francés puesto al alcance de los españoles, 1869).
Le dictionnaire français-espagnol (1886) de Felipe Picatoste 65 ouvre, en 1879, la sixième section (« Literatura »). Bientôt viendront s’y ajouter, sortis également de sa plume, La estética en la naturaleza, en la ciencia y en el arte : formas elementales (1881, section “Conocimientos útiles”) et Manual de fotografía (1882, section “Artes y Oficios”). Mais c’est, en fait, sa participation à la troisième section, « Conocimientos útiles », qui nous intéresse le plus, car c’est là que Picatoste fera paraître, après La estética de la naturaleza (1881), le premier de ses dictionnaires, monolingue, en 1882 : son Diccionario popular de la lengua castellana. Il ne s’agissait pas de son premier ouvrage lexicographique. En 1862, il avait déjà publié un Vocabulario matemático-etimológico (Madrid : Aguado), puis, en 1865, son Excursión de Madrid a Bayona, seguida de una breve gramática y un vocabulario vascuence (Madrid : Querol ; vocabulaire espagnol-basque) et, en 1873, El tecnicismo matemático en el Diccionario de la Academia Española (Madrid : S. Martínez). Avec son Diccionario popular de la lengua castellana, la section de la « Biblioteca Enciclopédica Popular Ilustrada » sur les connaissances utiles s’enrichissait d’un premier ouvrage linguistique. Quatre ans plus tard, en 1886, le second et dernier ouvrage de ce genre complètera la section : c’est son Diccionario francés-español y español-francés15. L’ordre de parution de ces deux dictionnaires et l’inclusion même d’un dictionnaire bilingue dans la section de connaissances utiles sont justifiés par Picatoste lui-même dans la préface de ce dernier ouvrage : Después del Diccionario de la lengua castellana, el que se usa con más frecuencia y por mayor número de personas, es indudablemente el francés-español, ya á causa de la importancia que hoy tiene la lengua francesa y de lo mucho que en España se traduce, ya porque el número de jóvenes que aprenden esta lengua es crecidísimo. Por esta razón damos el segundo lugar de la serie de los Diccionarios de la BIBLIOTECA ENCICLOPÉDICA POPULAR ILUSTRADA al que hoy ofrecemos al público. Quant à l’objectif de mettre à la disposition des Espagnols un dictionnaire bilingue à prix réduit, c’est plutôt à l’éditeur qu’il convient de céder la parole : DOS PALABRAS DEL EDITOR En este DICCIONARIO hemos seguido las mismas reglas que en el francés-español, procurando reducir el tamaño del libro, y por tanto el precio, sin que se resienta la riqueza y la utilidad de la obra; y evitando el uso de una letra tan pequeña que sea perjudicial á la vista, defecto gravísimo que suelen tener los Diccionarios manuales impresos en Francia. 15 À notre connaissance, les autres dictionnaires bilingues (avec l’espagnol et l’anglais, l’italien ou l’allemand) dont Estrada projetait de compléter sa collection (cf. l’introduction du dictionnaire monolingue de Picatoste, 1882) n’ont jamais vu le jour.
66 Manuel Bruña Cuebas Es costumbre de los editores publicar y vender unidos ambos Diccionarios, el español-francés y el francés-español, con objeto de evitar la desigualdad de la venta, que es siempre mayor en el que se refiere principalmente á la lengua extraña. El editor de este libro rompe esa costumbre, dejando en libertad al comprador de adquirir la parte que quiera y que le sea más útil, sin obligarle á tomar al mismo tiempo lo que no quiere ó no necesita, exigiéndole por consiguiente mayor desembolso. En fait, étant donné la qualité du papier utilisé et le caractère élémentaire du dictionnaire, celui-ci ne revenait pas trop cher à l’acheteur, même s’il n’est pas tout à fait exact, malgré ce que l’éditeur annonce, que les deux parties de l’ouvrage aient pu être acquises séparément. Chacune se composait de deux tomes, et les quatre tomes se présentaient en quatre volumes ; mais les deux premiers tomes, français-espagnol, n’occupent pas seulement les deux premiers volumes, mais également la plus grande partie du troisième, dont uniquement les pages finales sont réservées aux premières lettres de la partie espagnol-français. À elles seules, ces premières lettres (jusqu’à la voix curvilinio) constituent donc le tome III ; le tome IV (espagnol-français, de la voix curvo jusqu’aux dernières entrées de la lettre z) occupe en entier le quatrième volume16. Comme on le voit, un client intéressé uniquement à la partie espagnolfrançais pouvait n’acheter que deux volumes (le troisième et le quatrième), tandis que celui intéressé à la partie français-espagnol devait nécessairement acquérir trois volumes (les trois premiers). Tous devaient donc acheter le troisième volume17. C’est là, probablement, une argutie de l’éditeur pour entraîner l’acheteur à se procurer les deux parties de l’ouvrage, étant donné que, s’il en achetait une seule, il disposerait déjà soit des dernières entrées de la première partie, soit des premières de la seconde partie. D’autre part, la partie qui intéressait généralement le plus à l’époque était celle de décodification, c’est-à-dire la première, français-espagnol, en trois volumes ; pour un peu plus, on pouvait se procurer l’ouvrage en entier en acquérant le dernier volume18. 16 Il s’agit des numéros 83-86 de la collection. Le Diccionario popular de la lengua castellana, également en quatre volumes, correspond aux numéros 59 et 62-64. 17 Nous avons consulté l’exemplaire de l’édition brochée qui se trouve à la Biblioteca Pública del Estado “Bartolomé J. Gallardo” (Badajoz), cote 5623-5626. 18 Selon la publicité qu’inclut la Revista Popular de Conocimientos Útiles dans son numéro du 28 novembre 1886, p. 103, chacun des deux dictionnaires de Picatoste –monolingue et bilingue– était vendu au prix de cinq pesetas. Étant donné que chacun se composait de quatre volumes, ce prix n’était pas excessif : chacun des volumes des autres ouvrages de la « Biblioteca Enciclopédica Popular Ilustrada » était vendus, en 1882, à six réaux (ou à quatre réaux –une peseta– pour les souscripteurs). Les souscripteurs de la Revista Popular résidant en Espagne payaient, pour tous les numéros d’une année (1886 ; un numéro par semaine), quarante réaux, soit dix pesetas. Pour ce prix, ils recevaient, de plus, quatre ouvrages de la
Le dictionnaire français-espagnol (1886) de Felipe Picatoste 67 L’éditeur a raison, par contre, lorsqu’il vante que les caractères de son ouvrage ne sont pas aussi petits que ceux habituellement employés dans les dictionnaires du même genre imprimés en France. C’est là une première référence des préliminaires aux concurrents principaux que devrait affronter ce nouvel ouvrage, c’est-à-dire aux dictionnaires manuels français-espagnol et espagnolfrançais importés de France. À ce moment là, certains dictionnaires de ce genre étaient édités à Barcelone ; l’imprimeur Pujal a lancé au marché, dans la décennie de 1880, au moins quatre tirades de son Verdadero Taboada, dont le titre fait référence au dictionnaire de Manuel Núñez de Taboada, l’un des plus connus du siècle, mais dont la première édition, à Paris, date de 1812. De toute évidence, cependant, les dictionnaires portatifs bilingues les plus vendus au moment où paraît celui de Picatoste arrivaient de Paris ; il s’agissait du dictionnaire de Domingo Gildo, édité par la maison Bouret, et du dictionnaire attribué à Vicente Salvá, édité par Garnier. Tous deux présentaient ces petits caractères nuisibles à la vue que condamne Estrada19. En échange, leur reliure et leur qualité typographique étaient bien supérieures à celles de l’ouvrage imprimé par Estrada, assez déficient en ce qui concerne ces domaines. Tout de même, prévoyant que son argument sur les petits caractères pourrait ne pas être suffisant pour convaincre l’acheteur de préférer le dictionnaire de Picatoste à ceux venus de l’étranger, Estrada a recours à une raison plus élevée : celle du patriotisme. Reprenant, peut-être sans le savoir, le même appel à la fierté nationale qu’avait lancé Antonio de Capmany au début du siècle –en 1805– pour faire valoir son dictionnaire bilingue face à ceux qui étaient imprimés en France, en l’occurrence ceux de Claude-Marie Gattel (1790) et Barthélemy Cormon (1800)20, « Biblioteca », qu’ils pouvaient librement choisir, mais desquels étaient exceptés les dictionnaires, certainement en raison de leur plus petite marge de bénéfices pour l’éditeur (cf. l’introduction d’Estrada au dictionnaire monolingue de Picatoste –1882– et notre note suivante). 19 La bonne lisibilité des textes de la collection fait toujours partie de la publicité qu’en faisait son éditeur. Celle-ci incluait toujours la phrase « Los tomos […] llevan papel especial, higiénico para la vista. » Malgré tout, les caractères du premier dictionnaire publié par Estrada – Picatoste, 1882 – étaient plus petits que ceux employés dans les ouvrages précédents de sa collection : « No hay para qué decir el sacrificio que nos imponemos al emprender esta serie de Diccionarios. El gasto de papel, que ha de ser de calidad especial, como el de un libro que ha de manejarse con frecuencia y rapidez ; una nueva fundición de letra pequeña, que dará á cada tomo más del doble de la lectura que hoy tiene ; el mayor número de páginas que lleva cada tomo ; una confección literaria más costosa […] » (Picatoste 1882, introduction signée par Estrada). 20 De même que Capmany, Estrada se montre, dans certains de ses propos, comme contraire à l’emploi abusif de gallicismes en espagnol, notamment, encore comme Capmany, à ceux introduits par les traducteurs ; faisant allusion à sa collection, par exemple, il déclare vouloir
68 Manuel Bruña Cuebas Estrada ajoute aux deux paragraphes que nous avons cité ci-dessus les propos que voici : Hemos procurado, pues, no solo dar un paso más en la publicación de nuestra Biblioteca, realizando nuestras promesas y correspondiendo al favor del público, sino continuando la patriótica lucha que empezamos há tiempo, con objeto de evitar la invasión en España y América de libros impresos en el extranjero, que, bajo una apariencia falsa, y con un precio más falso todavia, porque no pagan originales, perjudican á muchas de nuestras industrias, y además, y es de lamentar, suelen estar llenos de erratas é inexactitudes, contribuyendo á hacer creer que necesitamos el auxilio extraño aun en las obras más elementales y que se refieren á lo más nacional que tiene un pueblo, que es su lengua. En fait, et comme ç’a été aussi le cas dans les premières décennies du siècle, la force des maisons d’édition françaises était, pour lors, difficile à contrecarrer : tandis que le dictionnaire de Picatoste ne sera jamais réédité, ceux de Gildo et Salvá continueront de l’être aux XIXe et XXe siècles. Il faudra attendre les années 1920 pour qu’ils commencent vraiment à craindre la concurrence des dictionnaires du même genre édités en Espagne21. En ce qui concerne le contenu, notre ouvrage répond, en gros, aux critères exposés par son auteur dans la préface : Reducir la interpretación de las palabras de una lengua á su más breve expresión, de modo que se satisfaga á un tiempo la necesidad de tener un Diccionario completo y la conveniencia de que ocupe poco volumen, no es obra fácil; pero hemos procurado hacerlo hasta donde nos ha sido posible. Por ello empleamos las palabras castellanas en todas sus acepciones, sin explicación ó definición; pero cuando hay alguna limitación en el significado de una voz, ó cuando tiene en una lengua mayor extensión que en la otra, hacemos la advertencia necesaria para fijar su sentido. Le résultat obtenu correspond à un dictionnaire fortement abrégé et proposant pour chaque entrée soit une seule équivalence, soit, plus souvent, plusieurs équivalences, chacune correspondant à une acception différente. Dans ce dernier cas, aucune indication n’est donnée pour choisir parmi elles la plus « […] dotar á nuestro pueblo de libros de ciencias y artes […], sin incurrir en los galicismos y en las teorías inaplicables á nuestra patria que contienen las obras traducidas. » 21 Nous pensons, par exemple, au Diccionario francés-español y español-francés, de Rafael Reyes, dont la première édition date de 1926 et la 41e de 1979. En raison de sa présence continuelle sur le marché espagnol pendant plus de cinquante ans, il a encore été réimprimé en 2003 (Huelva : Servicio de Publicaciones de la Diputación Provincial de Huelva, Ayuntamiento de Cartaya).
Le dictionnaire français-espagnol (1886) de Felipe Picatoste 69 adéquate. Ce choix est plus facile pour l’utilisateur d’un dictionnaire comme celui-ci quand il s’en sert afin de comprendre la signification d’un mot rencontré dans un texte ; dans notre cas, l’utilisateur espagnol pourrait tirer quelque avantage de la consultation de ce dictionnaire s’il voulait comprendre un terme trouvé dans un texte français : aidé par le contexte, il pourrait arriver, peut-être, à bien choisir, parmi les équivalences proposées, la plus convenable. Toutefois, si, en tant que dictionnaires de décodification, les dictionnaires abrégés similaires à celui de Picatoste peuvent remplir leur fonction, en tant qu’outils de codification il en va tout autrement. S’il s’agit de produire un texte en français, le locuteur hispanophone qui chercherait une entrée espagnole dans le dictionnaire de Picatoste n’y trouverait aucune indication le conduisant à préférer l’une des équivalences consignées aux autres. Dans ce sens, ce genre de dictionnaires s’avère inapproprié pour des débutants ; ils ne pourraient être utiles que pour des utilisateurs possédant déjà un niveau avancé dans une langue étrangère, capables de reconnaître, pour une entrée en langue maternelle, l’équivalence la plus adéquate parmi celles qui leur sont proposées, soit parce qu’ils les ont déjà apprises et momentanément oubliées, soit par exclusion. Seulement, ce genre d’utilisateurs préfère habituellement des dictionnaires plus élaborés. Ces considérations, cependant, n’excluent pas que l’ouvrage de Picatoste ait pu remplir son but principal. Adressé à des hispanophones, la plupart de ses utilisateurs ont dû s’en servir principalement pour décodifier, pour comprendre le français22. S’ils étaient des adultes, ce dictionnaire a pu leur faciliter l’accès à des textes français ; et de même s’ils étaient des écoliers, étant donné que la méthode prépondérante à l’époque dans l’enseignement-apprentissage d’une langue étrangère, celle de grammaire-traduction, poursuivait un objectif similaire. Or, c’est justement la partie français-espagnol du dictionnaire de Picatoste qui est, malgré sa simplicité, la plus riches en équivalences données pour chaque entrée. Cela même, par contraste, rend encore plus évidente l’inadéquation de la partie de codification, espagnol-français, non seulement moins riche en équivalences, mais présentant une nomenclature plus réduite, comme le montre le fait qu’elle occupe une étendue moins large dans l’ensemble des quatre volumes dont l’ouvrage est composé. Nous ne croyons pas, toutefois, que ce traitement différent de la macrostructure et de la microstructure des deux parties du dictionnaire soient le résultat d’une volonté préconçue, d’un plan préalablement établi par Picatoste en vue d’un meilleur service aux destinataires de son ouvrage. Rien ne le laisse voir 22 À remarquer les propos, déjà cités, de l’éditeur du dictionnaire de Picatoste : « Es costumbre de los editores publicar y vender unidos ambos Diccionarios, el español-francés y el francés-español, con objeto de evitar la desigualdad de la venta, que es siempre mayor en el que se refiere principalmente á la lengua extraña. »