Le discours du Scythe à Alexandre le Grand (Quinte-Curce 7.8.12-30)
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LE DISCOURS DU SCYTHE À ALEXANDRE LE GRAND (Quinte-Curce 7.8.12–30)* On a déjà dit à plusieurs reprises que l’œuvre de Quinte-Cur- ce est pleine de lieux communs qui reproduisent toute une suite de maximes largement diffusées entre les écoles de rhétorique, et qui sont en rapport avec une tradition littéraire moralisante, fréquemment appliquée à Alexandre le Grand1. Les discours, qui abondent dans l’œuvre de Quinte-Curce, constituent donc un abrégé magnifique de ces maximes, et rendent compte de la conception littéraire et historiographique de cet auteur2. D’entre eux, on a remarqué le discours du Scythe à Alexandre, considéré comme un des passages les plus représentatifs des critiques que Quinte-Curce fait du protagoniste de son œuvre3. Cet épisode parle d’une ambassade que les Scythes envoient à Alexandre, lorsqu’il traverse la Sogdia- *Cet article a été élaboré au sein du Groupe de Recherche HUM0441 du Junta de Andalucía. Je voudrais remercier Mlle Marta Moliní de sa collaboration dans la traduction de cet article, et M. le Prof.Manuwald pour ses observations utiles. 1) H. Bardon, Quinte-Curce Historien, LEC 15, 1947, 120–137, sp.124–126; J.E.Atkinson, A Historical Commentary on Q. Curtius Rufus’ Historiae Alexandri Magni books 3 and 4, Amsterdam 1980, 71–72; id., Q. Curtius Rufus’ ‘Historiae Alexandri Magni’, ANRW II 34.4, 1998, 3447–3483, sp.3473–4; A.B.Bosworth, History and Rhetoric in Curtius Rufus, CP 78, 1983, 150–161; W. Heckel, Introduction, dans: Quintus Curtius Rufus, The History of Alexander, translated by J. Yardley, London 1984, 1–16, sp.10–11; W. Rutz, Zur Erzählkunst des Q. Curtius Rufus, ANRW II 32.4, 1986, 2329–2357, sp.2352–2355; H. MacL. Currie, Quintus Curtius Rufus – The Historian as Novelist?, dans: H. Hofmann (ed.), Gröningen Colloquium on the Novel, Gröningen 1990, t. III, 63–77, sp.69; M. von Albrecht, Historia de la Literatura Romana (Barcelona 1999), t. II, 999–1000; E. Baynham, Alexander the Great. The Unique History of Quintus Curtius, Ann Arbor 1998, 20ss. 2) Voir surtout, H. Helmreich, Die Reden des Curtius Rufus, Paderborn 1927; Bardon (supra n.1) 203ss.; Baynham (supra n.1) 46ss. 3) Helmreich (supra n.2) 212; Bardon (supra n.1) 126; J.-M. André, Alexandre le Grand, modèle et repoussoir du prince, dans: J.M.Croisille (ed.), Neronia IV. Alejandro Magno, modelo de los Emperadores Romanos, Bruxelles 1990, 11– 24, sp.21; Baynham (supra n.1) 86–89.
ne. Alors, l’émissaire le plus âgé prononce un discours où il critique le roi macédonien à cause de sa soif de conquêtes de nouveaux territoires, de même qu’il exalte les vertus du peuple scythe face à la corruption des différents conquérants. Dans ce travail nous étudierons les divers clichés qui apparaîssent dans ce passage. Ceci peut nous aider à confirmer l’existence, dans la littérature antique, d’un langage stéréotypé, fait pour critiquer l’impérialisme; il nous permet également de rechercher les sources de Quinte-Curce et les influences que celui-ci subit au moment où il conçoit son œuvre. Les premières études détaillées accompagnées d’un commentaire ad locum de ce passage sont incluses dans l’œuvre d’Helmreich sur les discours dans Quinte-Curce, de même que dans l’œuvre de Wilhelm sur les rapports de l’Historia Alexandri avec Sénèque le Jeune4. Helmreich faisait sa recherche du point de vue des règles de la rhétorique antique. Cependant, il présentait aussi quelques parallélismes avec d’autres auteurs latins tels que Sénèque, Tacite, Florus, César ou Tite-Live. L’œuvre de Wilhelm remarquait une relation littéraire concrète qui, en même temps, était utile à défendre la datation de Curce à l’époque de Claude. De plus, Wilhelm fournissait un éventail d’analogies beaucoup plus large entre ce passage et d’autres appartenants à la littérature classique. Mais ces deux livres, difficilement accessibles, n’ont pas été tenus en compte de la part de la recherche postérieure et donc beaucoup de ses découvertes sont restées dans l’oubli. Dès lors, le Discours Scythe n’a pas été l’objet d’une analyse minutieuse. Les études générales sur notre auteur font référence à ce passage pour parler de détails ponctuels. L’aspect le plus intéressant est la question de la véracité du discours, car Curce même dit au lecteur qu’il transcrit de façon littérale les paroles du Scythe telles qu’elles sont arrivées5. Par rapport à ceci, une série d’influences d’Hérodote, Tite-Live et Tacite, se sont établies dans la préface du Discours Scythe6. La revendication de la véracité du texte fait que Curce ait dû 24 Luis Ballesteros-Pastor 4) Helmreich (supra n.2) 211–220; F.Wilhelm, Curtius und der jüngere Seneca, Paderborn 1928, 39–50. 5) Curt. 7.8.11: Sic, quae locutos esse apud regem memoriae proditum est abhorrent forsitan moribus oratoribusque nostris, et tempora et ingenia cultiora sortitis. Sed, ut possit oratio eorum sperni, tamen fides nostra non debet; quae, utcumque sunt tradita, incorrupta proferemus; (cf.9.1.34). 6) Bardon (supra n.1) 131: Liv. 1, praef. 6; J. Blänsdorf, Herodot bei Curtius Rufus, Hermes 99, 1971, 11–24, sp.12: Hdt. 3.80.1; A.B.Bosworth, Alexander and the East, Oxford 1996, 150 n.58: Hdt. 2.123.1; 2.130.2; 7.152.1–3; Tac. Hist. 1.1.
se défendre d’un langage qui n’est pas propre à un barbare, ce qui serait aussi un artifice rhétorique, comme l’ont remarqué quelques auteurs7. On a mis en relief aussi la critique de l’impérialisme que Curce propose en rapport avec les idéals cyniques et stoïciens8. Ce passage néanmoins, a été l’objet d’une attention spéciale dans deux ouvrages récents: d’un côté, celui de A.B.Bosworth (voir n.6); de l’autre, la monographie de E. Baynham sur Quinte-Curce9. Les observations de Bosworth se trouvent insérées dans des réflexions sur la justification difficile de la campagne indienne d’Alexandre et les critiques de celle-ci qui apparaîssent dans les récits antiques. Bosworth, montrant sa vaste connaissance des sources classiques, met en rapport d’abord ces critiques avec l’entrevue entre les Arabes Nabatéens et Démétrios Poliorcète qui apparaît dans l’œuvre de Diodore de Sicile. Mais en plus, ce savant signale les ressemblances avec d’autres séquences similaires d’Hérodote: les paroles du roi des Éthiopiens adressées aux émissaires de Cambyse, les conseils que la reine scythe Tomiris donne à Cyrus, et les paroles des Massagètes à celui-ci. C’est dans ce contexte que Bosworth met en relief la relation évidente du Discours Scythe de Quinte-Curce avec tous ces passages10. Baynham fait aussi une série d’observations intéressantes de ce discours, auquel elle donne une importance significative dans son travail. L’autrice s’intéresse au problème de la véracité des paroles du Scythe et son rapport avec la méthode historique et narrative de Curce: d’après elle, quelques discours pourraient être le résultat de son invention libre, tandis que dans d’autres cas on peut voir l’emploi d’une source antérieure. En même temps, Baynham fait sa recherche sur les sources possibles de ce passage. Elle obser- ve que la relation des Scythes avec l’image du ‹bon sauvage› est un 25Le Discours du Scythe à Alexandre Le Grand 7) Curt. 7.8.10–11; cf.8.13.7; Atkinson, Commentary (supra n.1) 58; Bosworth (supra n.6) 150 n.56; Baynham (supra n.1) 48, 53, 87. 8) A. Oltramare, Les origines de la diatribe romaine, Genève 1925, 243ss.; Wilhelm (supra n.3) 39ss.; André (supra n.3) 21; MacL. Currie (supra n.1) 74. 9) Bosworth (supra n.6) 147ss.; Baynham (supra n.1) 48, 53, 79, 123, 185, et surtout 86ss. 10) D.S. 19.97.3–5; Hdt. 1.206–207; 3.21.2–3; 4.127, respectivement; Bosworth (supra n.6) 148–151. Sur l’influence d’Hérodote dans Curce: Blänsdorf (supra n.6); W. Heckel, Notes on Q. Curtius Rufus’ History of Alexander, AC 37, 1994, 67–78, sp.67 et 76 nn.5–7 (avec bibliographie). D’autres auteurs doutent d’une influence directe: Rutz (supra n.1) 2338; Atkinson, Commentary (supra n.1) 107–108; id., Curtius (supra n.1) 3466.
topos littéraire d’une tradition enracinée. Cette autrice remarque la relation d’une phrase du discours (7.8.24) avec le récit d’Hérodote sur la campagne scythique de Darius11. A propos de la source de Curce, étant donné l’emploi des termes fides et amicitia, Baynham pense à un auteur latin plutôt qu’à un auteur grec. Elle propose encore, bien qu’elle n’ait pas développé cet aspect, des concordances intéressantes avec d’autres discours contre l’impérialisme: pas seulement avec celui de Philus dans l’ouvrage De re publica de Cicéron, mais aussi avec l’Epistula Mithridatis de Salluste, et le discours de Calgacus dans l’Agricola de Tacite12. En même temps, Baynham met en relief l’allusion du Scythe à la morale du roi et à l’effet corrupteur de la Fortune13. Nous considérons qu’on peut tirer quelques conclusions de ce passage qui complètent les idées précédentes ou bien en apportent d’autres nouvelles. Nous commencerons par le problème de la véracité des paroles du Scythe. Comme il se passe avec tant de discours qui apparaîssent dans la littérature antique, il se peut que celui-ci soit une pièce rhétorique fictive destinée à embellir la narration.Quinte-Curce place l’ambassade après un revers souffert par les Macédoniens aux mains des Scythes; de plus, si l’on suit Arrien, la réaction d’Alexandre est immédiate, sans aucun contact diplomatique préalable14: on se trouve donc clairement devant un fragment intercalé dans le récit. En fait, Curce est le seul auteur qui nous parle de cette rencontre. La seule source qui pourrait évoquer une scène plus ou moins semblable serait l’Epitome de Metz (8): Scytharum imperator fratrem suum Carthasim cum copia magna misit, qui Alexandrum flumen transire prohiberet. Mais, bien que cet épisode soit un prétexte à l’entrevue racontée par Curce, il y a des différences remarquables: chez Curce, Carthasis est envoyé ravager la ville fondée par les Macédoniens au delà du Tanaïs. D’autre part, les ambassadeurs de Curce sont anonymes, et ils apparaîssent après cette intervention du prince scythe. D’après Wilhelm, les résonances de l’œuvre d’Hérodote dans le Discours Scythe de Curce étaient manifestes15: il y aurait une ressemblance entre les conseils de Crésus à Cyrus pour traverser 26 Luis Ballesteros-Pastor 11) Baynham (supra n.1) 123. 12) Ibid., 88–89 avec n.111. 13) Ibid., 123–124. 14) Curt. 7.7.31–39; 7.9.21; Arr. An.4.5.4–6.2. 15) Wilhelm (supra n.4) 35–36, 42, et surtout 47 avec n.106.
l’Araxe (Hdt. 1.207), dans une situation que ce savant considérait pareille à celle d’Alexandre quand il rencontre les émissaires scythes. Mais cette analogie, évidente dans le langage, est discutable dans le contenu, car Crésus ne propose aucune retraite à Cyrus. Wilhelm rapportait aussi une phrase concrète du discours d’Artabane au Discours Scythe (Hdt. 7.10.5 – Curt. 7.8.14). On a déjà vu comment Bosworth et Baynham ont aussi signalé le rapport avec des passages concrets d’Hérodote. Mais nous pouvons ajouter que les mêmes arguments de l’ambassade scythe à Alexandre apparaîssent également recueillis par le père de l’histoire dans d’autres passages: tout d’abord, les conseils du sage Sandanis à Crésus (Hdt. 1.71): il prévient celui-ci de ne pas attaquer les Perses à cause des risques qui comportent les conquêtes basées seulement sur le désir d’obtenir des richesses, face à un ennemi pauvre qui n’a rien à perdre. Crésus apparaît de même comme le conseiller de Cambyse à qui il reproche ses sacrilèges, le fruit de sa jeunesse (Hdt. 3.36). Les coïncidences avec le discours d’Artabane ne sont pas seulement ponctuelles, mais aussi le sens général est analogue à celui du Discours Scythe. Pour dissuader Xerxès d’entreprendre la guerre contre les Grecs, Artabane lui rappelle le désastre souffert par Darius aux mains des Scythes; celui-ci à cette occasion-là n’avait pas non plus tenu compte de ses mises en garde (Hdt. 7.10.1; 4.83.1). Comme on a déjà vu, Bosworth trouvait aussi de grandes ressemblances entre ce passage de Curce et l’entrevue de Démétrios avec les Nabatéens. Mais nous avons abordé l’existence d’autres scènes similaires, donc il ne s’agit pas d’une coïncidence ponctuelle, mais il s’agit d’un cliché assez répandu dans l’historiographie classique: un peuple barbare, mais vertueux, pauvre, courageux et indomptable, qui censure l’ambition et la corruption morale du conquérant civilisé prétendant le soumettre. Alors, nous avons découvert que, à part des exemples déjà signalés, pas seulement Diodore, mais aussi d’autres auteurs nous ont transmis aussi des rencontres très similaires à celle-ci de Curce: entre le roi scythe Atèas et Philippe II16, entre Dromichaètes et Lysimaque17, ou bien entre les Scythes et l’ambassade de Sesostris18. On peut considérer qu’un certain écho de ce genre de scène peut se trouver également dans les 27Le Discours du Scythe à Alexandre Le Grand 16) Iust. 9.2.1–2; Plut. Mor. 174F. 17) D.S. 21.12.2–6; Str. 7.3.8; cf.7.3.14; Plut. Mor. 126E–F; 183C; Demet. 52.4.Trogue Pompée a dû se faire écho de cet épisode (Prol. 16; Iust. 16.1.19). 18) Hdt. 2.102–110; D.S. 1.53–58; Str. 7.3.9; Iust. 2.3.8–12; Oros. Hist. 1.1–2.
paroles de Thraces à Alexandre, dans un passage que Strabon a mis en rapport avec celui de Dromichaètes et Lysimaque19. De plus, comme Wilhelm a déjà signalé, il y aurait des rapports certains entre cette sorte de rencontres et la tradition du dialogue entre Alexandre et les Brahmanes20. Il faudrait ajouter à tout cela qu’Helmreich a trouvé dans ce discours de Curce un certain écho des paroles d’Arioviste aux légats de César, mais l’intention de ce passage est une autre, car, comme Brunt l’affirme: «Caesar obviously intended his readers to find here proof of what he calls German’s insolence»21. Tous ces passages se sont sans doute inspirés de l’idéal cynique-stoïcien qui exalte les vertus naturelles face à la dégradation morale de l’homme civilisé22. Dans ce sens, les Scythes sont fréquemment représentés dans la littérature classique comme le paradigme du peuple pas encore corrompu par la civilisation, et qui incarne une série de qualités naturelles: la loyauté, le courage, l’austérité et l’indifférence envers les richesses. Cette image des Scythes, recueillie aussi par Hérodote, a été assez diffusée dans le monde antique23. Mais, laissant de côté la tradition littéraire, nous avons remarqué qu’Arrien (4.4.3) nous montre en détail comment le souvenir de l’échec de la campagne scythique de Darius était présent dans l’esprit du roi de Macédoine à ce moment-là. En effet, parmi les avertissements du vieillard faits à Alexandre, on décrit la tactique scythe de harcèlement qui avait conduit le roi perse à la 28 Luis Ballesteros-Pastor 19) Str. 7.3.8; Arr. An.1.4.6–8; cf.Oros. Hist. 1.16.2. 20) Plut. Alex. 64–65; Arr. An.7.2.2–6; Ps.Callisth. B 3.6; V. Martin, Un recueil de diatribes cyniques: Pap. Genev. inv. 271, MH 16, 1959, 77–115. 21) Caes. BG 1.36.7; Helmreich (supra n.4) 216–217; P.A.Brunt, Laus imperii, dans: P.Garnsey, C.Whittaker (eds.), Imperialism in the Ancient World, Cambrigde 1978, 159–191, sp.181; E.S.Ramage, The Bellum Iustum in Caesar’s De Bello Gallico, Athenaeum 89, 2001, 144–170, sp.158. 22) Voir J. Lens Tuero, La réplica de los árabes nabateos a Demetrio Poliorcetes; La respuesta del rey escita Ateas a Filipo de Macedonia; El encuentro entre Dromijaites y Lisímaco, dans: id. (ed.), Estudios sobre Diodoro de Sicilia, Granada 1994, 117–125, 195–199, 201–207, respectivement; R.M.Stoneman, Naked Philosophers: the Brahmans in the Alexander Historians and the Alexander Romance, JHS 115, 1995, 99–114; Bosworth (supra n.6) 150ss. Ceci suppose alors une critique de la conquête considerée comme civilisatrice (cf.Plut. Mor. 328C–E; 330B–C; Curt. 6.3.6). 23) Hdt. 4.19.46–47; A.O.Lovejoy, G. Boas, Primitivism and Related Ideas in Antiquity, Baltimore/London 1935, 315ss. (sur ce discours, 337ss.); F.Hartog, Le miroir d’Hérodote, Paris 1980, part I; D. Motta, Scythae Iustissimi Barbarorum? Notazioni Sulla Fortuna di Erodoto nella cultura greco-romana, dans: Erodoto e l’Occidente, Palermo 2000, 305–341.
défaite24. Notre observation confirme l’hypothèse qu’Alexandre a lu et a tenu compte de l’œuvre d’Hérodote25. Mais il ne s’agit pas seulement d’un épisode stéréotypé, car on se trouve devant un passage plein de lieux communs. Le cadre général de la scène répond déjà en soi-même à un cliché: l’opposition entre le vieil homme qui apparaît plein de sagesse face au jeune Alexandre qui reçut de plus des conseils de la part de Diogène et des Brahmanes26. Nous observons que celui qui prend la parole est l’émissaire le plus âgé, motif repris par d’autres auteurs, y compris Quinte-Curce27. Les domaines des Scythes apparaîssent décrits dans l’image classique d’une région barbare: des déserts froids et inhospitaliers qui dans la géographie antique représentent le paysage opposé à la fertilité du monde civilisé28. On nous dit aussi que les Scythes habitent dans de grands forêts, ce qui serait un autre élément propre à ce territoire obscur au delà des frontières de l’oïkoumène29. Dans le cadre d’une scène stéréotypée on peut voir aussi que le contenu du discours présente toute une série de lieux communs: la soif insatiable d’accumuler des richesses et de conquérir des territoires jusqu’aux limites de la terre était un élément habituel de la critique de l’impérialisme30. Ce désir de dominer le monde apparaît comme un acte d’hybris, caractéristique de ceux qui, comme Alexandre, se croient des dieux et oublient leur condition humai- 29Le Discours du Scythe à Alexandre Le Grand 24) Curt. 7.8.22: Rursus, cum procul abesse nos credes, videbis in tuis castris. Eadem enim velocitate et sequimur et fugimus; Hdt. 4.120–131; cf.Tac. Ann.6.35: Parthus sequi vel fugere pari arte; Plut. Cras.18.3: …w êfuktoi m¢n ofl êndrew di≈kontew, êlhptoi d¢ feÊgontew; Luc. Phars.8.378–381. 25) B. Due, Alexander’s Inspiration and Ideas, dans: Alexander the Great. Reality and Myth, Rome 1993, 53–60; Bosworth (supra n.6) 149. 26) Wilhelm (supra n.4) 40; MacL. Currie (supra n.1) 74. 27) C’est le plus âgé des Brahmanes qui parle (Arr. An.7.2.2; Plut. Alex. 64.1; Ps.Callisth. B 3.6.5; cf.Str. 15.1.64), de même que chez les prêtres d’Ammon (Curt. 4.7.25). Pour d’autres exemples, voir: Plb. 3.33.2; Liv. 21.18.1; 21.19.8. 28) Curt. 7.8.23: nos deserta et humano cultu vacua magis quam urbes et opulentos agros sequimur. Sur le terme ‹désert› comme topos, voir J. Kolendo, Les ‘Déserts’ dans les Pays Barbares. Représentations et réalités, DHA 17.1, 1991, 35–60. Sur le caractère topique du paysage chez Curce, voir Rutz (supra n.1) 2343; Atkinson, Curtius (supra n.1) 3467; von Albrecht (supra n.1) 998. 29) Curt. 7.8.16: in vastis silvis viventibus; cf.7.7.4; Str. 3.4.13; Tac. Ger. 5.1; Flor. Epit. 1.39.6. 30) Curt. 7.8.12: Si di habitum corporis tui aviditati animi parem esse voluissent, orbis te non caperet; 7.8.19–20: iam etiam ad pecora nostra avaras et insatiabiles manus porrigis. Quid tibi divitiis opus est, quae esurire te cogunt? Primus omni-
ne31. La guerre contre un peuple innocent est donc injuste et constitue uniquement le fruit de la convoitise des conquérants32. Ce concept est, de plus, en rapport avec la légitimité de la campagne et du général qui la commande: l’homme vertueux dirige des guerres justes et obtient la gloria, tandis que l’homme impie, comme Alexandre dans ce cas, n’agit que selon son ambition et il est à la merci des caprices de la Fortuna33. On considère aussi qu’un autre cliché dont la racine est herodotéene, c’est celui de considérer comme esclaves les sujets d’un despote gouvernant, par opposition à la liberté de ceux qui jouissent d’un bon gouvernement34. Il faudrait ajouter que la description des mouvements limités de la part d’Alexandre, à cause des grandes richesses qu’il transporte, constitue également une image classique pour critiquer la corruption et l’avarice des puissants35. Curce met en rapport le cliché de la Translatio Imperii avec les Scythes (7.8.18): Sic Syriae regem et postea Persarum Medorumque superavimus, patuitque nobis iter usque in Aegyptum. Ils apparaîssent comme les vainqueurs des grands empires orientaux tels que l’Assyrien, le Mède et le Perse: peut-être pour les détacher, en mar- 30 Luis Ballesteros-Pastor um satietate parasti famem, ut, quo plura haberes, acrius quae non habes cuperes. Cf., par exemple, Hdt. 7.49.4; Plut. Pyrr. 12.2–4; Sall. Hist. fr. 4.69.5M; 4.69.17M; Iug. 81.1; Liv. 37.25.5; Iust. 29.2.2; 38.6.8; Tac. Agr. 30.4.Sur le rapport avec Sénèque, voir Helmreich (supra n.2) 213: Suas.1.5; Wilhelm (supra n.4) 44–45: De clem. 1.3.5; Ep.94.62–64. 31) Curt. 7.8.26: si deus es, tribuere mortalibus beneficia debes, non sua eripere ...; Baynham (supra n.1) 184–5. Cf.Hdt. 1.204.2; 1.207.2; Plut. Pyrr. 26.11; Ps.Callisth. B 3.6.12. 32) Curt. 7.8.16: Quid nobis tecum est? Numquam terram tuam attigimus; cf., par exemple, Hdt. 3.21.2; 7.9.2; Cic. Pomp.9.23; D.S. 19.97.4; Liv. 38.45.7–9; D.C.38.35.2–3. Sur la difficile justification de la campagne d’Alexandre en Inde, voir Bosworth (supra n.6) 145–147 (avec bibliographie). 33) Dans ce passage, voir Curt. 7.8.24: Proinde fortunam tuam pressis manibus tene; 7.8.25: Nostri sine pedibus dicunt esse Fortunam. Sur le rôle de la Fortune dans Curce, voir von Albrecht (supra n.1) 1000; Baynham (supra n.1) 123ss. 34) Curt. 7.8.28: Quos viceris amicos tibi esse, cave credas. Inter dominum et servum nulla amicitia est. Comme il disait Atkinson, Commentary (supra n.1) 320 ad 4.11.20, les sujets du roi perse étaient considerés comme des esclaves; cependant Curce prendrait ici le sens que nous proposons: cf.Curt. 4.14.23; 6.3.13; 6.6.11; 8.7.1; 10.8.3. Ce topos apparait tantôt contre Rome tantôt contre les ennemis de celle-ci: Caes. BG 7.77; Liv. 37.25.6; Tac. Agr. 30.1–2; 31.1–2, 4; 32.2; Plut. Sull. 38.5; 22.4; App. Mith. 70. 35) Curt. 7.8.22: Paupertas nostra velocior erit quam exercitus tuus, qui praedam tot nationum vehit. Ce cliché apparait fréquemment comme attribut du luxe des rois d’Orient, comme Darius III: Arr. An.2.11.9; D.S. 35.2–3; Curt. 3.3.24; 4.14.16. Pour d’autres exemples: Liv. 9.17.6; Iust. 38.10.2; App. Mith. 81; Plut. Luc. 17.2–6.
ge de la Translatio Imperii, comme un peuple invaincu devant la succession des pouvoirs qui prétendent dominer le monde, même celui d’Alexandre. Cette phrase pose quelques problèmes de rigueur historique, conséquence de la rhétorique artificielle de Curce. D’un côté, l’ordre de succession qu’il établit est incorrect, car il place l’empire perse avant le Mède. Il se peut qu’il s’agisse d’une influence d’Hérodote: il dit que les Scythes se sont dirigés vers l’Égypte après la défaite de Ciaxares (1.104.2–105.1). D’autre part, la victoire des Scythes sur les Assyriens n’apparaît pas chez d’autres auteurs classiques, donc il s’agit d’un ajout de Curce – ou de sa source – pour mieux refléter le cliché de la Translatio Imperii. Cette situation est aussi décrite chez d’autres peuples de l’Orient comme les Ibères du Caucase (Plut. Pomp.34.5) ou les Nabatéens (D.S. 2.48.5). Notre auteur se manifeste dans un autre passage de son œuvre contre l’existence d’un seul empire universel36. Quinte-Curce utilise un autre cliché quand il traite Alexandre de ‹brigand des peuples› (gentium latro). Il s’agit d’une accusation souvent associée à des passages similaires chez Sénèque et Lucain37. Rolfe, dans son édition de Quinte-Curce, met en relief la relation du terme gentium latro avec Cicéron38. Mais la même idée apparaît aussi dans une série de passages où l’on critique l’impérialisme romain: l’Epistula Mithridatis de Salluste ou le discours de Calgacus de l’Agricola de Tacite. Ainsi, une relation s’est établie entre ces deux auteurs et ce discours de la Vita Alexandri39. Mais il 31Le Discours du Scythe à Alexandre Le Grand 36) Curt. 4.14.21: Videlicet imperium, quia mutuo affectamus, una gens non capit. 37) Curt. 7.8.19: At tu, qui te gloriaris ad latrones persequendos venire, omnium gentium quas adisti latro es; Sen.Ben.1.13.3: [sc. Alexander] latro gentiumque vastator; Nat. Quaest. 3, praef. 5: Philippi aut Alexandri latrocinia; Luc. Phars.10.20–21: proles vesana Philippi, Felix praedo; Wilhelm (supra n.4) 43; D. Lassandro, La figura di Alessandro Magno nell’opera di Seneca, dans: M. Sordi (ed.), Alessandro Magno, tra Storia e Mito, Milano 1984, 155–168, sp.166; MacL. Currie (supra n.1) 69. 38) Cic. Rep.3.14; Aug. Civ. Dei 4.4; Quintus Curtius. The History of Alexander, Translated by J.C.Rolfe, Cambridge, Mass.1946, t. II, 202, n.ad loc.; A. La Penna, Il bandito e il re, Maia 31, 1979, 29–31; Baynham (supra n.1) 88. Ce concept, attribué traditionnellement à Carnéade de Cyrène, a été rattaché à Clitomaque par J.-L. Ferrary, Philhéllenisme et Impérialisme, Rome 1988, 351–362. B.D.Shaw, Bandits in the Roman Empire, P&P 105, 1984, 51, pense à d’autres auteurs grecs, comme Polybe ou Poseidonios. 39) Sall. Hist. fr. 4.69.22M: Teque illa fama sequetur, auxilio profectum magnis regibus latrones gentium oppressisse; cf.4.69.16: ad praedam peteris; 4.69.17: