Rhétoriques du trauma: le souvenir et l’oubli dans Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis
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143143DOI: 10.13137/2283-6438/11873 1. Introduction Dans son étude sur Spiegelman, Marianne Hirsch a proposé le terme de “post-mémoire” pour décrire les narrations d’un passé traumatique réalisées par des générations qui n’ont pas vécu ce passé directement mais qui ont été marquées par les récits familiaux avec lesquels elles ont grandi. Hirsch a étudié les réponses générationnelles à la mémoire et au trauma. La post-mémoire serait, selon elle, la réponse de la deuxième génération au trauma de la première, la réaction des enfants face aux expériences traumatiques de leurs parents (218). En effet, les enfants de la deuxième génération se voient confrontés à la souffrance de leurs ascendants et à leurs propres réactions face à ce passé qu’ils découvrent. L’héritier adopte les mémoires et expériences traumatiques de ses parents comme si elles étaient les siennes propres et il les inscrit dans son histoire. Comme le souligne Hirsch, dans le cas de la seconde génération, la mémoire est indirecte: elle se base non pas sur le souvenir des événements mais sur des représentations, des narrations, des images avec lesquelles ces enfants ont grandi, mais qui sont si intenses qu’elles deviennent des souvenirs par ellesmêmes (220). Dans La mémoire saturée, Régine Robin fait aussi référence à cette “transmission de traumatismes de la guerre ou du génocide par ceux qui n’ont pas connu la guerre ou qui étaient trop jeunes pour comprendre la gravité des événements” (322). Le trauma serait ainsi transmis d’une génération à l’autre, les descendants recevant ses effets à travers les Eva Pich-Ponce Université de Séville Rhétoriques du trauma: le souvenir et l’oubli dans Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis
144 histoires, les actions et les symptômes des ascendants. Pour la deuxième génération, l’association avec le passé se réalise à travers l’imaginaire, notamment grâce aux récits entendus, aux films ou aux photographies. Martine-Emmanuelle Lapointe et Laurent Demanze soutiennent que la littérature contemporaine s’attache “moins aux lieux de mémoire et aux communautés préservées qu’à l’inquiétude d’un sujet qui se réapproprie le legs des ascendants et tente d’en reconstruire le récit de manière fragmentaire et fugitive à la fois” (6). L’héritier doit construire son identité tout en assimilant le passé traumatique de ses ancêtres, un passé “empreint de négativité”, “fragilisé par les secousses, voire les ressacs, d’une modernité dont on accueille et réévalue à la fois le désir de rupture” (Lapointe, Demanze 7). Le sujet essaie de se distancier de cet héritage afin de forger sa propre identité, mais le souvenir du passé s’impose à lui comme un devoir éthique. Comme l’explique Laurent Demanze: Tout se passe comme si ces héritiers problématiques étaient tiraillés entre la nécessité moderne d’une destitution des figures parentales pour advenir à soi et le souhait d’une restitution des vies de l’ascendance pour qu’elles ne sombrent pas dans l’oubli (12). Catherine Mavrikakis est une écrivaine, née à Chicago en 1961, et qui vit actuellement à Montréal. Dans ses romans, l’auteure met en relief les paradoxes qui entourent la notion de mémoire, l’importance du souvenir, mais aussi le besoin qu’éprouve le sujet d’un certain oubli pour pouvoir continuer à vivre. Or, oublier signifie trahir, être infidèle envers l’histoire familiale, d’où le désarroi des personnages. Cette étude montre l’importance qu’acquièrent la post-mémoire et le trauma dans le roman Le ciel de Bay City, publié en 2008. Dans cette œuvre, Mavrikakis nous montre comment le souvenir de la Seconde Guerre mondiale continue à être très présent dans la vie d’une famille française partie aux États-Unis après la guerre. Nous observerons la dialectique qui apparaît entre la mémoire et l’oubli, le ressentiment et le remords, l’héritage et la survie. 2. Les secrets du passé Le ciel de Bay City s’ouvre avec une date “Les années soixante et soixantedix”, un espace, “Bay City”, et sous le signe de la mémoire, “je me
145 rappelle” (Mavrikakis 9). La narratrice, Amy, retrace les différentes étapes de sa vie depuis son enfance passée dans le Michigan au sein de sa famille d’origine française. Cette reconstruction mémorielle passe aussi par l’évocation du passé de la mère, Denise, et de la tante, Babette, qui ont vécu les bombardements lors de la Seconde Guerre mondiale et la déportation de leurs parents. Denise et Babette sont des survivantes: cachées par une famille normande catholique, elles ont évité les camps de concentration et la mort. Après la guerre, elles se sont installées aux États-Unis, où elles ont essayé d’oublier ces événements. Si, lorsqu’elles ont peur, pendant les tempêtes, elles racontent “des histoires terribles de la Seconde Guerre mondiale” (Mavrikakis 14), elles évitent de parler de l’histoire familiale, et notamment de la mort d’une grande partie de la famille dans les camps de concentration. Afin de se distancier du passé et de se réinventer, Denise et Babette ont changé de pays mais aussi de religion: face à la religion juive de leurs parents, Babette pratique un catholicisme exacerbé; Denise est athée et pense que “la religion conduit au pire” (Mavrikakis 20). Le passé constitue pour elles un tabou, un interdit, un secret qu’elles cachent à leurs enfants. Denise n’hésite pas à gifler sa fille, Amy, si cette dernière pose des questions sur ce sujet. Abandonnée par son père et méprisée par sa mère, Amy est pratiquement élevée par sa tante Babette. L’absence du père et surtout l’attitude dédaigneuse de la mère peuvent expliquer le souci identitaire de la protagoniste, et le besoin qu’elle ressent de connaître ses racines, de découvrir l’histoire familiale. Elle cherche à connaître le passé afin de retrouver et de reconstruire son propre héritage. Bien qu’elle soit née aux États-Unis, elle est obsédée par la mémoire des événements de la Seconde Guerre mondiale qu’elle n’a pas vécus. Les bombardements, les déportations, les camps de concentration hantent ses cauchemars. Pour elle, ce passé est associé à son identité et elle sent le besoin de connaître ce qui est arrivé afin de comprendre aussi les horreurs qui hantent ses rêves la nuit. La protagoniste n’appartient pas à la génération de ses grandsparents, qui furent des victimes directes de la Shoah et qui sont morts dans les camps de concentration. Elle n’appartient pas non plus à la génération de sa mère, qui a vécu la guerre dans son enfance. Cette distance devrait, à priori, la protéger de l’horreur de ces événements. Malgré cela, Amy semble être le personnage de la famille le plus traumatisé par le passé. Elle a intériorisé ces drames dans sa propre histoire et elle est devenue elle-même une victime. Amy essaie de connaître davantage le passé de sa
146 famille pour trouver un point d’ancrage qui lui permettrait de renforcer son identité et de trouver un sens à son histoire personnelle et à celle de ses aînés. Cependant, sa curiosité ne pourrait être satisfaite qu’à travers des images, des récits, des documents transmis d’une génération à une autre dont sa mère la prive. Selon Hirsch, pour la seconde génération la connexion avec l’événement est indirecte et se fait à travers des représentations qui se basent parfois sur le silence au lieu de la parole, sur l’invisible au lieu du visible (220). Dans le cas d’Amy, le silence de la mère ne fait qu’intensifier son imagination, sa représentation du passé. Denise ne parle pas de son enfance, mais Amy observe l’attitude des deux sœurs, elle essaie d’écouter leurs chuchotements, et elle pose fréquemment des questions à sa tante. Si celle-ci refuse souvent de lui répondre, elle ne peut éviter de lui confirmer la ressemblance entre ses cauchemars et le passé: “‘Oui, oui, c’était comme cela. Tu vois tout’”, lui déclare-t-elle (Mavrikakis 115-116). À travers l’observation, Amy doit déchiffrer les contradictions, créer ou imaginer là où elle ne peut reconstruire le passé. C’est à travers un appel téléphonique qu’elle découvre les origines juives de sa famille. Elle sent alors qu’elle est “Juive, une fausse Juive dont on cache encore l’identité, une Juive amputée d’elle-même et qui porte une prothèse de catholicisme” (Mavrikakis 23). Les films, et notamment les “remakes imaginaires de la Seconde Guerre mondiale” (Mavrikakis 102), complètent aussi sa perception du passé, tout en lui présentant des “scénarios catastrophe” (Mavrikakis 102). Toutefois, le premier contact d’Amy avec la mort est constitué par la tombe où est enterrée sa grande sœur. Amy se sent honteuse de vivre alors que sa grande sœur Angie est morte à la naissance. Elle associe le mépris de sa mère envers elle avec la mort de cette sœur qu’elle a remplacée. Ses cauchemars deviennent l’endroit où se manifestent ces angoisses refoulées. Sa sœur y apparaît, décomposée, pourrie par la mort. À ce rêve s’ajoutent ceux où apparaissent les victimes de la Shoah, dont la cousine de sa mère, morte à Auschwitz en 1944. Amy elle-même se sent la nuit “poussée dans une chambre à gaz alors que des milliers de gens hurlent en se crevant les yeux” (Mavrikakis 28). L’angoisse de la protagoniste est suscitée par son contact quotidien, imaginaire, avec la violence mortifère du passé, avec les morts qui traversent ses cauchemars et qui la supplient de les aider. Ses cauchemars sont violents et pourtant Amy ne peut en parler. Sa mère lui interdit de raconter ses rêves et seule sa tante écoute ses récits afin d’y retrouver des ressemblances avec sa propre expérience: “‘Elle sait
147 tout, lançait-elle à ma mère. Elle sait ce que des membres de la famille ont vécu. […] Je te le dis. Notre vie, Amy la vit la nuit” (Mavrikakis 115). Comme l’explique Caruth: “To be traumatized is precisely to be possessed by an image or event” (Trauma 5). Selon cette spécialiste: “trauma is not locatable in the simple violent or original event of an individual’s past, but rather in the way that its very unassimilated nature – the way it was precisely not known in the first instance – returns to haunt the survivor later on” (Unclaimed 4). Le sujet traumatisé est incapable d’assimiler l’expérience vécue et celle-ci réapparaît dans sa conscience à travers les symptômes traumatiques. Or, Amy n’a pas vécu la Seconde Guerre mondiale et les seuls événements traumatiques qui ont marqué son enfance sont la mort de sa sœur Angie (qui a eu lieu avant la naissance d’Amy) et le mépris de sa mère. Pour un travail de classe, la protagoniste décide de tenir le journal de ses rêves pendant deux mois. Les contenus de ce journal poussent le professeur à contacter la psychologue qui “jugea l’affaire sérieuse” (Mavrikakis 117), mais ni la psychologue ni les différents psychiatres que consulte Amy, spécialisés en PTSD (Post-traumatic Stress Disorder) ne sont capables de l’aider. Pourtant, dans les groupes de thérapie, les récits qu’elle fait de ses cauchemars ressemblent énormément aux expériences qu’avaient vécues les autres membres du groupe, des “hommes de trente à cinquante ans, de[s] vétérans de la guerre de Corée ou du Vietnam” (Mavrikakis 119). Amy insiste bien sur la distance qui la sépare de ces hommes: “moi, contrairement à tous ces anciens soldats, je n’étais pas allée faire la guerre au Vietnam ou en Corée. J’étais une jeune fille de dix-sept ans, sans aucun souvenir personnel, vierge de tout événement traumatisant” (Mavrikakis 119). Et pourtant Amy porte en elle la mémoire de l’Europe. Les psychiatres essayent de chercher sans succès des signes d’abus sexuels ou d’incestes qui pourraient expliquer les cauchemars. Le dernier psychiatre consulté soutient l’hypothèse “d’un traumatisme transgénérationnel qui venait de [l]a mère et de [l]a tante” (Mavrikakis 119). Toutefois, lorsqu’il essaie de faire venir les “deux sœurs traumatisées à son institut de recherche” (Mavrikakis 119), Denise et Babette refusent et la thérapie d’Amy se conclut sans que ses cauchemars aient cessé. Désormais, Amy doit continuer à supporter ses cauchemars en silence: “Je ne racontai plus mes rêves à personne. Je ne parlai plus de mon judaïsme. Je continuai pourtant à être hantée, sachant que jamais je ne pourrais me départir de mes vies nocturnes” (Mavrikakis 120).
148 Comme le souligne Demanze, “le récit de filiation est le lieu d’une hantise, d’une rémanence d’un passé qui ne passe pas” (22). La permanence de ce passé se matérialise souvent dans la figure du spectre ou du fantôme, dans la réapparition des ancêtres. Si la Shoah a eu lieu dans le passé et dans un autre continent, la narration réduit cette distance en faisant apparaître des figures de ce passé européen aussi bien dans les cauchemars d’Amy que dans le sous-sol de sa maison. Amy découvre dans le cagibi la présence des spectres de ses grands-parents morts à Auschwitz que sa tante Babette cachait en secret. Le cagibi est situé au sous-sol, l’endroit le plus bas de la maison. Selon Bachelard, la cave représente l’inconscient et lorsqu’on y descend on descend dans un monde en profondeur, on descend en nousmêmes (141). Cette descente est aussi une descente vers le passé, les racines. Les spectres témoignent de la permanence obsédante du passé, malgré la distance spatiale et temporelle des événements. La présence des spectres met aussi en évidence les mensonges de la mère sur l’histoire familiale, le crime mémoriel sur lequel la famille a établi les fondations de sa nouvelle vie en Amérique. Daniel Laforest voit même dans l’apparition de ces phantasmes une mise en question des bases sur lesquelles a été construite la communauté nord-américaine (163). Le sous-sol devient, comme l’explique Mathieu Arsenault, cet espace “où les vivants peuvent à leur guise descendre sous terre visiter le souvenir des morts qui ne trouvent leur place nulle part” (2009: 45) dans cette banlieue américaine indifférente à l’Histoire. Ce qui frappe Amy c’est notamment l’état de saleté dans lequel se trouve le cagibi, une saleté qui reflète le côté obscur du passé de la famille, et qui n’est pas sans évoquer les “poussières” et “débris accumulés de l’histoire” (Mavrikakis 81). Le passé s’incruste au cœur du présent. Les spectres ont un aspect physique fragile, vieilli, décharné. La protagoniste perçoit que “leur dégradation physique est due à des mauvais traitements”, subis à Auschwitz (Mavrikakis 83). Selon Abraham et Torok, les spectres qui viennent hanter la conscience des héritiers seraient l’expression d’un manque, ils représenteraient “les lacunes laissées en nous par les secrets des autres” (426). Lorsqu’Amy découvre les spectres, Babette lui dit: “Ah! tu voulais savoir, Amy, eh bien, tu sais maintenant” (Mavrikakis 83). La scène de la découverte des grands-parents bouleverse le réalisme du récit. Comme l’explique Lapointe, le “léger décrochage par rapport au réel” qui caractérise les romans de Mavrikakis est “si léger qu’il en devient trompeur […] happe et repousse le lecteur, le laissant dans une
149 zone indécise où l’inconfort domine” (146). La présence des spectres rend visibles, matériels, les crimes de l’Histoire. Elle oblige Babette et Amy à ‘voir’ le passé et surtout à en parler. Amy peut désormais partager le secret familial, connaître ses racines. De cette manière, le récit insiste sur les événements qui ont eu lieu, tout en mettant particulièrement en relief les effets de cette mémoire sur la protagoniste, sa propre réponse face au passé. Babette raconte alors à sa nièce les recherches qu’elle a faites pour découvrir l’histoire de ses parents. Elle décrit comment ceux-ci ont laissé leurs filles dans une famille catholique normande pour les protéger, et comment ils sont morts ensuite à Auschwitz: “Je suis comme toi. Quelqu’un qui veut savoir” (Mavrikakis 84) déclare-t-elle. D’ailleurs, le passé se cache non seulement dans le cagibi mais aussi dans le placard de la chambre de Babette, qui a un double fond, et où elle conserve en secret les archives concernant les événements qui ont eu lieu: Oui, j’ai les lettres, les témoignages, j’ai tout, caché dans le placard de ma chambre. Oui, je connais la vérité même si ta mère m’interdit de penser à tout cela, même si ta mère ne veut pas que je sache. J’ai fait des recherches, j’ai récupéré une boîte entière de documents (Mavrikakis 84) Cette boîte contient des vestiges du passé, des traces significatives qui, par leur matérialité, constituent des preuves de l’existence de ces événements. Babette montre à sa nièce des lettres, des photographies, qui témoignent de sa vie d’enfant juive en France et de la situation de ses parents morts à Auschwitz. La photographie rend non seulement visible le passé, mais elle permet de l’authentifier, de le prouver. En accumulant tous ces documents, Babette a pu reconstruire l’histoire de la famille, de ceux qui sont morts en 1914-1918, et des quarante-huit membres assassinés dans les camps de concentration nazis. L’une des lettres, celle que le père de Babette a envoyée à une cousine alors qu’il était à Auschwitz, est particulièrement importante. Dans celle-ci, il raconte la terreur qu’ils endurent, la mort de sa femme et la certitude qu’il mourra bientôt. La reconstruction du passé étant toujours lacunaire, ni Amy ni Babette ne sont capables de comprendre comment cette lettre du grand-père a pu éviter la censure. Ces lettres “sont là […] dit Babette, et elles parlent pour ceux qui se sont tus” (Mavrikakis 144). Elle conserve aussi “un grand cahier noir” dans lequel Babette a “reconstruit la vie de ses grands-parents, parents, tantes, oncles et cousins depuis 1879, date de naissance de l’ancêtre Rosenberg” (Mavrikakis 147).
150 Comme le signale Marie-Claude Gourde, “le livre, par sa matérialité, devient ce somptueux monument funéraire construit à la mémoire de la douleur, tel un lieu de recueillement où peut enfin être déposé le souvenir exorcisé de cette perte” (48). Pour Amy la découverte de cet archive est fondamentale: elle a finalement l’impression d’avoir “droit à [s]es ancêtres, d’avoir accès […] à [s]a tante et à [s]a mère” (Mavrikakis 148). Il s’agit d’une expérience essentielle qui contribue à élargir le cercle des membres de sa famille en l’ouvrant en direction du passé et en lui montrant les expériences subies par ces générations. Les archives et le dialogue avec sa tante, qui lui raconte des bribes de son enfance, donnent à Amy accès finalement à cette mémoire et lui offrent la possibilité d’une construction de soi. Elle découvre aussi que Babette est comme elle, obsédée par l’histoire familiale, une obsession qui se manifeste dans le cas de sa tante dans ses efforts pour nettoyer la maison, dans une tentative de nettoyer le présent des cendres du passé: “Du corps de mes parents, de mes oncles, de mes tantes, nous continuons à respirer les restes, poussés par les grands vents. […] C’est bien pour cela qu’il faut tout laver, tout le temps, pour ne pas étouffer sous les cendres des nôtres”, signale Babette (Mavrikakis 84-85). Malgré ses efforts, le cagibi est là, sale, témoignant de ce passé qui ne passe pas, de ce passé anachronique qui parasite les consciences. L’interdit familial de parler du passé fait qu’elles ne puissent consulter ces archives qu’en cachette. Le passé est un tabou auquel il ne faut pas songer mais qui est présent dans leurs consciences, comme le rappellent ces spectres des grands-parents qui se cachent dans le cagibi et qui deviennent pour Babette et Amy un secret de plus à garder. 3. Le feu de Bay City La narration de ce roman ne considère pas seulement comment se réalise la transmission de la mémoire (et du trauma), mais aussi comment commence le trauma lui-même. La vie d’Amy met ainsi en évidence différentes étapes qui reflètent d’une part son enfance, marquée par les cauchemars qu’elle associe au passé de sa mère et par sa volonté de connaître ce passé; ses dixhuit ans, où Amy subit elle-même une expérience traumatique; puis l’âge adulte marqué par sa propre fille qui à son tour veut connaître le passé de sa mère.
151 Lorsqu’Amy découvre l’histoire familiale, elle doit vivre non seulement avec cette mémoire mais aussi en sachant que les spectres de ses grands-parents sont cachés dans le sous-sol. Elle ressent une rage profonde face aux cruautés du passé, une angoisse ontologique qui la pousse à vouloir faire tabula rasa, à vouloir tout détruire. La nuit de ses dix-huit ans, elle met le feu à la maison, aidée par les spectres de ses grands-parents, qui disparaissent dans les flammes. Conséquence de cet acte violent, toute sa famille périt. Ainsi, le feu ravage la maison de la famille et Amy est la seule survivante. Selon la narratrice, c’est elle-même qui aurait mis le feu à la maison, en voulant en finir avec les secrets et les horreurs du passé. La narration suggère toutefois une alternative aux causes de l’accident: des braises du barbecue qui seraient restées allumées auraient provoqué le feu et non pas Amy. Comme l’explique la narratrice, indignée: J’ai eu beau accumuler toutes les preuves contre moi, me rappeler mes faits et gestes, raconter aux médecins, aux policiers, la semaine avant l’incendie et tous les détails de mon dix-huitième anniversaire. […] Personne n’a voulu me croire. […] je suis innocente. Je n’ai rien fait. J’ai subi simplement un intense stress posttraumatique qui m’a donné un sentiment de culpabilité pathologique […] Les tests, les experts, les conclusions sont formels. Je suis simplement une victime, une pauvre victime d’un horrible accident […] (Mavrikakis 45) Après l’incendie, Amy est internée dans le Detroit Psychiatric Hospital (Mavrikakis 40), convaincue de sa culpabilité. Comme l’indiquent Geninet et Marchand, “pour certaines personnes, se tenir en partie responsable de l’événement diminuera leur perception d’un monde où le hasard peut frapper à tout moment” (13). Internée à l’hôpital, Amy essaye de rédiger ses aveux. Au début elle est incapable d’émettre le moindre son. Elle n’arrive pas non plus à écrire des phrases cohérentes, étant donné que le choc traumatique est une expérience qui excède le langage et qui se situe au-delà des mots. Peu à peu, elle réussit à écrire, mais malgré ses aveux, personne ne croit à sa culpabilité et l’on attribue ses propos au “choc émotif” vécu: “Marcie Warren m’explique que j’ai vécu un grand choc émotif. Ma culpabilité de survivante crée cette conviction intime de responsabilité et suscite en moi un besoin de punition. Je suis déclarée comme personne souffrant d’un syndrome post-traumatique” (Mavrikakis 277).
158 cheveux au bord du fleuve, elle a l’impression de laisser derrière elle “toutes les traces de l’histoire” (Mavrikakis 153). Ainsi, la vie d’Amy est faite de ruptures et de recommencements, de morts symboliques et de renaissances remplies d’espoir. La découverte des spectres, l’incendie de Bay City, son voyage en Inde, la naissance de sa fille constituent des moments forts qui marquent les différentes étapes de la vie de la protagoniste. Chacun de ces moments lui suggère la possibilité d’un renouveau et d’une auto-fondation: “Mes naissances ne peuvent être que multiples”, déclare-t-elle, “quelqu’un comme moi doit subir toutes ses réincarnations dans une seule vie et il n’est rien de plus brutal que de mourir à soi sans arrêt” (Mavrikakis 159). Malgré ces différentes renaissances où elle essaie de s’affranchir du passé, la mémoire la poursuit et la rattrape sans cesse. 5. Conclusion James Berger propose le concept de la “fin du témoignage” pour mettre en relief comment la troisième génération de romanciers évoquant la Shoah n’est plus caractérisée par le témoignage direct de faits vécus, mais par des autobiographies et des Bildungsromane d’écrivains qui n’ont plus vécu ces événements directement (69). À travers l’écriture, le sujet garantit la transmission de l’histoire et tente de se libérer de sa dette envers les générations passées. Dans Le ciel de Bay City, Amy raconte sa vie, mais il ne s’agit pas d’un récit de formation où le sujet acquiert un apprentissage grâce à la succession des événements. La protagoniste ne trouve pas de sens à la mort des autres et elle continue à être hantée par l’histoire. La mise en écrit d’une expérience traumatique est cependant fondamentale pour que le sujet puisse assimiler l’expérience vécue. En effet, comme l’explique Anne Martine Parent, “seul un récit, en tant que ‘synthèse de l’hétérogène’, peut parvenir à […] introduire du sens” (116) là où il semble ne pas y en avoir. L’écriture apparaît comme un besoin ontologique que ressentent les personnages face à l’expérience douloureuse: Babette retrace par écrit la vie de sa famille; Amy rédige un journal sur ses cauchemars; après l’incendie, elle écrit ses aveux et raconte, en qualité de narratrice de ce roman, les différentes étapes de sa vie. D’ailleurs le récit des jours qui ont précédé l’incendie occupe la partie centrale de l’œuvre. L’écriture peut aider la victime du trauma à maîtriser son expérience. Toutefois, comme le souligne Régine Waintrater, “Aucun récit ne peut
159 venir à bout de l’horreur. Celle-ci ne se laisse pas appréhender sur un mode linéaire, avec un début, une suite et une fin: c’est parce qu’il porte la marque d’un traumatisme infini que le récit testimonial est difficile à construire et difficile à entendre” (86). D’ailleurs, la narration du Ciel de Bay City n’est pas linéaire et montre jusqu’à quel point le trauma détruit le sens et la cohérence traditionnelle du récit. En refusant le réalisme et en plongeant le lecteur dans le doute quant à la véracité de certains faits racontés (la raison des cauchemars; la présence des spectres; les causes de l’incendie), le récit reflète l’impossibilité de maîtriser complètement l’expérience traumatique. La narration ne peut être que fragmentaire, lacunaire. Le présent qui est utilisé pour raconter les faits qui ont eu lieu devient le temps du trauma, le temps de la fatalité mais aussi de la survie. Il reflète la permanence de ces événements dans la conscience du personnage. Heaven, qui représente le futur, hérite aussi du passé de sa mère. Elle est située dans une position complexe, entre un passé marqué par l’horreur et un futur incertain, caractérisé par les dangers écologiques et nucléaires contre lesquels elle combat. Elle essaie de comprendre le passé. Toutefois, face à l’histoire, Heaven défend le pardon: “Il faut pardonner, pense-t- elle, pardonner à tous” (Mavrikakis 251). La rage, la violence n’ont fait qu’intensifier le trauma: l’incendie, qu’Amy affirme avoir déclenché, n’a pas éliminé la douleur que ressent la protagoniste et la hantise du passé. C’est en essayant de connaître et de comprendre le passé, et surtout à travers le pardon que Heaven cherche à assumer les horreurs de l’histoire. La scène finale, où elle dort parmi les spectres de sa famille, suggère la permanence de cette mémoire qui continue à hanter les personnages et son acceptation par la mère et la fille, qui décident finalement de dormir blotties contre les fantômes de leurs aïeux.
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