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Changer L'appellation "Style Indirect Libre"?

Bruña Cuevas, Manuel

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Romania Changer l'appellation « style indirect libre » ? Manuel Bruña Cuevas Citer ce document / Cite this document : Bruña Cuevas Manuel. Changer l'appellation « style indirect libre » ?. In: Romania, tome 110 n°437-438, 1989. pp. 1-39; doi : https://doi.org/10.3406/roma.1989.1607 https://www.persee.fr/doc/roma_0035-8029_1989_num_110_437_1607 Fichier pdf généré le 07/04/2018 CHANGER L'APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » ? « Style indirect libre » — et sa variante « discours indirect libre » — est la locution couramment utilisée en français pour parler du phénomène discursif décrit, pour la première fois, par Adolf Tobler à la fin du siècle dernier. Comme on le sait, cette dénomination est due à Charles Bally ; elle n'est ni neutre ni arbitrairement choisie. A. Tobler n'a pas donné de nom au style indirect libre ; il s'est limité à parler d'un « mélange particulier de discours indirect et de discours direct qui emprunte au premier le temps et la personne du verbe, et au second l'ordre des mots et l'intonation ». Il faudra donc attendre la prochaine étude sur le phénomène, due à Theodor Kalepky, pour qu'il reçoive sa première appellation : verschleierte Rede, discours voilé. Le terme révèle la vision qu'avait l'auteur de la question : le narrateur s'identifie à ses personnages et parle à leur place, d'où, comme résultat, un discours déguisé que le lecteur 1. Cet article a été rédigé avant que nous n'ayons eu connaissance de la mort de Jean Rychner, dont le dernier article publié a été consacré, en grande partie, à commenter une de nos études. Nous avions décidé de ne pas le faire paraître ; si nous avons changé d'avis, c'est dans la conviction que, quoique Jean Rychner ne soit plus là pour, éventuellement, défendre certains de ses points de vue que nous remettons en question, le fait de continuer à discuter sur ses travaux constitue, sans doute, le meilleur hommage que nous puissions lui rendre. 2 M. BRUNA CUEVAS trouvera plaisir à dévoiler. Pour T. Kalepky, le phénomène peut être décrit d'un point de vue littéraire ou psychologique, mais non pas linguistique, étant donné que — selon lui — sa forme ne diffère en rien des purs énoncés du narrateur. Par conséquent, on ne saurait le considérer ni comme une variante du discours indirect ni comme un mélange de discours direct et indirect. La description grammaticale faite par A. Tobler est ainsi radicalement rejetée. L'article de C. Bally, Le style indirect libre en français moderne, paru en 1912, représente le retour à une description linguistique du phénomène. La dénomination « style indirect libre » que l'auteur lui assigne répond à cette conception : « indirect » parce que le procédé use des transpositions spatiales, temporelles et personnelles caractéristiques du style indirect ; « libre » parce qu'il n'est pas subordonné à un verbe transitif de parole. L'école vosslérienne réagit en bloc contre l'analyse proposée par C. Bally. La cause en est qu'elle part, comme T. Kalepky, de présupposés psychologiques. Cela se traduira par un refus généralisé de l'appellation « style indirect libre », mais aussi par une prolifération de termes, due au fait que chaque auteur aura sa propre vision du phénomène et essaiera de la refléter, de façon résumée, dans la dénomination retenue. C'est ainsi que Eugen Lerch propose Rede als Tatsache (discours en tant que fait), Gertraud Lerch uneigentlich direkte Rede (discours direct impropre) et Etienne Lorck erlebte Rede (discours vécu) ; ce dernier deviendra le terme usuel en allemand. Après la polémique entre les écoles genevoise et munichoise, les chercheurs qui se sont occupés du sujet ont généralement décidé d'utiliser le terme français ou allemand selon leur manière d'envisager la question. La plupart des auteurs allemands ont penché pour erlebte Rede et pour la conception qui lui était inhérente. Lorsque l'un d'entre eux a défendu le terme français contre le terme allemand, son analyse allait de pair avec une vision du procédé en tant que mode différent de reproduction du discours et avec une description grammaticale de ses formes ; c'est le cas, par exemple, de Harald Weinrich. L'emploi, en dehors de l'Allemagne, de traductions des termes employés par l'école vosslérienne n'en illustre pas moins la conception dominante du phénomène ; c'est par exemple la traduction de uneigentlich direkte Rede, l'appellation due à G. Lerch, qui s'impose en russe et que la roumaine A. Kalik-Teljatnicova défendra — en L APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 3 français — contre le terme de C. Bally. La préférence de certains auteurs de langue anglaise pour des dénominations telles que substitutionary narration (Bernhard Fehr, Paul Hernardi), narrated monologue (Dorrit Cohn) ou represented speech and thought (Otto Jespersen, Ann Banfield), plutôt que pour la traduction du terme français communément admise, n'est pas, à cet égard, moins éloquente 2. Les médiévistes écrivant en français ont généralement accepté jusqu'ici le terme courant de « style indirect libre » 3. Il est donc d'autant plus significatif qu'un eminent médiéviste ait récemment proposé un changement d'appellation pour ce mode de reproduction du discours. Comme nous l'avons dit dans les lignes qui précèdent, la dénomination choisie révèle d'habitude l'idée que l'on se fait du phénomène. Le rejet du terme usuel, par conséquent, ne peut qu'être l'indice d'un changement de perspective dans l'étude du procédé. Nous allons consacrer le reste de cet article à l'analyse des raisons avancées par Jean Rychner pour préférer les termes « discours double » ou « discours subjectif» à celui de « style indirect libre ». 2. Pour une analyse plus complète de la polémique entre les écoles suisse et allemande, ainsi que pour les références bibliographiques des auteurs cités, voir Bude de grammaire historique et de style sur le style direct et les styles indirects en français, Groningen, V.R.B., 1959, p. 50-9 ; son auteur, Jan Adriaan Verschoor, penche clairement en faveur des thèses linguistiques suisses. Pour une vision différente des faits, voir Mikhaïl Bakhtine, Le marxisme et la philosophie du langage, Paris, 1977, chap. 5. Les références des études réalisées en langue anglaise peuvent être trouvées dans l'article de Gérard Strauch, De quelques interprétations récentes du style indirect libre, dans RANAM, t. 7 (1974), p. 40-73 ; aussi, Brian McHale, Free Indirect Discourse : a Survey of Recent Accounts, dans PTL, t. 3 (1978), p. 249-87. 3. Parmi les travaux écrits en français qui réservent une place importante à l'étude du procédé dans la littérature médiévale, voir M. Lips, Le style indirect libre, Paris, 1926 ; J. A. Verschoor, op. cit. ; Anton Grad, Remarques sur le style indirect libre en ancien français, dans Lingüistica, t. VII (1965), p. 3-26 ; Albert Meiller, Le problème du 'style direct introduit par que' en ancien français, dans Revue de Linguistique Romane, t. XXX (1966), p. 353-73 ; Bernard Cerquiglini, La parole médiévale, Paris, 1981 et Le style indirect libre et la modernité, dans Langages, t. 73 (1984), p. 7-16. Pour une bonne bibliographie sur le sujet, Franz Lebsanft, Perspektivische Rededarstellung (erlebte Rede) in Texten des französischen und spanischen Mittelalters, dans ZRPh, t. 97 (1981), p. 65-85. 4 M. BRUNA CUEVAS J. Rychner propose le premier de ees termes dans son article « Messages et discours double » 4. Ayant rappelé l'invitation de Bernard Cerquiglini s à étudier le discours rapporté en tenant compte de la distinction établie par Oswald Ducrot 6 entre « locuteur » et « énonciateur », J. Rychner croit nécessaire d'accompagner l'adoption de cette perspective d'un changement d'appellation du style indirect libre (sil) : « Dans les nouvelles études que souhaite B. Cerquiglini, il faudrait sans doute abandonner le terme de discours indirect libre ou libéré, qui ne leur convient pas » [p. 148]. Un peu plus loin, J. Rychner en donne la raison : « Discours indirect libre ou libéré, l'appellation n'exprime pas l'essentiel, qui est l'apparition de renonciation du sujet après un discours indirect relevant exclusivement du narrateur. J'appellerai pour ma part « discours double » ce discours où s'entendent dès lors les deux voix du narrateur et du sujet » [p. 149]. Notons, tout d'abord, que J. Rychner réduit considérablement la portée du phénomène quand il affirme que le sil apparaît « après un discours indirect relevant exclusivement du narrateur ». Nous avons l'impression qu'il comprend le terme « style indirect libre » comme étant exclusivement applicable aux discours de ce type placés à la suite d'un style indirect (si), mais non pas à ceux qui se présentent dans le texte sans cet intermédiaire. C'est sans doute cette conception qui explique que J. Rychner parle de discours indirect libre « ou libéré », le second de ces deux mots s'avérant, de toute évidence, plus précis pour les auteurs qui conçoivent le procédé, du point de vue grammatical, comme le résultat de la suppression du que de subordination au verbe introducteur d'un si qui précéderait toujours. Cela étant ainsi, on n'est plus étonné de constater que presque tous les exemples apportés par l'auteur — qui se propose d'étudier les messages « 'reproduits' en discours direct » — adoptent soit la forme de si, soit celle de si-sil 7, et on comprend aisément son insistance 4. Paru dans Studies in Medieval French Language and Literature, presented to Brian Woledge, éd. par Sally Burch North, Genève, 1988, p. 145-61. 5. Op. cit., 1984. 6. Les mots du discours, Paris, 1980, p. 38-45. 7. Il s'agit des types suivants, cités par J. Rychner, p. 146-7 : « Dameisele, fet la reine, ce chevalier qui la chemine L APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 5 pour nous faire admettre que deux des passages cités — où le sil ne succède pas au si — méritent bien d'être considérés comme des « discours doubles ». Ainsi, à partir du passage suivant, où Blancandrin suggère au roi Marsile le message mensonger qu'il pourrait envoyer à Charlemagne E dist al rei : « Or(e) ne vus esmaiez ! Mandez Carlun, a l'orguillus, (et) al fier, [Fe]deilz servises et mult granz amistez : Vos li durrez urs et leons et chens, Set cenz camelz et mil hosturs muêrs, D'or et d'argent autre cent muls cargez, Cinquante carre qu'en ferat carier ; Ben en purrat luè'r ses soldeiers. En ceste tere ad asez osteiét, En France ad Ais s'en deit ben repairer. Vos le siurez a (la) feste seint Michel, Si recevrez la lei de crestiens, Serez ses hom par honur et par ben. (Roland, 27-39) « J. Rychner commente : « Le vers 27 appartient évidemment au discours direct simple du conseiller ; de même les vers 28-29, qui occupent la place habituelle du discours indirect, mais constituent ici alez dire qu'il vaigne a moi et amaint sa pucele o soi ». (Erec, 155) « Alez me tost a cez tentes de paile, Si me direz Looïs le fill Charle Qu'a molt grant tort me vuelt guaster ma marche : N'a dreit en Rome ne en tot l'eritage, Et s'il le vuelt... » (Couronnement, 236) 8. Les textes anciens sont cités selon les éditions que voici : Le Chevalier de la Charrette et Erec et Enide, Roques, 1978. Cligés, Micha, 1978. Le Roman de Perceval ou Le Conte du Graal, Roach, 1959. Le Couronnement de Louis, Langlois, 1925. Marie de France : Espurgatoire S. Patrice et Die Fabeln, Warnke, 1976 et 1974 respectivement ; Lais, Rychner, 1968. Histoire de Saint Louis, de Wailly, 1888. Le Roman de Renart, Roques, 1972. Das altfranzösische Rolandslied, Hilka-Rohlfs, 1948. Le Roman de Rou, Holden, 1971. Le Roman de Tristan : Béroul, Defourques, 1979; Thomas, Wind, 1960. 6 M. BRUÑA CUEVAS un discours performatif. Les vers 30-39 ne sont pas, comme le veut W.-D. Stempel, un discours indirect libéré (puisqu'aussi bien ils ne sont pas précédés d'un discours indirect !), mais, sur une base qui établit Marsile en locuteur, le discours double, de Blancandrin à Marsile et de Marsile à Charlemagne, donnant la teneur du message, après la partie bien distincte du salut» [p. 153]. Il s'agit bien là, en effet, d'un « discours double » ; seulement la critique, en l'occurrence, de l'emploi du terme style indirect libre ou libéré n'est pas vraiment pertinente, dans ce sens que l'on ne prétend pas d'habitude qu'il ne soit applicable que lorsqu'un si précède la forme non subordonnée 9. Il est surprenant, d'ailleurs, que J. Rychner, attentif dans ce cas à la différence entre discours performatif et discours indirect, cite quelques pages plus haut, comme exemple de « débouché du discours indirect sur la forme libre qui lui succède » [p. 149], le passage suivant, où, de toute évidence, la forme libre ne succède à aucune forme subordonnée 10 : 9. L'autre cas de sil non précédé de si que commente J. Rychner pourrait aussi bien ne représenter qu'une occurrence de si sans conjonction de subordination. Étant donné que l'ordre des mots ne s'y oppose pas et que la suite sil-si est bien plus rare — en début de reproduction — que celle du type si-sil, la seconde de ces possibilités n'est pas à exclure : le sil ne commencerait qu'au vers 3335. Cette interprétation demanderait, bien entendu, un changement de ponctuation ; il faudrait supprimer les deux points du premier vers : Di la roïne mot a mot : G'irai au terme, pas n'en dot. Face soi lie, saine et baude ! Ja n'avrai mais bain d'eve chaude Tant qu'a m'espee aie venjance De ceus qui li ont fait pesance : II sont traître fel prové. Di li que... (Tristan de Béroul, 3333) 10. Ce que J. Rychner analyse comme un si n'est en réalité qu'un discours narrativisé — selon la terminologie de Gérard Genette — , c'est-à-dire un énoncé, relevant du récit, où la parole des personnages est traitée comme le serait tout autre événement non discursif. L'auteur tombe dans la même erreur dans le cas du passage que voici : L APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » Une des dames apela ; Par li manda ses dameiseles, Les plus quointes e les plus beles : Od li s'irrunt esbariier La u cil erent el ver gier. (Lanval, 242) Mais revenons à l'idée qui se trouve à la base du nouveau terme proposé. J. Rychner affirme qu'il faudrait appeler « discours double » le type de discours habituellement connu sous le nom de « style indirect libre » parce que cette appellation « n'exprime pas l'essentiel, qui est l'apparition de renonciation du sujet après un discours indirect relevant exclusivement du narrateur ». Or, renonciation d'un personnage ne peut faire son apparition dans un texte littéraire qu'en tant qu'enonciation reproduite, c'està-dire intégrée à renonciation du narrateur ou du personnage qui la rapporte. Même lorsque la reproduction est faite en style direct (sd), il y a intégration, puisque, malgré la conservation des coordonnées énonciatives « primitives », on a besoin du contexte pour pouvoir identifier les personnes, les lieux, les temps du discours rapporté. Évidemment, cette intégration est plus poussée quand le mode de reproduction est indirect. Si, lorsqu'il s'agit de la suite si-sd, le retour au repérage «primitif» permettrait de parler d' « apparition de renonciation du sujet », dans le cas signalé par J. Rychner — à savoir le passage de la forme indirecte à l'indirecte libre dans la reproduction d'un seul et même discours — , le système de repérage énonciatif ne change pas la plupart du temps ; dans l'une comme dans l'autre de ces formes, l'ensemble — ou une partie — du système de repérages du discours « primitif » est réorganisé en prenant comme repère le contexte, le discours du narrateur. « L'énonciation du sujet » — terme qui, nous le répétons, ne peut logiquement être entendu que comme « reproduction de renonciation du personnage » — n'appa- E dit cornent ert avenu Quant primes li fu enveiee : Desus le freisne fu cuchiee... (Fresne, 295) ö M. BRUNA CUEVAS raît donc pas, dans la suite si-sil, avec le sil ; elle commence avec le si, dont l'indirect libre n'est que la prolongation sous une forme différente. J. Rychner signale que la conséquence de « l'apparition de renonciation du sujet », c'est qu'on entend « les deux voix du narrateur et du sujet », ce qui justifie l'appellation « discours double ». Il s'agit là, à notre avis, d'une application du concept de « polyphonie ». Nous pensons aussi que le sil est polyphonique, mais seulement parce qu'il constitue un mode de reproduction indirecte et que celle-ci laisse entendre plusieurs voix ensemble : il y résonne toujours la voix d'un locuteur rapporteur, responsable des repérages, et celle d'un énonciateur, qui assume les actes illocutionnaires. Prenons, par exemple, le passage qui précède immédiatement la définition de J. Rychner : L'une des dames enceinta ; Al terme qu'ele délivra, A cele feiz ot deus enfanz. Sis sire en est liez e joianz ; Pur la joie que il en a, A sun bon veisin le manda Que sa femme ad deus fiz eüz : De tant de force esteit creù'z ! L'un H tramettra a lever : De sun nun le face nomer. (Fresne, 9) Le sil final est, en effet, polyphonique. On y décèle deux voix. L'une est celle du locuteur (le narrateur) ; c'est celui-ci qui a établi un repérage de type contextuel en ce qui concerne les personnes grammaticales (troisième personne référée à sis sire, par exemple) et l'imparfait esteit, temps passé établi par rapport à manda du contexte immédiat ; il a eu recours, en revanche, à un repérage de type déictique dans le cas des formes tramettra et face, futur et présent par rapport au présent d'énonciation, non pas du locuteur rapporteur, mais du locuteur du discours «primitif». Or, si l'on arrive à la conclusion que c'est ainsi que ces deux dernières formes verbales doivent être interprétées — au lieu de les voir comme l'emploi par le narrateur du repérage convenant au présent historique — , c'est parce que ni la promesse ni l'exhortation que leurs propositions respectives l'appellation «style indirect libre» 15 Comme on le voit, l'impératif vien est ici employé dans un contexte bien signalisé, par les incises, comme sil. Le locuteur n'a fait qu'adapter à la nouvelle situation énonciative les paroles du roi : le subjonctif que celui-ci était obligé d'employer pour donner son ordre (l'impératif ne disposant d'aucune forme de troisième personne) devient un impératif dans la nouvelle situation d'énonciation : la modalité jussive du discours du roi peut être rapportée à l'impératif du moment que la personne à laquelle était destiné l'ordre (l'énonciataire, c'est-à-dire le comte Richart) devient allocutaire. Il s'agit exactement du même type de réorganisation des marques énonciatives qu'a opéré le messager en employant des pronoms et des terminaisons verbales de deuxième personne là où le roi avait dû utiliser les formes de la troisième ; des marques personnelles de la troisième, là où le roi avait employé celles de la première. Bref, cet impératif se trouve dans un sil, dont l'énonciateur, dès qu'on admet cette interprétation, ne peut être que le roi, même si l'on sent que le messager prend aussi à sa charge le contenu de ce qu'il rapporte, qu'il en est co-énonciateur. Les positions du narrateur et du personnage sont d'ailleurs très nettes à cet égard : une fois que le messager a terminé son discours, le vers qui le suit est « Li quens Richart cuida que le roiz voir deist » (3755). « Le roiz », non pas le messager. Nous espérons que cet examen des voix qui interviennent au sil aura montré que, comme J. Rychner le veut, le terme « discours double » est applicable à ce procédé. Mais seulement à la condition de comprendre que les deux voix nécessairement présentes sont celle du locuteur et celle d'un énonciateur différent du locuteur : l'énonciateur d'un discours produit dans une situation énonciative autre, c'est-à-dire l'énonciateur du discours « original ». À côté de cet énonciateur, nécessaire à l'apparition du discours rapporté, il peut y avoir, facultativement, un co-énonciateur : le rapporteur. Mais « discours double » ne saurait être compris comme « présence de deux énonciateurs », car, dans ce cas, le terme ne serait pas applicable aux sil où le locuteur n'assume pas les propos rapportés (exemple de Fresne déjà commenté). Or, si tel est le sens à donner au terme « discours double », nous pensons que rien n'autorise à l'assigner en exclusivité au sil : toute reproduction indirecte remplit les conditions que nous venons d'exposer. 16 M. BRUÑA CUEVAS Réserver le terme « discours double » au sil revient à souscrire à l'hypothèse — souvent soutenue — qui prétend que ce mode serait le seul polyvocalique (voix du narrateur et du personnage) ; les styles direct et indirect, en revanche, ne laisseraient entendre qu'une seule voix : celle du personnage, dans le cas du premier ; celle du narrateur, dans le cas du second. Or, cette opinion naît, à nouveau, d'un brouillage des plans énonciatifs : on confond le type de repérage avec la question de la voix. Comme nous l'avons dit ci-dessus, les deux plans sont en rapport étroit, mais les confondre complètement ne peut que mener à de fausses analyses. Des deux procédés censés être monovocaliques, seul le discours direct mériterait, avec des réserves, cette qualification. Lorsque l'on fait une reproduction au sd, le rapporteur cesse d'être locuteur pour devenir simplement le sujet parlant ; le locuteur d'un sd coïncide avec le locuteur du discours « primitif », puisque c'est à partir de sa situation énonciative que le repérage du sd est organisé. Ce locuteur du sd assume généralement ce qu'il dit, la voix de l'énonciateur étant donc la même que celle du locuteur. Dans ce sens, on peut dire que le sd n'a qu'une voix. Mais, au sd comme au sil, rien n'empêche que le rapporteur puisse être co-énonciateur des propos rapportés. Un messager qui, parlant au sd, rapporterait les propos de l'expéditeur également au sd, aurait toutes les possibilités d'être co-énonciateur du message. Un rapporteur qui enchaînerait sur un discours direct par une locution du type « puisque c'est ainsi » ou « par conséquent » pourrait vouloir indiquer par là (dans un contexte adéquat) qu'il est co-énonciateur du discours qu'il vient de rapporter. L'idée que le si est également monovocalique est née, à notre avis, d'un désir de trouver le pendant symétrique du sd. Puisque dans ce dernier ne résonne que la voix du personnage, il fallait que le si fût réservé à la voix du narrateur. Le type de repérage propre au si aide à étayer cette conception : les marques de personne, temps et espace y sont calculées, en français standard moderne, soit sur le contexte soit sur la situation énonciative du rapporteur, mais jamais elles ne sont calculées par rapport au locuteur du discours « primitif ». Seulement, il faut ne pas oublier que tout cela ne concerne que le plan du repérage, aucunement la voix. Au point de vue vocalique, le si laisse entendre — comme l'indirect libre — la voix du locuteur et celles de l'énonciateur du discours L'APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 1 7 «primitif». La dernière n'intervient que dans la proposition subordonnée 13, alors que la première, celle du locuteur, intervient dès le début de la construction syntaxique, dès la proposition principale. De ce fait, la situation est très différente dans la principale et dans la subordonnée. La principale est en général monovocalique : le seul enonciateur en est le locuteur rapporteur. La subordonnée, par contre, est polyvocalique : la voix de l'énonciateur n'y coïncide plus avec celle du locuteur ; un nouvel enonciateur apparaît, même si l'énonciateur de la principale peut être toujours présent comme co-énonciateur. Le caractère polyvocalique du si est encore plus apparent en ancien français qu'en français moderne. Celui-là recourait fréquemment à un procédé dont celui-ci fait usage dans une proportion bien plus réduite. Nous parlons de la possibilité qu'avait l'ancien français d'établir, au si, un repérage spatio-temporel calculé sur la situation d'énonciation du locuteur « primitif » ; la même possibilité pratiquée, comme nous l'avons vu, dans ce sil de Fresne, que nous rappelons : A sun bon veisin le manda Que sa femme ad deus fiz eüz : De tant de force esteit creiiz ! L'un li tramettra a lever : De sun nun le face nomer. Nous avons dit que le futur tramettra est calculé par rapport au présent d'énonciation du père des enfants, enonciateur du discours, et 13. Nous l'affirmons avec des réserves. Dans le passage ci-dessous, cum sun ami ne peut être attribué qu'au géant Orgueilleux, étant donné que l'on ne peut s'imaginer, eu égard aux intentions du géant — ajouter les barbes du roi Artur à son manteau, fait des barbes des rois et des barons qu'il avait vaincus — , que le narrateur puisse assumer que le géant éprouve des sentiments amicaux envers le roi. Il faut donc admettre que la voix du personnage résonne aussi dans la proposition principale : (L'Orgueilleux avait entendu parler des prouesses d' Artur) Quant li jaianz cest oï Mande lui cum sun ami Qu'il aveit unes noveles pels, Mais urle i failli e tassels, De barbes as reis, as baruns [...] {Tristan de Thomas, fragment Sneyd, 679) 18 M. BRUÑA CUEVAS non par rapport au présent de narration, le présent du locuteur. Le repérage est du même type dans le si par lequel commence la reproduction : après un verbe introducteur au passé, manda, le verbe subordonné se trouve au même temps verbal que celui que le père des deux enfants aurait dû employer — son discours n'est pas rapporté au SD dans le lai — au moment d'expédition de son message ; c'est donc le présent d'énonciation de ce personnage qui est pris comme repère du verbe subordonné. À notre avis, la présence de la voix de ce personnage est par là considérablement mise en relief, ce qui signifie que le type de repérage employé a été adapté de façon heureuse au caractère de discours reproduit qu'a l'énoncé. Cette meilleure adéquation — du point de vue du repérage — représente, nous semble-t-il, l'un des traits principaux qui différencient la reproduction du discours dans l'ancienne langue de la reproduction en français moderne. Face aux sil modernes, majoritairement construits au conditionnel et à l'imparfait — au point que beaucoup d'auteurs voient dans ces temps la marque grammaticale du procédé — , les textes médiévaux présentent un nombre de cas au futur et au présent proportionnellement très supérieur. Face aux si modernes, accordés au passé si le verbe introducteur est au passé, les si médiévaux montrent une liberté de repérage enviable, laquelle favorise l'apparition de l'embrayage temporel sur le présent d'énonciation du locuteur «primitif». Comparons la rareté en français moderne des sil construits suivant le type de repérage à l'œuvre dans le premier exemple ci-dessous (présent-futur au lieu du plus habituel imparfait-conditionnel), avec la fréquence d'emploi du même type (tel qu'il est présenté par le deuxième exemple) dans la littérature médiévale : « À une certaine époque, on parla beaucoup de mariages dans la famille. La fillette choisit pour son futur mari un jeune homme de vingt ans qui s'occupait souvent d'elle. Un jour elle vint à moi toute triste : elle ne pourra pas épouser son ami ; cela durera trop longtemps jusqu'à ce qu'elle ait l'âge de se marier ; lui sera trop grand et trop vieux pour elle ; il faut qu'elle choisisse un garçon de son âge » (Wettstein, Les notions de temps chez l'enfant. Cité par M. Lips, op. cit., p. 65-6). Le narrateur rapporte au sil la décision d'Eliduc de quitter son pays 14 : 14. Nous supprimons les guillemets qui encadrent ce sil dans l'édition de l'appellation «style indirect libre» 19 [...] Ne voelt el païs arester, Ainz passera, ceo dit, la mer. El rëaume de Logre ira, Une piece se déduira. Sa femme en la terre larra ; A ses hummes cumandera Que il la gardent lëaument E tuit si ami ensement. (Eliduc, 67) Ainsi justifié, il va de soi que nous considérons ce type de repérage comme motivé ; nous ne pensons pas, comme on l'a dit parfois, qu'il soit, en ancien français, le résultat d'une syntaxe flottante. Les narrateurs médiévaux pratiquaient habituellement ce qu'on appelle la concordance des temps ; en outre, ils la respectaient scrupuleusement dans certains types de propositions 15. Ce sont justement les complétives qui présentent le plus grand nombre de cas de non accord, celui-ci se produisant, en majorité, justement entre un verbe introducteur au passé et un verbe subordonné au présent 16, ce qui va dans le sens de ce que nous défendons. Plus tard, le français a abandonné progressivement cette possibilité énonciative. Les règles de la concordance des temps, fixées par les grammairiens au xvme siècle, ont éliminé les survivances de l'ancien procédé. Lorsque, sporadiquement, il réapparaît aujourd'hui au si, sa rareté même peut aller jusqu'à froisser la compétence linguistique 17 : « Elle calcula qu'elle s'enfuira dès que Don Cesare sera dans sa chambre et qu'elle passera la nuit dans la resserre d'un des jardins d'orangers et de citronniers. Ce ne sera pas la première fois » (Vailland; cité par la grammaire Larousse, p. 351). J. Rychner, conformément au vœu exprimé par l'auteur dans Le discours subjectif..., p. 57, note 1. 15. Les subordonnées finales, certains types de temporelles, etc. Cf. R. L. Graeme- Ritchie, La syntaxe de la conjonction « Que » dans l'ancien français, Paris, 1907, p. 57 et 60. 16. Ibid., p. 18, note 2. Sauf un, les exemples donnés par l'auteur présentent comme introducteur un verbe déclaratif. 17. De nos jours, comme le montre la dernière phrase de cet exemple et comme on l'a vu plus haut, le sil s'adapte toujours bien à l'embrayage temporel sur le présent du locuteur « primitif », même si cette possibilité n'est pas souvent exploitée. 20 M. BRUÑA CUEVAS Toutefois, le français ne nous semble pas avoir perdu, dans tous les cas, la capacité de jouer sur le système de repérage du si pour mieux souligner à quelle voix, à quel énonciateur, il faut attribuer les propos rapportés. Si l'on peut toujours dire : « Christophe Colomb pensait que la Terre { était, est } ronde », c'est parce que, avec l'imparfait, le rapporteur se limite à indiquer que l'énonciateur de l'affirmation sur la rotondité de la planète est Christophe Colomb, sans manifester par aucun indice si lui, locuteur, est ou non co-énonciateur de l'assertion. Avec le présent, en revanche, il prend position sur les propos rapportés, il se présente comme co-énonciateur de ceux-ci, ce qui lui permet de repérer le verbe subordonné, non plus par rapport au contexte (pensait), mais par rapport à son présent d'énonciation. Cette double possibilité a toujours été expliquée en disant que, dans le cas des vérités intemporelles, gnomiques ou autres qualificatifs, on pouvait se passer d'observer l'accord verbal. Ce n'est pas faux ; mais la vraie raison en est le jeu des voix en présence. Ces présents de vérité générale ne sont que des cas particuliers d'un phénomène dont les manifestations sont bien plus nombreuses. Dans l'énoncé suivant, par exemple, aucune vérité générale n'est en jeu ; et cependant, l'alternance de temps, en fonction — comme dans l'exemple précédent — de la/les voix qui assume(nt) l'énoncé, est toujours possible : « II m'a dit qu'il { viendrait, viendra } nous aider ». Dès que le locuteur se trouve dans l'impossibilité de prendre en charge les propos rapportés, viendra devient interdit : « Ce matin même, avant son accident mortel, il m'a dit qu'il { viendrait, *viendra } nous aider ». La polyvocalité n'étant donc pas l'apanage du sil, il nous semble que lui réserver le terme « discours double » ne peut que fausser la réalité de la reproduction des discours. Un an après la parution du travail que nous venons de commenter, J. Rychner publie un article où il propose une nouvelle appellation pour le sil : « discours subjectif» 18. 18. Le discours subjectif dans les Lais de Marie de France. Apropos d'une étude récente, dans Revue de Linguistique Romane, t. 53 (1989), p. 57-83. l'appellation «style indirect libre» 21 L'auteur soutient dans son étude que le sil est une forme composée de deux parties : « Une « base », qui n'a rien de subjectif en elle-même, mais qui met le sujet dans une situation telle qu'on va pouvoir lui attribuer l'origine du discours suivant ; et, d'autre part, le discours, rendu par le narrateur à la 3e personne, sans reprise du verbe déclaratif et sans marque de subordination » [p. 57]. Dans renoncé Paul vient de téléphoner. Il est très déprimé, par exemple, // est très déprimé est interprété comme sil à partir de l'énoncé — la base — qui le précède. J. Rychner consacre la première partie de son article à établir un classement des sil qui apparaissent dans les Lais selon le contenu sémantique des bases. Nous ne voyons pas d'inconvénient à l'adoption de ce critère, mais deux remarques s'imposent : a) Tous les types sémantiques de bases établis peuvent constituer également le contexte introducteur d'un si ou d'un sd. b) Si la base et le sil doivent être considérés comme formant un tout, le même critère doit être appliqué au si et au sd. Pour pouvoir interpréter correctement un sd, par exemple, il faut tenir compte du contexte, qui fournit les indications sur l'identité du locuteur, le lieu où il parle, très souvent la personne à qui il s'adresse, etc. De même, si une information donnée par la base est souvent développée ou complétée par un sil, un rôle identique échoit à de nombreux si ou sd vis-à-vis de leur contexte introducteur. La deuxième partie de l'article est consacrée aux traits formels du sil. À cet égard, notre désaccord est important sur un certain nombre de points. La définition rapide donnée au début de son article par J. Rychner (citée ci-dessus) nous semble déjà partielle sur chacun des trois traits attribués au sil : « et d'autre part, le discours, rendu par le narrateur à la troisième personne, sans reprise du verbe déclaratif et sans marque de subordination ». a) « Rendu par le narrateur à la troisième personne » : pas nécessairement. Ce type de sil est le plus abondant, mais on ne doit pas oublier que, comme le narrateur, un personnage peut également rapporter le discours d'un autre personnage au sil ; et dans ce cas, si le sil fait allusion au locuteur, celui-ci sera obligé d'employer des L'étude récente en question, c'est notre article Le style indirect libre chez Marie de France, dans Revue de linguistique romane, t. 52 (1988), p. 421-46. 22 M. BRUÑA CUEVAS formes de première personne, et s'il fait référence à l'allocutaire du rapporteur, ce sont les formes de la deuxième personne qui feront leur apparition 19 : Antant que tes frères te mande : La soe chose te demande, Ne contre reison rien ne quiert. Soe doit estre, et soe iert Costantinoble que tu tiens... {Cligés, 2447) La reine la chose conte et dit : « Lancelot, ceste honte m'a ci Meleaganz amise ; an mescreance m'an a mise vers trestoz ces qui l'oënt dire se vos ne l'an feites desdire. Enuit, ce dit, a Kex geü o moi, por ce qu'il a veü... (Charrete, 4916) b) « Sans reprise du verbe déclaratif » : c'est selon. Le sil ne permet pas la reprise d'un verbe déclaratif introducteur d'une complétive ; on passerait, dans ce cas, à la forme du si. Mais il est fréquent qu'au sil (comme au sd et même, quoique plus rarement, au si) il y ait reprise en incise du verbe déclaratif. Nous avons l'impression que J. Rychner montre une certaine réticence à l'égard des sil ainsi signalisés (voir plus loin dans cet article). c) « Sans marque de subordination » : cela dépend de quel type de subordination. Le sil ne peut apparaître en subordonnée complétive dépendante d'un verbe de parole (au sens le plus large). Cette sorte de subordonnée est réservée au si. Mais tous les autres types de subordonnées sont susceptibles de véhiculer une reproduction à l'indirect libre. Nous reviendrons sur le sujet ci-dessous. Il nous semble que J. Rychner n'attache pas l'importance qu'ils méritent aux démarcateurs de discours. Même si l'on ne voulait pas 19. Il est assez surprenant que J. Rychner ait négligé cette variante du sil après avoir traité, dans le premier article ici commenté, le cas de la reproduction des messages, où aussi bien les formes de première personne (quand on les envoie) que celles de deuxième (quand on les transmet) sont extrêmement courantes en sil. L'APPFXLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 23 les prendre en compte lorsqu'ils sont en tête des sil non précédés de si — de toute façon, ces sil sont, généralement, assez bien signalisés, en tant que discours rapportés, par des moyens plus explicites — , lorsque les sil se présentent faisant suite à un si, le rôle des démarcateurs nous paraît être digne de bien plus d'intérêt. J. Rychner dit qu'il n'a rien à observer à propos de or et ja parce qu'on les rencontre aussi bien en tête de sil qu' « en tête d'autres phrases ». Sans doute ; mais, en général, en tête de proposition non subordonnée. Les probabilités de ce que leur apparition dans le texte, après une complétive au si, constitue un indice important de passage à une construction syntaxique indépendante sont donc très élevées ; si celle-ci est interprétée comme la suite du dr en place, et que l'interprétation sd soit exclue, la présence d'un sil est assurée. L'auteur s'arrête, en revanche, aux démarcateurs et, mes, car et si. Les trois premiers notamment lui donnent l'occasion de discuter longuement sur le point exact où se situe la limite entre un si et le sil qui le suit. Comme nous l'écrivions dans notre article, « les limites entre les champs des divers types de discours rapporté, ainsi qu'entre ceux-ci et le discours primaire, sont plutôt des zones de transition que des lignes nettes » 20. La plupart du temps, l'énoncé où se situe cette frontière floue, dans la suite si-sil, joue le rôle de solution de continuité entre le si et le sil, l'important étant de voir dans cet ensemble une reproduction de discours qui, à partir d'une forme syntaxiquement subordonnée, évolue progressivement vers une forme libre. Les cas où la limite est nette sont sans doute très abondants ; mais, l'essentiel étant ce que nous venons d'exposer, nous préférerions éviter la polémique — qui nous semble, dès lors, plutôt stérile — sur le point de démarrage de telle ou telle occurrence de sil. Nous apporterons toutefois quelques précisions sur certaines remarques que J. Rychner nous adresse : a) II croit préférable de parler d'intonation suspensive, plutôt que de pause, comme condition nécessaire pour qu'un sil puisse démarrer. Son observation sur le type d'intonation qui caractérise le contexte introducteur, la base, d'un sil nous semble tout à fait juste. Néanmoins, nous parlions de pause obligatoire à propos des sil succédant à un si ; et là, la nécessité de parler de pause nous semble 20. Op. cit., p. 432-3. 24 M. BRUÑA CUEVAS incontestable : sans elle, la complétive se continuerait et il ne se produirait pas le décrochage syntaxique indispensable à la constitution du sil dans ce contexte. b) Et, mes et car occupent, en tête de proposition, exactement la même place que ja, or et si, dont la valeur inaugurante de sil n'est pas remise en question par J. Rychner. Apparaissant aux mêmes positions, il nous a paru possible, après analyse, d'attribuer à toutes ces particules la même fonction : celle d'être des relais de la parole, celle de marquer le début d'une nouvelle proposition et, par conséquent, la fin de la précédente. C'est la raison pour laquelle Christiane Marchello-Nizia, à qui nous empruntons le terme, les englobe toutes sous le nom générique de « démarcateurs » 21. Devant la plupart d'entre eux s'instaure obligatoirement une pause. Celle-ci peut, cependant, ne pas être suffisamment importante pour provoquer l'indépendance syntaxique par rapport à un verbe introducteur de si. Dans le passage ci-dessous, par exemple, le deuxième si semble ouvrir la voie à un sil, par opposition au premier qui, peut-être, ne fait qu'introduire une zone de transition entre le si et le sil. Comme nous l'avons dit, quand cette zone existe, il vaut mieux la cataloguer comme indécidable du point de vue syntaxique, à cheval entre la subordination et l'indépendance ; ce n'est qu'en performance que l'ambiguïté pourrait être levée 22 : E li diënt que il tornast Ses ueilz a munt, si esguardast, Si lur direit de quel colur Li ciels esteit en sa luur. (Espurgatoire, 1797) 21. Dire le vrai : l'adverbe si en français médiéval, Genève, 1985. B. Cerquiglini, op. cit., 1981, donne aux mêmes particules le nom générique de « morphèmes énonciatifs ». 22. Nous respectons dans toutes nos citations la ponctuation des éditeurs, n'ayant modifié que celle des Lais, pour les raisons déjà exposées (ci-dessus, p. 18, note 14). Mais il est clair que nous croyons qu'elle n'est pas toujours correcte. La ponctuation doit refléter la pause qui précède les sil ; celle-ci serait mieux rendue, la plupart du temps, plutôt que par une virgule — choisie par l'éditeur pour ce passage — par un point, un point-virgule ou deux points, suivant les cas. l'appellation «style indirect libre» 31 temps. Le fait que le si de l'ancien français ne soit pas soumis à des règles de concordance aussi strictes que celles du français moderne ne fait, d'ailleurs, que rapprocher davantage — du point de vue du repérage énonciatif — le si du sil. Et, comme déjà vu, bien que le rapport entre le type de repérage et la voix qui se fait entendre ne soit pas une relation de cause à effet, le fait que les temps verbaux, les démonstratifs et les adverbes soient souvent calculés, au si de l'ancien français, sur la situation d'énonciation du locuteur «primitif» favorise énormément l'impression d'immédiateté du discours du personnage. Il faut chercher une vingtaine de pages plus loin pour trouver une nouvelle précision sur le sens à donner au terme « subjectif» : « Nous avons appelé subjectif, quant à nous, un type d'énonciation qui, d'une pensée, d'un sentiment, d'une perception, d'une intention, d'une volonté et, enfin, d'un discours, évoque l'éclosion native, intérieure au sujet » [p. 76]. Prise à la lettre, la définition correspondrait aussi bien au sd, étant donné que celui-ci (qui conserve en plus le repérage « originel ») n'a rien à envier au sil en ce qui concerne la capacité de montrer l'éclosion native dont parle J. Rychner. Nous ne savons pas si l'auteur fait ici une différence entre « évoquer », appliqué au sil, et un autre verbe qui serait applicable au sd ; n'empêche que, même dans cette éventualité, nous ne voyons pas en quoi le terme « subjectif » est plus adéquat pour le sil que, par exemple, pour le sd. Nous pensons, en fait, que l'auteur part, dans l'ensemble de son article, de ce qui n'est pour nous qu'un lieu commun très répandu : le sd serait une reproduction littérale, la fonction du rapporteur se réduisant, dès lors, à celle d'être un simple canal de transmission ; le si, par contre, serait le résultat d'une analyse — opérée préalablement par le rapporteur — du discours à reproduire 27. À partir de cette dualité, on a donné les opinions les plus variées sur ce qu'est le sil, très souvent avec une tendance accusée à y voir une bizarrerie discursive, et non pas un autre mode de reproduction du discours situé sur le même plan que le sd et le si. 27. Nous avons conclu que J. Rychner assume cette conception du si à partir de plusieurs affirmations du type suivant : « 'Subjectivement', c'est-à- dire en passant par le sujet, sans recours à l'analyse subordonnante de la proposition complétive» (1988, p. 148). Voir aussi 1988, p. 151 et 1989, p. 81. 32 M. BRUÑA CUEVAS Or, tout discours rapporté est analytique par définition. Il est impossible de transmettre un discours sans l'avoir analysé préalablement, aussi bien du point de vue des marques énonciatives que du point de vue du contenu. Du point de vue du repérage, la reproduction d'un discours au sd n'est pas plus simple pour le rapporteur que la même reproduction réalisée au si ou au sil. Pour construire un sd, le rapporteur doit renoncer à ce qui est la situation la plus courante quand on s'exprime : être l'instance autour de laquelle s'organise tout le système des marques énonciatives. Le rapporteur doit se désaisir de cette situation privilégiée pour la céder au locuteur du discours « primitif». Au si et au sil, en revanche, le rapporteur reste le point de référence d'au moins une partie du système de repérage, tel qu'il l'est, quand il n'est pas rapporteur, dans son discours courant de locuteur ; il est ainsi obligé à réorganiser par rapport à lui, en tout ou en partie, le repérage du discours « primitif». Qu'il s'agisse, donc, de la reproduction directe ou de l'indirecte, l'analyse du discours à rapporter est toujours nécessaire. En ce qui concerne les propos à reproduire, l'analyse en est, de même, une condition indispensable pour pouvoir le faire. Nous n'imaginons pas comment on pourrait rapporter ce qu'a dit quelqu'un (ou soi-même dans une situation énonciative différente) sans organiser au préalable dans son esprit le discours à transmettre. Dire que le si est le seul mode analytique va de pair avec une définition du sd comme mode de reproduction littérale. Or, la littéralité des propos est indépendante du mode choisi pour les rapporter. Le sd, comme les deux autres modes, n'a pas besoin du trait « littéral » pour se constituer 28. S'il en avait besoin, il serait limité, dans la langue parlée courante, à la reproduction d'énoncés courts, susceptibles d'être retenus littéralement par la mémoire humaine, qui n'enregistre certes pas comme un magnétophone 29. Ce 28. Quoique peu nombreux, il y a heureusement certains chercheurs qui sont de cet avis. Cf. Meir Sternberg, Proteus in Quotation- Land. Mimesis and the Forms of Reported Discourse, dans Poetics Today, t. 3, fase. 2 (1982), p. 107-156. Gérard Strauch, De la 'littéralité' du discours rapporté, dans RANAM, t. XVII (1984), p. 159-182. 29. Ce n'est là qu'une des multiples limitations auxquelles serait soumis le L'APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 33 qui ne change pas au sd par rapport au discours « primitif », ce sont les références énonciatives, le type de repérage ; si cette condition est remplie, le sd peut apparaître, indépendamment de toute autre chose. En littérature, le sd se constitue selon le même principe qu'en langue orale, à cette différence près que, dans celle-ci, le discours primitif a pu effectivement exister, alors qu'en fiction littéraire, quand le narrateur est le rapporteur, le discours primitif n'a jamais été tenu. Définir le sd littéraire comme littéral s'avère ainsi d'autant plus inadéquat 3<). De fait, lorsqu'un personnage rapporte en sd un discours déjà rapporté par le narrateur également au sd, la règle de la langue orale réapparaît : le nouveau sd n'est pas une répétition littérale du discours antérieur (alors que, remarquons-le, rien ne s'y opposerait). Dans Perceval, l'ingénu gallois, lors de sa première rencontre avec Arthur, lui demande de l'adouber. Voici la réponse du roi : Amis, fait li rois, descendez Et vostre chaceor rendez A un vallet, sel gardera Et vostre volenté fera ; Chevaliers serez jusqu'à peu A m'onor et a vostre preu. (979) Perceval se refuse à descendre du cheval sans la promesse du roi de lui donner les armes du Chevalier Vermeil. Keu l'invite à aller les chercher lui-même : Li seneschax, qui fu bleciez, De che qu'il ot est correciez, Et dist : « Amis, vos avez droit. Alez lui tolir orendroit Les armes, car eles sont vos. Ne feïstes mie que sos Quant vos por che venistes cha». (1001) sd si on le définissait comme reproduction obligatoirement littérale. Cf. M. Sternberg, op. cit. 30. Cette circonstance explique que nous ayons écrit le plus souvent « primitif » ou « originel » entre guillemets. En langue courante, lorsque l'on attribue à quelqu'un un discours jamais tenu, lorsque l'on rapporte un discours futur, etc., la situation est la même qu'en littérature. 34 M. BRUÑA CUEVAS Le roi se rappellera plus tard ces deux échanges discursifs de la façon suivante : Et jel vi bel et avenant, Si li dis : « Frère, volentiers ; Mais descendez endementiers, Tant c'on vos avra aportees Une[s] armes totes dorées » [...] Et Kiex, qui anieus estoit [...] Li dist : « Frère, li rois te done Les armes, si tes abandone Que maintenant les ailles prendre». (4102) Comme on le voit, on y a affaire à des sd impeccables, mais leur degré de littéralité n'est ni plus ni moins élevé que lorsque les reproductions se font au si ou au sil. Nous supposons que, si l'on admet que le sd ne peut se définir à partir du trait « littéral », on ne prétendra pas non plus que ce trait puisse caractériser le sil. Mais dès lors, le concept de « subjectivité » — au sens où J. Rychner l'emploie dans l'expression « discours subjectif » — ne ferait référence qu'à l'impression plus ou moins forte que l'on peut avoir, en lisant un énoncé, d'entendre la voix du personnage. Or, nous n'avons point l'impression que celle-ci se fasse mieux entendre dans ces sil : Li chevaliers ad cungié pris : Râler s'en voelt en sun pais. Ele le prie ducement... (Yonec, 195) Paul vient de téléphoner. // est très déprimé. que dans les si suivants : Puis comande qu'an li aport escu et lance roide et fort, espee brunie et tranchant, et hiaume cler et reluisant, hauberc blanc et chauces treslices, qu'il ot veu devant ses lices un chevalier armé passer a cui se vialt d'armes lasser, ou il a lui se lassera L'APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 35 tant que toz recreanz sera. Cil ont son comandemant fet. (Erec, 3671) Et dit, se il n'en prant vengence De la honte et de la viltence Que li traites li a faite, Qui sa fame li a fortraite, Ja mes n'avra joie an sa vie. (Cligés, 6519) 3» ou que dans les si qui, comme celui-ci, se résolvent en sd : Mes or dit sovant et menu que mar l'a en prison tenu li traîtres, li forsligniez, qui est gabez et angigniez, « et maugré suen an sui je fors ». (Charrete, 6713) Nous ne croyons pas que, dans les suites si-sil ci-dessous, la voix du personnage produise une impression de présence moins forte aux si qu'aux sil subséquents (ceux-ci en italiques) : Et Perchevax redist tout el : Qu'il ne gerra en un hostel Deus nuis en trestot son eage, Ne n'orra d'estrange passage Noveles que passer n'i aille, Ne de chevalier qui miex vaille Qu'autres chevaliers ne que dui Qu'il ne s'aille combatre a lui, Tant que il del graal savra Cui l'en en sert, et qu'il avra La lance qui saine trovee Et que la veri tez provee Li ert dite por qu'ele saine ; Ja nel laira por nule paine. (Perceval, 4727) 3 1 . Il s'agit là d'un discours de l'empereur de Constantinople ; « li traites » est en l'occurrence Cligés. Nous ne pensons pas que le narrateur puisse assumer ce substantif. 36 M. BRUÑA CUEVAS Si li dites que je li mant, Par l'amor et par la grant foi Qui doit estre entre li et moi, S'ele onques ama chevalier, Qu'ele aint cestui et tiegne chier, Et qu'autretant face de lui Com de moi qui ses frères sui. Tel solas et tel compaignie Li face qui ne li griet mie, Tant que nous soions revenu. (Ibid., 5732) II est clair que nous ne considérons pas la subordination syntaxique comme un inconvénient majeur pour l'épanouissement de la voix du personnage ; mais J. Rychner n'est pas de cet avis. Il considère, comme nous l'avons signalé ci-dessus, que le sil est toujours constitué par des formes syntaxiquement indépendantes, raison pour laquelle il ne croit pas que l'on puisse tenir pour des exemples de sil ces deux cas avec incise que nous citions dans notre article : Ci cunte d'un chien menteur, de maies guisches, tricheur, ki une berbiz enplaida. Devant justise la mena, si li a un pain demandé, qu'il li aveit, ceo dist, preste. La berbiz tut li reneia et dist que... (Fables, IV) Uns poüns fu forment iriez vers sei meïsme e curuciez de ce que tel voiz nen aveit Cum a lui, ceo dist, avendreit. (Ibid., XXXI) Pourtant, il est évident que le narrateur ne peut pas assumer les subordonnées en question 32. On ne voit pas, d'autre part, quelle 32. Voir ci-dessus, p. 28-30, notre raisonnement en défense de plusieurs cas de sil avec incise, entièrement applicable à ces deux autres. L'APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 37 raison pourrait empêcher le partage d'une même phrase entre récit et sil, alors que Ton trouve ailleurs des passages où le sd et le récit sont fortement imbriqués : Lors dit : « Seignor, ne vos movez » (as gardes qui iluec estoient), « et gardez que osté ne soient li drap del lit, tant que je veigne. [...]» (Cháñete, 4790) Qant il ot oï le respons que Pinte li avoit espons : « Pinte, fait il, moût par ies foie... » {Renan, Illa, 4299) Renart, qui a veii le saut : « Tiebert, fait il, ne sai que dire... » (Ibid., 4740) Nous ne comprenons pas non plus pourquoi le sil ne pourrait pas être constitué par une subordonnée, alors que l'on sait que le sd peut parfaitement l'être ; en voici deux exemples, le premier faisant suite à un si et le deuxième à un sil (avec incise et au présent) : Et li rois dit que si fera, « que bien sai que cist t'occirroit qui conbatre vos lesseroit ». (Cháñete, 3856) Et molt s'est blasmee et maudite de la parole qu'ele ot dite : molt a, ce dit, mal esploitié, « que n'ai mie de la mité le mal que je ai desservi ». (Erec, 3097) * * * Nous pensons, en somme, que l'impression d'entendre vibrer la voix du personnage ne dépend pas du mode de reproduction employé, mais de la façon dont le narrateur utilise celui-ci en chaque cas. Le sil est, sans doute, un type de discours rapporté qui se prête 38 M. BRUÑA CUEVAS de façon très souple à l'obtention de l'effet en question ; mais lui attribuer en exclusivité le titre de « subjectif » revient, pour nous, à confondre un des usages qu'on peut donner à un outil, avec l'outil lui-même. Tout discours rapporté suppose l'intégration par le rapporteur d'une énonciation autre dans sa propre énonciation. Les diverses formes qu'il revêt ne sont que des manières différentes d'opérer cette intégration, des façons distinctes de réorganiser le repérage énonciatif du discours primitif et de construire les énoncés du point de vue syntaxique. Si le repérage originel est intégralement respecté, le résultat sera le discours direct, indépendamment de la forme syntaxique adoptée. Dès qu'une partie — au moins — du repérage du discours primitif (organisé par rapport à la situation d'énonciation du locuteur primitif) est réorganisée soit par rapport au contexte soit par rapport à la situation d'énonciation du rapporteur, apparaissent les formes indirectes de la reproduction du discours. Celles-ci présentent deux modalités qui se partagent le domaine des possibilités syntaxiques : le discours indirect (qui est toujours constitué par une complétive subordonnée à un verbe de parole, au sens le plus large, explicite ou implicite) et le discours indirect libre, auquel est réservé le reste des constructions. Ainsi définis, du point de vue syntactico-énonciatif, les trois types de discours rapporté sont des moules disponibles pour l'obtention des effets de style les plus variés, ceux-ci changeant avec les époques, les auteurs, les genres... Évidemment, d'autres typologies du discours rapporté, fondées sur des critères différents des nôtres, sont aussi possibles. On peut alors chercher d'autres dénominations aux catégories résultantes. L'idéal nous semble être que les noms de ces nouvelles catégories répondent tous au même concept, au critère choisi. Malheureusement, les deux dénominations proposées par J. Rychner pour le sil — inadéquates en plus pour les raisons exposées — isolent ce type de discours rapporté des autres membres de son paradigme, l'auteur n'ayant pas cherché à donner des noms également différents — et choisis selon le même critère — au si et au sd. Nous aussi, nous pensons que le terme « style indirect libre » n'est pas très réussi, dans ce sens qu'il favorise la confusion en ce qui concerne les possibilités syntaxiques du procédé. Mais il a, du moins, le mérite de refléter l'histoire de l'étude de ce type de discours et de L'APPELLATION « STYLE INDIRECT LIBRE » 39 répondre au même critère que les dénominations des deux autres modes. Nous préférons donc continuer à nous en servir, en attendant que l'on trouve une appellation qui nous satisfasse davantage. Manuel Bruña Cuevas.