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L'Église libre dans l'État libre : discours prononcés au Congrès Catholiquede Malines

Montalembert, Charles Forbes, comte de, (1810-1870)

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L'ÉGLISE UBRE DANS L'ÉTAT LIBRF; DISCOURS PRONONCÉS AU CONGRÈS CATHOLIQUE DE MALINES PAR LE COMTE DE MONTALEMBERT L'UN DES QUARANTE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE (Extrait du Journal de Bruxelles eles 25 et 2G août 1863.' PARIS CH. DOUNIOL LIBRAIRE 29 , rue de Tournon DIDIER ET Í LIBRAIRES 35, quai des Grands - Augustins 1863 PREMIER DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE GÉNÉRALE D^ 20 AOtT 1863 ÉMINENCES, MESSEIGNEURS ' ET MESSIEURS, Deux motifs m'ont attiré au sein de cette nombreuse assemblée. J'y viens d'abord pour rendre hommage à la libre et religieuse Belgique. Dès ma première jeunesse , avant même d'être attaché à ce noble pays par un lien sacré, ma sympa- Le cardinal Sterckx, archevêque de Malines ; le cardinal Wiseman, archevêque de Westminster; les évêques de Namur, de Tournai, de Gand, de Beverley; le patriarche arménien de Jérusalem, les prélats romains Nardi, auditeur de rote, Manning, van den Eycke, etc. L'ÉGLISE LI1;11E !bique aadmiration lui était acquise. C'est au cri (lc lrr liherM cwi u ) e Fez, Belgique que le parti catboligUe s'est formé en France, et que, tee 1830 à 1850, il a noblement et victorieusement lutté. C'est à la Belgique que nous avons emprunté les exemples, les idées, les solutions résumées dans une formule déjà célébre : l'Égli se libre dans l'État libre, et qui, pour nous avoir été dérobée et mise en circulation par un grand coupable, n'en reste pas moins le symbole de nos convictions et de nos espérances. (Applaudissements.) En arborant cette devise, nous entendons réclamer la liberté de l'Eglise fondée sur les libertés publiques. Or, ce que nous avons formulé, la Belgique l'a accompli. l)és 1830, avec un instinct merveilleux, avec une magnanime confiance qu'aucuti mécompte ne doit abattre ni aucune ingratitude affaiblir, la Belgique catholique et libérale a trouvé la solution des problèmes les plus difficiles du monde nouveau. Elle DANS L'IL TAT LIBRE.  7 a compris les conditions nouvelles de la vie publique et de l'indépendance réciproque du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Par. la main de généreux catholiques, parmi lesquels j'ai le droit de nommer avec une piété plus que filiale l'illustre comte Félix de Mérode (Vive adhésion), elle a gravé tous les principes de la liberté moderne dans sa glorieuse Constitution , la meilleure ou certainement la moins imparfaite de toutes celles qui existent sur le continent européen, et dont le premier signataire a été ce vénérable et courageux catholique qui, après avoir présidé en 1831 le Congrès National, nous a fait avant-hier l'honneur d'ouvrir ce Congrès catholique 1 . (Nouveaux applaudissements.) Attentif depuis plus de trente ans aux dangers, aux orages, aux vicissitudes de la vie nationale et religieuse des Belges, je leur M. le baron de Gerlache. L'ÉGLISE LUIRE apporte aujourd hui, avec l'admiration désintéressée d'un spectateur et la sympathie passionnée d'un ami, un hommage qui ne sera désavoué par aucun de ceux qui pensent comme moi en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie. Je viens ensuite, attiré par la publicité, par ce grand air de la vie publique, qu'on respire avec tant de bonheur quand on s'échappe du pays qui a bien voulu devenir, pourun temps, le moins libre de tout l'Occident. Je viens au sein de l'heureuse Belgique, de cette nation si restreinte dans ses dimensions matérielles, dans ce qu'on peut appeler son corps, mais la plus grande de toutes par son âme, puisqu'elle est la plus libre de l'Europe ; j'y viens goûter la charmante plénitude des facultés sociales, politiques et morales de l'homme, délivrées de toute entrave tracassière ou égoïste, et soumises uniquement au frein de la conscience et du respect des honnêtes gens D A NS L'ÉTAT LIBRE.  9 pour eux-mêmes. La vie publique, ce glorieux apanage des nations adultes, ce régime de liberté et de responsabilité, qui enseigne à l'homme l'art dese confier en soi et de se contrôler soi-même (self-reliante and self-control), -control), c'est là ce qui manque le plus, en dehors de la Belgique, aux catholiques modernes. Ils excellent dans la vie privée, ils succombent dans la vie publique. Ils y sont, sans cesse et partout, primés, dépassés, vaincus ou dupés par leurs émules, leurs antagonistes ou leurs oppresseurs ; tantôt par les incrédules, tantôt par les protestants; ici par les démocrates, là par les despotes. Mystère douloureux et profond, trop douloureux et trop humiliant pour qu'on se résigne à le croire permanent et universel ! Voulez-vous que nous en recherchions les causes et les remèdes ? Je vous dirai sans détour ce que j'en pense, au déclin d'une carrière consacrée tout entière à la défense des L'ÉGLISE LIBRE admirer dans l'ordre ancien, je dis : Rien à regretter. Je ne dis pas : Rien à combattre dans l'ordre nouveau, je dis : Rien à redouter. Nous aurons, au contraire , beaucoup et toujours à combattre; mais si nous savons nous y prendre, nous serons invincibles. Oui, si, descendus de l'arche sur ce sol que je vous montrais tout à l'heure recouvert par les flots du déluge démocratique, à mesure que ces flots, après avoir tout envahi et tout renversé, s'écouleront à leur tour et laisseront, à découvert une terre nouvelle, si nous abordons franchement et courageusement ce nouveau monde pour y élever nos autels, y planter notre tente, le féconder par nos travaux, le purifier par notre dévoûment ety lutter contre les dangers inséparables de la démocratie avec les immortelles ressources de la liberté; si nous savons comprendre et accomplir cette tâche, nous y serons, non pas inattaquables, mais invincibles. DANS L'ÉTAT LIBRE.  !7 Il importe de fixer le sens des mots et d'éloigner jusqu'à l'apparence de l'équivoque. Quand je parle de la démocratie, j'entends la démocratie libérale, par opposition avec la démocratie purement égalitaire, ou avec ce qu'un publiciste français ' a si bien baptisé du nom de démocratie impériale.. Quand je parle de liberté, j'entends la liberté tout entière. Non pas la liberté politique sans la liberté religieuse, comme dans l'Angleterre d'autrefois et la Suède d'aujourd'hui. Non pas la liberté civile, sans la liberté politique, détestable hypocrisie qui consacre l'égalité sous le joug de n'importe quel maître. Non pas la liberté illimitée qui aboutirait . au désordre universel. Non pas enfin la liberté ancienne, la liberté aristocratique, très-vénérable, trèssolide et très-robuste, mais fondée sur te privilége. Rien de tout cela, mais simplement et 1 M. Guéroult. L'ÉGLISE 1_11 ;RE uniquement la liberté moderne, la liberté démocratique, fondée sur le droit commun et sur l'égalité, réglée par la raison et la justice. L'avenir de la société moderne dépend de deux problèmes : corriger la démocratie par la liberté, concilier le catholicisme avec la démocratie. (Sensation prolongée.) Le premier est de beaucoup le plus difficile des deux. Les affinités naturelles de la démocratie, d'un côté, avec le despotisme, de l'autre, avec l'esprit révolutionnaire, sont la grande leçon de l'histoire et la grande menace de l'avenir. Sans cesse ballottée entre ces deux abîmes, la démocratie moderne cherche péniblement son assiette et son équilibre moral. Elle n'y arrivera qu'avec le concours de la religion. Mais pour que les catholiques, condamnés bon gré mal gré à ne plus vivre qu'au sein de la démocratie, puissent exercer sur elle une action féconde et salutaire, il faut qu'ils 1S DANS L'ÉTAT LIL'IIE.  19 sachent accepter les conditions vitales de la société moderne. Surtout, il faut renoncer au vain espoir de voir renaître un régime de privilége ou une monarchie absolue favorable au catholicisme 4. Et il ne suffit pas que cette renonciation soit facile et sincère, il faut qu'elle devienne un lieu commun de la publicité. Il faut nettement, hardiment, publiquement protester, à tout propos, contre toute pensée de retour à Ecoutons sur ce point les enseignements tout récemment émanés d'un courageux évêque , qui jouit à juste titre de la plus haute autorité dans toute l'Allemagne. « C'est une erreur capitale de notre temps, mais commune à un grand nombre d'esprits, honnêtes d'ailleurs et bien intentionnés, et qui s'est enracinée dans les âmes par une longue habitude de l'absolutisme, qu'il faut attendre le salut des événements extérieurs et surtout de l'avnement de quelque prince illustre et habile. Nous ne nions pas assurément la valeur des bons princes 20  L' É GLISE LIBRE ce qui irrite ou inquiète la société moderne. Rien de plus impossible aujourd'hui que de rétablir une ombre même de féodalité ou de théocratie. Tout homme éclairé sait que ce sont là de vains fantômes. Mais, sous tous les régimes et dans tous les siècles, on mène les peuples parla peur des fantômes. La Belgique en a fait l'expérience autant que la France. (Approbation.) Tel homme très-éclai- ré et parfaitement convaincu du néant des craintes qu'il affecte ou des dangers qu'il déchrétiens; mais leur action sera d'autant plus bienfaisante qu'ils se renfermeront davantage dans les bornes de leurs légitimes attributions. Le bien qu'un prince, animé, du reste, des meilleures intentions, veut opérer en outre-passant les limites de son pouvoir, n'est qu'apparent et illusoire ; il causera à l'Église glise comme à l'État, peut-être sans qu'il s'en aperçoive, les plus grands dommages. » Mgr de KETTLER, évêque de Mayence. Liberté, Autorité, Église, 4862. Traduction de M. l'abbé Belet, p. 134. DANS L'ÉTAT LIBRE.  21 nonce n'en sera pas moins ardent à les propager, à les exagérer, à les exploiter contre nous. Sachons éviter les piéges qui nous sont ainsi journellement tendus. Sachons refuser à l'ennemi les prétextes dont il a besoin pour alarmer contre nous les préjugés publics, et dont il sait tirer contre nous un si redoutable parti. Désavouons donc sans relâche tout rêve théocratique, afin de n'être pas stérilement victimes des défiances de la démocratie, et, pour mettre à couvert des orages du temps cette indépendance du pouvoir spirituel qui est plus que jamais le suprême intérêt de nos âmes et de nos consciences, proclamons, en toute occasion, l'indépendance du pouvoir civil , comme l'ont fait, à diverses reprises et avec tant d'autorité, les évêques de la Belgique 1. Tout bien considéré, je crois qu'on peut Lettre au Sénat, du 19 mars 1850. L' É GLISE LIBR E ramener à deux principes les instincts, les tendances, les volontés invincibles de la démocratie : d'abord, le droit qu'a chacun d'aspirer à tout, c'est-à-dire l'égalité politique ; puis, la suppression de tout privilège et de toute contrainte en fait de religion, c'est-à- dire la liberté des cultes. Croire que ces deux conditions suffisent pour asseoir la démocratie sur des bases inébranlables , c'est à coup sûr une infatuation lamentable ! Mais, au fond et telle qu'elle est, elle ne tient qu'à cela. Il est vrai qu'elle y tient invinciblement. Une fois rassurée sur ces deux conquêtes, la démocratie moderne s'endort facilement dans une périlleuse sécurité sur le reste. Pour lui instiller le sens, le goût et le besoin de la liberté publique, il faut un effort généreux et continu , un effort auquel la conscience des catholiques est plus propre et plus intéressée que tout autre, car c'est à la religion catholique surtout qu'il importe DANS L'ÉTAT LIB R F.. de voir la démocratie devenir libérale et la liberté redevenir chrétienne. « Dieu n'aime rien tant au monde que la liberté de son Eglise, ».a dit saint Anselme dans un texte mille fois cité depuis que nous l'avons remis en lumière au début de la lutte contre le monopole universitaire. La liberté est donc pour l'Eglise le premier des biens, la première des nécessités. Mais l'Eglise ne peut plus être libre qu'au sein de la liberté générale. Aucune liberté particulière , et celle de l'Eglise moins que toute autre, ne peut exister aujourd'hui que sous la garantie de la liberté commune. Il en était autrement dans les grands siècles de l'histoire chrétienne. Nos pères ne connaissaient guère la liberté que sous la forme du privilége ; et les priviléges étaient si nombreux, si divers et si bien défendus par l'esprit de corps et l'énergie personnelle, qu'ils formèrent pendant longtemps un ensemble formidable et suffi- L'ÉGLISE LIBRE sant de garanties publiques. L'Eglise surtout, qui avait la première conquis et assuré sa propre liberté, offrait souvent aux libertés publiques ou individuelles un asile, une protection qui leur faisait défaut. Et quand la monarchie absolue eut partout détruit et remplacé les libertés du m oyen âge, la puis sanee el les immunités de l'Eglise, plus ou moins respectées, parurent aux yeux de certains peuples une compensation plus ou moins suffisante de tout ce que les princes leur avaient enlevé. Mais les temps sont changés. Les services rendus par l'Eglise, en tant que corporation privilégiée, sont oubliés. Tout privilége, si ancien, si inoffensif, si légitime qu'il soit, répugne à nos générations éprises d'égalité et qui n'hésiteront jamais à sacrifier la liberté, non-seu- lement de quelques-uns, mais de tous, aux dangers . factices que de faux prophètes leur feront entrevoir pour leur idole. q 4 DANS L'ÉTAT LIBRE.  2 Cela étant, rêver ou réclamer pour la religion catholique une liberté privilégiée , comme un patrimoine inviolable, au milieu de la servitude:ou simplement de la soumission générale, ce n'est pas seulement le comble de l'illusion ; c'est lui créer le plus redoutable des dangers. Pour moi, j'avoue franchement que, dans cette solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique, je vois un progrès réel. Je conçois très-bien qu'on en juge autrement, et que l'on regrette ce qui n'est plus avec une respectueuse sympathie. Je m'incline devant ces regrets ; mais je me redresse et je regimbe, dès que l'on prétend ériger ces regrets en règle de conscience, diriger l'action catholique dans le sens de ce passé évanoui, dénoncer et condamner ceux qui repoussent cette utopie. Du reste, je ne fais point ici de théorie, ni 3  L'ÉGLISE LIBRE lorsqu'en 1852 l'Empire se releva sur les ruines de la République, en supprimant la liberté de la tribune et de la presse, un trop grand nombre de catholiques se persuadèrent que le pouvoir absolu allait rétablir la prépondérance politique de l'Église en s'inféodant à elle. On le lui demandait avec tous les transports d'ún dévoûment passionné. Malgré des avertissements aussi énergiques que répétés, on se précipitait dans ses bras ou plutôt à ses pieds, en lui disant : « Soyez à nous, nous sommes à vous. » Et on lui montrait nos quarante mille prêtres prêts à devenir les auxiliaires de ses quatre cent mille soldats pour fonder le second Empire. Chacun sait aujourd'hui où tout cela devait aboutir. (Adhésion.) Sans doute l'empereur Napoléon III pouvait user de sa toute-puissance autrement qu'il ne l'a fait. Il pouvait montrer que la ré • pression même extra-légale et violente de l'anarchie n'arrêterait le développement d'au- DANS L'ÉTAT LIBRE.  33 tune de nos libertés antérieures. Il pouvait, sans porter aucune atteinte . à l'égalité de toutes les confessions devant la loi, achever l'oeuvre de l'affranchissement de l'Église, si heureusement commencée sous la royauté parlementaire et sous la république. C'est parce qu'il ne l'a pas voulu que, dès le début de sa dictature, je me suis séparé de lui. Mais reconstituer l'ancienne prépondérance de l'É- glise sur la base ou sous la forme du privilége; lui donner, à elle seule, la parole au milieu du silence universel la laisser seule libre et seule active en face de ses ennemis enchaînés et bâillonnés, c'est à quoi ni lui ni aucun autre potentat du monde actuel ne saurait réussir, en supposant, par impossible, qu'ils en eussent la pensée. Toutefois la seule idée d'une pareille issue de nos crises perpétuelles, la seule expression de ces prétentions chimériques ont suffi pour refaire à l'Église, en France, une situation périlleuse. Et, s'il 3 31  L' É GLISE LIBRE • éclatait aujourd'hui une nouvelle révolution, on frémit à la pensée de la rançon qu'aurait à payer le clergé pour la solidarité illusoire qui a semblé régner, pendant quelques années, entre l'Église et l'Empire. Ne cessons donc pas de nous rappeler et de répéter les belles paroles de M. Guizot, de cet illustre protestant qui s'est couronné d'une gloire nouvelle en défendant, contre d'ingrats catholiques, la souveraineté pontificale (Applaudissements) : « Les bienfaits du despotisme sont courts, et il empoisonne les sources mêmes qu'il ouvre. Il ne possède, pour ainsi dire, qu'un mérite d'exception, une vertu de circonstance, et, dès que son heure est passée, tous les vices de sa nature éclatent et pèsent sur la société 4 . » Ici, sans doute, je ne prêche que des con- Histoire de la Civilisation en France, 2° leçon. DANS L'ÉTAT LIBRE.  35 vertis. Dans la libre Belgique, le pouvoir absolu ne rencontre que de rares admirateurs. Mais je sors d'un pays où, depuis douze ans, l'on a entendu chaque jour, dans le camp catholique, proscrire et maudire la recherche des garanties politiques, la liberté de la tribune et les résistances parlementaires. En étudiant la généalogie de cette école, je lui ai trouvé un ancêtre qui a devancé et résumé toutes ses diatribes contre la. liberté politique, dans une fameuse lettre du 7 avril 1771 à Saint-Lambert : « Je ne suis pas par- « lementaire..., j'aime mieux obéir à un beau « lion qui est né beaucoup plus fort que moi, c( qu'à deux cents rats de mon espèce. » (Mouvement prolongé d'hilarité.) C'est Voltaire qui écrivait ainsi. Le beau lion était Louis XV. Les monarchies absolues finissent ordinairement par un Louis XV, après avoir commencé par un Louis XI. Les catholiques qui, en Belgique, en Au- 6  L'ÉGLISE LIBRE triche ou ailleurs, seraient tentés de se plaindre des inconvénients et des ennuis de cette forme agréable et honnête de la démocratie qui s'appelle la royauté parlementaire, me rappellent ces libéraux naïfs de la Restauration qui s'étonnaient, après la Révolution de juillet, de voir reparaître le budget d'un milliard. L'illustre émule du grand orateur que je citais tout à l'heure, M. Thiers, leur disait : « Ah ! vous vous plaignez d'avoir un « milliard à payer; eh bien ! saluez au pas- « sage ces rives heureuses, car vous ne les « reverrez plus ! » (Hilarité.) A ceux qui murmurent contre le régime constitutionnel tempéré par la royauté, il faut aussi dire : « Sa- « luez ces rives heureuses, car, une fois « quittées, une fois perdues de vue, vous ne « les reverrez plus. Il vous faudra désormais « naviguer, éperdus et tremblants, en pleine « démocratie, en pleine république, en plein « suffrage universel , et tâcher de ne pas DANS L'ÉTAT LIBRE.  37 « y perdre la tête. » ( Nouvelle hilarité. ) Nous voici revenus sur le vaste terrain des dangers de cette démocratie qui a envahi le monde moderne ; dangers que les catholiques sont condamnés à rencontrer partout et toujours, mais qu'eux seuls doivent envisager sans crainte, parce qu'eux seuls sont sûrs de trouver dans leur foi la force de les braver et de les surmonter. Souffrez que je résume ces dangers et que je les définisse en quelques mots. Le premier de tous est cet esprit révolutionnaire qui n'est pas de l'essence de la démocratie, mais qui, presque partout, se confond avec elle ; cet esprit plus fatal mille fois à la liberté, dont il empoisonne les sources, qu'à l'autorité, dont il ne subit que trop voiontiers le joug en échange d'une pâture quelconque jetée à ses instincts destructeurs. (Adhésion.) C'est lui qui, par les terreurs qu'il inspire comme par les appétits qu'il excite, est le 8  L'ÉGLISE LIBRE principal auteur de tous les abaissements de la vie publique de notre temps. (Nouvelle adhésion.) C'est lui qui condamne la démocratie à se déshonorer en abdiquant et en se personnifiant tantôt dans un César, tantôt dans une Convention. Là même où la démocratie n'aboutit pas au césarisme, elle est toujours exposée, en Europe comme en Amérique, à être dissoute et broyée par le niveau égalitaire. Il ne s'agit pas de cette égalité raisonnable et légitime qui n'est que l'équité naturelle appliquée aux institutions sociales, mais de cette égalité brutale qui, en proscrivant toute indépendance et toute diversité, méconnaît à la fois la première loi de la nature et la première condition de la liberté; qui poursuit le talent et l'intelligence comme les richesses et la naissance ; qui dit avec Fouquier-Tinville à Lavoisier : u La République n'a pas besoin de savants ! » et avec M. Louis Blanc, au DANS I,'IJTAT LIBRE.  39 Luxembourg, en 1848 : « La supériorité d'intelligence ne constitue pas plus un droit que la supériorité musculaire. » Là où elle règne, et elle aspire à régner partout, l'appauvrissement et le sommeil de l'esprit humain suivent de près l'asservissement des coeurs. L'inviolable toute-puissance de la médiocrité propage et fomente une défiance haineuse contre tout ce qui s'élève ou se redresse. Toute pensée libre et virile est mise au ban de l'universelle platitude. Toute dignité personnelle devient suspecte; toute résistance locale ou individuelle, impossible. Le droit est étouffé par la force, comme la qualité par la quantité. Les inégalités naturelles et légitimes nées du travail et du mérite sont sacrifiées aux passions et aux préjugés de la foule. Le talent, l'éloquence, la vertu, la justice sont noyés sous les flots de ces masses aveugles et muettes, irresponsables et inviolables, que nul châtiment n'atteint, que nulle le- 40  L'ÉGLISE LIBRE çon ne corrige, mais que d'indignes meneurs égarent et dominent trop souvent, pour Ies conduire, à travers les saturnales de l'émeute, aux honteuses douceurs de la servitude. L'individu, le citoyen isolé, demeure dépouillé de toute garantie comme de toute initiative; et la propriété n'est pas moins menacée, pas moins dépréciée que l'individu. Dernier abri du privilège, dernier et incontestable signe de l'inégalité, et d'une inégalité choquante entre toutes, elle se voit assimilée à l'aristocratie de naissance. L'héritage rencontre déjà les mêmes objections que l'hérédité. Minée chaque jour par les envahissements de l'expropriation appliquée, non plus à la nécessité ou même à l'utilité publique, mais à la convenance ou à la fantaisie des agents de l'É- tat, l'inviolabilité de la propriété risque d'être bientôt reléguée parmi les préjugés gothiques et les obstacles impuissants que le progrès écrase en passant. DANS L'ÉTAT LIBRE.  t1 Ces symptômes du mal dont tous les peuples modernes sont atteints, éclatent surtout dans les progrès constants et quotidiens de la centralisation, inventée par les princes pour faciliter le triomphe de toutes les révolutions, et qui, après avoir été le tombeau de la royauté du vieux droit, menace de devenir la prison, l'ergastule de la démocratie moderne. Cette centralisation insensée commence heureusement à devenir suspecte aux démocrates intelligents et indépendants; mais nulle part (depuis nos efforts trop rapides et trop timides à l'Assemblée législative de 1849) on n'a songé à lui opposer une digue sérieuse. Elle continue partout à armer l'État d'une puissance que ne soupçonnaient pas nos aïeux ; qui envahit des régions, telles que l'enseignement 1 et la charité, où son ac- « En établissant en principe que l'État seul en- 48  L'ÉGLISE LIBRE y retenir jusqu'à ce que la trace des croyances domestiques soit oblitérée de leurs âmes; la religion, enfin, victime de l'indifférence des masses, de l'acharnement des lettrés, de la défiance ou de l'hostilité du pouvoir, en attendant que la vraie théorie puisse devenir applicable. Et cette théorie, la voici, exposée à treize ans de distance par deux apôtres qu'il convient de louer au moins de leur franchise. En novembre 1849, un représentant du peuple, alors assez notoire, M. Félix Pyat, disait, dans une lettre publique aux électeurs : « La République a les deux pouvoirs, les deux glaives, car elle procède de la souveraineté du peuple, et le peuple est souverain spirituel comme il est souverain temporel. , Plus de tiare ni de couronne. Le peuple est pape comme il est roi. » Et l'an dernier ici même, en Belgique, à Bruxelles, au congrès de l'Association internationale pour le progrès des sciences so- DANS L'ÉTAT I.IIiRE.  .^^ ► ciales, un démocrate français a dit : « Non Messieurs, nous ne voulons pas des deux glaives, nous n'en voulons qu'un; mais nous voulons l'avoir dans la main 1 . » (Sensation prolongée.) Vous le voyez ces aspirations à la fois naïves et féroces de la tyrannie future nous l'amènent aux plus odieuses servitudes du passé. L'idéal de cette démocratie antichrétienne et antilibérale n'est autre que l'omnipotence concentrée dans. une seule main , et l'écrasement de l'âme et du corps sous un pouvoir unique, comme en Chine, comme dans l'antique Égypte, comme dans l'Empire romain 2 . Et, ainsi que l'a démontré dans trois Annales de l'Association internationale pour le progrès des sciences sociales, II e liv., p. 160. e Qu'on veuille bien réfléchir sur l'abîme de servitude que recèle une phrase comme celle-ci, que j'extrais du Siècle, c'est-à-dire de l'organe le plus répandu de la démocratie antichrétienne et antilibérale : L'État doit obliger chaque citoyen à le ser- 4 , 0  L'ÉGLIsE LIBRE pages admirables notre savant Doellinger', le despotisme unitaire de l'empire romain était bien moins menaçant pour la liberté de l'âme et de la foi chrétienne que ne le serait l'absolutisme de l'État moderne : ces premiers Césars ne connaissaient ni la censure, ni la police, ni l'enseignement officiel, ni la bureaucratie, ni la télégraphie, ni les chemins de fer, ni la gendarmerie, ni aucune des ressources infinies que la civilisation met au service de la tyrannie. (Nouvelle sensation.) En voilà bien long sur les dangers qui menacent l'âme et la société sous le régime démocratique, et je n'ai pas tout dit. Mais j'ai tenu à ne dissimuler ni les périls du vir de son intelligence comme de son bras (n° (hi 5 décembre 186 , 1)! Louis XIV disait bien : L'État, c'est moi; mais il n'eût jamais osé en tirer cette conséquence. Heidenthum und Christenthum, p. 4 15 DANS L'ÉTAT LIBRE. présent ni ceux de l'avenir devant une assemblée de chrétiens, appelés à lutter, eux et leurs enfants, avec la grâce (le Dieu, contre toutes les inventions et tous les triomphes du mal. Faut-il en conclure que ces dangers, que ces maux soient plus graves, plus terribles que ceux auxquels nos pères ont été exposés, et dont l'Église a triomphé jusqu'ici? Je réponds hardiment : Non. Le monde a toujours été livré à des tentations et à des épreuves faites pour épouvanter les chrétiens, mais non pour les vaincre. Le régime féodal , eette glorieuse et féconde réaction contre l'abaissement monarchique de Rome et de Byzance, à côté de ses bienfaits et de son incontestable grandeur, de sa robuste et virile liberté , a vu se creuser dans son sein des abîmes de corruption et d'égoïsme où il a fini par s'engloutir. Avec les seuls écrits des grands saints du moyen âge , tels que :;?  L'ÉGLISE LIBRE saint Bernard et saint Pierre Damien, je me charge de tracer de n'importe quel siècle , entre le vil` et le x,il c , ces deux âges d'or de la société du moyen âge , un tableau non moins lamentable et non moins vrai que celui qui vous a peut-être troublés tout à l'heure. D'ailleurs , en admettant que les maux d'autrefois aient été moindres que ceux d'aujourd'hui , nous n'avons pas le choix. II ne nous est pas donné d'échanger les maux du xlx c siècle contre ceux du mie', mais il nous est imposé de lutter contre ceux de notre temps, et j'ajoute avec une entière confiance : Il nous est parfaitement possible de les vaincre. (Adhésion.) Tous les périls que je viens de signaler menacent également l'Église et la société. Mais l'Église, bien plus sûrement que la société, en possède le remède. Après le secours d'en haut, quine saurait lui manquer, elle trouvera dans les idées et dans les institutions DANS L'ÉTAT LIBRE.  53 de la démocratie elfe-même les armes et les - ressources nécessaires pour combattre victorieusement les dangers et les infirmités que la démocratie a enfantés: Salus ex inimicis tais. Je ne vais pas jusqu'à prétendre que la religion seule puisse suffire à défendre le monde moderne de la ruine morale qui le menace. L'exemple de l'empire romain devenu chrétien, et tombé, sous le nom de Bas-Empire, au dernier rang-du mépris des hommes, me préserverait de cette illusion. Mais j'affirme quelasociété contemporaine ne se sauvera pas sans un recours énergique au christianisme intégral, au christianisme dans sa forme la plus complète et la plus vitale, à l'Église catholique. Ce ne sera pas assez de toute la sagesse, de tout le courage, de toutes les vertus des générations présentes ou futures, pour lutter contre de si formidables périls ; elles y succomberont si elles s'obstinent à s'y engager sans Dieu, sans le Dieu des í.'1: GL [SE LI1;11E chrétiens, le Dieu de l'E ;lise. Oui, si la démocratie, devenue souveraine et seule arbitre de ses destinées, imite la bourgeoisie voltairienne dans sa répugnance pour le frein religieux, dans son indifférence pour le frein moral, dans sa haine du prêtre ; si, comme sa devancière, elle se laisse pervertir et énerver par la prospérité, pour ne retrouver la foi et la raison que sous l'empire de la souffrance et de la peur, on peut lui prédire une prompte et honteuse ruine. (Applaudissements.) Elle ne se relèvera, de temps à autre, dans un paroxysme de turbulence éphémère, que pour retomber chaque fois plus bas dans l'abîme du césarisme. La religion, nous l'avons dit cent fois, a besoin de la liberté; mais nous avons toujours ajouté : La liberté a non moins besoin de la religion, et plus, mille fois plus que toute autre, la liberté démocratique. Sans le secours de l'antique bienfaitrice du monde, toujours vi- D AN S L'l',TA.T LIYI^1?. vante et toujours jeune , jamais la liberté moderne ne viendra à bout des obstacles et des ennemis qui l'assiégent. Plus on est démocrate, plus il faudrait être chrétien ; car le culte fervent et pratique du Dieu fait homme est le contre-poids indispensable de cette tendance perpétuelle de la démocratie à constituer le culte de l'homme se croyant Dieu. (Vive approbation.) L'enivrement de soi, l'idolâtrie du bonheur terrestre, l'apothéose de la raison souveraine du peuple souverain, ce poison inhérent au développement de la démocratie, ne rencontre d'antidote que dans la foi et l'humilité du chrétien. C'est pourquoi Tocqueville, cet illustre contemporain que l'on cite déjà comme un ancien, a prononcé cette sentence immortelle : « Plus l'homme s'accorde de liberté sur la terre, plus il doit s'enchaîner du côté du ciel. S'il n'a pas de foi, il faut qu'il serve, et s'il est libre, qu'il croie. » (Applaudissements.) ;;r  L'IIGLISE LIBRE Ici encore, les faits parlent plus haut que la théorie. Tous les pays qui ont conquis et conservé la liberté, toutes les révolutions démocratiques qui ont réussi, portent au front la marque indélébile de la religion ; témoin la Hollande au xvl e siècle, l'Angleterre au xvlle, l'Amérique au xvlll e , et je suis fier de pouvoir ajouter : La Belgique au rix e . Interrogez tous ceux qui reviennent des États-Unis, ils vous diront à quel point ce peuple immense, .si grand, si belliqueux, si prodigieux au milieu de ses malheurs, de ses discordes, est dominé parla religion, et comment cette religion, sous une forme, le plus souvent incomplète, erronée, mais sérieuse et sincère, demeure la première de ses institutions politiques, la seule même qui soit universelle et invariable. Le crime des auteurs de la révolution française, crime impardonnable devant Dieu comme devant les hommes, c'est d'avoir méprisé, outragé et persécuté la religion de la France. C'est pour DANS L' É' T A 'I' LIBRE. cela qu'elle n'a point réussi, et qu'on a pu dire d'elle avec une haute et triste raison : « Civilement, elle a fait son œuvre; politiquement, elle n'est jusqu'ici qu'une grande espérance trompée '. » Insistons sur cette nécessité, impérieuse pour la démocratie moderne de recourir humblement et cordialement à la religion de ses pères. Dans l'une des phases les plus récentes de cette révolution qui dure encore, au 21 février 1818, une main ennemie pénétra dans le cabinet du grand et intègre orateur que l'émeute venait de proscrire, y déroba les notes qu'il se proposait de porter le lendemain à la tribune, et les livra à la publicité. On y lisait entre autres cet axiome : « Deux caractères essentiels du bon citoyen dans un pays libre : 1° savoir respecter et supporter la liberté • Le prince Albert de Broglie, en 1853. fa  L'ÉGLISE LII;IiI': tuel à des chimères, à des regrets, même les plus naturels et les plus honorables; ni surtout de vouloir ramener le monde , directement ou indirectement , à un passé éteint sans retour. Aucune précaution n'est superflue pour rassurer la susceptibilité ombrageuse de l'opinion à cet endroit. On a toujours et partout les yeux ouverts sur notre conduite, sur nos écrits , sur nos discours, et dès que nous donnons un prétexte quelconque à croire que des doctrines hostiles à la société moderne sont au fond de notre coeur nos ennemis s'emparent de ce prétexte , si frivole qu'il soit, pour l'exploiter contre l'Église et contre la vérité catholique , pour justifier leurs préventions, leurs violences et leurs iniquités '. << Avant tout, les catholiques et la presse catholique doivent éviter tout ce qui pourrait faire croire qu'il y a dans le passé certaines institutions, certaines formes politiques et sociales qui échappent, DANS L'ÉTAT LIBRE. D'ailleurs, de même qu'il ne faut pas juger l'Eglise ni l'ensemble de la doctrine catholique d'après les paradoxes ou les palinodies de tel écrivain excentrique , il ne faut pas non plus juger le fond des principes de la démocratie ni le fond du coeur des masses démocratiques d'après les invectives ou les dénonciations des romanciers et des journalistes en vogue. Tout condamner dans 1? société moderne parce qu'elle est démocrati q ue c'est s'abandonner à une aberration aussi puérile que de tout admirer dans la société ancienne, parce qu'elle était aristocratique ou monarchique. ( Nouvelle adhésion.) La classe moyenne, la bourgeoisie elle-même, que l'on selon nous, à tout perfectionnement ultérieur; que nos efforts tendent à les louer sans réserve et à les recommander à la génération future comme l'unique moyen de salut. » Mgr KETTLER , évêque de Mayence. Liberté, Autorité, Église, 4862 , ch. I«, p. 8 de la traduction de M. l'abbé Belet. 5 t;G  L'ÉGLISE LIBRE attaque si volontiers aujourd'hui, d'en haut et d'en bas, et à qui l'on fait payer cher sa prépondérance momentanée; la bourgeoisie , qui a commis de si grandes fautes , n'a pas été tout entière coupable de ces fautes. A côté de ceux qui les ont commises, et qui, au besoin, les recommenceraient, elle renferme beaucoup d'éléments honnêtes et précieux, beaucoup d'âmes qui ont toute sorte de droits à être étudiées, ménagées et ramenées. Que dis-je? n'est-ce pas elle qui peuple de ses enfants nos conférences de Saint-Vin- cent de Paul? N'est-ce pas elle qui a donné au catholicisme la plupart de ses plus généreux champions, tels que Lacordaire et Ozanam, pour ne citer que les morts ? 11 y a une certaine haine contre le bourgeois, dont certains catholiques se font imprudemment les échos, et qui n'est au fond qu'un symptôme morbide de la jalousie plébéienne dont notre société est atteinte. Ce qu'on poursuit en lui, DANS L'ÉTAT LIBRE.  f; c'est encore un semblant d'aristocratie , un dernier débris de hiérarchie sociale. (Trèsbien.) Un dénigrement âcre et venimeux ne guérira aucune des plaies d'une société où la bourgeoisie et le peuple, où toutes les classes se confondent et se pénètrent par des influences mutuelles , qui font retomber sur l'ensemble le bien et le mal que l'on serait tenté d'imputer à telle ou telle fraction du corps social. Ne soyons donc ni les panégyristes ni les détracteurs à outrance de la société moderne. Sachons l'étudier, l'avertir, la corriger, s'il se peut; mais sachons surtout nous persuader que nous n'en verrons pas d'autre. Résignons-nous courageusement à la reconnaître et à la servir, avec l'espoir de la purifier et de la relever par la justice et la vérité. C'est le meilleur, peut-être l'unique moyen d'empêcher les révolutionnaires et les Sardanapales de mettre la main sur elle, pour l'exploiter au profit de leur cupidité ou de leur égoïsme. 68  L'ÉGLISE LIBRE Mais il ne suffit pas d'établir que le catholicisme peut et doit apporter un remède souverain aux maux de la démocratie , je prétends encore établir que le catholicisme n'a rien à redouter de la démocratie libérale, et qu'il a tout à espérer du développement des libertés qu'elle comporte. Le catholicisme a tout intérêt à combattre, pour son propre compte, ce qui menace et ce qui compromet la société moderne et la liberté , qui en est le principe nouveau et vital. L'absolutisme , la centralisation , la démagogie, voilà les grands ennemis de la démocratie libérale : ce sont aussi les forces que l'Église rencontre partout sur son chemin , partout armées et partout implacables contre elle. Refouler les envahissements de l'État, consacrer les droits de la propriété, respecter la liberté individuelle, établir et maintenir le droit d'association, voilà ce qu'exigent le pro- DANS L'ÉTAT LIBRE.  69 grès et la consolidation de la démocratie; voilà aussi ce que doit vouloir l'Église, car nul n'en profitera autant qu'elle. Toutes les extensions de la liberté politique et civile seront favorables à l'Église, et toutes les restrictions tourneront contre elle. Quelle est donc la liberté moderne qui ne soit désormais ou nécessaire ou au moins très-utile à l'Église? Il y a des libertés dont la démocratie se soucie peu , et que les catholiques regrettentou réclament avec raison , telles que la liberté de tester, la liberté de la charité ; il n'y en a pas une seule . parmi celles même que la révolution a enfantées dont les catholiques n'aient encore plus besoin que les démocrates. (Approbation.) Partout aujourd'hui ce sont les catholiques qui ont besoin de la liberté , et qui , bon gré mal gré, l'invoquent ou la regrettent. Partout ce sont nos adversaires qui la restreignent, ou la violent , ou l'escamotent , en invoquant 70  L'ÉGLISE LIBRE contre nous le maintien ou l'extension des usurpations de l'État sur le domaine de la conscience , de la famille , de la propriété et du libre arbitre. C'est pourquoi il ne faut jamais cesser de répéter les fortes paroles écrites , il y a vingt ans, par celui qui est devenu le plus illustre de nos évêques , et dont chaque jour , écoulé depuis lors, n'a fait qu'accroître la glorieuse autorité : « Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons , nous les invoquons pour nous comme pour les autres... « Nous acceptons nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 89... « Vous avez fait la révolution de 1789 sans nous et contre nous, mais pour nous, Dieu le voulant ainsi malgré vous 1 . » (Applaudissements et bravos prolongés.) Dupanloup, De la pacification religieuse, 1844. DANS L'ÈTAT LIBRE.  g7t Prenons une à une les idées les plus populaires , les institutions les plus acceptées au sein de la démocratie moderne, je défie qu'on en trouve une seule qui, dans l'état actuel du monde , ne soit acceptable ou méme profitable aux catholiques. Le xix e siècle se vante , et avec raison , d'avoir restauré l'idée de nationalité. Cette idée , comme je viens de l'indiquer , je la crois plutôt menacée que servie par les progrès de la démocratie cosmopolite..Transformée en principe absolu , elle peut, comme toutes les idées et tous les principes de ce monde , provoquer des applications immodérées, périlleuses, et tomber dans l'absurde, Mais , prise en soi, sans exagération , sans abus, elle est une vérité, et comme toute vérité , elle est une puissance. Or , cette idée , d'où vient-elle? Qui donc a baptisé , béni , instruit, formé, consacré toutes les nationalités chrétiennes? qui donc a veillé sur leur L'ÉGLISE LIBRE croissance avec la plus maternelle tendresse, si ce n'est l'Église? Dans l'antiquité, ne sontce pas les peuples religieux par excellence , comme les Juifs et les Romains , qui ont maintenu la flamme toujours vivante de l'esprit national , dans la bonne comme dans la mauvaise fortune? Et dans le monde moderne, qu'il s'agisse de nationalités triomphantes comme la France , ou souffrantes comme l'héroïque Pologne; de nationalités unitaires comme l'Espagne, ou mixtes comme la Hongrie; de nationalités d'origine latine , d'origine germanique ou d'origine mixte comme la vôtre , • qui donc ont-elles toutes trouvé à côté de leur berceau et pendant toute leur carrière, si ce n'est l'Église, ses missionnaires, ses pontifes, ses apôtres, ses saints , ses moines , ses innombrables ministres perpétuellement courbés sur les sillons qu'ils creusent de siècle en siècle pour y semer la civilisation , la vertu, la justice et la -,z DANS L'ÉTAT LIBRE.  73 liberté? ( Vive adhésion.) Il faut supposer , d'un côté, le comble de l'ingratitude , et, de l'autre, un abîme d'inintelligence, pour établir un conflit entre la régénération légitime des nationalités opprimées et l'inépuisable maternité de l'Église. D'autres m'objecteront peut-être le suffrage universel. Le suffrage universel! Je n'en suis pas l'apologiste; j'en suis, au contraire, la victime. (Hilarité.) Mais il existe, et il menace de gagner chaque jour du terrain. Ceux qui le réprouvent ou le contestent en droit ne peuvent faire autrement que de le reconnaître comme un fait, et, sachez-le bien, ce fait, une fois introduit, deviendra un fait définitif et une conquête irrévocable. Mais ce fait ou ce droit qu'a-t-il donc d'incompatible avec l'É- glise, avec la vérité catholique? Nous autres, vieuxlibéraux, vieux parlementaires, hommes des anciens partis, comme disent les nouveaux courtisans (Nouvelle hilarité et bravos), 80  L'ÉGLISE LIBRE l'expérience Ies a mille fois justifiés, car il n'est pas une seule de ces libertés qui, aujourd'hui comme en 1830, ne nous soit indispensable à nous, à vous, à tous les catholiques des deux mondes. (Très-bien ! Très-bien !} La liberté de l'enseignement ! Inutile d'insister sur ce point. C'est nous qui l'avons surtout et partout réclamée; c'est à nous que surtout et partout elle profite ; c'est contre nous, exclusivement contre nous, qu'elle est sans cesse méconnue ou violée par la force ou par la ruse ; c'est à nous surtout qu'on la refuse là où elle n'existe pas encore. La liberté d'association ! Mais c'est encore à nous surtout qu'elle profite ; c'est à nous surtout qu'elle est nécessaire , absolument nécessaire pour toutes nos oeuvres de charité, d'enseignement, de dévoûment, de vie spirituelle et pénitente , pour que l'Eglise, notre mère , puisse vivre - de la plénitude DANS L'ÉTAT LIBRE.  81 de sa vie , sans être enchaînée , mutilée, comprimée dans l'essor miraculeux de son immortelle jeunesse , de sa prodigieuse fécondité. C'est contre nous seuls qu'on voudrait exhumer ces lois inhumaines, heureusement tombées en désuétude , misérables débris de tous les régimes despotiques, qui refusent aux chrétiens associés pour le service de Dieu et du prochain l'égalité, la liberté et la fraternité civique. (Adhésion.) La liberté de la presse ! C'est-à-dire la publicité, c'est-à-dire la vie intellectuelle, morale , littéraire et scientifique , politique et sociale. Mais où en seraient nos prêtres, où en seraient nos évêques, où en serait le Pape lui-même, dans l'état actuel du monde, si la presse était partout, comme elle l'est dans certains pays, sous la main du pouvoir, censurée, mutilée, étouffée, au gré de quelques laïques ? Comment s'y prendraient-ils pour faire connaître à leur troupeau la vérité, le 6 8î  L'ÉGLISE LIBRE devoir, la véritable et suprême autorité ? A Dieu ne plaise que je méconnaisse les abus de la presse, ou que je veuille réclamer', comme quelques-uns, son impunité absolue, sa liberté illimitée ! Je ne suis même pas de ceux qui croient que les bons livres ou les bons journaux puissent réparer tout le mal que font les mauvais journaux et les mauvais livres. Mais j'affirme que, dans les pays que nous représentons ici, France, Angleterre, Allemagne, Italie, toute restriction arbitraire infligée à la presse ne tournera qu'au profit des ennemis de la religion, ne servira qu'à accroître le monopole oppressif des vieux journaux, ne gênera et ne supprimera que les publications catholiques , ne laissera passer librement que le poison et ne confisquera que l'antidote. (Applaudissements.) Nulle part elle ne profitera à l'Église; il n'en résultera qu'un état de choses comme celui que nous voyons en France, où sept évêques DANS L'ÉTAT LIBRE.  83 n'ont plus le droit de se concerter pour donner, par la voie des journaux, un avis aux fidèles sur leur devoir électoral , tandis que cent journalistes, officieux ou autres, tenus à la plus stricte réserve envers le dernier des sous-préfets , peuvent, chaque jour, dis - cuter et décrier les droits, les intérêts et les vérités de la religion; tandis que les professeurs salariés par l'État pour instruire la jeunesse peuvent librement blasphémer contre la divinité de Jésus-Christi J'appelle et j'approuve de tous mes voeux des mesures non préventives qui réprimeraient équitablement les abus de la presse là où il en existe ; j'approuve et j'appelle bien plus ardemment encore toutes celles qui, en la dégageant des entraves fiscales ou policières qu'elle rencontre ailleurs qu'ici, lui permettront de créer une publicité loyale, sérieuse, complète. Car la publicité, c'est l'arme des faibles, c'est le refuge des vaincus, c'est le frein des forts, 84  L'ÉGLISE LIBRE 'les méchants, des menteurs (Vive adhésion); c'est, dans une société démocratique, la garantie suprême, celle que nulle autre ne peut remplacer, et qui peut seule tenir lieu de toutes celles que trouvait l'ancienne société dans la hiérarchie des rangs dans l'indépendance des situations, dans l'empire des traditions. Pour nous, catholiques, qui sommes en minorité dans tant d'États modernes, et qui, là même Où nous sommes en majorité, n'en avons ni les droits ni la force, c'est le premier de nos besoins. La liberté de la presse, c'est la liberté de la plainte, et la plainte, quand elle a pour auxiliaire la publicité, c'est le levier qui renverse les murailles des citadelles et des cachots. (Trèsbien!) Oui, si oppressive que soit la légalité, si violents que soient les préjugés populaires, tôt ou tard la plainte, armée du droit d'écrire et de parler, saura en venir à bout. (Nouveaux bravos.) DANS L'ÉTAT LUIRE. C'est la liberté de la presse, aidée et dirigée par la liberté de la tribune, qui a arraché, après trente ans d'efforts, l'émancipation des catholiques au bigotisme de la protestante Angleterre. Ce sont elles qui, après dix ans de lutte, ont conquis la liberté d'enseignement sous la République française. J'entends dire quelquefois que les catholiques sont opprimés en Belgique ; j'ai même lu, très-ré- cemment, dans une feuille française « que la Belgique était un théâtre d'expérimentation destiné à montrer tout ce que la religion avait à redouter sous une constitution libérale'. » Mais, je vous le demande, à vous, Belges qui m'écoutez, lequel vaut le mieux d'être opprimé comme on l'est en Belgique, Le Monde du 6 mars 1863. L'Univers du 46 mars 4838 avait déjà dit : « La Belgique est donnée en « exemple aux nations catholiques pour leur mon- « trer ce qu'un peuple chrétien peut attendre du • règne des libertés modernes. n 86  L'ÉGLISE LIBRE, ETC. avec la faculté de parler et d'écrire librement, et de faire les élections que vous faisiez il y a deux mois, ou d'être protégé, comme on l'est ailleurs, avec un cadenas sur les lèvres? (Explosion d'applaudissements.) Reste la liberté des cultes, que je ne sépare à aucun titre de ses soeurs ; mais cette matière veut être traitée avec quelque dé- 'ail. C'est une thèse immense et, à quelques egards, nouvelle dans une assemblée comme a vôtre. Vous êtes fatigués et moi aussi ; permettez-moi de ne la développer que demain. DEUXIÈME DISCOURS PRONONCÉ DANS L A S ÉANC E GÉNÉRALE DU 21 AOUT 1863 Un catholique qui vient défendre devant une assemblée catholique la liberté des cultes, laquelle n'est autre chose que l'application pratique et sociale de la liberté de conscience, ne saurait être soupçonné de vouloir professer ou défendre la ridicule et coupable doctrine que toutes les religions sont également vraies et bonnes en elles-mêmes, ou que l'autorité 88  L'ÉGLISE LIhRE spirituelle n'oblige pas la conscience. Je déclare, quant à moi, que j'entends le principe de la liberté des cultes, ainsi que les ternies de liberté religieuse, liberté de conscience, tolérance civile, qui en sont l'équivalent, dans le même sens que les évêques en communion avec le Saint-Siége qui en ont tant de fois protesté de leur dévoûment à la Constitution belge, et les catholiques si fervents et si zélés qui ont été les principaux auteurs et les défense'urs les plus dévoués de cette même Constitution. Ce sens a été fixé sans détour dans les explications données au Saint-Siége par l'éminent primat de la Belgique, dont je salue avec vénération la personne et dont j'invoque avec confiance l'autorité'. (Marques d'adhésion unanimes.) S. Em. le cardinal Sterckx, archevêque de Malines. DANS L'ÉTAT LIBRE.  8J J'admets dónc pleinement la distinction si justement consacrée entre l'intolérance dogmatique et la tolérance civile, l'une inséparable de la vérité éternelle et l'autre indispensable à la société moderne. D'accord avec les interprètes les plus autorisés de la religion et de ' la philosophie, je tiens que la liberté morale me donne la faculté de choisir entre le bien et le mal, et non le droit de choisir le mal. Mais, pour éclairer et déterminer mon choix, je ne veux consulter et écouter que l'Eglise et non l'E lat. Ce n'est donc pas contre l'Eglise , c'est contre l'Etat et contre lui seul que je revendique cette liberté de conscience qui est à la fois le droit, le mérite et le danger suprême de l'homme. Loin de porter l'ombre d'une atteinte au pouvoir spirituel, je crois centupler sa force dans la société moderne en proclamant avec Fénelon l'incompétence du pouvoir temporel et l'illégimité de la force, de la con- 96  L'ÉGLISE LIBRE pect le plus tendre, qui exige le dévoûment le plus absolu : car c'est elle qui plane sur les régions les plus hautes et les plus pures, en même temps que les plus vastes ; c'est elle dont l'empire s'étend des profondeurs de la conscience individuelle aux plus éclatantes manifestations de la vie nationale. Elle est la seule qui illumine deux vies et deux mondes, la vie de l'âme comme la vie du corps, le ciel comme la terre ; la seule qui importe également à tous les hommes sans exception, au pauvre comme au riche, au fort comme au faible, aux peuples comme aux rois, au dernier de nos petits enfants comme au génie de Newton ou de Leibnitz. Et cependant , chose étrange et douloureuse ! c'est cette liberté, la plus délicate, la plus exposée de toutes, celle qu'il faudrait craindre d'effleurer du bout de son doigt ; c'est elle qui, proclamée partout en droit, en .DANS L'ÉTAT I,I I311 E.  7 théorie, est presque partout, en fait, la moins comprise, la moins respectée, la moins préservée de mille atteintes grossières ou perfides, trop souvent inaperçues ou impunies. Il me faut, d'ailleurs, l'avouer, ce dévoûment enthousiaste qui m'anime pour la liberté religieuse n'est pas général chez les catholiques. Ils la veulent bien pour eux, et à cela ils n'ont pas grand mérite. En général, tout homme veut toute espèce de libert é pour lui-même. Mais la liberté religieuse en soi, la liberté de la conscience d'autrui, la liberté du culte que l'on renie et que l'on repousse, voilà ce qui inquiète, ce qui effarouche beaucoup d'entre nous. Si l'on recherche les motifs de cet effroi, on pourra peut-être les ramener à trois principaux : la liberté de conscience est repoussée par beaucoup de catholiques, parce qu'ils la croient d'origine antichrétienne, parce qu'ils la voient surtout invoquée par les ennemis de l'Eglise, 98 L'.ÉGLISE LIBRE parce que nous avons plus, ce leur semble, à y perdre qu'à y gagner. De ces trois objections, je ne sais vraiment laquelle est la moins fondée et la plus chimérique. Je les conteste toutes les trois de toute l'énergie de mon âme. Non, la liberté de conscience n'a point une origine antichrétienne ; elle a, au contraire, la même origine que le christianisme et que l'Eglise. Elle a été créée et mise au monde le jour où le premier des papes, saint Pierre, a répondu au premier des persécuteurs : Non possumus. « Nous ne pouvons pas ne pas « dire ce que nous avons vu et entendu : nous • « ne pouvons pas ne pas plutôt obéir à Dieu « qu'à vous. » Voilà le berceau de la liberté de conscience ! C'est par elle et pour elle que l'Eglise a été fondée ; c'est avec elle et pour elle que nos martyrs sont morts . et que leur sang a converti le monde; c'est par elle et avec elle DANS L'ÉTAT LIBRE.  gj seule que l'Eglise a fait toutes ses conquêtes et réparé toutes ses défaites. L'avenir, sur ce point, répondra au passé, j'en ai pour gage cette parole d'un illustre évêque, que je ne me lasserai pas de citer : « Fondée , à son origine, sans l'appui de la force physique , par la seule efficacité de la parole et de la grâce, par les vertus des chrétiens et le sang des martyrs , c'est par les mêmes moyens que l'unité de foi doit être rétablie et qu'elle le sera certainement'.» (Applaudissements.) Non, la liberté de conscience n'est point toujours invoquée par les ennemis de l'Eglise; elle ne l'a même jamais été par ceux qui lui ont fait les plus cruelles blessures et arraché le plus d'âmes à sauver. Ce n'est pas contre nous qu'on l'invoque : c'est contre nous qu'on la viole, et même qu'on l'a toujours violée. (Adhésion.) En vain, la tourbe des écrivains { Mgr de Kettler, ch. xxti. 700  L'ÉGLISE LIBRE superficiels répète à l'envi que la Réforme a a été faite au nom de la liberté de conscience. S'ils pouvaient sortir de leur tombe, les auteurs de la Réforme désavoueraient énergiquement, sur ce point , leurs panégyristes modernes. Ils avaient autant horreur de la liberté de conscience que les plus acharnés d'enrte leurs contemporains catholiques. Ils eussent signé d'avance le jugement rendu par l'un de nos plus frénétiques antagonistes, M. Edgar Quinet : « Partout où le protestan- « tisme a laissé la liberté à l'Eglise ennemie, « il n'a pas tardé à disparaître déshonoré » (Mouvement.) L'histoire, consciencieusement écrite par les protestants eux-mêmes, nous apprend que Luther et Calvin, Henri VIII et Gustave \ ' asa furent d'impitoyables persécuteurs. Jamais la liberté de conscience n'a été plus odieusement outragée que par le protes- ' EDGAR QUl\ET, ilarnix d e Sainte-Aldegonde. DANS L'ÉTAT LIBRE.  101 tantisme anglican et la Révolution française, les deux plus redoutables adversaires de l'E- glise. Le code pénal contre les catholiques anglais et irlandais, les lois qui ont suivi la Constitution civile du clergé en France, suffisent pour montrer à quels attentats la foi des catholiques est exposée sous l'empire des législations qui méconnaissent la liberté religieuse. Ah ! sans doute l'histoire du catholicisme n'est pas pure de cette tache ; elle aussi a plus d'une page sanglante et à jamais regrettable, mais les exécrables cruautés de l'Inquisition espagnole et celles de la révocation de l'édit de Nantes pâlissent, aux yeux de tout juge impartial, devant les atrocités de la Réformebritannique et de la Terreur française. Non, enfin, ce ne sont pas les ennemis de l'Eglise qui ont le plus besoin de la liberté religieuse; c'est, au contraire, l'Eglise qui a partout à la réclamer et partout à en profiter. Je dirai même que, dans la société moderne, L'ÉGLISE LIBRE nous seuls en avons besoin, car nous seuls alarmons les oppresseurs de la conscience religieuse. (Vive adhésion.) La raison en est bien simple : nous seuls, nous sommes une religion, une Eglise capable de tenir tête aux maîtres du monde,. aux Césars comme aux démagogues, épris les uns comme les autres de cette horrible confusion des deux pouvoirs, qui est l'idéal de toutes les tyrannies ^. Quelques personnes ont cru pouvoir découvrir dans ces derniers mots un argument contre le pouvoir temporel des Papes, et m'obligent ainsi à reparler d'une question sur laquelle nul n'a une opinion plus tranchée que celle tant de fois exprimée par moi depuis 1848. — La séparation des deux pouvoirs serait un piége pour le pouvoir spirituel, toujours désarmé, et dont la liberté ne repose que sur la foi d'une parole qui peut changer et sous la main d'une force qui peut frapper , si le chef suprême de ce pouvoir spirituel n'était pas absolument et pleinement indépendant. Or, le plus haut degré de l'indépendance ici-bas, c'est la souveraineté. La sagesse des hommes, l'expérience des 102 DANS L'ÉTAT LIBRE.  103 Non-seulement nous avons tout à y gagner, mais nous n'avons rien à y perdre. Je ne puis parler ici que du temps actuel. Si j'avais le temps de vous faire un cours d'histoire, moi qui ne suis pas tout à fait étranger à l'histoire du moyen âge, des siècles de foi exclusive et prépondérante, j'entreprendrais volontiers de vous démontrer que, sauf quelques rares et temps et la main de Dieu se sont unies depuis mille ans pour assurer au premier Pontife de la véritable Église le rang de roi, et, dans son domaine, ces cieux pouvoirs sont confondus, afin qu'ils puissent être divises partout ailleurs, comme on l'a tant de fois répété. La souveraineté pontificale, exception unique et distincte sur ce seul point des autres pouvoirs de la terre, est la conséquence de la séparation des pouvoirs, bien loin d'en être la contradiction. Rien ne prouve mieux la nécessité de cette royauté que la stérilité des combinaisons inventées pour s'en passer. Rien n'établit mieux la vérité de la théorie qui la recommanderait à la raison des hommes, si dix siècles de bienfaits ne la recommandaient surtout à leur respect, que le lot  L'ÉGLISE LIBRE trop fameuses exceptions, la contrainte en matière religieuse n'y a joué qu'un rôle insignifiant, et que la foi catholique n'a rien dû, ou presque rien, à l'emploi de la force, de la contrainte matérielle, contre les infidèles ou contre les hérétiques, même aux époques les plus florissantes du moyen âge. Mais ce serait là de l'archéologie. spectacle des faits. Où donc, en Europe, selon la remarque si juste de Mgr Dupanloup, existe-t-il encore une religion d'État ? Dans la minorité des pays catholiques, dans l'immense majorité des pays non catholiques, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la Suède, le Danemark, la Turquie. Pourquoi est-il si facile d'établir la liberté des cultes dans les pays catholiques ? Parce que le Pape et le Roi y sont deux. Pourquoi est-il si difficile de la faire respecter dans les pays non catholiques ? Parce que le Pape et l'Empereur, le Pape et le Roi, le Pape et la Reine, n'y font qu'un. Cent fois j'ai posé, j'ai défendu cet axiome de la politique européenne, et je vois qu'il me faudra cent fois le répéter, afin qu'on ne tire pas de mes paroles une conséquence que ma raison et mon coeur dé- DANS L'ÉTAT LIBRE,  10:i En admettant même que le système de la force au service de la foi, de la contrainte en matière religieuse, ait produit de grands résultats dans le passé , il est impossible de nier qu'il ne soit voué à une incurable impuissance dans le siècle où nous sommes. Ici l'expérience est souveraine, universelle et irréfutable. L'Italie, l'Espagne et le Portugal savouent également. On nous demande toujours si nous ne serions pas prêts à troquer le pouvoir temporel du Pape contre la liberté universelle de l'É- glise. Je réponds : Non, car la liberté la plus sacrée ne saurait s'acheter au prix de l'injustice. J'ajoute que nous n'avons pas le droit de disposer de la souveraineté pontificale, et que nos adversaires n'ont pas davantage celui de disposer de la liberté des catholiques. Et, dans tous les cas, ce serait à eux à commencer à nous mettre dans la main cette liberté, tandis qu'ils nous la ravissent en nous la promettant, et prétendent obtenir de nous l'auguste victime en gardant sa rançon. (Note communiquée au JOURNAL DE BRUXELLES depuis la clôture du Congrus.) 112  L'ÉGLISE LIBYE Lion de la foi chrétienne, mais où ils n'ont, grâce à Dieu, obtenu et réclamé que la liberté? Ainsi donc partout, ou i, partout aujourd'hui, comme aux premiers siècles de l'É- glise, c'est au nom de la liberté de conscience que le catholicisme descend dans l'arène, qu'il lutte, qu'il résiste, qu'il dure et qu'il triomphe. l'obligation de recevoir les instructions et les admonitions du pasteur respectif, puis du consistoire épiscopal et de son délégué, dont la durée n'est pas limitée. C'est ainsi qu'en vertu de cette loi récente, une servante, nommée Joséphine Bahzmau, parfaitement convaincue de la foi catholique et décidée à l:embrasser, a dù, pendant envion huit mois, de mai 4 864 à février 4 862, se rendre à toute réquisition chez son pasteur protestant pour y entendre toutes sortes de déclamations contre l'Église romaine. ( Correspondance de L'Union, juillet 4 863. ) J'aime à enregistrer ici le nom de cette pauvre servante qui , comme celle dont il est question dans une des Epitres de saint Paul, mérite d'être connue dans l'Église. DANS L'ÉTAT LIBRE. Promenez un regard attentif sur toute l'Europe, sur le monde entier ; nulle part le catholicisme ne peut plus invoquer le privilége, l'exclusion des autres cultes; nulle part, si ce n'est dans quelques chétives républiques de l'Amérique espagnole, sans force morale ou matérielle, sans influence quelconque sur le reste du monde, et où les désordres du clergé ne sont surpassés que par la brutalité de ses persécuteurs; nulle part ailleurs la liberté de l'Église catholique ne peut être réclamée ou garantie à part de la liberté générale des consciences et des cultes. On m'objectera peut-être le Concordat autrichien, et on aura grand tort. J'honore et j'admire cet acte. J'en félicite les auteurs; j'en remercie le grand Pontife et le noble Empereur qui l'ont conclu. Mais, sauf peut-être deux ou trois dispositions sur la juridiction des évêques qui n'ont pas été exécutées et qui ne le seront jamais, je n'y trouve rien, absolument rien d'in- 113 114  L'ÉGLISE LIBRE compatible avec la liberté des cultes. Et ce qui le prouve, c'est que, de la même main quia signé le Concordat, l'Empereur et Roi Apostolique a signé les édits qui garantissent à. tous les protestants de son vaste empire un ensemble de libertés et de garanties publiques absolument semblables à celles de l'Église catholique, et comme ils n'en possèdent dans aucun autre pays même protestant'. (Adhésion.) Ce grand fait ou plutôt ce grand principe On lit dans le Monde du 4 août 1863 que l'empereur d'Autriche vient de présenter à la Diète de Transylvanie une loi dont le second article est ainsi conçu : « Art. 2. La religion grecque-unie comme telle, et la religion grecque orientale jouiront de la même position indépendante, sous la réserve de la surveillance supérieure de la couronne, que les autres religions de la Transylvanie. L'exercice des droits politiques est indépendant de toute confession religieuse. » DANS L'ÉTAT LIBRE.  tu; ne se trouve nulle part mieux formulé que dans le programme politique qui vient d'être dressé dans la question polonaise, au nom de l'Europe civilisée et chrétienne, et proposé par elle à la Russie. 4° ENTIÈRE ET PARFAITE LIBERTÉ DE CONSCIENCE, ABROGATION DES ENTRAVES MISES AU CULTE CATHOLIQUE. Tel est le quatrième de six points proposés àlaRussie par les trois puissances en faveur de la malheureuse et catholique Pologne. Ce que la France et l'Autriche, les deux premières puissances catholiques du monde, demandent au schisme persécuteur en Russie, est précisément ce que la civilisation moderne, sainement entendue, demande et accorde dans tous les pays où rayonne son influence. Mais, ne l'oublions jamais, les deux termes sont coexistants et inséparables. Entière liberté de conscience d'abord, voilà le principe. Puis abrogation des entraves mises au culte ca- 116  L'ÉGLISE LIBRE tholique, voilà la conséquence. (Mouvement d'adhésion.) Le plus insensé des rêves serait de supposer qu'on pût obtenir, en Pologne ou n'importe où, l'entière liberté des consciences catholiques avec l'asservissement ou simplement la gêne de celles qui ne le sont pas. Les uns peuvent soutenir que c'est là un. malheur, les autres que c'est un bonheur et un immense progrès. Ni les uns ni les autres ne peuvent nier que ce ne soit un fait. Serait-ce un si grand malheur? Encore une fois, j'écarte avec soin toutes les discussions théologiques, mais je ne puis rester sourd à la voix de bien grandes et bien respectables autorités, qui me semblent avoir invoqué, dans l'intérêt de la vérité catholique, la liberté religieuse avec un sincère enthousiasme, ou au moins s'y être ralliés avec une résignation expansive. Je n'invoquerai pas les textes anciens et célèbres de Lac- DANS L'ETAT LIBRE.  117 tance, de Tertullien (Non est religionis cogere religionem 1 ), de saint Athanase, de saint Augustin, de saint Hilaire, qui se trouvent partout et qui devraient être dans toutes les mémoires. J'ai par-devers moi des témoignages plus récents et plus topiques. Le grand comte de Maistre a posé le problème sans oser le résoudre, dans ce passage trop peu connu d'une de ses admirables lettres. Elle est du 13 décembre 1815, et elle roule précisément sur la Belgique et sur la protestation que les évêques de ce temps-là avaient faite contre la loi fondamentale du roi Guillaume. Voici comment il s'exprimait : Videte ne et hoc ad irreligiositatis elogium concurrat adimere lihertatem religionis et interdicere optionem divinitatis, ut non liceat mihi colere quem velim, sed cogor colere quem nolim. Neiuo se ab invito con volet, ne homo quidem. Apoloyet., c. xxnc.- Nous avdns ici, comme l'a fort bien remarqué la Revue Chrétienne, le nom avec la chose. On n'a jamais mieux dit depuis. 118  L'ÉGLISE LIBRE « Dire en général que c'est un malheur « pour un pays catholique de recevoir chez « lui la religion protestante , c'est dire une « vérité si triviale , que ce n'est pas la peine • de s'en occuper; mais de savoir si , deux « pays professant séparément deux religions, « et se trouvant réunis sous le mame sceptre, le « pays catholique doit refuser la tolérance que « l'autre lui demande en offrant la réciprocité, « c'est un grand et très-grand problème... La « raison de douter est que les sectes n'ont « de force contagieuse que dans leurs com- « mencements et durant le paroxysme révo- « lutionnaire , passé lequel elles ne font plus « de conquêtes. Le catholicisme , au con- « traire, est toujours conquérant, sans jamais « s'adresser aux passions, et c'est un de ses « caractères les plus distinctifs et les plus frappants. Qu'arrivera-t-il si les deux reli- « gion . s franchissent à la fois leur frontière « commune dans le nouveau royaume ? Pour DANS L'ÉTAT LIBRE.  119 « une douzaine de misérables que le protes- « tantisme nous prendra dans les Pays-Bas, « et dont les motifs honteux déshonoreront le « changement, même aux yeux de leurs ridicules apôtres , cent. personnes, peut - «. être, distinguées par le rang, le caractère « et les vertus, passeront dans notre camp « en Hollande. Au reste, je ne décide rien ' . » Je remarque en passant que cette lettre est encore aujourd'hui parfaitement applicable à la France et à la Belgique, où il y a en réalité deux pays, deux peuples réunis sous le sceptre de la même loi, les catholiques et les incrédules , et où la tolérance réciproque , entrevue par M. de Maistrc, doit et peut seule suffire pour assurer le maintien du catholi - cisme. Un célèbre contemporain du comte de Lettre l'archevêque de Paquse t du 13 d é cem b r e 4815. 12 0  L'ÉGLISE LIBRE Maistre , Mgr Frayssinous , le plus illustre des évêques de la Restauration , était déjà plus hardi que lui. I1 disait à la chambre des députés : « La liberté que nous voulons pour nous, nous la voulons aussi pour les autres... Il était réservé à l'Evangile de proclamer la liberté universelle'. » Mgr Clausel de Montais, évêque de Chartres, invoquait, vers la même époque , contre les trop fameuses ordonnances du 16 juin 1828 la Charte et la liberté de conscience. Dès les premiers temps de l'émancipation de votre Belgique , ie 13 décembre 1830 , le prince de Méan , archevêque de Malines et chef hiérarchique le l'Eglise en Belgique , écrivait au congrès : « En vous exposant les besoins et les droits des catholiques, je n'entends demander pour eux aucun privilége; Discours de Mgr l'évoque d'Hermopolis, ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, dans la discussion du budget des cultes de 1824. DANS L'ÉTAT LIBRE.  19i une parfaite liberté avec toutes ses conséquences, tel est l'unique objet de leurs voeux; tel est l'avantage qu'ils veulent partager avec leurs concitoyens. » Sous le règne de Louis-Philippe, à cette époque si glorieuse pour l'épiscopat et pour les catholiques les témoignages abondent. Les plus éloquents et les plus positifs de tous sont dus à la plume de Mgr Parisis, aujourd'hui encore évêque d'Arras. En voici quelques -uns : « Seule l'Eglise appelle la liberté de conscience, la liberté pour tous, parce que seule elle n'a rien à en craindre, elle a tout à en espérer 4. c. L'Eglise n'a besoin ni de protection , ni de privilége , il ne lui faut que la liberté, et c'est ce que la constitution du pays assure à tous les cultes. Pour conclure une alliance Des tendances, 1856, p. 20. 128  L'ÉGLISE LIBRE et d'institutions qui, en France du moins, ont cruellement varié. Mais je n'admets pas qu'on ait pu arborer ces généreux principes pour les besoins du moment, en présence des périls de la lutte, ou pour avoir part à la victoire, sauf à les renier lorsqu'on se trouve dans un autre camp. (Adhésion.) Quant à moi, je pense qu'il convient de les renouveler au sein de la paix ou dans le calme de la défaite, afin d'avoir le droit de les invoquer sans embarras, aux jours prochains de la lutte certaine et de la victoire possible. (Nouvelle adhésion:) Il demeure donc bien établi par les prélats dont je viens de citer les paroles : 1° Que l'Église peut parfaitement s'accorder avec l'Etat moderne, qui a pour base la liberté religieuse; 9° Que chacun est libre de trouver l'Etat moderne préférable à celui qui l'a précédé. C'est une permission dont, au point de vue BANS L'ÉTAT LIBRE,  agi ► de la religion, et à l'abri de cette foule d'imposantes autorités, tantá inipositâ nube testium , je n'hésite pas à profiter. J'arbore bien haut. cette préférence. Ce n'est pas, du reste, que je veuille faire de ce régime nouveau l'état normal de la société, car je ne connais pas d'état normal, et. j'attends qu'on veuille bien me montrer dans l'histoire un temps et un pays où ce prétendu état normal ait existé, où l'Eglise ait été cornpiétement satisfaite de ses relations avec le pouvoir et la société. Je soutiens seulement que ce régime nouveau est cent fois préférable à l'ancien régime, au régime où l'Eglise était complice ou domestique du pouvoir, où elle avait toujours besoin de la protection d'un maître qui lui faisait payer la rançon de cette protection au prix de son indépendance et de sa dignité. J'aime mille fois mieux, moi catholique, vivre en Belgique sous Léopold ler, qu'en Espagne sous ce Charles III qui a 9 130  L'ÉGLISE LIBRE pu, d'un trait de plume, expulser tous les Jésuites de ses vingt royaumes avec peine de mort contre ceux qui discuteraient cet ordre arbitraire. (Longue et vive adhésion.) Mille fois mieux qu'en France, au xvin e siècle , quand les parlements, tout en faisant rouer Calas et La Barre, brûlaient par la main du bourreau les mandements des évêques en même temps que les ouvrages de Rousseau, forçaient par arrêt les prêtres orthodoxes à confesser, à communier, à enterrer les chrétiens rebelles à l'Eglise, et se croyaient, de bonne foi, les dignes représentants des rois très-chré- tiens, lesquels juraient à leur sacre d'exterminer les hérétiques. (Nouvelle adhésion.) Je conçois fort bien que l'on regrette l'ordre de, choses que je répudie. Tout en réprouvant les supplices et les cruautés infligés au nom de la religion, je ne blâme pas nos pères d'avoir regardé comme nécessaire , dans certains cas, l'emploi de la puissance DANS L'ÉTAT LIBRE.  131 coactive pour protéger la religion contre ses ennemis. Je dis seulement que ce système est désormais impossible, et j'ajoute que je ne m'en afflige pas. Au contraire. Les triomphes de la religion, dans les pays où tout est permis contre elle , comme en France , en Belgique, en Angleterre, en Amérique, me semblent cent fois plus éclatants et plus consolants que l'empire éphémère et équivoque qu'elle a dû en Espagne et ailleurs à l'emploi de la force. Mais je n'ai ni le droit ni le désir de condamner ceux qui pensent autrement. Je ne mets pas en doute leur orthodoxie : Dieu m'en garde! Je leur demande toutefois de vouloir bien ne pas contester la mienne. Je les tiens très-volontiers pour mes supérieurs en vertu et en science ; seulement, tant que je serai mêlé aux affaires de ce monde, j'aurai soin de me mettre à part d'eux comme de gens avec lesquels il n'y a rien à faire par le temps qui court. (Hilarité.) 132  I.'ÉGLISE LIBRE Je tiendrai également et plus encore à n'être pas soupçonné d'une complicité quelconque avec ceux qui n'accepteraient la liberté nouvelle que comme un pis-aller temporaire, et dont l'idéal serait le retour du monde effare sous les ailes d'un César orthodoxe, à qui tout serait permis, excepté de maltraiter le prêtre, exception dont, soit dit à l'honneur du prêtre, il n'a jamais recueilli le bénéfice. (Mouvement.) Je suis donc pour la liberté de conscience, dans l'intérêt du catholicisme, sans. arrièrepensée comme sans hésitation. J'en accepte franchement toutes les conséquences, toutes celles que la morale publique ne réprouve point et que l'équité commande. Ceci me conduit à une question délicate, mais essentielle. Je l'aborderai sans détour, parce que, dans toutes les discussions de cette nature, j'ai toujours reconnu la nécessité d'aller audevant de cette inquiétude trop naturelle DANS L'ÉTAT LIBRE.  1 33 et souvent très-sincère chez les adversaires de la liberté des catholiques. Peut-on aujourd'hui demander la liberté pour la vérité, c'est-à-dire pour soi (car chacun, s'il est de bonne foi, se croit dans le vrai), et la refuser à l'erreur, c'est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous ? Je réponds nettement : Non. Ici, je le sens bien , incedo per ignes. Aussi, je me hâte d'ajouter encore une fois que je n'ai d'autre prétention que celle d'exprimer une opinion individuelle : je m'incline devant tous les textes, tous les canons qu'on voudra me citer. Je n'en contesterai ni n'en discuterai aucun. Mais je ne puis refouler aujourd'hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon coeur. Je ne puis pas ne pas l'exprimer, après avoir lu, depuis douze ans, ces essais de réhabilitation d'hommes et de choses que personne, dans ma jeunesse, personne, parmi les catholiques, ne songeait à défendre. Je le _34  L'ÉGLISE LIBRE déclare donc , j'éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l'humanité , sous prétexte de servir ou de défendre la religion. Les bûchers, allumés par . une main catholique, me font autant d'horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs. (Mouvement et applaudissements.) Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un coeur pur pour prêcher sa foi , je le sens entre mes propres lèvres , et j'en frémis de douleur. (Nouveau mouvement.) Quand j'évoque par la pensée les glorieux martyrs de la liberté des consciences catholiques ; quand je songe à Thomas Morus et aux autres victimes du fondateur de l'Eglise anglicane, à tous ces pieux Jésuites qui , avec un héroïsme si modeste et si indomptable , ont arrosé de leur sang la cruelle Angleterre; aux Franciscains de Gorcum; aux prêtres innombrables qui ont franchi les marches de la DANS L'ÉTAT LIBRE.  135, guillotine ou pourri dans les pontons de Rochefort ; à la Vendée égorgée, à l'Irlande conquise, confisquée et affamée, à la Pologne agonisante ; je ne veux pas que le bienheureux privilège, que la sainte joie de pouvoir admirer, invoquer de tels martyrs, soit jamais troublée ou ternie par la nécessité d'approuver ou d'excuser d'autres supplices et d'autres crimes, si enfouis qu'ils soient dans la nuit sanglante du passé. L'inquisiteur espagnol disant à l'hérétique : La vérité ou la mort , m'est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : La liberté , la fraternité ou la mort. (Acclamations.) La conscience humaine a le droit d'exiger qu'on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. (Nouveaux applaudissements.) Nous ne verrons plus, grâce à Dieu, la religion mêlée à de telles horreurs. Mais divers incidents, presque contemporains, nous indiquent assez que nous aurons souvent l'occa- 136  L'ÉGLISE LIBRE sion de faire la preuve de notre bonne foi et de notre logique. Et, s'il est un domaine plutôt qu'un autre où il soit impossible d'avoir désormais deux poids et deux mesures , c'est à coup sûr dans les questions religieuses. Si la bonne foi était bannie du monde, disait notre roi Jean, elle devrait se retrouver sur les lèvres d'un roi de France. Messieurs, pour la défense de notre foi, soyons tous des rois de France. (Bravos prolongés.) Que la bonne foi, bannie trop souvent de la polémique des partis et des opinions humaines, se retrouve toujours dans la polémique comme dans la tactique des catholiques. Ne donnons à personne le droit d'élever un doute , un soupçon , sur l'équité, la délicatesse , la . stricte loyauté de nos intentions comme de nos procédés. N'ayons pas les apparences de vouloir nous introduire dans la société moderne en arborant ses couleurs , en invoquant ses principes , en réclamant ses garanties , tant DANS L'ÉTAT LIBRE.  137 que nous sommes les plus faibles afin de pouvoir nous retourner, à un jour donné , contre les droits de nos adversaires , sous prétexte que l'erreur n'a pas de droits. Après avoir dit en d'autres temps : « L'Église ne demande rien de plus que la seule liberté, la liberté (le tout le monde', » ne nous laissons jamais entraîner à dire,. sous l'empire d'une protection illusoire : « L'Église seule doit être libre 2 . >> N'imitons jamais ceux qui , en France , sous Louis-Philippe et sous la République , demandaient la liberté comme en Belgique, et dès qu'ils se sont crus les plus forts ou , ce qui revient au même, les amis du plus fort, n'ont point hésité à dire : « La liberté n'est bonne que pour nous , car la liberté doit être restreinte à mesure que la vérité se fait connaître. Or, nous seuls, nous avons la vérité , et par con- Univers de mars 18.i8; reproduit dans ce même journal du 13 janvier 1855. Univers du 30 mars 1853, du 31 mars 1858, etc. S ^.I  L'ÈGLISE LIBRE nom mérite d'être cité dans cette assemblée, César Cantù, il faut ne voir dans l'Eglise ni une esclave ni une ennemie, mais une libre coopératrice 1 . Cette alliance peut comporter des concessions comme des engagements réciproques. Cette alliance existe en Belgique en fait comme en droit. Les conditions pourront en être modifiées et améliorées selon le cours du temps. Mais les grandes . lignes sont déjà tracées.. L'heureux pays où nous sommes a eu la gloire d'offrir le premier modèle, et jusqu'à présent le moins imparfait, du nouveau régime vers lequel s'acheminent tous les peuples de l'Europe. Sa constitution lui garantit, dans toute sa plénitude, la liberté de l'Eglise, la liberté du bien, la liberté du vrai. Elle y existe avec la liberté du mal, la liberté de 1 Bisogna avere la religione non schiava o nemica, ma libera cooperatrice. CANTU, His t . univers., t. VI, p. 338. DANS L'ÉTAT LIBRE. l'erreur : elle n'en est point vaincue. Vous me dites toutefois que depuis longtemps un parti intolérant s'acharne avec trop de succès à fausser l'esprit de votre Constitution, qu'après avoir profondément entamé l'esprit national, dénaturé et déconsidéré le gouvernement représentatif, divisé le pays en deux camps, et substitué le régime de l'esprit de parti à l'union des intérêts et des opinions diverses qui avait régénéré en 1830 la nationalité belge, ce parti s'applique à déterrer dans l'arsenal impur de la République et de l'Empire mille ruses légales destinées à entraver la liberté de l'enseignement, à supprimer la liberté de la charité, à proscrire la liberté d'association et de fondation, à violer ou à falsifier la dernière volonté des mourants. Vous me dites encore que, par des innovations de son propre cru, il a réussi à introduire récemment dans vos codes des pénalités contre la liberté de la chaire chrétienne; qu'il Io 9 iG  L'ÉGLISE LIBRE menace vos fabriques d'église et vos cimetières, et qu'il pratique sans embarras l'ostracisme à l'endroit des catholiques, systématiquement exclus, sous le nom de cléricaux, de la plupart des fonctions publiques. Je vous crois, et j'en dois conclure que ce parti veut traiter le noble peuple belge comme un interdit, un prodigue en fait de libertés, à qui il faut un conseil judiciaire composé d'avocats libéraux, pour l'empêcher de faire des libéralités dangereuses. (Longue adhésion et hilarité générale.) On aspire donc à faire de la Belgique un de ces pays asservis, où toute initiative individuelle et toute association libre sont immolées en holocauste au monopole de l'Etat. M ais tant que votre Constitution, votée en 1830 par l'unanimité des catholiques contre les précurseurs des faux libéraux d'aujourd'hui, restera debout; tant que vous saurez vous servir des armes qu'elle vous offre; tant que, fidèles à l'esprit de vos pères, vous saurez consacrer DANS L'ÉTAT LIBRE.  i[7 votre énergie et votre activité à la défense de vos droits, vous n'aurez point à redouter le triomphe de vos adversaires. Ils pourront garder le pouvoir ; mais, vous, vous garderez la liberté et vous la maintiendrez contre leur fanatisme et leur intolérance. (Applaudissements unanimes et prolongés.) A l'heure qu'il est, l'Eglise est encore plus libre, plus heu_. reuse, plus respectée ici qu'en aucun autre pays du monde, et il n'y a point sur le continent européen un seul pays où cette grande assemblée catholique aurait pu se réunir avec l'entière liberté qui a présidé à sa convocation et à ses discussions sur le sol de la Belgique, à l'abri des principes sanctionnés pat' sa Constitution. Il faut donc ici comme partout savoir comprendre la nouveauté des temps ; non la saluer d'un sot et servile enthousiasme, mais la comprendre, l'accepter ou au moins s'y résigner de bonne foi, en tout ce qui n'est pas 115  L'ÉGLISE LIBRE contraire à la conscience du chrétien; et j'affirme que la société nouvelle, toute fertile qu'elle soit en dangers et en scandales, n'offre rien de plus répugnant que les scandales et les abus que la conscience de nos aïeux subissait fort patiemment, crainte de pire, sous l'ancien régime. Concilier les traditions de l'Eglise avec les aspirations de la société mo - derne, en cherchant pour l'une et l'autre une fécondité nouvelle dans la liberté, c'est une tâche admirable, égale à tout ce que les apôtres des barbares et les missionnaires de l'Europe ont fait de plus grand, digne des plus fiers génies comme des plus humbles dévoiiments. Ils sont déjà nombreux , les coeurs honnêtes et résolus qui professent une foi fervente dans le progrès et le triomphe final du catholicisme , par l'efficacité de la liberté religieuse sincèrement et généreusement pratiquée. Ils savent que le bien n'est jamais facile ici- DANS L'ÉTAT LIBRE.  119 bas; qu'il n'est pas le produit de la nature humaine ; qu'il naît du travail et de la lutte. La liberté est la condition et la garantie de cette lutte. La responsabilité morale de la créature humaine ne repose que sur sa liberté ; ceux qui se chargent témérairement de confisquer ou d'énerver cette responsabilité individuelle, en prennent une bien plus terrible sur eux, et finissent toujours par y succomber. Croire à la vérité, au point d'y consacrer son bon - heur, son repos et sa vie, et cependant respecter la liberté de l'âme chez celui qui ignore ou abandonne la vérité, voilà ce qui a paru difficile jusqu'ici, et ce qui toutefois semble n'être qu'un acte simple et naturel de la justice ou au moins de la charité chrétienne. Mais, charité ou non, il faudra bien désormais s'y conformer ; car désormais il ne sera plus possible à personne d'employer la contrainte matérielle dans l'ordre religieux. Avant un siècle d'ici, non-seulement nul ne 450  L'ÉGLISE LIBRE songera à y recourir, mais nul ne comprendra qu'elle ait jamais pu être nécessaire. Il en sera comme de la dîme, de l'immunité ecclésiastique et d'autres grande institutions très-nécessaires et très-légitimes dans leur temps, mais dont la nécessité disparaît avec le temps, et, une fois disparues, personne n'y pense plus. Il y a cent ans, personne ne concevait une Eglise sans dîmes et sans immunités. Aujourd'hui , en France , en Angleterre, en Belgique et en Amérique, dans les pays où l'Egl ise est la plus libre et la plus féconde, qui donc y pense encore? La liberté a ses inconvénients et ses désagréments ; mais les avantages qu'elle procure sont si nombreux et si grands, qu'il faut supporter ces inconvénients avec patience , et , s'il est possible , même sans se plaindre. Nous avons eu en France, et moi tout le premier, pendant la République, le tort , le grand tort, non pas, Dieu merci! de répudier DANS L'ÉTAT LIBRE.  1 ► 1 la liberté , mais de trop nous plaindre et de trop nous alarmer de ses inconvénients. Vous savez où cela nous, a conduits. (Mouvement.) De tous les abus que permet la liberté, il n'en est peut-être pas un seul qui résiste à la longue aux contradictions, aux résistances du sens moral que la liberté suscite et qu'elle arme de son inépuisable vigueur. Le grand Paoli, un héros catholique trop oublié, que l'aveugle renommée a sacrifié à son rival et à son compatriote Bonaparte, avait pour maxime favorite : Avec la liberté, on peut tout souffrir et tout réparer I . C'est la pensée que notre Lacordaire a traduite en son magnifique langage : « Les maux de la liberté, si grands qu'ils soient, tiennent à son apprentissage et non pas à son essence : ils laissent encore du ' Colla liberta tutto si puo soffrire et a fritte si put} trovar riparo. L'ÉGLISE LIBRE jour, de la vie , une espérance aux vaincus , et par-dessus tout, l'émulation sacrée du bien contre le mal. Sous le despotisme, le bien et le mal dorment sur le même oreiller; une dégénérescence sourde envahit les âmes, parce qu'elles n'ont point de luttes à soutenir, et le christianisme lui-même , victime protégée , expie dans d'ineffables humiliations le bénéfice de la paix. » (Applaudissements.) Mais il est temps, plus que temps , de mettre fin à tous ces discours. En récapitulant tout ce que j'ai dit trop longuement, ne pourrions-nous pas en tirer deux conclusions? Et d'abord celle-ci , fondée sur l'expérience, que jamais la religion n'a été plus sainte, plus forte et plus féconde, que dans les conditions de combat auxquelles la Providence a ramené le xIx e siècle. Qui gardera les gardes , a dit le prophète : Quis custodiet custodes? Je DANS L'ÉTAT LIBRE. réponds : L'ennemi; c'est l'ennemi qui fait tenir debout la sentinelle '. Puis, n'est-il pas permis de croire que nous entrons dans une ère nouvelle, celle que l'on pourra appeler l'ère de la liberté de l'Eglise ? Je sais qu'il faut se défendre autant de l'utopie que du découragement. Nous voyons autour de nous, en France , des personnes infiniment respectables qui, je le crains, cèdent à ces deux tendances opposées , mais toutes deux extrêmes. Les unes annoncent que, tous les principes étant violés, toutes les traditions méconnues, et tous les États bouleversés, nous approchons nécessairement de la fin du monde. Les autres prophétisent, au contraire, une grande époque de rénovation sociale, de paix et de prospérité, de bonheur et de vertu. Je me permets de n'être ni avec Ainsi disait une des plus saintes Mmes de ce siècle, madame Swetclhine, à qui j'emprunte cette pensée.