Rimes futiles
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RIMES FUTILES
/?- y?S" 9" 3. MONTE-NAKEN RIMES FUTILES Descendra-t-il, le miel suspendu àl’extrême branche d’un arbre, parce qu'un boiteux le convoite? —Il faut que Tun bâtisse des palais et que l’autre fasse des besaces. [Proverbes tamouls.) PARIS LIBRAIRIE DES B1BLlO R11 1LES Rue Saint-Honoré, 338 MDCCC LXXIX •ONACFON MOMTOT •
Amon père bien-aimé, Ama mère bien bonne, je dédie ces premières pousses de mon jeune esprit. LÉON Séville, 1879.
RIMES LIMINAIRES SONNET J’aifait ces rimes en voyage, même en chemin defer parfois. —rarement àl'ombre des bois. — Le livre s'en ressent, je gage. Dès sei^e ans, entrouvrant ma cage, voletant d'endroits en endroits, j’ai fait mon chemin delà croix... J'ai vingt ans, partant... je suis sage.
Rimes futiles. Voilà que l’atmosphère commence de fraîchir... Je vois boire la terre et le ciel s’éclaircir : c’est la fin de l’averse ; le lourd nuage noir lentement se disperse... il cesse de pleuvoir.
Rimes futiles. A DES JEUNES FILLES Amon ami Auguste Préla^, Mousseuses roses, roses roses entr’ouvrant vos mousseux boutons, si coquettes àpeine écloses, défiez-vous des papillons. Si vous écoutez leurs bêtisesle soir, vous vous effeuillerez, pleurant, —emportés par les brises, — tous vos parfums évaporés;
Rimes futiles. Parfums, dont une abeille sage eût, distillant leur hydromel, condensé le diffus nuage dans l’or d’une goutte de miel... Genève, 1879.
Rimes futiles. i3 RENOUVEAU AMadame Marie Joorîs. Aux champs renaissent les roses, lorsqu’hier il avait neigé; sous des baisers d’or écloses, aux champs renaissent les roses... mais pour moi rien n’a changé : je ne sais pas ce que j’ai. Par les bois qui reverdissent des oiseaux ont voltigé; joyeux, leurs chants retentissent dans les bois qui reverdissent... mais, moi, je reste affligé : je ne sais pas ce que j’ai. 2
Rimes futiles. 14 En mon âme, qui l’adore, pas un rayon n’a plongé ; il n’est point printemps encore en mon âme qui l’adore; pour moi seul rien n’est changé... elle sait bien ce que j’ai ! Berne, novembre 1878.
Rimes futiles. i5 BLONDINE BLONDE Amon cher ami Jules Carrara. D’un mouvement nerveux, Blondine aux blonds cheveux, assise àla fenêtre, filait àson rouet où le lin s’enchevêtre, — où le lin s’enchevêtre aussi blanc que le lait... Que le lin, blonde fille, sous tes doigts se tortille : file, file toujours, et rêve àtes amours...
i6 Rimes futiles. Elle songeait, peut-être, Blondine aux blonds cheveux, au jour où, sous le hêtre, dans ses bras amoureux, quelqu’un l’avait pressée, lui disant qu’elle était . plus blanche que le lait, — et deux fois embrassée en jurant qu’il l’aimait... Blondinette filait. Que le lin, blonde fille, sous tes doigts se tortille : file, file toujours, et songe àtes amours... Elle songeait, peut-être, au jour où, sous le hêtre, passait son amoureux, qui tenait embrassée et d’un bras chaleureux contre son cœur pressée — une autre fiancée ,
Rimes futiles. en jurant qu’il l’aimait... Blondinette filait. Et le lin s’entortille dans ses doigts, —pauvre fille l’esprit suivant toujours le fil de ses amours... ’C’est bien d’alors, je gage, qu’on lui voit le visage plus pâle que le lait, que son lin s’enchevêtre et que son œil distrait erre par la fenêtre, espérant voir peut-être celui qui l’oubliait; mais elle se console, Blondine aux blonds cheveux, aux mouvements nerveux, en filant, pauvre folle 1 en filant son rouet... Blondinette filait.
i8 Rimes futiles. Que le lin, pâle folle, sous tes doigts tourne et vole..- le fil de tes amours est brouillé pour toujours!
Rimes futiles. 19 SONNET AManon —jadis Manette, Lorsque j'étais petit garçon, quand vous étiez encor fillette, je vous disais parfois :«Manette, t’en viens-tu jouer au ballon? » D’aventure, vous disiez :«Non, je veux jouer àla raquette... » Je murmurais :«Sois satisfaite!.. » Et la raquette avait raison.
Rimes futiles. 36 Dans une pièce étroite où je me claquemure, tisonnant mon feu maigre ou soufflant àmes doigts, les membres énervés et l’esprit aux abois, du matin jusqu’au soir griffonner, ôtorture!... Dire qu’il fut. un temps où j’aimais la naturel quand je rôdais, humant l’air des pins, par les bois.
Rimes futiles. SURLATOMBE D’UN GRAND DÉSESPÉRÉ SONNET AEdmondo Carbonero, Etre né sans vouloir naître, souffrir sans vouloir souffrir, mourir sans vouloir mourir : être homme, sans vouloir l’être. Ignorer, voulant connaître ; pleurer, espérant jouir; ramper, croyant éblouir; paraître, pour disparaître...
23 Rimes futiles. Entre la haine et l’amour, les sanglots et le fou rire, haleter, —la nuit, le jour.. Fièvre, cauchemar, délire, néant, farce, mauvais tour, énigme, doute, martyre !
Rimes futiles. 29 COUP DE PATTE Vous prétendez, fière Prudence, que jour et nuit àvous je pense, que je vous aime en insensé.,. Prudence, c’est une imprudence, car, —je vais dire une insolence, — àvous je n’ai jamais pensé, et je doute que je commence. Vous, qu’on voit partout vous flatter dans votre vaniteux langage
ORimes futiles. que j’ai plaisir àm’arrêter «pour contempler votre visage ) jamais devant un étalage ne faites-vous halte au passage, sans pour cela rien acheter?.-.
Rime'! futiles. 01 ENVOI D’UNE ROSE ARTIFICIELLE SONNET DE BONNE ANNÉE, AMadame C. E. J’avais songé, Madame, au début de l’année, àvous offrir—mon Dieu !... ce qu'on nommeun bouquet... mais c’est chose banale, àce qu’il me paraît. — —Et puis, la fleur qu’on cueille est si vite fanée! Des parfums d’aujourd’hui demain... reste un regret, et la rose d’hier, ce matin chiffonnée, se meurt —dans sa dentelle étroite emprisonnée. — Aussi j’ai préféré vous écrire un sonnet.
32 Rimes futiles. Vous n’allez pas nier, Madame, je suppose, que pour faire un sonnet il fallait quelque chose ; on n’écrit pas sur rien ;donc, j’ai pris une fleur... Et, comme moi, ma fleur est artificielle : il ne s’exhale aucun arôme de son cœur... —Croyez-vous au parfum quand rien ne le révèle?
Rimes futiles. 33 RAFFINEMENTS Chatte!... sous ses deux lèvres roses elle avingt-huit petites dents; si ses baisers sont douces choses, c’est qu’elle mord les imprudents. Ses paroles mélodieuses couvrent un sourire maudit ; ses phrases sont délicieuses, car elles font perdre l’esprit. Aux dix doigts fins de ses mains fines sont dix ongles longs et félins; si ses caresses sont divines, c’est qu’on s’y griffe aussi les mains.
34 Rimes futiles. —En amour, —baisers sans morsures... doux mots où le serpent n’est pas... caresses sans égratignures... rendent bientôt bien las, hélas I
Rimes futiles. 35 - FLOT DE PAROLES —PAS D’ÉCHO SONNET. Bonjour, mignonne; vas-tu bien? as-tu toujours ton méchant rire et tes yeux bleu vert de vaurien qui jadis faisaient mon martyre?... Mais quoi... tu ne me réponds rien? tu ne trouves plus un sourire?... ton coeur ne comprend plus le mien ?... tu n’as pas un mot àme dire?...
42 Rimes futiles. s’il ne vous peut, d'un trait de plume, donner dans la postérité, en un feuillet de son volume, la mort ou l’immortalité?...
Rimes futiles. 43 CADAVRES FLOTTANTS Amon ami Alfred KregUnger. Dans les fossés du vieux château, un cadavre flottait sur l’eau. Le valeureux comte Hyacinthe s’en revenait de Terre sainte. Il suivait sa route en rêvant... au fond des bois sifflait le vent. Dans les grands arbres qui tremblaient les myopes hiboux hôlaient...
44 Rimes futiles- Et, sous les murs du vieux chateau, un cadavre flottait sur l’eau. Une mystérieuse crainte tourmentait le comte Hyacinthe. Brûlant de revoir son manoir, il fouettait son grand cheval noir; Il le fouettait avec rudesse, brûlant de revoir sa comtesse... Dans les fossés du vieux château un cadavre flottait sur l’eau. Le comte arrive enfin. Il sonne du cor; —il appelle... personne... Et le manoir est large ouvert, le pont baissé... tout est désert... Il entre... il voit portes brisées, dalles de sang noir arrosées.
Riwes futiles. Il voit, sQus les murs du château, le cadavre flottant sur l’çau, îl brûlait de voir sa comtesse, de l’embrasser avec ivresse... .,. Et le matin du jour suivant, au fond des bois sifflait le vent. Dans les grands arbres qui tremblaient les myopes hiboux hôlaient... Et, sous les murs du vieux château, deux cadavres flottaient sur l’eau. Muddersfield, novembre 1876,
46 Rimes futiles. GUITARE Gastibelza, l'homme àla carabine. Chantait ainsi... Victor Hugo. Mon cœur est une guitare dont les femmes ont pincé d’une façon si barbare que les cordes ont cassé... J'ai souffert un mal terrible, pour poursuivre l’Idéal... mais n’aimer que le possible, c’est le fait d’un animal.
Rimes futiles. 47 ÉCRIT SUR UN RACAN SONNET. Foin de ces amants filandreux aux pieds de quelque malheureuse, pâle, anémique et langoureuse, faisant l’amour «àla chartreux »1 Vive l’amant qui sait, fiévreux, emprisonner son amoureuse, fille puissante et savoureuse, dans ses bras forts et vigoureux!
48 Rimei futiles. Foin de ces vers froids, platoniques, •où forme et fond sont rachitiques !••. — (^ue dans un vers pensé, —nerveux. le rythme étreigne la pensée, et la tienne comme «embrassée dans des bras forts et vigoureux» !...
Rimes futiles. 49 AUNE ORGUEILLEUSE Ala mer on apris deux branches de son corail aux tons ardents, trente-deux de ses perles blanches : ce sont vos lèvres et vos dents. Ala terre on apris deux roses des plus vivantes en couleurs : ce sont vos deux petits pieds roses que jalousent toutes les fleurs. Aux deux on avolé deux mondes, astres aux éclairs radieux : ce sont les prunelles profondes et chatoyantes de vos yeux... t-. 5
DO Rimes futiles. Pour rassembler vos dons funestes, on adépouillé les jardins, et les nébuleuses célestes, et les abîmes sous-marins... Celui qui vous dota, Madame, jusqu’au bout que n’est-il voleur? que ne vous trouve-t-il une âme, que ne vous donne*t-il un cœur!
Rimes futiles. DI ALA MÈRE DE L’ENFANT MALADE aMa petite dame, ces fleurs ; vous vont àravir, sur ma vie : àvotre aspect, l’on se récrie... mais, chez vous, l’enfant tout en pleurs attend le soir qu’on le nourrisse ! —Pour avoir le sein àson goût, n’a-t-il assez de sa nourrice?... moi j’aime la valse avant tout. —Ma petite dame, entre nous, ce soir, nulle ne vous dépasse : nulle en atours, pas une en grâce., mais votre cher ange ala toux et pleure que sa mère tarde!
58 Rimes futiles. PEU DE CHOSE! La vie est vaine : un peu d’amour, un peu de haine... et puis —bonjour 1 La vie est brève ; un peu d’espoir, un peu de rêve... et puis —bonsoir ! Paris, juillet 1880.
Rimes futiles. b9 RENDEZ-VOUS Amon cher ami Émile Posso^, Voilà trois heures que j^attendsl... je n’entends plus rien âla chose; il fait sombre depuis longtemps... Au moins cent fois j’ai crié :«Rose! »... En vain je me casse la voix; je ne reçois d’autre réponse que ce que dit le vent des bois fouettant les rameaux et la ronce...
DO Rimes futiles Achaque feuille le vent dit : «Regardez donc cet imbécile, il attendra toute la nuit Rose, qui court avec Basile... »
Rimes futiles. r>! DOULEUR DE LA MORTE Sur sa tombe àpeine fermée, le cœur brisé, je sanglotais : «Où donc es-tu, ma bien-aimée, toi que j’aimais, que je chantais?... » Dans la tombe close et profonde j’entendis répondre une voix ; «Je pleure, dans un meilleur monde, nos amours bénis d’autrefois!... » 6
62 Rimesfutiles. -A TOUR DU MONDE Mignonne, en moins d’une seconde je veux faire mon tour du monde : Je pars... tes yeux bleus, c’est le ciel ; je les vois; c’est l’essentiel... Tes cheveux blé mûr, c’est la terre ; je les vois; peu me reste àfaire... Tes lèvres rougef,’ c’est l’enfer : je les vois; je brûle, c’est clair!... Mais j’ai fini «ton tour du monde, Mignonne, en moins d’une seconde.
Rimes futiles. 63 SUR LA FORME IL n’est étoffe si belle, velours, lampas ou brocart, il n’est si riche dentelle qui chatouille le regard, drapée en dépit de l’art et de la gamme nouvelle. Le style, c’est l’art exquis de bien draper la pensée... et par les plus fins devis l’âme n’est point caressée, si la forme en est forcée, si les tours en sont vieillis.
64 Rimes futiles. ÉCLATS DE RIRE DANS LA NUIT —Quand je la quittai :«Prends ma bague, tiens... »me dit-elle. Elle pleurait; j’avais un pressentiment vague qu’elle me trahirait. Et chaque nuit, dans le silence, pressant sa bague sur mon cœur, le doute me prend... et je pense, et je pense... et j’ai peur. Peur! pourquoi douter? elle m’aime!... Mais qui ricane autour de moi?... J’éclate de rire moi-même... Je ne sais pas pourquoi.
UN DIZAIN DE CHANSONS RONDEAU-PRÉLUDE AMadame G. ci’-4 Pour faire une chanson, Madame, point ne faut le divin frisson que la Muse àson nourrisson met dans le cœur, jette dans l’àme... voyez le merle et le pinson!^ Suffit du refrain, de la gamme, suffit d’être joyeux garçon ; point ne faut savoir faire un drame pour faire une chanson. 0.
66 Rimes futiles. Ma grandmère, une sage dame me disait souvent :«C’est le ton qui fait la chanson, polisson! » Et ce mot de la chère femme, moi je l’ai mis sur mon programme pour faire une chanson.
Rîmes futiles. 67 PREMIÈRE CHANSON Vous êtes belle, Mignonne, et SI vous n’êtes point bonne, c’est qu’hélas! rien n’est parfait. Je ne le dis àpersonne, car tout le monde le sait. Vous êtes froide, Mignonne... Qu’un jour, votre cœur se donne, J’en serai bien stupéfait. Je ne le dis àpersonne, car tout le monde le sait.
74 Rimes futiles. On voit jouer par paires cygnes sur les étangs, bébés dans les parterres ; voilà le gai printemps... Le sang, dans nos artères, retrouve les élans chaleureux de naguères : voilà le gai printemps... Anvers, 1876.
Rimes futiles. 75 CINQUIÈME CHANSON APerrin, mon petit cousin. Voici le triste automne... et, dans le bois désert, plus un arbre n’est vert, plus un chant ne résonne. Voici le triste automne... un ciel toujours couvert retrouve dans la mer son reflet monotone.
76 Rimes futiles. Voici le triste automne : on croit déjà dans l’air sentir le vent d’hiver, et d’avance on frissonne... La feuille tourbillonne... Par le volet ouvert au loin notre œil se perd, plus triste que l’automne.. Anvers, 1876.
Rimes futiles. 77 SIXIÈME CHANSON Sitôt qu’à Mignonne je touche le moindre mot qui part du cœur, d’un éclat de rire moqueur Mignonne me ferme la bouche... Et si du regard je lui veux faire entendre la moindre chose, de sa menotte blanche et rose Mignonne me ferme les yeux... Je me pique au jeu :je lui porte un jour mes aveux griffonnés : je lui tends le pli... Paf! au nez Mignonne me ferme la porte!
78 Rimes futiles. SEPTIÈME CHANSON Aseize ans, j’aimais une brune, j’aimais une brune aux yeux noirs. Par les bois, au clair de la lune, nous nous promenions tous les soirs. L’an d’après, j’aimais une blonde, j’aimais une blonde aux yeux bleus. Avec elle, en dépit du monde, j’ai goûté des moments heureux. Avingt ans, j’aimais une rousse, j’aimais une rousse aux yeux pers. Entre deux baisers, sur le pouce, elle se grisait de mes vers... Et maintenant j’aime ma pipe : Je fume, et je lis mon journal; j’ai toutes les femmes en grippe. Je fume... et ce n’est pas plus mal I
Rimes futiles. 79 HUITIÈME CHANSON Près de l’Alcazar, àSéville, je sais —j’ai noté sa maison ~ une coquette et froide fille : elle est vive comme un pinson. Du matin au soir elle chante; sa chanson me fait mal au cœur ; elle n’a rien qui la tourmente, et moi, je me meurs de douleur.
8o Rimes futiles. NEUVIÈME CHANSON Quiconque ne raffole pas des coups d’ongles, des coups de pattes, que point ne joue avec les chats... encore moins avec les chattes. Quiconque ne souhaite pas qu’on le griffe, qu’on le chiffonne, Que point ne joue avec les chats... moins encore avec toi, mignonne.
Rimes futiles. 8t DIXIÈME CHANSON AMademoiselle Hermione. Les mains de roses pleines, àtravers les sillons, par les bois, sous les chênes, sur le bord des fontaines, je vais, faisant la chasse aux papillons. Je suis une coquette : avant le soir, j"en veux une couronne faite d’au moins cent, bête àbête, tout pantelants, piqués dans mes cheveux.
82 Rimes futiles. PAYSAGE D’AMOUR AM. le comte de Rouville Mignonne est sur son lit blanc, —blanche; elle dort... et moi ,je me penche po-ur voir ses contours nuageux. Mignonne est tout un paysage, ensoleillé, vivant, sauvage : entre ses seins, sommets neigeux, sous les rayons chauds de mes yeux, brille une gorge souveraine où court le vent de son haleine... ses cheveux sont une forêt de frémissements toute pleine... sa bouche, entr’ouverte, paraît une rose aux sanglants pétales
83 Rimes futiles. et ses dents, des roses opales, parterre appelant les baisers amoureux des vents alizés !... iVIignonne 1ômon beau paysage ensoleillé, vivant, sauvage, paysage de mes amours, quand du regard je te parcours, je cherche en vain quelque rivière baignant ces rivages charmants... je la rêvais de diamants ! Mignonne! dans notre chaumière, nous sommes deux pauvres enfants !... mais nous nous aimons avec rage comme on sait aimer ànotre âge, et pour Mignonne, hère et sage, le flot de mes embrassements sur sa gorge et sur son visage fera mieux dans le paysage que rivières de diamants... Mignonne! nature sauvage!
90 Rimes futiles. Mon Dieu! je n’en suis pas plus triste; n’étant pas assez Allemand pour me croire phrénologiste, j’en fais mon deuil tout simplement. Un beau jour j’ai fait cette emplette —sur mon honneur —sans autre but que d’y semer la violette qu’on voit fleurir sur l’occiput. Ce n’est pas que j’eusse l’envie, par là, de narguer le trépas... je crois au néant de la vie ; au néant de la mort, non pas! — Mais l’antithèse est mon délice, et, sans poser pour l’esprit fort, je cultive par pur caprice des fleurs dans la tête d’un mort.
Rimes futiles. 9* MIRACLE ACamille Raga:^:^i. Auprès de mignonne que j’aime je me trouvais assis un soir dans un cloître désert et noir... nul pour nous entendre ou nous voir, donc, àquoi bon faire carême? Aussi tous deux, àqui mieux mieux, nous nous disions un tas de choses, et je prenais àfortes doses des baisers sur ses lèvres roses, aussitôt rendus sur mes yeux.
92 Rimes futiles. Quand tout àcoup d’un pauvre cierge qui se consumait dans un coin, —de nos amours triste témoin, les lueurs nous firent de loin voir une image de la Vierge. La lumière qui vacillait au souffle de la nuit d’automne, se reflétant sur la Madone, fut cause, —àcoup sûr, —que Mignonne crut que l’image tressaillait... Car, peureuse, d’un ton étrange, elle dit :«Saints du paradis ! pourquoi tremblerait-elle?... dis! » —Dans un baiser, je répondis : C’est qu’elle est jalouse, mon ange !—
/ BÉBÉ RÉALISTE CROQUIS DE PETITS HOMMES PAR UN GRAND ENFANT AMARGUERITE SON FRÈRE LÉON «Margaritas? ante Margaritam. » UThe child is father of the man. » W. WORDSWORTH. Les enfans sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérans, menteurs, dissimulés ;ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets: ils ne veulent point souffrir de mal ,et aiment àen faire :ils sont déjà des hommes. La Bruyère.
BÉBÉ RÉALISTE Au Bébé qui vient de naître. There, on the nurse’s lap, anew-born child, We saw thee weep while all around thee smiled; So live, that sinking in thy last long sleep, Thon still may’st smile, -while ail around thee -weep. Sir William Jones. (To anew-born Infant.) Petit être né d’un instant, que l’on baise et que l’on admire, toi seul, tu pleures, cher enfant, quand tous nous venons té sourire. Vis bien, agis bien, cher amour, pour qu’un jour, àta dernière heure, tu puisses sourire àton tour, alors qu’autour de toi tout pleure.
96 Bébé réaliste. Surprise paternelle. Le père d’un regard étrange enveloppe son premier-né, —qui dort, nu comme un petit ange ,— et dit d’un air tout étonné : if C’est extraordinaire... naire... Et dire que je suis son père! » Lullabjr. BERCEUSE Dans ta berce, endors-toi, trésor; ferme donc ta petite bouche, car c’est mauvais, lorsqu’on les couche, que les enfants jasent encor... Dans ta berce endors-toi, trésor.
Bébé réaliste. 97 Endors-toi, trésor, dans ta berce, et ferme tes chers petits yeux, car les enfants vont seuls aux cieux qui s’endorment dès qu’on les berce... Endors-toi, trésor, dans ta berce. Bien vite, trésor, endors-toi; ferme tes petites oreilles : les enfants rêvent des merveilles s’ils n’écoutent pas le beffroi...- Endors-toi, trésor, endors-toi. Une Nuance. aViens çà, Bébé; voyons :arrive et monte sur mes genoux; vite... allons, chenapan! Cheval Galop! mais avant tout raconte qui te plaît mieux :ton père, ou ta maman? 9
93 Bébé réaliste. —Moi... »dit Bébé, hésitant une pause, «j’aime Maman... Papa, Je l’aime assez... voyez-vous, c’est... presque la même chose... mais j’aime mieux... Georgette... vous savez? o Contemplation. Al’ombre de ses cheveux d’or, la petite Georgette dort au salon, par terre étendue. Bébé, dont c’est «la prétendue », la cherche en lui criant bien fort : «Viens donc jouer au corridor!... » Mais sa voix n’est pas entendue : la pauvre Georgette est rendue.
Bébé réaliste. 99 Bébé, comme àcolin-maillard, alors àsa recherche part : de la cave au troisième étage, il entreprend un grand voyage ; sous les tables, sous le billard, partout il plonge son regard, et quand, àla fin, tout en nage, il entre au salon... il enrage. La vengeance est son seul désir... Mais, charmé, lorsqu’il voit saillir ces cheveux plus dorés que l’ambre sur le noir tapis de la chambre, il sent sa colère faiblir, et, pour la regarder dormir, croisant les bras, Bébé se canibre... —Il aura six ans, en septembre !
io6 Bébé réaliste. car je désirais tant d’avoir encore un frère; je l'ai bien entendu, très bien ;petite mère vient de dire àpapa ;«Jean, vous avez raison, «Père, c’est un enfant de plus dans la maison... » Et le grand-père, sans entendre une parole, qui voit dans cet instant une mouche qui vole sur Bébé se poser, d’un coup de main la prend, fier, àBébé la montre, et rit comme un enfant. Ronde des Bébés et du Bon Papa. Grand-père, il fait le grand chien : il jappe, il aboie, il tousse; mais il ne tousse pas bien ; sa voix est beaucoup trop douce.
Bébé réaliste. 107 Non, tu ne nous fais pas peur, mon bon papa, vieux farceur !... ta voix est beaucoup trop douce. Grand-père, il fait le vieux chat : il guette, il miaule, il gratte, mais ne blesse pas le rat ; sa main est trop délicate. Non, tu ne nous fais pas peur, mon bon papa, vieux farceur!... ta main est trop délicate. Grand-père, il fait le cheval : il saute, il hennit, il rue; — il ne fera pas grand mal avec «son pied qui remue »! Non, tu ne nous fais pas peur, mon bon papa, vieux farceur !... avec «ton pied qui remue» 1...
io8 Bébé réaliste. Grand-père, il fait le gros loup : il hurle, il épie, il louche; mais ne mordra pas beaucoup : il n’a que deux dents en bouche! Non, tu ne nous fais pas peur, mon bon papa, vieux farceur!... qui n’as que deux dents en bouche! Berne, 1879.
RIMES EXOTIQUES ACCLIMATÉES
RIMES EXOTIQUES ACCLIMATÉES CHANSON DES BOIS Dans la forêt, sans craindre rien des voleurs, en fredonnant, j’erre... mon pauvre cœur est mon seul bien ; un voleur, qu’en pourrait-il faire? Mais qu’entends-je dans le taillis?... quelque brigand qui me menace?... Ouf! Mignonne sort du fouillis, et jusqu’à m’étouffer membrasse. (D’après Ludwig Uhland.)
112 Rimes exotiques acclimatées. IMPROMPTU Mire-toi dans mes yeux, ma belle intimidée! tu verras ton image en eux inféodée, comme moi, si je plonge au fond des tiens, je vois mes traits en miniature yrevivre deux fois... C’est un regard, ma foi, bien fécond que le nôtre : nous faisons des bébés dans les yeux 1un de 1autre. (D’après Thom-A-S Moore.)
Rimes exotiques acclimatées. SONNET Amon vieil ami M. le comte de Casa-Segovia. La jeune rose entre toutes les fleurs brille au matin :fraîche, pure, odorante, coquettement en penchant sur sa plante, elle répand d’enivrantes senteurs. Mais quand, bientôt, du soleil les ardeurs ont desséché sa sève nourrissante, le vent du soir, la fouettant frémissante, emporte au loin ses feuilles sans couleur.
1J4 Rimes exotiques acclimatées. Telle, un instant, abrillé mon étoile : tant que l’amour les couvrait de son voile, mes yeux n’ont vu que gloire et que bonheur. Mais maintenant je connais l’amertume, et, feuille àfeuille envolé de mon cœur, l’espoir, hélas! s’est perdu dans la brume. (D’après José de Espronceda.
Rimes exotiques acclimatées. ii5 CHANSON (0 Amon excellent ami M. le TY Robert Evans Peterson. La femme est semblable àla fleur nouvelle qui dans les gazons émaillé le sol ; les abeilles d’or tournent autour d’elle et les papillons l’embrassent au vol. Et comme la fleur, —une fois cueillie, — la femme s’achète et se vend partout... se fane, se ride, et bientôt, vieillie et foulée aux pieds, meurt dans un égout. (D’après John Gav. 1688-1732.) (i) Le nom de Chanson n’est que la traduction exacte de celui de «Song», que Gay donne âcette pièce, très peu gaie, en anglais.
122 Rimes exotiques acclimatées. Quand je vous ai dit mes tourments, pas un n’a desserré les dents; mais voici qu’en vers je les loge, et tous vous faites mon éloge... (D’après Henri Heine.)
Rimes exotiques acclimatées. 123 LE PÊCHEUR Amon ami le baron Joseph de Plessen. Voici que, paresseux, —comme font les lézards, — au bord de l’eau j’ai pris une pose indolente, pour guetter les petits poissons d’or frétillards au soleil sébattant dans l’onde étincelante. Se chassant, se croisant, vifs, ils viennent, ils vont... àpeine ai-je lancé vers leur essaim qui grouille mon hameçon... que tous disparaissent au fond. J’ai beau me mettre en quatre :il faut rentrer bredouille.
Rimes exotiques acclimatées. 124 Je réussirais mieux, peut-être, àles pincer, si d’abord je troublais le flot de la rivière... mais, le triste plaisir! s’il fallait renoncer àles voir se jouer dans un rais de lumière . (D’après Grillparzer.)
Rimes exotiques acclimatées. I25 La nuit était froide, et les forêts mornes; moi, tout en pleurs, j’errais par un sentier : j’ai réveillé les chênes et les ornes ; ils ont branlé la tête avec pitié. (D’après Henri Heine.)
Rimes exotiques acclimatées. 126 PERSONNE Amon ami Henri ***. Avec ma femme j’ai vécu, sans partager avec personne ; je n’entends pas être cocu, cocu je ne ferai personne. Ma bourse est légère àporter, « mais je ne dois rien àpersonne ; car, si je n’ai de quoi prêter, du moins je n’emprunte àpersonne. 1
Rimes exotiques acclimatées. 127 Si nul n’est sous ma volonté, je ne suis le serf de personne; j’ai mon braquemard au côté : je n’endure rien de personne. Je veux être heureux comme un roi, je ne veux pleurer pour personne; et, si nul n’a cure de moi, moi, je n’ai cure de personne. (D’après Robert Burns.)
128 Rimes exotiques acclimatées. Quand pour le ciel, que voile le mystère, le temps viendra de s’ouvrir aux fervents, on verra tous les hommes de la terre d’espoir, de crainte et de doute tremblants, alors, moi seul, je serai dans leur nombre, sans partager leurs éblouissements : le Paradis par toi, blonde àl’œil sombre, ne m’est-il pas ouvert depuis longtemps r (D’après Friedrich Bodenstedt.) y
Rimes exotiques acclimate'es. 129 SCHILFLIED Le soleil s’est couché ; de noirs nuages passent, que, par l’air desséché, les vents d’orage chassent. L’éclair intermittent qui sillonne l’espace fait luire de l’étang, par moments, la surface... Et moi, je me figure àchaque fois te voir... et que ta chevelure ondoie au vent du soir. (D’après Nicolas Lenau.
Rimes exotiques acclimatées. 13o SCHILFLIED De la lune les reflets pâles sur l’étang calme, aux calmes eaux, effeuillent leurs roses opales dans les cheveux verts des roseaux. Des cerfs brament sur les collines et sondent le ciel dans la nuit; dans les ajoncs, les bécassines battent des ailes avec bruit... Mon regard se penche et je pleure ; dans mon âme, je viens de voir ton ombre glisser tout àl’heure comme une prière du soir. (D’après Nicolaus Lenau.)
Rimes exotiques acclimatées. IDI Amon ami Luis de Cuadra. Deux étoiles se sont perdues, on ne les voit plus dans les deux : elles se sont chez toi rendues et resplendissent dans tes yeux. (D’après un refrain populaire en Andalousie.) Si les soupirs de mon sein et ceux de tes lèvres roses se croisaient sur le chemin, ils se diraient bien des choses. (D’après un refrain populaire en Andalousie.
TABLE Pages Dédicace j Rimes liminaires 3 RIMES FUTILES. Aune Dédaigneuse de poésie 5 Ondée 7 Ades jeunes Filles n Renouveau i3 Blondine blonde ’i5 Sonnet jg Hilarité 21 Aube 23 Rondel du bureaucrate 25 Sur la tombe d’un grand désespéré 27 Coup de patte 2q Envoi d’une rose artificielle 3i Raffinements 33 Flot de paroles —pas d’écho 35 Sur une tasse de Satzuma 37 Œil pour œil 39 Dithyrambe 41
140 Table. Pages Cadavres flottants 43 Guitare 46 Écrit sur un Racan 47 Aune orgueilleuse 4g Ala mère de Tenfant malade 5i Asile 53 ??? 55 Paroles dernières 56 Temps variable Sy Peu de chose !58 Rendez-vous 5g Douleur de la morte 61 Tour du monde 62 Sur la forme 63 Éclats de rire dans la nuit 64 Un dizain de chansons (I àX' 65 Pa}-sage d’amour 83 Pantoum du bohème 85 Feuilles envolées 87 Premier soleil 8S Les Violettes du crâne go Miracle 92 Bébé réaliste g3 Rimes exotiques acclimatées gi Adieu, Muse, adieu i36 Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, 338.
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