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Luis Antonio de Villena: figuras de extrañeza en "Como a un lugar extraño"

Terrasson, Claudie

Abstract

Se trata mediante un análisis de Corno a lugar extraño, último poemario de La belleza impura, de mostrar cómo en él se dibuja un itinerario que traduce un sentimiento de extrañeza frente al mundo a la par que marca tal poemario una transición estética en la obra villeniana.

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«LUIS ANTONIO DE VILLENA : FIGURES DE L'ÉTRANGER DANS COMO A LUGAR EXTRAÑO» CLAUDIE TERRASSON UNIVERSITE CHARLES-DE GAULLE-LILLE 3 (FRANCE) Resumen: Se trata mediante un análisis de Como a lugar extraño, último poemario de La belleza impura, de mostrar cómo en él se dibuja un itinerario que traduce un sentimiento de extrafieza frente al mundo a la par que marca tal poemario una transición estética en la obra villeniana. Palabras clave : Poesía, Estética, Análisis textual, Extrañeza, Luis Antonio de Villena. Abstract: This article aims to present by an analysis of Como a lugar extraño, last book of La belleza impura, an evolution witch transíate a feeling of strangeness in front of the world, and this study shows also an aesthetic transition in Villena's works. Key words: Poetry, Aesthetic, Textual analysis, Strangeness, Luis Antonio de Villena. Resume : 11 s'agit á travers l'analyse de Como a lugar extraño, dernier recueil de La belleza impura, de montrer comment s'y dessine un itinéraire qui traduit un sentiment d'étrangeté au monde, de méme que ce recueil marque une transition esthétique dans l'oeuvre villénienne. Mots cíes : Poésie, Esthétique, Analyse textuelle, Etrangeté, Luis Antonio de Villena. Je vais aborder ici le théme de l'étranger et de 1'etrangeté en proposant une lecture du recueil de Luis Antonio de Villena Como a lugar extraño, il convient de se rappeler que cet ouvrage clót une premiére période poétique de presque vingt ans puisqu'elle va des années 70 á l'extréme fin des années 80, période pendant laquelle Villena a publié une serie de 6 livres qu'il a réunis plus tard, en 1996, sous le titre La belleza impura1. Ce recueil s'impose, á mon sens, pour plusieurs raisons. D'une part, je dirai qu'il amorce et marque un retour d'exil: cet exil symbolique est d'ordre 1 Ces recueils sont les suivants : Sublime solarium (1971), El viaje a Bizancio (1978), Hymnica (1979), , Huir del invierno (1981), La muerte únicamente (1984), Como a lugar extraño (1990). lis forment le livre La belleza impura, Visor, Madrid, 1996. CAUCE, Revista Internacional de Filología y su Didáctica, n" 30, 2007./pp. 435-446. Recibido: Feb. 2007. Aceptado: Jim. 2007. 435 CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... CLAUDIE TERRASSON spirituel, mental et affectif mais il est également esthétique: il s'agit la en effet d'un exil choisi, assumé et méme disons-le revendiqué2 du sujet lyrique qui, jusqu'alors, tournait délibérément les yeux loin de sa terre natale, loin de son histoire et de sa culture. Par ailleurs, outre cet exil vers d'autres lieux (en partículier, l'Orient, Venise, Ferrare), il convient de rappeler que ce méme sujet se masquait systématiquement derriére des identités diverses, celles de personnages issus de la littérature, de la mythologie ou de l'histoire, de sorte que l'éloignement spatial se doublait de plus d'un éloignement temporel. Outre ce recours deliberé á la référence savante, l'écriture des recueils antérieurs á Como a lugar extraño se caractérisait par une sorte de préciosité, voire de maniérisme, á tout le moins par le cuite du mot, autrement dit tout un ensemble de traits scripturaux qui nous renvoient a 1'esthétique dite culturaliste qui a marqué ees années 70 en Espagne. Je vais done m'attacher á montrer d'abord que ce recueil est un livre de transition et pour ce faire, je me propose d'en dégager les éléments constitutifs qui le situent dans un entre deux aussi bien dans sa structuration comme recueil qu'á trois niveaux, l'espace, le temps et la langue, ce qui nous permet globalement d'identifier un référent. Dans ce dernier recueil d'un eyele de vingt ans que nous allons appeler rapidement culturaliste, il est aisé de voir combien nombreux sont les poémes qui ne relévent deja plus de cette esthétique et qui, par conséquent, tendent á déplacer sans cesse le curseur vers un référent qui vise á donner l'illusion du réel et du quotidien et, de fait on peut déjá deviner que ees textes dans l'oeuvre ultérieure (par exemple, Asuntos de delirio, Marginados3) vont supplanter ceux qui recourent encoré ici au masque culturaliste ou vénitien. Une des conséquences est que l'écriture déjá est modifiée dans le sens du narratif, un narratif entrecroisé de monologue dramatique tel que Jaime Gil de 2 Les premiers recueils de Luis Antonio de Villena écrits et publiés (hormis Syrtes publié en 2001 seulement bien que composé en 1971)á partir des années 70 relévent d'une esthétique en rupture avec la poésie du réalisme social globalement dominante jusqu'alors, modele canonique pratiquement incontesté (en dépit de l'existence d'oeuvres majeures qui échappaient á ce schéma, celles de José Ángel Valente, Francisco Brines, Claudio Rodríguez par exemple) oü le référent ne pouvait étre que l'Espagne contemporaine, vue sous un angle social et idéologique. C'est pourquoi bien que ne faisant pas partie de l'anthologie de Castellet (Nueve novísimos), Villena a pu étre consideré comme un « novísimo » ou relevant de ce que l'on appela alors le « venecianismo ». 3 . En réalité, il serait plus pertinent de parler d'oeuvres contemporaines puisque dans le cas de ees deux recueils, leur écriture simultanee debute en 1989 et va jusqu'en 1996 et 1993 respectivement. 436CAUCE, Revista Internacional de Filología v su Didáctica, n" 30, 2007. CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... "LUIS ANTONIO DE VILLENA" Biedma, tirant la Ie9on de la lecture qu'il a faite de Robert Langbaum, l'a pratique ouvrant la voie a la poésie la plus contemporaine. A cela il convient de rajouter le glissement d'une langue qui jusqu'ici se construisait autour d'une sorte de vénération pour le mot rare et précieux, voire chatoyant ou á connotation élitiste, á une expression fortement teintée de prosaísme afin d'imiter le langage parlé. Je citerai pour illustrer ees propos le poéme intitulé «Novela de un profesor a punto de los cuarenta» (Villena, 1996: 323). Le titre seul annonce déjá le caractére narratif de ce texte allant méme jusqu'á le definir comme un román dont le sujet annoncé est celui d'une fíction réaliste ancrée dans le quotidien: en effet, le héros en est un enseignant, personnage chacun en conviendra bien volontiers on ne peut plus anti-héroíque et banal, aux antipodes des tres nombreux autres personnages dont il est inutile de souligner l'aura et la renommée et auxquels sont consacrés des poémes dans ce recueil, je n'en citerai que deux pour l'instant, le roi d'Espagne Philippe II ou encoré le Titien (Villena, 1996: 326 et 348). Par ailleurs, le poéme ébauche l'évocation d'un espace qui est celui d'un bar, lieu de rencontres amoureuses pour le narrateur qui, sur le mode autobiographique, conté ses déboires sentimentaux avec un jeune et séduisant étudiant de droit qui finit par le laisser sans un sou. Au-delá de l'apparence de la simple anecdote (que le motif topique de la crise de la quarantaine ancre encoré davantage dans la banalité), le je poétique se livre á un exercice d'introspection oü l'auto-ironie le dispute á l'acceptation de l'échec annoncé, prix fort consentí au nom du désir: Aunque sé que la vida me dará lo de siempre : Yo solo en un rincón, pobre como las ratas, y tú simpático y guapo, navegando a lo lejos yo, sin esperanza y además sin un duro (bancarrota el montaje) y tú buscando sendas a tu claro destino. De méme que le recueil oscille entre ees deux póles, culturalisme et fíction du réel, de méme, la langue connait un incessant mouvement qui la fait passer de la citation savante, voire d'un mot latin ou plus globalement d'une langue recherchée au langage parlé ; ainsi les derniers vers du poéme cité plus haut fígurent-ils une ébauche de discours direct (le sujet poétique se met ici en situation de s'adresser au jeune étudiant qu'il désire), un dialogue qui, par son rythme, ses tournures idiomatiques et son lexique, feint l'échange quotidien: CAUCE. Revista Internacional de Filología y su Didáctica, n" 30, 2007. 437 CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... CLAUDIETERRASSON Me decido, seguro. Un día de estos empiezo. Y al pagarte la copa te lo digo de golpe : Javi ¿no querías hablarme de un asunto ? Mañana me va bien. De acuerdo, sí. Mañana mismo. A l'inverse de cet exemple, on peut voir comment un texte tel que « Una contradanza » (Villena, 1996: 300) multiplie et accumule les figures de style (métaphore, oxymore, antithése...), comment il use de tous les procedes rhétoriques ainsi que de toutes les ressources sonores du signifiant, comment il joue sur les effets rythmiques d'accumulation, de cadenees variées, d'amplification ou de césures brutales, ce qui aboutit á un poéme d'exaltation charnelle qui chante l'éternité de l'instant de plaisir, poéme qui de fait n'est pas sans évoquer la poésie mystique par le jeu de 1'intertextualité, en partieulier Jean de la Croix: Noche del cuerpo, sombra caliente que sin decirlo Habla, murmurio de eternidad Que tocas con los dedos, y escapa vuelto flor, Como el más raudo río, en tanto ardor -noche del cuerpo, violencia de la carne- en tanta pasión y caudal, fuga de primavera... C'est pourquoi il est possible d'affirmer que par sa structure méme qui fait se succéder sans cesse des portraits en des lieux et de époques différentes, avec une langue mouvante qui se métamorphose sans arrét, Como a lugar extraño dessine une errance et donne forme au voyage de la voix poétique. Ce recueil s'inscrit ainsi sous le signe en définitive non pas tant du retour que du mouvement, du cheminement d'une voix qui se situé dans un processus de constitution d'un sujet lyrique, une voix qui est en devenir, balancant entre deux univers, deux langages, deux póles opposés, c'est une voix qui ne se fixe pas, ni en un temps ni en un lieu comme si aucun ne lui convenait, comme si elle se sentait étrangére á chacun, c'est une voix qui semble en transit, étrangére partout, ainsi que le titre semble l'indiquer de prime abord, Como a lugar extraño. Pour mieux cerner ce titre, il faut revenir au texte liminaire qui nous éclaire sur le sens á lui donner et en partieulier, sur le sens á donner au mot extraño. En réalité, ce texte se présente comme un jeu de piste ou une véritable promenade 438CAUCE, Revista Internacional de Filología y su Didáctica, n" JO. 2007 CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... "LUIS ANTONIO DE VILLENA" sémantique ; je rappellerai en premier lieu la ou les signifícations indiquées par le dictionnaire en l'occurrence. « Extrañeza : irregularidad, anomalía, rareza/ enemistad o desacuerdo entre los que eran amigos/ Admiración, sorpresa. » ou encoré « Extraño : de nación, familia o condición distinta a la que se nombra/ Raro, singular, especial, extraordinario/ Extravagante/ Dícese de lo que es ajeno a una cosa de la cual forma parte » (Casares, 1971 : 378). Quand au Larousse, il nous propose les traductions suivantes: «Extrañeza: Etrangeté/ Etonnement/ Désaccord, brouille », « Extraño: étranger/ OEtrange, bizarre/ Etonnant (Larousse, 1996 : 355). Pour ce qui est du verbe, « Extrañar », il reprend ees sens : étonner/ Bannir, exiler/ Regretter. Le texte « Liminar » est ainsi tout entier construit sur une variation et déclinaison de ees termes. Villena part d'une citation de Fernán Pérez de Oliva -qu'il salue par cet hommage « uno de nuestros humanistas mejores »- qui est la suivante : « Así sale al mundo, como a lugar extraño, llorando y gimiendo, como quien da señal de las miserias que viene a padecer » (Villena, 1996 : 289). La citation témoigne d'une visión de 1'homme marquée sans doute par la théologie du moment (le debut du XVIo siécle), on pense en effet aussitót aux formules et aux images telles que la vallée de larmes, mon royaume n'est pas de ce monde, l'expulsion du paradis terrestre ; il est évident qu'aujourd'hui, la méme phrase peut se lire depuis d'autres perspectives, sans la moindre référence religieuse, en particulier, il est tentant d'y entendre un sentiment de mélancolie, qu'il s'agisse de cette bile noire dont Jackie Pigeaud nous explique qu'elle empéche le mélancolique d'étre un, de vivre dans l'unité et dans la coíncidence de soi avec soi, ou encoré qu'il s'agisse d'y reconnaítre la perte de l'objet dont le sujet ne peut ou ne veut -nous dit Freudfaire le deuil. En fait, la citation est un point de départ á une longue divagation sur le mot « extraño » et ses derives. Cette divagation progresse sur un rythme qui est celui d'un balancier, on y observe á loisir les allers et retours dans les parallélismes, les symétries et les contrastes. Divagation, progression, aller et retour, j'aurais pu avancer bien d'autres termes, mais déjá ees mots disent une forme d'errance qui est constitutive du sujet poétique. lis posent l'impossibilité d'étre (au double sens de « ser » et « estar ») en un lieu ou la fatalité de l'étrangeté, seule possibilité de se sentir vivant, il s'agit lá d'une CAUCE, Revista Internacional de Filología y su Didáctica, n" M). 2007. 439 CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... CLAUDIE TERRASSON philosophie de vie oü il faut choisir l'excés et done accepter par avance la chute pour se savoir en vie, il faut done d'une certaine maniere se suicider pour vivre comme le dépeint le poéme sur Philippe II, ce roi d'Espagne qui va aller plus loin encoré que le roi de Baviére : « Tú fuiste más allá que Luis de Baviera » et ceci en imposant a son peuple « el más hermoso, el más osado suicidio colectivo de la/ Historia » (Villena, 1996: 327). C'est pourquoi l'écriture privilegie une figure de construction, l'oxymore4, proposant de la sorte le paradoxe pour fígurer l'étranger et pour représenter le sentiment de l'étrangeté : « mascando diamante y barro » (Villena, 1996 : 307), « este orbe tan cruel y tan bello » (Villena, 1996 : 349), « la tremenda y atrayente extrañeza de estar vivos » (Villena, 1996 : 289). Nous arrivons ainsi a une premiére défínition de l'étranger. L'étranger sera done celui qui refuse la tiédeur et qui vit au sens plein du terme, c'est-á-dire celui qui se situé dans l'excés, celui qui cherche á aller jusqu'aux limites et aux frontiéres afín de s'y teñir un bref instant, en equilibre avant que ne survienne la chute ; il n'est pas anodin que le premier poéme « Encomio a un amigo en su total renuncia » soit consacré á celui qui a pris ce risque, qui a accepté de renoncer pour pouvoir s'élever : « se trata simplemente de vivir en alta frontera » (Villena, 1996 : 291). L'expression dit tout ensemble l'ambition et la prise de risques, l'instabilité et le desequilibre comme prix de l'ascension. Cette quéte d'un absolu qui suppose d'accepter de perdre est un véritable leitmotiv dans ce recueil et dans toute l'oeuvre de Villena postérieure a La belleza impura ; c'est d'ailleurs ce choix de la transgression et de la chute que declare avec lucidité et courage le professeur amoureux du bel étudiant de droit (Villena, 1996 : 324): En fin, siempre he querido lo que está al otro lado, La tentación terrible de la casa de enfrente Si, sé lo que me aguarda, Contemplo el panorama de mis boscosas ruinas 4 Pour mémoire, Villena a regroupé la premiére période de son oeuvre sous le titre significatifde La belleza impura. Outre le caractére oxymorique du titre , il convient de comprendre que le poete dit adieu ic¡ á la conception platonicienne du beau qui identifie beau et bon, beau et pur ; symboliquement le recueil se clót sur le poéme intitulé «Platón » que Ton peut lire comme une remise en question du platonisme, systéme de pensée qui institue la dichotomie et la hiérarchisation du corps et de l'esprit. Je développe ce point ensuite. 440CAUCE, Revista Internacional de Filología y su Didáctica, n" 30. 2007. CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... •'LUIS ANTONIO DE VILLENA" Cet excés peut apparaitre comme utopie, c'est bien plutót un pari sur la vie et la mort, qui est dit aussi par d'autres mots au long de ce recueil, en particulier, «la fe, el heroísmo». L'étranger est alors celui qui recherche « un lieu hors de tout lieu » pour paraphraser Claude Esteban (Esteban, 1987 : 207) ; cette quéte suppose, je l'ai dit la perte et la chute, clairement assumées et consenties; ce faisant, l'étranger prend aussi le risque de la solitude et de l'isolement, de l'incompréhension et du rejet ainsi que l'évoque le poéme consacré á «Elisabeth de Austria» : «¿Por qué te iban a entender, que nada suyo fuiste ?» (Villena, 1996 : 333). En dernier ressort, il apparait assez nettement que l'ceuvre de Villena se place elle-méme en marge de l'image traditionnellement attachée á la figure de l'étranger, esquissée juste avant, celle du paria, de la victime ; point de commisération envers cette figure de l'étranger mais á l'inverse de la fierté, ce qui conduira Marie-Claire Zimmermann plus tard á parler de « La splendeur des perdants » (Zimmermann, 2000 : 172). C'est pourquoi je dirai que Pceuvre de Villena revendique cette condition d'étranger comme seule voie possible et elle postule sans ambiguité la beauté et la grandeur de ees étrangers, éternels perdants. On remarque aisément que l'image absolument recurrente de la chute semble traduire une sorte de fascination pour l'échec et la perte. II serait peu pertinent de voir la une quelconque forme de perversión ou une pose facile, bien au contraire. D'une part, parce que l'hommage aux perdants est un trait culturel, c'est la cas au Japón par exemple oú l'on reconnait la part de noblesse qu'il y a á assumer la défaite5, Luis Antonio de Villena des son premier recueil, Sublime solarium, exalte cet aspect lá et il l'évoque ici encoré par un titre tel que « Crónica de adversa maravilla » (Villena, 1996: 340). Par ailleurs, choisir de vivre la vie avec tous ses risques, dont celui de l'étrangeté, celui d'étre étranger aux autres, voire á soi méme, est montré comme le seul chemin possible pour connaitre ce qu'est la vie et se connaitre. 5 Un article du joumal Le Monde s'en fait l'écho lorsqu'il écrit: « La culture nippone accorde plus d'importance á l'effort qu'au succés et elle confére une dignité á l'échec, parfois elevé au rang d'une esthétique [,..]ce que le spécialiste du Japón Ivan Morris nomma un jour 'la noblesse de l'échec' ». Le Monde, mercredi 24 mars 2004, p. 1. CA UCE, Revista Internacional de Filología y su Duláclica, n" 30, 2007. 441 CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... CLAUDIE TERRASSON Je terminerai en revenant á mon point de départ, á savoir la structure de ce recueil, puisque le soin apporté á construiré avec cohérence une oeuvre poétique est, on le sait, un des traits distinctifs de la poésie espagnole récente, par conséquent, il convient d'interroger cette structure. Ici, plus précisément, il me parait indispensable de souligner la fonction et la nature de deux poémes particuliers, celui qui ouvre le recueil et celui qui le ferme. Le premier, déjá evoqué, s'intitule je le rappelle : « Encomio a un amigo en su total renuncia » (Villena, 1996 : 291). Le substantif initial « Encomio » denote aussitót le caractére lyrique du texte. De fait, ce terme est l'adaptation du grec « enkómion » que l'on peut traduire par éloge, panégyrique, il designe done une forme precise d'hymne chanté en l'honneur, non pas d'un dieu, mais d'un homme6. La suite du titre nous indique quel est cet homme á travers le lien affectif (l'amitié) qui le lie á la voix poétique et surtout par une caractérisation d'ordre éthique, le renoncement total. Cet homme reste done anonyme et ce qui le définit avant tout, c'est sa stature morale. Quant au poéme final, il présente, lui, un titre beaucoup plus bref puisqu'il se resume a un seul mot, en l'occurrence, un nom propre « Platón ». L'opposition, au-delá du simple aspect formel des titres, est manifesté entre l'homme anonyme et le philosophe grec consideré comme l'un des piliers, si ce n'est le fondateur, de la philosophie occidentale. De surcroít, elle est renforcée par le contenu des deux poémes bien qu'il s'agisse dans les deux cas de biographies : je dirai que ce sont deux vies paralléles, et le rapprochement que j'opere avec les biographies de Plutarque n'est pas fortuit: en effet, il s'agit bien pour Villena ici de nous désigner un modele et un contre modele, le paradoxe étant que le contre modele, contrairement á ce que l'on pourrait croire, n'est pas l'ami mais le parangón consacré de la sagesse et de la pensée, á savoir Platón. Ces deux récits biographiques visent ainsi a dégager les traits moraux des personnages evoques, plus exactement, leur philosophie et ceci au regard du texte liminaire. II faut préciser que ce texte d'ouverture est vraiment capital car il nous donne la cié du recueil et il annonce et resume le premier et le dernier poéme. Je rappelle que ce texte se construit ainsi : il part de la citation de Fernán Pérez de Oliva qui donne son titre et sa thématique au recueil: « Así 6 Dictionnaire de l'Antiquité, Mythologie, Littérature, Civilisation, sous la direction de M. C. Howatson, Oxford University Press, 1989, Robert Laffont, Paris, 1993, p. 362. 442CAUCE, Revista Internacional de Filología y su Didáctica, n" 30, 2007. CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ... "LUIS ANTONIO DE VILLENA" sale al mundo, como a lugar extraño, llorando y gimiendo, como quien da señal de las miserias que viene a padecer » (Villena, 1996 : 289) ; puis, il glose cette citation en deux temps : il abonde dans son sens d'abord pour ensuite en prendre le contre-pied ou, plus exactement, pour la contourner. Le premier poéme a pour fonction d'illustrer ce contournement alors que le dernier poéme est l'illustration exacte de la citation ; autrement dit, l'ami inconnu est celui qui ne se plie pas a la fatalité postulée par Fernán Pérez de Oliva alors que Platón la subit totalement. Ce qui rapproche toutefois l'ami anonyme et Platón, c'est cette méme quéte de la beauté et de la perfection, mais ce qui les separe c'est leur conduite dans la quéte. En effet, l'ami est un homme qui a choisi tous les excés pour vivre sans limite et aller aux limites, il a cherché á vivre l'ivresse de la beauté en ce monde fait de raison et de matérialité, quitte á chuter ensuite (Villena, 1996 : 291): Buscaste la convulsa belleza, que zahiere y trastorna. No cesaste, no caíste : Anhelabas la perfección Que parecía próxima. Aquella luz, aquel destello Que implicaba también razones y sentidos materiales... Y una noche con luna vasal te a través de sus ojos Como si fuera eterna... Pero todo se deshizo poco a poco. El fondo era de barro : Cayó la sombra.7 A l'inverse, Platón (Villena, 1996 : 353) s'est détourné du monde réel, il a esquivé l'affrontement avec la mort et la vieillesse , il s'est construit un monde d'idees oü le corps et la chair sont absents, oü les concepts occupent et usurpent la place des sens : ¡Ahí estaba la vida ! Y él soñó una vida más pasional y exacta . ¡ Ahí flotaba la luz ! Y él llenó su sonido de significados ! [...] Mataron a Sócrates. El amor no fue carne. El construyó en la mente una perfecta fortaleza Y odió el resto. Sí, odió la vida por su inexistencia. 7 «Encomio a un amigo en su total renuncia», ibid, p. CAUCE, Revista Internacional de Filología y su Didáctica, n" 30, 2007. T-TO CAUCE. Núm. 30. TERRASSON, Claudie. Luis Antonio de Villena: Figures de l'étranger ...