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Analyse de la traduction espagnole-français du roman Días sin ti d’Elvira Sastree

Cerezo García, Laura

Abstract

Dans ce Travail de Fin de Master, nous réalisons une analyse de la traduction espagnol- français du roman Días sin ti d’Elvira Sastre, publié en Espagne en 2019 et édité en France en 2021. Cette traduction a été effectuée par Isabelle Gugnon. Dans une approche théorique, descriptive et comparative, ce travail suppose une étude contrastive des deux versions, en mettant l’accent sur les aspects susceptibles d’entraîner des difficultés de traduction. Ainsi, les solutions apportées par la traductrice dans la version en langue française ont fait aussi l’objet de notre analyse. Notre travail se divise en deux sections principales : d’abord, un cadre théorique où nous présentons l’auteure originale, la traductrice et le corpus, nous traitons les aspects à prendre en compte dans la traduction des faits historiques, présents dans cette œuvre, et exposons les procédés techniques de traduction. Cette première partie constitue la base sur laquelle nous menons à bien la deuxième section du travail, l’analyse traductologique, qui vise à expliquer les décisions prises par la traductrice en étudiant les aspects linguistiques les plus remarquables. L’analyse se réalise donc dans le but de définir la pertinence de la traduction en français du roman d’Elvira Sastre.

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ANEXO I PORTADA del TFM REGISTRO DE ENTRADA MÁSTER UNIVERSITARIO EN ______________TRADUCCIÓN E INTERPRETACIÓN_________________ (título del Máster) TÍTULO: ANALYSE DE LA TRADUCTION ESPAGNOL-FRANÇAIS (del trabajo) DU ROMAN DÍAS SIN TI D’ELVIRA SASTRE DECLARACIÓN DE ORIGINALIDAD (NRTFE: Art. 8.1): El/la estudiante D./Dña. LAURA CEREZO GARCÍA con DNI 32085803K DECLARA (1) que el presente Trabajo de Fin de Máster es original e inédito y está libre de plagios; (2) que ha citado adecuadamente los textos y ejemplos tomados de otros autores; (3) que es consciente de las consecuencias académicas y/o disciplinarias derivadas del incumplimiento de las declaraciones (1) y (2), en aplicación de las normas vigentes de la Universidad de Sevilla. Firmado: LAURA CEREZO GARCÍA (solicitante) DECLARACIÓN DE CONFORMIDAD: El profesor/a D./Dña. _____________________________________, tutor/a del estudiante autor/a de este TFM, EXPRESA su conformidad con el contenido y la forma del presente Trabajo de Fin de Máster y autoriza los trámites administrativos para su depósito. EXPRESA no ser consciente ni responsable de posibles plagios ni del uso indebido de textos o ideas de otros autores. Firmado: ____________________________________ (tutor /a) FACULTAD DE FILOLOGÍA. Universidad de Sevilla. C/ Palos de la Frontera s/n 41004 Table des matières Résumé ....................................................................................................................................... 0 1. Introduction ........................................................................................................................ 1 2. Présentation du corpus et de la méthodologie .................................................................... 2 2.1 Elvira Sastre et son œuvre .......................................................................................... 2 2.2 Isabelle Gugnon, traductrice ...................................................................................... 4 2.3 Les évènements historiques, objets de traduction ...................................................... 4 2.4 Méthodologie d’analyse ............................................................................................. 7 2.4.1 La traduction littéraire : le rôle du traducteur ........................................................ 7 2.4.2 Les procédés de traduction................................................................................... 10 3. Analyse de la traduction ................................................................................................... 13 3.1 Les interventions de la traductrice ........................................................................... 13 3.1.1 Omission .............................................................................................................. 13 3.1.2 Modulation ........................................................................................................... 20 3.1.3 Transposition ........................................................................................................ 28 3.1.4 Déplacement syntaxique ...................................................................................... 33 3.1.5 Explicitation ......................................................................................................... 35 3.1.6 Amplification ....................................................................................................... 36 3.2 L’aspect stylistique et structurel ............................................................................... 37 3.3 L’aspect historique ................................................................................................... 41 4. Conclusions de l’analyse .................................................................................................. 42 Références bibliographiques .................................................................................................... 45 Annexe ..................................................................................................................................... 47 0 Résumé Dans ce Travail de Fin de Master, nous réalisons une analyse de la traduction espagnolfrançais du roman Días sin ti d’Elvira Sastre, publié en Espagne en 2019 et édité en France en 2021. Cette traduction a été effectuée par Isabelle Gugnon. Dans une approche théorique, descriptive et comparative, ce travail suppose une étude contrastive des deux versions, en mettant l’accent sur les aspects susceptibles d’entraîner des difficultés de traduction. Ainsi, les solutions apportées par la traductrice dans la version en langue française ont fait aussi l’objet de notre analyse. Notre travail se divise en deux sections principales : d’abord, un cadre théorique où nous présentons l’auteure originale, la traductrice et le corpus, nous traitons les aspects à prendre en compte dans la traduction des faits historiques, présents dans cette œuvre, et exposons les procédés techniques de traduction. Cette première partie constitue la base sur laquelle nous menons à bien la deuxième section du travail, l’analyse traductologique, qui vise à expliquer les décisions prises par la traductrice en étudiant les aspects linguistiques les plus remarquables. L’analyse se réalise donc dans le but de définir la pertinence de la traduction en français du roman d’Elvira Sastre. Mots clés : traduction littéraire, analyse, roman, Elvira Sastre, Isabelle Gugnon. 1 1. Introduction La littérature accompagne la vie des gens depuis les temps les plus anciens, constituant fréquemment un reflet de la réalité, ce qui donne l’occasion de s’identifier avec les personnages et leurs expériences, de les comprendre et même de s’évader en plongeant dans les histoires. La traduction devient donc importante pour transmettre la littérature propre d’une culture à d’autres pays où l’on ne parle pas la même langue. Ainsi, face à la diversité linguistique présente dans la société, les messages de différents auteurs peuvent être reçus par des lecteurs partout dans le monde, ce qui permet aux cultures d’échanger et de s’enrichir entre elles. Ce Travail de Fin de Master présente, comme objectif principal, la réalisation d’une analyse de la traduction espagnol-français du roman Días sin ti d’Elvira Sastre. Cet objectif général se divise en différents objectifs spécifiques : en premier lieu, l’étude de la traduction réalisée à niveau linguistique, ce qui nous permettra de tirer des conclusions concernant la fidélité du texte en langue cible par rapport à l’original. En deuxième lieu, l’analyse de la manière dont la traductrice adapte le texte en français au style d’écriture de l’auteure espagnole, ainsi qu’au changement de format et d’expression qui est propre à l’oeuvre originale entre la partie où se développe l’histoire de Gael, le protagoniste, et celle qui est dédiée au souvenir de sa grand-mère Dora, où l’auteure se permet de refléter une certaine charge poétique. En plus, nous étudierons la cohérence narrative dans la traduction, ce qui est nécessaire afin que le texte cible soit reçu par le lecteur d’une façon naturelle. En suivant cette ligne, il est fondamental d’étudier l’usage des émotions et comment elles sont transmises au texte traduit. Le caractère émotif constitue l’une des caractéristiques les plus remarquables de la littérature de cette écrivaine espagnole, qui cherche à provoquer des sensations dans le lecteur. Par ailleurs, Elvira Sastre se sert dans cette oeuvre d’un contexte historique déterminé : une partie du roman fait référence à la vie de la grand-mère, qui a vécu la Deuxième République espagnole, ainsi que la Guerre Civile et la dictature qui l’a suivie. En conséquence, nous analyserons l’adaptation de la question historique au lecteur français pour que les références culturelles soient comprises en langue cible. Outre ce qui précède, ce travail présente aussi l’intention d’étudier la figure de la traductrice et son travail. Nous sommes face à la traduction d’un roman qui a été menée à bien par la même traductrice responsable de la traduction d’un recueil de poèmes, écrit également par Sastre. Cela veut dire que tant l’écrivaine que la traductrice se sont plongées dans l’univers de deux genres littéraires différents. Pourtant, il faut souligner que l’écrivaine elle-même a 2 reconnu dans de diverses occasions que sa poésie laisse inévitablement une trace dans son expression narrative. Nous allons analyser comment la traductrice a affronté cette traduction d’un genre différent, en faisant aussi un point sur l’image qui existe en société de ce qu’est la traduction en tant que profession. Alors, pour le travail qui nous occupe, nous avons choisi d’élaborer une analyse qui aborde tout le roman au complet étant donné que cela nous permettra de pouvoir en tirer des conclusions mieux fondées afin de bien justifier nos hypothèses. En plus, l’œuvre de cette écrivaine nous était connue et, comme déjà mentionné, nous l’avons étudiée avec antériorité. Nous avons donc sélectionné les extraits les plus remarquables du texte qui contribuent à produire une analyse variée de la traduction en langue française menée à bien par Isabelle Gugnon. 2. Présentation du corpus et de la méthodologie 2.1 Elvira Sastre et son œuvre Elvira Sastre est née à Ségovie, en Espagne, en 1992. Elle s’est immergée dans le monde de la littérature dès qu’elle était petite. Elle est poète et travaille aussi en tant que traductrice (pair anglais-espagnol). Au lycée, elle a commencé à partager ses poèmes dans son blog « Relocos y recuerdos » 1 . Son premier livre publié s’intitule Cuarenta y tres maneras de soltarse el pelo, un recueil de poèmes qui est paru en 2013. Cette même année, quelques mois plus tard, elle publie Baluarte, son livre le plus connu, qui est aussi son premier ouvrage traduit en français, sous le titre Tu es la plus belle chose que j’aie faite pour moi (2020), qui a été objet de notre Travail de Fin d’Etudes 2 en 2021. D’autres publications sont venues les années qui suivent : en 2015, Ya nadie baila, une anthologie avec certains poèmes inédits ; en 2016, La soledad de un cuerpo acostumbrado a la herida, un recueil de poèmes ; en 2018, Aquella orilla nuestra, cette fois-ci, des textes en prose accompagnés des illustrations réalisées par Emiliano Batista (EMBA) ; en 2021, Adiós al frío, un nouveau recueil de poèmes ; en 2022, Madrid me mata, un recueil de chroniques qu’elle a publiées dans le journal El País dans le cadre d’une rubrique portant le même nom ; la même année, Buenos días, guerreros, une collaboration solidaire entre divers auteurs en faveur du cancer des enfants ; et, finalement, en 2023, un fanzine, un recueil littéraire et photographique sous la forme d’une petite revue réalisée pour fêter les dix ans de publication. Sastre défend l’usage de l’écriture pour mieux se comprendre 1 http://bleuparapluie.blogspot.com 2 Cerezo, L. (2021). Analyse de la traduction de Baluarte d’Elvira Sastre [Trabajo Fin de Grado]. Universidad de Sevilla. https://hdl.handle.net/11441/128159 3 elle-même, ainsi que pour raconter des histoires qui pourraient en même temps aider les gens, même si elle ne les écrit pas en y pensant. Elle explique dans un entretien pour Perfil Córdoba, en 2019 qu’elle écrit sur les émotions et à partir de ses propres émotions. Elle a aussi développé d’autres projets professionnels, tels que Desordenados (2019) avec Andrés Suárez, un spectacle qui mélange la lecture de poèmes de Sastre et la musique du chanteur. A titre individuel, elle réalise aussi des tours en Espagne et en Amérique Latine en faisant des lectures de poèmes, toujours en incluant un accompagnement musical. En effet, elle a publié deux albums qui compilent certains de ses poèmes : Elvira en voz (2020) et Ya nadie conocerá nuestra historia (2022). D’ailleurs, elle a fait des collaborations poétique-musicales avec des artistes, comme Andrés Suárez, Adriana Moragues, Diego Ojeda, Shinova et Nerea Aizpurua. Elle réalise en plus des rencontres et des conférences littéraires. Comme nous venons de voir, Elvira Sastre a commencé sa carrière littéraire en développant son art dans le cadre du genre poétique. C’est en 2019 qu’elle s’est introduite dans le genre narratif, en écrivant le roman Días sin ti, traduit en 2021 au français sous le titre Douze jours sans toi, traduction qui constitue l’objet d’étude du présent travail. Même si elle décide de se lancer à la narrative, elle admet que la poésie reste constamment dans son écriture. Dans l’ouvrage qui nous concerne, elle se permet de laisser des traces poétiques dans la figure de Dora, la grand-mère du protagoniste. Ce personnage entre en scène moyennant des souvenirs de Gael, qui nous permettent de connaître des histoires que sa grand-mère lui racontait. Le récit de Dora est le reflet d’un passé douloureux mais heureux, évoqué sous une certaine ambiance mélancolique, ce qui facilite cette expression plus poétique de la part de l’écrivaine. Il est à souligner qu’avec ce roman elle a reçu le prix Biblioteca Breve. Dans la présente année, au mois de février, elle a publié son deuxième roman : Las vulnerabilidades. Cette œuvre de suspense psychologique parle de la dépendance émotionnelle entre deux femmes qui essayent de surmonter les difficultés de la vie en trouvant du soutien l’une dans l’autre. Ainsi, nous pouvons voir que l’auteure continue de nos jours à se réinventer et à amener la littérature dans d’autres domaines. En ce qui concerne l’autre tâche professionnelle qu’elle développe, il est à souligner qu’elle a traduit des œuvres de Rupi Kaur, Lana del Rey ou Oscar Wilde, parmi d’autres auteurs. Par rapport au métier, Sastre affirme, dans un entretien réalisé pour elDiario.es en 2020, que la figure du traducteur « tiene que ser invisible, no se puede notar que está ahí, ese es el verdadero trabajo ». Par ailleurs, dans une conversation avec l’écrivaine (2024), elle nous a admis que « la traducción es como estar en una habitación a oscuras y saber encontrar la luz, además, hay que 4 dar con ella de la forma más apropiada ». Pour ce faire, le traducteur doit s’engager à produire un texte en langue cible qui soit fidèle à l’original. 2.2 Isabelle Gugnon, traductrice Isabelle Gugnon est la traductrice de l’œuvre qui nous concerne dans ce travail. Comme se présente elle-même 3 , elle est originaire de l’Est de la France. Elle a découvert l’Espagne à l’âge de 10 ans dans un voyage en famille, et elle est tombée amoureuse de la culture qui baigne le pays. Elle a donc fait des études en langue espagnole à la Sorbonne et a commencé à visiter Madrid assez assidûment. Après, elle s’est immergée dans la littérature latino-américaine et elle a commencé à écrire dans un quotidien bolivien. Elle a vécu en Argentine et au Chili. Elle a eu sa propre petite agence littéraire en France, ce qui lui a permis de travailler dans l’édition et aussi de commencer à traduire. Mais, après, elle a travaillé pour des maisons d’édition comme Editions Hazan ou Nil Editions. Finalement, elle a décidé de se centrer exclusivement sur la traduction littéraire. Elle traduit depuis la langue espagnole vers la langue française. Elle est spécialisée en littérature policière et jeunesse, audiovisuel sous-titrage, presse et biographies. La traductrice avoue avoir une certaine préférence pour l’espagnol d’Argentine, donc elle a travaillé plus fréquemment la littérature latino-américaine. Elle a traduit de nombreuses œuvres, telles que La cinta roja (traduction au français : Le ruban rouge), de Carmen Posadas, ou Mantra, de Rodrigo Fresán. Mais les dernières années, elle s’est aussi consacrée à la traduction de littérature espagnole, en traduisant des œuvres de Manuel Vilas ou Elvira Sastre. En ce qui concerne son point de vue sur la profession, dans un entretien pour Infobae (2020), Gugnon affirme que le traducteur peut s’assimiler à « la imagen de una persona que entra en una casa que no le pertenece y que tiene que entender poco a poco » ; elle dit aussi que même si le traducteur doit chercher la fidélité par rapport à l’original, des fois « hay que cometer infidelidades » en faveur du style du texte. Plus tard, nous pourrons étudier sa manière de faire lorsque nous analyserons la traduction. 2.3 Les évènements historiques, objets de traduction Días sin ti est une œuvre qui présente vraiment deux histoires : la première se déroule au moment historique actuel et développe l’évolution vitale de Gael, le protagoniste du roman, et la deuxième prend forme à partir du souvenir de Gael, qui évoque des conversations avec sa 3 Carte blanche d’Isabelle Gugnon dans l’ICEX : https://www.newspanishbooks.fr/article/isabelle-gugnon 5 grand-mère et nous transmet tout ce qu’elle lui racontait sur sa vie passée. Ces deux histoires s’entremêlent grâce à la relation très proche de ces deux personnages, et ainsi ce roman fait constamment référence à ce passé très important pour l’Espagne qui se présente moyennant la voix de Dora : les années de la II République, la Guerre Civile et le Franquisme de la postguerre. Sastre nous immerge dans cette réalité passée à chaque chapitre, lorsque la narration fait une analepse à travers les histoires de Dora, qui raconte à son petit-fils des extraits de sa vie en compagnie de son mari qui a été assassiné par des fascistes. Cette charge historique prend une pertinence majeure dans le livre, de façon que le présent de l’histoire racontée est déterminé par ce passé vécu et les apprentissages que ces expériences ont provoqué chez la grand-mère et, en conséquence, chez Gael. Il agit dans son quotidien et prend les décisions les plus importantes en pensant à sa grand-mère et à ses leçons de vie. Ainsi, nous pouvons voir que la présence de l’Histoire constitue un élément indispensable dans cette œuvre. Dans des conversations avec l’écrivaine (2024), Elvira Sastre nous racontait qu’elle considère l’aspect historique comme un autre personnage du roman, sans lequel le récit ne peut pas être compris. À la fin du livre, d’un côté, la note de l’auteure nous permet de connaître une douloureuse réalité en Espagne : au moment de la publication du roman, selon les données fournies par l’Asociación para la Recuperación de la Memoria Histórica, il y avait 114.226 personnes disparues, autrement dit assassinées, qui se trouvent encore de nos jours dans des fosses communes dont nous ne connaissons pas la localisation. Cela veut dire que de nombreuses familles espagnoles continuent, dans l’actualité, à ne pas savoir où sont leurs proches et à ne pas pouvoir leur rendre hommage. D’un autre côté, dans les remerciements, elle explique qu’elle s’est rapprochée des historiens qui l’ont aidé à composer l’ambiance historique qui est présente dans l’œuvre. Par conséquent, il est à signaler l’importance de traduire correctement ces aspects historiques propres à l’Espagne et à son peuple, en restant fidèle au message transmis. Dans ce cadre, nous allons introduire quelques points théoriques concernant les particularités du récit historique et sa traduction. Il est clair que nous ne sommes pas face à un roman historique, mais l’Histoire constitue l’un des éléments les plus remarquables de cette œuvre. La finalité de présenter un contexte et de situer une partie de l’action dans des moments historiques concrets aide non seulement à amuser les lecteurs, mais aussi à les instruire. Dans d’autres mots, le roman contribue à enrichir les connaissances des lecteurs, qui pourront aussi comprendre la situation vécue par d’autres personnes dans une autre époque dans leur propre pays ou, dans les cas des lecteurs de la traduction, dans un pays et une culture différents aux leurs. Et, d’ailleurs, quand on parle d’Histoire, les évènements qui ont lieu sont de potentiels éléments à utiliser dans 6 la construction d’un texte littéraire : « aucune époque, aucun fait, aussi douloureux soit-il, ne peut échapper à sa mise en fiction, autrement dit à sa métamorphose fictionnelle » (Gengembre, 2010, p. 374). Comme le dit Veyne, l’histoire « intéresse en racontant, comme le roman. […] Seulement, ici, le roman est vrai » (1978, p. 23). Le récit de Dora constitue la partie de l’œuvre où les faits racontés sont réels. Même si l’auteure peut se permettre d’orner en quelque sorte son histoire avec des ajouts fictionnels, la base historique du passage est vraie, ce qui est indéniable, de plus que les conséquences des évènements historiques reflétés dans ce roman sont si proches de la société actuelle, dont la génération des grands-parents ont vécu sous le Franquisme. En effet, dans le présent, nous continuons à souffrir les conséquences : la douleur, les traumatismes, l’idéologie proche du Franquisme qui est encore défendue par une certaine partie de la population… parmi beaucoup d’autres. Cela facilite l’identification du lecteur avec l’histoire que l’on raconte. De ce fait, le traducteur a un important défi puisqu’il doit essayer de créer chez les lecteurs de la version traduite un sentiment du moins similaire à celui qui peut provoquer le récit original en partie grâce à l’ambiance historique où il se développe. Cette vision explique alors la possibilité de transmettre un message et un apprentissage à travers « la narration qui nous permet de saisir la réalité et d’expliquer l’univers » (Cichocka, 2007, pp. 88- 89). Dans ce cas, le livre nous invite, à niveau historique, à comprendre la gravité des expériences vécues dans le passé espagnol et la nécessité de ne pas y revenir, ainsi que de revendiquer et de lutter pour une fin digne pour les assassinés qui ne sont pas encore apparus. Si nous parlons donc plus spécifiquement de l’usage de l’Histoire dans le roman, Umberto Eco défend que, face aux livres d’Histoire proprement dits, dans un roman « les agissements des personnages servent à mieux faire comprendre l’histoire, ce qui s’est passé, et bien qu’ils soient inventés, ils en disent plus, et avec une clarté sans pareille » (1985, p. 87). Cela peut de nouveau se comparer avec le récit correspondant à la vie de la grand-mère, où les personnages sont créés par l’écrivaine mais le cadre de l’action est réel. L’Histoire sert donc aussi à évoquer un passé qui nous aide à comprendre la manière d’être d’une société et la dérive de celle-ci tout au long des années. De cette façon, ce passé influence les caractéristiques de la société actuelle, qui, grâce au souvenir des faits historiques, peut essayer de s’améliorer et de construire un monde qui a appris de ce qu’il a déjà vécu. Di Benedetto expose cette idée ainsi : « l’écriture de la mémoire a donc une double visée : celle d’une essence à comprendre ainsi que celle d’une identité à construire » (2008, p. 3). 13 3. Analyse de la traduction Le présent travail, comme nous avons déjà commenté, se centre sur l’analyse de la traduction en français du roman qui a été réalisée par Isabelle Gugnon. Nous allons étudier les différences existantes entre la version originale et la version traduite, notamment moyennant la comparaison à niveau linguistique. Pourtant, nous allons aussi faire un point sur le style et le format du texte, ainsi que sur la façon de mener à bien la traduction des informations historiques. 3.1 Les interventions de la traductrice Dans cette partie, nous analyserons les changements concernant la morphosyntaxe et le lexique qui ont été produits dans le texte cible, en observant comment les procédés de traduction employés ont résolu les difficultés rencontrées ou si, par contre, le résultat entraîne des points négatifs qui pourraient être améliorés. Nous allons précisément diviser notre analyse selon les procédés techniques qui peuvent s’observer tout au long de la traduction du roman, en mettant l’accent sur les plus importants. Le but est de réaliser une étude pertinente de sorte qu’elle nous permette d’en tirer des conclusions révélatrices par rapport à la tâche traductologique menée à bien par Isabelle Gugnon. 3.1.1 Omission Nous allons commencer avec les cas où nous observons l’emploi du procédé d’omission, ce qui peut fonctionner correctement en donnant un résultat adéquat ou entraîner des fois une perte de sens. - Usage de l’omission sans perte de sens : Ici, nous allons analyser une série d’extraits choisis pour montrer une tendance de la traductrice pour simplifier les phrases du texte. Les changements, dans les cas exposés ci-après, sont appropriés et cohérents par rapport à la ligne traductologique de Gugnon, que nous exposerons tout au long de ce travail. Ainsi, premièrement, nous pouvons parler de l’extrait nº 1 (Annexe 6 , p. 47), où « después de un aparatoso accidente doméstico en la ducha de su casa » (O., 2019, p. 12) 7 a été traduit au français comme « après un accident spectaculaire dans sa douche » (T., 2021, p. 12). Ici nous apprécions que la traductrice a réalisée deux omissions qui 6 Nous utiliserons « Ann. ». 7 Pour éviter de surcharger l’analyse, nous utiliserons « O. » pour référencier les citations du texte original ou « T. » pour la traduction en français, plus l’année de publication et la page qui correspond dans chaque version. Le nom de famille de la poète n’y apparait pas parce que c’est toujours Sastre. 14 n’ont pas impliqué une perte du sens du message. La première d’entre elles est l’élimination du terme « doméstico » : lorsqu’elle dit postérieurement que cela est survenu dans sa douche, nous comprenons qu’il s’agit d’un accident de type domestique. Et la deuxième omission correspond au complément « de su casa », qui accompagne le nom « ducha ». Quand elle ajoute l’adjectif possessif « sa » devant « douche » dans la version en français, nous comprenons que cette douche se trouve chez elle. Postérieurement, dans la phrase « aquél se convirtió en un beso interminable que no acabó hasta mucho después » (O., 2019, p. 29 ; extrait 8 nº 6, Ann., pp. 49-50), traduit en français par « ce baiser sans fin ne s'est conclu que bien plus tard » (T., 2021, p. 31), nous trouvons une omission du verbe « convertirse », mais qui n’implique pas de perte de sens. En plus, il est aussi à commenter la présence d’une transposition lorsqu’on perd l’adjectif « interminable » qui apparaissait dans le syntagme « un beso interminable », en le traduisant comme « ce baiser sans fin ». Dans la phrase « Marta ejercía de puente entre mi mente y el mundo, se había convertido en una especie de conexión entre lo onírico y lo real » (O., 2019, p. 69 ; ext. nº 8, Ann., pp. 51- 52), traduite par « Marta était un pont tendu entre mon esprit et le monde, une sorte de lien entre le rêve et la réalité » (T., 2021, p. 73), nous observons l’omission du verbe « se había convertido en », qui n’implique pas de perte de sens. La juxtaposition permet d’inclure le contenu qui suit en se servant, dans ce cas, du verbe principal (« était ») pour spécifier ce que Marta signifiait pour le protagoniste. Ensuite, dans l’extrait nº 9 (Ann., pp. 52-56), nous observons trois omissions dans la même phrase : « elle a pris une gorgée qu'elle a gardée dans sa bouche » (T., 2021, p. 78), traduction de « Marta bebió un sorbo de su copa y, antes de tragarlo, lo mantuvo durante unos instantes en la boca » (O., 2019, pp. 73-74). L’élimination de « de su copa » et « antes de tragarlo » n’implique pas de perte de sens. Pourtant, l’omission du complément circonstanciel de temps « durante unos instantes » suppose une perte de sens car nous ne connaissons plus la référence temporelle qui était présente dans l’original. Dans ce même extrait (Ann., pp. 6-10), dans la traduction de « como un pasajero que viaja en un tren » (O., 2019, p. 76) par « comme un passager dans un train » (T., 2021, p. 80), il y a eu une omission du verbe « viajar ». Cependant, nous comprenons également le message car monter dans un train implique toujours l’action de faire un voyage. 8 Nous utiliserons « ext. ». 15 Nous trouvons une autre omission dans l’extrait nº 9 (Ann., pp. 52-56), dans ce cas du complément circonstanciel de temps, sans perte de sens car il s’agit d’une généralité, de quelque chose de logique : « recordé todos los trenes que había cogido en mi vida » (O., 2019, p. 77) a été traduit par « j’ai pensé à tous les trains que j’avais pris » (T., 2021, p. 81). Ainsi, nous comprenons l’emploi du procédé, qui pourrait être justifié par une certaine motivation de la traductrice pour simplifier le langage original en cherchant une expression plus directe et concise en langue française. - Usage de l’omission avec perte de sens : En ce qui concerne l’emploi de l’omission ayant comme conséquence la perte de sens, nous trouvons de nombreux exemples. Dans la phrase « con los ojos siempre fijos en otro lugar al que nunca pudimos llegar » (O., 2019, p. 12 ; ext. nº 2, Ann., p. 47), traduite en français par « et son regard se portait ailleurs, vers un lieu auquel nous ne pouvions pas accéder » (T., 2021, p. 12), il y a une importante perte sémantique lorsque la traductrice a décidé d’omettre les adverbes « siempre » et « nunca » puisque le sens d’opposabilité temporelle complète n’y est plus. La traduction de l’extrait « disfrutaba aconsejando al resto, aunque pocos le hacían el caso que se merecía » (O., 2019, p. 12 ; ext. nº 3, Ann., p. 48) par « elle prenait plaisir à dispenser des conseils aux autres, mêmes s’ils étaient rares à en tenir compte » (T., 2021, pp. 12-13) se caractérise par l’omission de la subordonnée « que se merecía ». Cela implique une perte de sens parce que la phrase ne reflète pas qu’elle méritait l’attention des autres, ce qui était donc à la fois une qualification négative de ceux qui ne donnaient pas de valeur aux conseils reçus. Par conséquent, nous avons perdu ces deux références. Nous trouvons deux omissions importantes dans la traduction de la phrase « fue la primera persona de aquel lugar que me miró como si me conociera y me hizo sentir, de algún modo, que de nuevo había hueco para mí en esa ciudad » (O., 2019, p. 23 ; ext. nº 4, Ann., pp. 48-49), qui a donné « il a été le premier à me regarder comme s'il me connaissait depuis toujours, une façon de me faire comprendre qu'il y avait un espace pour moi dans cette ville » (T., 2021, p. 24). D’abord, Gugnon n’a pas fait de référence au lieu (« de aquel lugar ») dans la première proposition, donc le message est moins spécifique et nous pourrions comprendre que Gael était la première personne à la regarder de cette façon dont elle parle dans sa vie, et non à Madrid, car nous avons perdu la précision originale. Après, « de nuevo » n’apparaît pas non plus dans la version traduite et, dans ce cas, nous sommes face à une perte de sens concernant la répétition, c’est-à-dire nous ne comprenons plus que, dans une autre époque, elle a été à l’aise 16 dans cette ville. D’ailleurs, il y a ici une autre omission, mais moins remarquable, car la traductrice ne reprend pas l’idée exprimée en espagnol par « de algún modo », qui expose un certain soulagement de la grande-mère du fait d’avoir rencontré quelqu’un qui est gentil avec elle. En outre, il est aussi à signaler l’emploi d’une amplification dans « comme s’il me connaissait depuis toujours », où « depuis toujours » ajoute un trait temporel inexistant dans la version originale. Ainsi, nous observons que les pertes sémantiques peuvent concerner des aspects variés et affecter différemment les phrases. Nous pouvons analyser, par exemple, les extraits suivants : (a) Después de mucho tiempo, he aprendido a vivir sin él, aunque nunca podré olvidarlo. (O., 2019, p. 24 ; ext. nº 5, Ann., p. 49) Apprendre à vivre sans lui m'a demandé de longues années et je ne l'oublierai jamais. (T., 2021, p. 24) (b) Marta sólo me miraba; yo callaba y la observaba. (O., 2019, p. 29 ; ext. nº 6, Ann., pp. 49- 50) Marta me regardait ; je me taisais en l'observant. (T., 2021, p. 31) (c) Por momentos, uno se esperaba una habitación derruida, a medio hacer, un par de muebles rotos, un lugar abandonado, aunque con mil posibilidades. (O., 2019, pp. 57-58 ; ext. nº 7, Ann., pp. 50-51) Par moments, je m'attendais à découvrir une pièce détruite, encore en travaux, encombrée de meubles cassés, un lieu à l'abandon. Mais il y avait d'autres possibilités. (T., 2021, p. 60) Par rapport à la traduction de l’extrait « nunca podré olvidarlo » par « je ne l’oublierai jamais » dans la phrase (a), nous pouvons commenter que, même si on a respecté le temps verbal, l’emploi de l’omission a provoqué la perte du trait référé à l’impossibilité qui était exprimé en espagnol par le verbe « poder ». Après, dans l’exemple (b), la phrase « Marta sólo me miraba », qui a été traduite par « Marta me regardait », suppose une perte de sens lorsque Gugnon a decidé d’omettre l’adverbe « sólo » puisque le sens d’exclusivité dans l’action réalisée par ce personnage n’y est plus. Dans l’extrait (c), dans la traduction de « aunque con mil posibilidades » par « mais il y avait d'autres possibilités », il y a une autre omission qui implique la perte de l’aspect quantitatif apporté par le déterminant numéral cardinal « mil ». En utilisant le terme « autres », nous ne connaissons pas la quantité. Postérieurement, il y a deux omissions qui supposent des pertes de sens dans la traduction en français de la phrase originale « cuando lo observaba fuera de sus brazos, el 17 mundo me parecía algo simple y, al mismo tiempo, todo lo que vivía a su lado se me antojaba de una belleza insuperable » (O., 2019, p. 69; ext. nº 8, Ann., pp. 51-52). Dans la version traduite, cela a donné « quand je l'observais, le monde me paraissait simple, et tout ce que je vivais avec elle me semblait d'une beauté inégalable » (T., 2021, p. 73). « Fuera de sus brazos », extrait concernant le lieu, et « al mismo tiempo », expression temporelle, ne sont pas présents dans la traduction réalisée par Gugnon. Ces omissions supposent des pertes : la première implique l’élimination de la référence à la condition qui l’est nécessaire pour considérer que le monde est simple ; la deuxième concerne un trait de simultanéité, qui permet en plus de relier les différentes propositions de la phrase et qui ne se comprend pas à la lecture de la traduction. Dans le cas de « un temblor tensó mi cuerpo. Incliné la cabeza hacia ella » (O., 2019, p. 74 ; ext. nº 9, Ann., pp. 52-56), qui a été traduit en français comme « tremblant, je me suis penché » (T., 2021, p. 78), nous trouvons deux omissions (« tensó mi cuerpo » et « hacia ella »). Elles impliquent la perte de sens : premièrement, en langue cible nous ne connaissons plus la sensation que le tremblement lui provoque ; deuxièmement, nous ne savons pas vers où il se penche. En plus, nous observons une transposition du nom « temblor » qui devient un participe présent (« tremblant »). Un autre exemple d’omission qui suppose une importante perte de sens a lieu dans la traduction du dialogue suivant : (d) —¿Has visto Casablanca? La película. —Sí, la vi hace unos años —le respondí—. ¿Por qué? —Es una de mis películas favoritas. Esa gran historia de amor en mitad de la Segunda Guerra Mundial. (O., 2019, p. 75 ; ext. nº 9, Ann., pp. 52-56) — Tu as vu le film Casablanca? Une grande histoire d'amour qui se passe pendant la Seconde Guerre mondiale. (T., 2021, p. 79) Ici, nous avons perdu une partie du dialogue, donc la traductrice n’est pas fidèle au contenu exprimé par l’écrivaine originale. Dans l’extrait nº 11 (Ann., pp. 57-58), nous trouvons l’omission de « numerosos desprecios » dans la traduction de « presencié numerosos desprecios, malas palabras, intentos de apagarla » (O., 2019, p. 89), qui est devenu en français « je l'ai entendu dire des paroles méprisantes, l'insulter, tout faire pour la rabaisser » (T., 2021, p. 93). Il y a d’ailleurs une amplification de « l’insulter ». Par contre, le fait d’insulter l’autre peut résulter logique vue la situation. Nous ne comprenons donc pas pourquoi on omet une information et on ajoute une autre différente. Nous pourrions penser à un déplacement syntaxique, mais « mépriser » ne veut 18 forcément pas dire qu’on insulte. En outre, nous pouvons aussi mentionner que le terme « rabaisser » présente un sens différent à celui qui était exprimé en espagnol moyennant l’expression « apagar a alguien », qui veut dire qu’on laisse sans force, sans courage, sans envie à une autre personne, alors que la rabaisser impliquerait en plus une humiliation. Ensuite, nous trouvons une autre omission dans « me fui corriendo a casa » (O., 2019, p. 132 ; ext. nº 23, Ann., pp. 67-68), traduit par « je suis rentrée à la maison » (T., 2021, p. 136). Ici, à nouveau, il y a eu une perte de sens car le trait sémantique référé à l’action de courir n’est plus présent et cela aidait à comprendre l’idée de l’exaspération que la grand-mère a ressenti lorsqu’elle a appris une mauvaise nouvelle en temps de guerre. D’ailleurs, il est à souligner la manière dont la traductrice affronte la traduction des insultes et des termes vulgaires qui apparaissent dans le texte original, surtout dans les dialogues entre le protagoniste et son ami Andrés, qui sont plus nombreux à la fin du roman. La plupart des fois, ces mots sont omis dans la version en langue cible. Les exemples (e-h) nous permettent de distinguer l’emploi que Gugnon fait de ce lexique : (e) Viene un tipo de amabilidad ensayada a contarte que tu madre se muere. ¿Quién coño es él para decir eso? Pero mi madre no perdió la sonrisa hasta el último día. (O., 2019, p. 89 ; ext. nº 11, Ann., pp. 57-58) Un mec qui fait semblant d'être aimable vient t'annoncer que ta mère est mourante. Qui était-il pour me dire ça ? Ma mère a gardé le sourire jusqu'au dernier jour. (T., 2021, p. 94) (f) Me gusta hasta cuando corres en dirección contraria, joder. (O., 2019, p. 104 ; ext. nº 16, Ann., p. 63) J’aime même quand tu cours à contre-courant (T., 2021, p. 108) (g) ¿Quién coño deja a alguien en una cama? (O., 2019, p. 117 ; ext. nº 18, Ann., pp. 64-65) Qui peut quitter quelqu'un dans un lit ? (T., 2021, p. 121) (h) —Me lo merezco —farfullé—, por gilipollas. Él es un imbécil, pero lo mío es de traca. A quién cojones se le ocurre... (O., 2019, p. 172 ; ext. nº 28, Ann., p. 71) —Je l'ai bien cherché. Je suis un abruti, ai-je déclaré. Lui, c'est un crétin, mais question connerie, je le bats à plates coutures. Quelle idée d'aller massacrer son exposition… (T., 2021, p. 175) En ce qui concerne la traduction de la phrase (e), nous apercevons une omission du terme vulgaire ; qui était présent dans la phrase « ¿quién coño es él para decir eso ? », ce qui suppose une perte de force dans la communication du message. La colère du personnage ne se voit pas reflétée de la même façon que dans l’original. Une autre omission avec perte de sens est 19 observée lorsque Gugnon traduit l’exemple (f), où l’enlèvement du terme vulgaire original a comme conséquence une certaine perte de force dans la traduction en français. Nous continuons avec l’omission faite dans la traduction de l’extrait (g). A nouveau, la phrase a subi une perte de force dans le message ; la colère du personnage ne se reflète plus avec la même intensité. Dans l’exemple (h), nous pouvons voir comment les mots « gilipollas » et « imbécil » ont été traduits par d’autres mots insultants (« abruti », « crétin »). Par contre, après, la traductrice a éliminé « cojones », un élément qui apportait une certaine force et intensité à la phrase. De plus, dans l’extrait nº 35 (Ann., pp. 76-78), il est à remarquer la traduction de « joder » par « putain » et après par « la vache » ou celle de « capullo » par « espèce d’abruti », de façon que les vulgarismes et le langage familier sont respectés dans la version en langue française. Pourtant, au moment de traduire « toda tu puñetera vida », on a employé en français « toute sa vie », donc ici il y a eu aussi une perte. Nous pouvons commenter aussi le cas du mot « pasta » a été traduit premièrement par « argent », mais après par « fric », ce qui se correspond mieux avec cet usage d’un vocabulaire familier. Nous pouvons dire que le traitement de ce lexique est en rapport avec la culture : en Espagne, il est plus fréquent d’insulter et d’utiliser normalement des vulgarismes. Face à cette réalité, la traductrice a décidé, dans certaines occasions, d’atténuer l’expression en langue française ou bien de réaliser directement des omissions. o Cas particulier : omission de phrases complètes : L’usage de l’omission par la traductrice concerne des fois des phrases complètes, ce qui suppose évidemment des pertes de sens et qui empêche de maintenir une fidélité vers le contenu de la version originale. Par exemple, dans l’extrait nº 3 (Ann., p. 48), nous observons qu’il y a eu une omission de la phrase « aplicaba su experiencia al presente de los demás » (O., 2019, p. 12). Il est vrai que dans la phrase suivante nous pouvons comprendre ce que la grand-mère faisait. Cependant, nous pensons que l’information qui n’apparaît pas permettait, d’une manière simple mais très claire, de mettre en relation la phrase antérieure avec la suivante, qui constitue précisément une explication de celle qui manque. Après, dans le passage nº 4 (Ann., pp. 48-49), la phrase « era el muchacho más listo de la clase, sin duda, aunque también el más rebelde » (O., 2019, p. 23) a été omise. Ici, nous pouvons penser que la traductrice n’a peut-être pas vu un lien clair entre cette information et le reste du paragraphe. Dans le cas de l’extrait nº 6 (Ann., pp. 49-50), la traductrice a omis une phrase complète, qui en espagnol était « eran azules exactos y precisos » (O., 2019, p. 29). Nous considérons que 20 cette omission n’est pas pertinente car, une nouvelle fois, la phrase qui n’est plus présente introduisait l’information qui suit, et donc ce lien est perdu. Concernant l’extrait nº 7 (Ann., pp. 50-51), la phrase « ésa es la única manera de comprenderlo y poder sobrellevarlo sin que afecte a las decisiones futuras » (O., 2019, p. 58) a été entièrement omise par la traductrice. En français, on ne connaît donc plus la façon d’affronter la douleur que ce personnage conçoit. Ces omissions qui ont impliqué la perte des parties du contenu ne nous semblent pas très cohérentes étant donné que ces informations ne sont pas reprises dans d’autres extraits du texte et ne sont pas comprises non plus grâce au contexte. Nous ne savons pas s’il pourrait s’agir de certaines distractions de la traductrice, peut-être dues à la temporalité de l’activité traductologique, qui exige parfois de réaliser rapidement le travail pris en charge. 3.1.2 Modulation L’un des procédés les plus utilisés est la modulation, qui donne plus de liberté à la traductrice au moment d’adapter les messages originaux aux particularités linguistiques du français. Faisons référence, par exemple, à la phrase « la voz de Dora era aguda aunque calmada » (O., 2019, p. 12 ; ext. nº 2, Ann., p. 47), qui est devenue « Dora avait une voix haut perchée et cependant posée » (T., 2021, p. 12). L’emploi d’une modulation a permis le changement du point de vue de l’information transmise en modifiant le sujet, sans varier cependant le sens communiqué. En plus, nous pourrions ajouter un commentaire sur la qualification de la voix comme étant « haut perchée », qui présente une nuance péjorative. Cela semblerait cohérent dans le sens où, dans l’original, l’emploi du terme « aunque » peut impliquer une compréhension plus négative du mot « aguda » étant donné qu’après l’usage de ce connecteur adversatif on a inclus une qualification positive qui contraste avec le premier adjectif. En tout cas, en français, Gugnon a aussi utilisé un connecteur adversatif (« cependant ») qui fonctionne de la même façon qu’en espagnol, donc on pourrait peut-être avoir employé tout simplement le mot « aiguë ». Après, la modulation a été souvent utilisée pour introduire en langue cible des termes plus généraux que ceux qui étaient présents dans l’œuvre originale ou bien à l’inverse. Nous pouvons le voir dans les exemples (a, i, j) : (a) Después de mucho tiempo, he aprendido a vivir sin él, aunque nunca podré olvidarlo. (O., 2019, p. 24 ; ext. nº 5, Ann., p. 49) 21 Apprendre à vivre sans lui m'a demandé de longues années et je ne l'oublierai jamais. (T., 2021, p. 24) (i) Tardé unos segundos en separarme de su boca, aún aturdido por la música envolvente y la excitación de aquel beso. (O., 2019, p. 74 ; ext. nº 9, Ann., pp. 52-56) J'ai mis plusieurs secondes à m'écarter d'elle, encore étourdi par la musique enveloppante et l’excitation de ce baiser. (T., 2021, p. 78) (j) — […] Pero no tuvo tiempo. Enfermó mucho. —Marta se quedó en silencio un instante, su barbilla temblorosa inundada de llanto—. Fue un cáncer terminal. (O., 2019, p. 89 ; ext. nº 11, Ann., pp. 57-58) — […] Elle n'en a pas eu le temps parce qu'elle est tombée gravement malade. Elle a gardé le silence un moment, le visage inondé de larmes. — Un cancer foudroyant. (T., 2021, p. 93) La phrase (a), « después de mucho tiempo, he aprendido a vivir sin él », a été traduite par Isabelle Gugnon comme « apprendre à vivre sans lui m'a demandé de longues années ». Ainsi, elle a utilisé le procédé de la modulation lorsqu’elle a décidé de traduire « mucho tiempo » par « de longues années », en changeant le terme général « temps » par « années », plus particulier et spécifique. Dans l’exemple (i), nous observons une modulation par généralisation du concept, dans ce cas, c’est la partie pour le tout : on a traduit « boca » par « elle » au moment de traduire « tardé unos segundos en separarme de su boca ». Ainsi, la traduction de la phrase complète a donné lieu à « j'ai mis plusieurs secondes à m'écarter d'elle ». Si nous continuons à avancer dans la traduction, l’extrait (j) nous montre que la phrase « su barbilla temblorosa inundada de llanto » a été traduite par « le visage inondé de larmes ». Nous observons alors qu’une modulation a été menée à bien lorsque la traductrice a fait une généralisation : elle ne parle plus du menton, mais du visage (c’est le tout pour la partie). Par ailleurs, il y a en même temps une omission avec perte de sens lorsqu’elle élimine l’adjectif « temblorosa » et donc nous ne connaissons pas ce tremblement à la lecture de la version traduite. Nous nous trouvons face à deux autres modulations utilisées par la traductrice dans l’extrait nº 6 (Ann., pp. 49-50) : « fue un beso de esos que no sabes si son el preámbulo de una cascada de saliva ajena por tu cuerpo o se quedarán en una caricia en la mejilla » (O., 2019, p. 29), traduit par « elle […] m'a embrassé sans que je sache si ce baiser était le prélude à un débordement de salive dans ma bouche ou à une simple caresse sur ma joue » (T., 2021, p. 31). Premièrement, nous observons qu’il y a un changement de sujet, ce qui n’empêche pas d’être fidèle au sens du texte. Par la suite, elle fait à nouveau une particularisation du message 22 exprimé : l’écrivaine espagnole a employé la deuxième personne du singulier dans « sabes » avec une valeur de généralisation, alors que, dans la traduction, il apparaît « je sache ». De cette façon, Gugnon fait concrètement référence au personnage qui parle, même si ce ne pas le cas dans le texte original. Nous considérons que, dans ce cas, il ne s’agit pas d’une modulation pertinente. Par contre, cette tendance semble être constante chez Gugnon et son mode de traduire, qui reflet des fois une volonté pour personnaliser légèrement le texte en mettant en relation une grande partie des actions avec les personnages du roman. Dans le même extrait (Ann., pp. 3-4), dans la traduction en français de la phrase « en ese momento, bajo aquella luz suave, fui capaz de apreciar todos los azules que se mezclaban en sus ojos » (O., 2019, p. 29) par « à cet instant, dans la lumière douce, toutes sortes de nuances de bleus se mélangeaient dans ses yeux » (T., 2021, p. 31), nous pouvons voir que la traductrice a utilisé le procédé de modulation en changeant le sujet et donc la perspective. Gugnon passe de la première personne du singulier à la troisième personne du pluriel en mettant l’accent sur ce qui est aperçu au lieu de le mettre sur la personne qui aperçoit. Cela a impliqué à la fois une omission du verbe original et une perte du sens exprimé, à savoir la capacité de la personne qui parle. Ensuite, nous apercevons que Gugnon se sert de cette technique en changeant le nombre des mots, comme le montrent les exemples ci-après : (k) La acaricié con las manos llenas de arcilla seca, le quité la ropa mientras perseguía con los dedos la silueta que trabajaba cada tarde, traté de aprenderme de memoria aquella figura, imprimir en mis huellas su tacto. (O., 2019, p. 29 ; ext. nº 6, Ann., pp. 49-50) Je l'ai caressée d'une main couverte d'argile, lui ai retiré ses vêtements tout en continuant à promener en pensée mes doigts sur la silhouette à laquelle je travaillais chaque soir. J'essayais de mémoriser les contours de son corps, d'en conserver l'empreinte sous mes mains. (T., 2021, p. 31) (l) Marta era una puerta entreabierta de la que salían, como un recuerdo constante, motas de polvo suspendidas en un rayo de luz de media tarde. (O., 2019, p. 58 ; ext. nº 7, Ann., pp. 50- 51) Marta était une porte entrebâillée d'où émergeaient comme des souvenirs des grains de poussière en suspension dans un rayon de lumière en fin d'après-midi. 29 observons la présence d’une explicitation dans « pour ses proches », qui, à notre sens, ne serait pas nécessaire car le contexte permet de le comprendre. Dans l’extrait nº 4 (Ann., pp. 48-49), « su voz, impregnada de la calidez de la tierra en que nació, me acariciaba » (O., 2019, p. 23) est devenu « teintée de la chaleur de sa terre natale, sa voix me touchait » (T., 2021, p. 24). Ainsi, « la tierra en que nació », un syntagme qui contient une subordonnée circonstancielle de lieu, a été traduit par « sa terre natale », en utilisant un adjectif qui fait référence au lieu où se trouve cette terre. De cette façon, le message reste le même. Après, dans ce même extrait (Ann., p. 2), nous nous trouvons face à la phrase « se prendó de mí nada más verme » (O., 2019, p. 23), dont la traduction en français a été « il est tombé amoureux de moi au premier regard » (T., 2021, p. 24). Nous observons une transposition : « nada más verme » est devenu un syntagme prépositionnel qui fonctionne en tant que complément circonstancielle de manière, le sens temporel y inclus, donc il s’agit d’une bonne solution. Une autre transposition est menée à bien dans la traduction de « motas de polvo suspendidas » (O., 2019, p. 58 ; ext. nº 7, Ann., pp. 50-51) par « des grains de poussière en suspension » (T., 2021, p. 60) : l’adjectif « suspendidas » qui accompagne le nom « motas » devient un syntagme prépositionnel remplissant la même fonction. Postérieurement, dans l’extrait nº 8 (Ann., pp. 51-52), nous observons une transposition dans la traduction du syntagme « la importancia justa » (O., 2019, p. 70), qui a donné lieu à « l'importance qu'elle méritait » (T., 2021, p. 73). De cette façon, l’adjectif original est devenu une subordonnée de relatif en français. Deux transpositions s’observent dans l’extrait nº 9 (Ann., pp. 52-56) dans « su beso ardía y tenía cierto gusto a madera de roble, un aroma a malta con un toque de miel » (O., 2019, p. 74), qui a été traduit comme « c'était un baiser ardent qui sentait le chêne et le malt rehaussé d'un peu de miel » (T., 2021, p. 78). Ainsi, le verbe « arder » est devenu un adjectif (« ardent ») et, après, on a utilisé également un adjectif (« rehaussé ») pour traduire le syntagme prépositionnel « con un toque de miel ». Ensuite, dans le même extrait (Ann., pp. 6-10), dans la traduction de la phrase « cuando eso sucedía, yo la dejaba irse, pues esas ausencias no eran más que viajes a otro lugar en el que ella se había dejado algo » (O., 2019, p. 75) par « quand cela arrivait, je la laissais dériver, voyager jusqu'à un lieu où elle avait semble-t-il oublié quelque chose » (T., 2021, p. 79), nous pouvons apercevoir l’emploi d’une transposition. Le nom « viajes » a été remplacé par le verbe « voyager ». Il existe aussi une omission de l’extrait « pues esas ausencias no eran más que », 30 mais, dans ce cas, comme on reprend la suite de la phrase, nous pouvons comprendre qu’il s’agit de certains moments où Marta est absente à niveau mental. En outre, nous observons ici une amplification en employant « semble-t-il », ce qui ne nous semble pas cohérent car la traductrice ajoute ainsi une nuance de doute qui n’était pas présente en espagnol. Encore dans l’extrait nº 9 (Ann., pp. 52-56), dans la phrase « ve en sus caras lo felices que son » (O., 2019, p. 77), qui a donné « lit le bonheur sur leurs visages » (T., 2021, p. 81), l’usage de ce procédé se fait dans la traduction de l’adjectif « felices » par le nom « bonheur », en respectant le sens du message. Par la suite, la traduction de « mi madre me habló un día de la importancia de sentirse tranquilo con lo que uno hace y con lo que uno siente » (O., 2019, p. 90 ; ext. nº 11, Ann., pp. 57-58) donne comme résultat la phrase « elle m'avait raconté un jour l'importance d'être en paix avec ses actes et ses sentiments » (T., 2021, p. 94). Ici, il y a une transposition, premièrement, au moment de traduire « sentirse tranquilo », où l’adjectif est devenu un syntagme prépositionnel, et, ensuite, dans la traduction de « lo que uno hace » et « lo que uno siente » par des noms : « ses actes et ses sentiments ». Après, dans la traduction de « sabes lo que es vivir en paz » (O., 2019, p. 92 ; ext. nº 12, Ann., pp. 58-61), nous trouvons l’usage de la transposition lorsqu’on élimine la subordination et la construction en français présente donc un seul verbe avec son complément d’objet direct : « on connaît la paix » (T., 2021, p. 96). Cela va aussi dans le sens de la simplification en traduction que la traductrice mène à bien dans une grande partie de l’oeuvre. Un autre exemple présent dans ce même extrait (Ann., pp. 12-14) est celui de la phrase « inmerso en la preocupación constante por tus hijos » (O., 2019, p. 92), qui est traduit comme « constamment inquiet pour ses enfants » (T., 2021, p. 96). Ici, il y a donc une transposition de l’adjectif « constante » par l’adverbe de manière « constamment ». Nous observons un nouvel usage de ce procédé dans la traduction de « no la entendí hasta que terminó la contienda » (O, 2019, p. 93 ; ext. nº 12, Ann., pp. 58-61), qui a donné « je ne l'ai compris qu'à la fin du conflit ». Le verbe « terminar » n’apparaît plus en français, mais on a employé le nom correspondant : « la fin » (T., 2021, p. 97). D’ailleurs, dans l’extrait nº 13 (Ann., p. 61), il y a une transposition du syntagme prépositionnel « con ese optimismo y esa confianza que mantenía con las personas, aunque no las conociera » (O., 2019, p. 95), traduit par la phrase « il est resté optimiste et ne s’est pas méfié des gens » (T., 2021, p. 99). Ce changement pourrait être dû à la séparation de la phrase originale, qui était vraiment longue. Ainsi, la traductrice a été obligée à commencer une nouvelle phrase, ce qui en plus a modifié d’autres éléments : le nom « optimismo » est 31 maintenant un adjectif (« optimiste »), « esa confianza que mantenía con las personas » est devenu, à travers une modulation, une phrase négative exprimant le même sens. Et, après, il y a eu une omission de l’extrait « aunque no las conociera », ce qui augmentait le niveau de confiance du personnage, un aspect qui se perçoit donc différemment, moins exagéré. Nous trouvons certaines transpositions dans ce même extrait (Ann., pp. 14-15) dans la traduction de la phrase « él era incapaz de ver el lado malvado y cruel de los hombres, y eso es algo que le sucede a la gente buena » (O., 2019, p. 95). D’un côté, « el lado malvado y cruel de los hombres » a été traduit par « la méchanceté et la cruauté des hommes » (T., 2021, p. 99), ce qui suppose une transposition des adjectifs « malvado » et « cruel » par les noms « méchanceté » et « cruauté ». D’autre côté, « la gente buena » est devenu « les personnes pleines de bonté », où le terme « buena » a été traduit par un syntagme adjectival où la charge sémantique de l’adjectif de l’original est contenue dans le nom « bonté ». Dans la phrase « la lectura le protegía de todo lo dañino que tuviera que ver con la realidad » (O., 2019, p. 95 ; ext. nº 13, Ann., p. 61), qui a été traduite par « la lecture le protégeait d'une réalité nocive » (T., 2021, p. 99), nous observons un nouvel usage de ce procédé. Il semblerait qu’il y a un certain changement du sens de la phrase puisque « nocive » constitue une qualification de la réalité, alors que dans l’original Sastre faisait plutôt référence aux aspects négatifs qui pourraient affecter la réalité, mais cela ne supposait pas une condition constante. Ensuite, au moment de traduire « sé que te faltan cosas, que necesitas otras » (O., 2019, p. 104 ; ext. nº 16, Ann., p. 63) par « je sais que tu as des manques et des besoins » (T., 2021, p. 108), Gugnon a bien réussi à transmettre le même message en le simplifiant grâce à l’usage du procédé de transposition. Ainsi, elle a traduit les verbes « faltar » et « necesitar » qui étaient conjugués en espagnol par des noms : « manques » et « besoins » respectivement. Nous apercevons une transposition lorsque Gugnon traduit « me negaba a volver a mi habitación » (O., 2019, p. 117 ; ext. nº 18, Ann., pp. 64-65) comme « incapable de réintégrer la chambre » (T., 2021, p. 121). En fait, le verbe « negarse » devient un adjectif (« incapable »). Ce changement produit un sens différent : avant, on parlait de la volonté du personnage alors que, dans la version traduite, on fait référence à la capacité. Un peu plus tard, nous observons une autre transposition lors de la traduction du suivant extrait : (w) El cura de la iglesia donde contrajimos matrimonio guardaba cierta relación con tu abuelo. En el pasado le había ayudado con algún arreglo en su casa y eso facilitó que nos casara, a pesar 32 de que sabía que yo era una maestra depurada y de la extranjería de Gael. (O., 2019, p. 164 ; ext. nº 27, Ann., pp. 70-71) Le curé avait sympathisé avec ton grand-père, qui avait fait des travaux au presbytère, et il nous avait facilité les choses, car j'étais un professeur victime de l’épuration et Gael un étranger. (T., 2021, pp. 167-168) Nous constatons donc l’usage de cette technique au moment de traduire « maestra depurada », qui est devenu « professeur victime de l’épuration », où l’adjectif « depurada » est maintenant un nom (« épuration ») précédé d’un nouvel adjectif (« victime ») qui permet de garder la qualification originale du nom. En outre, dans ce même extrait, il y a une modulation en changeant le point de vue lorsque Gugnon a traduit « eso facilitó que nos casara » par « il nous avait facilité les choses ». L’accent est maintenant mis sur le curé et non sur les travaux réalisés par Gael (nommés juste avant et repris par « eso » ici) ; cela implique ainsi une modification du sens exprimé. Il est à souligner aussi que la traduction du connecteur « a pesar de que » par « car » ne semble pas être pertinente étant donné que, dans l’original, Sastre n’exprimait pas la cause, mais utilisait un connecteur adversatif et donc le lien entre les phrases était autre. Une autre transposition est observée dans la traduction de la phrase « negué la muerte de tu abuelo » (O., 2019, p. 181 ; ext. nº 29, Ann., p. 71), qui a donné lieu à « je refusais de le tenir pour mort » (T., 2021, p. 185). De cette façon, le nom « muerte » a été traduit par un adjectif (« mort ») dans une subordonnée. Après, dans l’extrait nº 31 (Ann., pp. 72-73), l’usage de la transposition se trouve aussi dans la traduction de « todos nacemos limpios » (O., 2019, p. 185) par « à la naissance, on est tous purs » (T., 2021, p. 189), où le verbe « nacer » est devenu un nom (« naissance »), qui, en plus, apparaît en début de phrase remplissant la fonction de complément circonstancielle de temps antéposé. Il y a eu donc un déplacement syntaxique. Ensuite, dans ce même extrait, la phrase « le habían propinado una paliza mortal » (O., 2019, p. 185) a été traduite par « l’avaient battu à mort » (T., 2021, p. 189), où l’adjectif « mortal » est devenu un nom (« mort ») qui se trouve dans un syntagme prépositionnel qui détermine la façon dont le personnage a été battu. Nous trouvons une nouvelle fois l’emploi du procédé dans la traduction de « fue como quitar los ruedines de la bicicleta y pedalear libre y, al mismo tiempo, seguro » (O., 2019, pp. 220 ; ext. nº 33, Ann., p. 74), qui a donné lieu à « c'était comme retirer les roulettes d'une bicyclette pour pédaler librement, avec assurance » (T., 2021, p. 224). Ici, l’adjectif « seguro » est devenu « avec assurance », un syntagme prépositionnel remplissant la fonction de complément circonstanciel de manière et ainsi le sens reste le même. 33 Dans l’extrait nº 34 (Ann., pp. 75-76), nous observons l’usage de la transposition et, en plus, du déplacement syntaxique, tout en cherchant la simplification dans l’expression en langue cible : (x) La exposición, tal y como había decidido nada más escuchar la proposición de Andrés, consistía en doce bustos que expresaban, por parejas, las etapas de una relación que acaba en ruptura: uno siente que el mundo se acaba, pero lo que sucede es que empieza uno nuevo. (O., 2019, p. 224) Comme je l'avais annoncé à Andrés, j'exposerais douze bustes qui, deux par deux, évoqueraient les étapes d'une relation se concluant sur une rupture : on croit que c'est la fin du monde pour qu'un nouvel univers s'installe. (T., 2021, p. 228) Ainsi, dans cet exemple, « la exposición, tal y como había decidido nada más escuchar la proposición de Andrés, consistía en doce bustos » a donné lieu à « comme je l'avais annoncé à Andrés, j'exposerais douze bustes ». Le nom « exposición » est devenu un verbe : « exposer ». 3.1.4 Déplacement syntaxique Pendant le processus de traduction, Gugnon se sert aussi du déplacement syntaxique, une autre technique qui permet d’organiser le contenu plus librement, en facilitant donc l’activité traductologique. Nous considérons que la plupart des usages de ce procédé renvoient à la volonté de chercher une naturalisation dans la langue cible moyennant la construction des phrases de la version traduite. Par exemple, « es curioso pensar cuánto dura una vida y qué poco lleva contarla » (O., 2019, p. 12 ; ext. nº 1, Ann., p. 47) est devenu en français « il est curieux de songer qu'une vie puisse durer aussi longtemps et être racontée en quelques lignes à peine » (T., 2021, p. 12). Ici, nous pouvons voir qu’il est employé le déplacement syntaxique dû à la nécessité de transmettre en langue cible un sens de quantité, exprimé en espagnol par le pronom exclamatif « cuánto » et l’adverbe exclamatif « qué ». Nous observons que la traduction de cette phrase est une traduction plus libre : Gugnon restructure l’ordre syntaxique pour exprimer le même sens d’une façon plus naturelle en français, donc elle se rapproche de l’acceptabilité en traduction. D’ailleurs, il existe une amplification car elle ajoute « en quelques lignes », mais, dans le texte original, Sastre n’a pas spécifié si la manière de raconter la vie se fait à l’oral ou par écrit. En conséquence, cet ajout ne nous semble pas pertinent parce que le texte gagne une nuance inexistante en espagnol. Après, dans l’extrait nº 4 (Ann., pp. 48-49), « su voz, impregnada de la calidez de la tierra en que nació, me acariciaba cada vez que la oía » (O., 2019, p. 23), qui a été traduit par 34 « teintée de la chaleur de sa terre natale, sa voix me touchait dès que je l'entendais » (T., 2021, p. 24), a fait l’objet d’un déplacement syntaxique. La subordonnée a été placée au début de la phrase et donc la caractérisation de la voix apparaît avant de nommer l’élément dont on parle. Ici, nous pouvons aussi commenter la traduction de « me acariciaba » par « me touchait », un verbe qui, même s’il exprime de l’émotion, ne présente pas la même sensibilité propre à une caresse, donc il y a eu une perte d’une nuance sémantique. Dans la phrase « después de mucho tiempo, he aprendido a vivir sin él, aunque nunca podré olvidarlo » (O., 2019, p. 24 ; ext. nº 5, Ann., p. 49), qui a donné en français « apprendre à vivre sans lui m'a demandé de longues années et je ne l'oublierai jamais » (T., 2021, p. 24), nous observons un déplacement syntaxique ainsi qu’une transposition au moment de traduire l’expression temporelle « después de mucho tiempo ». Celle-ci apparaît en français au milieu de la phrase et, en plus, la traductrice a fait une amplification en ajoutant le verbe « demander ». Lorsque Gugnon se trouve face à l’extrait nº 7 (Ann., pp. 50-51), elle décide de traduire « mucha gente se escuda en la frase “no quiero que me hagan daño” para no dar oportunidades a nuevos aires » (O., 2019, p. 57) en utilisant un déplacement syntaxique, pour donner comme résultat la phrase suivante : « “je n'aimerais pas qu'on me fasse du mal”, disent beaucoup de gens en se servant de cette phrase comme d'un bouclier, par peur de la nouveauté » (T., 2021, p. 60). Elle restructure la phrase en mettant la citation devant, séparée par une virgule, mais le sens de la phrase reste le même. Nous observons donc de nombreux exemples, tels que : (y) Es decir, no me consolaba el hecho de seguir queriéndola, sino la certeza de que, aun siendo una versión pésima de mí mismo y estar sumido en la peor de las soledades -la que no se elige, mi capacidad de querer con el alma y las manos, ese rayito de sol que es el amor, resistía como una bellaca. (O., 2019, p. 124 ; ext. nº 19, Ann., pp. 65-66) Ce n'était pas le fait de l'aimer qui me consolait, mais la certitude que, même en étant une piètre version de celui que j'avais été, même plongé dans la pire des solitudes - celle qu'on ne choisit pas -, mes mains et mon esprit étaient encore capables d'amour, ce petit rayon de soleil qui résiste comme un garnement. (T., 2021, p. 128) (z) Me parecía imposible aceptar que no volvería a ver al hombre que se había convertido en mi hogar. (O., 2019, p. 181 ; ext. nº 29, Ann., p. 71) Admettre que je ne verrais plus l’homme qui était toute ma vie me semblait impossible. (T., 2021, p. 185) 35 Ainsi, dans l’exemple (y), il y a un déplacement syntaxique au moment de traduire « no me consolaba el hecho de seguir queriéndola », qui est devenu « ce n'était pas le fait de l'aimer qui me consolait ». Ici, il ressort aussi qu’une double modulation a eu lieu car, en même temps qu’elles sont inversées en ce qui concerne l’ordre syntaxique, la phrase affirmative original est maintenant négative (« ce n’était pas ») et la phrase qui était au négatif est devenue affirmative (« me consolait »). 3.1.5 Explicitation Si nous passons à commenter l’usage de l’explicitation, nous trouvons qu’à certaines occasions Gugnon emploie ce procédé, même si la fréquence n’est pas la même que pour les techniques antérieures. Nous l’observons donc, par exemple, dans l’extrait nº 6 (Ann., pp. 49- 50), où nous trouvons plusieurs explicitations pertinentes. La phrase « uno de ellos era como el cielo de un pueblo de interior el 15 de junio » (O., 2019, p. 29) est devenue « l'un d'eux était semblable au ciel d'un village du cœur de l'Espagne à la mi-juin » (T., 2021, p. 31), où le pays est donc explicite. Après, cela arrive aussi avec les personnages publics qui y sont mentionnés, ajoutant les noms de tous : « Frida Kahlo et Diego Rivera » et « Gustavo Adolfo Bécquer ». Il est vrai qu’ici l’usage de ce procédé technique est pertinent puisque cela permet aux lecteurs de la traduction de bien connaître les figures auxquelles nous faisons référence, qui peuvent être moins connues dans leur culture qu’en Espagne. En outre, dans ce même extrait, il est à signaler que nous avons remarqué l’emploi du déterminant indéfini « un » dans « un 29 mars » et « un 3 décembre ». Toutefois, pour le reste des dates, Gugnon a employé l’article défini, comme en espagnol. Cela implique un changement de sens car on laisse de faire référence aux jours concrets où les événements ont lieu. Plus tard, dans l’extrait nº 9 (Ann., pp. 52-56), nous observons une explicitation lorsque Gugnon traduit « aquello duró más de lo habitual » (O., 2019, p. 75) par « elle tardait à revenir » (T., 2021, p. 79). De cette façon, elle explique ce qu’est « aquello », terme utilisé dans le texte original en tant que déictique, en spécifiant ainsi ce qui avant était compris grâce au contexte. Nous trouvons à nouveau l’usage de ce procédé dans la traduction de « aquella casa en Alhama era nuestro sueño » (O., 2019, p. 96 ; ext. nº 14, Ann., p. 62), qui a donné lieu à « notre maison à Alhama était notre rêve devenu réalité » (T., 2021, p. 101). Ce « devenu réalité » était compris par le contexte exposé dans les phrases suivantes de ce même extrait, mais la traductrice a décidé de l’expliciter. En plus, nous observons une différence entre les deux langues concernant l’emploi des déterminants : Sastre utilisait le déterminant démonstratifs « aquella » en espagnol tandis que Gugnon a choisi le déterminant possessif « notre ». Cela 36 expose la différence linguistique générale existante entre la langue espagnole et la langue française concernant l’usage des déterminants et pronoms. Le possessif en français, dans ce cas, permet de mettre rapidement en relation la maison avec les personnages et on apprend dès le début que c’est chez eux. En espagnol, par contre, il était nécessaire de suivre la lecture pour comprendre que ce rêve était en fait, comme spécifie la traductrice, une réalité pour eux. 3.1.6 Amplification Finalement, nous pouvons aussi apercevoir l’usage du procédé d’amplification. Dans cette œuvre, en général, cette technique n’a pas été utilisée d’une manière pertinente étant donné que la traductrice ne s’en est pas servie pour ajuster les contenus lorsqu’il y a peut-être des carences. Ce qu’elle a fait, c’est de nuancer l’information en ajoutant au texte des traits inexistants originalement qui n’aident pas à la compréhension mais qui la modifient. Nous pouvons l’observer, par exemple, dans l’extrait nº 6 (Ann., pp. 49-50), où la traductrice ajoute l’expression « en pensée » dans « promener en pensée mes doigts sur la silhouette » (T., 2021, p. 31) comme traduction de « perseguía con los dedos la silueta » (O., 2019, p. 29). Il s’agit effectivement d’un contenu sémantique absent dans l’original. Dans la phrase « de nada vale el miedo al qué pasará, al monstruo que duerme debajo de la cama, o al desnudo frente a otra persona » (O., 2019, p. 57 ; ext. nº 7, Ann., pp. 50-51), traduite par « il est inutile d'avoir peur de ce qui peut arriver, qu'il s'agisse d'affronter un monstre tapi sous le lit ou de croiser un homme un » (T., 2021, p. 60), il est à souligner l’amplification du verbe « croiser » à la fin, ce qui a provoqué l’expression d’un message qui n’est pas celui de l’original. En espagnol, nous comprenons que Sastre parlait de la peur de se trouver nu devant quelqu’un d’autre, alors qu’en français Gugnon a fait référence au fait de rencontrer quelqu’un qui est nu, donc la perspective est différente et le sens n’est pas respecté. Après, dans l’extrait nº 9 (Ann., pp. 52-56), au moment de traduire « antes de beberme lo que quedaba en el vaso » (O., 2019, p. 75), la traductrice a utilisé aussi ce procédé, ce qui a donc donné lieu à « avant de vider le verre d'un trait » (T., 2021, p. 79). Le fait de réaliser l’action « d’un trait » n’était pas spécifié à l’original. Par conséquent, le contenu du texte est modifié. Dans ce même extrait (Ann., pp. 6-10), la traduction de « decidí preguntarle » (O., 2019, p. 75) par « je me suis risqué à l'interroger » (T., 2021, p. 79) reflète l’usage de l’amplification comme technique de traduction qui a impliqué une nouvelle fois l’ajout d’un sens inexistant à l’original : le risque de réaliser l’action d’interroger l’autre personnage. 37 En outre, dans la traduction de la phrase « la tranquilidad con la que pasean por esa plaza que ya se saben de memoria » (O., 2019, p. 77 ; ext. nº 9, Ann., pp. 52-56), qui est devenue en français « la tranquillité avec laquelle ils se baladent sur cette place qu’ils connaissent pourtant très bien » (T., 2021, p. 81), nous trouvons une amplification lorsque la traductrice ajoute le connecteur « pourtant », dont l’usage ne nous semble pas cohérent. Il ajoute un sens d’opposabilité entre les idées exprimées mais ce n’était pas le cas dans le texte original en espagnol. Après cette analyse traductologique, nous pouvons remarquer que les procédés techniques les plus utilisés dans la traduction sont la modulation et l’omission. D’un côté, nous comprenons que l’usage de la modulation facilite énormément l’activité de la traduction dû à la liberté qu’elle donne à la traductrice. Il s’agit d’une technique qui offre un éventail de possibilités au moment de transmettre les informations dans le texte en langue cible. D’autre côté, l’emploi si commun de l’omission est parfois moins compréhensible, surtout lorsqu’elle implique une perte de sens au moment de transmettre le message original. Cependant, nous pourrions penser qu’il s’agit dans certains cas d’une conséquence de la volonté de se rapprocher de la forme linguistique et la culture cibles et souvent de simplifier le contenu traduit, cherchant à produire un texte clair et concis. Par ailleurs, nous pouvons aussi mentionner la transposition, qui a été vraiment utile pour la traductrice lorsqu’elle devait reformuler les messages exprimés afin de les naturaliser en langue française, ce qui nous paraît pertinent. En fin de compte, une traduction devrait être conçue comme une œuvre littéraire en elle-même par le lecteur, c’est-à- dire on ne devrait pas remarquer qu’on se trouve devant une traduction. 3.2 L’aspect stylistique et structurel La traduction en français de Días sin ti réalisée par Isabelle Gugnon présente aussi des modifications concernant le style, la structure et le format du roman. Des fois, il semble que les changements menés à bien par la traductrice à cet égard ne suivent aucune logique perceptible. Par conséquent, nous allons faire une analyse sur les conséquences provoquées par le respect ou la variation de ces aspects. D’une part, il est important de traiter la traduction du titre du roman et des titres des chapitres du livre. En ce qui concerne le premier de ces aspects, dans le chapitre « Jour neuf sans toi », dans l’extrait nº 25 (Ann., pp. 69-70), nous trouvons le titre de l’exposition que le protagoniste fait dans la nouvelle galerie d’art de son ami : « Des jours sans toi ». Le protagoniste explique la raison de cette dénomination et tout ce que ces figures représentent ; 38 nous pouvons alors supposer que cette exposition de sculpture donne titre au roman. Cependant, le titre que Gugnon a assigné au livre en français a été « Douze jours sans toi », donc elle ne l’a pas nommé de la même façon, ce qui était le cas en espagnol. Même s’il est vrai qu’il s’agit de douze représentations qui exposent les étapes vécues après une rupture, il ne semble pas cohérent de choisir un titre différent pour l’exposition et pour le roman étant donné que la base de l’histoire est résumée par le symbolisme de cette exposition d’art. Toutefois, il est vrai que le titre d’une œuvre est aussi un élément d’une grande pertinence à niveau commercial et son choix pourrait être conditionné par l’intervention d’autres professionnels, outre la traductrice. Puis, quant aux titres des chapitres, il est important de souligner qu’il s’agit d’une compilation de petits poèmes qui apparaissaient dans son recueil de poèmes Baluarte (2014) et qui, selon les mots de l’écrivaine, lui ont permis de créer une histoire autour de ces phases qu’elle avait déjà reflétées dans son œuvre poétique quelques années auparavant. La différence la plus remarquable concernant ces phrases par rapport à celles d’origine est le changement de genre dans le chapitre « Jour dix sans toi », où nous trouvons « le seul » (T., 2021, p. 175) au masculin puisque le protagoniste du roman est un homme, alors que dans Baluarte, Sastre parlait d’après ses propres expériences, alors elle utilisait le féminin. D’autre part, nous rencontrons aussi une incohérence à niveau stylistique dans le chapitre « Jour neuf sans toi », où il apparaît un poème, lequel est traduit en français à l’intérieur du texte, mais juste après nous observons qu’une chanson s’est maintenue en espagnol et n’a été traduite que dans une note de bas de page. A notre avis, il s’agit dans les deux cas des expressions littéraires face auxquelles la traductrice devrait réagir de la même façon et prendre en conséquence la même décision de traduction. Ensuite, en parlant du contenu du roman, nous pouvons mentionner l’existence de certaines modifications qui ont varié la vitesse ou le rythme de la lecture. Par exemple, dans l’extrait nº 9 (Ann., pp. 52-56), en espagnol, il existe une seule longue phrase où il n’y a pas de points jusqu’à la fin du paragraphe. En français, cela n’est pas respecté, alors que juste après on dit « elle avait parlé d’une traite » (T., 2021, p. 80), ce qui implique un certain manque de cohérence entre ce qui se dit et comment cela se dit, donc entre contenu et forme. Dans l’extrait nº 10 (Ann., pp. 56-57), l’écrivaine espagnole avait utilisé une compilation de phrases coordonnées par le connecteur d’addition « y », alors que la traductrice n’a pas gardé cette structure syntaxique et a décidé d’employer « lorsque » ou « avant de », en mettant en lien quelques informations concrètes au lieu d’établir une énumération comme Sastre faisait dans l’original. Ainsi, nous avons perdu le rythme qui était présent dans le roman en espagnol, qui 45 Références bibliographiques Albertini-Guillevic, L., Charvet, P., Combeaud, B., Fraile, A., Garnier-Corver, F., Laurent, M. et Wuilmart, F. (2011). Enjeux de la traduction : problèmes du traducteur pour rendre la littérarité d’une œuvre. Dans F. 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Elle n'a pas protesté, redoutant de devenir une charge pour ses proches. Il est curieux de songer qu'une vie puisse durer aussi longtemps et être racontée en quelques lignes à peine. (T., 2021, p. 12) 2. Extrait nº 2 - Version originale en espagnol : La voz de Dora era aguda aunque calmada. Mi abuela hablaba sin descanso, pero sin prisa, con los ojos siempre fijos en otro lugar al que nunca pudimos llegar. Sin embargo, lo que no perdió nunca fue la sonrisa, la suavidad de las manos y esa rebeldía en la mirada. (O., 2019, p.12) - Version traduite en français : Dora avait une voix haut perchée et cependant posée. Elle parlait tout le temps, mais sans précipitation, et son regard se portait ailleurs, vers un lieu auquel nous ne pouvions pas accéder. Elle n'a en tout cas jamais perdu son sourire, la douceur de ses mains et sa lueur rebelle au fond des yeux. (T., 2021, p. 12) 48 3. Extrait nº 3 - Version originale en espagnol : A pesar de que nunca soltó la cuerda que le ataba a mi abuelo, Dora fue una mujer adelantada a su época, al contrario que muchos mayores que viven anclados en el pasado porque es donde se sienten a salvo. Aplicaba su experiencia al presente de los demás. Ya anciana, supo que le quedaban pocas aventuras más por vivir, así que disfrutaba aconsejando al resto, aunque pocos le hacían el caso que se merecía. (O., 2019, p. 12) - Version traduite en français : Bien qu'elle n'ait à aucun moment lâché la corde qui la reliait à mon grand-père, Dora a été une femme en avance sur son temps, contrairement à beaucoup de personnes âgées qui vivent dans le passé, car c'est là qu'elles se sentent en sécurité. Dans ses vieux jours, elle savait qu’il ne lui restait que peu d’aventures dans lesquelles s’engager, alors elle prenait plaisir à dispenser des conseils aux autres, mêmes s’ils étaient rares à en tenir compte. (T., 2021, p 12) 4. Extrait nº 4 - Version originale en espagnol : Gael era apenas un muchacho cuando le conocí, aunque su apariencia era mucho más madura. Se le marcaban los músculos debajo de la ropa y su espalda, ancha, era más propia de un joven que de un adolescente. Estaba bien alimentado. Ese físico recio se perdería durante la guerra. Tenía unos ojos tan grandes como las heridas que el frío causaba en mis manos, aunque su mirada era mucho más acogedora. Era el muchacho más listo de la clase, sin duda, aunque también el más rebelde. Fue la primera persona de aquel lugar que me miró como si me conociera y me hizo sentir, de algún modo, que de nuevo había hueco para mí en esa ciudad. Su voz, impregnada de la calidez de la tierra en que nació, me acariciaba cada vez que la oía sin que yo pudiera evitar sentirme así, rozada por una caricia invisible. Se prendó de mí nada más verme, eso me confesó con el tiempo. (O., 2019, p. 23) - Version traduite en français : Quand je l’ai connu, Gael était très jeune, même s’il faisait plus que son âge. Ses muscles affleuraient sous ses vêtements et ses larges épaules étaient davantage celles d'un adulte que 49 d'un adolescent. Il était bien nourri mais allait perdre sa robustesse pendant la guerre, ses yeux étaient aussi profonds que les crevasses qui abîmaient mes mains par ce froid, bien moins douces que son regard. Il a été le premier à me regarder comme s'il me connaissait depuis toujours, une façon de me faire comprendre qu'il y avait un espace pour moi dans cette ville. Teintée de la chaleur de sa terre natale, sa voix me touchait dès que je l'entendais et je ne pouvais pas m'empêcher de la considérer comme une caresse invisible. Il est tombé amoureux de moi au premier regard, m'a-t-il avoué par la suite. (T., 2021, p. 24) 5. Extrait nº 5 - Version originale en espagnol : Después de mucho tiempo, he aprendido a vivir sin él, aunque nunca podré olvidarlo. (O., 2019, p. 24) - Version traduite en français : Apprendre à vivre sans lui m'a demandé de longues années et je ne l'oublierai jamais. (T., 2021, p. 24) 6. Extrait nº 6 - Version originale en espagnol : Entonces, Marta se acercó lentamente y me besó. Fue un beso de esos que no sabes si son el preámbulo de una cascada de saliva ajena por tu cuerpo o se quedarán en una caricia en la mejilla. En ese momento, bajo aquella luz suave, fui capaz de apreciar todos los azules que se mezclaban en sus ojos. Eran azules exactos y precisos. Uno de ellos era como el cielo de un pueblo de interior el 15 de junio. Otro se parecía a las aguas de la orilla de la playa de Bolonia el 19 de enero. Un tercero era igual que la pared de la casa de Frida y Diego al sol de la mañana el 29 de marzo. Otro me recordó a la cubierta de un cuaderno de bocetos que acabé el 4 de marzo. Y un último lo creí igual que el que miró Bécquer el 3 de diciembre. Marta y su estallido de azules me besaron. Otro destello. Aquél se convirtió en un beso interminable que no acabó hasta mucho después. Marta sólo me miraba; yo callaba y la observaba. La acaricié con las manos llenas de arcilla seca, le quité la ropa mientras perseguía con los dedos la silueta que trabajaba cada tarde, traté de aprenderme de memoria aquella figura, imprimir en mis huellas su tacto. 50 (O., 2019, p. 29) - Version traduite en français : Lentement, elle s'est approchée et m'a embrassé sans que je sache si ce baiser était le prélude à un débordement de salive dans ma bouche ou à une simple caresse sur ma joue. À cet instant, dans la lumière douce, toutes sortes de nuances de bleus se mélangeaient dans ses yeux. L'un d'eux était semblable au ciel d'un village du cœur de l'Espagne à la mi-juin, un autre comparable à l'eau d'une plage de Bologne le 19 janvier, un autre encore était celui de la maison de Frida Kahlo et Diego Rivera dans le soleil du matin, un 29 mars. L'un d'eux me rappelait la couverture d'un carnet d'esquisses que j'avais terminé le 4 mars, et le dernier m'a fait songer à celui qu'avait regardé Gustavo Adolfo Bécquer un 3 décembre. Marta et son explosion de bleus m'ont alors embrassé. Autre fulgurance. Ce baiser sans fin ne s'est conclu que bien plus tard. Marta me regardait ; je me taisais en l'observant. Je l'ai caressée d'une main couverte d'argile, lui ai retiré ses vêtements tout en continuant à promener en pensée mes doigts sur la silhouette à laquelle je travaillais chaque soir. J'essayais de mémoriser les contours de son corps, d'en conserver l'empreinte sous mes mains. (T., 2021, p. 31) 7. Extrait nº 7 - Version originale en espagnol : Dora me enseñó que hay puertas que deben abrirse para saber lo que hay detrás; los fantasmas viven en habitaciones cerradas. De nada vale el miedo al qué pasará, al monstruo que duerme debajo de la cama, o al desnudo frente a otra persona. Mucha gente se escuda en la frase «no quiero que me hagan daño» para no dar oportunidades a nuevos aires. El hecho de no atreverse a empezar algo por la pena que sufriste en otro momento carece de sentido. Las personas debemos aprender a vivir con el dolor o, mejor dicho, dejar de tenerle miedo. También tenemos que saber asumir el dolor como algo propio y no darle el nombre de otra persona, a pesar de que haya sido causado por ella y no elegido por nosotros. Ésa es la única manera de comprenderlo y poder sobrellevarlo sin que afecte a las decisiones futuras. Marta era una puerta entreabierta de la que salían, como un recuerdo constante, motas de polvo suspendidas en un rayo de luz de media tarde. Era imposible ver lo que la ocupaba. 51 Por momentos, uno se esperaba una habitación derruida, a medio hacer, un par de muebles rotos, un lugar abandonado, aunque con mil posibilidades. (O., 2019, pp. 57-58) - Version traduite en français : Dora m'avait appris qu'il faut pousser certaines portes pour savoir ce qu'il y a derrière. Les fantômes vivent dans des pièces fermées. Il est inutile d'avoir peur de ce qui peut arriver, qu'il s'agisse d'affronter un monstre tapi sous le lit ou de croiser un homme nu. « Je n'aimerais pas qu'on me fasse du mal », disent beaucoup de gens en se servant de cette phrase comme d'un bouclier, par peur de la nouveauté. Ne pas prendre le risque de partir à l'aventure sous prétexte qu'on a souffert par le passé est absurde. Nous devons apprendre à vivre avec notre douleur ou plutôt à ne plus la redouter. Il nous faut l’assumer comme quelque chose qui nous appartient et cesser de lui donner le nom de l'autre, bien qu'il en soit peut-être la cause, dont nous ne sommes pas responsable. Marta était une porte entrebâillée d'où émergeaient comme des souvenirs des grains de poussière en suspension dans un rayon de lumière en fin d'après-midi. Je n'arrivais pas à savoir ce qui la préoccupait. Par moments, je m'attendais à découvrir une pièce détruite, encore en travaux, encombrée de meubles cassés, un lieu à l'abandon. Mais il y avait d'autres possibilités. (T., 2021, p. 60) 8. Extrait nº 8 - Version originale en espagnol : Pasaban los días y Marta los ocupaba todos. Se había colado en mi cabeza sin avisar y yo no podía dejar de pensar en ella. Me sentía tranquilo cuando se encontraba cerca. Todo estaba pasando tan rápido que el miedo ni siquiera podía rozarnos los talones. Cuando lo observaba fuera de sus brazos, el mundo me parecía algo simple y, al mismo tiempo, todo lo que vivía a su lado se me antojaba de una belleza insuperable. Recordé la insistencia de Andrés para que encontrara una pareja estable. Tenía razón: Marta ejercía de puente entre mi mente y el mundo, se había convertido en una especie de conexión entre lo onírico y lo real. Me mantenía los pies en la tierra y le daba a todo la importancia justa. Perdí la desconfianza de abrirme con alguien y ya no tenia prisa por vivir, por llegar a otro sitio distinto al que me encontraba en ese momento. Por primera vez en mucho tiempo, quería quedarme donde estaba. (O., 2019, pp. 69-70) 52 - Version traduite en français : Les jours passaient, entièrement occupés par Marta. Elle s'était glissée dans ma tête sans prévenir et je pensais à elle en permanence. Je n'étais tranquille que lorsqu'elle était près de moi. Tout se déroulait si vite que la peur n'avait pas le temps de nous rattraper. Quand je l'observais, le monde me paraissait simple, et tout ce que je vivais avec elle me semblait d'une beauté inégalable. Je m'étais rappelé l'insistance d'Andrés, quand il me conseillait de m'engager dans une relation stable. Il avait raison : Marta était un pont tendu entre mon esprit et le monde, une sorte de lien entre le rêve et la réalité. Elle me permettait de garder les pieds sur terre et accordait à toute chose l'importance qu'elle méritait. J’ai peu à peu perdu mes réticences à me confier à quelqu'un, je n'étais plus pressé d'aller ailleurs, dans un endroit différent de celui où j'étais. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais heureux dans mon espace de vie. (T., 2021, p. 73) 9. Extrait nº 9 - Version originale en espagnol : Marta bebió un sorbo de su copa y, antes de tragarlo, lo mantuvo durante unos instantes en la boca, arrimó su silla a mi lado y, con un movimiento lento, acercó los labios a mi oreja. —Bésame —me ordenó. Un temblor tensó mi cuerpo. Incliné la cabeza hacia ella, la miré a los ojos y, sin apartar la vista, deslicé mi mano derecha por su mejilla mientras la atraía hacia mí con el brazo izquierdo. Y la besé lentamente. Repasé con la lengua el contorno de sus labios, busqué la suya con los míos, le rocé los dientes y mordisqueé con suavidad la carne de su boca, dejando que se deshiciera en saliva sobre la mía. Su beso ardía y tenía cierto gusto a madera de roble, un aroma a malta con un toque de miel. Intenso, dulce y amargo al mismo tiempo, breve pero duradero. Marta guardaba en su boca el sabor de los campos, de mis tardes de verano tumbado sobre una bala de paja, de una estampida de caballos en pleno desierto, del sol que ciega los ojos a través de la ventana de un tren en dirección al sur. Tardé unos segundos en separarme de su boca, aún aturdido por la música envolvente y la excitación de aquel beso. —¿Nunca habías probado el whisky en la boca de otra persona? Es algo que me vuelve loca —confesó, sonriendo de medio lado y sin apartar sus ojos azules de mi cara—. Me encanta 53 besar a alguien que acaba de beber whisky. Me encanta besarte a ti —añadió, acercando con un gesto mi copa al borde de la mesa. —Tú a mí sí que me vuelves loco —le susurré, antes de beberme lo que quedaba en el vaso y lanzarme de nuevo a su boca. —Gael. Cuando Marta empezaba así las conversaciones, mi corazón se contraía, como si al decir mi nombre consiguiera que mi futuro más cercano dependiera de las palabras que viniesen a continuación. Esa noche, después del momento del bar, Marta estaba algo más ausente de lo habitual. Cuando eso sucedía, yo la dejaba irse, pues esas ausencias no eran más que viajes a otro lugar en el que ella se había dejado algo. Sin embargo, aquello duró más de lo habitual y decidí preguntarle, disimulando la inquietud: —Dime, Marta, ¿qué pasa? —¿Has visto Casablanca? La película. —Sí, la vi hace unos años —le respondí—. ¿Por qué? —Es una de mis películas favoritas. Esa gran historia de amor en mitad de la Segunda Guerra Mundial. Hay una escena en la que los protagonistas, Ilsa y Rick, hablan del avance de las tropas alemanas sobre París. A ella se le nota realmente preocupada, ¿sabes? Entonces se vuelve hacia él y le dice: «El mundo se derrumba y nosotros nos enamoramos». Te acuerdas, ¿no? —Me gustaba cuando Marta afirmaba que compartíamos recuerdos. —Sí, me acuerdo. Es una frase muy bonita. —No es sólo la frase, sino todo lo que significa —dijo, algo enfurruñada. Marta solía hablar así, con frases abstractas que jamás completaba. Parecía que buscaba que alguien le diera esa respuesta que tanto necesitaba y de la que aún desconocía la pregunta. —¿Sabes cómo me siento a veces contigo? —me preguntó de repente, después de quedarse callada unos segundos. —¿Cómo? —En ese momento abrí todas mis ventanas para que Marta no dudara en entrar. —Como un pasajero que viaja en un tren de esos que tienen paradas de larga duración y se baja en una de ellas a esperar y descubre un pueblo pequeño y precioso, un pueblo desconocido al que probablemente no habría ido nunca si no se hubiera montado en ese tren con paradas, y camina hasta la plaza y se sienta a tomarse un café mientras observa a la gente que vive allí y pasea sin prisa, y se pregunta cómo serán sus vidas y si son felices y si piensan 54 en algún momento en irse de allí, porque cree que a él le pasaría, que él querría huir de un lugar tan alejado de lo que ya conoce. —Lo soltó de carrerilla, haciendo pausas breves para tomar aliento. Marta miraba hacia otro sitio, pero me apretaba la mano con fuerza. —¿Y qué pasa al final? —le pregunté, expectante. —Pues pasa que los vuelve a mirar y ve en sus caras lo felices que son, la tranquilidad con la que pasean por esa plaza que ya se saben de memoria, y piensa que él, que se va, debe de ser mucho más infeliz que ellos, que se quedan —respondió en un tono melancólico que la llevaba muy lejos de donde se encontraba. —¿Y se va? —Recordé todos los trenes que había cogido durante mi vida, todas las personas que subían y bajaban con gesto de autómata, la tristeza inherente a los vagones, aquella chica que, absorta en la lectura de un libro, olvidó bajarse en su parada durante un trayecto que compartimos. Pensé en si habría alguien esperándola. Si seguiría allí. —No lo sé. Quizá se vaya a su casa a coger la maleta para mudarse o quizá se vaya para no volver y piense en ese lugar toda su vida. No lo sé todavía —contestó Marta. Me quedé un rato callado, con su mano apretando la mía, pensando en lo grande que era el mundo y lo pequeñas que eran todas las ventanas. (O., 2019, pp. 73-77) - Version traduite en français : Elle a pris une gorgée qu'elle a gardée dans sa bouche, a rapproché sa chaise de la mienne et plaqué lentement sa bouche contre mon oreille. — Embrasse-moi. Tremblant, je me suis penché et ai plongé mes yeux dans les siens. Sans détourner le regard, j’ai glissé ma main droite le long de sa joue en l’attirant à moi du bras gauche. Je l'ai embrassée de manière très sensuelle, j'ai promené ma langue sur les contours de ses lèvres, cherché la sienne en effleurant ses dents, puis l'ai mordue délicatement, laissant sa salive se répandre sur la mienne. C'était un baiser ardent qui sentait le chêne et le malt rehaussé d'un peu de miel. Intense, à la fois doux et amer, court mais éternel. La bouche de Marta sentait la campagne et me rappelait mes après-midi d'été couché sur une meule de foin, le galop de chevaux en plein désert, le soleil aveuglant qui frappe les fenêtres d'un train se dirigeant vers le sud. J'ai mis plusieurs secondes à m'écarter d'elle, encore étourdi par la musique enveloppante et l’excitation de ce baiser. 61 devoir vivre, comme quelqu'un qui inspire profondément avant de s'immerger dans l'eau. Tu comprends ? C'est ainsi qu'il faut aborder les défis les plus difficiles à relever. « Il faut aimer, même pendant la guerre, Dorita », ne cessait de me répéter ton grand-père. Je ne l'ai compris qu'à la fin du conflit. (T., 2021, pp. 95-97) 13. Extrait nº 13 - Version originale en espagnol : El caso es que, ahora que estaba viviendo una guerra en sus propias carnes, a tu abuelo dejó de interesarle la teoría. Creo que a él sólo le gustaban los cuentos de miedo porque tenían un final, y aquella historia se le antojaba tan infinita que prefirió no abrir el libro. Vivía tan ajeno a ella que todavía hoy pienso que no llegó a ser consciente de lo que ocurría. No sé si fue una forma de proteger su inocencia y el espíritu de niño que tenía, pero lo cierto es que todo aquello, sumado al salvoconducto de la embajada que le permitía no alistarse, hizo que tu abuelo no cambiara ni un ápice su modo de ver la vida, con ese optimismo y esa confianza que mantenía con las personas, aunque no las conociera, aunque el peligro se acercara de frente. Él era incapaz de ver el lado malvado y cruel de los hombres, y eso es algo que le sucede a la gente buena. Además, la lectura le protegía de todo lo dañino que tuviera que ver con la realidad. El quiso seguir con sus libros, sus poemas, sus cuentos... Y no se percató de la historia que se estaba escribiendo a su alrededor. (O., 2019, pp. 94-95) - Version traduite en français : Mais, à compter du moment où le conflit l'a concerné de manière plus directe, il s'est détourné de la théorie. Je crois qu'il aimait les histoires où intervenait la peur car elles avaient une fin. Celle qui se déroulait sous ses yeux lui paraissait en revanche si interminable qu'il préférait ne pas ouvrir le livre. Il était tellement à l'écart qu'il m'arrive aujourd'hui de soupçonner une certaine inconscience de sa part. J’ignore s'il réagissait ainsi pour protéger son innocence d’enfant, mais cette situation ainsi que le sauf-conduit délivré par l'ambassade ont fait qu'il n'a rien changé à son mode de vie. Il est resté optimiste et ne s’est pas méfié des gens alors que le danger couvait. Il était incapable de voir la méchanceté et la cruauté des hommes, un trait de caractère fréquent chez les personnes pleines de bonté. La lecture le protégeait d'une réalité nocive. Il est donc resté plongé dans ses livres, ses poésies, ses histoires... et n'a pas vu que l'Histoire s'écrivait autour de lui. 62 (T., 2021, pp. 99-100) 14. Extrait nº 14 - Version originale en espagnol : Aquella casa en Alhama era nuestro sueño y, aunque hablar de la guerra era inevitable, tras esas puertas no existían los balazos, los paredones salpicados de sangre, el murmullo ni el miedo constante a ser señalados, la represión. Allí seguíamos tu abuelo y yo queriéndonos con la misma ternura y paz de siempre. Sin que importara que el mundo a nuestro alrededor se cayera en pedazos, porque ahí estábamos él y yo para recoger los nuestros. (O., 2019, pp. 96-97) - Version traduite en français : Notre maison à Alhama était notre rêve devenu réalité et, bien qu'il soit impossible d'ignorer la guerre, quand nous passions notre porte, les balles disparaissaient ainsi que les murs éclaboussés de sang, les murmures et la peur constante d'être montrés du doigt ou de la répression. Nous nous aimions avec la même tendresse, paisiblement. Il ne nous importait guère que le monde tombe en ruine, nous étions là pour ramasser nos propres gravats. (T., 2021, p. 101) 15. Extrait nº 15 - Version originale en espagnol : No era consciente de lo que había pasado, de qué había hecho mal o en qué me había equivocado con ella. Cuál había sido el error. No hacía falta, conocía demasiado bien a Marta, tanto como para saber que hay partes de las personas a las que no se puede acceder, partes que son imposibles de comprender porque se escriben con códigos distintos. (O., 2019, p. 101) - Version traduite en français : Je n'avais aucune idée de la raison de son départ. J’ignorais ce que j'avais fait de mal, en quoi je m'étais trompé, quelles avaient été mes erreurs. Ce n'était pas nécessaire, je la connaissais assez bien pour savoir qu'on ne peut pas accéder à toutes les facettes de l'autre, ni comprendre certains traits de caractère écrits dans un code secret. (T., 2021, p. 105) 63 16. Extrait nº 16 - Version originale en espagnol : —No te voy a decir nada. Es tu decisión, Marta. No me voy a poner delante. Es más, si te quieres ir, seré yo el que te abra la puerta. Sé que te faltan cosas, que necesitas otras. Sé que lo fácil es irse corriendo cuando la situación se pone seria porque a nadie le gusta dejar de reír. Lo entiendo, ¿vale? Yo también lo he hecho. Y a mí tampoco me gusta, pero también sé que la risa viene de la tristeza y que hay que dar oportunidad a que cambie el gesto de las cosas que no nos gustan. Pero yo no te puedo explicar todo eso, no te voy a convencer, no quiero hacerlo. Esto no funciona así. Me gusta tu libertad, tu forma de caminar por el mundo. Me gusta que te muevan motivaciones distintas al resto: tus pasiones, tus idas de olla, esa fragilidad al caminar que te hace ser la tía más fuerte del mundo. Me gusta hasta cuando corres en dirección contraria, joder. Por eso no me voy a poner delante, Marta. No. No lo voy a hacer. ¿Quieres irte? ¿Sientes que esto ya no es suficiente? ¿Crees que ya no te hace bien? Adelante. Vete. No pasa nada, y te lo digo de verdad, porque, sabiendo que necesitas marcharte, no soportaría que te quedaras. (O., 2019, p. 104) - Version traduite en français : —Je n’ai rien à te dire, c’est ta décision, Marta, et je ne vais pas m'y opposer. Bien au contraire : si tu veux partir, c'est moi qui t’ouvrirai la porte. Je sais que tu as des manques et des besoins. Je sais par ailleurs qu'il est facile de partir en courant quand une relation devient sérieuse, parce que personne n'aime cesser de rire. Je comprends ça, figure-toi. Moi aussi ça m'est arrivé et ça ne me plaisait pas, mais je sais que le rire vient de la tristesse et qu'il faut laisser aux choses qui nous déplaisent une chance de se modifier. Je ne peux pas t'expliquer tout ça, je n'ai pas l'intention de te convaincre, absolument pas. Ça ne marche pas comme ça. J'aime ta liberté, ta façon de te déplacer dans la vie. J'apprécie le fait que tu aies d'autres motivations : tes passions, tes idées folles, la fragilité de ta démarche, qui fait de toi la fille la plus forte du monde. J’aime même quand tu cours à contre-courant, et c'est la raison pour laquelle je ne vais pas me mettre en travers de ta route, Marta. Non. Tu veux partir ? Tu as l'impression que ça ne te suffit plus ? Que ça ne va plus entre nous ? Alors vas-y, pars. Il n'y a pas de problème, je t'assure, parce que je ne supporterais pas que tu restes en sachant que tu as envie de t’en aller. (T., 2021, pp. 108-109) 64 17. Extrait nº 17 - Version originale en espagnol : Todos los profesores fuimos sometidos a un proceso de depuración que consistió en una investigación profunda sobre nuestros actos, profesionales y morales, a lo largo de nuestra vida. Al descubrir mi historia con tu abuelo siendo él alumno, y teniendo en cuenta mis ideales republicanos, que jamás oculté aunque sí disimulé, me prohibieron ejercer y me retiraron el sueldo y la posibilidad de cobrar un retiro. No pudimos protestar; suena duro, pero tuve suerte de que no me ejecutaran como a muchos de mis compañeros que, valientes como ellos solos, plantaron cara a Franco y murieron asesinados, y fieles a la República. (O., 2019, p. 111) - Version traduite en français : Tous les enseignants ont été victimes d'un processus d'épuration qui consistait à enquêter sur les actes qu'ils avaient commis, qu'ils soient professionnels ou moraux, tout au long de leur vie. En découvrant mon histoire avec ton grand-père quand il était encore mon élève, et compte tenu de mes idéaux républicains, que je n'avais jamais cachés tout en adaptant ma conduite, ils m'ont interdit d'exercer mon métier et m'ont laissée sans salaire ni possibilité de toucher une retraite. Nous n'avons pas pu protester. C'est dur à entendre, mais j'ai eu de la chance de ne pas y passer, comme de nombreux collègues qui, courageux, s'étaient élevés contre Franco et sont morts exécutés en voulant rester fidèles à la République. (T., 2021, pp. 115-116) 18. Extrait nº 18 - Version originale en espagnol : Debían de ser las dos de la tarde, aunque yo acababa de despertarme. Había bajado la persiana el día anterior y toda la casa estaba a oscuras. Llevaba unas semanas durmiendo en el sofá porque desde aquel día me negaba a volver a mi habitación, ese lugar donde Marta se había deshecho de todo. ¿Quién coño deja a alguien en una cama? Las camas sólo deben servir para hacer el amor en cualquiera de sus variantes, con uno mismo, con tu pareja... Se supone que en ellas sólo pasan cosas bonitas: se llevan desayunos sorpresa, se empiezan libros, se conoce a alguien de verdad por primera vez, se aprenden bailes, se cuentan secretos, se confían sueños... Se conciben hijos, joder, no rupturas. Esa cama nos había visto enamorarnos y ahora no encontraba descanso en ella. (O., 2019, p. 117) 65 - Version traduite en français : Il devait être 14 heures et je venais de me réveiller. La veille, j'avais plongé l'appartement dans le noir en baissant les stores. Je dormais depuis des semaines sur le canapé, incapable de réintégrer la chambre, l'endroit où Marta avait tout envoyé balader. Qui peut quitter quelqu'un dans un lit ? Les lits ne devraient servir qu’à faire l'amour dans toutes ses variantes, avec soimême ou sa moitié... De belles choses sont supposées s'y dérouler : on y apporte des petitsdéjeuners surprises, on y commence des livres, on apprend à y connaître quelqu'un pour la première fois ou à danser, on y révèle des secrets, on y confie des rêves... On y conçoit aussi des enfants, merde, mais on n'y quitte pas les gens. Ce lit nous avait vus tomber amoureux l'un de l'autre et, à présent, je n'y trouvais plus le repos. (T., 2021, p. 121) 19. Extrait nº 19 - Version originale en espagnol : Ese día decidí caminar sin rumbo fijo por la ciudad. Era noche cerrada y el aire frio era cortante mientras avanzaba envuelto en un halo de neblina. Me gustaba sentir el choque del viento gélido contra mi abrigo, que protegía el calor corporal que resistía a duras penas. A pesar de mi estado vital, me sentía un superviviente. Me debatía en una guerra profunda contra mi propio dolor, pero seguía enamorado de Marta. De algún modo, que siguiera existiendo un hueco para el amor me daba ciertas esperanzas, y no por ella sino por mí. Es decir, no me consolaba el hecho de seguir queriéndola, sino la certeza de que, aun siendo una versión pésima de mí mismo y estar sumido en la peor de las soledades -la que no se elige-, mi capacidad de querer con el alma y las manos, ese rayito de sol que es el amor, resistía como una bellaca. No sería ni ese día ni el siguiente, seguramente tardaría en encontrar mi faro de nuevo, pero ese hueco seguiría ileso toda la vida. (O., 2019, p. 124) - Version traduite en français : Ce jour-là, j'avais décidé de marcher sans but précis dans la ville. Il faisait nuit noire et l’air froid me piquait tandis que j'avançais dans un halo de brouillard. J’aimais sentir le choc du vent glacé contre le manteau qui me permettait de conserver une chaleur corporelle fragile. Même en pleine forme, j'avais l'impression d'être un survivant. Je luttais contre ma douleur et pourtant, j'étais encore amoureux de Marta. Que je garde encore une place pour l'amour me donnait de l'espoir, pour moi, non pour elle. Ce n'était pas le fait de l'aimer qui me consolait, 66 mais la certitude que, même en étant une piètre version de celui que j'avais été, même plongé dans la pire des solitudes — celle qu'on ne choisit pas —, mes mains et mon esprit étaient encore capables d'amour, ce petit rayon de soleil qui résiste comme un garnement. Ce n'était pas pour demain, je tarderais sans doute à retrouver un phare, et cependant je m'obstinais à conserver cette place. (T., 2021, p. 128) 20. Extrait nº 20 - Version originale en espagnol : Pero ahora otro besaba esa misma boca, otro con otras manos, con otros ojos y con otra voz, otro besaba esa misma boca que hasta hacía no tanto besaba la mía, y entonces algo hizo crac. (O., 2019, p. 127) - Version traduite en français : Mais à présent, elle embrassait un autre homme, touchait un autre homme, regardait un autre homme et parlait à un autre homme, et ce type se repaissait de cette bouche qui m'embrassait encore il n'y avait pas si longtemps. Quelque chose s'est brisé en moi. (T., 2021, p. 131) 21. Extrait nº 21 - Version originale en espagnol : A otros, como Juan, Pablo y Valentina, los destituyeron y los mandaron a otros pueblos de una manera forzosa, obligándolos a dejar atrás toda una vida. Hubo casos vergonzosos, como aquellos que sucedieron durante la depuración, cuando nos obligaron a todos a contar ante un tribunal nuestra relación con la República y con el Alzamiento y a delatar a nuestros compañeros. Muy a menudo, las acusaciones eran falsas, como aquella anónima contra Blas que le llevó a prisión por haber roto, supuestamente, un crucifijo en el aula. Nunca lo hizo y jamás se demostró. Alguien contó poco después que, en su lugar, ahora daba clase la hija del alcalde, una señorita católica de familia decente. (O., 2019, p. 128) - Version traduite en français : D'autres, comme Juan, Pablo et Valentina, ont été démis de leurs fonctions et on les a envoyés dans d'autres villages, les obligeant à laisser toute leur vie derrière eux. Pendant 67 l’épuration, il y a eu des actes honteux, comme quand on nous a obligés à expliquer au tribunal nos liens avec la République et le soulèvement du 20 avril 1936, et à dénoncer nos collègues. Les accusations étaient très souvent fausses, comme celle anonyme, portée contre mon ami Blas, qu'on avait jeté en prison en prétextant qu'il avait brisé un crucifix en cours. Jamais il ne l'avait fait et rien n'a jamais été prouvé. Par la suite, on a appris que la fille du maire du village, une catholique de famille « honnête » l'avait remplacé. (T., 2021, p. 132) 22. Extrait nº 22 - Version originale en espagnol : Cuando el miedo es tan inmenso, se transforma en una masa negra y nos envuelve. Cuando es así, no hay ningún ser humano capaz de deshacerse de él por sí solo. Si uno está de suerte, tendrá también a alguien cerca que le enseñe a librarse de él. Porque en el fondo no es tan difícil, ¿sabes? Sólo hay que ponerle nombre y mirarlo a la cara. Uno sólo puede deshacerse del miedo si lo siente, porque al hacerlo se dará cuenta de que no existe nada tan grande que pueda derribar lo que somos y lo que tenemos dentro. (O., 2019, p. 129) - Version traduite en français : Lorsque la peur est si grande, elle devient une masse sombre qui nous enveloppe, et aucun humain n'est capable de s'en défaire seul. Avec un peu de chance, on a peut-être à ses côtés quelqu’un qui nous enseigne à nous en débarrasser. Au fond, tu sais, ce n'est pas si difficile. Il suffit de la nommer et de la regarder en face. On peut alors s'en libérer si on la sent, car ce faisant, on se rendra compte que rien, aussi puissant soit-il, ne peut détruire ce que nous sommes ni ce que nous avons en nous. (T., 2021, p. 133) 23. Extrait nº 23 - Version originale en espagnol : Después de enterarme de aquello, me fui corriendo a casa y vomité en el baño, ahogada por las lágrimas. Tu abuelo no tardó ni un segundo en aparecer, asustado. Me levantó, me limpió y me apretó entre sus brazos. Yo sólo podía pensar, horrorizada tras aquella historia, que en cualquier momento también podrían llevarse a Gael, a mi cubano lindo, como le llamaba; podrían arrancarlo de mi lado, y entonces ¿quién me acompañaría al prado al 68 amanecer, quién me ahuecaría la almohada antes de dormir, quién me explicaría acontecimientos de la historia a través de las vidas de sus personajes (« Porque es la única manera de entenderla, Dorita »), quién me haría el camino de este infierno más amable...? ¿En qué lugar del mundo viviría yo si él me faltara? Nosotros también habíamos sido dos adolescentes enamorados y, de alguna forma, perseguidos. Pensaba en qué habría sido de nosotros si nos hubiéramos conocido unos años más tarde, en medio de esa represión tan absoluta. Qué habría pasado si hubiera sido yo esa muchacha inocente. Qué habría pasado si hubiera sido Gael aquel chico valiente que saltó a defender a su novia. (O., 2019, p. 132) - Version traduite en français : Après avoir appris la nouvelle, je suis rentrée à la maison et suis allée vomir aux toilettes, en pleurs. Ton grand-père est accouru aussitôt. Il m'a relevée, nettoyée, prise dans ses bras. Horrifiée, je pensais qu’ils allaient aussi emmener Gael, mon beau Cubain, comme je l’appelais. Ils me l'enlèveraient et je ni aurais plus personne avec qui me promener à l’aube dans le village, plus personne pour glisser un oreiller sous ma tête avant que je m’endorme, plus personne pour m’expliquer les événements à travers les grandes figures historiques (« Car c'est le seul moyen de comprendre, Dorita »), plus personne pour me rendre cet enfer supportable… Dans quel monde allais-je vivre s'il disparaissait ? Nous avions nous aussi été deux adolescents amoureux et harcelés. Je me demandais quel aurait été notre sort quelques années plus tard, en pleine répression. Que se serait-il passé si j'avais été cette pauvre jeune fille innocente ? Si Gael avait été ce garçon courageux venu secourir sa bien-aimée ? (T., 2021, p. 136) 24. Extrait nº 24 - Version originale en espagnol : ¿Sabes qué más me enseñó tu abuelo, Gael? Me enseñó a tener miedo. Sí, no me he equivocado: me enseñó a tener miedo. Me enseñó a recibirlo, a saber cómo llevarlo, a hablar con él, a tolerarlo, a manejarlo e, incluso, a confiar en él, porque el miedo nos enseña cosas de nosotros mismos, cosas que desconocemos o que no queremos ver. El miedo aparece para decir: « Eh, mírame, estoy aquí, en este rincón de tu mente, agazapado; estaba dormido y algo me ha despertado. Eh, ven aquí, dame la mano, sácame de aquí, déjame que respire, que aquí hace demasiado frío. Eh, tú, si, tú, mírame, ven, tengo algo que decirte, ven, escúchame y deshazte después de este ruido que no me deja dormir ». 69 (O., 2019, pp. 142-143) - Version traduite en français : Tu sais Gael, que le plus grand enseignement de ton grand-père a été de m’apprendre à avoir peur. Oui, tu as bien entendu. Il m'a appris à accueillir la peur, à cohabiter avec elle, à lui parler, à la tolérer, à la maîtriser et même à lui faire confiance, car elle nous révèle des choses sur nous-même que nous ne connaissons pas ou ne voulons pas voir. La peur surgit pour nous dire : « Hé, regarde-moi, je suis là, tapie dans un recoin de ton esprit ; je sommeillais et un événement m'a réveillée. Viens vers moi, donne-moi la main, sors-moi de là, laisse-moi respirer car ici, il fait trop froid. Eh, toi, regarde-moi, viens, j'ai à te parler, viens, écoute-moi et débarrasse-toi de ce bruit qui m'empêche de dormir. » (T., 2021, p. 146) 25. Extrait nº 25 - Version originale en espagnol : La exposición se llamaría « Días sin ti » y consistiría en una serie de figuras con el mismo rostro, aunque con distintas expresiones. Intentaría concentrar en un solo gesto las etapas de una relación: la ilusión, el enamoramiento, el amor, la ruptura, el duelo y la curación, con dos bustos por cada fase. Serían doce expresiones en total que resumirían un proceso por el que todos, de una u otra manera, pasamos alguna vez en la vida. La escultura siempre me había ayudado a dar vida a mi mundo interior, y no era justo que en esos momentos le diera la espalda. Debía dejarme ayudar, recuperar el latido que pusiera todo en marcha de nuevo. Tenía también que ser valiente y enfrentarme a mis fantasmas, escuchar todo lo que tenían que decirme, poner en orden lo que había ocurrido, lo que había sentido y sufrido, lo que había ganado y a la vez perdido. (O., 2019, pp. 148-149) - Version traduite en français : L'exposition s'intitulerait « Des jours sans toi » et serait composée d'une série de sculptures d'un même visage affichant différentes expressions. Chacune d'elles résumerait une des étapes d'une relation : la rencontre, l'espoir, l'amour qui s’installe, la rupture, le deuil et la guérison. Pour chaque phase, il y aurait deux bustes, soit douze expressions au total, qui expliqueraient un processus que tout le monde a plus ou moins vécu. La sculpture m'ayant toujours permis de donner vie à mon monde intérieur, je ne devais pas lui tourner le dos, mais 70 au contraire lui permettre de me porter secours et de retrouver les vibrations qui me remettraient sur les rails. Il me faudrait m'armer de courage, affronter mes fantômes, écouter ce qu'ils avaient à me dire, retracer ce qui m'était arrivé, ce que j'avais éprouvé et subi, ce que j'avais gagné et perdu. (T., 2021, p. 152) 26. Extrait nº 26 - Version originale en espagnol : Ganaron los nacionales, y aquella sangría de tres larguísimos años se convirtió en un proceso lento y agonizante que no acabaría hasta muchísimo tiempo después. La dictadura caló de lleno en todo el país y no dejó libre ni un solo resquicio, ni una fisura por la que el espíritu republicano pudiera resurgir. Pensábamos que no podía suceder nada peor. Pero nos equivocábamos. (O., 2019, p. 149) - Version traduite en français : Les nationalistes ont gagné la guerre et le bain de sang de cette période interminable est devenu un long processus agonisant qui ne devait s'achever que des années plus tard. La dictature s'est imposée dans tout le pays, sans laisser un seul endroit de liberté, pas même une fissure par laquelle les idéaux républicains auraient pu ressurgir. Nous pensions que rien de pire ne pouvait arriver. Nous nous trompions. (T., 2021, p. 153) 27. Extrait nº 27 - Version originale en espagnol : El cura de la iglesia donde contrajimos matrimonio guardaba cierta relación con tu abuelo. En el pasado le había ayudado con algún arreglo en su casa y eso facilitó que nos casara, a pesar de que sabía que yo era una maestra depurada y de la extranjería de Gael. No todos fueron unos monstruos, cielo. Hubo errores por todas partes, de unos y de otros, pero debemos superarlos, seguir con nuestras vidas como siguen creciendo las flores o el caudal de los ríos. (O., 2019, p. 164) 77 Me temblaba todo. Era mucha información en poco tiempo. No obstante, eran nervios buenos, de esos que preludian un comienzo, algo grande. —Joder, Andrés. No sé ni qué decir. Gracias por todo, eres un buen amigo. —Le abracé con fuerza. Admiraba a ese tipo y cómo se levantaba y levantaba a los demás. —Calla, capullo, que sabes que soy de lágrima fácil —contestó emocionado. (O., 2019, pp. 234-235) - Version traduite en français : — On leur a recommandé « Des jours sans toi ». Bref, ils veulent travailler avec toi et te proposer de monter une exposition. Ils t'ont aussi décroché une bourse du ministère de la Culture. Je te l'avais dit, mec, tu vas triompher ! s'est-il exclamé en m'adressant un grand sourire. — Tu es sérieux ? Ce n'est pas une blague ? — Putain ! Tu crois que j'ai envie de déconner avec ce genre de trucs ? Bon, je sais ce que c'est. Ça implique de quitter ton pays, d'être seul, de repartir de zéro... Je sais que c'est dur. On commence à peser le pour et le contre et on oublie qu'on a rêvé toute sa vie de ce qui nous attend ailleurs. En plus, Paris, c'est la porte à côté ! Une ville bien bohème qui t'irait bien ! Alors mec, a-t-il poursuivi d'un ton solennel, j'ai décidé de te pousser un peu parce que tu en as besoin. Je sais que tu ne veux pas de cet argent, mais je ne compte pas le garder, il t'appartient, quoi que tu dises. Comme j'étais sûr que tu allais le refuser, j'ai pris sur moi d'acheter un aller simple pour Paris et de te louer un appart génial près de la Seine, où tu pourras travailler. Il est canon, tu vas adorer ! Je crois que c'est l'occasion de tourner la page pour de bon. Moi, ça m'a aidé d'aller à Londres après la mort de mes parents. Ce n'était pas de la lâcheté, mais un besoin de changer, de continuer. Et puis, Paris, c'est une bonne source d'inspiration pour un artiste, non ? Tu pourras sculpter des croissants*, s'est-il esclaffé. J’ai mis le reste du fric dans une enveloppe, ça te permettra de bosser tranquille. Tu pars dans deux semaines. Ah, au fait : l'appart est assez grand pour que je vienne te voir et te faire chier. Je suis fier de toi, mec. Tu vas t'en sortir comme un chef. J'ai pensé à Dora, qui aurait été ravie. Elle m'aurait dit : « Tu vois, Gaelito ! Qui cherche trouve, et celui qui se laisse cette possibilité se découvre. » Je tremblais de la tête aux pieds. C'était beaucoup d'informations en très peu de temps, qui me faisaient frémir dans un sens positif, comme le prélude d'un début grandiose. — La vache, Andrés ! Je ne sais pas quoi dire. Merci pour tout, tu es vraiment un ami. Je l'ai enlacé avec force. J'admirais cet homme qui se relevait toujours et aidait les autres à se relever. 78 — Tais-toi, espèce d'abruti ! Tu sais que j'ai la larme facile, a-t-il soufflé, ému. * En français dans le texte. (T., 2022, pp. 238-239) 36. Extrait nº 36 - Version originale en espagnol : Hoy he vuelto al mismo sitio de siempre por primera vez. Hoy he vuelto al mismo sitio de siempre, pero nada es igual. (O., 2019, p. 239) - Version traduite en français : Aujourd’hui, pour la première fois, je suis revenu au même endroit que d’habitude. Aujourd’hui, je suis revenu au même endroit que d’habitude, mais rien n’est plus pareil. (T., 2021, p. 243)