Apprendre l'interculturalité mondialogante au cours de la vie
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Apprendre l'interculturalité mondialogante au cours de la vie José González-Monteagudo Université de Séville, Espagne [email protected] PREPRINT [González-Monteagudo,1J.1(2021).1Apprendre l'interculturalité mondialogante au cours de la vie. In G. Pineau, H. Breton (Eds.). Vingt-cinq ans de vie d’une collection. Quelle(s) histoire(s) en formation ? Paris : L’Harmattan, 149-160. ISBN : 9782343248448] Instroduction La section "Histoires d'interculturalités et mondialisation de la formation" de la collection Histoires de vie en formation a publié des ouvrages depuis 1996. En septembre 2019, selon le catalogue de L’Harmattan, 12 livres ont été publiés dans le volet Histoires de vie et 13 livres dans le volet Formation. Les thèmes des livres de cette dernière catégorie sont très variés : perspectives de genre sur les femmes au Québec ; formation interculturelle ; analyses internationales et intergénérationnelles des événements et de la formation ; histoires de vie en formation en France, en Pologne, au Brésil, en Espagne et en Amérique latine hispanophone ; autobiographie des femmes ; et migrations. J'ai eu l'occasion de coordonner deux ouvrages. Le premier livre date de 2011 et se concentre sur le contexte espagnol. Le second ouvrage a été publié quatre ans plus tard, et il est dédié à l'Amérique latine hispanophone. Ces 25 ans de la collection Histoires de vie en formation coïncident presque avec mon itinéraire de mobilités académiques et de voyages internationaux, puisque j'ai commencé ce parcours en 2001, avec un séjour de printemps à l'Université de Paris 8, à Saint-Denis. Ce texte est dédié à Gaston Pineau, qui a coordonné et animé depuis 25 ans cette collection unique par la quantité, la diversité thématique, la pluralité des approches et la richesse des quelque 200 ouvrages produits par une grande variété d'auteurs, chercheurs, enseignants, militants et citoyens. Dans ce texte, j'aborde certaines des questions et expériences des deux dernières décennies d'apprentissage interculturel, de nomadisme universitaire et de voyages. Sur ces questions, j'ai publié quelques travaux, seul ou en collaboration avec différents collègues, dont la plupart sont disponibles, en accès libre, sur Google Scholar et Researchgate. Pour ce texte, j'ai choisi un registre plus informel, expérientiel et sensible, j'ai donc omis les références bibliographiques ou théoriques. C'est un texte qui revendique le nomadisme également dans l'écriture, allant et venant, parfois peut-être même se perdant. Je commencerai par faire quelques commentaires sur mon histoire de vie. Je suis né en 1958 dans un village agricole de la province de Grenade, dans la région de l'Andalousie,
au sud de l'Espagne. J'y ai passé mon enfance, avec mes quatre frères et sœurs et mes parents, pendant les années difficiles de la dictature du général Franco. Ma mère s'occupait des enfants et mon père travaillait comme gardien de rivière. Les ressources financières de la famille étaient très limitées, et la retraite anticipée de mon père en raison d'une grave dépression a encore aggravé la situation. Pour tenter d'améliorer les perspectives de la famille, nous avons déménagé dans la ville de Séville, où j'ai pu fréquenter le collège, le lycée et l'université, toujours avec une bourse d'études. Après avoir obtenu mon diplôme en pédagogie en 1980 et effectué mon service militaire obligatoire en 1981, je me suis marié en 1982 et j'ai obtenu en même temps un poste permanent d'enseignant de l'enseignement général de base (6 à 14 ans). Mes deux filles sont nées en 1985 et 1989. En 1990, j'ai quitté l'école fondamentale et j'ai commencé à travailler en tant qu’enseignant-chercheur à l'université de Séville, où je travaille encore aujourd'hui. En 1996, j'ai terminé ma thèse de doctorat et un an plus tard, j'ai divorcé. En 1998, j'ai obtenu un poste permanent de professeur d'université et j'ai entamé une deuxième relation de couple, qui dure encore aujourd'hui. Une histoire en devenir : mon itinéraire international et interculturel d'enseignantchercheur nomade Mon itinéraire international et interculturel commence dans la transition entre les deux siècles. Un court séjour à l'Université de Roskilde (Danemark) en 1999 a été un moment charnière dans ma vie professionnelle et personnelle. Après ce voyage, et frustré par mon incapacité à communiquer en anglais, j'ai envisagé différentes options pour mon avenir. Dans ce contexte, j'ai décidé de commencer à améliorer mon français, lors d'un séjour en France, comme étape préalable pour apprendre l'anglais. Cette expérience au Danemark a été déterminante pour la planification de mon premier séjour international, qui a eu lieu à Paris pendant deux mois au printemps 2001. Nous savons déjà que les objets nous en disent long sur un moment donné, un groupe, une personne ou une activité. La valise en tant qu'outil de voyage est très représentative de chaque moment de notre vie. Le 8 mars 2001, j'ai pris l'avion pour Paris, et je portais une valise très grande, lourde et inconfortable. Mais il faut garder à l'esprit que c'était la première fois que j'allais passer plus d'un mois à l'étranger. En plus de mes vêtements et de mes chaussures, je transportais des médicaments, des livres, deux parapluies, plusieurs cadeaux, mon ordinateur portable, etc. Lorsque la valise a commencé son voyage labyrinthique dans les entrailles de l'aéroport de Séville, j'ai su qu'une nouvelle étape de ma vie commençait. Ce texte se veut à la fois un récit, une réflexion et un bilan de ce que ce nomadisme académique a signifié et signifie. La première leçon que j'ai tirée de ces années de voyage est l'importance des personnes, des liens et des réseaux. Quand je suis arrivé à Paris, j'en étais très conscient, car Ettore Gelpi, décédé il y a presque deux décennies, m'a laissé son studio de la rue Fondary, où je suis resté les premiers jours. Il y a beaucoup de gens à qui je dois beaucoup de choses. Si je devais faire une liste complète de toutes ces personnes généreuses qui m'ont soutenu au fil des ans, je pense que cela épuiserait presque le nombre maximum de mots que ce texte doit contenir. Outre Ettore Gelpi, ont été déterminants dans ce premier voyage René Barbier, qui était professeur à Paris 8, et Isabel López Górriz, une
amie et collègue de Séville. Tous les trois sont décédés, et je suis maintenant très triste de me rappeler qu'ils sont morts. J'ai eu l'occasion de partager avec ces personnes sensibles, empathiques, engagées et innovantes. Et maintenant ils sont morts et ne seront plus jamais avec nous. Un voyageur ne doit jamais oublier la finitude et le caractère provisoire de la vie humaine. Gelpi se définissait comme un terrien et un gitan nomade. Et il n'acceptait pas facilement les refus des maisons d’édition de faire figurer ces adjectifs sur la quatrième de couverture de ses livres. Barbier était un chercheur original et courageux, qui parlait dans ses cours de spiritualité, de méditation et de mystère, dans le contexte des sciences sociales. Son discours visait à remettre en question les approches scientistes et rationalistes. Les voyages et les séjours sont des expériences formatrices intenses et accélérées de l'altérité et de la compréhension de la diversité. Là, des sentiments très différents se mêlent, alternant joie et tristesse, solitude et fusion avec les autres. Pendant les deux premières semaines de ce premier long voyage, je me suis souvent sentie triste et seul, mais ce n'était pas un sentiment passager, qui s'exacerbait lorsque je téléphonais à ma famille. C'était le ton général de ces deux premières semaines. Ma femme, mes filles, mes proches me manquaient. Et j'avais envie de retrouver la routine de la vie quotidienne, dans mon contexte particulier, entouré de personnes qui parlaient la même langue que moi et qui partageaient certains traits culturels similaires, malgré nos différences. Habiter des espaces autres que nos espaces habituels implique d'accommoder notre sensibilité à un environnement différent. À Paris, il a plu presque tous les jours pendant les deux premières semaines. Beaucoup de pluie, temps très nuageux, vent désagréable. Ce temps instable me semble être un miroir de mon âme à l'époque, dans ces premiers jours d'incertitude et de désorientation. Vivre dans un lieu différent du lieu habituel, c'est être confronté à un écosystème différent. Et j'ai essayé de m'adapter et de m'intégrer autant que possible. Petit à petit, j'apprenais ce que je devais savoir pour vivre dans ce nouvel environnement. Les courses au supermarché et dans les magasins de quartier, les transports en commun, les promenades en ville, les heures habituelles de repas et autres activités quotidiennes... tout cela formait une nouvelle grammaire qu'il fallait assimiler et intégrer. Le multilinguisme : l'apprentissage des langues au cours de la vie adulte Et la première chose à assimiler et à intégrer est la nouvelle langue. Le français est apparu dans ces premières semaines internationales comme un défi et une nécessité. Je me souviens que, à la recherche d'un appartement à louer, je me présentais avec mon dictionnaire de poche, et c'est dans ce contexte précis que j'ai appris que le mot espagnol pour "sábanas" est "draps" en français. Mes voyages au cours des deux dernières décennies ont été une école permanente et joyeuse d'apprentissage des langues. Dans mon cas, la curiosité et l'intérêt pour les langues sont présents depuis mes années de lycée et d'université. Avant de commencer l'université, j'ai obtenu une bourse d'un
mois pendant les vacances scolaires d'été pour passer un mois en France. Le séjour comprenait plusieurs heures de cours de français par jour et un programme de visites culturelles pendant les week-ends. Cette expérience a élargi mes horizons et m'a permis de bénéficier de ce que les familles de la classe moyenne offraient naturellement à leurs enfants : la possibilité d´habiter dans un autre pays et de vivre une expérience d'apprentissage internationale et interculturelle pendant les années de formation. J'ai été passionné par les dictionnaires dès un âge relativement précoce. J'ai acheté beaucoup de dictionnaires tout au long de ma vie, et j'en achète encore. Les dictionnaires sont équivalents aux territoires et constituent une anticipation du voyage. Comme un territoire, un dictionnaire est un espace d'exploration, à parcourir, à aimer et à apprécier. Un dictionnaire est une carte complexe et sans fin, contenant les nuances presque illimitées du langage humain. Ces dernières années, j'ai donné de nombreux livres de ma bibliothèque personnelle, sur des sujets très variés, mais je me suis débarrassé de très peu de dictionnaires. Au cours de mes premières années de vie nomade - avant que les achats en ligne et les livres électroniques ne se généralisent - je portais de lourds dictionnaires, achetés à Paris, New York, Rio de Janeiro et dans d'autres villes. Et avec l'avènement des smartphones, je suis devenu un consommateur de dictionnaires achetés pour les téléphones portables. Mes voyages étant principalement liés à la mobilité universitaire et urbaine, j'ai eu l'occasion de passer de nombreuses heures dans deux environnements physiques merveilleux et très vastes : les bibliothèques et les librairies. Même ces dernières années, ces deux espaces continuent de me séduire. Ces pérégrinations, sans horaires ni obligations ni objectifs prédéfinis dans les bibliothèques et les librairies de Paris, Rennes, Naples, Milan, Roskilde, New York, Brasilia, Rio de Janeiro et de nombreuses autres villes de notre monde globalisé ont été des moments esthétiques, intellectuels et professionnels de grande valeur formative et affective. J'ai voué un amour profond et durable aux langues. Et j'ai reçu beaucoup en retour. Après mon séjour en France au début de ce siècle, je me suis consacré à l'apprentissage de l'anglais, de l'italien et du portugais, le plus souvent de manière informelle et autodidacte. Je n'ai pas suivi de cours de français ou de portugais. Je n'ai pris qu'un seul cours d'italien de 40 heures. Dans le cas de l'anglais, j'ai suivi plusieurs cours, à Séville et à New York. À Göttingen, j'ai suivi un cours d'introduction à l'allemand, bien que j'aie eu peu de temps à consacrer à cette tâche. Je me souviens encore de mon enseignante d’allemand, qui m'a dit : "Vous êtes un professeur d'université, mais ici vous êtes le pire étudiant de ma classe, parce que vous n'étudiez pas". Assumer le rôle d'élève est essentiel lorsque nous sommes enseignants, si nous voulons dialoguer avec les autres et les comprendre réellement. Mes collègues de l'université et quelques amis étrangers ont été mes meilleurs professeurs de langue. La dette que je leur dois à tous et toutes est impayable. Et j'ai aussi essayé de faire ma part : lecture fréquente de la presse et d'autres supports, motivation constante pour progresser et consolider les nouveaux apprentissages,
consultation quotidienne des dictionnaires, étude des structures de la langue, observation attentive des formes orales et écrites de la langue, fréquentation assidue des cours et autres activités de formation pour progresser dans les langues, en profitant des contextes éducatifs formels. L'une des plus grandes satisfactions de cet itinéraire d'apprentissage des langues est la possibilité de communiquer avec les gens directement, dans leur propre langue, sans les filtres de la traduction. Parfois, les gens ne communiquent pas dans leur propre langue, mais dans une langue médiatrice, ce qui me permet de comprendre, par exemple, un collègue à Pékin, en Chine, lorsque nous utilisons tous deux l'anglais. J'ai entendu de nombreuses histoires qui m'ont été racontées par des personnes de différents pays. Ces histoires ont été une source inépuisable d'expérience, de sagesse et de réflexion. Observer, écouter, essayer de comprendre et entrer dans le dialogue ouvert par l'autre : voilà quatre perspectives complémentaires pour créer et entretenir des relations humaines. La traduction est une activité très pratique pour améliorer la langue. J'ai traduit des textes de collègues écrivant en français, anglais, italien et portugais. Ce faisant, j'ai acquis une meilleure compréhension de la perspective de ces textes et de leurs auteurs. La traduction orale, directe et inverse, entre les cinq langues que je connais est une occasion unique de progresser. C'est un exercice intellectuel épuisant et exigeant, mais il enseigne la rapidité et la précision dans le maniement oral des langues. J'ai parfois été un peu téméraire en acceptant de faire de la traduction orale, surtout au début, lorsque je n'avais pas encore les connaissances minimales requises pour accomplir cette tâche, toujours, bien sûr, sur une base volontaire et sans rien recevoir en retour. Les débuts de l'apprentissage des langues sont difficiles. Le progrès semble toujours instable, précaire et insuffisant. Dans mon expérience internationale, la plus grande difficulté a été de ne pas pouvoir comprendre les gens, en raison de ma connaissance orale limitée de la langue. Cela m'est arrivé principalement en anglais, lors de congrès, de réunions de projets internationaux et de séjours universitaires. Dans les environnements informels, mes difficultés étaient plus grandes, notamment dans les restaurants, en raison du bruit excessif et du discours informel des collègues. Lors des premiers séjours, les malentendus ont parfois été très malheureux. Une fois, j'ai fait attendre ma collègue Nod Miller, à Londres, pendant plus d'une heure dans son bureau, parce que je n'avais pas compris qu'elle avait prévu une réunion entre nous deux. Une autre fois, j'ai suggéré à ma belle-sœur que sa fille pourrait partir en échange en Angleterre, avec la fille de ma collègue Barbara Merrill, mais en fait cette supposée fille de Barbara n'existait pas et était le seul produit de mon manque de compréhension de l'anglais. En résumé, les difficultés de l'apprentissage des langues sont nombreuses, même si, en général, nous avons tendance à souligner presque exclusivement les aspects positifs. Séjours académiques : entre expériences quotidiennes et contextes institutionnels La meilleure façon de connaître les villes - ces lieux où se trouvent généralement les universités - est de les explorer à pied. La marche urbaine est un exercice exigeant, mais
elle a ses récompenses. J'ai souvent parcouru des villes au cours de mes voyages et de mes séjours. Une fois, j'ai marché environ 9 kilomètres, de mon appartement dans le 18e arrondissement de Paris à l'université Paris 8 à Saint-Denis. Une promenade tranquille, remontant la partie nord de Paris, et se poursuivant vers la périphérie de la ville, à travers la commune de Saint-Ouen. À Saint-Denis, je me suis promené un peu, dans le Parc de la Légion d'Honneur et autour de la cathédrale. Mon arrivée à l'université à pied était très étrange pour mes collègues français. Les villes d'aujourd'hui sont mieux préparées pour les piétons, mais il y a 20 ans, la réalité était très différente, notamment en Amérique latine, où la voiture avait - et dans une certaine mesure a toujours - une présence très importante dans les villes. Marcher dans les villes est une façon de mieux connaître le quotidien de leurs habitants, de s'enraciner dans un territoire, de vivre à l'échelle humaine, dans la courte distance et avec un œil attentif aux détails de nos semblables. Pour moi, les séjours internationaux ont surtout été un moyen de vivre et de partager des expériences d'apprentissage, d'immersion linguistique, de culture, de socialisation, d'amitié et de camaraderie, de solitude existentielle, de tourisme urbain. L'un des premiers objectifs qui m'a encouragé était de m'oxygéner institutionnellement et intellectuellement, d'élargir mes horizons, de sortir de mon contexte universitaire. En ce sens, les séjours successifs ont bien rempli cet objectif. Dans mon cas, il n'y avait pas de but explicite de progression dans ma carrière universitaire, bien que ces séjours aient évidemment facilité la progression ultérieure de ma carrière, dans des domaines tels que les publications, les projets européens et les invitations financées. Mes premiers séjours se sont donc déroulés dans le cadre de ce que René Barbier aurait appelé une "praxis sans projet". Ces dernières années, ces séjours ont évolué vers des formats plus spécifiques, liés au développement d'activités de formation demandées par les universités qui m'ont invité et au développement de projets de recherche financés par des agences espagnoles ou étrangères. Cette évolution au cours des 20 dernières années a été parallèle au changement des politiques universitaires, qui se sont de plus en plus concentrées sur des objectifs mesurables, l'augmentation de la productivité de la recherche, la réussite de financements compétitifs et la responsabilité. Par conséquent, il est désormais beaucoup plus difficile de développer les mobilités académiques dans le format exploratoire et ouvert que j'ai mené tout au long de la première décennie du 21ème siècle. Il est important de réfléchir aux facteurs qui facilitent ou freinent les mobilités et l'internationalisation dans le cadre universitaire, domaine dans lequel j'ai pu travailler il y a quelques années, dans le cadre d'un projet Horizon-2020. Dans mon cas particulier, je peux énumérer plusieurs facteurs facilitants : le soutien familial, rarement mentionné, mais qui est un point de départ nécessaire quand on est en couple, ou quand on a des enfants ou des personnes âgées à garder et à accompagner (je me souviens que Gaston Pineau m'a dit un jour qu'il pensait que je "n'avais pas de famille", car il voyait que je passais une partie considérable de chaque année universitaire à l'étranger) ; le soutien institutionnel, qui dans mon cas a été décisif, notamment en permettant de développer mon enseignement de chaque cours en un seul semestre, ouvrant ainsi la voie pour pouvoir planifier chaque année des séjours prolongés dans des universités étrangères,
généralement d'un à trois mois ; la disponibilité de ressources financières, qui peuvent être propres ou provenir d'un financement partiel ou total, fourni par l'institution ellemême, par des agences nationales ou par les universités étrangères visitées ; le soutien de collègues et d'équipes de recherche étrangers, pour accompagner la planification, le financement et le développement des séjours ; stabilité et continuité dans la carrière professionnelle ; disponibilité et motivation personnelles pour planifier et développer les séjours, en affrontant les difficultés et les défis dérivés de la langue étrangère, du contexte géographique et culturel diversifié, de la solitude et des nombreux chocs culturels qu'il faudra négocier tout au long du développement des séjours. Il est pertinent de mentionner la dimension générationnelle ou la phase temporel et professionnel de la personne qui voyage. Dans mon cas, j'ai commencé mes séjours hors d'Espagne en 2001, à l'âge de 43 ans, de sorte que mon expérience internationale et interculturelle s'est développée dans la deuxième partie de ma vie professionnelle (bientôt 40 ans se seront écoulés depuis le début de ma vie professionnelle). Il convient également de mentionner la question du genre, car les femmes universitaires continuent de faire face à d'importantes situations d'inégalité, ainsi qu'à de plus grandes difficultés pour se libérer des obligations familiales et de garder des enfants et des personnes âgées, afin de rendre viables les longs séjours hors du foyer. Entre 2001 et 2019, j'ai passé entre un et trois mois dans 23 villes de 13 pays d'Europe, d'Amérique, d'Afrique et d'Asie : Paris, Créteil, Rennes et Lille en France ; Londres, Canterbury et Coventry en Angleterre ; Roskilde au Danemark ; Milan, Florence et Naples en Italie ; Göttingen et Berlin en Allemagne ; Budapest en Hongrie ; New York et San Marcos/Texas aux États-Unis ; Manizales et Medellín en Colombie ; Zacatecas au Mexique ; Saint Domingue en République dominicaine ; Brasília au Brésil ; Pusan en Corée du Sud ; et Le Caire en Égypte. Derrière chacune de ces 23 villes, il y a eu des personnes qui ont soutenu et accompagné mes mobilités, des histoires partagées, une multitude d'apprentissages formels et informels, des expériences culturelles formidables et des rencontres qui ont laissé une trace profonde. En vérité, je suis moimême surpris par cette variété d'expériences, qui se sont succédé rapidement et qui ont contribué à façonner mon identité professionnelle et citoyenne tout au long de la deuxième étape de ma vie professionnelle. Outre ces expériences de plus longue durée, il convient également de mentionner les séjours internationaux de moins d'un mois : séminaires et activités de formation en licence, master et doctorat ; participation à des colloques et séminaires de recherche ; et réunions de projets européens. Rien que dans cette dernière catégorie, je peux compter une trentaine de rencontres en face à face à l'étranger entre 2008 et 2019. Les mobilités académiques en tant que migrations : perspectives théoriques et méthodologiques Dans les derniers paragraphes de ce texte, je reprendrai certains de mes travaux récents, en proposant une synthèse plus distanciée et globale des migrations académiques, dans le contexte des histoires de vie et de l'interculturalité, en mettant l'accent sur les dimensions formatives et de recherche. Les migrants économiques, les réfugiés, les
voyageurs et les étudiants internationaux donnent lieu à de nouvelles formes de mobilité et d'interdépendance, au développement de sociétés transnationales, à une diversité culturelle accrue et à de nouvelles formes de coopération bilatérale, régionale et mondiale. En 2007, les Nations unies ont estimé qu'il y avait 200 millions de migrants internationaux, définis comme des personnes ayant vécu au moins un an en dehors de leur pays de naissance. Cela représente environ 3 % des 6,5 milliards d'habitants de la planète. Près de quinze ans plus tard, la population totale approche les 8 milliards d'habitants et la population migrante, telle que définie par les Nations unies, avoisine les 250 millions. Cette migration doit être considérée comme faisant partie d'un phénomène global, complexe et changeant qui affecte à la fois ceux qui migrent et ceux qui reçoivent les migrants, et qui transforme les conditions sociales et culturelles de tous les citoyens. La mobilité académique fait partie de ce vaste phénomène mondial. La recherche et la formation biographiques peuvent contribuer à l'étude des identités fluides, changeantes et hétérogènes de la modernité tardive. Pour ce faire, les biographies doivent être considérées comme façonnées et conditionnées par l'histoire et la société. Les transformations de l'identité biographique dépendent des ressources biographiques de l'individu, conçues comme des expériences et des connaissances accumulées tout au long du cycle de vie. L'analyse biographique permet d'explorer les différents discours sur la mobilité et l'interculturalité, les structures de sens et les modèles de croyances que le sujet met en place. Ces discours sont conditionnés culturellement et conduisent à la construction d'une identité narrative personnelle, mais ancrée dans un contexte social et historique particulier. Dans les nouveaux contextes mondialisés, postmodernes et changeants, les histoires et les récits de vie - en tant que pratiques multiformes de recherche, de formation, d'intervention sociale, de témoignage historique et de construction d'identités - aspirent à approfondir une méthode de travail intégrative et complexe, afin de favoriser le développement de l'autonomie personnelle, de la coexistence tolérante et de la participation sociale. Les approches narratives biographiques, que ce soit dans le cadre de la recherche, de la formation ou de l'intervention sociale, visent à relier le passé, le présent et l'avenir dans une perspective projective. Afin d'étudier l'identité (inter)culturelle, la trajectoire migratoire, l'adaptation à la société d'accueil, la formation et l'intégration sociale des personnes issues de l'immigration, il est nécessaire de développer une perspective de recherche et de formation antiraciste et non eurocentriste, guidée par les valeurs de justice et d'égalité. Aujourd'hui, en raison du climat politique et social en Europe, ces positions semblent presque révolutionnaires, mais en réalité elles découlent des droits de l'homme et des valeurs reconnues dans les constitutions des différents pays européens. L'approche narrative permet une analyse approfondie et empathique des problèmes culturels et générationnels des universitaires nomades, à cheval entre leur culture d'origine et leur culture d'accueil. La langue, la gestion de l'espace et du temps, les relations familiales et interpersonnelles, les méthodes éducatives, le travail et l'autorité sont des dimensions importantes de la culture, auxquelles nous devons prêter attention si nous voulons
promouvoir une intégration sociale, civique et professionnelle qui respecte les identités et les expériences culturelles des personnes en déplacement. La recherche biographique et narrative nous permet de comprendre l'expérience du nomadisme académique et universitaire d'une manière qui ne semble pas possible avec d'autres méthodes. Premièrement, la méthode biographique nous permet de recueillir de première main l'expérience des personnes en mobilité, qui effectuent un travail continu de révision de leur identité et de connaissance de soi concernant leur propre processus d'acculturation et d'intégration dans l'institution et la société d'accueil. Les universitaires migrants nous montrent comment ils vivent le processus d'acculturation, qui implique un processus incessant de négociation avec eux-mêmes et avec l'environnement, et comment ils atteignent différents moments de synthèse et d'hybridation, entre les univers culturels et institutionnels d'origine et d'accueil. Leurs récits de vie illustrent ces processus et nous permettent de comprendre la configuration et la reconstruction de l'identité. La perspective biographique est centrée sur la personne, humanise la recherche et lui donne un sens en l'ancrant dans l'expérience. Elle acquiert ainsi une légitimité totalement différente de la généralisation ou de la rationalité exigée par d'autres types d'approches. C'est une légitimité qui découle de l'expérience humaine, dérivée du fait de vivre le phénomène de l'immigration et de la mobilité, dans un temps et un espace spécifiques. Et il n'existe aucun autre moyen de savoir tout cela qui puisse égaler la narration de l'expérience à la première personne. C'est l'une des grandes richesses et l'un des grands défis de la recherche biographique et narrative. Cette contribution est particulièrement importante dans les études sur les mouvements migratoires et les relations interethniques, car la recherche et la formation centrées sur les personnes rendent visibles les expériences humaines cachées derrière une vision de la migration et de la mobilité qui met généralement l'accent sur les données quantitatives ou les théories politiques et sociologiques de niveau macro. Un autre élément positif de la méthode biographique dans des situations de migration est le contexte interculturel qui est généré dans l'échange que la recherche et la formation biographique-narrative promeuvent et accompagnent. Cela se reflète largement dans l'entretien biographique, qui a les caractéristiques d'une conversation entre deux personnes (le chercheur et le narrateur), où l'horizontalité et l'échange entre égaux sont essentiels pour le développement de la méthodologie. Le chercheur ou le formateur et les participants ont des cadres culturels et des univers symboliques différents. Cela implique que les manières dont les deux parties donnent un sens à la réalité peuvent non seulement différer, mais aussi être contradictoires. L'échange communicatif transforme l'espace méthodologique ou formatif en un espace interculturel et existentiel, car la méthodologie exige un positionnement herméneutique qui vise à comprendre le monde de l'autre. L'entretien biographique et le récit de vie sont eux-mêmes un texte né de l'expérience interculturelle, un espace de médiation entre deux vies communiquant face à face.