"En Camarades" et "La Décapitée" de Colette: le couple et le désir en scène
Abstract
El estudio de En Camarades y La Décapitée, dos obras dramáticas menores de los inicios de la carrera de Colette, nos permite por una parte precisar el origen de algunos temas y variaciones sobre un motivo central en la obra de Colette: el erotismo y las relaciones amorosas entre hombres y mujeres; por otra parte, reflexionar sobre el rol del teatro en la escritura de Colette. Identificamos la clara influencia de los temas y géneros de la “Belle époque”, como por ejemplo el “théâtre de boulevard” y los tríos amorosos, pero también ponemos de relieve su enfoque personal así como su relación con la construcción de su particular postura como autora
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Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 FLAVIE FOUCHARD 87 En Camarades et La Décapitée de Colette : le couple et le désir en scène flavie fouChard Universidad de Sevilla [email protected] Resumen El estudio de En Camarades y La Décapitée, dos obras dramáticas menores de los inicios de la carrera de Colette, nos permite por una parte precisar el origen de algunos temas y variaciones sobre un motivo central en la obra de Colette: el erotismo y las relaciones amorosas entre hombres y mujeres; por otra parte, reflexionar sobre el rol del teatro en la escritura de Colette. Identificamos la clara influencia de los temas y géneros de la “Belle époque”, como por ejemplo el “théâtre de boulevard” y los tríos amorosos, pero también ponemos de relieve su enfoque personal así como su relación con la construcción de su particular postura como autora. Palabras clave Colette, teatro, deseo, amor, Belle époque. Abstract In this article we present a study of two early minor dramatic texts of Colette La Décapitée and En Camarades and their relation with Colette’s complete works, in order to display the importance of theater in her formative years and to identify the origin of some variations on of one of her main writing theme: love, eroticism and relationship between men and women. In both texts we can observe a clear influence of Belle époque’s literary forms like “boulevard theater” and themes with the dramatic presentation of love triangle. Although we can identify too her personal approach and connect it to her master pieces as well as to her particular author’s position. Key-words Colette, theater, desire, love, Belle Epoque
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 EN CAMARADES ET LA DÉCAPITÉE DE COLETTE : LE COUPLE ET LE DéSIR EN SCÈNE 88 Lire et relire un auteur classique comme l’est Colette implique souvent de fréquenter d’autres chemins que les sentiers battus des œuvres considérées comme majeures et pousse à s’intéresser aux œuvres qui sont restées dans leur ombre. Colette elle-même, pleinement consciente de son travail d’écrivain, à l’heure du bilan littéraire qu’elle ébauche dans L’Étoile Vesper, énonce clairement ses préférences : “Quand on me parle de Chéri et de sa fin, ou de Sido, je montre de la compétence et de la complaisance. Je sais où se trouve le meilleur de mon travail d’écrivain” (2001b: 842). Il ne s’agit donc pas, dans le cas des deux œuvres qui nous intéressent ici En camarades et La Décapitée, écrite dans les années d’“apprentissages” de Colette, mais toutes les deux publiées bien plus tard, de remettre sur le devant de la scène deux œuvres qui auraient été injustement oubliées1, sinon de compléter l’étude de l’éros colettien que nous avons entreprise dans notre étude du Pur et l’Impur et de revenir sur la place qu’ont occupée le théâtre et les arts scéniques dans la carrière de Colette, notamment dans les années cruciales de sa formation. Il s’agit plutôt de ne pas se contenter de la lumière des œuvres les plus connues, car comme le dit Colette elle-même dans La Naissance du jour : “Ce n’est pas dans la zone illuminée que se trame le pire…” (1991b: 316). Ici le “pire” nous apparaîtra sous la forme de thèmes relativement inexplorés de l’éros colettien : l’impossibilité esquissée d’établir des relations d’égal à égal au sein du couple, la dépendance des partenaires l’un vis-à vis de l’autre, corrélative de la volonté de domination, la violence et la jalousie. En effet, on parle plus souvent de l’émancipation de l’héroïne de La Vagabonde que du joug assumé à la fin de L’Entrave par cette même héroïne2, de la posture dominante d’une initiatrice telle que Léa ou la Dame en blanc, mais plus rarement de la dépendance qui s’établit avec l’objet de leur désir. L’étude de ces deux œuvres écrites pour la scène au début de la carrière de Colette et leur mise en relation avec l’œuvre ultérieure nous aidera à enrichir notre lecture de ce que l’œuvre romanesque ne cesse de mettre en jeu : l’amour, l’érotisme et les relations entre hommes et femmes. Thème central de l’œuvre dont la complexité et les entrelacs continuent de susciter les études critiques et dont les variations doivent beaucoup au genre théâtral. 1. Du thêatre au roman : le modèle triangulaire Deux articles récents, parus dans le numéro spécial des Cahiers de l’Herne consacré à Colette en 2011, attestent de l’importance de ces deux points et de leur relation : l’un de 1 Jacques Dupont parle de La Décapitée comme d’une “étrange féérie ballet” (2003: 137). Colette ne s’intéressa d’ailleurs guère à sa première édition. En effet, c’est Maurice Goudeket, soucieux de l’économie du couple au milieu des années 30, qui entreprend de publier des inédits pour récolter de l’argent. Il constitue alors une association “Les Amis de Colette” et propose d’éditer quatre volumes réservés aux membres de l’association. Toutefois, elle reprendra le texte dans Mes Cahiers en 1941. 2 Colette a toutefois renié cette fin après l’avoir écrite, en portant la responsabilité sur la fin de sa grossesse et son accouchement qui l’auraient empêchée de terminer son roman de manière satisfaisante.
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 FLAVIE FOUCHARD 89 Martine Charreyre qui s’intitule “Théâtraliser l’écriture romanesque”, l’autre de Francine Dugast-Portes : “Le triangle amoureux : jeux et enjeux”. Ils nous ont invités à nous pencher sur cette relation dans En Camarades et La Décapitée, œuvres qui illustrent parfaitement les tensions, parfois violentes, qui caractérisent les relations amoureuses entre hommes et femmes dans l’univers colettien. Francine Dugast-Portes met en évidence l’omniprésence du modèle triangulaire dans la construction des intrigues des romans colettiens et attribue cette caractéristique à l’influence du théâtre : “Une certaine théâtralité fait à l’époque le charme de cette thématique : c’était le ressort d’une bonne partie du répertoire dans la première moitié du XXe siècle3” (2011: 218). Nous voudrions montrer avec cette étude des variations sur les triangles amoureux dans ces deux œuvres de jeunesse, que Colette s’approprie des thèmes contemporains et les exploite de manière toutefois personnelle en confirmant un intérêt déjà présent dans le genre romanesque qui l’a vue débuter, puisque il apparaît dès Claudine en ménage. Pour cela il nous faut tout d’abord revenir sur la place du théâtre et des arts scéniques dans la carrière de Colette, en insistant sur le fait qu’elle n’avait pas encore été reconnue comme l’auteur des Claudine par la majorité du public au moment où elle est montée sur les planches pour la première fois. 2. Les débuts au théâtre, de la scène à l’écriture : En Camarades À partir des années 1905-1906, le théâtre tient particulièrement à cœur à Colette : il lui permet de s’émanciper peu à peu de Willy, sur les plans amoureux, financier, professionnel mais aussi symbolique. Il toujours occupera ensuite une place de choix dans la carrière de Colette et pas seulement dans ses critiques dramatiques4 ou dans ses réapparitions sur scène. Ainsi, Martine Charreyre montre que l’intrigue des romans de Colette a disparu au profit de la mise en scène de l’évolution d’un état intérieur chez les personnages, provoqué par une situation amoureuse : “Des personnages que l’on regarde vivre, le choix d’espaces signifiants, l’art du dialogue et de la mise en scène : tout concourt à théâtraliser le texte, à faire du roman un spectacle mental” (2011: 291). De fait, la complémentarité entre théâtre et roman se trouve à l’origine de Chéri publié en 1920. Colette avait d’abord conçu le texte pour la scène. Des années plus tard, nous l’avons vu, elle possède une haute estime pour ce texte et le place parmi les meilleurs au sein de sa production. Elle l’adaptera pour la scène en 1921, avec la collaboration de Léopold Marchand. En 1923, avec le même collaborateur, elle adaptera pour 3 Colette n’est pas la seule à avoir subi l’influence du théâtre : activité majeure de la sociabilité et des activités mondaines de la Belle époque, le théâtre entretient de fortes relations avec les œuvres des auteurs contemporains comme le montre l’ouvrage de Guy Ducrey Tout pour les yeux. Littérature et spectacle autour de 1900 qui analyse la relation entre le spectacle, le spectaculaire et la littérature de cette époque. En ce qui concerne Colette, Guy Ducrey souligne le rôle de sa pratique de la pantomime dans son rapport au silence et son attention à la description des gestes. 4 D’octobre 1933 à juin 1938, Colette donnera chaque semaine au Journal des critiques dramatiques qu’elle rassemblera sous le titre La Jumelle noire dont quatre volumes paraîtront chez Ferenczi en 1934, 1935, 1937 et 1938.
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 EN CAMARADES ET LA DÉCAPITÉE DE COLETTE : LE COUPLE ET LE DéSIR EN SCÈNE 90 la scène La Vagabonde, texte très remarqué par la critique au moment de sa publication en 1910 et reconnu comme un roman clé pour l’émancipation professionnelle de Colette. De plus, comme dans les années de tournées, quand elle avait repris le rôle de Claudine après Polaire, elle interprétera les rôles de Léa, l’héroïne de Chéri et de Renée Néré la vagabonde. Montrant ainsi la continuité de son travail de romancière, de dramaturge et d’actrice, même si ce dernier a été jugé à de nombreuses reprises comme de moindre qualité, notamment en comparaison avec son activité de mime. Or en 1905-06, date à laquelle Colette débute sur les planches, ses apparitions sur scènes (music hall, théâtre, pantomime, danse)5 sont des activités complémentaires de l’écriture. Elles sont séparées de son travail d’écrivain. Celui-ci lui permet de se construire une certaine reconnaissance grâce à la publication de Sept Dialogues de bêtes (1905), La Retraite sentimentale (1907), Les Vrilles de la vigne (1908), L’Ingénue libertine (1909). Le tournant s’opère en 1907 quand elle commence à écrire En Camarades, sa première pièce, une comédie en deux actes dont la première aura lieu sur la scène du Théâtre des Arts le 22 janvier 19096. C’est grâce à cette pièce qu’elle fut reçue adhérente stagiaire à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques en mars 19097. Même si cette pièce n’a pas été un succès8, elle nous intéresse car elle constitue les premiers pas de Colette en tant que dramaturge, aux prises notamment avec les mêmes tensions entre biographie et écriture, entre clichés associés à certains genres littéraires et constitution d’une voix propre, que dans ses œuvres romanesques. 3. En Camarades : le boulevard et la camaraderie entre partenaires revisités En ce qui concerne l’intrigue d’En Camarades la pièce redouble la situation classique de la pièce de boulevard, celle du mari ou de la femme trompée. Ainsi, deux époux, Fanchette et Max, vivent-ils “en camarades”, c’est-à-dire qu’ils s’autorisent des flirts : le Gosse pour Fanchette et Marthe pour Max, à condition de tout se raconter. Toutefois, au fil de la pièce, une autre règle, tacite, qu’aucun des deux époux n’ose avouer, apparaît et leur révèle qu’aucun des deux n’est prêt à accepter que l’autre ne devienne réellement l’amant ou 5 Pour un point complet sur les activités sur scène de Colette de 1905-06 à 1912, la biographie Colette de Claude Pichois et Alain Brunet. 6 La pièce est jouée en complément de La Tour du silence de Collijn, dans laquelle elle danse. Willy et Gide assistèrent à cette première. Ensuite elle est reprise à la Comédie-Royale, rue Caumartin, du 5 février au 1e mars en 1909 puis en 1912 au théâtre Michel. 7 Elle en devint sociétaire en 1923, après l’adaptation de Chéri en 1921 et celle de La Vagabonde en 1923 (Brunet & Pichois, 1999: 166). 8 Pour la réception de la pièce, Brunet et Pichois citent les réactions de G. de Pawlowski qui en fait le résumé dans le Comœdia illustré du 15 février 1909 et affirme qu’il manque du métier à Colette, en ce qui concerne certains trucs de théâtre, mais en louant le dialogue “vif, alerte, plein d’esprit et de naturel” (1999: 165) ; ainsi que celle de Brisson, grand critique du temps, qui critique vertement l’actrice mais reconnaît quelques qualités à l’auteur tout en déplorant le manque d’aboutissement du texte : “embryon d’une comédie, de fines idées, des ébauches de caractères” non développées (1999: 166).
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 FLAVIE FOUCHARD 91 la maîtresse de son flirt. Même si cela semble être pour des raisons différentes qui mettent clairement en évidence pour Colette la dissymétrie des relations hommes-femmes à cette époque. Le texte joue avec les conventions du mariage et de l’adultère, véritable institution sociale et littéraire de l’époque, dont Colette elle-même avait expérimenté les complications. Or à la création de la pièce, Colette jouait elle-même le rôle de Fanchette, nous pouvons même penser qu’elle se composa le rôle. Les sonorités du nom du personnage rappelaient clairement le sien, comme de nombreux avatars romanesques de sa propre production et de la production de Willy. Il faut rappeler qu’aucun des partenaires n’a hésité à se servir de la presse ou de la littérature pour mettre en scène leurs relations complexes dans un climat de forte médiatisation du couple. Les lettres adressées à cette époque à Willy montrent que le couple, pourtant officiellement séparé, ne laissait pas d’envisager une réconciliation de ces deux “camarades”, sur le modèle que présente la pièce et qui a sûrement été mis en pratique par le couple. Il est donc indéniable que la pièce possède un net ancrage biographique, tout comme les romans de cette époque, comme le confirment également les textes de Jean de Tinan et Jean de la Hire. Dans Aimienne, roman paru au Mercure de France en 1899, le premier avait présenté le couple de Colette et Willy, quand tout allait encore relativement bien, ainsi : “C’est un ménage de camarades” (Brunet & Pichois, 1991: 69-70). Plus tard, en 1905, Jean de la Hire a lui aussi publié un portrait des deux époux mais cette fois dans la collection “Ménages d’artistes” (Brunet & Pichois, 1991: 70). “Ménage d’artistes”, “camarades”, le titre de la pièce et son esprit, s’inscrivent clairement dans les variations littéraires du couple parisien bohême, qui se met lui-même sur le devant de la scène et fait sa publicité pour un public averti qui sait déchiffrer les clés.Mais tout comme pour les romans contemporains, la dimension biographique pose les premiers jalons d’une réflexion sur les relations amoureuses qui traversera toute l’œuvre et sera au cœur de l’une des premières prises de recul de Colette sur son œuvre et de ses thèmes : La Naissance du jour en 1928. À partir de La Naissance du jour, Colette tranche la question posée dès En Camarades et n’envisage la relation d’égal à égal entre hommes et femmes qu’à partir du renoncement à l’amour-passion au seuil de la vieillesse, de cette sortie de l’amour qui fait de la femme un être pratiquement asexué, dépouillé de ses attributs, qui peut enfin traiter l’homme en semblable : “Tu regardes émerger, d’un confus amas de défroques féminines, alourdie encore comme d’algues une naufragée – si la tête est sauve, le reste se débat, son salut n’est pas sûr –, tu regardes émerger ta sœur, ton compère : une femme qui échappe à l’âge d’être une femme” (1991b: 285). Or, dès En Camarades le fantasme de cette égalité problématique est introduit dans l’œuvre de Colette : volonté d’égalité traitée sur le mode de la comédie et le ton du badinage, dans une œuvre qui réutilise les codes de la comédie de boulevard et critique de même la double morale. Mais qui souligne également la difficulté d’envisager de construire une relation qui ne fonctionne pas selon les règles du mariage bourgeois (quand
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 EN CAMARADES ET LA DÉCAPITÉE DE COLETTE : LE COUPLE ET LE DéSIR EN SCÈNE 92 bien même une de ces règles serait l’adultère) ou celles dictées par la volonté du mari de tenir la femme dans sa dépendance d’initiateur. Le théâtre constituant ici le meilleur outil pour dénoncer la différence que Colette percevait entre hommes et femmes dans la possession de l’information sur la sexualité et les relations amoureuses. L’un des ressorts du comique de la comédie de boulevard, nourri de quiproquos et de rebondissements, fonctionne sur le principe d’un secret partagé par deux pôles du triangle formés par les deux époux et l’amant(e), ainsi que sur la position de voyeur dans laquelle elle met le spectateur en le faisant complice du secret. Ce fonctionnement, Colette le met à jour quand elle prend pour exemple une pièce de Labiche dans Le Pur et l’Impur. Pour se moquer de l’aveuglement de son ami X qui, malgré les apparences, se croit l’initiateur et maître de sa jeune maîtresse, la narratrice compare sa situation à celle du mari de Labiche. Pour rendre manifeste son déni de réalité, Colette se permet de plus d’utiliser le comble de l’ironie, autre ressort puissant du comique, puisque son interlocuteur est lui-même dramaturge ! Elle montre ainsi qu’elle met parfaitement en pratique la technique qui consiste à isoler, dans le but de le tourner en ridicule, un personnage sur la scène en le privant d’une information. Dans cette scène, un mari rentre chez lui et n’est pas loin de surprendre sa femme au lit avec son amant. Croyant être découverte, celle-ci joue son dernier atout et cache l’amant dans le placard, tout en disant au mari que le bruit qui en émane – l’amant crie – est provoqué par des ouvriers faisant des travaux dans l’appartement voisin. Inutile de dire que, selon la règle qu’énonce Gautier dans Mademoiselle de Maupin “depuis un temps immémorial, les pères, les maris et les amants sont en possession du privilège de ne rien voir” (1996: 205), le mari ne se doute de rien. La situation est tellement évidente qu’elle l’aveugle. Il fanfaronne et ordonne “aux ouvriers” de se taire. L’amant s’exécute immédiatement. Le mot de la fin est donné par un personnage étranger au triangle amoureux, mais formant partie de l’espace domestique, en la personne de Pitois “le vieux valet de chambre diplomate”, qui annonce en aparté au public : “‘Je m’en vais… Il me fait de la peine’” (Colette, 1991c: 571). Pour la première scène d’En Camarades, Colette a repris les protagonistes de cette scène en changeant quelque peu la structure : la première scène débute sur la confrontation entre Marthe et la femme de chambre du couple, à laquelle Colette laisse le soin d’exposer la situation, sous-couvert d’une digression, apparemment sans rapport, sur la “race intermédiaire” que forment les concierges : “Un concierge, ce n’est pas un domestique, n’est-ce pas ? Et ça n’a pas de maître non plus. C’est comme qui dirait dans son genre un mulâtre” (Colette, 1971: 14). Sous une réplique de domestique qui ne semble servir que le comique attribué à cette petite guerre des mondes (encore assez clairement cloisonnés : pensons à la distinction entre monde et demi-monde), Colette introduit le thème de la domination et de la mauvaise connotation que possède socialement un statut intermédiaire, qui ne ferait intervenir ni maître ni domestique. Une relation qui, si on l’étend au couple, serait celle de l’égalité entre époux. La dévalorisation de cette situation intermédiaire se traduit clairement par la caractérisation
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 FLAVIE FOUCHARD 93 suivante de l’espace dans la didascalie qui introduit ce premier acte : “Un salon élégant, un peu en désordre” (Colette, 1971: 13) et par la réflexion de Marthe, restée seule après le départ de la femme de chambre : “Drôle de maison. Ça n’a jamais l’air rangé ici. Je ne pourrais pas vivre dans un désordre comme celui-là, moi” (Colette, 1971: 14). Or il n’est bien sûr pas seulement question de désordre domestique, mais bien d’une critique amorcée du mode de vie du couple. Notamment en ce qui concerne l’une des règles d’or de l’adultère : le secret. Ici au lieu d’être cachés, les flirts se font au grand jour, en présence de l’autre époux puisque Fanchette est également chez elle avec son Gosse. Quand Marthe se retrouve seule dans le salon avec Max, celui-ci lui apprend que Fanchette est au courant de leur “passion”, qu’elle est même d’accord : “Nous nous sommes arrangés comme ça, Fanchette et moi. ‘Fais ce que tu veux, moi de même’” (Colette, 1971: 15), et comble de la situation qu’ils en discutent au lit9 (Colette, 1971: 17). De plus, les deux couples, dont les quatre personnages forment tour à tour trois couples différents, finissent par se réunir et entrecroiser leurs dialogues dans la deuxième partie de ce premier acte. Plus de placards, mais un flirt au grand jour, en présence des domestiques et de tous les partenaires : mais cette situation comique et apparemment transparente cache en réalité un déséquilibre entre la relation annoncée comme idéale par Max et la réalité telle que la vivent les deux partenaires. D’autre part, dans cet entrelacs des personnages, les deux amants, aux pôles opposés des deux triangles amoureux, occupent des postes décalés en raison de la relation qu’ils entretiennent avec les époux, mais similaires en certains points, car tous les deux défendent le déroulement habituel de l’adultère : qu’il se fasse discrètement et qu’il ne soit pas partagé par l’autre conjoint. Marthe ne cesse de demander à Max de se taire, craignant et espérant à la fois que sa femme les entende, tandis que le Gosse fait de même avec Fanchette (“Taisezvous donc !” (Colette, 1971: 27)). Il est de plus un peu honteux d’avoir finalement embrassé Fanchette presque sous les yeux de Max. Son souhait le plus cher est de rencontrer Fanchette dans sa garçonnière et non pas au domicile conjugal, raison pour laquelle il fait pression sur elle, surtout au moment où les deux couples partagent l’espace du salon. Fanchette finit par accepter, toutefois plus parce qu’elle se rend compte que Max va plus loin que la simple camaraderie avec Marthe. En tout cas plus loin que celle qu’elle a établi avec l’homme qu’elle a singulièrement infantilisé en lui donnant ce surnom de “Gosse”. Max avait lui-même dit à Marthe en aparté en les regardant : “[…] nous promettons davantage” (Colette, 1971: 26). Or, la ressemblance des deux prénoms confirme leur ressemblance, tout comme la minorité dans laquelle semblent être maintenus Fanchette et le Gosse. En effet, si Marthe représente l’archétype de l’amante qui joue à “aimer” (et aimer est un bien grand mot), un autre homme que son mari, en secret, Max apparaîtra comme l’archétype du mari qui se laisse aimer par une autre femme que la sienne : sans autoriser les mêmes libertés à sa femme, malgré ses beaux discours. 9 Max ne le dit toutefois pas comme cela, mais d’une façon qui montre dès les premières scènes qu’il infantilise sa femme puisqu’il dit lui-même “Et puis le soir, dans le dodo, on se dit tout”.
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 EN CAMARADES ET LA DÉCAPITÉE DE COLETTE : LE COUPLE ET LE DéSIR EN SCÈNE 94 Dans un renversement qui va devenir caractéristique de l’écriture colettienne, Max et Marthe deviennent les représentants les plus aboutis de la situation sociale, le mariage et ses règles – l’adultère en est une comme une autre dans cette configuration –, à laquelle ils prétendent échapper. Max en instaurant un ménage de camarades auquel il ne croit pas réellement (surtout quand c’est sa femme qui voudrait en profiter), et Marthe en banalisant l’amour en dehors du mariage, et donc en normalisant une situation d’adultère qui lui serait intrinsèque : “C’est drôle, dans les ménages que je connais, le mari est presque toujours un amour… excepté dans le mien !...” (Colette, 1971: 14). Ce “presque toujours” semble indiquer qu’elle n’en est pas à son coup d’essai ; ses réflexions sur le couple que forment Max et Fanchette et son équilibre, qu’elle trouve faux, le confirment. Marthe représente, de façon caricaturale et aux yeux de Max, la femme menteuse, trompeuse, qui justifie presque l’institution parallèle qu’est l’adultère et surtout en fait tout le piquant : Max : […] Vous vous êtes la perturbatrice. Ah ! que vous devez bien savoir mentir ! marthe, modeste : Oh !... comme tout le monde… max : Mieux que les autres ! (Allumé.) Tout en vous provoque et se dérobe… Cette taille de couleuvre, ce coin de bouche perfide… Ah ! Marthe… (Colette, 1971: 19). Marthe dans le rôle de la “perturbatrice”, de la femme évoquant avec ironie le cliché du serpent tentateur, remet pourtant de l’ordre dans ce mariage puisque c’est elle qui prévient Max du rendez-vous de Fanchette avec le Gosse. Quant à celui-ci, il joue bien le rôle de l’amant à la garçonnière, mais sa nervosité, son manque d’assurance et surtout l’amour désabusé qu’il éprouve pour Fanchette, qui l’infantilise sans cesse pour en dévier les assauts, notamment en le traitant en camarade de jeu, contribuent à en faire une figure assez pathétique et dont les deux époux, ainsi que le public, peuvent rire en dernier ressort. Le deuxième et dernier acte se déroule dans sa garçonnière “moderne, élégante, genre anglais”. C’est l’antithèse du salon du couple, comme le précise la didascalie qui présente la scène du deuxième acte : “Meubles un peu secs. Couleurs claires, ensemble net, table à thé, friandises” (Colette, 1971: 36). Maître d’un tel décor, l’amant est toutefois vite repoussé par Fanchette, qui découvre ironiquement sa “douce chaîne qu’on n’avait jamais sentie peser” (Colette, 1971: 49). Cette situation s’accentue quand elle cache le Gosse dans sa propre chambre au moment où Max fait irruption et vient demander des comptes. Ce rebondissement dans le style du comique de boulevard désigne ironiquement Max comme un imposteur et le prend à son propre piège car Fanchette commence alors à deviner qu’il se livrait, de son côté et plus sérieusement, au même type de rendez-vous avec Marthe. Elle commence alors à voir que l’information qu’il lui donnait n’était que partielle et jouait toujours en sa faveur : maintenir sa domination sur sa femme, tout en lui assurant une relative liberté. Au-delà du caractère boulevard fortement marqué de la comédie, le redoublement
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 FLAVIE FOUCHARD 95 de la situation d’adultère permet de montrer la double morale, notamment des deux amants, mais aussi et surtout de l’époux. Ce n’est pas tant son aveuglement qui est visé ici, que sa mauvaise-foi et sa volonté de maintenir son épouse dans un état de dépendance et d’ignorance caractéristique des autres mariages. En effet, ne l’excuserait-il pas si elle lui avouait qu’elle avait agi “comme une enfant curieuse devant un livre défendu” (Colette, 1971: 55) ? 4. La dissymétrie homme-femme : la circulation de l’information dans En Camarades La circulation de l’information entre les personnages montre parfaitement que les deux relations de camaraderie supposées n’ont en aucun cas fait disparaître les rapports de force et que Max œuvre toujours pour en savoir plus que sa femme et lui cacher la véritable nature de sa relation avec Marthe. Max traite sa femme en enfant et elle-même tente de reproduire ce modèle avec le Gosse qui, lui, croit vraiment que Fanchette veut avoir une aventure. Or, il semble bien qu’elle ait agi dans ce cas par bravade et qu’elle n’ait pas toute l’information sur la liaison de Max et Marthe, qui encore une fois ne fonctionne pas sur le même plan que les deux “gosses” (Colette, 1971: 45). En effet, et dès la première scène avec Marthe, Max avoue qu’il ne raconte pas réellement tout à sa femme (Colette, 1971: 17) : c’est elle qui lui raconte tout, lui procède à des ellipses. Dans la scène où les deux couples extraconjugaux sont rassemblés, c’est lui qui ouvre l’ombrelle de Marthe pour les dérober aux regards des deux autres et du public, reproduisant exactement la figure du secret de polichinelle qui doit entourer ce type de relations (Colette, 1971: 1726). Et tout comme le Gosse, il possède une garçonnière dont Fanchette ignore, comme il se doit, l’existence : c’est tout bas qu’il en donne l’adresse à Marthe quand elle quitte l’appartement (Colette, 1971: 31). Quant à Marthe, elle décide de dénoncer le rendez-vous de Fanchette à son époux, montrant parfaitement la pression du groupe des femmes sur la tentative de Fanchette. Lorsque Max lui reproche de vouloir réduire Fanchette à une femme ordinaire, celle-ci ne dément pas, bien au contraire. Elle refuse à Fanchette le pouvoir de sortir de son sexe, dont les comportements sont définis à la fois par la nature et par les codes sociaux : max : – Vous, vous m’ennuyez. Vous voulez faire de Fanchette une femme raisonnable, une femme comme les autres ! marthe : – Elle n’a pas besoin de devenir raisonnable pour ressembler aux autres… (Colette, 1971: 27). En la dénonçant à Max, elle n’a pas d’autre objectif que de la confondre avec le reste des femmes dont elle fait partie : de montrer à Max que Fanchette n’est pas plus sa camarade qu’elle, puisqu’elle ne parvient pas à maintenir avec le Gosse sa relation dans la camaraderie. C’est une tentative de faire rentrer Fanchette dans le groupe dont celle-ci a voulu sortir en acceptant la solution proposée par son mari. Si ces deux personnages féminins s’opposent à cause du désir d’un même objet, Max, elles devraient toutefois appartenir au même groupe,
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 EN CAMARADES ET LA DÉCAPITÉE DE COLETTE : LE COUPLE ET LE DéSIR EN SCÈNE 102 8. La difficile résolution des tensions entre masculin et féminin : la construction d’une figure d’auteur Ce climat n’est pas toujours aussi dramatique, il a pu donner lieu, nous l’avons vu, à la comédie, comme dans En Camarades, mais il devient de plus en plus irrémédiable au fil de l’œuvre, rappelant parfois la violence et le sang de La Décapitée. En effet, Camille ne tente-t-elle pas d’assassiner la Chatte dans le roman du même nom publié en 1932 ? De plus en plus apparaissent l’incommunicabilité et la dissymétrie des relations hommes-femmes, irrémédiablement conditionnées par un désir incontournable, qui enchaîne mais sépare les partenaires. Ce que montre la représentation du désir et du plaisir dans Le Pur et l’Impur, œuvre qui synthétise la vision de Colette sur ces questions : En ce mot, l’Inexorable, je rassemble le faisceau de forces auquel nous n’avons su donner que le nom de “sens”. […] Sens, seigneurs intraitables, ignorants comme les princes d’autrefois qui n’apprenaient que l’indispensable : dissimuler, haïr, commander… (Colette, 1991c: 565-566). Ce texte, s’il condamne les relations amoureuses, ne ferme cependant pas la porte de l’émancipation pour l’auteur qui, prolongeant la rêverie d’En Camarades, affirme avoir tenté, en s’émancipant de l’influence de son premier mari15, dont elle fragmente le récit dans le texte, de créer sa propre “race mulâtre” ou état intermédiaire, entre masculin et féminin, maître et esclave : “Je vise le véridique hermaphrodisme mental, qui charge certains êtres fortement organisés” (1991c: 586). Il ne s’agit pas ici d’une image restreinte au genre, mais bien de la volonté de se construire par l’écriture un être “fortement organisé” qui échappe à la perpétuelle représentation du masculin et du féminin, immuable choix imposé entre posture dominante et dépendance servile, entre activité et passivité. Colette emploie d’ailleurs la métaphore théâtrale pour définir cette remarquable capacité qu’elle dit avoir développée au fil du temps : C’est Damien qui fut le premier à me désigner, et d’un mot, ma place. Dans sa pensée, je crois que c’était une place de spectateur, une de ces places de choix d’où le spectateur, s’il s’enivre, a le droit de s’élancer pour rejoindre, dûment titubant, la figuration active (1991c: 589). Attitude, qui, au-delà de la mythologie personnelle, nous semble être ce qui l’a aidée à adopter cette “posture d’énonciation distanciée” qu’elle manifeste souvent par son ironie16 (Hamon, 1996: 8) et lui permet de réaliser dans ses œuvres, sans distinction de genre, un examen lucide du “cloisonnement scénographique du monde” (Hamon, 1996: 114). Dans 15 Nous ne faisons en aucun cas de Colette une victime de Willy, nous faisons simplement référence au mythe qu’elle a elle-même créé et entretenu (sans par ailleurs attribuer à ce mythe de connotations péjoratives). 16 Rappelons ici son recours à la scène de Labiche que nous avons commenté ci-dessus.
Anales de Filología Francesa, n.º 21, 2013 FLAVIE FOUCHARD 103 son étude des topographies de l’ironie, Philippe Hamon insiste sur cette capacité de l’ironiste à identifier la part de théâtralité qui existe au sein de chaque espace social et lui permet de se définir par rapport aux autres. Or, sans aucun doute, Colette peut être rattachée à cette tradition ironiste. Et le contact actif avec le théâtre semble avoir joué un rôle non négligeable pour Colette dans la découverte et la mise en évidence de ce qu’elle désigne comme l’envers du décor des relations amoureuses : leur part de théâtralité et les rôles associés au masculin et au féminin. Par ailleurs, pratiqué sous toutes ses formes durant ses années d’auto-formation, il nous semble indissociable de sa recherche d’une posture personnelle au sein de l’espace littéraire du début du XXe siècle. Posture qu’elle résume elle-même avec une distance amusée dans L’Étoile Vesper : “Pain de ma plume et de ma vie, amour !” (2001b: 863). Références bibliographiques Brunet, Alain, & Claude piChois. 1999. Colette. Paris, éditions de Fallois. Charreyre, Martine. 2011. “Théâtraliser l’écriture romanesque” in Cahier de L’Herne, nº97, 291-299. Colette. 1971. En camarades in Œuvres Complètes, théâtre. Genève, édition Crémilles, 9-63. Colette. 1989. La Décapitée in Théâtre : Chéri ; La Vagabonde ; la Décapitée ; L’Enfant et les sortilèges. Paris, Fayard, 225-239. Colette. 1991a. Bella-Vista in Œuvres. Paris, Gallimard (La Pléiade), vol. III. Colette. 1991b. La Naissance du jour in Œuvres. Paris, Gallimard (La Pléiade), vol. III. Colette. 1991c. Le Pur et l’Impur in Œuvres. Paris, Gallimard (La Pléiade), vol. III. Colette. 2001a. Gigi in Œuvres. Paris, Gallimard (La Pléiade), vol. IV. Colette. 2001b. L’Étoile Vesper in Œuvres. Paris, Gallimard (La Pléiade), vol. IV. duCrey, Guy. 2010. Tout pour les yeux. Littérature et spectacle autour de 1900. Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne. dugast-portes, Francine. 2011. “Le triangle amoureux : jeux et enjeux” in Cahiers de l’Herne, nº97, 218-226. dupont, Jacques. 1983. “Sur l’Orient de Colette” in Cahiers Colette, n°5, 61-69. dupont, Jacques. 2003. Physique de Colette. Toulouse, Presses Universitaires du Mirail. fouChard, Flavie. 2012. Colette : le travail d’écriture Le Pur et l’Impur ou le questionnement des discours amoureux. Tesis Doctoral, Universidad de Salamanca. gautier, Théophile. 1996. Mademoiselle de Maupin. Paris, Gallimard. hamon, Philippe. 1996. L’ironie littéraire : Essai sur les formes de l’écriture oblique. Paris, Hachette. munChemBled, Robert. 2006. L’Orgasme et l’Occident, Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours. Paris, Seuil.