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Témoignage sur la pandemie

González Monteagudo, José

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Témoignage sur la pandemie José González-Monteagudo [González-Monteagudo,1J.1(2020).1Témoignage1sur1la1pandemie.1In1H.1Breton1(Ed.).1 Chronique1de1vecue1d’une1pandemie1planétaire.1Récits1d’universitaires,1d’Est1en1Ouest,1 premier1semestre12020 .1Paris:1L’Harmattan,1145-151.111111111111111111111111111ISBN:19782343214139] INTRODUCTION Tout d'abord, je voudrais remercier mon collègue Hervé Breton pour l'organisation de cette journée, qui est un événement véritablement mondial et transnational, impliquant quatre continents et 30 participants du monde universitaire. Je suis très heureux de pouvoir participer à cet événement narratif, biographique, réfléxif et universitaire, en partageant et en débattant avec des collègues et des amis de tant de pays différents et complémentaires. Je me présente brièvement. Je suis enseignant-chercheur à l'université de Séville, région d'Andalousie, dans le sud-ouest de l'Espagne. Au cours des dernières années, j'ai développé un itinéraire international d'enseignement, recherche et collaboration. Dans ce contexte, je suis un membre actif de trois réseaux biographiques : ESREA dans un contexte anglophone, ASIHVIF dans un contexte francophone et BIOgraph dans un contexte luso-brésilien. Je vais organiser mes commentaires en fonction des suggestions reçues, pour essayer de garder autant d'homogénéité que possible avec les témoignages du reste des collègues participant à cette journeé. Les trois thèmes qui suivent sont : irruption et perceptions initiales, les expériences vécues, et enfin les leçons apprises et l'impact de la crise sanitaire du Covid. IRRUPTION ET PERCEPTIONS INITIALES La première question concerne l'émergence du Covid dans nos vies et les premières perceptions sur cette question. Dans mon cas, j'ai commencé le second semestre de l'année universitaire 2019-2020 sans avoir d'enseignement en face à face, donc j'ai eu un contexte adéquat pour organiser quelques visites et séjours dans d'autres pays. La liste des voyages et des collaborations était longue, s'étendant de début mars à la fin du semestre en juin 2020. J'ai seulement eu l'occasion de commencer le premier voyage prévu, bien que je n'aie malheureusement pas pu le terminer. En fait, comme j'avais un séjour d'un mois à l'Université de Rennes 2, je suis parti en France au début du mois de mars 2020. La première étape du voyage a été de se rendre à Paris, afin de participer au pot de départ à la retraite de mon cher collègue et ami Jean-Louis Le Grand, professeur à l'Université de Paris 8. Le 3 mars, cette fête a eu lieu, avec la participation d'environ 120 personnes, venant de nombreux endroits différents et ayant un profil interculturel très pluraliste. Si l'on considère les événements dans la perspective ultérieure offerte par le passage du temps, je peux maintenant dire qu'en ces premiers jours de mars, la plupart d'entre nous n'étaient pas du tout conscients du danger potentiel que représentait le Covid. La fête de la retraite s'est déroulée dans une salle aux dimensions discrètes, où plus de 100 personnes se sont réunies, sans aucune distance sociale. Les embrassades et les bisous étaient très fréquents. Une seule personne, la collègue fribourgeoise Jacqueline Monbaron, a refusé de m’embrasser, indiquant que ni embrassade ni bisou, que le virus était très dangereux. Jacqueline a ajouté qu'elle pouvait me dédommager après avoir refusé de m'embrasser, et à ce moment-là elle m'a donné un livre, sur la route des dinosaures au Maroc, écrit avec son mari, un grand archéologue avec un important travail de terrain. Au lieu d'une embrassade, il y avait un livre. Pendant la première moitié du mois de mars, presque tout le monde avait une perception trop limitée de ce qui allait arriver. La prise de conscience de la plupart des acteurs impliqués a été lente. Le 4 mars, je me suis rendu à Rennes et une semaine plus tard, j'ai fait une visite de deux jours à l'Université de Tours, invitée par Hervé Breton. Ainsi, le 11 mars, nous avons célébré une journée d'étude, en croisant les regards pédagogiques entre le Brésil et la France. Et le 12 mars, j'ai participé en tant que formateur au diplôme universitaire sur les Histoires de vie en formation, qui se développe sous l'animation et la responsabilité d'Hervé Breton, qui a su créer (en collaboration avec la formidable équipe responsable de ce diplôme) un contexte stimulant et profitable d'apprentissage narratif, partagé et expérientiel authentique. Ce fut un moment de formation et de communication très intéressant et intense. Un groupe d'environ 14 personnes, presque toutes des femmes, venant de différentes régions de France. J'ai été très impressionné par la diversité et la richesse des parcours personnels et professionnels des participantes : expérience professionnelle dans les domaines social et éducatif, recherche, discontinuités biographiques, ouverture à l'expérience, transitions et transformations tout au long du cycle de vie. Après mon retour à Rennes vers le 13 mars, les choses commencent à évoluer très rapidement. Le week-end des 14 et 15 mars on commence à comprendre que l'évolution négative du virus aura un impact fort et immédiat. Ce même week-end, le gouvernement espagnol ordonne un confinement radical des 47 millions de personnes vivant en Espagne. Finalement, j’ai réussi à rentrer à Séville le lundi 16 mars. Le voyage en train de Rennes à Paris et le voyage en avion de Paris à Séville restent dans ma mémoire comme des expériences difficiles, tristes et désespérées : les silences, les visages concentrés, l'isolement des passagers, l'évitement des autres, les préoccupations concernant l'avenir immédiat. Il est douloureux, voire un peu traumatisant, de se souvenir de tout cela, et plus de quatre mois se sont écoulés depuis lors. Le lundi 16 mars j'ai commencé mon confinement dans l'appartement de Séville, qui a duré un mois en solitude, tandis que ma famille était confinée dans la ville côtière d'Ayamonte, à l'extrême sud-ouest de l'Espagne, à deux kilomètres de la frontière portugaise. LES EXPÉRIENCES VÉCUES La principale expérience qui a caractérisé le premier mois d'enfermement a été la solitude. Confiné tout seul, dans l'appartement à Séville, sans terrasse ni balcon : des moments difficiles, intenses, existentiels. Cette période a été problématique, surtout pendant les deux premières semaines. Moments de repli, de refus et de rejet. Ce sont les premières émotions et sensations qui se sont installées dans mon cœur. Ce furent des moments de grande communication avec mes proches : la famille, les amis et les collègues. L'expérience et l'émotion de la solitude et du déracinement ont marqué ces premières semaines de sang et de feu ; nous avons été "livrés a nous mêmes", comme l'a dit à juste titre Pierre Dominicé. Je dois avouer que je regrette de ne pas avoir accepté la sollicitation précoce d'Hervé Breton de rédiger mon journal de bord sur l'expérience de l'enfermement et de la pandémie. Malheureusement, je n'ai pas pu faire cet exercice d'écriture personnel, ni dans les premières semaines ni dans les moments qui ont suivi. Il y a eu une rupture dans les temporalités, les activités, les plans, les projets, les agendas, les rencontres et les routines. Dans mon isolement, je me suis souvent souvenu du formidable moment initial d’une journée typique dans ma vie antérieure : quitter la maison pour le petit déjeuner. Maintenant, je n'avais pas l'occasion de le faire. Nous avons été prisonniers dans nos propres maisons, et cela n'a été ni un rêve, ni un film, ni un roman dystopique. Le confinement espagnol a été radical. Si une personne était trouvée dans la rue sans raison de force majeure (au-delà du fait d'aller au supermarché, à la pharmacie, chez le médecin), elle pourrait être condamnée à une amende de 601 euros. Il y a également eu une pause dans les activités des étudiants. Je n'avais pas de cours en présentiel, mais j'étais responsable des stages dans les écoles de 8 élèves, qui ont dû être interrompus lorsque toutes les écoles ont été fermées. Les étudiants de doctorat ont également été touchés et contraints d'abandonner leurs activités de terrain, telles que l'observation et les entretiens, et même les séjours de recherche prévus dans d'autres universités. Les étudiants qui terminaient la collecte de données ou leurs interventions pour le mémoire de licence ont également été touchés. Ce fut le début de la pandémie. J'ai commencé à penser fréquemment aux personnes qui sont enfermées dans les prisons, celles que l'on pourrait appeler de "vrais prisonniers", du moins jusqu'au moment où la pandémie a commencé. Et j'ai aussi pensé aux personnes qui prêchaient le populisme punitif si fréquent en Espagne. "Eh bien, il ou elle n'a été condamné qu'à 6 ans de prison. Ce n'est rien. Très bientôt, il ou elle aura des permis, et peu après, il ou elle sortira de prison. Il ou elle ne purgera pas la totalité de sa peine. Il ou elle sera bientôt libre". L'expérience d'être à la maison, incapable de sortir, même pour un temps limité, a été une expérience cruciale dans ma vie. Et c'est là qu'est apparu le besoin de créer mes propres ressources émotionnelles et mentales pour faire face à cette situation sans précédent. Faire face au traumatisme. Pour créer de la résilience. Pour commencer à surmonter la crise. Les souvenirs de mon service militaire obligatoire, que j'ai effectué en 1981, sont revenus. J'étais, on peut dire, un "prisonnier" de l'État, envoyé au Pays basque, contre ma volonté, pour servir le pays. L'expérience de la solitude m'a fait penser à la grande différence entre les personnes qui vivent seules, les personnes qui vivent avec un animal de compagnie et les personnes qui vivent en couple ou en famille, ou qui simplement partagent un appartement. Il y avait une routine quotidienne, qui s'est développée peu à peu, et qui a fini par constituer une façon de guider et d'habiter la vie quotidienne : avant et après 20 heures. Il était temps d'applaudir les travailleurs de la santé. J'ai regardé devant moi et j'ai vu plusieurs voisins sur leurs balcons, dans les immeubles du trottoir d'en face ; j'ai levé les yeux, pour essayer de voir les voisins de mon immeuble, mais seules leurs mains se détachaient, qui tremblaient de façon désordonnée, et ils partageaient avec le reste des habitants de la ville le rituel quotidien d'applaudissement du personnel de santé. Les sorties sporadiques au supermarché ont été un moment très émotionnel et triste, voire déprimant. Dire au revoir à deux collègues brésiliens qui avaient été invités à Séville a été douloureux ; à la mi-mai, ils ont réussi à rentrer au Brésil ; il est très difficile de mettre ces expériences en mots. Outre le télétravail, mes activités se sont succédées tout au long de la journée : lectures, beaucoup de lecture de la presse, recherche d'informations, vérification des statistiques quotidiennes sur les personnes infectées et décédées, en Espagne et au-delà ; réseaux sociaux ; cinéma comme nouvelle activité quotidienne ; garder le contact avec les personnes proches de moi et de ma famille, même avec des personnes avec lesquelles j'avais perdu le contact il y a quelque temps. Je suis progressivement passé du retrait et du déni initial à la lente acceptation de la nouvelle situation. Je suis progressivement revenu au travail avec une certaine concentration et profondeur, sous la forme du télétravail, de l'écriture collaborative, de l'accompagnement en ligne des étudiants et des doctorants. Il faut faire un pacte avec la réalité, il faut percevoir le développement et l'évolution d'un processus douloureux, mais qui se transforme, en réduisant progressivement son drame et son intensité. Je commençais à considérer cette étape critique de notre vie comme quelque chose qui a un début ; qui se développe, s'accélère et s'intensifie ; et qui se terminera progressivement. J'ai beaucoup pensé à moi et à mon parcours personnel et professionnel, maintenant plus de 38 ans de travail dans l'éducation. Fin mai 2020, j'ai atteint l'âge de 62 ans. Je méditais surtout sur les cinq prochaines années d'activité : les projets à développer, la rédaction des textes, la retraite... APPRENTISSAGE ET IMPACTS Dans cette section, je me limiterai à énumérer quelques questions sur les enseignements tirés ou même émergents, et les impacts que la pandémie a eu et continue d'avoir. -L'expérience partagée de l'enfermement à l'échelle mondiale et planétaire a marqué un avant et un après ; le fait que 200 pays dans le monde aient connu des préoccupations, des dangers et des problèmes similaires est sans précédent. Sans aucun doute, notre société connectée et mondialisée a rendu possible cette prise de conscience planétaire, nous permettant de nous reconnaître dans une humanité commune, vulnérable et ayant besoin de soins et de soutien mutuel. -De nouveaux acteurs et de nouveaux processus ont été développés dans l'univers narratif et biographique. Les histoires de vie se sont multipliées et les explorations de ce qui se passait se sont exprimées dans une grande variété et pluralité de langages narratifs et artistiques. De nombreuses personnes ont été encouragées à raconter leurs expériences et à communiquer dans des formats qui leur étaient auparavant inconnus. -Il y a eu une accélération explosive de la numérisation, qui s'est installée dans de nombreux domaines, radicalisant ce qui existait déjà auparavant. Cela s'est produit dans la formation, au travail, dans la gestion des secteurs public et privé ; dans les activités culturelles, artistiques et de loisirs partagés. Cela s'est traduit par de nombreux exemples concrets, du développement du volontariat en ligne aux nouvelles stratégies d'Airbnb, avec des propositions numériques de voyages et d'expériences. -Ces mois ont été une période forte au cours de laquelle le tissage de liens, le travail sur les relations et l'accompagnement des autres ont été décisifs, tant sur le plan personnel que professionnel. Les activités d'accompagnement et de solidarité se sont multipliées. La perception aiguë et urgente, globale et universelle, que nous dépendons tous les uns des autres a été plus évidente que jamais. -La vulnérabilité et l'incertitude ont été radicalisées et approfondies, dans un contexte de capitalisme néo-libéral et de postmodernité réflexive. Cette incertitude, qui présente des caractéristiques à la fois objectives et subjectives, s'est installée dans différentes dimensions de notre vie : personnelle, interpersonnelle, familiale, amicale, amoureuse, professionnelle. -L'inégalité et la précarité se sont intensifiées pour une partie importante des êtres humains. En lisant la presse internationale, j'ai été très impressionné par le cas de l'Inde : des travailleurs informels marchant plusieurs centaines de kilomètres, pour rentrer dans leurs villages ; ils ont perdu leur emploi du jour au lendemain ; leurs employeurs ont soudainement disparu ; et ces travailleurs ont été contraints de rentrer dans leurs villages, à pied, sans argent et sans nourriture. Au-delà du détail de cet exemple, on estime que quelque 2,7 milliards de travailleurs, la plupart issus de l'économie informelle, ont été touchés par la pandémie. -Enfin, je crois qu'il faut faire une lecture politique de ce qui se passe, ce qui devrait conduire à une plus grande protection du secteur publique, du social, de la solidarité et de la sphère partagée. Les personnes les plus faibles souffrent gravement des conséquences économiques, sociales, sanitaires et dans le travail du virus. Ces personnes ont besoin que l'État, la société civile et les groupes progressistes du troisième secteur proposent des solutions équitables et humaines pour sortir de la crise de Covid.