Éloge de la main dans Sido
Abstract
Il s’agit dans cet article d’examiner la fonction du motif de la main dans Sido de Colette : outil de la description, elle permet à Colette de résumer l’essence des êtres. Elle constitue aussi le symbole de l’action sur le monde d’êtres chers disparus depuis longtemps. Son évocation nous montre alors à l’oeuvre le mécanisme de la réminiscence chez Colette.
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Éloge de la main dans Sido Flavie FOUCHARD Université de Séville « Depuis que j’ai laissé Benisti lire dans mes paumes, je regarde mes mains avec reproche : « Comment, leur dis-je, vous avez livré en une heure ce que j’ignorais moi-même, et ce que je tenais caché depuis un demi-siècle et plus ? » (Bénisti, 1939, p. 71) Résumé : Il s’agit dans cet article d’examiner la fonction du motif de la main dans Sido de Colette : outil de la description, elle permet à Colette de résumer l’essence des êtres. Elle constitue aussi le symbole de l’action sur le monde d’êtres chers disparus depuis longtemps. Son évocation nous montre alors à l’oeuvre le mécanisme de la réminiscence chez Colette. Mots-clefs : main, Sido, Colette, Le Capitaine, Les Sauvages. Abstract In this essay, we focus on the way Colette uses hand’s motif in Sido to give a vivid image of her beloved person and illustrate her particular conception of writing reminiscence : she uses it in her descriptions to typifie their nature. Also, the portrait get animated thank to the mouvement of character’s hand and actions. Keywords : hand, Sido, Colette, Le Capitaine, Les Sauvage.s Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved (OA) Open Access ISSN 1992-2116 Revue des Lettres et de Traduction Journal of Literature and Translation Nº 22 | 2022
198 Flavie FOUCHARD Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved Voilà le texte autographe qui clôt le portrait psychologique de Colette établi par Edmond Bénisti après un examen de la main de la célèbre écrivaine. Le texte mêle l’interview1 et l’analyse chirognominique. En ouverture, un magnifique portrait photographique réalisé par Laure Albin Guillot (1879-1962), contemporaine de Colette, qui pratique la photographie à la croisée du pictorialisme et des courants plus modernes et défend la photographie « psychologique », dans le sillage d’Emmanuel Sougez (Reverseau). Une empreinte de la main gauche de Colette (Bénisti, 1939, p. 67), réalisée par Henri Manuel (Védrine, 2014, 18), complète ce portrait qui s’intéresse à l’intimité de Colette plutôt qu’à son métier d’écrivain et qui, dressé à partir de la lecture initiée de l’auteur, ne prend toutefois aucune distance avec le mythe que Colette avait déjà forgé d’elle-même en 1939 : amour de la vie rurale, nécessité de la dissimulation de ses sentiments, « impossibilité de demeurer vraiment seule » (Bénisti, 1939, p. 63), et une certaine alliance du masculin au féminin : « Cette main est plus masculine au dos. À l’intérieur, c’est une gracieuse main de femme. » (Bénisti, 1939, p. 65). N’avait-elle pas elle-même écrit dans Ces Plaisirs... en 1932 : « Je vise le véridique hermaphrodisme mental, qui charge certains êtres fortement organisés. [...] » (Colette, 1932, p. 87). Plus loin dans cet essai, elle nous montrait les signes extérieurs de cette constitution sans s’attacher aux « détails extérieurs », au « costume » (Colette, 1932, p. 87), elle scrutait alors sa main qui confirmait pour le lecteur son identité autoriale : « Puis j’allais reprendre mon poste au bord d’une table-bureau, d’où mes yeux de femme suivirent, sur le vélin turquoise, une courte et dure main de jardinier, qui écrivait. » (Colette, 1932, p. 93). La main écrit, la main travaille et Colette compare une nouvelle fois l’écriture au labeur de celui qui cultive les plantes et dans ce domaine, c’est la main de Sido qui vient à l’esprit de ses lecteurs assidus : « Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les dernières cerises pendues à l’arbre, le ciel palmé de longues nuées roses, tout est sous mes doigts : révolte vigoureuse de la chenille, cuir épais et mouillé des feuilles d’hortensia, et la petite main durcie de Sido » (Colette, 1986, p. 1002). La mémoire s’attache à une image mentale chez Colette, « tout est sous mes yeux », pour devenir palpable, « sous mes doigts ». Elle rapproche les lieux et les corps et retrouve/recrée les caractéristiques fondamentales des êtres qui permettent 1 Petit florilège de réparties aphoristiques dans le plus pur style colettien appliqué à la mise en scène de soi : « “Je n’aime pas écrire. Quelle que soit ma lucidité, je n’aime pas écrire.” » (p. 63) ; « “Je ne suis pas sectaire. Mais j’ai mes préférences” » (p. 64) ; «“ J’ai souffert d’un long zona. Souffrir, quelle perte de temps !” » (p. 68).
199Éloge de la main dans Sido Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved de fixer leur souvenir après leur longue absence (la mère de Colette est décédée en 1912). La « petite main durcie » de Sido est celle d’une mère profondément attachée à la terre, aux plantes et aux animaux, qui devient mythique grâce à cette proximité magnifiée par Colette dans Sido. Donc, si le portrait de Bénisti est assez conforme à la légende, le choix de Colette pour compléter sa galerie de 27 portraits d’écrivains et de critiques (André Rousseaux, Duhamel, Gide, Green, Giraudoux, Hélène Vavaresco, Valéry…) est particulièrement intéressant dans la mesure où il rappelle un intérêt tout particulier de Colette pour cette partie du corps, un corps qui constitue le « territoire littéraire le plus incontestable » de l’œuvre (Dupont, 2003, p. 218). D’une part, « l’idée d’une possible lecture des corps » imprègne l’écriture de Colette (Dupont, 2003, p. 153). Ainsi, le corps de la narratrice et de ses personnages sert à les donner à lire/voir à son lecteur et à construire leur personnalité imaginaire. D’où l’autographe pour le portrait de Bénisti : sa main menace d’exposer Colette plus qu’elle ne l’aurait voulu. Elle utilise sa conception de la main révélatrice au service de la mise en intrigue d’un portrait qui refuse, comme tous avant celui-ci et après, de livrer « rééllement » Colette à ses lecteurs. Elle est parfaitement rodée à cet exercice de représentation de soi, de construction d’une identité autoriale articulée autour de plusieurs traits saillants depuis les années 1903-1 906. Mais elle articule cette représentation de soi à une quête d’identité que mène constamment la narratrice au fil des oeuvres, grâce à l’écriture et souvent à partir d’un mouvement rétrospectif. Ainsi Colette cherche, de la fin des années 20 au milieu des annés 30, à démêler ce que lui ont apporté ses expériences à son arrivée à Paris dans Ces Plaisirs... (1932) puis Mes Apprentissages (1936) ainsi que son enfance auprès de ses parents et des membres de sa famille, dans son village natal dans La Maison de Claudine (1922), La Naissance du jour (1928) et Sido (1930) : « J’épelle, en moi, ce qui est l’apport de mon père, ce qui est la part maternelle. » (Colette, 1991, p. 518). Quand Colette écrit Sido, ni Sido ni son père, ni son frère aîné, ni sa demisoeur ne vivent : dans ce texte, les mains sont à la fois le signe de leur présence, de la vie qu’ils ont menée et de leur caractère, qu’elle doit retrouver dans un effort pour dépasser sa conception d’enfant sur ses êtres chers. Tout autant que celui de l’absence qui pousse à écrire pour fixer l’image vivante dans sa mémoire, et audelà, sur le papier. Nous retrouvons la main, dans cette double dimension, dans les trois textes que regroupe le recueil : « Sido », « Le Capitaine » dédié à son père, et « Les Sauvages » et ce sont ces occurrences que nous nous proposons d’étudier ici dans un parcours au fil du texte.
200 Flavie FOUCHARD Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved La main symbole de l’action sur le monde Dans « Sido », la première mention de la main de Sido apparaît juste après l’évocation de son parfum, respiré avec avidité lors de leurs retrouvailles après les excursions à Paris de celle-ci. Elle connote la vivacité de Sido et sa maîtrise, presque son emprise sur la famille : Surtout elle nous rapportait son regard gris voltigeant, son teint vermeil que la fatigue rougissait, elle revenait ailes battantes, inquiète de tout ce qui, privé d’elle, perdait la chaleur et le goût de vivre. Elle n’a jamais su qu’à chaque retour l’odeur de sa pelisse en ventre-de-gris, pénétrée d’un parfum châtain clair, féminin, chaste, éloigné des basses séductions axillaires, m’ôtait la parole et jusqu’à l’effusion. D’un geste, d’un regard elle reprenait tout. Quelle promptitude de main ! Elle coupait des bolducs roses, déchaînait des comestibles coloniaux, repliait avec soin les papiers noirs goudronnés qui sentaient le calfatage. Elle parlait, appelait la chatte, observait à la dérobée mon père amaigri, touchait et flairait mes longues tresses pour s’assurer que j’avais brossé mes cheveux… (Colette, 1991, p. 496) Les éléments essentiels qui constituent le portrait sont là : les yeux et le « regard gris » dont l’omniprésence dans le texte cache les quelques mentions de la main, quantitativement moins représentée, le « teint », manifestation extérieure de vivacité mais aussi de « fatigue », l’odeur du vêtement qui envahit de nouveau la narratrice, puis ce « geste » de la « main » qui accompagne le « regard » actif : l’évocation s’anime2. Le corps ne prend vie que par la restitution de son mouvement, de son action sur le monde et les êtres qui le peuplent. Le portrait se termine sur l’évocation de la voix et du toucher, du « flair », qui était au centre de la réminiscence. Le corps est ici celui du modèle mais aussi de l’enfant qui ressentait pleinement cette présence maternelle, grâce à tous ses sens ; ainsi que celui de la femme qui revit ces souvenirs, au besoin les mêle et les synthétise en une seule image animée pour mieux les appréhender, les retenir. Le motif de la main participe d’une stratégie descriptive mais aussi d’un élément fondamental pour Colette pour montrer le caractère de ses proches. Tout comme lorsqu’elle dresse le portrait contemporain de l’écriture de son frère qui lui rend visite un soir pour lui raconter l’une de ses désillusions lors d’un bref retour « là-bas », 2 La main est l’emblême de l’activité de Sido, de sa vitalité, dans cet autre exemple : « La flanelle en mains, et surveillant la servante qui essuyait longuement les vitres en riant au voisin, il lui échappait des cris nerveux, d’impatients appels à la liberté. » (Colette, 1991, p. 499).
201Éloge de la main dans Sido Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved dans le pays de l’enfance : « Quand il eut assez séché les ailes tristes, alourdies de pluie, qu’il appelle son manteau, il fuma, l’œil cligné, et frotta ses mains sèches, rouges d’ignorer en toute saison l’eau chaude et les gants, et parla. » (Colette, 1991, p. 538) Ces mains ne sont pas sans évoquer celles de Sido, nous le verrons, mais elles nous disent aussi le manque de soin que Léo apporte à son corps. Cela renforce le trait de l’inattention au présent qui caractérise ce frère de Colette : son ancrage dans le temps et l’espace de l’enfance. Or, cet outil descriptif et psychologique est aussi valable pour les inconnus. C’est Sido elle-même qui semble avoir enseigné à sa fille cet art de se fier à la main des autres pour les jauger. Voici les propos que celle-ci tient à son mari au sujet d’une visite qu’elle vient de recevoir et que rapporte la narratrice : Oui, contait ma mère, des mariés de quatre jours ! Quelle inconvenance ! des mariés de quatre jours, cela se cache, ne traîne pas dans les rues, ne s’étale pas dans des salons, ne s’affiche pas avec une mère de la jeune mariée ou du jeune marié… Tu ris ? Tu n’as aucun tact. J’en suis encore rouge, d’avoir vu cette jeune femme de quatre jours. Elle était gênée, elle, au moins. Un air d’avoir perdu son jupon, ou de s’être assise sur un banc frais peint. Mais lui, l’homme… Une horreur. Des pouces d’assassin, et une paire de tout petits yeux embusqués au fond de ses deux grands yeux. Il appartient à un genre d’hommes qui ont la mémoire des chiffres, qui mettent la main sur leur cœur quand ils mentent et qui ont soif l’après-midi, ce qui est un signe de mauvais estomac et de caractère acrimonieux. (Colette, 1991, p. 498) L’art du trait et du portrait lui viennent en droite ligne de Sido nous dit Colette grâce à ce discours rapporté. La main est ce qui trahit d’abord le caractère du déplorable invité, avant les yeux : les « pouces d’assassin » ne laissent aucune chance de concevoir cet homme autrement que comme une personne brutale et fourbe, qui utilise sa « main » pour tromper sur sa loyauté. Il s’agit également d’un trait qui semble commun aux hommes en général pour Sido, ou pour le moins qui est latent dans la représentation du mariage que construisent Colette et sa mère. À la fin du recueil, ce passage fait écho à la scène dans laquelle Sido, à la fin du chapitre des « Sauvages », revient comme épuisée de la noce de sa première fille, Juliette, car elle vient de la remettre « aux mains d’un homme » (Colette, 1991, p. 548 ). Bouleversée, elle a lâché son emprise sur sa fille, perdu son pouvoir sur elle. Elle l’a livrée à l’agentivité d’un inconnu : les « mains » se font menaçantes, inquiétantes, elles disent la propriété qu’acquiert l’homme sur la femme lors du mariage comme il est conçu à cette époque. Révélateur d’un caractère individuel, elle devient vite le symbole d’une manière d’agir commune à
202 Flavie FOUCHARD Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved certaines pratiques sociales, comme ici le mariage et la dépendance qu’elle impose à la femme et qui marque également l’existence d’un certain rapport de force dans les relations mères/filles dans ce contexte – dans l’optique de Colette, héritage de sa mère qu’elle revendique tout autant que celui de son père. L’accès au souvenir et la transmission Il n’est donc pas étonnant que ce soit une nouvelle évocation de cette main si vive de sa mère, qui fasse entendre le regret le plus saisissant du recueil puisqu’il dit la douleur de la perte, de l’absence physique de l’être aimé, à partir de la réminiscence des détails de ce corps. Colette nous montre Sido comme ayant été une femme plus heureuse dans son jardin que dans sa maison, sans l’avoir délaissée, et qui ordonnait, commandait mais guidait aussi, initiait à la contemplation et à l’attention aux plus petis détails de la vie physique : « Une main preste arrêtait la mienne – que n’a-t-on moulé, peint, ciselé cette main de « Sido », brunie, tôt gravée de rides par les travaux ménagers, le jardinage, l’eau froide et le soleil, ses doigts longs bien façonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés… » (Colette, 1991, p. 506) C’est à Colette de fixer cette main puisqu’il n’en reste aucune trace que dans sa mémoire (« que n’a-t-on moulé, peint, ciselé ») : pour elle, seul l’art peut maintenir nos corps vivants, d’une certaine manière. La photographie, en effet, comme elle l’exprime dans le mouvement de clôture du texte n’est pas toujours capable de cerner ce geste qui résume l’essence de l’être cher : « J’aurais volontiers illustré ces pages d’un portrait photographique. Mais il m’eût fallu une “Sido” debout, dans le jardin, entre la pompe, les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. » (Colette, 1991, p. 515). C’est d’ailleurs peut-être l’une des raisons pour lesquelles Colette n’a pas inclus les photographies qui complétaient la prépublication en revue de « Sido ou les points cardinaux » en juin 1929 dans La Revue Hebdomadaire dans la publication en volume (Fouchard, 2023). L’écriture, le travail de la main sur le papier, est seule à même de restituer la présence ? C’est parce que les corps s’inscrivent dans un espace qui ancre le souvenir. Ainsi, dans « Le Capitaine », la narratrice avoue se remémorer plus facilement le jardin que la figure de son père : « J’irais droit au coin de terre où fleurissaient les perce-neige, dans le jardin. La rose, le treillage qui la portait, je les peindrais de mémoire, ainsi que le trou dans le mur, la dalle usée. » (Colette, 1991, p. 518) L’exactitude est possible grâce au toucher qui peut compléter la vue, la sensation sous la main de l’usure de la dalle, le parfum de la rose, la possibilité de fouiller l’orifice du mur. L’être que Colette dit avoir mal connu reste lointain : « La figure
203Éloge de la main dans Sido Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved de mon père reste indécise, intermittente. Dans le grand fauteuil de reps, il est resté assis. Les deux miroirs ovales du pince-nez ouvert brillent sur sa poitrine, et sa singulière lèvre en margelle dépasse un peu, rouge, sa moustache qui rejoint sa barbe. Là il est fixé, à jamais. » (Colette, 1991, p. 518) Le temps et la méconnaissance ont fait leur œuvre et seuls quelques détails saillants lui donnent accès à son souvenir, et ce de manière irrégulière. Dès qu’elle envisage de retrouver son père d’une autre manière, c’est sa main qui vient à son secours, c’est-à-dire les actions de son père, sa manière d’être au monde, qui lui rappelle la sienne. Le lien est retissé grâce à l’action des mains, retrouvée (Colette avoue par ailleurs imiter le regard de sa mère et le chant de son père) : Mais ailleurs il erre et flotte, troué, barré de nuages, visible par fragments. Sa main blanche ne saurait m’échapper, surtout depuis que je tiens mal mon pouce, en dehors, comme lui, et que comme cette main mes mains froissent, roulent, anéantissent le papier avec une fureur explosive. Et la colère donc… Je ne parlerai pas de mes colères, qui me viennent de lui. (Colette, 1991, p. 518) Que nous reste-t-il des êtres chers une fois disparus ? L’empreinte qu’ils laissaient sur le monde, ce qu’ils disaient ainsi que ce qu’ils faisaient. Cette attention à la présence au monde des êtres, Colette la tient également de Sido qui, dans la partie qui lui est dévolue, observe, avec attention et délices, la manière dont un bébé détruit l’une de ses roses. La vie et la pulsion de destruction se mêlent dans cette manière de détruire en voulant s’approprier qui caractérise la jeune enfance pour Sido et la narratrice : « Elle lui donna une rose cuisse-denymphe-émue qu’il accepta avec emportement, qu’il porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains, lui arracha des pétales, rebordés et sanguins à l’image de ses propres lèvres… » (Colette, 1991, p. 508) Quand elle recréé cette scène, Colette insiste sur la puissance des mains, malgré l’âge de l’« enfant très petit, un enfant encore sans parole ». Le toucher est clé dans l’appréhension du monde. L’érotisme latent de la scène, connoté par le type de rose et sa couleur sanguine qui contamine celle des lèvres de l’enfant, ne laisse aucun doute au lecteur : le monde s’apprend par le contact, par l’action dont la main symbolise les virtualités et la plénitude. Le souvenir s’ancre dans le faire chez Colette, autant qu’il s’appuie sur la vue, le toucher, l’odorat puissant qu’elle convoque également sans cesse. Pour preuve, elle se souvient de la force physique de son père alors qu’elle évoque ce qu’elle comprend au moment de l’écriture comme une marque d’affection équivalente au baiser : « S’il m’embrassait peu, du moins il me jetait en l’air, jusqu’au plafond que je repoussais des deux mains et des genoux, et je criais de joie. » (Colette,
204 Flavie FOUCHARD Copyright © PUSEK, Kaslik, 2022 | All Rights Reserved 1 991, p. 518) Pas de réminiscence sans corps et émotions puissantes qu’ont produit son contact avec le monde et les êtres chers : les mains recueillent la quintessence d’une présence et ouvrent l’accès à la mémoire vive entretenant l’idée réconfortante d’un passage de témoin d’une génération à l’autre. Bibliographiques Bénisti, E. (1939). La Main de l’écrivain Portraits psychologiques d’après la main, Paris, Éditions Stock. Colette (1932). Ces Plaisirs... Paris, Ferenczi. Colette (1986). La Maison de Claudine, Œuvres, Paris, Gallimard. Colette (1991). Sido. Œuvres, Paris, Gallimard. Dupont, J. (2003). Physique de Colette, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail. Fouchard, F. (2023), « Les photographies de “Sido ou les points cardinaux”, aux sources des portraits de Sido », Colette, réinventer le métier d’écrire, Revue des lettres modernes Minard – 8, p. 221-242. DOI: 10.48611/isbn.978-2-406-15177-7.p.0221 Reverseau, A. (s.d.). Laure Albin Guillot. Archives of Women Artists, Research & Exhibitions (2024, juin). https://awarewomenartists.com/artiste/laure-albinguillot/ Védrine, H. (2014). Portraits de masques et de fantômes. COnTEXTES [En ligne], 14 4, DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.5916.