Discursos leídos ante la Academia de la Historia en la recepción pública del Señor D. Juan de Dios de la Rada y Delgado
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LA GIRALDA DE SÉVILLE PAR ALBERT BLANQUET. CHAPITRE I. Qui n’a pas vu la Giralda. n’a pas vu Séville. L’Espagne ! -voilà un beau, un magnifique pays ! Quelles terres, quels vins, quelles femmes, quel soleil ! Pénétrez dans ces bois odorants où s’alignent les orangers toujours verts, toujours fleuris, toujours chargés de fruits d’or. Grattez ce sol : sous sa surface brûlée règne le plus riche humus dont jamais a'^ri. culteur puisse se réjouir. Grattez et jetez quelques graines°de blé : vous verrez bientôt pousser des épis comme n’en voyait pas en songe Aménophis, le Pharaon terrible. Labourez, et dans les sillons réguièrement tracés semez avec principes, et vous verrez venir des épis dont Chanaan seul avait jadis le précieux privilège. Voyez ces riches coteaux, ces pampres aux feuilles empourprées, ces grappes volumineuses et non moins bibliques que les blés dont je parlais tout à l’heure ; visitez ces celliers où fermentent ces barils et ces fûts dont l’Europe se dispute les rares produits; goûtez, et ditesmoi, en sentant ces vins vous pénétrer d’une généreuse chaleur, si ce ne sont point là de sublimes élixirs de longue vie que Dieu nous in¬ dique et nous dispense avec mesure comme tout ce qui est réellement bon et bienfaisant. Venez avec moi, le soir, sur la promenade, au Prado, sur la Rambla, sur la fraîche Alameda, je vous montrerai,—des yeux grands et noirs qui brillent comme les étoiles dans une nuit d’été, qui se voi- i
2 LA GIHALDA DE SÉVILLE. lent sous des paupières bistrées ou sous de riches mantilles des cheveux luxurianls, des hanches sans pareilles^ des pieds impossibles. Entendez-vous ces chuchottements, ces petits éclats de rire^ sobres et francs, clairs et roses comme une matinée de mai ; ce perpétuel tressaillement de l’éventail qui fait croire à la présence de milliers de papillons aux ailes diaprées ?... Tout cela, chuchottements, rires, éven¬ tails, c’est la voix du dieu suprême de l’Espagne,— c’est la voix de l’amour. Ke craignez rien, venez toujours, il est nuit, je connais les rues et les nids. Écoutez bien : — Ce souffle lentement exhalé comme la douce plainte de la brise,— c’est un soupir. Ce bruit indescriptible que nul mot ne peut rendre, que nulle musique ne peut traduire, ce bruit charmant,— c’est un baiser. Ne me parlez pas des brumes du Nord,'des pluies, des neiges, des gelées ; de ces températures malsaines qui rendent, dit-on, le teint frais, mais d’une fraîcheur bilieuse, aqueuse, spleennique. Voyez ce soleil, au disque large et rouge, flamboyant, insoutenable comme toute volupté, qui colore les visages de ces reflets dorés, de ces teintes pleines de vie et de sang qui font le bonheur des peintres; qui donne aux choses, aux pierres, aux terrains, aux ai’bres, ces tons chauds et splendides qui font toujours croire à une fête^^ éternelle de la nature. Ah! le soleil! c’est lui qui fait éclore toutes ces belles choses : fleurs, fruits, vignes et femmes. Ah ! le soleil! ah! l’Espagne!'j’aime l’Espagne. Nous conduirons le lecteur dans ja confrée de ce beau royaume la plus largement dotée, — dans l'Andalousie, — cet écrin dont chaque diamant a nom Grenade, Cordouc, Malaga, Cadix,-Séville! C’était au mois de novembre de l’année 1038. Depuis une heure environ, un homme, mystérieusement enveloppé dans les plis d’un long manteau noir, coiffé d’un chapeau à larges bords dont la plume, couleur orange, flottait au vont, se tenait au pied de la Giralda, immense tour .carrée située à l’une des extrémités de l'église cathédrale de Séville. La journée avait^été brûlante comme une journée d’août, et l’ap¬ proche de l’hiver ne se faisait nullement sentir, car, dans les contrées privilégiées de l’Andalousie, on ne connaît cette saison, à proprement parler, que d’apres les récits de ceux qui ont voyagé vers les régions du nord. L’homme au manteau commençait visiblement à s’impatienter, et déjà il avait fait deux pas comme pQ.ur quitter la place, lorsqu’il aper¬ çut une ombre glisser sur la blanche m.uraille d’une maison voisine. 11 marcha vers c^e ombre qjii, d’aune ^oix fêlée, lui dpmanda : — Est-ce vSüs^’selïor jVfânô’el? — En personne, répondit l’homme. — Alors suivez-moi et soyez discret. — Où diable veux-tu me mener, duègne ? On m’a dit d’attendre ici, au pied de la Giralda. — Suivez-moi. Reconnaissant bien vite qu’il ne pouvait éil tirer d’aulreè iiarolg^; celui qu’on avait appelé Manoel se décida à suivre la vieille. Après une centaine de pas, tous deux arrivèrent dans une sorte de rue, étroite et sombre, dont le milieu était occupé par une chaise, abandonnée sur la chaussée par ses porteurs. La duègne toussa légèrement, et aussitôt la petite porte vitrée de cette chaise s’ouvrit. Il pii^.soa’ti.t fçrame piasquée ,qpi, apviîs avoir pjis quel.qqes dqpblqp'^àns ,îa mjijpde la yipille, lui dit ; — Revenez 4ans une heure. La (lame prit lé liras du seflor îflanoç.l, et le. tirant avec vi.vqçité : -:- Ÿ.enez vite, lui dit-elle, j’ai pour qu’on nous ypie. — Je ne t’attendais plus, Carmen, dit le cavalier d’un ton de reproche. — Pardon, Carlos, répondit la dame en lui rendant 50,n véritable nom; mais, vois-tu, il ne pouvait me quitter ce soir. Tu frémis... Ne sois point jaloux, tu sais bien qu’il m’est.iiulilfércDt, et que je n’aime que toi. — Oui, je le sais, fit Carlos avec un sourire glacé. —Tu doutes encore ! mais ma démarche d’à présent ne te le prouve- - t-clle pas assez? Car, je brave tout pour toi! et le monde qui m’ho¬ nore, et sa colère à lui, mon mari ! — Dis ton maître, ton tyran. r— C’est vrai, il est mon maître... mais il n’est pas mon tyran... Oh! je ne te dirai plus cela, Carlos... Tu croirais que je ne t’aime que pour te dire les sacrifices imposés à mon cœur par cet amour... si tu savais! Tout à l’heure il me parlait de toi... il ne te soupçonne pas, mais il répète que tu arrives de France, et que les gentilshommes de cette nation... Oh! mais moi, je pensais, pendant qu’il me disait cela, que les Français trahissaient quelquefois, sans scrupule , des serments... Ne prends pas garde à mes paroles, Carlos, elles sont folles!... comme moi... je t’aime tant! tu sais, quand on aime, on craint toujours... — Pourquoi trembles-tu, Carmen? — J’ai froid. En effet, le vent, si inattendu et si subit quand il souffle en Espa¬ gne , avait augmenté de force depuis que cés deux amants se trou¬ vaient réunis. Carlos, honteux de son manque de prévoyance, jeta un pan de son manteau sur les épaules de Carmen qui, ainsi en¬ veloppée : — Merci, dit-elle, merci! et, se levant sur la pointe des pieds, elle attira Carlos sur son sein et lui imprima sur les lèvres un baiser dans lequel toute son âme ardente avait passé. — Ah! Carmen, il faudrait être un dieu pour répondre à ton amour!... — Non, va ! tu serais un simple hoinnu^ du peuple au lieu d’être un noble gentilhomme ; un être dcsliérité de la fortune et delà beauté, au lieu d’être riche et cliarraant, que je ne t’en aimerais pas moins, mon bon Carlos! toi, qui fais ma vie et mon bonheur!... — Carmen, je fais ta vie et ton bonheur, dis-tu!... Et pourtant... Ahl quand donc oseras-tu coumuuuler à ton cœur de laisser place à im sentiment moins réservé?... — Tais-toi, Carlos, tajs-toi, j(i t’en conjure. Crois-tu donc que notre bonheur durerait s’il était moins pur?... Carlos, le jour où, abdiquant toutes les pudeurs d(î la femme, j’aurai forfait au serment prêté devant faute), ce jour-là je mourrai... — Oh ! ne parle pas ainsi, répondit l’impétueux jeune liomrae, — c’est pour toi que je t’aime, pour loi seule ! — Merci, mon ami, merci... Mais c’est étrange, continua-t-elle en frissonnant, tiens, sens, j’ai les inains et. le front brûlants et j’ai tou¬ jours froid., —Viensj je connais une maison où no^ trouverons du feu. — 01)! Carlos... — Ne crains rien, mon ange. Carmen s’abandonna à son arnant qui, lui passant un bras autour de sa taille fine et souple, l’enleva de terre et, hâtant le pas, arriva bientôt à l’endroit où nous l’avons vu déjà, au commencement de cette liisloirc. . ,. 11 .SQm doux furdéau sur une pierre, tourna un angle de la tour et fraj)pa à une petite porte basse percée dans un mur couronné de feuilles. La porte tarda à s’ouvrir ; mais la lueur d’une lampe, venant à passer au travers des ais mal joints, indiiqua qu’on arrivait à cet appel. — Qui est là? demanda-t-on. . — Ouvre, vieux, et tu verras. — Je n’ouvrirai pas styis savoir... — Allons, ne reconnais-tu donc pas la voix de Carlos? — Entrez ! ëntréz ! . - La porte s’ouvrit qussij^t, et Carlos dit au vieillard qui se pré.seijta : — Attends, ja ne spis. pas seul. Carlps retouriit). au bloc ,(lc pi|<?rre oit il avait laissé Carmen, la pritentre ses bras et pénétra jdans la Ciraltia. La porte se referma sur eux. Mais le jcune homme, dans sa précipitation, n’avait pas remarqué (qu’une ombre noire l’avait suivi. — Allons, Pedro, dit Carlos, allons, monbraye; allume promptcrment un braspro, cette (lame est transie de froid. , — îtlais pourquoi courez-vous les rues à cette heure, don Carlos?
3 LA GlUALDA — Ail! pas de question;, mon ami... mais il vaudrait peut-être mieux la coucher dans un lit. As-tu un lit? Et le jeune homme se dirigeait vers un renfoncement de la muraille, fermé par un grand rideau. — Non, pas par là, dit Pedro; là est Paquarita. — Ma sœur de lait? — Oui, senor. — Eh bien? — Elle dort. — 11 faut éveiller Paquarita. — Non, dit Carmen, je me sens mieux; laissez-la dormir, la pauvre enfant. Pendant que Pedro ranimait quelques eharbons dans le plateau de cuivre, Carlos se débarrassait de son manteau et s’approchait de Carmen. —Vois-tu, Carmen, lui dit-il d’une voix douce et pénétrée, ce bon vieillard est mon père, mon père nourricier dont je t’ai parlé. 11 m’aime comme il eût aimé son propre fils, si Dieu lui eût fait la grâce de lui en donner un. Il m’aime autant qp’il aime sà fille Paquarita, la plus belle fille de Séville et des environs. Si tu âs jamais besoin d un dévouement sans bornes, mon amie, adresse-toi à lui en mon nom. — Ahl vous pouvéz compter sur moi, seïïora, répondit le vieil¬ lard, et sur ma fille aussi. J aime et je sers avec joie tous ceux qu’aime Carlos, comme aussi je hais tous ceux qu’il hait ou qui le haïssent. En disant ces mots, le vieil Andaloux apportait le brasero aux pieds de Carmen, qui se démasqua. —Vous ôtes belle, senora, ajouta-t-il. Puis se tournant vers Carlos : — C’est votre fiancée, monseigneur ? Carmen rougit douloureusement, quoiqu’on souriant, et abandonna sa main à son amant, qui la couvrit de baisers. — Que faites-vous en cette tour. Pedro? demanda-t-elle négli¬ gemment. Je suis gardien et sonneur de cloches. C’est une charge qui est dans ma famille depuis deux cents ans que l’archevêque d’alors la donna à mon aïeul, Diego Luis... Carmen tressaillit. — Qü’as-tu? lui demanda Carlos inquiet. — Je veux être seule avec toi, lui dit-elle à voix basse. Le sonneur se retira sur un signe du jeune homme. Carmen fondait en larmes. —Mon Dieu! qu’as-tu donc, Carmen?... Parle... T’aurais-je causé quelque chagrin involontaire? Voyons, ne me laisse pas dans cette incertitude... Que les femmes sont étranges!... Parle donc. Carmen s’arrêta tout à coup, essuya ses yeux et dit ; — Don Luis est ici. —Don Luis! — Oui, don Luis, le frère de mon mari ! C’est ce nom, prononcé par cet homme qui m’a fait ' ressouvenir. Je savais bien que j’avais quelque chose à t’apprendre,,.. C’est uniquement pour cela que je t’ai donne ce rendez-vous. Et moi qui ne songeais qu’à notre amour... Vois-tu, Carlos, il ne faudra plus venir chez moi — Pourquoi? — Parce que don Luis est revenp’de Cadix où il était depuis cinq mois. Parce que cet homme me hait, ou plutôt,,, ou plutôt, parce qu il m’aime... r ^ r — 11 t’aime! — Ohl un amour affreux, quelque chose de waiment inCernal qui m épouvanté et me fait horreur. — Il t’aime ! — Oui. Il m’a dit qu’il m’aimait, il y a cinq mois de cela, le jour môme de son départ pour Cadix... Oh ! mon ami, mon ami..'. Depuis ce temps, je n’ai sdhgé qu’à cet amour. Si, parfois, tu nVas demandé ce que j’avais, ce qui me tourmentait, quand je pleurais auprès de toi, c’est que je pensais à cet amour et que j’avais peur; peur, vois- to, car tu ne connais pas cet homme, toi ! Tu es trop jeune et trop DE SÉVILLE. beau, ton front est trop pur pour comprendre ce qu’il y a de hideux dans Tamour de cet homme. On m’a dit qu’il avait enlevé une pauvre fille et qu’il la rendit à son père flétrie, déshonorée, et que sa mère mourut de chagrin et de honte. Une autre fois il a... mais qu’im¬ porte tout cela I Cet homme est un infâme, Carlos, j’ai peur de lui ! 11 est rusé, patient et féroce comme le serpent. — Ne crains rien, Carmen, je le provoquerai, je le tuerai. — Tu le tueras! insensé! Mais s’il le tue? s’il te tue, que devien¬ drai-je, moi ! Personne ne m’aimera plus. Mon mari, qui ne m’aime point, qui m’a épousée par calcul, servira l’amour de son frère sans s’en apercevoir. Don Luis est tout-puissant sur son esprit, il l’a accou¬ tumé dès Tenfance à ployer sous sa mystérieuse volonté, cachée sous l’apparence d’une soumission aveugle. Don I.uis me fait peur!... — Je le tuerai ! — Toujours ce mot! Mais de quel droit, Carlos, iras-tu le provo¬ quer? Je ne suis ni ta femme ni ta sœur, à toi. Je suis quelque chose que tu aimes aujourd’hui, et que peut-être tu mépriseras demain. — Oh! Carmen... — Qu’importe, Carlos, tu m’aimes, c’est ce que je veux, c’est topt ce que je puis désirer de bonheur sur la terre, que me faut-il de plus? Ton amour c’est tout jour moi. El elle se remettait à sanglotter en embrassant son amant. Tout à coup on frappa à la porte. Carmen se réfugia, toute tremblante, dans les bras de Carlos. Pedro rentra. — N’ouvre pas, lui dit le jeune homme. On frappa de nouveau, et du dehors une voix cria : — Ouvrez ! — C’est lui ! fit Carmen à voix basse, les yeux hagards, c’est le serpent, c’est l'infàme ! Et, quittant son amant, elle se dirigea vers une porte située à droite de celle où l’on frappait, la poussa et sortit de la salle. Carlos la suivit. — Ouvre, Pedro, dit la voix, c’est de la part de monseigneur l’archevêque. A ces paroles, le vieux sonneur tira très-lentement le verrou, et don Luis, car c’était lui en effet, entra vivement. 11 interrogea d’un coup d’œil toute la chambre, courut à l’alcûve où dormait Paquarita, écarta le rideau, le laissa retomber presque aussitôt et s’approcha de la porte qu’avaient prise nos deux amaïUs pour s’enfuir. — Ils sont là, pensa-t-il; la tour est sans issue, ils ne pourront m’échapper. — Pedro, continua-t-il en s’adressant au sonneur, voici trois doublons et tais-toi. Je suis parent de l’archevêque, tu le sais. Tu sais aussi quelle est ma puissance. Si tu parles !... Laisse-moi faire et va dormir. — Oui, monsieur le comte, fit Pedro en s’inclinant. Don Luis disparut. Le sonneur resta d’abord immobile, puis il se dit, rassuré ; — Carlos est brave, Carlos a son épée. Il allait se retirer quand il se sentit toucher l’épaule et vit, en se retournant, sa fille, demi-nue et debout. — Mon père, c’est don Luis, n’est-ce pas qui est monté à la tour ? — Oui. — J’ai entendu la voix de mon frère auparavant. — C’est vrai, don Carlos était ici. Paquarita courut à une petite table, en ouvrit le tiroir et y prit un couteau. — Que fais-tu là, Paquarita ? — Mon père, Carlos est mon frère et je hais don Luis ; ces deux hommes doivent se détester. Sans vouloir écouter ce que lui disait son père pour la retenir, la jeune fille s’aventura dans l’escalier de la Giralda. Et maintenant, disons quelques mots de cette admirable tour qu’on appelle la Giralda , et dont les Sevillanos sont fiers, autant que les Napolitains le sont du Vésuve et de Saint-Janvier. Les Arabes, après l’apparition de Mahomet, coururent à la conquête.
•4 LA GIRALDA DE SÉVILLE. bientôt maîtres ou vainqueurs d’une grande partie de l’Afrique, de l’Asie Mineure et de tout le littoral de la Méditerranée au midi, ils tournèrent vers l’Europe des yeux d’envie. Le Christianisme et les richesses mystérieuses de ses temples avaient de quoi exciter puissam¬ ment la convoitise poétique de ces peuples nés pillards. Leur attente ne fut pas longue. Le roi Rodrigue aimait dona Florinde, et dona Florinde ne se sentait pas une trop profonde répulsion pour le monarque goth ; mais le père de la fière jeune fille, le comte Julien, contrarié par cet amour qui ruinait ses secrètes espérances, même en admettant que le roi consentît à épouser sa maîtresse, ce qui, hàtons-nous de le dire, était peu vraisemblable; le père, disions-nous, saisit avec empressement le grief de ces séductions royales pour couvrir et légitimer en quelque sorte ses projets. Séduit par les promesses du Maure, qui lui montrait le trône en échange de son concours, il appela les infidèles à l’aide de sa nrétendue vengeance. Il leur ouvrit le passage d’Héraclee, aujourd hui Gibraltar, et, suivi d’une armée de douze mille Maures, commandés par Abd-el-Tarifa, le chrétien parjure marcha contre son roi! Il ne voyait pas,4e misérable ambitieux, que dans ses égoïstes désirs il livrait son pays à des peuples ardents à la curée et au pillage qui, bientôt, agiraient et combattraient pour eux-mêmes. En effet, en moins de trois années, les musulmans se rendirent maîtres de toute l’Espagne, et abattirent d’un seul coup les trois siècles de domination des Goths. Le croissant remplaçait la croix. Le roi Rodrigue mourut comme un héros. La belle dona Florinde a été surnommée depuis, par les Espagnols, la Gava, la méchante, la mauvaise, la maudite. Le nom du comte Julien, traître à son roi, traître à son pays, traître à son Dieu, a passé à l’exécration de la postérité. Il a fallu le Cid, il a fallu Ferdinand-lc-Catholique, il a fallu six siècles pour détruire son œuvre d’infamie. ÎSaturellement les Arabes ont laissé de nombreux monuments dans la Péninsule, L’architecture moresque diffère essentiellement de toutes les autres, mais elle ne s’est point élevée au-dessus de l’architecture chrétienne. Excluant toute représentation quelconque de la nature humaine, elle n’emploie dans son ornementation que des types pris dans la végétation ou des combinaisons géométriques. Les versets, du Koran tiennent lieu de statues. Le signe qui la caractérise^ particulièrement se trouve dans les arcs, dont les portes et fenêtres, sont surmontées : non contente du plein-cintre, elle adopta le fer à. cheval ou croissant, symbole de l’hégire, lequel arc est appelé par¬ les Arabes, l’Arc sacré. Nous n’entreprendrons pas des considérations plus étendues sui" cet art, auquel nous avouons être assez étranger. Nous allons dire; simplement, à propos de la Giralda, ce que l’histoire rapporte et ceque nos yeux ont vu. Rien de plus. Nous ne voulons pas, d’ailleurs, nous brouiller avec nos lectrices,, qui ont horreur des descriptions, non sans raison. En l’an 1195, l’émir Al-Mouménim, Yacob-ben-Yousouf-el- Mansour, remporta sur Alphonse YII une victoire éclatante aux. environs d’Alarcos, qui coûta aux chrétiens vingt mille combattants.. L’émir, enivré du succès, fit mettre en liberté plusieurs milliers de; prisonniers, sans exiger d’eux aucune rançon, ruina Alarcos, repril; Calatrava, s’empara de Guadalajara, de Talamanca, et s’en retournai à Séville faire ses préparatifs pour combattre encore l’année sui-- /ante. Afin de perpétuer cette victoire d’Alarcos, Yacob-ben-Yousouf fiU bâtir à Séville une mosquée somptueuse, accompagnée d’une tour très élevée , qu’on a depuis appelée la tour de la Giralda, dont lej5 constructions présentent de remarquables spécimens de l’architectur/î arabe-moresque du xii® siècle. La Giralda est un de ces merveilleux monuments qm étonnent pair la hardiesse et l’aplomb de leur structure, par les rainutieusen beautés de leurs sculptures. Elle ne peut être comparée qu’au campanifie de Yènise, élevé à la même époque, avec lequel elle a la plus parfaite analogie de hauteur, de dimensions, de constructions et de formes. C’est une tour carrée, une sorte de flèche mince et élancée comme un monstrueux obélisque, solide sur sa base comme une pyramide et élevée de près de trois cents pieds. Cet édifice colossal repose, d’après la tradition, sur des fondements formés d’énormes blocs de pierre et de marbre, provenant de ruines antiques et entassés à une grande profondeur. Le centre de la tour est occupé par un noyau de maçonnerie renfermant plusieurs salles voûtées et servant à établir les trentecinq rampes ou plans inclinés, au moyen desquels on gravit cette montagne de pierre. C’est-à-dire qu’au lieu d’un escalier, aux marches innombrables, c’est un terrain uni, légèrement incliné, se brisant à chaque angle de la tour, et dont la pente est si douce et l’éloignement des parois si large, que plusieurs hommes à cheval peuvent monter de front jusqu’à la plate-forme où se trouvent les cloches. On peut même le monter en voiture, et l’on dit qu’une reine d’Espagne, une grande reine s’en passa un jour la fantaisie. Le couronnement fut ajouté en 1568 par Fernand Ruiz, qui le surmonta d’une statue en bronze, représentant la Foi et tournant sur pivot, ce qui fit donner à la tour elle-même ce nom de Giralda, {giralda, girouette.) Avant ce temps, la tour se terminait à la plate-forme, autour de laquelle régnait probablement une couronne de merlons dentelés, tels qu’on en voit encore sur le haut des murailles voisines de l’ancienne mosquée, surmontée d’une autre tour de vingt ou trente pieds de haut où flamboyaient au loin quatre grands globes de bronze doré. A l’extérieur, la décoration de la tour est merveilleuse. C est une combinaison variée de fenêtres élégantes, tantôt à une seule, tantôt à deux ouvertures, reposant sur de coquettes colonneltes en mai'bre, au travail exquis, interrompant de longs panniiaux ({ui vont du sommet de la tour jusqu’à sa hase, panneaux resplendissants des dessins les plus riches en couleurs, exécutés eh briques découpées et enduites d’un indestructible émail. Parvenu au sommet, on s’étonne en embrassant d’un coup d’œil tant do pays : Séville, l’ardente cité, l'une des plus grandes de toutes les Espagnes, avec ses maisons blanches, uniformément construites à la moresque, toutes surmontées de terrasses verdoyantes et fleuries; son Guadalquivir aux eaux vertes qui la baigne ; ses bois d’orangers et de citronniers aux fruits d’or qui l’entourent ; et là bas, à l’horizon, des montagnes bleues qui se perdent et se confondent avec les nuages; et de cet autre côté, — mais plus loin, — la mer, l’Océan à la voix puissante et aux vagues écumeuses qui pousse au cœur de cette belle Andalousie mille vaisseaux ardents au commerce et qui, sillonné en tous sens depuis que le monde existe, par les navires de tous les âges, arches, galères, jonques, barques, paquebots, reste seul immuable, comme Dieu, sans garder aucune trace du passage des hommes. Cependant, parvenu au sommet de la Giralda, on s’étonne à bon droit de n’être point fatigué de l’ascension, grâce aux plans inclinés, et en distinguant, au bas, des hommes qui s’agitent, si petits qu’ils semblent des fourmis, on tremble que le géant maure les écrase tout à coup de son talon de granit. Revenons aux personnages de notre histoire. Carlos et Carmen s’étaient donc engagés dans ce chemin, sans autre issue que le ciel et la mort, et déjà ils n’étaient arrivés qu’au tiers de la montée quand ils entendirent des pas retentissants, quoique étouffés, sous les vastes arceaux. On les suivait. Ils ralentirent alors un peu leur marche, persuadés que, s’il les eût ouïs courir, leur persécuteur, moins ému peut-être, les eût facilement atteints. Soudain, Carmen, se jetant dans un angle obscur, dit à voix basse et précipitamment : — Marche toujours, Carlos, il faut que je rentre au palais... la réflexion pourrait lui prendre d’y courir, et mon mari... Adieu, marche toujours, mon Carlos, ne lui dis rien, sois prudent'.... je taime, je n’aime que toi.
5 LA GIRALDA DE SÉVILLE. Elle lui envoya un baiser dans l’ombre après l’avoir poussé en avant. Carlos s’éloigna. Don Luis montait. Carmen entendait les pas du bien-aimé se perdre dans l’éloigne¬ ment; mais aussi les pas de l’autre, de l’infâme, frappaient son oreille plus distinctement, au fur et à mesure qu’il avançait, comme le choc d’un lourd marteau. Elle n’entendit plus Carlos. Don Luis montait toujours. Tout à coup Carmen retint son souffle, ses yeux se fermèrent , et elle s’appuya de toutes ses forces contre la muraille. Don Luis était près d’elle. Il monta. Quand Carmen rouvrit les yeux, elle l’aperçut tournant l’angle de pierre, puis elle sentit une sueur froide perler dans ses cheveux... épouvantée, elle venait de voir une ombre blanche passant devant elle. Cette ombre tenait un couteau à la main. La marquise alors fut saisie de vertige et, se laissant aller, elle descendit, descendit, arriva à la salle basse, la traversa aux yeux étonnés du sonneur, et se trouva bientôt hors de tout danger, hors de la Giralda. Mais une pensée l’arrêta : — Carlos ? — Oh! mais, se dit-elle,— comme un instant auparavant le vieux Pedro, — Carlos est brave, Carlos a son épée!... Elle suivit instinctivement la route que son amant avait prise pour venir, et retrouva sa chaise au milieu de la ruelle. La duègne et les deux porteurs accoururent aussitôt. Lorsque Carlos arriva à la plate-forme couverte où sont les cloches de la Giralda,il alla s’appuyer à l’une des entre-colonnades et attendit, le regard fixé sur cette partie de la ville où se trouve l’Alcazar maure, que don Luis vînt à lui. En se rappelant les terreurs de sa maîtresse, il se demanda, sûr de la discrétion de Pedro, s’il ne vaudrait pas mieux provoquer le comte, lui planter un poignard au cœur, ou le jeter par-dessus le mur d’ap¬ pui; mais, la tactique de Carmen ayant réussi, puisque les pas se ^approchaient, il résolut de ruser. Le comte ne tarda point, en effet, à sortir de l’ombre des rampes, et, après avoir minutieusement scruté tous les points du clocher, il s’approcha de Carlos, et lui touchant l’épaule : — Deux mots, senor,dit-il... Eh quoi, c’est vous, don Carlos? C’est ( pardieu vrai... La nuit, quelque noire qu’elle soit, me permet d’aper¬ cevoir vos moustaches relevées à la mode de France. — Je vous salue, don Luis; mais que diable venez-vous'donc faire ici, à pareille heure? Ils se serrèrent la main avec une apparente franchise. — Mais, observa Luis, vous, cousin, vous-même, qu’y faites-vous? Si c’est pour observer les astres que vous avez grimpé jusqu’ici, vous ne pouviez, je l’avoue, trouver un observatoire plus commode. — La nuit est belle!... fit Carlos indifféremment. — Et la Paquarita aussi. — Que voulez-vous dire? — Eh! mon cher cousin, pourquoi vous cacher de moi? Pardieu, je comprends ces choses-là à merveille ! Quoique vous soyez son frère de lait, cela n’empêche pas de la courtiser, au contraire. Elle est charmante en vérité ! Une Andalouse pur sang ! Des yeux à faire damner tous les saints du paradis sous leur suaire. — Vous faites erreur, don Luis... — Non pas, non pas... La petite rusée, dès qu’elle m’a entendu frapper à la porte, s'est vite jetée sur son lit et a feint de dormir; mais à l’agitation de son sein, j’ai bien vu que sa vertu commençait à devenir une question. — Don Luis ! — Là! ne nous fâchons pas, vous aimez la petite, avouez-le. — Eh bien!... c’est vrai, dit Carlos avec effort. — Allons! je le savais bien. Et maintenant je me retirerai. — Comment? — Oui, j’avais aussi la folie de l’aimer; mais il est juste que je vous cède le pas, car en matières d’amour, les jeunes sont les vieux, — Restez-vous? — Non, je descends. — Et moi avec vous. Tous deux quittèrent alors la plate-forme en causant; mais, inté¬ rieurement, l’un était ravi, l’autre furieux. Paquarita, qui les avait rejoints, sans qu’ils s’en fussent aperçus, resta seule. Elle demeura immobile d'abord, les yeux perdus dans l’immensité de l’espace. Elle alla ensuite s’accouder à l’endroit qu’occupait un instant au¬ paravant son frère de lait et se dit, avec un sourire où le bonheur et l’espoir se trouvaient mêlés : — Il m’aime!... il m’aime! Elle fut s’asseoir sur une marche de pierre et, appuyée à la mu¬ raille, elle reprit son sommeil interrompu en répétant : —11 m’aime! il m’aime!... Carlos!... Carlito!... Ah ! vraiment, qui eût vu alors Paquarita, se serait cru transporté dans une région inconnue, ou en proie au rêve le plus délicieux. Elle n’avait, pour voiler les formes exquises de son corps, qu’uiie légère chemise de toile, qui, soulevée doucement par son sein pal¬ pitant, laissait glisser le regard sur des trésors devinés. Ses mains, fines et effilées, étaient croisées sous son menton, et tenaient entre leurs doigts quelques mèches des cheveux les plus beaux et les plus noirs qui pussent se trouver dans tout Séville. Et ses pieds, blancs et roses, des pieds d’enfant, petits à tenir dans la main, cambrés amou¬ reusement, avec d’admirables fossettes, près d’une cheville toute de race... pieds charmants qui semblaient ne point appartenir à une créature animée, tant ils étaient parfaits. Ses paupières étaient closes, mais à la longueur des cils, à la suavité de l’arc du sourcil, comment ne point penser qu’elles cachent des prunelles à faire tressaillir l’âme, à brûler la chair jusqu’aux os, rien qu’en se fixant sur vous... Ah ! quelle admirable fille que la Paquarita, et que l’on a su - perberaent qualifiée en la nommant la perle de Séville ! CHAPITRE II. Que la haine d’une femme pour un homme a, presque toujours, sa source dans l’amour qu’elle ressent pour un autre. Doua Carmen de Guardera avait épousé, à quatorze ans, le mar¬ quis d’Aracena, c’est-à-dire qu’elle avait marché à l’autel parce qu’on le lui avait ordonné. Jenne fille noble de Catalogne, elle avait servi de rameau d’olivier entre les Guardera et les Aracena, gentilshom¬ mes d'Andalousie, deux familles puissantes en guerre et procès de¬ puis longtemps. L’époux de Carnien, gouverneur de sa province, s’était imaginé que sa charge lui enlevait tout moment à donner à d’autres soins que ceux de l’Etat; aussi avait-il mené avec sa femme une existence tout exceptionnelle, et après cinq ans se trouvaient-ils tous deux presque aussi étrangers l’un à l’autre, que si le prêtre n’eût pas uni leurs mains avec grande solennité dans la cathédrale de Saragosse. 11 est vrai que don Luis, trouvant dans son frère un caractère na¬ turellement faible, l’avait entouré de menées astucieuses, de conseils perfides, et l’avait toujours détourné de la pensée d’un rapproche¬ ment; bien plus, il était assez adroit pour le gouverner entièrement. Il lui insinuait sa volonté, en matières domestiques et gouvernemen¬ tales, tout en ayant soin cependant de ne parler que comme conseil¬ ler, car son influence n’était qu’occulte, à proprement parler, et le marquis, plein d’orgueil, se fût assurément révolté contre elle, s’il eût pu même la soupçonner dans un frère moins âgé que lui. Don Luis, dès le premier regard qu’il jeta sur Carmen, s’était senti pour elle un sentiment haineux ; mais la beauté splendide de cette jeune fille lui avait bientôt fait voir, à n’en pas douter, que cette haine, au contraire, était de l’amour. Mais de l’amour comme il le comprenait, lui, de l’amour sans ten¬ dresse, sans dévouement, sans le mutuel et perpétuel échange de deux âmes et de deux pensées ; quelque chose de profondément in¬ fâme et vicieux, où tout est frénésie et délire, où la pudeur et la
DE SÉVILLE. i2 LA GIRALDA Paquarita partagea donc ses premiers jeux avec un enfant appelé à une brillante destinée et qui déjà, par sa naissance, était grand d’Espa¬ gne de première classe, et d’une noblesse aussi illustre que celle du roi. Lorsque arriva l’époque de leur séparation, Paquarita versa d’abon dantes larmes, elle perdait son compagnon ; mais elle elle oublia promptement, — l’enfance est oublieuse. Quinze ans après, quand l’enfant fut devenue jeune fille, elle revit Carlos, commençant à devenir un homme, elle chercha dans ses sou¬ venirs et se rappela ce temps où tous deux étaient si unis... mais elle songea bientôt que celui qu’ellejavait appelé son frère était un grand seigneur, — et elle pleura. Toutes les fois que Carlos venait à la Giralda voir ses parents d’a¬ doption, la jeune fille, après l’avoir embrassé, se retirait dans un endroit obscur de la salle et le regardait, avec plaisir d abord, avec ivresse ensuite. Sa mère vint à mourir, à elle aussi : c’était une rose de son jardin qui s’effeuillait, une affection qui lui manquait tout à coup, eh bien ! dans sa douleur, au milieu de ses sanglots, elle pensait que si Carlos voulait l’aimer, comme elle l’aimait, elle trouverait plus facilement une consolation à sa douleur. Un jour, Carlos vint à la tour, et annonça qu’il partait pour un long voyage, pour la France. Paquarita fondit en larmes, la pauvre en¬ fant, et ne pouvait le quitter. Elle resta longtemps, sur la rive du Guadalquivir, à suivre la bar¬ que qui emportait son ami. - • Et c’est alors qu’elle s’aperçut, la pauvre fille, qu’elle ne pouvait plus vivre sans lui, et qu’enfin elle l’aimait d’amour. Mais Carlos, en quittant la Giralda, avait été envoyé en Catalogne, dans la famille des Guardera; là, il avait connu Carmen, sa parente; ils avaient étudié ensemble, sur le même livre, et quand on leur di¬ sait d’aller jouer, ils s’enfoncaient dans les allées et rêvaient; ou bien ils prenaient un livre, et tous deux, en cachette, puisaient des leçons d’amour dans ces romanceros espagnols qui peignent si bien ce délire de l’âme. Un jour la marquise de Guardera fit venir sa fille auprès d’elle et lui dit qu’elle allait être mariée, que le bonheur de deux familles alliées en dépendait; sans quoi, la division entre elles était imminente. Carmen pria, mais en vain : sa mère ordonna. Elle devint marquise d’Aracena. Elle pleura bien davantage que Paquarita en quittant son compa¬ gnon d’études. Carlos lui avait dit ; *- Je t’aime ! Plus tard ils se revirent; l’une était malheureuse, son époux ne l’aimait pas, et son cœur brûlait au souvenir de son bonheur passé ; l’autre était devenu un brillant cavalier et n’avait pas oublié l’aveu qu’il avait fait dans d’autres temps. Ils s’aimèrent encore. La marquise sentait bien toute l’imprudence de cet amour, tout ce qu’il avait de criminel ; mais ne trouvait-elle pas son excuse dans cet amour même? 11 est si facile de raisonner avec son cœur et de le convaincre ! Fatalité, qui présides au destin des hommes, si tu n’avais pas en¬ levé à Carlos sa mère, il n’eût peut-être jamais connu ni Paquarita ni Carmen. Ces amours que tu as créées, grandissant d’année en an¬ née, ne leur seraient pas fatales, comme tout fait présager qu’elles le deviendront. Entre ces trois jeunes têtes, il faut que tu en brises une, laquelle sera-ce? Toutes trois peut-être... A la lueur douteuse de la lune, Paquarita rassembla quelques petites fleurs bleues, pauvres et tristes sur ce sol brûlé, et en forma un bou¬ quet, qu’elle plaça dans ses cheveux qui, pourtant, n’avaient pas be¬ soin de cette parure, ils étaient si magnifiquement beaux ! Puis elle se laissa aller à fredonner quelque scouplets d’une romance plaintive : Aimer d’amour, — joie, extase, mystère... Présent que Dieu nous envoie, en retour De nos douleurs. Les hommes ont la guerre, Ils ont la gloire... Et la femme, sur terre. N’a que l’amour!... — Rien que l’amour, dit-elle avec un soupir, et puis après rien, rien... Elle continua : Aimer d’amour , — seul trésor que réclame Le cœur, — ainsi que l’aveugle le jour. Oh! qu’elle est riche et superbe, la femme Qui, méprisant le reste, n’a dans l’âme N’a que l’amour !... ^ — Carlos tarde bien, pensait-elle; il n’ose peut-être pas venir... quand je suis passée dans la cour du palais, pour venir ici, je l’ai vu qui descendait avec don Luis le grand escalier, ils se serraient la main et le comte lui souhaitait un bon voyage, avec une expression d’ami¬ tié... au fait, il l’aime peut-être... mais quand j’aurai dit àmon Car¬ los que cet homme m’a fait les propositions les plus honteuses... non, je ne lui dirai rien, ils se battraient... Je le déteste, ce don Luis !... 11 mettrait là, devant moi, à mes pieds, ses titres, une couronne royale, que je lui cracherais au visage, parce que c’est un infâme... tandis que Carlos, lui I oh ! je l’aime, je l’aime bien... il marcherait sur mon cœur, que je sourirais; il me dirait de mourir... je mour¬ rais... ah! oui, mourir, après que je l’aurais pressé contre mon cœur... mon Carlito chéri... Puis relevant la tête : — Mais s’il ne venait pas... ô mon Dieu !... Cette pensée la frappa tellement qu’elle se dressa sur la pointe des pieds pour voir plus loin, et apercevant une forme humaine qui se di¬ rigeait de son côté, elle marcha vivement à elle, haletante ; elle avait reconnu Carlos. Mais dès qu’elle se trouva près de lui, la pudeur la rendit toute tremblante. Carlos sentit la main qu’il prit frissonner dans la sienne, mais comme elle était glacée, il crut que c’était un effet de la brise du soir qui commençait à souffler. — Paquarita, lui dit-il, après avoir marché, silencieux, pendant quelque temps, tu sais que je vais à Saragosse; — je serai revenu dans quinze jours, — mais pendant mon absence, j’ai compté sur toi pour veiller sur mon bien le plus précieux. Et comme il vit qu’elle le regardait, étonnée de ce langage : — Je vais m’expliquer, mon amie. — Paquarita, il y a au monde une femme que j’aime plus que ma vie, pour qui je sacrifierais volon¬ tiers mon honneur et le nom illustre de mon père, parce que cette femme est la plus belle comme la plus aimée, parce que pour moi, pour moi qu’elle aime, elle a tout sacrifié aussi... Elle retira vivement sa main d’entre les siennes. — Qu’as-tu, Paquarita ? — Continue, dit-elle en contenant son cœur défaillant, continue... — Je te confie cela, à toi, Paquarita, parce que je sais que tu es une bonne fille et que tu aimes ton frère, n’est-ce pas, ma sœur ? Elle ne répondit pas. — Tu connais, continua-t-il, tu connais dona Carmen, l’épouse du marquis d’Aracena, c’est elle... 11 s’arrêta, la pauvre enfant venait de tomber à genoux, en pleu¬ rant. — Qu’as-tu? Paquarita, ma sœur, parle... réponds-moi... elle ne m’entend pas... mon Dieu! s’écria Carlos en se frappant le front. Paquarita !... Il n’osait achever. — Je t’aime!... murmura-t-elle. — Malheureuse... — Oui, je suis bien malheureuse, Carlos, plains-moi,., je t’aime depuis bien longtemps, va ; depuis le jour où j’ai commencé à le con¬ naître... Oui, mais je suis maudite, tu ne m’aimes pas. — Je ne t’aime pas ! moi, Paquaritaj! toi, ma sœur chérie. — Je suis ta sœur, rien de plus. — Hélas!... — Oh! il n’y a pas de ta faute dans tout cela; je suis une insensée, une fille de rien, voilà tout. — Paquarita... — Écoute, je m’étais tellement bercée de l’idée que tu m’aimerais un jour, que je me figurais être une grande dame, une comtesse, une i
LA GIRALDA marquise, et je m'attendais à entendre sortir de ta bouche un aveu impossible... Tu ne sais pas. . hier, quand tu étais en haut de la Giralda, avec don Luis, j’étais derrière vous, et quand je t’ai entendu dire : J’aime la Paquarita, enîeffet... tiens, Carlos, je me trouvai si heureuse, si heureuse en ce moment là, que j’aurais dû me précipiter en bas de la tour... je serais morte ravie, tandis que maintenant... Carlos essuya une larme et ne put que dire, le cœur brisé . — Pauvre, pauvre amie! pardonne-moi... — Qu’ai-je fait au ciel, mon Dieu!... Elle sanglotait, en couvrant de baisers la main de Carlos. _Si encore j’avais quelque espoir, ajouta-t-elle, mais non, jamais, jamais... tu en aimes une autre... une autre, belle, riche, noble... et qui t’aime... oh ! mais elle ne t’aime pas plus que moi, va... Ecoute, Carlos, je ne puis être ta femme, c’est impossible; mais liens, si tu veux, je resterai auprès de toi, à les côtés, pour les instants ou lu seras triste. Je t’égaierâi. je le servirai de jouet... tu pourras me briser à ton gré et me chasser de chez toi... mais je resterai assise a ta porte, et quand tu passeras je serai trop heureuse de Te baiser les mains... dis, veux-tu... — Oh! mon Dieu, Carlos, je deviens folle... oui, folle, car tout ce que je dis c’est de la folie !... Elle avait glissé, la pauvre enfant, et pleurait couchée à terre. Carlos se pencha vers elle pour la relever, elle lui passa alors un bras autour du cou, et l’étreignant, le baisa sur les lèvres. _Ya^ Carlos, laisse-moi mourir maintenant, je suis heureuse... Elle mentait, la malheureuse, car elle se tordait les mains de déses¬ poir; Carlos pleurait aussi en l’appelant des noms les plus doux. Si’bien qu’au bout do quelques instans, elle s’arrêta, et, se relevant, elle dit à son frère : — Carlos, si tu ne peux m’aimer, du moins je'ilne veux pas que tu me haïsses ; je ne serai pas jalouse... je te le promets... je 1 aimerai même, cette femme, si tu me le commandes, n’est-cepas... Ah ! jeme souviens à présent—quand tu es venu ce soir, tu me disais qu il fal¬ lait veiller sur elle — c’est cela, je crois, dis? j ai bonne mémoire... oui, il faut veiller sur elle ; — mais dis-moi, Carlos, pourquoi ? — Don Luis l’aime... _Elle aussi! il l’aime.— C’est comme moi, il m’aime aussi, mais moi, je le hais, moi je le méprise, cet homme, il me fait horreur... va, sois tranquille, Carlito, tu peux partir... don Luis ne te ravira pas celle que tu aimes. — Je compte sur toi, Paquarita, ma sœur, et je te devrai plus que ma vie. Observe bien ce qu’il fera; vois-tu, c’est un homme puissant, qui n’hésitera aucunement pour arriver à la réussite de ses odieux projets, dût-il employer les moyens les plus honteux et les plus ter¬ ribles. Si tu t’apercevais de quelque chose, il faudrait en avertir le marquis... Non, Paquarita, non; tu conseillerais à dona Carmen de fuir, de se cacher, chez ton père d’abord, qui la connaît dejà,n’esl. ce pas, ma sœur? — Oui, Carlos, je ferai comme tu désires, fit-elle avec résignation; dussé-je mourir, je le ferai. ' — Mais surtout ne dis rien de tout cela à la vieille marquise; car elle aime tant don Luis qu’elle ne le pourrait croire; cet homme l’a aveuglée. Dieu veuille que la pauvre mère ne vienne pas un jour à le maudire ! — Carlos, !va-t’en vite à Saragosse et ne me parle plus, je t’en supplie, car chaque parole qui sort de ta bouche me tue. Hâte-toi de quitter Séville ; je ne sais ce que j’éprouve, mais une sorte de pres¬ sentiment me dit que tu serais en-danger d’y demeurer plus long¬ temps. Va, quand il aime, le cœur ne se trompe pas. Va-t’en, Carlos, je te le répète, abandonne la misérable fille du peuple, qui ose aimer un grand seigneur... _î Paquarita... tais-toi, ma sœur, ma sœur chérie, ne me dis pas de ces choses-là... Dieu m’est témoin que je voudrais, au prix de tout mon sang, t’épargner une douleur, et essuyer tes larmes avec l’espérance ; mais, ma chère enfant, il y a au-dessus de nous une volonté supérieure, sous laquelle on est forcé de plier. Je ne te par¬ lerai pas de Carmen; mais, Paquarita, tu es, après elle, la femme que j’aime le plus en ce monde : tu sais que j’ai perdu ma mère, eh bien! cette amitié de fils que je n’ai pu avoir pour elle, je l’ai reportée tout DE SÉVILLE. entière sur toi, douce compagne de mon enfance, qui as partagé avec moi le lait maternel, puisé la vie au meme sein, ma sœur, ma sœur... Paquarita ne répondit rien; immobile et le regard fixe, elle repor¬ tait sa pensée au temps où l’innocence était sa sauvegarde contre cet amour qui la brûlait. — Adieu, Paquarita, dit Carlos la tirant de sa rêverie, adieu, tâche d’être heureuse. — Carlos, quand reviendras-tu? — Je te l’ai dit, ma sœur, dans quinze jours. — Dans quinze jours... quinze jours... adieu, adieu. Elle lui tendit la main; le jeune homme l’attira sur son cœur et l’embrassa tendrement au front. — Adieu. Quand elle fut seule, Paquarita s’assit à terre en se disant : — Quinze jours! je serai morte avant ce temps... Oh! dona Car¬ men... cette femme!... cette noble marquise; elle n est pourtant pas plus belle que moi... Carlos... tu veux que je la sauve de don Luis, le pourrai-je?... Qu’a-t-elle donc fait pour être aussi aimée de lui?... Il me méprise peut-être, maintenant que je lui ai dit que je l’ai¬ mais... Oh! j’aurais dû me taire et renfermer mon amour dans ma poitrine, il l’aurait brisé... Dona Carmen... oh! je la hais, cette femme!... Don Carlos d’Aracena traversa le jardin et rencontra dans la cour du palais don Luis qui parlait avec don Juan, son espion, et don Ramon, son frère. Le marquis s’appuyait familièrement sur le bras de celui qu’il ne connaissait que comiiie un bon et loyal gentilhomme, car don Luis avait ses espions sans que personne sût qui ils étaient; et don Juan, léger et railleur de caractère, tout en amusant le gou¬ verneur, était le confident de ses pensées, qui se trouvaient ainsi transmises et employées par son frère, — toujours avec succès, puis¬ qu’il connaissait les craintes, les désirs du marquis et les faisait con¬ corder avec ses desseins secrets. — Ah! vous voici, Carlos, dit don Luis, approchez, cousin. — Je vous croyais déjà parti, ajouta le marquis. ^ — Je ne tarderai pas, don Ramon, répondit Carlos ; je veux être arrivé demain à Cordoue, vers sept heures du matin, et ie vais faire seller mon cheval. — Si vous voulez, cousin, je puis mettre un carrosse à votre dis¬ position. — Merci, monseigneur, je trouverai le mien à Cordoue, je l’y ai laissé à mon retour de Madrid, ayant pris le Guadalquivir pour ren¬ trer à Séville. — Bon voyage, cousin, fit don Luis, au revoir... Ah! méfiez-vous des voleurs. — Oh ! je serai bien armé, répondit Carlos. Ils se serrèrent la main, et le jeune messager de la douairière se dirigea vers les écuries. Mais en tournant un mur, il ’se trouva face à face avec Carmen appuyée au bras de Teresa. — J’ai peur, lui dit-elle, et j’ai voulu vous revoir pour vous dire : — Prenez garde! _Qu’ai-je donc à craindre, chère cousine? fit Carlos en affectant la gaieté. — Prenez garde ! vous dis-je, reprit-elle avec force. — En vérité... Mais la présence de Teresa s’opposait à toute explication, et Car¬ men tendit sa main au jeune homme qui la baisa avec ferveur, ré¬ pondant ainsi à la plus douce pression... — Voici don Luis! s’écria tout à coup la marquise en s’éloignant de lui et se serrant contre la camériste avec effroi. — Eh bien? fit don Carlos de ce regard plein de franchise dont s’épouvantait tant sa maîtresse. — Encore une fois, prenez garde ! dit-elle. Carlos vit bien qu’il fallait dissimuler ; il s’inclina gracieusement devant elle. — Adieu, seffora, dit-il la main sur son cœur. Us se séparèrent. O
LA GIR A LD A DE SÉVÎLLE. Une demi-heure après, Carlos sortit du palais, monté sur un ardent cheval arabe, suivi d’un écuyer, également à cheval, et pré¬ cédé d’une mule, chargée de la précieuse chape d’or et menée en bride par un laquais. Gomme la petite caravane tournait la rue d’Alcala, Carlos aperçut un homme qui marchait contre le mur, en fredonnant un refrain, et qui, levant la tête, s’approcha et lui permit de reconnaître don Juan de Mosquira. — Diego, dit Juan à l’écuyer, cède-moi ton cheval un instant; je vais vous accompagner jusqu’au faubourg, don Carlos. L écuyer reste avec le laquais conduisant la mule, laissant passer les deux jeunes gens en avant. Les deux seigneurs marchèrent ainsi cote à côte, en devisant de choses légères, et échangeant quelques-unes de ces charges espa¬ gnoles qui provoquent le rire par leurs tours hardis et souvent licencieux; plaisanteries qui, presque toujours, forment le fond de toute conversation andalouse. CHAPITRE yi. Le métier d'espion est chose vile. Retournons, maintenant, à la Paquarita, que nous avons laissée au fond du jardin, seule et pensive, et tentant de surmonter cet amour, si violent quand il frappe le cœur des femmes et des jeunes filles d’Espagne. Au fur et à mesure que la fille du sonneur repassait dans sa mé¬ moire la scène qui venait d’avoir lieu entre elle et celui qu’elle aimait si éperdument et avec si peu d’espoir, elle se perdait dans un dédale inextricable de conjectures, de projets, de craintes et de terreurs. Et vrainient, la pauvre enfant était bien à plaindre, car elle avait vu s’éteindre en un instant le flambeau lumineux qui, jusqu’à ce jour avait lui pour son ame ardente, et l’avait soutenue heureuse et riante* mais depuis un moment, pareille à un' vieillard, il lui avait semble que ses cheveux blanchissaient, que ses charmes se flétrissaient, que sa vie chancelait,.. Oh ! désespoir alors, car lorsque le cœur en vient à perdre ses illusions, tout s écroule, tout disparaît : le parterre émaillé de fleurs joyeuses et colorées se trouve tout à coup souillé de fange; la céleste vision qui donnait du courage, s’éclipse, et il ne reste plus' que ténè¬ bres éppisses, douleurs amères, déceptions cruelles; le sang tarit et se coagule dans les veines ; le cœur vieillit, l’âme se meurt. Pendant qu elle se désolait, Paquarita ouït soudain comme une sorte de chuchotement non loin de l’endroit où elle se trouvait; elle prêta l’oreille attentivement, mais ne pouvant rien saisir de ces sons éloi¬ gnes et prononcés à voix basse, elle se leva, et marchant doucement sur la pointe des pieds, elle arriva, guidée par la voix, à l’un des angles éloignés du jardin, formant bouquet. Une conversation était déjà commencée entre deux des personnages de cette histoire. D-abord ce fui pour Paquarita un besoin irrésistible de curiosité que.d'écouter; puis le non» de Carlos, sortant de la bouche de l’un des interlocuteurs, la fit s’approcher davantage; elle se blottit derrière un tronc d arbre, en se faisant aussi petite que possible, retenant son naieine, et décidée à ne point perdre une seule parole. -Il y a environ deux heures, dit une voix de femme, don Carlos f - marquise, qui cependant, ce matin, lui avait enjoint de ne plus revenir. — Es-tu sûre de cela, ïeresa ? — Je l’ai vu, et mèipe, la senora m’a fait retirer dès qu’il est entre, mais J ai colle mon oreille à la porte du cabinet où pétais et j’ai “ le lecteur doit sans doute avoir deviné que c était le coipte écoutant le rapport de la camériste, surtout s’il se souvient du petit billet écrit par celle-ci -Eh I monseigneur, ils se sont répété cent fois qu’ils s’aimaient, vous savez., mais ^pendant la vertu de doua Çapln a étét plu forte, et c est elIe-meme qu» s’est, la première, séparée de son ama.d..: O Si vous 111 en croyez, monseigneur, vous ne vous occuperez plus d’elle, ni de don Carlos : elle est si heureuse de cet ainoùr ! de cet amour qui lui fait verser pourtant bien des larmes en secret, que je sur¬ prends, moi... — Assez, Ïeresa, assez, ce n’pst pas pour entendre ce panégyrique que je suis venu ici ; j’ai encore quelque chose à te demander et qu’il m’importe de savoir... pour l’honneur de mon frère, vois-tu. Teresa; car le marquis, ajouta-t-il en souriant, est trop absorbé par les affaires de sa régence pour songer aux afiections de la famille... Or, tu m entends bien, voyant rarement son épouse, il ne peut suspecter sa conduite; tandis que moi, jaloux de conserver pur, exempt de souillure, le nom que nous ont laissé nos aïeux... Ecoute, Teresa, viens, approche-toi davantage, appui.ç-toi su^’ mon bras, et réponds... Pendant mon absence, pendant que j’étais à Cadix... vois-tu, le sort de don Ramoii m’afflige sincèrement, et je veüx mettre un terme à cette liaison criininellè qui dégénérerait bienlôt en scandale... Pendant mon absence, doua Carmen sortait-elle souvent ? — Jamais, répopdit l’espion femelle, excepté pour aller aux offices, où je l’accompagnais. ' ' Et, continua l’hypocrite, don Carlos revint j^le son ambassade de France quelques jours avant moi... se voyaient-ils souvent? — Oui, le marquis s’en aperçut et en parla à sa femme. . •••• M^is^ ajouta don Luis en passant son bras autour de la taille de Teresa, le soir, après que tu t’étais retirée dans ta chambre, attenante a la sienne, entendais-tu quelque bruit ou quelques paroles prononcées?... — Non, je dormais profondément et je n’ai jamais rien entendu ; seulement la veille de votre arrivée, je fus réveillée, au point du jour, par le bruit d’une fenêtre qu’on semblait ouvrir chez la mar¬ quise. Je me levai promptement, et à travers ma serrure je vis la serïora penchée à son balcon. Don Luis se mordit les lèvres jusqu’au sang et, pour cacher son trouble, se leva en disant : - Merci, Teresa, c’est tout ce que je voulais connaître; tu es une bonne fille, et tu mérites une récompense. Ce disant, il fouilla dans son pourpoint. La Teresa l’arrêta. fu sais bien, don Luis, que ce n’est pas de l’or que je veux. ~Çà ! tu m’aimeras donc toujours, ç^{er^ ■ da, dit le comte en l’em¬ brassant : c est de la fidélité vertueuse, ou je suis un sot. Adieu, mon archange, retourne chez doua Carmen ; moi, je sqis pressé, l’on ni attend à la ville, il faut que je m’y rende... une expédition impor¬ tante. Il s’éloigna, et quand le bruit de ses pas ^ fut éteint, Teresa fit un mouvement pour sortir du jardin, mais elle s’arrêta, tremblante et comme pétrifiée. Paquarita, les yeux en feu, un couteau à la main, lui barrait le passage. — Infâme ! dit-elle, infâme! Tu es Andalouse, tu es Espagnole et tu fuis un semblable métier ! Tu trahis et tu vends ta maîtrise qui, j’en suis sûre, est bonne et ne t’a jamais fait aucun mal. Et tout cela pour don Luis, pour un homme que tout le monde exècre, pour un démon, oui ! Et tu as dénoncé don Carlos ! Teresa, ta conduite est ignoble et lâche ! Je suis la sœur de Carlo? : à genoux, misérable, et tremble!... — Grâce ! s’écria Teresa épouvantée et tombant ?ur ?es genoux, grâce, Paquarita, si tu savais... Teresa, je suis maîtresse de ta vie, je pourrais la prendre s| je voulais, car je suis armée et tu ne l’es p^, car je suis irritée ef tu demandes grâce ; je te l’accorde. Lève-toi. Ïeresa se leva, courbée sous la menace de la jeune fil|e. — Mais tu vas me jurer de ne plus espionner doua Carmep, et de la servir au contraire contre don Luis. Teresa semblait hésiter; Paquarita lui saisit le poignet. — Eh bien ! fit-elle avec énergie. Teresa se décida. — Je puis te faire ce serment, Paquarita, dit-elle, et fou m’arra¬ chera plutôt les entrailles que de m’y rendre infidèle. Non, je n’épierai plus doua Carmen comme je l’ai fait jusqu’à ce jour; moi aussi, je
LA GIRALDA 1)E SEVILLE. 15 trouve que c’e»t ignoWe et lâche ; dona Carmeu est une pauvre pt noble femme : on l'a mariée, par force, au marquis d’Araceiia, qui ne l’ainie pqis... Que nji’impQrte qu’elle ait un amant, et qqp cet amant soit don Carlos ! — Eh bien, dit Paquarita en passant la main §ur ses y,eux, don Luis est un monstre, il faut nous liguer contre lui. — Contre don Luis ? demanda Teresa. — Oui, don Luis, le comte d’Aracena. — Contre lui, c’est impossible... — Impossible ! pourquoi ? — Je suis liée. — Ah ! pauvre folle, dit Paquarita, je comprends ; et tu crois qu’il t’aime, cet homme ; mais tu ne sais donc pas que son visage a deux masques, que c’est un hypocrite, et qu’il t’a trompée, toi aussi, avec ses douces paroles et ses caresses mensongères ! ah ! tu ne crois pas ce que je te dis là. C’est pourtant bien la vérité ! S’il poursuit doua Carmen, crois-tu que c’est pour conserver intact l’honneur de son nom? Mais non, c’est parce qu’il l’aime. —11 l’aime ! —*• Oui, il l’aime comme il t’a aimée, toi ; c’est un caprice hi¬ deux qui a passé dans son âme damnée et lui a soufflé cette rage de posséder l’épouse de son frère, ce n’est pas un autre senti¬ ment! Est-ce que don Luis a de l'honneur! Insensée! d’aimer un pareil homme. — Je ne l’aime pas, Paquarita ; mais c’est comme une sorte de fascination que cet homme exerce sur moi. 11 y a six ans, j’étais l’heureuse fille d’un pilote de San-Lucar, Angel Filadiz ; mon père me chérissait avec idolâtrie, et ne goûtait de joie, les jours où son tra¬ vail lui laissait quelque repos, qu’à me voir causer amicalement avec l’homme qu’il avait choisi pour mon fiancé. Oh •! nous étions bien heureux tous trois, quand le soir nous bâtissions nos projets d’avenir et d’union qui devaient, hélas 1 être sitôt détruits. Le jour de la cérémonie arriva ; j’étais parée merveilleusement, fière et joyeuse, au milieu de mes parents et de mes compagnes ; mon fiancé rayonnait et mon vieux père pleurait d’attendrissement. Nous marchions vers l’église et déjà nous l’apercevions quand, soudain, une bande de gitanos sortit comme do desspus terre, et se ruâ sur ma famille qu’elle dispersa. Mon fiancé se débattit en vain, on le bâillonna et l’on m’emporta, moi, malgré meg cris, jusqu’en dehors de la ville. Un carrosse était là, dans lequel on me plaça eu compagnie d’un homme qui ne desserra pas les dents de toui le voyage. Cet homme, c’était don Luis. Deux jours après, la force l’avait rendu maître de moi. — Par la suite, regardant ses violences comme un effet de l’a¬ mour qu’il me jurait, j’en vins bientôt à l’aimer mpi-mème. — Oh ! mais, j’en fus cruellement punie, car un jour un homme vint à moi qui me dit qu’à San-Lucar on avait vu mon pauvre père et mon fiancé monter une barque... qu’ils'ramèrent tous deux jusqu’à ce qu’on les eût perdus de vue, et que le lendemain, hélas 1 les flots de l’Océan avaient rejeté deux cadavres sur }:es grèves. Teresa continua après avoir essuyé ses yeux : Don Luis me délaissa bientôt ; il ne venait plus que rarement à la maison où il m’avait placée, il s’impatientait de mes pleur g et d,e me§ prières; enfin, pour le voir plus souvent, je consentis à entrer au service de la marquise, mais alors il prétextait sans cegse de nouvelles occupa¬ tions pour m’éviter, tantôt des alfaires de |’Etat, tantôt des affaires de famille; et quand il m’ordonna d’épicjr dofia,Carm,çn, je crus que ce serait peut-être un mpyen de rac'fiure àinièr’eneorc, j’obéis; et tüüt cela, ces infâmes màchinatiohs, c’était pour une male ! Paquarila, es-tu sûre qu’il l’aime ? — Si j’en suis sûre î Ct|rlp3 nie l’a dit. — Mais, elle ne l’aime pas, elle, au moîn — Elle je hait, die le méprisé. — Oui, je suis tranquille de ce côté, mais n’importe, on n’est pas maîtresse d’un sentiinent de jalousie. Doua Carmeu est si bdle !... il faut que don Luis ait l’âme bien perverse, pour chercher ainsi à trom¬ per son frère, qu’il dit tant aimer! — Teresa, tû sais que Carlos est parti ce soir pour Saragosse, il reviendra dans quinze jours; jusque-là, veille bien à ce qpe je comte n’ait avec dona Carmen que les plus rares entretiens. — Oui. — Mais il faut feindre, et ne pas lui laisser soupçonner que nops nous entendons pour entraver s;es desseins. Les deux Andalouses quittèrent le bosquet, tourmentées du même sentiment : jalouses et maudissant toutes deux la même femme qui leur ôtait, à l’une un amant, à l’autre l’espoir d’être aimée. Sondain, au milieu du silence de la nuit, on entendit au loin quel¬ ques coups de feu, comme §1 un combat avait lieu entre plusieurs personnes. — Qu’est-ce que cela? fit Paquarita en tressaillant. — Oh ! rien, des contrabandistes, sans doute. Un dernier coup de feu retentit faiblement et tout se tut. Les deux Andalouses se séparèrent en se serrant la main. CHAPITRE vu. La mort sur le grand chemin. Don Luis, en sortant du jardin, trouva à la grille son valet de chambre qui l’attendait et qui lui jeta un manteau sur les épaules, après quoi il ceignit autour des reins une forte dague à lourd pommeau d’acier. Don Luis se dirigea en sifflant un air de muletier vers la rue de las Aguüas et ne tarda pas à se trouver hors la ville. Ainsi que Teresa et Paquarita, il entendit la fusillade, et, curieux d’en connaître le résultat, car il ne pouvait douter qu’autre chose que le passage de Carlos l’occasionnât, il pressa le pas, priant avec ferveur son saint patron que ces coups de feu terminassent à l’amiable ce qu’il avait ordonné. Au bout de dix minutes de marche, il s’arrêta, regarda de tous côtés, surpris de ne pas rencontrer ceux qu’il avait apostés; mais, prêtant attentivement l’oreille, il ou'it un bruit de voix à une centaine de pas environ de l’endroit où il se tenait. — Diable! diable! pensa-t-il, (jifest-il donc arrivé? 11 me semble entendre un râle d’agonie, mais à coup sûr ce n’est pas celui que pousserait mon cher cousin. Dépêchons! Voici ce qui s’était passé : Don Carlos et Mpsqnira s’étaient avancés ensemble beaucoup plus loin que le faubourg, sans se préoccuper de Diego qui marchait à pied derrière euç. Arrivés dans une sorte de chemin creux, taillé dans le roc, lequel don Juan ne se souciait pas d’avoir à franchir seul au retour, il descendit de cheval pour prendre congé. Pendant ce temps, don Carlos, en portant ses yeux autour de lui, vit briller dans un fourré comme l’acier d’une espingole. Il marcha de ce côté et presqu’aussitôt trois coups de feu retentirent. Les balles passèrent à ses oreilles, et il n’avait pas eu le temps de mettre l’épée à la main qu’un homme masqué se précipite à la tète de son cheval qu’il saisit par la bride. — Rendez-vous, monseigneur ! dit cet homme en lui appuyant son épée sur la poitrine. — Me rendre à des bandits! fît Carlos avec mépris. P aussitôt il fit cabrer son cheval et se trouva à dix pas des assail¬ lants. Don Juan de Mosquira était repaonté à eheval, dès le pjrp^pipr £oup de feu et, mettant l’épée à la main fondit sur les brigands aype impétuosité. Les bandits avaient eu le temps de rechai’ger leurs armes ; mais Carlos, saisissant ses pistolets, n’avait pas tardé à faire rouler j’un d’eux dans )a pQussiçre. Don Juan l’ayait imité. Le combat fut court, car l’un des assaillants prit la fuite ta^ijis que le troisième était renversé d’un coup de taille forraiijabic qqe lui donna l’écuyer, Diego, accouru en toute hâte sur le Üiéàtre combat. — Etaient-.ce des voleurs? demanda don Juan. — Je croîs plutôt que c’étaient des assassins, répondit Carlos d’un air soucieux. C’était le bruit de cette lutte qu’avait entêndu don Luis.
16 La GlHALDA 11 s’avança doucement, A la faveur de la clarté de la lune il distingua deux hommes couchés à terre, jurant et maugréant. A quelque pas de distance deux autres étaient à cheval, et un troisième, à pied, serrait cordialement la main de Vnn des cavalier, — Merci, don Juan, disait le cavalier. Mais l’autre le repoussa vivement : — Fuyez vite, don Carlos, dit-il, il y a peut-être quelque part d’autres bandits qui, cette fois, ne vous manqueraient pas. Don Luis, en voyant les deux cavaliers s’éloigner au galop suivis du laquais poussant sa mule à grands coups de fouet, poussa un juron qui eût fait dresser les cheveux sur la tête à tout pécheur d’un DE SÉVILLE. cœur moins endurci ; puis, relevant le bord de son manteau, il s'é¬ lança rapidement vers le théâtre du combat, dont l’issue lui arrachai) la victoire. Le piéton, l’apercevant alors, fit quelques pas en avant et ne tarda point à le rejoindre. Dou Juan ! s’écria le comte, don Juan ! eh quoi, c’est vous ! En personne, monseigneur, don Juan de Mosquira, comte et seigneur de... — Que fais-tu ici ? Je viens, monseigneur, d’aider très-proprement votre cousin Carlos à sauver une partie de sa peau à laquelle en voulaient terri blement, je présume, d’affreux bandits. Adieu, seiïora, dit-il, la main sur son cœur, (Page 13.) — Imbécile ! tu n’en feras donc jamais d’autres ! Don Juan, je guis mécontent de vous, très-mécontent, etla prison... — Monseigneur, fit humblement l’espion gentilhomme, si j’avais su... — Nous réglerons cela' plus tard. Et d’abord, quel est l’ivrogne qui se plaint là, couché dans la poussière? — Ah! il n’est point ivre, je vous en réponds, monseigneur; au lieu de vin, il a une bonne balle dans le corps, et le pauvre diable aurait fortement besoin d’ün confesseur; si au moins nous avions là fray Tomaso... — Voyons-le. Don Luis s’approcha des deux hommes étendus à terre, passa, indifférent, auprès de l’un qui ne bougeait plus, et se penchant vers l’autre il put facilement reconnaître son fidèle Gitano. — Norea î s’écria-t-il. — n ne vous entend pas, monseigneur; son âme est déjà à moitié chemin du purgatoire, pour ne pas dire plus. Norea I fit don Luis, Norea, mon brave, mon bon Ramiro!,., Le gitano releva la tête en gémissant, et articula faiblement: — Fouillez... dans la ceinture de Ramon... hâtez-vous... Don Juan, pensant que Ramon était le nom porté pendant son vivant par le corps gisant à quelques pas, marcha aussitôt vers lui, glissa sa main dans la volumineuse ceinture écarlate qui lui faisait plusieurs fois le tour des reins , et en tira une fiole entourée d’une forte enveloppe de jonc tressé, et remplie d’une liqueur dont il ne put, à l'odorat, reconnaître la qualité. ~ C’est quelque breuvage du démon! pensa-t-il, en la passant à
LA GIUALIU don Luis qui, la posant sur les lèvres du haiidit, lit glisser entre ses dents quelques gouttes qui produisirent soudainement un effet salu¬ taire, car le moribond ouvrit les yeux et, les fixant sur le comte, dit avec un soupir : — Je vous le disais bien, monseigneur... que je n’irais pas jus¬ qu’au quinzième... — Est-ce que, véritablement, tu serais blessé à mort, Norea? — Ce n’est malheureusement que trop certain... j’ai assez sou¬ vent donné la mort à d’autres, pour savoir à quel degré je suis des¬ cendu... mais caramba! je m’étais toujours imaginé... avoir la vie plus solidement chevillée au ventre... cependant je rends grâces à celui qui veille à nos destinées, de m’avoir fait mourir d’une DK SKVILLK. 17 balle de mousipiet, au lieu de me faire tâter du collier de chanvre- — Norea, je ne te ferai pas de reproches, tu as fait ce que tu as pu; et si tu n’as pas réussi, au gré de mes désirs, je saurai, ajouta le comte en regardant Mosquira de travers, je saurai à qui m’en prendre. As-tu quelque chose à me recommander? — Rien, monseigneur... — Ta famille? —- Je suis gitano et fils de la montagne, je n’ai pas de famille... — Et ton âme? — Je n’y crois pas. , — N’importe, je ferai dire deux messes, chaque année, à son in¬ tention. — Ne le faites pas, monseigneur, ce serait de l’argent mal em¬ ployé; exemptez seulement deux gitanes par an de la corde, je ne vous demande que cela. — Je le ferai, mon vieux, tu peux mourir en paix. — Aidez-moi, monseigneur, à me tourner du côté de l’Orient, et allez-vous-en... Je préféré mourir seul et sous le ciel qui m’a vu naître. — Tu crois à quelque puissance suprême, Norea, observa Luis en souriant. — Que voulez-vous, monseigneur 1 On est endurci à tout péché et cuirassé d'insouciance pour le châtiment, mais on tient toujours malgré soi à ce qu’on a coutume de faire ; j’ai tant vu mourir de frères gitanos ! Or, comme parmi eux il s’en est trouvé quelquesuns, vertueux, qui ont voulu s’éteindre ainsi, je vous ai dit de me tourner vers l’Orient; je ne sais pas pourquoi je le fais. Une habitude e’est comme la mort: une maladie incurable. Don Luis et l’espion firent ce qu’avait demandé Norea, après quoi celui-ci leur dit: ' — Ne vous occupez pas de ma sépulture, non plus. J’aime à sentir de l’air libre autour de moi, et s^ je venais, par hasard, à rouvrir les yeux demain, je mourrais une seconde fois, mais de rage, de me voir serrer entre quatre planches ou par plusieurs couches de sable. — Norea... fit don Luis... — Ne me parlez plus, monseigneur, le sang se gèle dans mes veines... il me semble que je tombe dans un précipice... Oh! quel éblouissement!.., mon cœur se déchire... ouvrez ma veste, monsei- 2
18 LA GIRALDA DE SÉVILLE. gneiir, décliirez-la... je vois danser les arbres, tout est rouge .. oli! quelle infernale vision!... C’est fini... ab! je n’aurais janaais cru que la mort faisait si mal!... Ah!... Telles furent les dernières paroles du bandit; don Luis se pencha sur lui, posa sa main sur sa poitrine, et ne sentant plus rien s’y agiter : — Mort! dit-il. — Mort ! répéta don Juan. — Mort, avec son insouciante tranquillité ! mort sans'avoir été tourmenté par les remords de ce qn’oh appelle crimes ! Tu es heu¬ reux, ô Norea; tu as tué et tu as vu mourir autant d’hommes que tu comptais d’années, et tu es mort toi-même sans'sourciller. Tu es heureux, ô Norea ! Don Luis, après être resté quelques minutes absorbé dans de som¬ bres et criminelles méditations devant le corps de cet homme dont il avait dirigé tant de fois le bras, se retourna, silencieux, vers la ville et marcha, à pas lents, dans sa direction. Don Juan le suivait, plongé également dans des méditations aussi profondes, et son esprit, non accoutumé encore entièrement aux crimes et aux infamies, travaillait à l’idée d’une m'ort semblable; mais, inconsidéré et tête folle, il s’était attaché à la fortune du comte d’Aracena et ne pouvait sonder la profondeur de l’abîme qui tour¬ noyait sous ses yeux aveuglés. Us atteignirent bientôt la porte 'de Carmona, et le mot de passe, qu’ils furent obligés de donner à la sentinelle, interrompit le cours de leurs préoccupations. — Don Juan, dit le comte, adressant enfin la parole à son affidé, tu vas, à l’instant, te mettre à la recherche de fray Tomaso et dé José. Avec eux tu te rendras à l’endroit d’où nous venons. Voüs creuserez une fosse et vous y descendrez Norea et son compagnon’. La nouvelle de cette tentative de meurtre sur don Carlos pourrait sé dévoiler, et je veux qu’on ne songe même pas'a savoir comment ces’deux gitanbs sont morts. Tu m’entends bien, n’ést-ce pas? — Oui, monseigneur, mais...- — Ah! ta fierté de gentilhomttie sé révolte de'ééfte mission, cher comte, mais sache que c’est la seule punition que je t’inflige... Don Carlos, mon cousin bien-aimé, doit être ai'rivé én éë moment à Alcala; mais je ne perds pas l’espoir de’ le revoir un jour..-. A propos, sàts-tu si le sommelier du palais a exécuté mes Ofd'i'es, aiV sujet dé Paquaf it'a ? — Je suis allé le trouver, monsëign'éur, comih'c vous ifle l’aViéz commandé; mais, malgré l’assurance que jë lui'dbnnai,'quh'f né serait pas inquiété le moins du monde; malgré lès'serments qiiè je fui iis, que votre volonté était telle, il n’a point voulu’éitécuter l’oi-dré, sans l’entendre de votre propre bouche. — L’imbécile! fit don Luis en haussant! les épkulès. — Mais, monseigneur, il m’a prolflîS' d'é n’en point parler. — J’y compte bien; sans cela if Saurait jusqu’où peut aller ma colère, et que je puis l’écraser du talôn comme je ferais d’üninsc'cfé malfaisant. Allons! deux projets avortés en un jour! C’est la pPêmière fois que la fortune ni’cst contraire ! Oh ! mais je là' forcerai bien à me favoriser, la félonne!... Don Juan, veille à ce que je t’ai dit, et si ce .serpent de José devine ce qui est arrivé, laisse le croire et ne le confirme pas dans l’opinion qu’il pourra concevoir. Va par cette rue, et hàte-toi. Ils se séparèrent. Don Luis, là rage au coeur, retourna au palais dû gouverneur et ÿ entra en souriant, mais son sourire était plus sinistre que jamais. Il monta lentement l’escàlicr de marbre menant aux appartements de la marquise, appliqua son oreille contre la porte de sa chambré à coucher et crut entendre dés sanglots étouffés. — Elle pleure, pensa-t-il'; est-ce la douleur de rie plus voir son amant, ou l’appréhension de ce qui la menace?... . 11 monta un étage encore, pénétra dans une anticharribre et de¬ manda au valet qui, endormi dans un fauteuil, se réVcillà soudain; _Que fait mon frère ? — Monsieur le marquis sommeille. — C’est bien, ne le dérangez'pas. 11 descendit, traversa la cour, monta un autre escalier, mais cette fois à pas précipités, poussa la porte de son appartement, et se jetant sur un sofa, appela son valet de chambré. — Marco, lui dit-il, va me chei'cher Esteban le sommelier; réveille-le s’il dort. Marco sortit. — Tout dort ici ; mon frère, les valets ; dona Carmen sanglote ; ma mère prie sans doùté. Qu’elle prie pour moi, ajouta-t-il eii haussant les épaules. Il se leva, fit plusieurs tours dans la chambre en proie à ces impa¬ tiences qui brûlent le sang et oppressent la poitrine, seréant les poings et grinçant des dents. — Et rien... rien... rien!... Pas une àme qui me comprenne ! pas un cœur pour m’aimer!... Je me heurte à tout ce qui me touche... Je déchire tout ce qui m’approche... Eh bien! suivons ma destinée... soyons heureux à ma manière... et puisqu’on m’y force, soyons mé¬ chant ! Marco introduisit le sommelier et le laissa seul avec son maître. Don Luis lui parla longtemps, et après l’avoir renvoyé, tout trem¬ blant, se jeta sur son lit, tout habillé, en disant : — Allons, espérons, tbut n’est pas perdu... Et dans trois jours, à Madrid, j’irai voir un grand ministre de près; spectacle curieux et qui me distraira des petitesses que je heurte ici à chaque pas, le duc d’Olivafe^... il est heureux celui-là! toujours heureux!... CHAPITRE VIH. Un mauvais fils. Au troisième étage du palais, au fond d’un corridor éclairé faiblciri'cnt par uiie lampe peridue au-dessus d’un tableau de la Notre-Dame- dbs-Sept-Doùleurs, se trouvait une petite porte latérale, laissée entr’oüverte, comme par quelqu’un qui, en la fermant, aurait craint de produire du lirUiL A l’autre extrciriité de ce corridor, et presque invisible, à cause de l’ombre é^ai'ssc' qui l’erivironridif,- se tenait un homme accoudé contre la muraille et attendant, les yeux dirigés sur cette porte. Nous allons' tout à’ fait la pousser, et pénétrer dans la chambre qu’elle'est destinée â clore, mais auparavant, il est nécessaire d’ex¬ pliquer quelques cirebriStcinccs qi'ii' aideront à la parfaite intelligence dfe' cë qui s’y passe; Dbrïa Mencia avait* ébritVacté une pieuse habitude qui, assurément, lié saurait être bien colriprise de nos jours, vu la complète et déplorahl'e indifférence dans laquelle on est tomlDé, en matière de religion, c’était dhiller régulièrement s’agenouiller tous les soirs devant ce tablèari' de la Vierge, et d’y prier pendant une heure , les genoux sur là pîerré, pour fuirie de ses pères, do son mari, et pour le salut de scs enfants. Aussi, le soir de ce môme jour où elle avait vu partir la précieuse chape pour Notre-Dame-dcl-Pilar, n’avait-elle pas manqué à sa cou¬ tume. Soit l’érnotion que lui causait le devoir rempli, soit quelque ma¬ laise nouveau, suite inévitable de son grand âge, elle ne pouvait prier attentivement et tourner toutes ses pensées vers la mère de son Sau¬ veur; elle sé sentait cbr'rimé agitée d’uri pressentiment douloureux et sé trouvait, riialgré elféj en proie à un de ces d'écouragemerits qui font douter, et rendent la prière et les larmes insuffisantes pour con¬ soler et gémir.^ • Il y avait cependant une heure qu’elle était là, agenouillée, quand, ari milieu d’un sanglot, elle crut entendre des plaintes étouffées ; elle se leva aussitôt; en s’appuyant sur Nunez, qui était accouru promptemérit, elle écouta en penchant la tète vers le côté d'où sem¬ blaient venir les sons qui avaient interrompu sa méditation. — Nunez, dit-elle, c’est derrière cette porte... Et elle tendait le bras vers la porte latérale dont nous avons parlé. — Je le crois comirib vous, senora. — N’est-cé pas, jè rie m’étais' pas trompée. Est-re qu’il y a quel¬ qu’un dans cette chambre?
LA GIRALDA DE SEVILLE. Oui sefiora, il y a là Paquarita, votre nouvelle camériste. — Comment? — Oui. Madame lamaiaiiiise sait bien que le petit cabinet, destiné à ses femmes, et qui se trouve dans sa chambre à coucher, n’est pas entièrement préparé pour recevoir la jeune fille... — Tu as raison, mais que signifie?... Je croyais avoir, seule, des sujets de douleur en ce palais. Approchons. La douairière avança péniblement, et toujours soutenue par son bon serviteur, jusqu’à la partie où se trouvait la chambre occupée par Paquarita. — Va m’attendre plus loin, dit la marquise en quittant le bras^de Nunez. — Eh quoi, madame... — Oh! ne crains rien, mon ami, je puis entrer seule, je serai assez forte. Et la bonne, l’excellente femme, comme pour donner à ses pa¬ roles une apparence de vérité, releva la tète et marcha sans effort. — Mais, seùora... fît Nunez insistant. —Ah ! monsieur le jeune homme, oubliez-vous que c’est une femme qui est là, et que cette femme est une bien jolie fille? ou bien est-ce pour cette raison que vous voulez entrer? — Ah! madame la marquise... Allons! allons! va-t’en, dit là bonne dame en sourianf’et en poussant doucement son vieux valet de chambre. Elle entra. Paquarita était étendue, immobile, dans un lit élevé; elle dormait. La marquise, appuyée à une des colonnes qui soutenaient un bal¬ daquin de velours jaune, tenait une petite lampe qu’elle avait trouvée sur une crédence ; elle s’étonna, d’abord, du calme de sa lectrice, dont le sein se gonfla bientôt à bonds précipités; d’une main elle semblait chasser une image désagréable ou funeste, et sa bouche s’entr’ouvrait comme pour prononcer quelques paroles; mais quoique faisant des efforts inouïs pour parler, elle ne pouvait rien articuler; cependant en se raidissant et luttant, pour ainsi dire, contre Pobjet qui l’oppressait, elle changea sa tète de place et murmura enfin : ■ Laissez-moi, laissez-moi... monseigneur... grâce!... ayez pitié... que vous ai-je fait?... Ah! don Luis, don Luis... gr<âce! Ah! protégezmoi, mon Dieu... protégez-moi, madame la mar... Dona Mcncia saisit la main de la jeune fille, qui se réveilla et la regarda avec terreur. — N’aie pas peur, mon enfant, c’est moi, ta maîtresse. — Vous, madame ! —Pourquoi ne t’enfermes-tu pas chez toi? Tout à l’heure, j’ai en¬ tendu du bruit dans ta chambre, tu pleurais, je suis accourue. ^ —Ah! je vous remercie, madame; un rêve affreux m’accablait; j’aurai peut-être prononcé quelques paroles sans suite? — Non, mon enfant, non, je n’ai rien entendu, dors en paix. La marquise Tembrassa au front, et, après avoir été déposer la lampe où elle Tavait prise : — Paquarita, je vais t’enfermer, entends-tu, et demain j’enverrai Nurïez t’ouvrir; dors bien, mon enfant, adieu, à demain. — Que vous êtes bonne, madame, dit la fille du sonneur en joi¬ gnant les mains, vous avez les attentions d’une mère pour une pauvre fille du peuple. Que Dieu vous récompense comme vous le mentez 1 Le lendemain, dès que la marquise fut levée, elle appefa Nunez et lui dit, après que celui-ci lui eut baisé respeetueusement la main: — Nunez, prends cette clef; tu iras ouvrir à Paquarita, que j’ai enfermée hier; quand tu l’auras fait, tu te rendras immédiatement chez mon fils don Luis, et tu le prieras de me venir trouver à l’instant, quelques raisons qu’il puisse te donner pour s’en excuser • et puis, en dernier lieu, tu t’occuperas à ce que cette petite Paqua¬ rita couche auprès de moi, la nuit prochaine, j’y tiens essentielle¬ ment, va. Dès que le serviteur fut parti, lé révérend dom Pamfilo entra, et saluant la marquise, if s’écria : — Dieu soit loué, madame! Le Seigneur vous protège, et encore tcut récemment il vient d’en donner une preùve éclatante. — Laquelle, mon père? — Le révérend dom Tomaso, que vous connaissez sans doute, vient de m’assurer qu’hier, à la nuit tombante, des voleurs avaient tenté d’arrêter don Carlos, votre neveu, afin de lui enlever le pré¬ cieux trésor dont il était chargé. — Est-il possible? —Rien n’est plus vrai, m’a dit fray Tomaso, qui a vu de ses yeux les corps des deux bandits sur la route de Cordoue, à mir-chemin d’Alcala. — Donc, mon révérend, le jeune Carlos aurait triomphé de ces brigands et échappé à leur convoitise ? ' — Dom Tomaso a présidé à leur sépulture et béni la fosse qui a dû les recevoir, bénédiction en pure perte assurément, car ces deux scélérats sont damnés sans miséricorde. — Don Carlos est un vaillant chevalier ! — La cause pour laquelle-il combattait était sainte et sacrée, seîïora. Don Luis entra. — Révérend dom Pamfilo, dit la marquise, je vous en prie, laissezmoi seule avec le comte. Le moine se retira, et la mère et le fils se trouvèrent seuls. — Mon fils, dit dona Mencia, vous ne vous doutez pas pourquoi je vous ai fait appeler ? J avoue, madame, dit le comte en souriant, que je l’ignore en¬ tièrement. — Don Luis, écoutez-moi, et soyez franc. — C’est donc sérieux, ce que vous avez à me dire, madame? — Très-sérieux. Don Luis, vous aimez... — J’aime?... — Paquarita, dit la marquise avec un effort. — Pardieu, dit le comte en éclatant de rire, vous me dites là une plaisante chose, et je ne vois pas qu’il y ait là, quand ce serait vrai, de quoi vous occuper. — Don Luis I... — Moi ! aimer Paquarita, cette petite! une fille de rien!... Oh!... — Si vous ne l’aimez pas, vous cherchez à la séduire. — A la bonne heure! Nous nous entendrons, en parlant ainsi. En effet, j’avoue que cette fille a fait quelque impression sur moi. — Et vous voulez la déshonorer ? — La déshonorer ! moi ! impossible !... — Impossible! Eh quoi, parce qu’elle est l’enfant d’un homme du peuple, vous vous croyez le droit de jouer, à plaisir, avec son cœur. — Un caprice ! — Et vous vous en vantez encore ! Un caprice ! Don Luis écoutez et songez un peu à l’avenir que vous préparez à cette enfant. Et son pauvre père donc, qui n’a qu’elle au monde efqui, j’en suis sûre mourrait de douleur, comme je mourrais, moi, de vous perdre..! Parce que vous voyez une jolie ülle, heureuse et fière de sa jeuness'è,* du bonheur qu’elle peut attendre avec un homme de sa condition et que cette fille vous plaît, vous vous dites : Cette femme sera à moi... et vous ne pensez à rien autre chose qu’à satisfaire votre passion!... et môme, je le vois à votre regard, vous vous persuadez que cette petite sera, au contraire, fort honorée de votre amour! — Ma mère, si c’est pour suivre une conversation sur ce sujet que vous m'avez fait venir... — Don Luis, depuis votre naissance, je vous ai toujours préféré à votre frère et, que Dieu me pardonne cette injustice maternelle que je trouvais, dans mon amour, toute naturelle!... Don Luis, par cet amour aveugle et sans bornes, je vous adjure! conservez l’honneur de cette enfant. — J’en suis désolé, madame, et j’ai peine à me rendre compte de l’intérêt si puissant que vous lui avez voué; mais cette enfant a su me plaire, et ma résolution est prise, depuis si longtemps, que je n’ai pas pensé, une seule fois, aux obstacles qui pourraient m’arrêter. — 11 en est pourtant des obstacles, don Luis. — Je les briserai, madame.
20 LA rjRALDA — Oli! jo vous vois donc enfin tel que vous ôtosl On ne m’avait pas trompée, quand on me disait d’écarter le serpent de mon sein. — Finissons cette scène ridicule, ma mère, et permettez-moi de me retirer. — Don Luis, Pedro le sonneur en mourra. — Qu’importe ! Et il fit quelques pas pour sortir. — J’en mourrai, moi ! fit la marquise avec un accent déchirant. — Vous ! pour si peu ! — Don Luis, mon enfant, mon fils, écoute-moi encore quelques instants, de grâce... je n’ai personne pour m’aimer ici-bas, moi qui suis vieille et souffrante... Ton frère est un égoïste, et je comptais sur toi, sur ton cœur, pour me rendre en double ces affections qui me manquent..^ écoute-moi... vraiment, si je te prie ainsi, ce n’est pas pour cette Paquarita... Que m’importe cette fille! Non, c’est parce que je ne peux pas supporter de voir mon enfant adoré suivre une route mauvaise et lâche, se faire un jeu de ce qu’il y a sur la terre de sacré et de respectable... c’est parce que je crois à la vertu; je sais que c’est une grande satisfaction que de se sentir homme d’honneur, et je voudrais te voir, don Luis, un peu de cette vertu dans l’âme... — Ma mère... — Tu me le promets, n’est-ce pas? — Quoi donc? — De ne pas... Don Luis, ne fronce pas le sourcil, sois calme... Oui, promets-moi de ne pas chercher à la séduire. — Eh bien ! oui, je vous le promets, dit don Luis en souriant et comme prenant son parti. La marquise respira, mais le sourire de son fils comprima sa joie. — Luis, dit-elle, tu ne me dis pas cela franchement. — Eh !... fit le comte avec impatience. — Don Luis, je veux que la vertu règne, incontestée, chez moi. Don Luis ricana d’une manière étrange. — Luis, jure-moi d’épargner Paquarita, — Encore!... Eh! madame, vous ôtes... folle! La marquise se voila la face de ses mains. — Je suis punie, ô mon Dieu! s’ecria-t-elle, démon injustice à son égard, le malheureux !... 11 insulte sa mère, il ne croit pas en vous, ô mon Dieu ! Don Luis se dirigea vers la porte; elle s’écria : — Mon fils ! arrête, je te pardonne, je t’aime... Don Luis ouvrit la porte et fit un pas. — Mon fils ! encore un mot, je t’en supplie... Don Luis n’était plus là. La malheureuse mère tomba sur ses genoux. — L’infâme! murraura-t-elle. Les sanglots arrivèrent trop pressés pour ne pas l’étouffer, elle se laissa aller, et tomba lourdement sur le plancher. Paquarita et Nuuez entrèrent, et voyant l’état dans lequel se trou¬ vait leur maîtresse, se mirent à lui prodiguer tous les soin's qu’ils pouvaient imaginer. Bientôt trois caméristes accoururent, et avec leur aide, on put parvenir à placer la marquise dans son lit. Dès que la nouvelle de cette crise se fut répandue, don Ramon se rendit aussitôt près de sa mère et ne quitta plus son chevet. Dom Pamfilo, agenouillé au pied du lit, récitait des prières, aux¬ quelles Nunez, Paquarita et les caméristes joignaient leurs voix attristées. La secousse avait été trop forte ; aussi, dès que le médecin Moya eut examiné la marquise et consulté, sur les antécédents de la crise, ceux qui pouvaient lui fournir des explications, il déclara que la noble douairière d’Aracena n’avait plus que quelques heures à vivre. Dom Pamfilo lui administra le saint viatique, et la pauvre femme trouva encore assez de force pour articuler quelques paroles, et pour prier Dieu de veiller sur ses enfants. Dona Carmen vint mêler de mêmcvses prières et ses larmes à celles des assistants, ne soupçonnant pas qu’elle se trouvait privée, ainsi que Paquarita, d’une protectrice contre don Luis. La journée se passa dans l’attente du moment suprême, et l’on fut DE SÉVILLE. obligé de forcer, pour ainsi dire, les femmes à prendre quelque nour¬ riture; car la marquise avait été bonne pour elles toutes, et elles sentaient qu’en la perdant, elles perdaient presqu’une mère. Don Luis vint, lui aussi, assister aux derniers moments de sa mère, mais ce n’était pas le devoir ni la douleur-qni l’attiraient, il avait cru cela convenable, le bourreau ! Il ne vit pas, malgré ce moment solennel et cette scène lugubre, ^ sans un plaisir qu’il réprima, Paquarita combattre et succomber enfin sous l’étreinte d’un sommeil, puissant. Le râle de l’agonie mortelle lui fit relever la tète, et, parmi quel¬ ques gémissements poussés par la marquise, il crut entendre son nom... Quelques minutes après, l’âme de dona Mcncia était retournée au | ciel, et paraissait devant Dieu. : i CHAPITRE IX. I Moyen peu délicat de se faire aimer. Le marquis reconduisit sa femme dans ses appartements, entra avec elle, la fit asseoir, et lui dit en demeurant debout : — Je vous remercie, madame, des pleurs que vous avez versés et 1 versez encore sur la mort de la marquise douairière d’Aracena, et cela, d’autant plus que, lors de notre mariage, el e ne vous témoigna ; point toute l’amitié que vous pouviez avoir droit d’attendre d’elle. Elle eut toujours en. outre une préférence bien marquée pour mon noble frère, mais je ne le lui reprochai jamais et n’en conçus jamais, non plus, de jalousie; mon caractère, peu liant, je l’avoue, n’a pas pu se soumettre, dès l’enfance, à tout l’épanchement filial que mon cœur désirait mais ne pouvait accorder ; cependant j’ai aimé ma mère, dans le fond de mon ame, et davantage, je vous le dis avec douleur, que don Luis ne l’a jamais aimée... Madame, dans trois jours se feront les funérailles ; je vous prie d’aller avec vos femmes prier dans la chapelle du palais pour le repos de l’âme de la sainte , qui vient de mourir, et cela tous les soirs, dès que l’Angelus aura sonné. — Je n’y manquerai pas, monseigneur. — J’ai appris qu'une jeune fille, nommée Paquarita, était entrée, avant-hier, au service de la défunte marquise, et avait toute son af¬ fection ; je désirerais qu’elle trouvât en vous une aussi bonne maî¬ tresse que celle qu’elle a perdue. — Je tâcherai, monseigneur. Doua Carmen était dans une position coupable sans nul doute ; son amour pour Carlos, qu’elle avait gardé vivace au fond de son cœur, malgré le mariage qui la liait à un autre, l’avait entraînée dans une voie de continuelles craintes, et elle tombait au pouvoir de remords cruels, quand elle se trouvait seule. Vertueuse par principes, sa nature ardente et son tempérament d’Espagnole l’avaient jetée, tête baissée, dans cette frénésie des sens et du cœur, dans laquelle on ne peut s’arrêter, une fois engagé. Son époux, froid et insei»sible devant ces charmes qui devenaient siens, ne lui avait jamais témoigné qu’une affection bornée, et c’était une immense excuse qu’elle appor- = tait à sa faute; car elle pensait bien souvent, au-dedans de son j âme, que s’il avait voulu l’aimer, elle aurait trouvé assez de force et ! de volonté dans sa vertu pour résister à la passion qui, depuis, ; était devenue un crime dont elle appréhendait tôt ou tard le châti- ' ment. Plus que jamais, ces réflexions vinrent l’assaillir, dès qu’elle se vit isolée dans sa chambre à peine éclairée par un flambeau de cire jaune, dont la pâle lueur donnait aux objets Iqui l’environnaient des t reflets et des formes que son imagination lui montrait fantastiques et effrayants. Aussi, sortant de son espèce de torpeur, elle frappa avec force sur un timbre pour appeler ses femmes. Comme on ne lui répondait en aucune manière, elle se leva, sortit de son appartement et ordonna à un valet qu’elle rencontra de lui porter de la lumière au plus vite. | Teresa et deux autres caméristes accoururent, et pendant que, d’après i la volonté de leur maîtresse, elles travaillèrent à quelque ouvrage de
LA GIHALDA DE SÉVILLE. tapisserie, dona Carmen s’approcha d’une table et écrivit une longue lettre, qu’elle plia et cacheta avec soin. — Par qui l’envoyer? se dit-elle, dès qu’elle l’eut terminée. — Je n’ai personne... Ah! j’y songe... oui, c’est cela, demain je m’en occu¬ perai. La marquise, après avoir placé cette lettre sous son chevet, se livra à ses femmes, qui la déshabillèrent et la mirent au lit. Don Ramon, après avoir salué sa femme, s’était rendu immédia¬ tement chez son frère ; mais comme sans le vouloir il fit quelque bruit en montant l’escalier qui y conduisait, il trouva celui-ci dans l’antichambre, et prêt à ouvrir la porte que lui-même venait de pousser. — Que désirez-vous, mon frère? demanda le comte. — Vous entretenir sur les détails de la cérémonie des funérailles. — A présent?... — Demain, peut-être, le temps me manquera. — Mon cher Ramon, je vous en prie, remettons à demain. Je me chargerai d’une partie des travaux qu’exige votre gouvernement, et en nous partageant la besogne politique, nous aurons tout le loisir de nous occuper de cette affaire; ainsi souffrez que je vous quitte. — Mais, don Luis... — Ah ! j’ai en ce moment moi-même une affaire de la dernière importance à terminer. — Et peut-on savoir?... — Oh! ce n’est aucunement de politique qn’il s’agit. — Mon frère, n’oubliez pas quel malheur nous a frappés aujourd’hui. Don Luis n’avait pas perdu de temps et s’était hâté, aussitôt le premier moment de douleur passé, douleur que, tout endurci qu’il était, il n’avait pu maîtriser, il s’était hâté, disons-nous, de faire por¬ ter Paquarita endormie, dans son appartement. Après s’être débarrassé de son frère, comme nous l’avons vu, il rentra dans sa chambre et fut assez étonné en apercevant la jeune fille debout, et cherchant à ouvrir la croisée, afin de se convaincre, par l’inspection du dehors, des localités où elle se trouvait. Ne pouvant y parvenir, elle s’était contentée de regarder au travers des vitres, mais la profonde obscurité de la nuit lui ôtant toute faculté de se renseigner, elle se décida, agitée d’un sinistre pressentiment, à sortir à tout prix et au plus vite de cette chambi’e qui l’effrayait sans qu’elle sût pourquoi*. En se retournant elle se trouva clouée par le regard de don Luis qui entrait ; et alors, comprenant toute l’horreur de sa situation, elle courut vers le fond de la salle et se réfugia derrière un fauteuil. Le comte s’avança, les yeux fixés attentivement sur cette belle créature toute frissonnante de peur, souriant sobrement ot s’applau¬ dissant, au fond du cœur, de cette frayeur qui rendait Paquarita plus séduisante encore. — Don Luis, s’écria la jeune fille, songez que votre mère vient de mourir I Don Luis approchait, Paquarita vit que tout bon sentiment était loin de cette àme ; ce¬ pendant elle joignit les mains : — Don Luis, ayez pitié de moi ! Don Luis approchait. Paquarita vit dans les yeux du comte qu’elle était perdue. — Mon Dieu, secourez-moi ! fit-elle en levant les bras au ciel. Don Luis était près d’elle. — Paquarita, je t’aime. — Oh ! laissez-moi, monsieur le comte... laissez-moü... — Tuas entendu, Paquarita, je t’aime... — Monseigneur... Paquarita se porta vers une autre partie de la salle. — Pourquoi fuis-tu? n’aie pas peur, ohl je ne te veux pas de mal, au contraire, ma belle, et je te répète ce que déjà je t’ai dit : si tu veux être à moi, il n’est pas de trésors que je ne sois prêt à t’offrir. — Monseigneur, je n’ai que faire de vos trésors ! 11 en est un au¬ 21 quel je tiens plus qu’à tous ceux que vous pourriez amonceler à mes pieds : l’honneur ! — Mais qui te parle d’honneur? — Vous, qui voulez me l’ôter. — Vraiment, ces petites filles du peuple sont étranges avec ce motlà! Elles se l’exagèrent... Sache, la belle enfant, qu’il n’y a pas une de nos grandes dames de la cour du roi qui ne tînt à grand honneur et à grande gloire d’être aimée de moi. — C’est que ces grandes et nobles dames, monseigneur, n’ont pas ce sentiment placé au cœur comme nous. — Ce sont des mots, cela, rien que des mots ! — Oui, vous avez raison, fit la jeune fille, de crainte d’exciter sa colère ou de-froisser son orgueil, pardonnez-moi... — Paquarita, je t’aime... — Monseigneur, tenez, je suis à vos pieds. La pauvre enfant s’était en effet laissée tomber à deux genoux. — Je vous supplie en grâce, au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de votre mère, de votre mère qui est une sainte à présent, laissez-moi ce trésor inesti¬ mable, le seul durable, laissez-moi, o5 ! laissez-moi l’honneur ! Si vous saviez... mon pauvre père... comme^il en serait malheureux, lui qui m’aime tant !... il en mourrait, j’en suis sûre. 11 ne pourrait pas me donner le baiser du soir, car mon front rougirait trop et je me cacherais pour dévorer mes larmes. — Ton père deviendra riche. — 11 verra la honte empreinte sur mon front, monseigneur. — Je mettrai, sur ce front charmant, assez de perles et de dia¬ mants pour éblouir ses yeux. — Ce sont ces diamants qui me feraient rougir. — Paquarita, je t’aime. — Grâce, monseigneur, grâce ! — Ecoute, si tu ne m’aimes pas, peut-être est-ce parce que tu en aimes un autre, ce doit être cela; c’est la raison suprême des fem¬ mes... Tu en aimes un autre. — Moi ! — J’en suis sùr. — Eh bien ! vous dites vrai, monseigneur; et cet autre c’est... — C’est?... — Oh ! vous le tueriez, — Non pas, bien au contraire ; peut-être, ne refuserait-il pas mes dons. — Carlos ! — Carlos!... Carlos!... c’est Carlos d’Aracena, n’est-ce pas? — Oui, mais il ne... il m’aime tant, monseigneur! ajouta-t-elle, en se reprenant vivement. — Tu mens ! Carlos ne peut t’aimer, il aime... — Je vous jure qu’il m’aime, monseigneur, moi seule. La noble jeune fille pensait alors au serment qu’elle avait fait de sdu\er Carmen de la jalousie du comte. — Tu mens, répéta don Luis, Carlos aime la marquise, ma sœur. — C’est une erreur, et celui qui a dit cela en a menti!... Est-ce que c’est possible ! — Dans tous les cas, s’il t’aimait, crois-tu qu’il t’épouserait! — Hélas ! non, dit-elle avec un soupir, en appuyant la tète sur le fauteuil. — 11 te déshonorerait donc. — Que m’importe, je l’aime ! — Alors tu me hais, moi. — Je n’ai pas dit cela, monseigneur, murmura-t-elle en s’af¬ faissant. — Mais tu le penses. Vois-tu, Paquarita, je ne puis t’avoir dit que je t’aimais, sans que tu sois à moi ; quant à la rivalité de don Carlos, je nelacrains pas ; et puis, quand il reviendra, son sort est décidé, il mourra. Paquarita releva vivement la tête en répétant avec horreur ; — Mourir? — Oui, pour oser aimer la marquise, et un peu aussi à cause de ton amour pour lui ; écoute-moi bien, Paquarita... — Laissez-moi, monseigneur... mais je sens que je vais... mourir,
28 LA GIRALDA constant : c’est un moyen de me faire pardonner les torts que je ré¬ connais avoir envers toi. — Tn es bon, don Luis^'quand tu le veux. — Eh! certainement, fit le comte en souriant.... je suis bon, qui ne l’est pas. Ah ! si je n’avais point d’amour !.... si je pouvais, une bonne fois, briser en mon cœur cette passion absurde, ennemie, dé¬ vastatrice, je songerais à accomplir de grandes choses I... mais je ressemble, vois-tu, ma pauvre amie, à ces insectes que les enfants retiennent attachés par une patte.Dès que jé veux m’élever, dé¬ ployer mes ailes, voler vers le soleil qui m’attire, mes passions m’ar¬ rêtent, elles m’emprisonnent dans’leurs exigeantes petitesses, m’ab¬ sorbent dans leurs énervantes délices, et je succombe, je m’annihile.... Rage et mépris !... Enfin !... Deux heures après, don Luis traversait à son tour le pont de Tolède. CHAPITRE Xll. Bien d’autrui ne convoiteras. Dans une obscure prison, humide, et ne recevant de jour que par une étroite lucarne, au-dessous de laquelle, à quelques pieds de dis¬ tance, coulait le Guadalquivir, étaient deux hommes, couchés sur la, paille de maïs qui leur servait de lit, rongeant silencieusement le pain noir et les oignons qu’on venait de leur jeter, tout en les arrosant, de temps en temps, de rasades d’eau très-pure, contenues dans un pot de terre, lequel pot ils se passaient alternativement. — Que tu es heureux, José, d’être sobre par nature ! Tu te con¬ tentes au moins de cette détestable et puante liqueur. — ' L’eau du ciel ! Tu es dégoûté ! — C’est bien celle du fleuve, je ne la connais que trop ! — Comment cela, monseigneur ? — Imagine-toi, mon cher, qu’un jour, en passant sur le pont.... ma foi, je ne sais plus trop lequel c’était.... il y a quelque dix ans de cela.... je fus dévalisé psr des gitanos qui, après m’avoir entière¬ ment dépouillé, me jetèrent à l’eau ; les imbéciles ne pouvaient pen¬ ser qu’un seigneur sût nager.... je n’étais pas très-fort, il est vrai, mais je pus m’en tirer, non sans avoir avalé bon nombre de gorgées, dont, toute ma vie, je t’assure, j’aurai souvenance... pouah ! — Ce ne sera pas long, dit José. A ces mots, prononcés avec un certain flegme, le comte de Mosquira, car c’était lui, laissa tomber la cruche à terre, sans faire atten¬ tion aux malédictions que sa maladresse lui soulevait de la part de son compagnon. José et don Juan, les deux espions dont nous avons déjà fait faire au lecteur la connaissance peu flatteuse, avaient commis une sottise qui pouvait assurément les mener loin si leur protecteur, don Luis, ne venait à leur secours ; aussi joignaient-ils son nom à celui de tous les saints dans les prières qu’ils adressaient chaque soir à Dieu. Voici le fait : Depuis longtemps, José avait un désir de s’enrichir subitement et à peu de frais, qui assiégeait sans cesse son esprit : il priait tous les jours son patron de lui fournir une bonne occasion, en remercîment de laquelle il fonderait en son honneur une messe quotidienne à per¬ pétuité, tout en promettant à ce bénin patron de gagner un pays étranger, si la nature du gain pouvait compromettre quelque peu sa moralité de saint. Il s’était dit souvent, en regardant une petite maison basse et dé¬ labrée, qu'on savait habitée par un vieil usurier, que là certainement était le nid de la poule aux œufs d’or ; jugeant sagement qu’un homme qui prête, depuis trente ans, de l’argent à cinquante, soixante et même davantage ; qui, de plus, mène une vie retirée et misérable, doit être immensément riche. Cela devint une idée fixe pour notre gars. Enfin, un jour, il ne put tenir à la tentation, il alla trouver don Juan, lui conta l’afîaire, |en lui proposant de partager les bénéfices s’il consentait à l’aider dans son entreprise. DE SÉVILLE. Le gentilhomme, déjà sans sou ni maille, et qui n’était pas fàché> peut-être, d’aller faire l’opulent en France, en Portugal ou ailleurs, accepta de grand cœur, et les deux amis se concertèrent sagement. Leur bonne étoile voulut précisément que le vieil avare avait besoin de se rendre à Cadix, pour surveiller le débarquement de plusieurs navires. Le soir même de son déjpart fut donc fixé, par les deux associés, pour le couronnement de leurs souhaits; c’est pourquoi ils s’intro¬ duisirent dans la demeure du vieillard pendant la nuit, et se mirent à fureter ni plus ni moins que s’ils se fussent trouvés dans leur propre domicile. Ils ouvrirent les meubles avec ou sans clefs ; mais au milieu de leurs vaines investigations une pensée leur vint, pensée profonde ; c’est que les vrais avares n’ont point coutume de serrer leurs ri¬ chesses dans des meubles ordinaires. Ils n’en continuaient pas moins, espérant que celui-ci réaliserait une exception dans l’espèce, et brisèrent sans vergogne les serrures trop rétives. Une affreuse gitana, digne campagne de l’usurier, accourut, effa¬ rée, à ce bruit dont elle ignorait la cause, et se mit à jeter des cris perçants dès qu’elle eut aperçu les deux voleurs. Heureusement pour les bandits, que la voix était cassée et les murs épais, sans quoi ils étaient perdus. Ils n’hésitèrent donc pas à se débarrasser de ce fâcheux témoin, et après avoir éteint son faible souffle d’existence, au moyen de bonnes dagues, ils continuèrent leurs recherches. Elles furent infructueuses. Ils maudirent leur impatience, en pensant que, peut-être, la vieille leur aurait indiqué la cachette où le juif recélait ses précieux trésors. C’est pourquoi José essaya de réveiller la ^fitana avec l’intention charitable, si elle donnait signe de vie, de lui appliquer une torture quelconque jusqu’à ce que ses aveux eussent pris une tournure satisfaisante. Don Juan préparait même à cet effet une petite corde autour des pouces de la vieille et n’attendait que le signal de son compagnon pour les serrer, mais celui-ci secoua énergiquement la tète en signe que tout était inutile. Le jour allait paraître, il fallait songer à la retraite. Ils sortirent de la maison par-dessus les murs, en se promettant bien de revenir la nuit suivante, mais, cette fois, armés d’outils propres au défrichement d’un petit jardin qui semblait inculte. Le lendemain, vers minuit, la lune, en se dégageant d’un nuage obscur, éclaira nos deux travailleurs, bêchant et piochant, que cela faisait vraiment plaisir. Nous allons voir comment ils furent inter¬ rompus dans leur besogne. Convenons, en passant, que la richesse a toujours excité l’envie de bien des gens, et que le hasard a quelquefois de bien singulières fantaisies. 11 fallut que ce soir-là, messire Hasard et Notre-Dame l’Envie fussent en humeur de jouer quelqu’un de leurs tours et choisissent précisément nos deux défricheurs pour but de leurs attaques. Celle-ci, — l’Envie,— minait depuis longtemps l’appétit d’un cer¬ tain cousin du brave usurier, qui, s’ingérant aussi de voler son pa¬ rent, arrivait précisément dans cette louable intention. Il frappa à la porte de la maison, mais ce fut en vain ; personne n’ouvrit, comme bien vous pensez. Celui-là, — le Hasard, — voulut qu’en s’en retournant il passa derrière la maison, et qu’il entendit distinctement le bruit que fai¬ saient les larrons. L’envie dès cet instant quitta le cœur de cet estimable cousin ; il courut chez l’alcade, tout en remerciant le hasard de lui avoir procuré un moyen honnête d’être utile à son parent, en lui sauvant sa for¬ tune qui, en récompense de ce service, pourrait, quelque jour, lui échoir en héritage. Le magistrat quitta son lit d’assez mauvaise humeur, et suivit le bon parent avec une escorte formidable de soldats de la Santa- Hermandad. La maison fut cernée, et les deux rats capturés au moment où ils
29 LA GIRALDA DE SÉVILLE. découvraient dans les entrailles d un carri; d oignons un coffre dont la carrure les ravissait d’aise. Comme, à la tentative de vol, il y avait accompagnement de meurtre, on les jeta au fond du cachot où nous venons de les voir, en attendant qu’on voulut bien les pendre. Ceci se passait dix jours après le départ de Carlos. Nous ignorons si le cousin fut récompensé de sa bonne action, mais nous avons tout lieu de croire que le hasard ne l’abandonna pas, après avoir commencé de le servir comme il avait déjà fait. _Je crains bien, dit don Juan, que le comte Luis ne nous oublie. — Dans ce cas, répondit José, il n’y aurait pas grand mal, nous sommes deux coquins dont le sort est bien mérité. _Ah ! si tu ne m’avais pas parlé de ce maudit trésor!... — Eh bien ! — Je serais, à cette heure, à boire avec Luis et ses amis, — Et moi, peut-être, en possession du coffre-fort. — Comment ? — Je ne voulais pas tuer la vieille, moi; c’est toi qui as porté le pre¬ mier coup. Vois-tu, monseigneur, tu n’entends rien aux expéditions. — Mais tu l’as achevée, la sorcière. — Tiens ! dès qu’elle a senti le pointu de ta dague, elle a crié de plus belle... Je n’ai jamais aimé la musique. — Pendus ! dit Juan avec désespoir ; si au moins on voulait me couper la tête, car je suis noble, après tout, je ne suis pas un chien de manant comme toi. — Tout beau! monseigneur, ne t’emporte pas, cela ne te mènera à rien. Fais comme moi, dors et attends. Et puis, il faut te faire une raison, vois-tu; pendu ou décapité, c’est toujours même chose, à la jouissance près. — Qu’entends-tu par jouissance? — Je me suis toujours figuré que la pendaison procurait, par le balancement et la suspension, une sorte de volupté pareille à celle de l’ivresse. — De l’ivresse? Bah ! — Assurément. Je ne me suis enivré qu’une fois en ma vie, la seule où j’aie goûté du vin. Ah! caramba l quel vin! Vois-tu, Juan, quand j’y pense... nos vins d’Espagne ne sont rien en comparaison. Il y a longtemps de cela, c’était en Hollande ; je me trouvais à bord d’un de nos navires, dans le port d’Ostende, et c’est là que j’ai bu de ce vin, dont on doit parler la tète découverte. — Lequel donc? — Le vin du Rhin. — Je le connais et je suis de ton avis, c’est un maître vin, mais il ne vaut pas les nôtres... Ah! Dieu! si tu les connaissais!... Ah ! Xérès! Malaga! Alicante! ah! Moscatella, Tintilla de Rota, et tant d’autres!... José, tu n’es qu’un bélître de ne pas t’être... abouché, au moins une fois, avec ces véritables larmes du soleil ! — Chacun prend ses joies où il les trouve. — Ceci est sensé ; mais revenons : Tu supposes donc que la pen¬ daison... — C’est mon idée. Mais j’ai bien autre chose pour me consoler, querido. — Quoi ? Me le diras-tu ? — Si don Luis n’avise pas à nous délivrer des griffes de la justice, je te le jure, je perdrai don Luis. — Comment? fit Juan avec une avidité qui témoignait du peu de dévouement qu’il avait pour la personne du comte. — Je possède un secret... José ne put achever ; un bruit de verrous qu’on tirait l’en empêcha. Un jeune homme, qui servait de geôlier, leur ordonna de se lever et de sortir derrière lui. Tous deux échangèrent un regard qui signifiait : Tuons cet enfant, et à l’aide de ses clefs, nous sommes libres. Mais huit alguazils étaient dans le souterrain qui s’ouvrait devant eux, et les attendaient. Ils se résignèrent. On les mena devant un tribunal, où, après leur avoir, pour la forme, adressé quelques questions, on les renvoya à leur cachot, en leur di¬ sant de se préparer à la mort. ^ Tout était donc fini pour eux. Quand ils se retrouvèrent seuls, José s’approcha de son compagnon et lui dit : — Juan, nous sommes perdus sans ressources. — Hélas! — Don Luis n’a plus besoin de nous et n’est peut-être pas fâché de trouver cette bonne occasion de se défaire de nos personnes. — Je le crois. — Ecoute, il faut nous venger de lui. Tu es gentilhomme et l’on t’écoutera plutôt que moi. — Que faut-il que je fasse ? — Tu vas demander à parler au marquis d’Aracena. — Au gouverneur ? — A lui-même. Et tu lui diras que son frère le trahit ! oui, le trahit, c’est-à-dire qu’il aime sa femme. — Oh Ile scélérat ! sa belle-sœur ! — Il n’y a pas grand mal, entre nous, mais si le marquis apprend cela, il prendra rage contre Luis, et, qui sait, si demain le traître ne sera pas à notre place ? — Mais si on ne me croit pas ? — Tu jureras sur ton honneur. — Diable ! mon honneur... tu l’as bien compromis dans notre mi¬ sérable échauffourée du coffre-fort. — On peut être un voleur sans pour cela manquer à l’honneur et à la foi du serment. — J’essaierai, dit le comte. — Oh 1 mais de suite, caramba; nous n’avons pas de temps à per¬ dre, c’est sans doute demain qu’on doit nous... et José fit le geste. Don Juan se mit incontinent à frapper la porte de la prison, des pieds et des mains, jusqu’à ce que le geôlier, accourant, lui eût de¬ mandé ce qu’il voulait. — Parler au gouverneur, répondit-il. — Impossible ! — Il le faut, un secret d’Etat ; c’est pour lui de la dernière impor¬ tance. — Le marquis ne peut se déranger pour vous, bandits ! — Eh bien ! don Luis alors, cria José. — Don Luis n’est pas au palais, ni dans la ville. — Où donc est-il ? — A Madrid. Les deux condamnés se regardèrent. _ 11 paraîtrait alors qu’il ignore notre sort, dit Juan. — Je le crois. ^ — H ne faut pas le trahir, alors. — Au contraire : si nous ne disons rien, on nous pendra ; tandis qu’en parlant, nous aurons au moins huit ou dix jours devant nous. — Tu as raison, dit Juan ; et comme il entendait le geôlier s’éloi¬ gner, il le rappela. — Que voulez-vous ? dit celui-ci. — Parler au gouverneur. — Vous êtes fous ! — Non pas, non pas, mon bon geôlier... mon bon... Comment vous nomme-t-on ? — Itùria. _Mon bon Ituria, faites-moi parler au marquis d’Aracena, il y va de ma grâce ; — si vous m’obligez, je vous paierai grassement à ma sortie de prison. Ituria sembla réfléchir ; enfin au bout d’un instant il dit à voix basse : — Confiez-moi le secret et je l’irai révéler au marquis. Oui-da, mon ami, tu es malin ! Et alors qu’est-ce qu’il nous en reviendra à nous, rien ? — Comment vous appelle-t-on? demanda à son tour le geôlier, après un nouveau moment de réflexion. — Don Juan, comte de Mosquira, cria le prisonnier. — Je vais transmettre votre demande au geôlier en chef, qui agira à sa convenance. — Allez, brave Ituria, souvenez-vous de ma promesse.
LA GIRALDA DE SÉVILLE. Deux heures se passèrent, pour les deux amis, dans les plus mor¬ telles angoisses.; après lesquelles reconnaissant que tout espoir était perdu, ils s’accroupirent tristement chacun dans un coin, méditant sur la vanité des choses humaines et leur fragilité, mais repoussant avec effroi toute idée d’avenir. José rompit ses réflexions subitement pour dire à son complice : — Mosquira, je voudrais avoir un couteau. — Pour te couper la gorge ? — Pas à moi, mais bien à toi. — Tu as donc peur de mourir, vieux loup, tu deviens absurde ? Je n ai pas peur de mourir, mais je suis enragé de ne pouvoir exhaler ma haine, sans que personne me regrette; je grince des dents, rien qu en pensant à ce peuple imbécile qui, demain, assistera à notre supplice avec la même insouciance et la môme gaieté de cœur qu’à un combat de taureaux. Oh ! maudit sois-tu, hasard qui nous as fait dé¬ couvrir, quand nous étions si près de la réussite ! L’espion accompagna ces paroles des jurons les plus épouvantables. La nuit arriva bientôt, et TAngelus se fît entendre dans leur soli¬ tude, avec un éclat inaccoutumé; il leur sembla que la faible cloche bourdonnait à leurs oreilles, comme si toutes celles de la Giralda se trouvaient en branle. — C’est le dernier que nous entendons, pensèrent-ils. Tout à coup ils virent briller sous la solide porte une faible lueur, qui augmentait d éclat, au fur et à mesure que la torche qui devait la projeter s’approchait. Plus de doute pour eux, c’était la liberté, la délivrance. Ituria ouvrit la porte et remit le comte au pouvoir de quelques alguazils, qui le conduisirent devant le gouverneur. José, resté^seul, allait se livrer bientôt au sommeil qui commençait à le gagner, lorsqu’il se leva et s’approcha de la porte du cachot, sous laquelle d voyait encore une lumière fîltrer avec peine. Il aperçoit deux hommes marchant avec précaution, tout en se h⬠tant, et qui, au grand étonnement de notre bandit, s’arrêtèrent de¬ vant son cabanon, en tirèrent les verrous et entrèrent. La subite transition de l’obscurité à l’éclat de la torche éblouit d’a¬ bord José ; mais quand il se fut fait à ce nouvel état de lumière, il resta immobile de surprise, en reconnaissant dans les deux hommes qui se trouvaient devant ses yeux, fray Tomaso et don Luis. — C’est vous, monseigneur ; Dieu soit loué ! —Fray Tomaso vient de m’en apprendre de belles sur votre compte, mécréants ! ^ — Monseigneur, pardonnez-moi ; je suis un maladroit... J arrive à 1 instant de Madrid, et la première personne que je rencontre est le révérend père, qui m’a raconté votre aventure. Tu mérites bien d’être pendu ! — Je le serai demain, si votre grâce ne me sauve pas. — Fray Tomaso m’a encore dit que Mosquira était, à cette heure en audience particulière avec mon frère. ^ Ah ! mon Dieu ! c’est vrai... et moi qui... monseigneur, je suis un gueux, un vaurien, un chenapan, écrasez-moi la tête avec votre botte, je ne mérite pas davantage ! — Voyons, qu’y a-t-il ? Parle. Mais aussi, j ignorais votre départ pour Madrid ; dans ces mau¬ dites prisons, on ne peut rien savoir; je croyais que vous m’aviez ou¬ blie, ou que vous m’abandonniez à mon malheureux sort, et alors... — Achève. — Je vous ai trahi. — Trahi ! répéta don Luis en fronçant le sourcil. Explique-toi, misérable. — Je n’oserai jamais. Hàte-toi, ou je te ferai pendre à l’instant. Eh bien ! oh ! mon Dieu 1... j’ai dit à Mosquira.... — Parleras-tu, bourreau ? * * — Que vous aimiez doîïa... — Tais-toi ! L’espion attendit quelques minutes, entre la vie et la mort, pendant que le comte d Aracena pesait et calculait les ressources qui lui res¬ taient pour faire face à l’orage menaçant. - Que Mosquira ignore que tu m’as vu, dit le comte en relevant la tete. Je vais trouver mon frère. Cette nuit vous serez libres Ecoute, José, je te pardonne parce qiie j’ai besoin de toi. Ouant à don Juan... je vais te donner un conseil ; si tu tiens à là vie, ne bois pas de vin au souper qui vous attendra au sortir de prison. Don Luis sortit précipitamment avec le moine qui, avant de le suivre, avait pressé cordialement la main de son confrère en espionnage. Ma foi ! tant pis pour don Juan, se dit José à part soi. C’est TO i sot qui n a jamais rien su mener à bonne fin. Cela vient de la faiblesse I naturelle de son caractère; s’il avait résisté à mes insinuations, et n eut pas demande a cor et à cri d’être entendu du gouverneur, il serait heureux comme je de suis à présent. Diable! je l’ai échappé elle.... Il paraîtrait que don Luis veut nous traiter ce soir, c’est fort plant do sa part... Ce pauvre Mosquira... N’importe, malgré tout, je préférerais le coffre-fort !.... - I I -1- - -I csiiiuer Heureux a en e le qui e pqv sept mortelles semaines de prison, car elles y sont bien, les sept semaines... Ah! que je me sens aise! il me semble que, de ma vie, je nai été si joyeuxli.. Je chanterais, caramba, si je ne craignais... ah! quelle joie !... Je reverrai demain le soleil et le ciel et mon... épouse! jé serai libre! Ce fut sous l’impression de ces riantes pensées que s’endormit José, en attendant le retour du^comte de Mosquira, et surtout l’instant de sa délivrance. CHAPITRE XIII. Si vous croyez invinciblement qu’il vous est ordonné de mentir, mentez, (casnédi.) Don Luis, en entrant au palais, affecta de faire grand bruit - les valets et ses écuyers parcouraient les appartements, et les flambeaux qui circulaient çà et là aux mains des serviteurs ne servaient qu’à rendre son arrivée plus importante. Un officier du palais vint donc aussitôt le prier de passer chez le marquis. — Un instant, dit-il avçc aisance, que mon noble frère veuille bien attendre que jé sois débotté. Un deuxième officier vint lui intimer l’ordre de se rendre auprès du gouverneur sans diflérer. — J’obéis, répondit-il. Après quelques ordres donnés à la hâte, il se dirigea vers les ap¬ partements du marquis. — Diable! pensait-il en montant l’escalier, la délation du Mosquira a produit son effet. Je voudrais bien savoir s’il a eu déjà le temps d’interroger Carmen... cela m’embarrasserait fort... autrement, je m’en inquiète comme de la dernière chosë du monde. Mon noble frere a pris l’habitudé du commandement, à ce qu’il me paraît, depuis que je suis absent... Il était temps que j’arrivasse pour remettre toutes choses en leur chemin. sa, vue, lu ] * 'p surprendre sur son visage que deux sentiments : 1 un d etonnement, pour l'ordre qu'il avait reçu, l'autre de jo.edcrevoirson frère; sibien. qu’habituéàplier devant cethomme. il ne put soutenir 1 éclat de son regard et détourna la tête pour dire à quelques seigneurs qui se trouvaient au tond de la salle, de vouloir bien les laisser seuls. Monsieur lé comte, veuillez vous asseoir, dit le marquis avec gêne. Il répéta : h & Veuillez vous asseoir, je vous prie, j’ai à vous entretenir... — Comment, mon frère, c’est ainsi que vous me recevez, après une absence qui n’a été pour moi que trop prolongée à mon avis, puisqu elle me retenait loin de vous ! Expliquez-moi, de grâce, ce changement et cet accueil, je vous avoue que j’étais loin de m’v^ at¬ tendre. ^ — Comte, j’ai besoin d’avoir avec vous une' explication sérieuse. — Je vous écoute, mon frère. Ils s’assirent et le marquis commença avec peine :
31 LA GIRALDA 13E SÉVILf.Ë. QuancL il y a cinq ans^ j’ai épousé doiia Carmen de Guardera, ce mariage fut plutôt l’effet de la politique et du désir de perpétuer mon nom, que la suite d’une passion véritable. J’ignorais presque l’àge, et j’avais à peine remarqué la beauté de celle qne je conduisais à l’autel. Etait-ce satiété des sens, ou sécheresse du cœur? je ne cher¬ chai pas à l’approfondir, car j’avais voué mon existence à la réussite de projets plus nobles. L’ambition, la soif du pouvoir avaient envahi mon âme, et ne laissaient aucun endroit de mon être accessible à tout autre sentiment excepté un, cependant, — mon amitié pour vous. — Tous les jours je m’efforce à me la conserver, et je mets mon bonheur à la partager, Raraon, fit le comte d’un air pénétré. — Vous étiez plus jeune que moi, et je pouvais vous faire entrer dans les ordres, car votre peu de fortune ne pouvait vous permettre d’embrasser un autre état. Je ne l’ai point soufïert ; j’ai voulu que mon frère partageât mes richesses. Plus tard, quand le roi m’a dis tingué parmi ses plus zélés serviteurs, je vous ai fait paraître à mon côté et j’ai voulu qu'un peu de cette faveur du souverain rejaillît sur vous. Enfin, quand j’ai été nommé au gouvernement d’Andalousie, j’ai encore pensé à vous, don Luis, et je vous ai rendu aussi puissant que.moi; je vous ai fait asseoir dans tous mes conseils, votre voix y a prévalu à l’égal de la mienne. En un mot, vouSr étés un sécond moi-mèrae. — Je vous hénis tous les jours, mon frère, de ces marqués de bonté, et je prie le ciel de faire naître quelque incident qüi me mette dans le cas de vous prouver mon amitié sans borner et' mon aveugle Recon¬ naissance. • , . — Don Luis, celte amitié vous l’avez méconnue,- dît le marquis avec sévérité. — Moi, mon frère !... — Cette reconnaissance, vous l’avez'foulée aux pieds; tout cet écha¬ faudage de dévouement et de bontés a croulé en un jour. — Expliquez-vous, don Ramon, car je ne vous comprends pas... — Au mépris de toute considération, vous avez, insensé, attéiilé à l’honneur de mon nom qui pourtant est le votre 1 En disant ces mots, le marquis s’est levé et morclVàit' dans la salle à grands pas, s’irritant de plus en'plus. — Don Luis, continua-t-il, il faut donc qu’à présent jfe Croie à fout ce qu’on m’a raconté sur vous; il faut donc que j’ajoute foi au-X rapp.orts qu’on m’a faits, et que, dans mon àvéugl'e amitié', je traitais de calomnies! Je m’explique maintenant la haine que les bourgeois vous portent; il n’en est pas un qui n’ait à vous demander compte dé l’hon¬ neur de sa fille ; vous n’avez rien respecté, depuis' la fille du peuple jusqu’à la noble dame; toutes ont à voiis àccusër de trahison et dé perfidie; celle-ci, vous avez traîné son nom' ét ses titres daiife la lie dé vos orgies; celle-là, vous l’avez jetée à corps perdu, la malheureuse, dans le vice et la corruption; votre amour a porté le deuil darts tbüïes' les familles. Jusqu’à ce soir, j’ai cherché à étouffer tous éès ressen¬ timents, j’ai fait taire toutes ces voix qui vous accusaient, j'ai ihôtn’é partagé les malédictions avec vous. Mais ce n’est' pas font, vous' âvez voulu couronner dignement tant d’abjections et d’infamicS par là plus affreuse des trahisons!... 'Vous avez osé lever les yeux sur la marquise d’Aracena, sur l’épouse de votre frère ! Le marquis fixa ses yeux sur le visage de son frère, qui feignit letonnement douloureux, l'indignation et l’horreur que Iqi inspirait une télle accusation. Us restèrent quelque temps silencieux ; après quoi don Luis, relevant là tète, dit, comme s’énonçant avec peine : — Mon abattement né doit point vous surprendre, don Ramon, c’est que j’ai peine à me faire à l’idée que vous avez pu concevoir de moi une semblable opiniOn... —• Vous niez donc? — Non-seulcracht je nie, mais je vous jure que jamais je n’ai porté atteinte, môme par la pensée, à l’honneur de votre nom, encore moins à celui de Voti’c lit. — Don Luis, vous pàfesez pour un habile imposteur... — Que faut-il que je dise pour vous convaincre? Non, rien^ mon innocence ne nté suggère rien, sinon que, perdu de vices comme vous me faites, je n’en suis pas encore descendu si bas que vous croyez. ! Cette amitié que vous m’avez vouée dès l’enfance, je l’ai sans cesse partagée; j’en ai fait mon unique consolation. Vous savez si j’ai ten¬ drement aimé notre mère, eh bien ! cette indifférence qu’elle me re¬ prochait souvent, c’était à vous qu’elle en eût dû demander compte.- Le souvenir de vos bienfaits était toujours présent à mes yeux et à mon cœur, et je ne croyais pas de dévouement assez-grand pour les payer. Je me fis, dès lors, un devoir de vous épargner tous les em- I barras de vos affaires; — depuis que vous avez été nommé gouverj neur de la province, je vous ai laissé le beau côté des affaires, les I fêtes et les négociations glorieuses; — mol, je me suis assigné les • détails minutieux, difficiles, hideux même parfois. A vous la noble tâche, la splendide part! A moi la besogne odieuse... Vous aviez rai¬ son, tout à l’heure, en me disant la haine que me portent la bour¬ geoisie et le peuple ; c’est que j’ai voulu rendre votre nom illustre et honoré aux dépens du mien, c’est que je me suis tracé une voie dont je ne me suis pas écarté d’une ligne pour vous rendre en gloire et en bonheur ce que vous m’avez donné en fortune et en honneurs. Que m'importaient alors la haine et les malédictions de la foule ! Ce que • je voulais, ce que j’ambitionnais avant tout, c’était votre amitié, c’était une marque nouvelle de votre bonté... Maintenant, il a fallu qu’un souffle de la médisance vînt abatti’ecet édifice brillant; qu’une calomnie odieuse... Tenez, mon frère, j’aurais supporté avec déses¬ poir le retrait de votre amitié et de vos bonnes grâces ; mais, à pré¬ sent, il ne me reste plus qu’à mourir ; vous avez suspecté ma bonne foi, vous m’avez cru indigne de votre confiance... Don Luis acheva ces mots en se cachant le visage de ses mains, mais pour mieux juger de l’effet qu’avaient produit sur son faible frère ces paroles hypocrites. Son œil, sec et exercé dans la connaissance des secrets du ccÊur humain, suivait à travers ses doigts les progrès que sa défense opé¬ rait ; bientôt, il n’euf plus dé doute sur leur nature ; il s’assura que la honte et le remords consumaient le marquis, et pendant quelques instants il jouit cruellement de sa confusiofi. Comme nous l’avons déjà dit, il avait toute puissance sur l’esprit d'é soii frère, qui n’agissait que par ses conseils, et suivait ses vo¬ lontés, môme lesplus opposées à celles qui lui étaient soumises. Il avait su, enfant, et déjà faux et dissimulé, capter la bienveillance de son aîné. La vie du couvent qù’il entrevoyait en perspective, lui fai¬ sait horreur; de sorte qu’en s’attachant au marquis et cultivant son influence qui grandissait de jour en jour, il pourrait s’ouvrir une car- i‘iÔre dans laquelle il se sentait la force et les facultés de s’illustrer. Le hasard de la naissance avait tout fait pour le marquis, mais ce fut' tout ; il fallait à cette intelligence bornée un puissant levier pour la faire mouvoir ; elle le rencontrait dans l’activité d’un frère hardi, irtlri'gànt, rusé et sans conscience. Connaissant le bien et le mal, sans pratiquer l’un, sans éviter Tautre, eXcépfé quand l’intérêt le commandait ; mais cachant cet inté¬ rieur cô'rrômpu, par l’urbanité, la feinte franchise, enfin par une hypocrisie profondément savante, lecomte avait su s’imposer à son frère dans toute l’acception d'n mot. Le niîîrquis sè tRoûva'il vraiment accablé des paroles de son frère, mais, malgré cela, il né pouvait s’empêcher de remarquer que le comte, tout en protestant de son amouf et de son dévouement à sa ))crsonne, n’avait presque rien dit touchant son épouse ; il s’atten¬ dait, au moins, à l’entendre louer ses vertus et la juger incapable d’oublier en rien les devoirs qui lui étaient commandés. Don Luis jugea à propos de terminer cette scène qu’il commençait à trouver ridicule; c’est pourquoi il se leva en silence et gagnaléritement la porte. Mais il s’arrêta et se tourna vers son frère qui lui tendit là main d’un air embarrassé. 11 baisa cette main avec ferveur et jugea à pro¬ pos de la mouiller de ses larmes. Tous deux alors respirèrent librement et à pleine poitrine. — Vous allez, don Luis, me pardonner mes ridicules soupçons et les-oublier, n’esl-ce pas ? dit le marquis. — Quand j’aurai passé le seuil de cette salle, mon frère, lé souve¬ nir de notre entretien sera à jamais banni de ma mémoire;' cepen¬ dant...
3^ . LA GlHALDA — Achevez. — Je voudrais essayer de vous faire revenir un peu sur ces défauts dont vous m'accusez. — Bah! maintenant, je ne vous en fais pas un crime, bien au con¬ traire ; pourquoi et de quel droit irais-je m’opposer à vos fantaisies amoureuses? n’êtes-vous pas le maître? Et puis, les femmes ou les filles que vous courtisez doivent certainement avoir à grand honneur que vous daigniez les distinguer. — Les bourgeois se sont donc plaints en mon absence ? — De ce que vous suborniez leurs épouses et enleviez leurs filles ou leurs sœurs. — Les brutes! DE SÉVILLE. — Oh! ils n’ont pas crié bien haut, car tous nos seigneurs, qui marchent sur vos traces, se sont coalisés et ont fait répandre le bruit que le premier mari qui se plaindrait aurait les oreilles coupées. — Qu’ont répondu les honnêtes gens? — Le lendemain, le baron de Vizerta, le plus élégant et le plus fou de tous, a été trouvé noyé dans le fleuve. — Une vengeance? — Ou un suicide. — Diable! et il y a longtemps de cela? — Trois jours. — J’éclaircirai l’afiaire. A propos ! dit le marquis en riant, en partant pour Madrid, vous Cettelettre est... pour lui. (Page 24.) avez emmené quelqu’un avec vous. Une fille de rien, m’a-t-on dit... une certaine Teresa... qui avait été camériste de la marquise... c’est cela, n’est-il pas vrai? — Je ne le cache pas, mais je vous avouerai, marquis, que j’ai agi pour le bien de la donzelle ; elle était fort amourachée de moi, il a fallu qu’elle me suivît, sans quoi elle mourait dans les larmes. Je l’ai laissée là-bas en bonne voie de prospérité. Elle est tout à fait lan¬ cée : elle a entendu raison, et partage son temps et ses amours en¬ tre un ex-vice-roi du Mexique, un cardinal et un petit écolier de l’université. — Vous n’avez pas rencontré don Carlos à la cour? Le comte tressaillit à ce nom, et soudain il lui vint l’idée de se venger instantanément des reproches qu’il avait essuyés précédem¬ ment. 11 affecta donc de ne pas répondre au marquis, pour l’obliger à répéter la question, ce qui arriva en effet. — Don Luis, depuis que don Carlos nous a quittés, nous n’avons pas eu de ses nouvelles, savez-vous ce qu’il est devenu? Don Luis répondit, après un silence : — En me parlant de Teresa et puis après de Carlos, vous m’avez fait ressouvenir de quelque chose... Durant notre voyage, je ques¬ tionnais avec indifférence Teresa sur la vie intérieure de votre épouse et il lui est échappé... —• Continuez, Luis, continuez, fit le marquis dont les soupçons re¬ venaient, mais cette fois vagues et indéterminés. —" Que la marquise, le jour du départ de notre cousin, parut agi¬ tée et souffrante ; que souvent... pendant son sommeil, elle l’avait i
LA GIRALDA entendue balbutier des mots sans suite parmi lesquels elle avait cru distinguer un nom... — Et ce nom? demanda le marquis avec angoisse. Le comte avait parlé lentement, laissant tomber ses paroles goutte à goutte pour ainsi dire, afin qu'elles portassent plus avant; il conti¬ nua de même. — Ce nom était celui de Carlos... — Carlos I — Et maintenant, moi-même, continua Todieux délateur, je crois me rappeler une circonstance qui me frappa... Dona Carmen était au balcon de son appartement quand Carlos partit, elle y resta très tard, comme si elle l’eût vu au loin s’éloigner. — Don Carlos est son amant ! s’écria don Ramon avec furie, j’en suis sûr; j’avais remarqué aussi leur bonne harmonie... Mais pour¬ quoi ne revient-il pas? —• S’il l’aimait, il serait ici, observa Luis, toujours prudent. DE SÉVILLE. 33 -- 11 l’aune, c’est certain!... mais peut-être ne se rendent-ils pas compte de ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre. — Comment, alors, s’expliquer l’absence de Carlos? Vous avez raison, don Luis; cependant je regrette que cette Teresa ne soit plus à Séville, je l’aurais interrogée. — Interrogez votre femme. — Si elle est innocente... c’est l’offenser. — Mais il y a interroger et interroger, insinua le comte; vous pou¬ vez, sans rien laisser paraître et après lui avoir annoncé mon retour, lui marquer votre intention de rappeler don Carlos; à sa contenance, vous apprécierez si elle est coupable de quelque désir; et alors, sui¬ vant ce que vous jugerez devoir être fait, nous agirons : rappeler l’amant pour le punir, s’il est coupable, — ou le confiner bien loin, s’il n’est qu’à craindre. * — J’y vais à l’instant. — Ah ! tenez, mon frère, je vous conseille de ne pas apprendre à Le cavaHer se retourna vers ceux qui le suivaient. (Page 38.) votre femme que je suis revenu, car elle a de moi une telle peur que Vous prendriez l’aversion qu’elle fera paraître à mon nom pour quel¬ que indice... Mais j’oublie qu’en arrivant j’ai fait autant de bruit qu un petit gentilhomme qui vient d’hériter. — Enfin, agissez à vo¬ tre guise. Le comte, resté seul, s’approcha d’une table chargée de papiers et en prit rapidement connaissance; mais aucune des nouvelles et des notes qu’il parcourut ne pouvait l’intéresser; dans ce moment, il n’était susceptible de songer à rien; le résultat de l’entrevue de son frère avec la marquise captivait seul sa pensée. II n’y avait pas cinq minutes qu’il s’y était adonné, quand il en¬ tendit la porte s’ouvrir discrètement et quelqu’un se glisser sans bruit sur le tapis en s’approchant de lui. En levant les yeux il re¬ connut le révérend fray Tomaso dans l’attitude du respect et sem¬ blant attendre qu’on l’interrogeât. — C’est toi, saint père, que veux-tu? demanda Luis. — Une recommandation, excellence. — Laquelle ? — Ce soir, vous traitez José, Mosquira et moi ? — Oui. Vous souperez ensemble et trinquerez à leur délivrance. — Mais... — Que signifie ce mais ?... — Il y aura du vin, monseigneur? — Sans nul doute ; crois-tu que je sois revenu assez ladre, de Ma¬ drid, pour vous imposer un repas sans cette généreuse liqueur? — Non, monseigneur, mais... vous avez conseillé à José de ne point boire de vin... et... — Ah ! ah ! révérend, vous avez peur... et en même temps, l’a¬ mour que vous portez à la bouteille vous fait appréhender un souper mal arrosé. Tranquillise-toi, ivrogne, il n’y aura qu’une bouteille dangereuse : elle paraîtra vers la fin du repas. Ce sera du vin du Rhin. — Aïe 1 je l’aime tant, que la tentation... — Gourmand ! ce sera ta punition. — Monseigneur, prenez pitié d’un pauvre moine qui a coutume dans son couvent... , ’ — Eh bien ! arrange-toi comme tu voudras. Je n’ai rien dit encore au sommelier... 11 ne put achever, don Ramon rentrait. — Eh bien I fit Luis. ■ t 3
DE SÉVILLE. 34 LA GIRALDA Fray Tomaso sortit sur un regard du marquis, qui répondit à son frère ; _Impossible à présent, elle est encore à prier dans la chapelle. Sans remarquer le désappointement de celui-ci, il continua : _J’ai réfléchi, don Luis : je pourrais me laisser emporter par la juste colère qui m’anime ; ses dénégations, si elle en emploie^ m’irri¬ teraient davantage, et des aveux me feraient commettre un crime peut-être; ce dont j’aurais éternellement à me repentir. Voyez-vous, je ne puis avec cette femme me plaindre avec justice, nos relations vis-à-vis l’un de l’autre ne m’y autorisent pas. Cependant, je ne puis tolérer le scandale s’il existe ; si une séparation est par vous jugée nécessaire, nous en informerons le Saint-Père, qui ne me refusera pas un acte de divorce. Je remets l’intérêt de mon honneur entre vos mains, mon frère, allez la vqir, mais soyez prudent et adroit. Si ede est innocente, évitez de la blesser et de lui faire soupçonner même que j’aie des craintes. Mon Dieu! pardonnez-moi les embarras que je vous donne. Le marquis conduisit sop frère jusqu’à la porte et s en sépara en lui serrant la main avec affection et gratitude. — Homme faible ! cœur sans volonté, sans résolution ! Et c’est là le gouverneur d’une province ! Dérision ! murmurait le comte en descendant le large escalier et haussant les épaules. 11 arriva chez dona Carmen, et s’étant assis commodément dans un fauteuil, il attendit son arrivée en jouant avec une broderie inachevée, qu’il trouva sur un tabouret. . ^ Poindre l’effroi des deux femmes, Carmen et Paquarita, quand elles entièrent dans cette chambre-, au retour de la chapelle, serait difficile ; don Luis affecta de ne point l’apercevoir. CHAPITRE Xiy, Don Luis châtie| des deux mains. Don Luis s’avança gravement et salua la marquise profondément. Colle-ci s’était, instinctivement, à sa vue, rapprochée de sa suivante et s’appuyait sur son bras. En s’inclinant devant cet homme, elle sentit tout son sang refluer à son cœur et ses forces l’abandonner. — Je suis venu, madame, dit don Luis, envoyé par votre époux ; il désire que vous daigniez m accorder quelques instants. — Monsieur,1e comte, répondit Carmen avec un eflort visible, n’a pas douté, je l’espère, du plaisir qu’il me ferait?... — Aucunement, madame, mais... L’affaire dont il s’agit est-elle donc si importante, qu’il ait Juge à propos de vous en charger aussitôt votre arrivée, sans vous laisser même le temps de respirer. — Le marquis, mon frère, a ordonné, madame. — Qu’est-ce donc? demanda Carmen en tressaillant malgré elle. — Vous me pardonnerez, marquise, mais il est des choses qu’une personne étrangère, quelque attachée qu’elle vous soit, ne doit i)oint entendre. _Prétendriez-vous, monsieur le comte, que cette jeune fille s’é¬ loignât? — Serait-ce trop exiger, chère sœur, que de vous en prier? _Non... mais elle est instruite de tous mes secrets, il n’y a donc aucun inconvénient à ce qu’elle reste. — Monsieur le marquis d’Aracena désire que je vous entretienne seule. Ce serait perdre un temps précieux que de tarder davantage à exécuter ses volontés. Veuillez céder. La marquise n’eut pas la force d’articuler un mot; elle fit un signe de la main à Paquarita, qui sortit. — Maintenant, monsieur, je vous écoute. —Vous ne pourrez donc jamais vaincre votre frayeur, marquise? D’où vient que vous tremblez en ce moment? ne craignez rien de moi, ne suis-je point... votre frère? Carmen regarda le comte. Ce langage l’étonnait, mais elle en eut bientôt l’explication, quand elle l’eut vu se diriger vers la porte d’en¬ trée, et s’assurer que Paquarita, ni personne, ne pouvait entendre. Il considéra un instant Carmen sans parler, souriant et calme, puis il se décida. — Celte fille qui vient de sortir d’ici, doit vous avoir avertie, sans nul doute, de la connaissance que j’avais acquise au sujet de vos amours. — Qu’est-ce à dire, monsieur? dit Carmen révoltée de cette bruta¬ lité d’entrée en matière. — Oh I pas de récriminations, elles seraient déplacées. Vous vous êtes mise, Carmen, sous ma dépendance entière. Avant de repousser l’amour que je mettais, moi, à vos pieds, vous eussiez dû examiner votre conduite et voir si quelque tache ne la souillait pas. — Monsieur ! — Pas de fierté, vous dis-je ! Ecoutez-moi jusqu’au bout. Je suis ici par la volonté expresse de votre mari. Savez-vous dans quel but ? — Le marquis, en noble gentilhomme, ne peut vous avoir chai*gé que d’une noble mission. — Le marquis, madame, sait que’vous avez un amant. — Mon Dieu ! — 11 connaît son nom. — Son nom !... Je n’attendais pas moins de votre loyauté; une délation. — Le hasard seul a tout fait. Je n’y suis pour rien, je vous le jure. Le marquis m’a donc envoyé près de vous, afin de vous ques¬ tionner adroitement sur ce sujet; mais il n’en était nullement besoin, comme bien vous pensez, car vous n’ignorez pas que je sais tout, des longtemps. — Que voulez-vous alors, ô mon Dieu ?... — Vous ne devinez pas ?... — Oh I oh!... fit Carmen en sanglotant, toujours!... toujours!... — Croyez-vous que mon absence ait pu éteindre la passion que vous m’avez inspirée? Au contraire : loin de vous je ne vivais pas, tout uî’ctait indifférent, un dégoût amer s’était emparé de moi sans que j’aie pu parvenir à le vaincre... — Assez, don Luis, assez, fit Carmen sortant de son aifaissement. Toutes vos paroles ne me persuaderont pas ; il y.a trop longtemps que j’ai appris à vous bien connaître pour y croire. Retirez-vous. — Non pas, madame... Vous devez vous souvenir, Carmen, qu’un jour je vous ai dit avoir jure que vous seriez à moi. — Vous emploieriez la force pour y parvenir? — Peut-être... — O mon Dieu! Pauvre, pauvre Paquarita ! ton sort m’est réservé ! — Quoi ! vous savez?... — Elle m’a tout appris... son déshonneur et votre infamie. Oh ! don Luis, quel mauvais génie a présidé à votre naissance ? — Ne croyez pas, Carmen, que je veuille en quoi que ce soit... Oh ! non... loin de là. L’amour que je ressens pour vous est plus pur, et c'est de vous-même que je veux le bonheur. — Oh I mon Dieu !... Suis-je donc tombée bien bas, qu’un homme, un gentilhomme, ose me parler ainsi ? ' _Eh ! madame,'si vous aviez gardé pur le nom que mon frère a fait vôtre, peubêtre me serais-je incliné devant vous, peut-être auraisje résisté à la frénésie qui me pousse ; mais en trompant mon frère, vous ôtes descendue, de vous-même, du piédestal où je vous plaçais. Vous vous êtes mise à mon niveau, et je ne renonce pas ! — Votre vue seule me fait horreur. — Quand vous connaîtrez, madame, dit le comte froidement et après un silence, le prix que je mets à votre amour, vous ne parlerez pas ainsi. — O mon Dieu ! je croyais votre colère éteinte ! Faut-il qu’elle se rallume ? •— Doua Carmen, don Carlos... n’est-ce pas que c’est bien don Car¬ los, votre cousin et le mien ? des amours d’enfance qui se réveillent un beau jour ! mais la passion est aveugle, on ne considère pas si, alors, il y a crime, et l’on se jette tète baissée dans 1 abîme 1 Savezvous, madame, comment sont punis les adultères?... Don Carlos vous aime et vous l’aimez; oh ! n’essayez pas de le nier, ce serait du temps perdu... maintenant vous allez connaître mes conditions. — Vos conditions! i
LA GIRALDA — C’est vous qui vous êtes fait cette position, je vous le répète, ne vous en plaignez donc point 1 Si au lieu de me repousser vous aviez consenti... — O mon Dieu! cet homme ne peut comprendre la vertu! — Votre vertu! Pardieu, voilà qui est curieux ! Votre vertu ! Vous • êtes mariée et vous aimez un autre homme que votre époux ! — Mais si cet époux me refuse toute affection? — Et vos devoirs, madame? — Mes devoirs! c’est cela, le grand mot! Il faut, n’est-il point vrai, que^ je respecte des nœuds que l’Église a sanctifiés, sans quoi honte et adultère ! Et cependant, s’il l’avait voulu, j’aurais aimé don Hamon; mais dès le premier jour j’ai reconnu son cœur incapable de sentir et d’aimer. Moi, qui rêvais dans mon enfance joie et bonheur, je me suis vue reléguée dans un immense palais, seule avec ma pen¬ sée et mes souvenirs, sans rien pour la combattre et les détruire. On ne m’a pas mise en garde contre les dangers qui m’entouraient; bien au contraire : j’ai vu les épouses de nobles gentilshommes afficher leurs amants, en tirer même vanité ; j’en ai rougi pour elles- et je me suis dit qu’il y avait un moyen d’être heureux malgré tout. J’ai aimé alors de toutes les forces de mon âme un homme jeune et bon ; j’ai caché cet amour aux yeux de tous ; je me faisais une joie secrète de le savoir ignoré; et cet amour était calme et pur... — Pur?... fît le comte avec un sourire amer. Oui, monsieur, j’en jure Dieu, notre amour a été pur comme celui des anges du Seigneur!... Oh! vous ne le croyez pas!... oui c’était l’épanchement de deux cœurs l’un dans l’autre, un continuel échange de douleurs, de craintes et d’espérances... Mais vous êtes venu, don Luis, et votre contact en a terni la pureté. Ne pouviez-vous nous laisser en paix ! — Mais si je vous aime, voulez -vous imposer silence à la jalousie qui me consume ? -- Don Luis, vous n’avez pas le cœur méchant, c’est pour m’ef¬ frayer et vous jouer de moi, n’est-ce pas, que vous m’avez parlé comme vous l’avez fait ? — Rien n’est plus sérieux, madame. — Oh ! vous êtes sans pitié. — Avez-vous pitié demoi, vous ! — vous foulez mon amour sous vosq)ieds et vous voulez que je les baise ! Non... Vous serez à moi ou les portes d’un couvent vont s’ouvrir pour vous ensevelir à jamais. — Mon sort ne sera guère changé. Je ne me' plaindrai pas. — Si vous êtes insensible à vos souffrances, peut-être^ne le serezvous point pour celles d’un autre. — Que voulez-vous dire?... — Si vous persistez à me haïr et à me repousser, Carlos me ven- ' géra de vos dédains. — Vous oseriez attënter à ses jours ? — Non pas moi, mais votre époux. — Mais; poussé par vous, comme de tout temps. Vous souriez, don Luis, oh ! maudite soit l’influence fatale que vous avez sur son esprit! — Vous la connaissez et vous venez me défier! — Vous défier, non; je vous sjipplie. Tenez, don Luis, voyez-moi à vos genoux. Jetez-moi dans un couvent, tuez-moi, mais épargnez... — Votre amant!... Vous l’aimez donc bien?... — Si je l’aime ! mais je donnerais tout mon sang pour lui épar¬ gner une douleur. — Malheur à vous, insensée! vous venez de dicter sa sentence' — Mon Dieu! dites-vous vrai... non, je suis folle en effet, et j’ai mal entendu... vous avez dit ?... ma tête se perd... grâce ! — Carlos va revenir bientôt. Un ordre du marquis lui sera expédié demain. Mais il ne reverra Séville que pour y expier le crime de vous aimer. — Grâce pour lui ! — Il mourra, madame, je l’ai résolu. — Prenez ma vie et ne lui faites aucun mal ! — Folle que vous êtes, ne parlez pas davantage, car vous enflam¬ mez ma colère. Ne vous apercevez-vous pas que le nom seul de DE SÉVILLE. ■ 35 Carlos, prononcé p^r vous, est comme un poignard que vous appuyez sur ma poitrine. Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je pro¬ longe son agonie d’autant de blessures que vous faites à mon amour méprisé. — Grâce... grâce!... — Laissez-moi, madame. — Ecoutez-moi... Eh bien ! un seul mot. La vie de Carlos est entre vos mains. — Que faut-il que je fasse, ô mon Dieu, pour la racheter? -— Je vous l’ai déjà dit : Partager... Carmen à ces mots se releva fière, résignée, le front rougissant, mais le cœur ferme et courageux. — Assez, dit-elle, Carlo^ me mépriserait si je consentais à un tel marché. Je le suivrai dans la tombe, et du moins nous serons unis dans un autre monde. Don Luis, allez rendre compte de votre mis¬ sion à celui qui vous a envoyé. Je n’essaierai point de me justifier ni de me défendre devant lui. Quant à vos propositions honteuses, vous pouvez être en sûreté, je ne songe nullement à en dévoiler l'infamie. Je laisse à Dieu le soin de vous punir. — Carmen, il en est temps encore... — Sortez! Don Luis, malgré son audace naturelle et l’avantage de sa posi¬ tion, baissa la tête sous cet ordre, et sortit en jetant sur elle des re¬ gards pleins de haine et de vengeance. La marquise ne put résister aux émotions violentes de cette scène, elle sentit ses genoux se dérober sous elle, et ne trouvant rien pour se soutenir, elle tomba évanouie sur le parquet. L’air extérieur rendit le calme et le sang-froid à don Luis, mais en même temps le disposa à combiner les moyens de satisfaire sa vengeance. Avant^de rentrer chez son frère, il courut faire mettre en liberté les deux prisonniers, et leur dit d’aller dans une salle basse l’attendre en compagnie de flacons et de mets qu’il y avait fait dis¬ poser pour eux, et il ajouta qu’ils - y trouveraient leur ami, fray To¬ maso, ce qui parut réjouir infiniment les deux compagnons, — Eh bien ! comte, qu’avez-vous appris? demanda le marquis à son frère, dès qu’il le revit. — Rien, répondit Luis. — Elle est innocente, j’en étais sûr. — Ne vous hâtez pas de vous réjouir cependant. Ma science d’ob¬ servations m’a fait faute aujourd’hui. Je suis encore fatigué du voyage, j’ai besoin de repos, et je suis certain de mieux réussir demain. Le marquis resta soucieux quelques instants et reprit : — Vous n’avez rien surpris, pas un geste, pas une parole échap¬ pée?... — Rien. — Pourvu alors que la marquise ne soit point offensée... ~ Oh! ne craignez rien de ce côté, elle ne soupçonne nullement ce que je voulais lui faire avouer. — Elle est innocente, mon frère; il ne faut plus vous occuper de ceci. • —Laissez-moi cependant tenter une seconde épreuve, peut-être qu’alors... — C’est assez et même trop d’une épreuve, don Luis, je désire qu’il n’en soit plus question ; je vous sais gré néanmoins de la peine que vous avez prise. Ce sont là de ces services, frère, que l’ami le plus dévoué serait impuissant'à rendre; une mission qu’un frère seul pouvait comprendre et accepter. Après avoir quitté le marquis, don Luis se rendit au rez-de-chaus¬ sée du palais, et arriva, guidé par les éclats de rire et le choc des verres, jusqu’à la salle où ses espions se livraient gaiement à toutes les folie.s, en faisant assaut de plaisanteries et de vaillantises sur la capacité de leur estomac. Sa présence leur imposa silence pendant quelques instants, mais les vapeurs du vin fqrent les plus fortes, et les joyeux propos recommencèrent de plus belle. Peu à peu l’esprit disparut, ce furent des naenaces et des impréca¬ tions au fur et à mesure que les flacons se vidaient. Mais il est juste de dire que tous les frais d’esprit étaient faits par le comte de Mosquira, Tomaso et deux ou trois autres coquins de leur trempe.
36 LA GIRALDA Quant à José, outre qu’il ne buvait que de l’eau, il était d’une taciturnité que ses compagnons avaient plus d’une fois, vainement, tenté de faire fuir. Mosquira était d’une gaieté folle et croyait ne jamais avoir bu assez, pour faire compensation à ses sept semaines de captivité, d’abstinence et d’eau claire. Fray Tomaso n’était pas non plus en reste d’amabilité, mais quel¬ qu’un d’indifférent ou d’étranger aux différents épisodes de cette scène eût pu s’apercevoir que par moments il devenait subitement sé¬ rieux, et qu’alors il regardait sombrement une table, chargée de bou¬ teilles dès le commencement, et qui allait se dégarnissant graduelle¬ ment, avec une rapidité qu’il trouvait effrayante. Il est probable que pareille distraction lui venait d’arriver de nou¬ veau, un des espions l’apostropha ainsi : — Fray, tu comptes tes péchés par les flacons I — Voyez comme leur nombre l’épouvante, dit un autre, quelle pi¬ teuse mine il fait I _Vous êtes des niais, reprit le comte ; est-ce que son caractère sacré ne le préserve pas du feu de 1 enfer ! — Tous les hommes sont égaux devant Satan, dit le premier, et ce n’est certes pas sa robe crasseuse qui le fera passer en contrebande. _ Tomaso, est-ce que tu as assez bu ? Interpellé aussi directement, le moine répondit en levant la tête : — Assez bu, jamais 1 je voudrais que mon ventre fût le tonneau des Danaides! — Pas moi, dit Mosquira, il n’était jamais rempli; et la vraie vo¬ lupté bachique n’existe que quand le coffre est plein. En disant cela il frappa sur son ventre en hurlant : — A boire ! Un des bandits se leva pour aller chercher une nouvelle bouteille, mais au premier pas il chancela et roula sous la table. _Cela vient à merveille, reprit le comte, il me réchauffera les pieds et je serai plus à Taise. Dis donc, José, tu ne fais guère honneur aux munificences du comte d’Aracena, toi! _Tu sais bien que je n’aime pas le vin, répondit l’espion. — Mais, si je ne me trompé, je crois distinguer parmi ces nobles fioles une certaine bouteille qui semble affecter une forme germanique. Ce fut à cet instant que don Luis entra. — Vivat! s’écrièrent-ils tous en chœur, vive don Luis! — Monseigneur, votre vin est excellent ! — C’est de l’ambroisie î — Tomaso, un verre? dit Luis, que je vous fasse raison, verse et du meilleur ! Tomaso se dirigea, en chancelant, vers le buffet et en rapporta la bouteille qu’avait remarquée don Juan. — Tomaso, observa Luis, goûte à ce vin et dis-nous si c’est véri¬ tablement du vin du Rhin. Tu t’y connais, je crois. — Allons, dépêche-toi ! lui cria-t-on. Le moine but un verre de la divine liqueur, et alors don Luis lui tendit son verre qu’il remplit, mais en arrivant à José, il allait passer outre, quand celui-ci lui tendit le sien en disant : — Verse, mon révérend, il y a dix ans que je n’ai goûté au vin du Rhin et je n’aime que celui-là. — Il n’est pas dégoûté l’ancien ! mais il est peu national I Préférer cette piquette, quand on a chez soi des crûs si fameux! Arrivé à Mosquira, le flacon était vide. -Est-ce une plaisanterie, Tomaso? tu mêla paierais cher ! fit Juan avec une sorte de colère. — N’aie point peur, il y en a d’autre. — Hâte-toi, je meurs de soif I Le inoine se dirigea de nouveau vers le buffet et en rapporta une seconde bouteille ; tout en versant à Mosquira il échangea avec le comte d’Aracena un regard imperceptible que surprit cependant José. Mais à peine eut-il rempli le verre de son ami que, feignant de broncher, il lâcha la bouteille, qui se brisa sur la dalle en mille mor¬ ceaux. — Maladroit! crièrent tous les buveurs. — Maladroit! peste soit de toi! dit aussi Mosquira après avoir bu. de SÉVILLE. _11 y en a d’autre encore, se hâta de dire fray Tomaso qui, dès cet instant, parut abjurer sa mélancolie. — Verse, verse. A pleins bords ! ‘ — Oui, verse, répéta don Juan. Verse, mon révérend. Tiens! je ne puis pas me lever... Est-ce que j’aurais déjà... mon ventre en tient plus que cela pourtant... à l’ordinaire... . — Tu n’es pas bien disposé aujourd’hui, Mosquira, lui dit don Luis, va te coucher. — Me coucher, fi donc!... Je vais vous chanter une ballade... — Pas de chanson! du vin! — Je veux chanter... moi... Vive le roi! et il entonna à tue-tête : Frasquita la Gaditane, Dont émane Tant de volupté le soir; Promenant sa taille fine, Assassine Par les feux de son œil noir ! —i Assez de fadaises, ami Juan, fit José. — Eh ! je veux continuer, moi ! Quand on la voit, svelte et blftnclie, Le dimanche, Sur la fraîche Alameda..., Oh! la mémoire!... balbutia-t-il la langue épaisse. Sur la fraîche Alameda... Se peut-il que sa mantille... — Juan, tu déraisonnes. — Qui est-ce qui a dit cela, je veux le savoir! 11 se leva d’un air menaçant et fit quelques pas dans la salle, en cherchant son épée, qu’il croyait à son côté, mais ne pouvant parve¬ nir à trouver cette rapière peu illustre, sa colère s’apaisa; de sorte que se trouvant près du buffet il saisit une bouteille. — Tenez, je boirai à moi seul... plus que vous autres réunis. Ce disant il la porta à ses lèvres, mais il n’en avait pas avalé une gorgée, qu’il tomba à la renverse, en blasphémant, et devint bientôt immobile, après avoir prononcé encore quelques mots. Don Luis fit signe à José de le suivre et sortit avec lui. Les autres compagnons continuèrent à boire et à deviser, au point que le jour naissant les y surprit, sans s’occuper du comte de Mos¬ quira, qui gisait dans un coin. Le pauvre diable était mort en emportant les dernières strophes de celte chanson andalouse dont il avait voulu régaler ses amis et dont très-peu d’aficionados connaissaient alors les couplets, qui brillaient surtout par l’originalité, la couleur et le salera. CHAPITRE XV. Le juge et le bourreau. i i Doua Carmen, imprudente comme toutes les femmes qui aiment | sincèrement, s’était hâtée d’écrire à Carlos pour le conjurer de ne point revenir à Séville et, ainsi que la première fois, elle remit cette lettre au père de Paquarita. Mais don Luis, aussitôt après avoir relâché son fidèle José, l’avait spécialement chargé d’épier tout ce qui pourrait approcher ou émaner | de sa belle-sœur. D’un autre côté, dix espions surveillaient jour et nuit et à tour de rôle le vieux sonneur de la Giralda, avec ordre de rendre compte de ses moindres démarches et de l’arrêter s’il s’éloignait de la ville à plus d’une lieue. C’est pourquoi cette lettre fut saisie, et Pedro enfermé dans la prison la plus secrète, de manière à laisser croire aux deux femmes j qu’il était réellement bien parti pour Madrid. ! Le comte se rendit, triomphant, chez le marquis; cette lettre à la main, non sans avoir pris d’avance la précaution de la lire. |
37 LA GIRALDA Il s’était composé un visage triste, et n’y laissait aucunement pa¬ raître la joie qu’il éprouvait; joie infernale dont les effets devaient être terribles. — Mon frère, lui dit-il, quand, il y a trois jours, vous m’ordon¬ nâtes de sonder l’esprit de votre épouse afin d’éclaircir un soupçon, vous vous souvenez que le résultat de cette démarche fut nul. Vous m’aviez prié même de n’y plus penser, et Dieu m’est témoin que j’avais à cœur, autant que vous, de ne pas donner suite à cette déli¬ cate affaire. — Auriez-vous découvert quelque chose de nouveau? demanda le marquis dont les craintes renaissaient. — Le hasard... — Eh bien?... — Le hasard s’en est chargé. — Oh! parlez, parlez, fit don Ramon tout troublé. — Vous voulez... — Hâtez-vous, don Luis, je sens une colère ardente bouillonner déjà sourdement dans ma poitrine... Oh! mais que ce soient des cer¬ titudes, ou sinon je ne veux rien savoir. — C’est la preuve la plus grande, mon frère, la plus positive. — Une preuve ! Ce mot atterra le marquis ; il tomba sur un fauteuil, lé front inondé de sueur et ajouta faiblement : — Voyons, où sont-elles... ces preuves?... Le comte tira lentement la fatale lettre de son pourpoint, la dé¬ ploya et la remit à son frère. Le marquis lut à voix basse, lentement, et avec stupeur : — « J’aurais voulu ne pas t’écrire, mon bon Carlos, afin d’avoir « la douce suprise de ton arrivée, mais les circonstances m’y forcent. « Mon mari est instruit de tout. Comment?... Je ne sais. Au nom de « notre amour, ne reviens pas, il te tuerait! Pedro, qui t’aime comme « un fils, doit joindre ses prières aux miennes, pour t’en empêcher. « Si tu savais comme l’ennui m’accable depuis que tu es absent. Je « ne vis pas. A chaque instant du jour et de la nuit, mon cœur t’ap- « pelle et te désire. Ta bonne sœur Paquarita est ma confidente, elle « partage mes, douleurs et me console. 'Je l'aime. Elle est bonne et « compatissante. Elle a aussi bien des sujets de larmes, la i)auvre « enfant, je t’en dirai la cause. Nous pleurons souvent ensemble et « nous parlons de toi. Maudit soit le monde qui m’a rivée à la chaîne « qui me lie ! qu’elle est lourde, mon Dieu! Où sont les beaux jours « de notre enfance?... Don Ramon laissa tomber le papier, ne pouvant achever ; le comte le ramassa et le lui replaça entre les doigts. — Continuez, mon frère, continuez... Le marquis releva la tète et reprit cette lecture dont chaque mot était un supplice pour son âme non entièrement fermée encore à tout bon sentiment de pitié. — « Carlos, encore' une fois, au nom de notre amour, ne reviens « pas. Les portes d’un couvent vont, sans doute, s’ouvrir pour moi. « J’y passerai toutes mes heures à prier pour toi... pour que tu sois « heureux. Adieu, Carlos, peut-être pour toujours... adieu, mon c ange bien-aimé. Pense à moi quelquefois... Je mourrai en pronon- « çant ton doux nom ; adieu, nous nous reverrons là-haut. Adieu. « Carmen. » — Ils sont heureux, dit le marquis avec mélancolie, pauvres en¬ fants, Dieu les avait créés l’un pour l’autre. Ma colère s’est éteinte devant tant de résignation et d’amour... Pauvre, pauvre Carmen, je n’ai servi, ici-bas, qu’à te rendre l’existence pénible... Qu’avais-je besoin, moi, froid penseur, cœur de glace, d’unir les rides précoces de mon front à ton âme fraîche et pure! moi seul suis un obstacle à ta félicité sur la terre. Pardonne-moi d’être venu la briser... Que faire?... Malheureusement, ces pensées généreuses avaient été exprimées à haute voix et plus malheureusement encore devant un témoin, et ce témoin était don Luis. Le bon ange, conseiller de paix et de miséri¬ corde, avait murmuré aux oreilles du marquis ces paroles toutes de DE SÉVILLE. pardon; mais le démon, le mauvais ange, le tentateur, instigateur de haine et de vengeance, souffla cette réponse par la bouche du comte : — N’avez-vous point honte, don Ramon, de parler de la sorte? Vraiment, si quelqu’un vous avait entendu, je rougirais pour vous. — Rougir, et de quoi? parce que j’ai horreur du crime et pitié des coupables ? — Songez donc qu’un des coupables, et le plus grand, est votre épouse ; une femme qui vous a juré, au pied des autels, fidélité et amour. — Amour... — Fidélité au moins ! — Sa famille l’y a forcée... — Songez qu’elle en aime un autre que vous ! — Je n’ai rien fait, moi, pour me faire aimer d’elle... — N’avez-vous pas compris cette lettre que vous venez de lire ? — Compris ! hélas ! — Au nom de leur amour, telles sont ses paroles!... mais cet amour est criminel ! — Que ce soit leur châtiment... — Et pour vous, que croyez-vous qu’il vous en reviendra de tout ceci ? Pardieu ! Ce sera une plaisante chose à voir ! Un mari débon¬ naire et prêtant les mains à un commerce infâme. Ah ! vous êtes vraiment ce qu’on appelle un mari complaisant, un mari de co¬ médie! Les oisifs et les méchantes langues vont assurément avoir beau jeu I — J’ai mon épée pour les réduire au silence. — D’accord ; mais la médisance a cent bouches, et le trépas d’un ou de deux imprudents ne prouvera rien. Votre nom deviendra un sujet inépuisable de quolibets et de scandales : vous l’aurez attaché, cloué vous-même au pilori du ridicule ! — Assez, don Luis, assez ! — Et l’on dira, continua le comte avec une voix vibrante : Si le marquis d’Aracena, ce noble gentilhomme, aussi noble que le roi des Espagnes, ne se venge pas de l’amant de sa femme, c’est qu’il en a peur! — Peur ! — On le dira, monseigneur, et malheureusement vous aurez une voix en vous qui vous le répétera. — Tais-toi, démon.i. — Oui, elle vous le répétera, comme une conscience hargneuse, car ce sera la vérité. — Silence! Carlos mourra. Tout était dit. Le comte d’Aracena ne laissa pas à son frère le temps de se rétracter ; il le fit écrire sur-le-champ à don Carlos pour le rappeler, et se chargea d’aposter des assassins sur son passage, assassins qui, on le pense bien, devaient être choisis parmi des hommes à lui et dont il était l’âme. 11 commença d’abord par envoyer un homme à Alcala, avec mission d’y demeurer jusqu’au retour de Carlos, lequel homme devait crever un cheval pour en porter la nouvelle à don Luis. Il se passa quarante jours de mortelle attente. Dona Carmen s’étonnait de ne point voir arriver Pedro, avec une lettre du jeune homme. Don Luis craignait de ne pouvoir satisfaire sa haine, il pensait parfois que Carmen avait envoyé un nouveau messager à Carlos, pour l’empêcher de venir; il était bien sûr de ses espions, mais malgré cela il craignait. Mais don Carlos ne pouvait rester plus longtemps à Madrid sans nouvelles de Carmen, et avec une lettre de rappel du marquis. Les routes qui sillonnaient l’Espagne, en l’an de grâce 1639, n’a¬ vaient point encore acquis les facilités qu’elles offrent de nos jours, quoique cependant elles soient encore susceptibles de notables amé¬ liorations. Et puis Carlos, d’après la première lettre de Carmen, qu’il reçut un mois environ après son départ, ne voulait revenir, comme elle l’en priait, qu’au bout de deux autres mois ; mais l’ordre de retour du marquis d’Aracena, indiquant positivement que sa pré- ; sence était nécessaire à Séville, lui fit quitter Madrid à l’instant.
LA GIRALDA DE SÉVILLE, 44 — Oui, malheureuse femme... n’as-tu donc pas deviné que je Taimais, moi aussi? — Toi!... Ah! merci. Seigneur; tu me comprends alors ! s’écria dona Carmen. — Tu Tas tué, te dis-je, et tu ne Taimais pas!... fit Paquarita d’un air farouche. g — Je ne Taimais pas, grand Dieu ! ^—Non. Sa vie était entre tes mains, et tu Tas laissé immoler... C’est don Luis qui Ta dit... don Luis a raison. — Que pouvais-je, ô mon Dieu, pour l’empêcher? — Ce que tu pouvais?... tu devais te sacrifier pour lui... comme je l’aurais fait, moi, je le jure sur mon'âme, si Ton m’avait dit : Soyez à moi et il vivra... oui, pour le sauver je me serais donnée cà don Luis !... Oh ! non, vous ne Taimiez pas ! Carmen se jeta à deux genoux et levant les bras au ciel : — Mon Dieu... mon Dieu... elle a raison... j’ai voulu le meurtre, puisque je pouvais le prévenir et que je ne Tai point fait... ah! du moins, si je n’ai pu te sauver, Carlos, je saurai mourir pour toi! — Mourir, répéta Paquarita, vous voulez mourir?... en auriez-vous le courage? — Oui ! fit Carmen avec énergie. — Eh bien!... eh bien! viens!... Paquarita entraîna la marquise, et toutes deux sortirent du palais. La population était tout entière aux taureaux, de sorte que c’était quelque chose d’affreux à voir que ces deux femmes, pâles, aux yeux hagards, courant à travers les rues désertes, et ne répétant qu’un seul mot qui semblait leur souffler la force de leur résolution : — Mourir ! Elles arrivèrent à la Giralda. Pendant l’absence de Pedro, qui, on Ta vu, avait été arrêté et mis au secret, lors de la saisie de cette lettre dont l’avait chargé la mar¬ quise, un sien frère, tisserand de son métier, avait rempli sa charge de sonneur. Comme Paquarita allait frapper, la porte de la tour s’ouvrit et le sonneur par intérim parut. — Vous sortez, mon oncle ? — Oui, ma fille, répondit le nouveau venu, oui, certes ; ne faut-il pas que j’aille voir les taureaux? Ah çà, que viens-tu faire ici? — C’est la seîïora qui désirait visiter la tour, dit Paquarita le plus naturellement qu’elle put, et je me suis offerte pour lui servir de con¬ ductrice... mais que cela ne vous empêche pas d’aller aux taureaux, mon oncle, je mettrai la clef de la tour chez le bedeau, à la s acristie, ou, si vous le préférez, j’attendrai votre retour. — Oui, c’est cela... et ton père?... — Mon père... — Chut! fit-il avec mystère. — Mais... — Allons... nous causerons de cela... je suis pressé. Je suis sùr qu’il y a déjà au moins trois taureaux d’abattus... Senora, jé vous salue... Tu m’attendras, Paquarita? T- Oui, mon oncle ; allez. Quand il fut parti, Paquarita demeura consternée. — Mon père... qu’est devenu mon père? Jusqu’à ce moment Carlos seul m’a occupé... Pardonnez-moi. Seigneur... — Paquarita, tu manques de courage, dit la marquise. — Mon père!...mon père!... — Puisque tu regrettes ton père... adieu, tu dois te conserver pour lui. Et la marquise, ouvrant la porte de l’escalier, s’élança dans la tour. Engagée dans la spirale immense, et montant à pas précipités, il lui sembla alors qu’à ses côtés s’étaient placés deux anges ; — celui du mal qui lui disait : —Viens, femme, accepte le suicide, c’est le refuge de toute âme ulcérée; crois-moi, tu retrouveras dans un autre monde celui que tu as aimé. — Ne l’écoute pas, disait le bon ange, le suicide est un crime hor» rible\ux yeux de Dieu, jamais il ne trouve grâce devant lui. — Femme, tu seras heureuse hors de cette vie. — Prends plutôt pour toi la douleur et l’expiation, conserve-toi pour ceux qui t’aiment. —Personne ne t’aime, dit le mauvais ange avec une voix stridente. — As-tu donc oublié ta mère, enfant? — Ta mère ne t’a jamais aimée, répondit le tentateur, autrement elle t’eût mariée à Carlos. — Ton mari est seul désormais. Espère. Tu peux être heureuse auprès de lui. Ton mari est un égoïste qui ne t’aimera jamais. —11 te pardonnera, disait le bon ange. — Ne le crois pas, femme, cet homme vengera sur toi ce qu’il appelle son honneur outragé. — On se régénère dans la prière, dit le bon ange. — La mort est belle, c’est l’oubli de tout, dit le mauvais. En ce moment, la marquise était arrivée au sommet; elle s’appro¬ cha du balcon de pierre et s’écria dans une sorte d’extase : — Oui, la mort! la mort! ô mon Dieu ! Le bon ange s’envola. Carmen détacha sa ceinture, noua sa robe autour de ses genoux et se pencha sur Tabîme... Effrayée, elle allait se reculer et fuir, mais la voix du mauvais lui dit — Tu vas retrouver Carlos. — Oui... à toi, à toi, Carlos!... Elle s’aida de ses mains pour monter sur l’épaisse balustrade de pierre, puis, levant les yeux au ciel, elle s’abandonnait... Lorsqu’elle se sentit retenue et attirée en arrière par ses vête¬ ments. En môme temps un éclat de rire, strident, sauvage, effroyable, frappa ses oreilles. Elle se retourna et se vit dans les bras de Pedro le sonneur ; mais elle ne songea pas à lui reprocher de la délivrer ainsi de la mort ; — ses yeux étaient fixés sur Paquarita qui, hâve, échevelée, haletante et penchée sur Tabîme, semblait suivre dans l’espace la chute d’un corps invisible. — Paquarita!... fit-elle avec effroi. A ce nom, la jeune fille bondit auprès de la marquise; puis aper¬ cevant derrière son pèrp, une petite porte ouverte, se précipite de ce côté, en s’écriant : — Lui! .. Le sonneur emporta la marquise dans la petite chambre où Pa¬ quarita venait d’entrer, et la plaça devant un lit sur lequel était étendu un homme. — Carlos!... fit-elle en se mettant à genoux et baisant ardemment les mains du jeune homme. — Il vivra, dit Pedro, — les blessures, cela me connaît. — Mon Carlos, fit Carmen avec un sanglot, me serais-tu donc rendu!... Carlos ouvrit les yeux, et son regard dit à la marquise que Dieu avait pitié de leur amour. — Carmen... fit-il d’une voix si faible qu’à peine si ce fut un souffle. Mais à cette parole, un éclat de rire retentit au pied du lit, et Pa¬ quarita se leva et sortit de la ohambre. Sou père la suivit. Elle alla, poussant par intervalles de sinistres cris, rauques et intraduisibles, redescendant en bondissant la rampe de la Giralda. La malheureuse était folle. Don Carlos se rétablit et, deux ans plus tard, le marquis d’Aracena mourut en mettant sa main dans la main de celle qu’il allait laisser libre. La folie n’avait pas altéré la beauté de Paquarita; — elle lui avait donné au contraire quelque chose d’inspiré et de grave qui comman¬ dait le respect. Elle marchait par les rues, roulant machinalement un chapelet entre ses doigts et, par moments, murmurait une chanson sans suite, de diverses modulations, qui remplissait Tâme d’une tristesse indé¬ finissable. Elle aimait surtout à s’asseoir auprès des tombes, dans les
LA GIRALDA cimetières, et là, s’endormait en murmurant un couplet de sa chan¬ son mélancolique : Asile frais où. tout retombe, Et les plaisirs et les douleurs, Ab! j’aime vos brillantes fleurs 1 Les fleurs poussent bien sur la tombe Que les yeux arrosent de pleurs!... Parfois, dans la rue, elle s’arrêtait devant une jeune fille, fraîche, belle, l’œil réjoui, et lui disait avec un accent qui brisait le cœur : — Enfant, garde-toi bien, oh! garde-toi bien d’aimer d’amour! Les jours de courses de taureaux, elle montait à la plate-forme de la Giralda,et son rire strident, rendu sonore et perceptible, en raison de la solitude de la ville, glaçait l’âme des rares passants qui se ren¬ daient aux courses. La nuit, elle y montait encore, et là, demi-nue, échevelée, belle de DE SÉVILLE. douleur et de désespoir, elle jetait dans l’espace des sanglots dé¬ chirants. Alors la raison lui revenait et elle entendait, comme Carmen, les voix des deux anges du bien et du mal ; mais elle ne cédait pas à celle du tentateur, et priait. Elle mourut entre les bras de la marquise en répétant le nom de Carlos. Don Carlos avait hérité du marquis d’immenses richesses^ sa femme et lui vivaient à Madrid; mais, une fois l’an, ils faisaient le voyage de Séville et venaient pleurer sur la tombe de leur amie ; aussi l’ombre de la pauvre Paquarita répétait-elle, la nuit, à la lueur argentée des étoiles, et souriant : Les fleurs poussent bien sur la tombe Que les yeux arrosent de pleurs. Cadiz, 1840. Don Carlos. FIN. Paris. — Imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44. 4
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LA GIRALDA DE SÉVILLE. Chapitre I. Qui n’a pas vu la Girald^ n’a vu Séville. { Chapitre II. Que la haine d’une femme ppuP un homme a^ presque toujours, sa source dans l’amour qu’elle ressept pour un autre. • . 5 Chapitre III. Le rosaire et les castagnettes. 7 Chapitre IV. La tète et les bras... 9 Chapitre V. Avant d’aimer, femmes, soyez certajpjBs qu’on vous aime... il Chapitre VI. Le métier d’espion est chosp yjje... 14 Chapitre VII. La mort sur le grand chemin... 13 Chapitre VIII. Un mauvais fils. 13 Chapitre IX. Moyen peu délicat pour se faire aimer. 20 Chapitre X. Que si Carmen était un ange^ Paquarita était une sainte . . . 22 Chapitre XI. Petite excursion dans la politique. 24 Chapitre XII. Bien d’autrui ne convoiteras. 28 Chapitre XIII. Si vous croyez invinciblement qu’il vous est ordonné de mentir, mentez. 30 Chapitre XIV. Don Luis châtie des deux mains. 34 Chapitre XV. Le juge et le bourreau. 30 Chapitre XVI. Où le doigt de Dieu apparaît sous la forme d’un taureau. 39 Chapitre XVII. Où le diable saisit double proie. 41
EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE LECRIVAIN ET TOUBON Rue Gît‘le-Cœiir, 10, à Paris /VCHAUD (Amédée). Uno saison à Aix-les-Bains, illustrée par Eugène Ginain, de vigncites sur acier, de costumes coloriés de l’armée sarde, et d’un grand nombre de vignettes dans le texte. Paris, Ernest Bourdin. 1 vol. grand in-8. Au lieu de 10 fr. . ^ f'"- AMIS DU PEUPLE (Les), biographies, romans, histoires, voyages, poésie et musique, par Pierre Dupont, Gustave Mathieu, Kauffmann, Frédéric Soulié, etc., etc. P® année. 1 volume in-4 de 840 pages, illustré de plus de 200 gra¬ vures. ^ ASTACRÉON français-grec, suivi de pièces anacréontiqnes de Bion, Théocrite, etc., des poésies de Saplio et d’un spécimen de l’IIomère françaisgrec et du Dante français-italien, envers imita¬ tifs, par Paul-Pierre Rablo. Paris, Glaye, 1855. 1 volume, grand in-8, papier vélin. Au lieu de 10 francs. ^ analysis BÎBMCA, . seu universœ Scripturœ sacras analytica expositio R. P. IL Küber, S. J. Editio altéra annotationibus aucta. — 2 vol. in-8. compactes. Au lieu de 12 fr. 7 fr. AUMONIER (L’) du régiment, ou la Conquête d’Alger, par la comtesse de la Rochère. Pa¬ ris 1855, Julien, Lanier et G®. 1 vol. in-8. Au’lieu de 3 fr. 50. 2 fr. 25 BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE Psy¬ chologie d’Aristote, opuscules. 1 vol. in-8 jésus yél. Paris, Dumont, 1848. Au lieu de 8 f. 6 fr. BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE. Po¬ litique d’Aristote. 2® édit. 1 vol. in-8 cavaliervél. Paris, Dumont, 1848. Au lieu de 8 f. 6 fr. BELIN (J.-L.) et A. Pojol. Histoire civile, mo¬ rale et monumentale de Paris, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Paris, Belin- Leprieur, 1843. 1 vol. in-12 de 600 pages. Au lieu de 3 fr. 50. 1 fr. 50 bible des familles catholiques, à l’usage des gens du monde, par l’abbé Orsini,de Saint-Tho¬ mas d’Aquin, avec une table des chapitres eturio table concordante des quatre Evangiles. 1 magni¬ fique vol. in-8 de 1,000 pages à deux colonnes, beau caractère, papier vélin glacé, illustré de 120 gravures dans le texte. 3® édit. Paris, 1853. Au lieu de 15 fr. 6 fr. BLAKSTONB- Commentaires sur les lois an¬ glaises, avec des Notes de M. Ed. Christian ; traduit de l’anglais par Chompré. 6 beaux vol. in-8 de 600 pages. Paris, Bossange, 1823. Au lieu de 48 fr.^ 15 fr. BOISSONADE. Anecdota nova, descripsit et annotavit Boissonade (en grec). 1 vol. in-8°. Paris, Dumont, 1844. Au lieu de 12..fr. 5 fr. _ C horicii gazœi orationes, declarationes, frag¬ menta, insunt ineditæ orationes duœ, curantè Boissonade (en grec). 1 vol. in-8. Paris, Du¬ mont, 184 4. Au lieu de 12 fr. 5 fr. BONACOSSI (comte Alexandre). — La Chine et les Chinois, dédié à l’empereur actuel de la Chine. 1 vol. in-8, orné d’une carte de l’em¬ pire et du portrait de l’auteur. 1847. Au lieu de 8 fr. ' . 2 f'’* BRANTOME et ANDHB, vicomte de Bourdeille. OEuvres .complètes, édition revue et augmentée d’après les manuscrits de la Biblio¬ thèque royale, avec notices littéraires, par J. A. C. Buchon. Contenant : 1° Des hommes, grand.s capitaines étrangers et françois; couronnels et maistres de camp françois; discours sur les duels. D’aucunes belles rodomontades espaignolles sur M. de la Noue; d’aucunes retraites de guerre. 2® Des dames, des dames' illustres, des dames galantes; opuscules divers. 3° Du maniement de la guerre; correspondances, 2 forts vol. grand in-8 jésus, . imprimés à 2 co¬ lonnes. Paris, 1848. Au lieu de 20 f. 15 fr. BRISSOT DE WARVILLB. Théorie des lois criminelles. Nouvelle édition, précédée d’une lettre sur l’ouvrage par le président Dupaty, et suivie du Sang innocent vengé, ou Discours sur les réparations dues aux accusés innocents. 2 vol. in-8. Paris, 1836. Au lieu de 15 f. 4fr. BUFFON (OEuvres complètes de), avec des ex¬ traits de Daubenton et la classification de Cuvier, ornées de 300 sujets coloriés. 1856. 9 vol. -r- Histoire naturelle de Lacépède, comprenant les cétacés, les quadrupèdes ovipares, les serpents et les poissons. Nouvelle édition, précédée de l’é¬ loge de Lacépède, par Cuvier, avec des notes et la nouvelle classification de* M. Desmarest. 1856. 2 vol. ornés de 200 sujets coloriés. En¬ semble, 11 vol. grand in-8. jésus-vélin de 690 à 700 pages chacun. Au lieu de 140 fr. 60 fr. CAPEPIGUB. Hugues-Capet et la troisième race jusqu’à Philippe-Auguste. 4 vol. in-8. Au lieu de 30 fr. 8 fr. — Histoire de France aii moyen âge, depuis Phi¬ lippe-Auguste jusqu’à la fin du règne de Louis XI, 4 vol. in-8. 3® édit. Au lieu de 30 fr. 8 fr. — Histoirb de la Réforme, de la Ligue et du rècne d’Henri IV. 8 vol. in-8. Au lieu de 60 fr. 35 fr. — Richelieu, Mazarin, la Fronde et le règne de Louis XIV. 8 vol. in-8. Au lieu de 60 f. 20 fr, — Louis XIV, son gouvernement et ses relations diplomatiques avec l’Europe. 6 vol. in-8. Au lieu de 45 fr. 15 fr. — Philippe d’Orléans, régent de France, 2 vol. in-8. Au lieitde 15 fr. 5 fr. _ Louis XVI, son administration et ses relations diplomatiques avec l’Europe. 4 vol. in-8. Au lieu de30fr. 15 fr. — L’Europe pendant la Révolution française. 4 v. in-8. Au lieu de 30 fr. 15 fr. — Histoire de la Restauration et des causes qni ont amené la chute de la branche aînée des Bourbons. 10 vol. in-8, 2® édition (rare). Au lieu de 75 fr. 60 fr. — Ministère de M. Thiers; les Chambres et l’op¬ position de M. Guizot. 1 vol. in-8. An lieu de 8 fr. 4 fr. _La Réforme et la Ligue. 1 vol. in-12. Paris, Belin-Leprieur, 1843. Au lieu de 3 f. 50. 1 fr 75 — La Ligue et Henri IV. 3° édit. 1 vol in-12. Pa¬ ris, Belin-Leprieur, 1843. Au lieu de 3 fr. 50 1 fr. 75 — Richelieu, Mazarin et la Fronde. 2 vol. iii-12, Paris, Belin-Leprieur, 1844. Au lieu de 7 f. 3 fr. 50 — Louis XIV, son gouvernement et ses relations diplomatiques avec l’Europe. 2 vol. in-12. Pa¬ ris, Belin-Leprieur, 1844. Au lieu de 7 fr. 3 fr. 50 CHALLAMEL. Histoire-Musée de la Républi¬ que, depuis l’assemblée des notables jusqu’à l’Empire, avec les estampes, costumes, mé¬ dailles, caricatures, portraits, histoires et auto¬ graphes les plus remarquables du temps. 3® édi¬ tion, entièrement refondue et considérablement augmentée. Paris, 1858. 2 vol. grand ia-8. Au lieu de 18’fr. 15 fr. — Les Français sous la Révolution. 1. vol. gr. in-8, illustré de 40 gravures, complément de toutes les histoires de la Révolution de - 1 7 93, Au lieu de 13 fr. 5 fr, — Le même ouvrage, gravures coloriées. Au lieu de 20 fr. 9 fr. CHANTS et CHANSONS populaires de la France. Nouvelle édition, illustrée de 339 belles gravures sur acier, d’après M. M. E. de Beau¬ mont, Daubigny, Dubouloz, E. Giraud, Meissonnier, Pascal, Staal, Steinbeil, Trimolet, gravées par les meilleurs artistes; et augmentée de la Marseillaise; notice par A. de Lamartine. 3 v. gr. in-8. Au lieu de 54 fr. 32 fr. CHANTS et CHANSONS populaires de k France, illustrées de délicieuses vignettes sur bois; musique notée avec des accompagnements simples et faciles. 2 v. gr. in-8. 12 fr. DUPONT (Pierre). Chants et Chansons (poé¬ sie et musique), ornés de gravures sur acier d’après T. Jobannot, C. Nanteuil, etc. Paris, A. Houssiaux, 4 v. petit in-8. Au lieu de 24 fr. 18 fr. CHBSTERFIBLD (Lettres de lord) à son fils Philippe Stanhope, traduction revue, corrigée et précédée d’une notice sur la vie et les ouvrages de l’auteur, par Amédée René, 2 gros v. format Charpentier. Paris, 1842. Au lieu de 8 f. 4 fr. CLOTILDE DE SURVÏLLE, poëto français du quinzième siècle. Poésies. Nouvelle édition, ornée de gravures dans le genre gothique, d’après les dessins de Colin, élève de Girodet. Paris, 1824, Nepveu. 1 v. in-8. Au lieu de 10 f. 2 fr. — Poésies inédites. Edition avec gravures dans le genre gothique, d’après les dessins de Colin. Paris, 1827, Nepveu. 1 v. in-8. Au lieu de 7 fr. 50 2 fr. COHEN- La Religieuse de Monza, épisode du dixseptième siècle, faisant suite aux Fiancés de Manzoni, et traduite de l’italien sur la 8® édit. 5 V. in-12. Paris. Au lieu de 15 fr. 2 fr. COMBES. Voyage en Egypte, en Nubie, dans les déserts de Beyouda, des Byeharis et sur les côtes de la mer Rouge. 2 beaux v. in-8 avec une carte itinéraire. Paris, Desessart, 1846. Au lieu de 15 fr. 4 fr. COMTE (Charles). Traité de législation, ou Ex¬ position des lois générales suivant lesquelles les peuples prospèrent, dépérissent ou restent stationnaires. 4 v. in-8. 2® édit., revue et cor¬ rigée. Paris, Chamerot et Ducollet, 1835. Au lieu de 32 fr. 12 fr. — Traité de la propriété. 2 v. in-8. Au lieu de 16 fr. 6fr. CONDORCET (OEuvres), complétées sur les manuscrits originaux, enrichies d’un grand nombre de lettres inédites de Voltaire, de d’ar¬ got, etc., précédées de l’éloge de Condorcet, par M. F, Aràgo ; publiées par A. Condorcet, O’Con- nor, lieutenant général et F. Arago. Paris, F. Didotfrères, 1847-1849. 12fortsv. gr.in-8.rai¬ sin, imprimés sur papier vergé des Vosges. Au lieu de 84 fr. 35 fr. Cette édition, revue sur les Mémoires de Condorcet, contient, outre les écrits imprimés dans l’édition de 1804, en 21 vol., la correspondance inédite de Condorpet avec Voltaire, Turgot,%tc., et plusieurs écrits inédits. DIVISION DES ŒDVRES : ’JTome I. — Biographie de Condorcet, correspon¬ dance et OEuvres diverses. Tomes II et III. — Eloges. Tomes IV, V, VI. — Mélanges de littérature et de philosophie. Tomes VII, VIII, IX, X. — Economie politique et politique. Tomes XI et XII. — Politique.
CUVIER (Georges). Recherclies sur les osse¬ ments fossiles, où l’on rétablit les caractères de plusieurs animaux dont les révolutions du globe ont détruit les espèces. 4® et dernière édition, revue et complétée au moyen de notes addition¬ nelles laissées par l’auteur. 10 v. in -8 et 2 vol. d’atlas in-4, contenant 280 pl. Paris, Docagne, 1831. Au lieu de 150 f. 50 fr. CUVIER (G.) et BRONGNIART. Descrip¬ tion géologique des environs de Paris. 3® édit. 1 vol in -8 de 700 pages, cart., avec un atlas in-4 de 18 planches. Paris, Docagne, 1835. Au lieu de 21 fr, 10 fr. DEPPIIVG. Histoire du commerce entre le Le¬ vant et l’Europe, depuis les croisades jusqu’à la fondation des colonies d’Amérique. Ouvrage couronné en 1828 par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. 2 v. in- 8 . Paris, imprimerie royale, 1830. Au lieu de 14 fr. 5 fr. DOVER (Lord). Histoire dé la vie privée, poli¬ tique et militaire du grand Frédéric, roi de Prusse ; traduit de l’anglais parEnot, professeur de belles-lettres. 3 v. in- 8 . Au lieu de 21 f. 5 fr. BUCEOS. Dictionnaire généraldes villes, bourgs, villages, hameaux et fermes de la France, con- • tenant la nomenclature complète de toutes les communes et de leurs écarts ; l’indication de leur chef-lieu de canton, du bureau de poste qui seul les dessert, et du nombre de leurs ha¬ bitants; la distance de Paris à tous les bureaux de poste et lieux importants de la France. 1 gros v. in-4, à 3 colonnes. Paris, 7® édition, 1852. Au lieu de 16 fr. 9,fr. Cet ouvrage est le plus complet sur cette matière ; il est indispensable à tous les négociants, notaires, avoués, huissiers, banquiers,préfets,maires, curés, etc., et à toutes les personnes qm sont susceptibles d’avoir la moindre correspondance. BUMAS fils (A.). La Dame aux Camélias, pré¬ face de Jules Janin; édition illustrée par Gavarni. Paris, 1858. 1 v. grand in- 8 . Au lieu de 10 fr. 6 f r. E9JCVCEOPÉBIE des gens du monde, relative aux sciences, aux lettres, aux arts, à l’histoire, à la géographie, et renfermant la biographie complète de tous les hommes célèbres morts et vivants. 44 v. iii - 8 broc., sur grand raisin, à 2 colonnes, papier satiné, contenant la matière déplus de 150 volumes ordinaires. Ouvrage édité par la maison 'l’reuttel et Würlz, et ter¬ miné en 1845 ; publié sous la direction de M. Sebnitzier, avec la collaboration de toutes les sommités de la France et de l’étranger. Tous les articles sont signés. Au lieu de 264 fr. 100 fr. — Le même ouvrage, papier collé. Au lieu de 352 fr. 130 fr. FAUGERE (Mlle E.). Nahouma, ou le Château mystérieux. Paris, 1857, Auguste Vaton, 1 v. in-12. Au lieu de 3 fr. 50. 1 fr. FEEICE. Leçons de droit de la nature et des gens. 2 V. in- 8 . Tome 1®% Droit de la nature ; tome II, Droit des gens. Paris, Aillaud, 1830. Au lieu de 15 fr. 4 fr. FIEEBING. Tom Joues. Traduction nouvelle et complète. Paris, F. Didot. 2 v. in- 8 . Au lieu de 6 fr. 2 fr. 25 FlEANGIERI. OEuvres traduites de Fitalien. Nouvelle édition, accompagnée d’un Commen¬ taire par Benjamin Constant, et de l’éloge de Filangieri par M. Salvi. 3 v. in- 8 . Paris, Ail¬ laud, 1840. Au lieu de 24 fr. 6 fr. FOA (Mme Eugénie). Bibliothèque historique de la jeunesse. 5 v. gr. in- 8 , illustrés de 36 jolies gravures. Paris, Desforges. Au lieu de 45 fr. 20 fr. FRANÇAIS (Les) peints par eux-mêmes, En¬ cyclopédie morale du dix-neuvième siècle. Pa¬ ris, 1859. 2 V. grand in- 8 , illustrés d’environ 2,000 gravures sur bois d’après les dessins de Gavarni, Tony Johannot, etc. Au lieu de 12 fr. 7 fr. 50 FRANCISQUE MICHEE. Dictionnaire | d’argot, ou Etudes de philologie compar'ée sur l’argot et sur les idiomes analogues parlés en Europe et en Asie. Ouvrage couronné par l'In¬ stitut. Paris, F. Didot, 1858. 1 vol.gr. in- 8 , imp. à 2 colon. Au lieu de 20 fr. 10 fr. FREYCINET (Louis de). Voyage autour du inonde, entrepris par ordre du roi, exécuté sur les coryMes l’Uranie et la Physicienne, pendant lesannées 1817,1818, 1819, 1820. 9 vol. in-4, accompagnés de 4 atlas contenant 350 planches, dont 1 17 coloriées. Au lieu de 700 fr. 300 fr. GÉRANBO (De). La 'fransylvanie et ses ha¬ bitants. 2 ® édition, 2 beaux volumes in- 8 , illus¬ trés. Paris, 1850. Au lieu de 16 fr. 6 fr. GEOIRE (La) de saint Joseph, représentée dans ses principales grandeurs, avec quelques exer¬ cices de dévotion pour l’honorer et le servir, par J. Jacquinot, de la Compagnie de Jésus. Nouv. édit, par un Père de la même Compa¬ gnie. Paris, 1851, Julien Lanier et C®. 1 vol. in 12. Aulieude 2 fr. 50. 1 fr. 75 GUÉRIN. Dictionnaire classique d'Histoire na¬ turelle, ou Répertoire universel, par ordre al¬ phabétique, des sciences naturelles et physi¬ ques, rédigé par une société de naturalistes. 2® édit., revue et corrigée avec soin. 47 v, for¬ mat Charpentier avec atlas gr. in-S, de 720 planch. Paris, Royer, 1844 à 1846. Au lieu de 172 fr. 60 fr. — Le même ouvrage, planches coloriées. Au li"u <le 288fr. 120 fr. GUETTÉE (L’abbé). Histoire de l’Eglise de France, composée sur des documents originaux et authentiques, approuvée par un grand nombre d’évêques deFrance. 12 vol. gr. in- 8 . (Ouvrage (terminé.) Au lieu 72 fr. 30 fr. — Histoire des Jésuites, composée sur des docu¬ ments authentiques en partie inédits. — L’ou¬ vrage formera 3 vol. in -8 ; il paraît une livraison par semaine. 2 vol. sont en vente. Le volume : 7 fr. 50 GUIGNES (De). Voyages à Péking, Manille et l’île de France, faits dans l’intervalle des an¬ nées 1784 à 1801. 3 V. in -8 et atlas ia:fol. de 97 pl. Paris, Imprimerie impériale, 1§08. Au Heu de 40 fr. 10 fr. HAMMER (J. de). Histoire de l’empire otto¬ man depuis son origine jusqu’à nos jours, tra¬ duite de l’allemand sur les notes et sous la direc¬ tion de l’auteur, par J. .1. Ilellert; accompagnée d’un atlas comparé de l’empire ottoman conte¬ nant 21 cartes et 15 plans de batailles dressés par le traducteur, Paris. Delizard, Barthes, Du¬ four et Lowell, 18 vol. in- 8 . Au lieu do 180 fr. 60 fr. HAURÉAU (Barthélémy). Histoire littéraire du Maine. Paris, Lanier, 1844 et 1852. 4 forts V. in- 8 . Au lieu de 30 fr. 12fr. HORACE (OEuvres complètes). Traduction do Goupy. Paris, 1857, F. Didot frères, fils et C«. 1 vol. in-16. An lieu de7 fr. 50 3 ' f r. HOUSSAYE. Monographie du thé, origine du thé, histoire du thé et son introduction en Eu¬ rope, sa description botanique; des cultures du thé, de la récolte des feuilles; influence du thé sur la digestion; obésité produite par le thé, in¬ fluence sur les dents, manière de préparer la boisson du thé. Paris, 1843. 1 vol. gr. in- 8 , orné de 18 grav., cart., toile anglaise. Au lieu de 8 fr. i fp, HUME (David). Histoire complète d’Angleterre, continuée jusqu’à nos jours par Smollet, Adolphus et Aikin, traduction nouvelle, précédée d’un Essai sur la vie et les écrits de' Hume, par par Campenon, de l’Académie française. 13 beaux v. in- 8 , ornés de 25 gravures ou portraits sur acier et d’une carte. Paris, Fume, 1840. Au lieu de 65 fr. 35 fr. EACRETEEEE- Histoire de la Révolution fran¬ çaise, contenant : Assemblées constituante et législative. Convention nationale et Directoire exécutif. 8 V. in- 8 . Paris, Treuttel, 1826 à 1844. Au lieu de 60 fr. 18 fr, EAMENNAIS* Esquisse d’une philosophie, 4 beaux v. in- 8 . Au lieu 30 fr. 10 fr. Le tome 4 se vend séparément. Au lieu de 8 fr. 4 fr. — Amschaspauds etDarvands. 1 V. in- 8 . 3® édit. Au lieu de 6 fr. 2 fr. EANGEÈS (membre de l’Institut). Monuments anciens et modernes de l’Hindoustan, décrits sous le double rapport archéologique et pitto¬ resque, et précédés d’une notice géographique, d'une notice historique et d’un discours sur la religion, la législation et les mœurs des Hin¬ dous. 2 vol. in-folio, ornés de 144 planches et de 3 cartes géographiques. Au lieii de 390 fr. 60 fr. II no reste que quelques exemplaires de ce magni¬ fique ouvrage, tout à fait de circonstance. Deux exemplaires sur chine, au lieu de 600 fr. 100 fr. EEBER. Collection des meilleurs dissertations, notices et traités particuliers relatifs à l’histoire de France, composée en grande partie de pièces rares qui n’ont jamais été publiées séparément; complément indispensable aux collections Guizot, Bûchez, Petitot, Buchon, ]V|ichaud et Poujoulat, Cimber et Danjou. 20 vol. in- 8 . Paris, Dentu, 1838. Au lieu de 150 fr. 75 fr. E’INCRÉBUEE SANS EXCUSE, apologie de la religion chrétienne, par le Père Paul Segneri de la Compagnie de Jésus; traduit de l’ilalieri, par le P, J. Catoire. Paris, 1858. Julien, Lasnier, Cosnard et G®. 1 vol. in- 8 . Au Ijeii de 5 fr. 3 fr. EURINE ET BROT* Les Couvents. 1 magni¬ fique vol. gr. in- 8 , illustré par Tony Johannot, Baron, Français etNanteuil.Paris, Mallet, 1846. Au lieu de 15 fr. 6 fr. MABEY. Observations sur l’histoire de France. Nouvelle édition, revue par M. Guizot. 3 beaux volumes in- 8 . Paris, Brière. Au lieu de 21 fr. 10 fr! MARY EAFON. Histoire politique, religieuse et littéraire du midi de la France, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. 4 beaux volumes in- 8 , papier glacé, et ornés de trois cartes. Paris, Mellier, 1845. Au lieu de 32 fr. „ 10 fr. — Les tomes 3 et 4 se vendent séparément. Chaque volume, au lieu de 8 fr. 4 MICHAUB .et POÜJOUEAT; Correspon¬ dance d’Orient et Voyage dans l’Asie Mineure, suite de la Correspondance. 9 vol. in- 8 , ornés d’une carte. Paris, Ducollet, 1833 à 1841. Au lieu de 71 fr. Sb îr. MIRECOURT (Eugène de). Confessions de Ma¬ rion Delorme, précédées d’un Coup d’œil sur le règne de Louis XHI, par Méry. Paris, G. Havard. 2 vol. gr. ia- 8 , illustrés par Beaucé, etc. Au lieu de 15 fr. jo fr. — Mémoires de Ninon de Lenctos. Paris, G. Ba¬ vard. 2 vol. gr. in- 8 , illustrés par Beaucé, etc. Au lieu do 15 fr. 10 fr. ODOEABJT - BESNOS. Mythologie pitto¬ resque, ou Histoire méthodique universelle des faux dieux de tous les peuples anciens et mo¬ dernes. 1 vol. grand in -8 à deux colonnes, il¬ lustré de 30 gravures. 5® édition, 1855. Au lieu de 12 fr, 5 FSRrECTION (la) religieuse, recueillie des OEuvres de S. François de Sales, précédées d’É- tudes sur sa Vie, ses Vertus, ses luslilulions, ses Écrits et sa Doctrine, parl’abboT. Doulaiigé ; avec une Retraite inédite à l’usage des Reli¬ gieuses. Paris, 1848. Julien, Lanier et C®. 2 vol. in- 8 . Au lieu do 12 fr. 4 fr. PERFECTIONE (De) vitœ spiritualis, R. P. Antonii Le Gaudier, S. J. Opus postbumum accedunt duo opuscula : de sanctissimo Christi Jesu amore et de vera Christi Jesu imitatione. Editio altéra emendatior. Paris, 1856-58, Ju¬ lien, Lanier et C®. 8 forts volumes in- 8 . Au lieu de 18 fr. 12 fr. POUJOUEAT- Voyage dans l’Asie Mineure, en Mésopotamie, Palmyre, Syrie, Palestine, Egypte, 2 vol. ia- 8 . Paris, Ducollet, 1840. Au lieu do 15 fr. 5 f r. QUATREBARBES (Le comte de). OEuvres du roi René, avec une biographie et des notices. 2 ® édit. 2 magnifiques vol. gr. in- 4 , illustrés de 50 dessins et ornements d’après les tableaux et manuscrits originaux, par M. Hawke, représen¬ tant plus de 250 sujets divers. Paris et Angers, 1849. Au lieu de 40 fr. 12 fr. ROSS (Sir John). Relation du second voyage fait à la recherche d’un passage au nord-ouest pen¬ dant les années 1829 à 1833, contenant le rap¬ port du capitaine sir James Clarke Ross et les observations relatives à la découverte du pôle nord ; traduction de Defauconpret. 2 beaux vol, in- 8 , Paris, Bellizard, 1835. Au lieu de 18 fr. 5 fr. SCRIBE (Eugène). OEuvres complètes, illus¬ trées de 700 gravures, par Tony et Alfred Johannot, Staal, Pauquet, etc. 12 magnifiques vol. gr. in- 8 , contenant la matière de 100 vol. ordinaires. Au lieu de 60 fr. 35 fr, _ Piquillo Alliaga. 1 magnifique yol. illustré de 74 gravures. Prix réduit. 3 fr. — Carlo Brosehi. 1 jolie broch. illustrée de 9 gra¬ vures. Prix réduit. 79 c Paris, — Typ, Walder, rue Bonaparte, 44,