Patrimoine mondial de Séville: la Cathédrale, l'Alcázar et l'Archivo de Indias
Abstract
La ville de Séville, au bord du Guadalquivir et au sud-ouest de l’Espagne, possède 136 sites protégés et la région d’Andalousie en compte 497. La Cathédrale, l’Alcázar et l’Archivo de Indias (Archives des Indes), un ensemble de bâtiments au cœur de la ville, font partie intégrante du plus grand centre historique d’Europe.
Full text
ISSN 1020-4520
Patrimoine mondial de Séville : la Cathédrale, l’Alcázar et l’Archivo de Indias La ville de Séville, au bord du Guadalquivir et au sud-ouest de l’Espagne, possède 136 sites protégés et la région d’Andalousie en compte 497. La Cathédrale, l’Alcázar et l’Archivo de Indias (Archives des Indes), un ensemble de bâtiments au cœur de la ville, font partie intégrante du plus grand centre historique d’Europe. La Cathédrale Santa María, à Séville. © Baltasar García Salaberri3 Román Fernández-Baca Casares, María del Carmen Rodríguez Oliva et Beatriz Sanjuán Ballano, Institut andalou du patrimoine historique, (Commission de la Culture, Conseil municipal d’Andalousie) 10 Patrimoine Mondial Nº53 Numéro spécial Séville
11 Patrimoine Mondial Nº53 Séville
L’ © Fondo gráfico IAPH La tour caractéristique de la Cathédrale, la Giralda, atteint presque les 100 m de haut. Patrimoine Mondial Nº53 12 Numéro spécial Séville Andalousie est fière de ses cinq sites actuellement inscrits sur la Liste du patrimoine mondial : les villes de Cordoue, de Grenade et de Séville, le Parc national de Doñana (1994, 2005), et les Ensembles monumentaux Renaissance de Úbeda et Baeza (2003). Avant l’inscription de ces sites, le conseil municipal d’Andalousie menait, depuis les années 1980, une politique de protection du patrimoine historique andalou, depuis qu’il s’en était vu attribuer la responsabilité. La cathédrale de Santa María est protégée depuis 1928 en tant que propriété d’intérêt culturel (Bien de Interés Cultural, BIC), tandis que l’Alcázar jouit d’une protection BIC depuis 1931. Le bâtiment de l’Archivo de Indias s’est vu attribuer la même protection en 1983. L’inscription de l’UNESCO a permis de réunir ces trois bâtiments, jusque-là administrés par des entités différentes. D’une part, la Cathédrale, l’un des plus grands édifices catholiques romans du monde, appartient à l’Église qui a passé un accord pour sa conservation avec la commission de la culture du conseil municipal andalou. Ceux qui ont construit cette structure ambitieuse espéraient qu’elle passerait à la postérité comme « una obra de locos » (une œuvre de fous), un souhait réalisé au-delà de leurs espérances. D’autre part, les alcázars royaux sont intégralement gérés par le conseil municipal de Séville, alors que l’Archivo de Indias est la propriété du Département de la culture. La Cathédrale de Séville et le minaret de la Giralda, l’Alcázar et l’Archivo de Indias forment un ensemble impressionnant et cohérent qui illustre les principales étapes clés de l’histoire de la ville. Ils constituent un ensemble monumental qui rassemble et intègre le paysage urbain, leur conférant ainsi une valeur universelle exceptionnelle du point de vue historique, esthétique et artistique, et justifiant leur inscription sur la Liste du patrimoine mondial. La Cathédrale Dans la Cathédrale, comme dans tous les bâtiments historiques de la ville, les témoignages de plusieurs cultures peuvent être observés. L’intérieur présente différentes typologies de capitales wisigothiques, tandis que les parties conservées de la mosquée almohade d’origine et la Giralda, grande tour campanaire s’élevant à près de 100 m de haut, enchantent les visiteurs. Un clocher chrétien, de style Renaissance typique de l’architecte Hernán Ruiz II, a été ajouté à la structure almohade de claie en briques au XVIe siècle, et couronné par une statue en bronze appelée El Giraldillo. L’architecture almohade apparaît encore au nord de la Cathédrale, dans l’ancienne cour des ablutions devenue un jardin intérieur, le Patio de los Naranjos (cour des Orangers) auquel on peut accéder par la Puerta del Perdón (porte du Pardon). L’entrée publique de la Cathédrale se fait par trois grandes portes perçant la façade principale, les portails de la Naissance, du Baptême et de l’Ascension, mais aussi par des entrées traditionnellement connues comme la Portada del Lagarto (porte du Lézard), Palos (Bâtons) et Campanillas (Clochettes) et enfin, en face de l’Alcázar, par la porte du Prince.
Vue aérienne de la Cathédrale, l’Alcázar et l’Archivo de Indias de Séville. © Fondo gráfico IAPH Patrimoine Mondial Nº53 13 Séville Une fois à l’intérieur de la Cathédrale, le visiteur est saisi par la lumière multicolore émanant des 138 vitraux qui illustrent les différentes étapes de la construction de l’édifice. Ils reflètent également l’histoire des vitraux de la péninsule Ibérique du XVe au XXe siècle. Autre élément exceptionnel, le retable principal constitue une des œuvres les plus importantes de la sculpture gothique et la plus importante accréditée en Andalousie à la fin du XVe siècle. Son apparence unique résulte du travail de l’artiste flamand Pieter Dancart qui commença le travail. L’œuvre fut achevée par Jorge et Alejo Fernández Alemán, puis agrandie de deux panneaux latéraux, fournissant de l’ouvrage à plusieurs artistes de la Renaissance, dont Juan Bautista Vázquez. L’iconographie et l’organisation du retable retracent l’histoire de la Salvation à travers quarante-quatre reliefs et de nombreuses sculptures sur les colonnes. L’œuvre est couronnée par un calvaire gothique datant de la fin du XIIIe siècle. Il est impossible d’énumérer tous les trésors exceptionnels préservés dans la Cathédrale. Il suffit de mentionner qu’elle comprend des douzaines de chapelles somptueuses, des ciselages et des sculptures de grande valeur, ainsi qu’une imposante collection de plus de 800 peintures, toutes exceptionnelles. La Cathédrale abrite également une magnifique collection de textiles et de livres liturgiques (chants grégoriens et polyphoniques), ainsi qu’un patrimoine de 3 000 pièces en or témoignant de la richesse de la Cathédrale en pierreries et parures ecclésiastiques. Le conseil métropolitain et son Maestro Mayor soutiennent actuellement différentes stratégies de restauration et de reconstruction, grâce à des fonds collectés à travers les visites culturelles et des contributions faites par le Département de la culture, la commission de la culture, le conseil municipal de Séville et des organisations privées. La conservation de la Cathédrale requiert une attention permanente sur le bâtiment (restauration des surfaces, des piliers et des façades) ainsi que sur son intérieur. Le travail de restauration des retables de la chapelle des Évangélistes et de la chapelle du Maréchal par l’Institut andalou du patrimoine historique (IAPH) mérite d’être souligné. L’IAPH a également dédié sept années à la sculpture en bronze d’El Giraldillo. Une nouvelle structure a été créée qui, comme la précédente, stabilisait le comportement mécanique de la sculpture, prenant en compte l’expansion des matériaux sous l’effet de la chaleur et le besoin de résister à la corrosion. Une fois les travaux réalisés, une exposition fut organisée afin d’informer les citoyens sur la restauration d’El Giraldillo (70 000 visites), et, peu après, la statue fut hissée à nouveau sur son emplacement originel, au sommet de la Giralda. L’entrée publique de la Cathédrale se fait par trois grandes portes perçant la façade principale, les portails de la Naissance, du Baptême et de l’Ascension.
Coupole au-dessus du salon des Ambassadeurs à l’Alcázar. Vue intérieure de l’Alcázar de Séville. L’Alcázar est l’exemple le plus complet d’architecture mudéjare. © Fondo gráfico IAPH Patrimoine Mondial Nº53 14 Numéro spécial Séville L’Alcázar L’Alcázar de Séville, un ancien palais construit sous l’ordre de Abd Rahman III au Xe siècle a servi de résidence royale depuis l’époque d’Alphonse X le Sage jusqu’à aujourd’hui. Mais la construction du bâtiment connu comme le palais mudéjar fut décidée au XIVe siècle, sous Pierre Ier le Cruel. Ce bâtiment, l’exemple le plus complet de l’architecture mudéjare, a survécu jusqu’à nos jours et est toujours admiré pour son luxe et sa beauté. L’accès public à l’Alcázar se fait par deux imposantes portes royales, suivies d’une série de cours intérieures dont le Patio de la Montería (cour de la Chasse à courre) avec son mur musulman, construit par Pierre Ier qui fit venir les meilleurs charpentiers et maîtres d’œuvre de Grenade et de Tolède pour ce travail. Ensuite se trouvent le Patio del Yeso (cour du Plâtre), le Patio de las Doncellas (cour des Demoiselles), le Patio de las Muñecas (cour des Poupées), des chapelles, des salles de réception et des points d’observation, tous décorés de riches tapisseries, tapis, peintures, carreaux et plafonds en lambris avec des plâtres décoratifs mudéjars. L’ensemble s’ouvre sur des jardins qui, à partir du jardin transept almohade original, ont été développés à la Renaissance autour du bassin de Mercure et de la galerie du Grotesque. La tonnelle de la Chambre, ou pavillon Charles V, un pavillon d’été présentant des éléments mudéjars et Renaissance, est un autre élément exceptionnel de cet ensemble de jardins. Dans ces vastes espaces récréatifs, le décor naturel avec ses bassins, ses fontaines, ses tonnelles et ses grottes forme un ensemble unique qui en fait un des plus beaux palais royaux d’Espagne. Le conseil de l’Alcázar royal a soutenu en permanence une ligne de conservation et de restauration parfaitement illustrée par le travail effectué dans la cour des Servantes. Les recherches archéologiques mises en place par le Conseil afin de restaurer l’aménagement paysager du palais de Pierre Ier ont permis de faire des avancées importantes dans la connaissance des palais mauresques précédents et ont résolu un certain nombre de mystères concernant leur évolution architecturale. Ces contributions de grand intérêt du point de vue du patrimoine permettent une meilleure compréhension de la morphologie, du fonctionnement et des transformations successives de la cour mudéjare originelle.
L’Archivo de Indias Pendant des siècles, Séville a été la capitale administrative de l’Amérique espagnole. Par conséquent, et afin d’assurer la gestion de différentes activités marchandes, le roi Philippe II fit construire la dénommée Casa de Contratación (la Bourse), plus connue à la fin du XVIe siècle comme le Marché de Séville. Le bâtiment a été conçu par l’architecte reconnu et inspecteur des Monuments de la Couronne Juan de Herrera, qui érigea l’édifice de pierre et de brique sur ses fondations carrées. Cette conception fut ensuite répétée à l’intérieur, le bâtiment étant organisé autour d’une cour centrale soulignant la pureté de cette structure en pierre de style Herreriano. La fonction des archives a changé en 1790, quand elles sont devenues la grande bibliothèque de l’Amérique hispanique, les Archives générales des Indes. Elles abritent tous les documents relatifs à l’histoire hispano-américaine et toujours en possession de l’Espagne, soit 43 000 dossiers d’une valeur inestimable. Le travail des archives concernant la conversion de tout ce matériel au format numérique est donc d’une importance capitale. Le Département de la culture a entrepris la rénovation du bâtiment afin de moderniser les installations, améliorer le rangement des documents et adapter les galeries extérieures de l’étage supérieur pour des expositions temporaires, définissant ainsi un itinéraire pour les visites comprenant tout l’édifice. L’espace réservé à la recherche et à la gestion des Archives générales, dans le bâtiment appelé la Cilla (le Grenier), a été remodelé afin de garantir la compatibilité des fonctions administratives et de la recherche avec les visites et les expositions organisées à l’intérieur du bâtiment. Valeurs du patrimoine mondial à Séville - réalisations artistiques exceptionnelles Parmi les nombreux aspects de cette inscription sur la Liste du patrimoine mondial, la réalisation artistique la plus exceptionnelle pourrait bien être l’ancien minaret, connu comme la Giralda, du fait de la statue représentant la Foi triomphante, El Giraldillo (1172-98), posée en son sommet. Aujourd’hui clocher chrétien, la Giralda est un chef-d’œuvre d’architecture almohade. La Cathédrale aux cinq nefs, le plus grand bâtiment gothique en Europe, s’élève sur le site de l’ancienne mosquée almohade. Elle possède de magnifiques vitraux, retables, grilles et chaises ornementaux. Au XVIIe siècle, la Cathédrale a reçu un grand nombre de sculptures et de peintures des grands maîtres baroques (Murillo, Valdés Leal, Zurbarán, etc.). À l’intérieur, l’espace elliptique de la Sala Capitular, conçue par Hernán Ruiz, constitue un des espaces architecturaux les plus intéressants de la Renaissance avec son plan de sol elliptique et sa magnifique voûte en dôme. Influences culturelles Cette enceinte, qui comprend la Cathédrale et la Giralda, est d’une valeur patrimoniale exceptionnelle, tout à la fois symbole et mélange de différentes cultures dans un espace sacré unique. La Cathédrale de Séville présente une série de caractéristiques typiques qui la distinguent des autres cathédrales gothiques, comme la superposition de structures chrétiennes, principalement de styles gothique et Renaissance, érigées sur des vestiges mauresques datant de la période almohade. Ces ajouts, complétés par des éléments datant de la Renaissance, du baroque et des périodes consécutives jusqu’au XXe siècle, sont non seulement architecturaux, mais concernent aussi d’autres disciplines artistiques. La Cathédrale en devient un véritable musée possédant des œuvres d’art de tout premier ordre. Séville était le modèle attitré pour les cathédrales du XVIe siècle. La Giralda, la tour almohade « christianisée », a également influencé la construction de nombreuses tours en Espagne et aux Amériques. Cette influence sur le développement d’un type d’architecture s’est incontestablement étendue sur un territoire particulièrement vaste, dont les exemples peuvent être admirés dans des villes telles qu’Écija, dans la région de Séville et Puebla, au Mexique. Son architecture est intéressante car elle perpétue le monde mudéjar, mais aussi pour ses motifs ornementaux, qui perdurent à travers les siècles (dans des formes plus ou moins évolutives) sur de nombreux édifices et sur les clochers mudéjars en Aragon, Castille et Andalousie. © Fondo gráfico IAPH Patrimoine Mondial Nº53 15 Séville
Influences maures La Cathédrale de Séville et l’Alcázar sont des témoignages exceptionnels de la culture almohade et de l’Andalousie chrétienne qui, de 1248 au XVe siècle, est restée profondément imprégnée d’influences maures. La présence de l’islam a été fermement établie dans la Péninsule pendant huit siècles et a mené à une profonde interpénétration des modes de vie et de culture chrétiens et islamiques. Le plus beau symbole en est le style mudéjar, synthèse extraordinaire des architectures mauresque et chrétienne. Les deux édifices mentionnés précédemment présentent un mélange complexe de styles et de périodes différents. L’ensemble des alcázars royaux représente principalement l’art almohade d’origine musulmane, sobre, puissant et géométrique, mais atteste également de la coexistence culturelle de l’Est et de l’Ouest. Cela se reflète également dans l’art mudéjar, un phénomène singulier rencontré seulement en Espagne, qui dura du XIIe au XVIe siècle et qui combina les tendances artistiques chrétiennes (romane, gothique et Renaissance) et musulmanes de l’époque. Ce style voyagea également au Nouveau Monde avec l’introduction du mudéjarisme et de la coexistence des peuples, des religions et des civilisations. Œuvre architecturale reflétant une période historique La Cathédrale, l’Alcázar et l’Archivo de Indias sont associés d’une façon directe et tangible à un événement d’importance universelle : la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492. La tombe de Christophe Colomb dans la Cathédrale rappelle cet événement aux visiteurs, ainsi qu’une dépendance de l’Alcázar royal, connue sous le nom de « Quartiers de l’Amiral », où un bon nombre de ses expéditions étaient préparées. Le legs préservé dans l’Archivo de Indias est également de grande importance, puisqu’il comprend des documents majeurs sur l’histoire des Amériques et de l’Asie, faisant des archives le centre principal pour la recherche sur l’histoire du continent américain. Gestion de l’utilisation publique La Cathédrale de Séville, l’Alcázar et l’Archivo de Indias sont des lieux d’intérêt tout à fait actuel pour les voyageurs et sont ainsi visités par de nombreux touristes. Les statistiques montrent que la Cathédrale et l’Alcázar sont les monuments les plus fréquentés de la ville par les visiteurs. Les trois sites du patrimoine mondial à Séville ont développé des systèmes de visites parallèles mais indépendants. Un soin particulier a été porté sur l’harmonisation des utilisations publiques et privées des institutions respectives, et des activités de diffusion de l’information et de visites touristiques avec celles de conservation, de recherche et d’administration. L’Archivo de Indias, accessible au public depuis 1844, gère cette dualité en dirigeant son flux de visiteurs vers l’un des bâtiments, quand l’Alcázar a trouvé, quant à lui, l’équilibre entre les visites du public et la préservation du bâtiment en instaurant une capacité maximale de 750 visiteurs à la fois. Grâce à sa grande taille, la Cathédrale, qui partage la même philosophie de durabilité, n’a pas besoin de limiter la capacité d’accueil. En conclusion, le patrimoine mondial de Séville démontre que l’héritage artistique et historique de la ville est loin d’être sur le déclin. Ici, le patrimoine culturel s’avère être un facteur dynamique de développement touristique et social. Ce dernier dépend, à son tour, des nombreux aspects symboliques et emblématiques quotidiennement ranimés par les citoyens et les visiteurs. L’Archivo de Indias. © Fondo gráfico IAPH Patrimoine Mondial Nº53 16 Numéro spécial Séville