Vivien, R., Brun, J. C., & Sánchez, N. 2020. "Lettres inédites à Jean Charles-Brun (1900-1909)" [Reseña]
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Anales de Filología Francesa, n.º 29, 2021 https://doi.org/10.6018/analesff.466901 793 Vivien, R., Brun, J.C. & Sánchez, N. 2020. Lettres inédites à Jean Charles-Brun (1900-1909). Préface de Marie-Ange Bartholomot Bessou. Édition présentée et annotée par Nelly Sanchez. Éditions du Mauconduit, Paris, 2020, ISBN: 979-10-90566-32-3, 344 pp. Après la réédition de dix œuvres de Renée Vivien par les éditions Eros Onyx et les rencontres et études récentes qui ont fait affleurer l’imposant travail littéraire de Renée Vivien, derrière le mythe de la “Muse aux violettes”, contemporain de l’auteure et construit en partie par elle-même, les études viviennes s’enrichissent d’une nouvelle publication essentielle pour la connaissance de cette figure complexe et fascinante des lettres françaises de la Belle Époque: une sélection considérable des lettres écrites par Renée Vivien à Jean Charles-Brun1. Dans son introduction, Nelly Sanchez revendique cette continuité et reprend le flambeau de Marie-Ange Bartholomot Bessou2 et de Simone Burgues3 qui avaient préparé le terrain à cette publication: “Ce présent ouvrage est donc à considérer comme le fruit d’une nombreuse collaboration dont l’objectif est de dégager Renée Vivien de sa légende pour l’asseoir comme littératrice” (10). Et nous pouvons dire dès maintenant que le pari est tenu car, s’il est vrai que Pauline Tarn, nom dont elle signe pratiquement toutes les lettres retenues, apparaît incontestablement derrière Renée Vivien dans ces lettres, il est d’autant plus frappant d’y découvrir l’intense activité littéraire et intellectuelle occultées par ce que Colette nommait une “parfaite pudeur de métier”, ravie de n’entretenir avec elle que des rapports qui n’avaient “rien de littéraire”4 (Pur, 599). Après une longue attente, les lettres étant “demeurées captives pendant un siècle dans 1 Au total, 224 lettres réparties comme suit: 1900: 1 lettre; 1901: 19 lettres; 1902: 4 lettres; 1903: 17; 1904; 9; 1905: 92 lettres; 1906: 35; 1907: 11; 1908: 11; 1909: 25. Nous regrettons toutefois le relatif manque d’informations concernant le nombre total des missives conservées. 2 Auteure de la thèse de Doctorat L’imaginaire féminin dans l’œuvre de Renée Vivien: de mémoires en mémoire dirigée par Paule Vincenette Bétérous et soutenue à Bordeaux 3 en 2002; publiée en 2004 dans la collection Cahiers Romantiques des Presses Universitaires de Clermont-Ferrand. 3 Simone Burgues, épouse du petit-neveu de Jean Charles-Brun avait retranscrit et classé chronologiquement cette correspondance, tout en publiant certains fragments en 1977 et 1980. 4 Colette, Le Pur et l’Impur, Œuvres, t. III, Paris, Gallimard (La Pléiade).
Anales de Filología Francesa, n.º 29, 2021 Reseñas 794 la famille du destinataire” (7), comme l’explique Marie-Ange Bartholomot Bessou dans sa préface1, les lecteurs de l’œuvre de Renée Vivien peuvent donc enfin découvrir le contexte plus large d’une correspondance régulière et soutenue, qui s’étend de 1900 à 1909, et relire à cette lumière les lettres ou les extraits qu’ils connaissaient déjà. Et même s’il nous manque les lettres de Jean Charles-Brun, ainsi que certaines missives de Renée Vivien (p.16-17), celles qui ont été sélectionnées traitent presque systématiquement de l’œuvre de son correspondant et du travail en cours de l’écrivaine. Dans une lettre de septembre 1903 par exemple (L 872), Renée Vivien ne mentionne pas moins de sept projets d’œuvres en cours, seule et en collaboration avec Paule Riversdale, pseudonyme “qui cache sa collaboration avec Hélène de Zuylen de Nyevelt”, sa compagne (p. 112). Le choix de Nelly Sanchez met ainsi en valeur cet aspect d’une amitié riche et complexe, véritable relation de “connivence” (Sanchez, p. 32) qui est “placée sous le signe du labeur poétique3”. Un “labeur poétique” fait de constance, d’insistance à relancer son professeur au sujet de la correction de ses épreuves, de recherche de précision dans l’écriture de ses vers, de soin apporté aux couvertures de ses ouvrages, de l’intérêt pour le travail poétique de son ami, de la curiosité pour Sapho mais aussi pour les contes de Lucie Delarue-Mardrus, par exemple. Attitude qui entre souvent en tension avec le “métier de femme de lettres” dont Renée Vivien se plaint à plusieurs reprises: “Je suis très fatiguée de ce sale métier de femme de lettres. Ça rend grincheuse, par moments. J’ai raté ma vocation” (L 83 p. 112). En cause, la publicité, sa “presse”, requise pour faire connaître son œuvre, selon certains codes qu’elle assimile à la prostitution: “j’aimerais mieux faire les grands boulevards et me mettre en ménage avec trois Alphonses4” (L 69 p. 101). Elle dénigre également la confusion entre l’auteure et sa vie, dont nous savons qu’elle était particulièrement encouragée par les critiques masculins contemporains, comme elle l’écrit en 1903: “Vous connaissez ma théorie: la personnalité de l’artiste ou de l’artisan ne doit jamais être mêlée à son œuvre. On devrait respecter son silence, et le laisser poursuivre ses méditations à l’écart…” (L 83 p. 112). Paradoxalement, en plongeant dans l’intimité d’une amitié, c’est le travail littéraire dans sa dimension pratique et dans son processus d’écriture qui nous est révélé et nous permet d’apprécier la méticulosité de l’auteure tout autant que la variété de ses centres d’intérêts. Car d’autres thèmes clés pour l’approfondissement de la connaissance de Pauline Tarn/Renée Vivien sont présents dans ces lettres. Nelly Sanchez se charge de les 1 Elle retrace brièvement le parcours des lettres jusqu’à cette édition, rendue possible par leur acquisition par Imogen Brigth, petite-nièce de Renée Vivien, qui lui a donné accès à la correspondance et permis de numériser la totalité des lettres que Nelly Sanchez, sollicitée par Mme Bartholomot Bessou pour terminer le projet, a retranscrit dans leur intégralité pour chaque missive. 2 Nous reprenons la numération et l’abréviation adoptée par Nelly Sanchez dans l’ouvrage. 3 Comme l’explique Nicolas Berger dans “Renée Vivien et Jean Charles-Brun, ‘un sentiment qui n’est peut-être pas banal’” in ALBERT, Nicole. G., & Brigitte ROLLET (2012). Renée Vivien, une femme de lettres entre deux siècles, 1877-1909. Paris, Honoré Champion, p. 73. 4 Souteneurs, voir note 151 p. 101.
Anales de Filología Francesa, n.º 29, 2021 Reseñas 795 souligner dans l’introduction d’un volume qui facilite de manière judicieuse la découverte de l’auteure par un lecteur qui ne connaîtrait ni son œuvre ni son parcours5. Au cours de notre lecture, l’auteure nous apparaît généreuse, soucieuse de payer en temps et en heure son professeur, décousue (L 411), impulsive, à la fois puérile (L 264 p. 226) et blasée par le quotidien, maniant l’auto-dérision et faisant preuve d’une créativité langagière drolatique dans l’art des insultes dont elle accable parfois son correspondant, atteignant à un mélange de tendresse et d’inconvenance surprenant, témoignage d’une grande complicité entre les deux amis: “Ma chère Suzanne, prêtresse et nyctalope, crapaude très sacrée, je vous envoie ces facéties, pompeusement intitulées Des Vers”. (L 378 p. 287) Son goût pour les femmes affleure, bien sûr, mais aussi les inquiétudes qu’elle a pu ressentir quand celui-ci, en s’ébruitant dans les cercles mondains de Londres, a dépassé pour la première fois les limites de la sphère privée (p. 64-65). Elle manie également à merveille l’inversion des genres et le jeu sur les identités: en 1901, elle se désigne comme “l’escoulan” de son correspondant (p. 70) puis, à partir de 1903 (L 72, p. 102), elle entérine le prénom de Suzanne pour le désigner tout en revendiquant parfois sa “personne masculine” (p. 75). Le tissu complexe des pseudonymes, démêlé par Nelly Sanchez dans l’introduction, n’est pourtant pas rendu transparent par ces missives où Pauline Tarn parle parfois de Renée Vivien à la troisième personne mais avoue dans une lettre d’avril 1909, après avoir utilisé ce pseudonyme pour signer: “Ça me fait de la peine de signer Pauline M. Tarn, c’est bon pour les chèques” (L 452, p. 318). Son attrait avoué pour la “mystification” (p. 74) nous entraîne sur la piste de la tension qui rend si fascinante Renée Vivien, tension évoquée par Colette en ces termes: “Où chercher, entre la chevelure blonde et la tendre fossette du menton effacé et faible, un pli qui ne fût pas riant, l’indice, le gîte de la tragique tristesse qui rythme les vers de Renée Vivien? Je n’ai jamais vu Renée triste”. (Pur, 598). Non, les “masques6” de Renée Vivien ne sont pas levés par cette sélection de lettres, au contraire, ils n’en deviennent que plus présents et confirment leur imbrication dans la construction d’une identité complexe de véritable créatrice qui revendique, dans le secret d’échanges privilégiés, l’écriture comme mode de vie, malgré les déceptions qu’elle ressent quant à la réception de ses œuvres, qu’elle juge insuffisante: “Pourquoi m’occuperais-je d’un public qui m’ignore?” (L 337 p. 271); “Mais il faut bien se dire que pour rester exclusivement poète, l’on doit se résigner à mourir de faim et à s’étioler dans une complète obscurité” (L 313 p. 253). De nouvelles pistes s’ouvrent pour lire ou relire une œuvre forte d’une vingtaine de volumes et qui s’aventure dans plusieurs genres et tonalités. Grâce à ces lettres, nous sommes à même d’approcher plus finement, par exemple, l’ironie mordante du dispositif énonciatif de la “Dame à la Louve”, nouvelle parue en 1904 dans le recueil éponyme ou encore 5 Le dossier iconographique, la bibliographie de Renée Vivien sous ses différents pseudonymes, la bibliographie critique ainsi que la liste des œuvres rééditées par Eros Onyx servent également parfaitement cet objectif. 6 Allusion au titre du numéro spécial de la revue À l’écart publié en avril 1980 sous la direction de William Théry: “Renée Vivien et ses masques”.
Anales de Filología Francesa, n.º 29, 2021 Reseñas 796 la critique de la publicité et de la société contemporaine contenue dans Le Christ, Aphrodite et M. Pépin7 ou L’Album de Sylvestre, ainsi que l’extrême variété de la palette poétique de l’auteure. Le respect qui entoure toute lecture de correspondance privée cède face au plaisir de découvrir une personnalité complexe, détonante et, surtout, aux élans qu’elle fait naître vers l’œuvre de Renée Vivien. Flavie Fouchard Universidad de Sevilla 7 Voir à ce sujet l’article de Patricia Izquierdo “Renée Vivien, une ironiste méconnue” in ALBERT, Nicole G. & Brigitte ROLLET. 2012. Renée Vivien, une femme de lettres entre deux siècles, 1877-1909: actes du colloque. Paris, Champion, 53-72.