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Thérèse de Jésus et Rāb`ia al-`Adawiyya: les conclusions d’une étude comparée

Salto Sánchez del Corral, Ana

Abstract

Cette article, qui contribue à la connaissance, au respect et au dialogue entre les cultures, offert une présentation et quelques conclusions d’une étude comparée sur Thérèse de Jésus et Rābi‘a al-‘Adawiyya. Les conclusions sont regroupées autour de quatre idées: la théologie mystique de l’expérience, l’expérience de libération féminine, la littérature mystique et le magistère dialogique.

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THÉMATA. Revista de Filosofía Nº 53, enero-junio (2016) pp.: 261-270 ISSN: 0212-8365 e-ISSN: 2253-900X doi: 10.12795/themata.2016.i53.13 THÉRÈSE DE JÉSUS ET RĀBI‘A AL-‘ADAWIYYA: LES CONCLUSIONS D’UNE ÉTUDE COMPARÉE TERESA OF JESUS AND RĀBI‘A AL-‘ADAWIYYA: COMPLETIONS OF A COMPARATIVE STUDY Ana Salto Sánchez del Corral1 CEJA y AEHM/ UMA (España) Recibido: 4-7-2015 Aceptado: 1-9-2015 Resumen: Cette article, qui contribue à la connaissance, au respect et au dialogue entre les cultures, offert une présentation et quelques conclusions d’une étude comparée sur Thérèse de Jésus et Rābi‘a al-‘Adawiyya. Les conclusions sont regroupées autour de quatre idées: la théologie mystique de l’expérience, l’expérience de libération féminine, la littérature mystique et le magistère dialogique. Palabras clave: Teresa de Jesús, Rābi‘a al-‘Adawiyya, mística cristiana e islámica, Estudios de Mujeres. Abstract: This paper offers a presentation and some conclusions of a comparative study between Theresa of Jesus and Rābi‘a al-‘Adawiyya, and this promotes the knowledge, the respect and the dialog among the cultures. The conclusions are organized around four main ideas: mystical theology of experience, experience of women’s liberation, mystical literature and dialogic teaching. Key words: Theresa of Jesus, Rābi‘a al-‘Adawiyya, Christian and Islamic Mysticism, Women’s Studies. [1] ([email protected]) Profesora de Secundaria, doctora por la Universidad de Málaga en el programa Estudios de las mujeres y de género, licenciada en Filología arabo-islámica (UGR) y en Ciencias Religiosas (UPCO). Ha sido fundadora y presidenta (2006-2013) de la Asociación «Somos Mediterráneo» (cooperación internacional, educación y cultura); es miembro de la Asociación de Estudios Históricos sobre la Mujer (AEHM/UMA) desde 2011. Ha realizado estancias en las universidades de Túnez, Damasco, Beirut (USJ) y Filadelfia (UPENN). Ha sido becaria MAE-AECI y ha recibidos premios por su investigación educativa («Antonio Domínguez Ortiz XXII Edición» y Galardón Málaga, Excelencia educativa 2010). Ha participado en diversas obras colectivas editadas por la AEHM, el Seminario de las Tres Culturas y la Junta de Andalucía. Es autora de La dignidad humana: dignidad de la mujer, Madrid, PPC, 2007; y de los libros electrónicos En Plan de Igualdad. Propuestas Estratégicas de Lectura y Comunicación y Hannah Arendt, Simone de Beauvoir y Edith Stein, Miami, El Cid Editor, 2012. Ana Salto Sánchez del Corral Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. 262 I. Présentation de l’étude Mon travail commence par une lecture critique d’un texte appartenant au patrimoine des lettres hispaniques mais de portée universelle, le Livre de la Vie. Pour ce faire j’adopte quelques propositions de Mikhaïl Bakhtine qui deviennent le cadre général de l’acte interprétatif. Pour écouter le discours de la Vie à l’intérieur du tissu discursif de son temps, je me suis servi des idées de ce philosophe et philologue russe. La proposition dialogique bakhtinienne fait découvrir des voix multiples, celles qui sont marginalisées ou étouffées, celles qui sont autoritaires et celles qui deviennent autorisées. Le dialogisme, en tant que méthode de compréhension vivante, invite à l’interprétation des sens latents dans le texte qui peuvent être activés par chaque lecture, par chaque personne, enracinées dans un chronotope donné. La communication est un fait social idéologiquement orienté et chaque lecteur porte un regard différent sur le même texte lors d’une lecture interprétative. Cela justifie mon voyage à travers le temps pour dialoguer avec une écrivaine mystique du XVIe siècle. J’aurais pu me contenter de l’autobiographie thérésienne pour approfondir l’examen du magistère de l’expérience, mais j’ai choisi de l’étudier à partir de la relation dialogique avec une autre femme. Ainsi, j’ai voulu déceler les liens qui rattachent l’expérience de Thérèse d’Avila au magistère d’une grande maîtresse mystique de l’islam du VIIIe siècle, Rābi‘a al-‘Adawiyya, qui vit, sans aucun doute, dans le grand temps de la culture universelle. Cette approche est déterminée par le fait de ma condition de femme, ainsi que par ma formation théologique (Sciences Religieuses) et philologique (arabo-islamique). Cette position m’a permis d’établir une relation dialogique entre ces deux femmes en comparant deux vies coulées dans les marges du pouvoir politique-religieux. Cette interprétation critique dans le cadre dialogique se concentre sur la vie et le magistère transcrits dans les discours biographiques. Nous connaissons Thérèse d’Avila, baptisée Thérèse de Ahumada, grâce à l’autobiographie écrite par Thérèse de Jésus (nom adopté après la fondation du couvent de Saint-Joseph en 1562). Et nous découvrons Rābi‘a al-‘Adawiyya dans des textes biographiques (ses maximes, ses poèmes autobiographiques, ses actions...) dont elle est l’héroïne. Nous passons de l’autobiographie à la biographie, de l’écoute de l’expérience racontée à la première personne à l’étude et la contemplation d’une expérience racontée par une longue chaîne de transmetteurs, bien que dans les poèmes et les dialogues nous retrouvions des énonciations à la première personne. Dans les textes biographiques sur Rābi‘a, les auteurs, pour la plupart soufis, expriment leur admiration pour le personnage et se sentent identifiés à elle, car ils par- Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. Thérèse de Jésus et Rāb‘ia al-‘Adawiyya: les conclusions d’une étude comparée 263 tagent les mêmes valeurs que Rābi‘a, dont les qualités sont unanimement mises en relief. Dans le Livre de la Vie, nous pouvons identifier les coïncidences entre l’auteure, la narratrice et le personnage dont la vie est contée. La vie de Thérèse est énoncée sous forme de récit autobiographique, sous forme de confession sollicitée, mais la construction rhétorique du texte donne lieu à une forme littéraire personnelle, à la fois essai et allégorie. Dans les biographies sur Rābi‘a al-‘Adawiyya, les éléments autobiographiques ont parfois un caractère lyrique. Sa vie est esthétiquement énoncée au moyen de la biographie, de la poésie, du dialogue et de l’action symbolique. Thérèse de Jésus réalise une activité esthétique et elle attribue un sens à sa vie en la racontant jusqu’en 1565 ; quant aux notices fragmentées sur la vie de Rābi‘a al-‘Adawiyya, on doit les réunir pour les interpréter. Mes séjours d›études dans des pays arabes et à l’Université de Pennsylvanie, m’ont permis de recueillir la documentation bibliographique nécessaire pour mener à bien l’étude sur Rābi‘a al-‘Adawiyya. La compilation arabe des sources éditées et inédites sur Rābi‘a, l’oeuvre du philosophe égyptien ‘Abd al-Rahman Badawī, a constitué le point de départ. Il s’agit de la première publication (1954) d’un recueil de récits sur la mystique basrienne qui est en fait la deuxième partie d’une étude de référence essentielle, Shahīda al- ‘ishq al-ilāhī, Rābi‘a al-‘Adawiyya. Le patrimoine culturel du magistère spirituel des femmes est resté caché pendant des siècles, les collections biographiques islamiques ont constitué néanmoins une source documentaire de premier ordre pour mon étude. Ceux qui ont écouté Rābi‘a ont transmis son savoir oralement ; ce n’est qu’ensuite que certains ont fixé par écrit les poèmes qu’elle récitait —et qu’elle avait composés—, aussi bien que les actions symboliques qui accompagnaient ses mots et les dialogues qu’elle soutenait avec ses disciples. Dans l’étude comparée, je propose un dialogue islamo-chrétien dans le domaine de la littérature mystique féminine pour étudier les expériences intenses et le magistère que Thérèse d’Avila et Rābi‘a de Bassora partagent. Je constate que la relation fondamentale dans la vie des deux mystiques est celle qu’elles nouent avec l’Autre et c’est à partir de celle-ci qu’elles construisent ou transforment les rapports avec les autres. Elles bouleversent les relations intersexuelles et subvertissent les attentes de rôle, ce qui leur permet de gagner en prestige et en influence sur les hommes, fait vraiment inhabituel à l’époque où elles ont vécu. Chez elles, la relation avec l’Autre favorise la connaissance de soi, la connaissance de l’être humain, la profondeur éthique, la liberté, la pensée critique et l’expérience amoureuse. J’observe que les deux maîtresses utilisent la persuasion et le dialogue comme méthode d’enseignement. L’expérience propre devient accessible à tout être humain qui s’ouvre progressivement à l’altérité. Leurs enseigne- Ana Salto Sánchez del Corral Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. 264 ments sont porteurs d’une conception anthropologique de l’être humain vu comme un être social, relationnel. La construction dialogique de la personne se fait aussi bien sur le plan social, existentiel, que sur le plan psychique ou spirituel, intérieur. La spiritualité est forgée comme un rapport personnel et intime et par conséquent, la vraie religion ou «re-liaison» pose des questions au formalisme religieux. Pour elles, l›extériorité, les rites sans intériorité ne sont que vanité, idolâtrie. L’expérience intime de la religion, l’essor de l’intériorité et la dimension relationnelle interpersonnelle comportent un détachement de tous les obstacles et conduisent à la liberté. La libération permet l’expérience de l’amour passionné, source de vie. Nos maîtresses Thérèse et Rābi‘a fournissent des enseignements non seulement par rapport à la spiritualité, à la croissance personnelle ou à la dignité des femmes, mais aussi à l’engagement social, étant donné que l’expérience mystique favorise le développement de la pensée critique et promeut la liberté d’action. L’amour est la clef du bonheur personnel et social, il est le moyen d’initier le dialogue ainsi que la source intarissable de la création littéraire, il est aussi le lien entre le christianisme et l’islam, le lien entre l’Orient et l’Occident que Rābi‘a et Thérèse de Jésus nous ont légué : l’amour mystique, la mystique dialogique. J’ai voulu montrer non pas ce qui nous sépare, mais ce qui nous unit pour contribuer modestement à la connaissance, au respect et au dialogue entre les. J’ai essayé de signaler le lien qui se tisse entre deux traditions culturelles, de participer à la déconstruction des fractures imaginaires et des élaborations de l’altérité en termes de sujet-objet, de dilemme, de friction et de fission. Les femmes ne sont pas les «autres-objets» face à l’homme-sujet, ni Rābi‘a al-‘Adawiyya n’est l’étrangère face à Thérèse de Jésus. Nous retrouvons au contraire Rābi‘a chez Thérèse, comme chez d’autres femmes amoureuses de Dieu. II. Les conclusions de l’étude On peut regrouper les conclusions autour de quatre idées, la dernière reprenant les précédentes. II.1. La théologie mystique de l’expérience Thérèse de Jésus devance dans son autobiographie les théologiens catholiques du XXe siècle par sa théologie basée sur l’expérience et sur l’humanité du Christ. Karl Rahner, théologien existentialiste disciple de Heidegger, explique quatre siècles plus tard le mystère de Dieu que Thérèse a expérimenté et raconté: l’Autre en elle-même, l’Autre comme sien (Libro de la vida 39, Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. Thérèse de Jésus et Rāb‘ia al-‘Adawiyya: les conclusions d’une étude comparée 265 21). Si Dieu est libre de devenir l’autre, de vivre une histoire dans l’autre comme sa propre histoire, Thérèse est arrivée à se comprendre, en termes de Rahner, «comme la possibilité d’être assumée, de se transformer en matériel pour une histoire possible de Dieu» (Rahner 1979, p. 264). Elle devient «livre vivant» (Libro de la vida 26, 6). Thérèse part de la connaissance expérimentale d’un Christ blessé et crucifié pour entreprendre une action politique. Le dieu que Thérèse a connu et aimé est l’homme crucifié du théologien protestant Moltmann (1977) : l’homme complètement libre et totalement livré à l’autre. La compréhension de la présence absolue du divin dans l’humanité de Jésus conduit Thérèse à la découverte de la présence de l’Autre en elle-même. Elle comprend que l’union avec l’Absolu est sa dynamique essentielle et son but définitif. Pour Thérèse, l’humanité de Jésus est la Parole faite chair, devenue corps. Elle vit son histoire d’amour avec ce corps divin et à son tour le corps de Thérèse devient parole, un livre de la vie, un discours débordant de sens pour celles ou ceux qui liront son œuvre. II.2. L’expérience de libération féminine L’autobiographie de Thérèse appartient au domaine du mysticisme. L’expérience mystique comporte une déconstruction nécessaire du genre pour faire place à la construction personnelle d’un être libre, libéré des attentes de rôle imposées à chaque sexe. L’expérience mystique constitue un processus de libération des hommes et des femmes où les valeurs considérées comme « féminines » acquièrent la force suffisante pour désarmer le discours autoritaire et la domination patriarcale. Les personnes mystiques de toute foi bouleversent par leur dynamique même les rapports de domination et créent des communautés égalitaires intersexuelles. Thérèse transgresse les conventions sociales et idéologiques dans l’un des domaines les plus importants du XVIe siècle, celui de la religion, après avoir donné une valeur éminente à la femme concernant l’expérience spirituelle et la capacité de direction. Thérèse n’a pas vécu dans un monde troublé par la controverse qui émane des courants idéologiques féministes ; cependant, tout en écrivant à l’intérieur d’un système politique et religieux patriarcal et misogyne, elle répond à l’oppression avec ironie, une ironie complexe qui devient subversive. La lucidité et l’intelligence de Thérèse lui permettent de prendre conscience de la dignité et de la valeur des femmes, malgré l’éducation et la socialisation au sein d’un système qui les assujettissait à un ordre figé qui se voulait naturel. Thérèse remet en question les idées reçues concernant les femmes et arrive à la connaissance spirituelle sans la médiation des hommes. Elle Ana Salto Sánchez del Corral Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. 266 se libère de la morale créée et imposée pour vivre libre et indifférente (Libro de la vida 40, 22). Si le féminisme est un mouvement qui lutte contre l’exclusion des femmes dans les domaines culturels, sociaux, politiques et intellectuels et défend l’accès des femmes à la production de la connaissance, Thérèse en est pionnière. Elle perturbe, elle renverse même l’idée selon laquelle les femmes sont physiquement, intellectuellement et spirituellement inférieures aux hommes. Thérèse décrit un processus de libération et d’habilitation qui rend la personne autonome dans un contexte historique et géographique où les femmes étaient des êtres blâmés, dénigrés, dont l’existence n’avait pas la même valeur sociale que celle des hommes. Elle honora la condition et le statut des femmes et créa une culture conventuelle en marge de la culture oppressive et misogyne qui régnait à l’extérieur des murs du couvent. Dans la communauté qu’elle a réformée, chaque femme était consciente d’être un sujet dans le plein sens du terme, et ce sans la médiation masculine. Son autobiographie nous montre le développement de la personnalité d’une femme qui surmonta la peur et le silence imposé par le patriarcat, très spécialement dans le domaine de la religion. Elle révèle les détails d’un processus de libération complexe dont le but est atteint grâce au génie et à l’ingéniosité, à l’audace et à l’amour de la vérité découverte en soi-même. II.3. La littérature des femmes La critique littéraire, la théorie et l’historiographie féministes, aussi bien que les critères éditoriaux, procèdent à une sélection des textes dont le caractère exclusif configure un corpus textuel canonique. Chaque courant ou chaque groupe, en fonction de ses présupposés idéologiques, favorise la récupération de certains discours, la réactivation de certaines significations qui permettront de reconstruire l’Histoire des femmes. En ce sens, nous croyons qu’il faut insérer Thérèse d’Avila dans la tradition subversive de la littérature espagnole. Femme de lettres, Thérèse amène celles et ceux qui lisent ses textes à participer au processus créatif, à sa lutte pour comprendre et pour communiquer son expérience originale de femme. Il est certainement nécessaire de récupérer son œuvre et de l’intégrer dans l’histoire du féminisme et des études sur la création littéraire féminine. L’approche féministe va au-delà d’une lecture littérale et unilatérale de son autobiographie et permet d’écouter sa voix authentique, d’apprécier la multiplicité de sens et de découvrir la polyphonie textuelle qui articule ses énoncés. L’art littéraire de cette auteure dépasse le plan linguistique, matériel et s’éloigne du niveau du signifié logique pour aller vers le sens dialogique. Les éléments dialogiques (l’expressivité, la motivation, l’intention communicative, l’évaluation, la relation avec d’autres énoncés, la ré-ac- Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. Thérèse de Jésus et Rāb‘ia al-‘Adawiyya: les conclusions d’une étude comparée 267 centuation de la parole d’autrui, la relation avec le destinataire, etc.) ne sont pas linguistiques, quoique les unités de la langue les génèrent dans un énoncé concret. L’énoncé autobiographique thérésien est un dialogue avec la vie, Thérèse engage une communication réelle avec le présent, le passé et l’avenir. Après avoir lu et écouté le Livre de la Vie, il nous semble que le sonnet autobiographique «Ce qui fait que je t’aime... »2 résume admirablement l’autobiographie spirituelle de Thérèse de Jésus. Autrement dit, le Livre de la Vie explique en prose dialogique le sonnet anonyme dédié au Christ crucifié. D’illustres arabisants ont lu entre les lignes Rābi‘a al-‘Adawiyya. Thérèse fut une femme engagée, une religieuse possédant une profonde connaissance du monde. Il semble donc aisé de trouver un accord implicite entre une personne lectrice du XXIe siècle et cette femme de lettres du XVIe siècle. Thérèse a besoin des lectrices et des lecteurs, de leur complicité pour comprendre son jeu, son ironie, pour que la Vie déploie les évaluations et les dispositions qu›elle insère dans son discours. Thérèse y fait prévaloir sa conception de la vie, un autre monde possible pour les femmes et les hommes. Thérèse enseigne que les femmes peuvent trouver à l’intérieur d’elles-mêmes la raison et la force pour se libérer de l’oppression familiale et sociale, une source de créativité et de beauté, une force spirituelle rénovatrice et un élan d’amour menant à l’action qui constitue une grande richesse pour l’humanité. À notre avis, l’activité réformatrice de Thérèse d’Avila ne se résume pas seulement à l’Ordre du Carmel, elle a réformé la religion telle qu’elle était comprise et pratiquée à son époque et ses propositions littéraires, éthiques, sociales et politiques sont encore utiles. Thérèse doit occuper sa place dans l’histoire des femmes par sa défense atemporelle de la condition féminine et des droits des femmes. II.4. Le magistère dialogique des femmes mystiques Thérèse de Jésus et Rābi‘a al-‘Adawiyya En lisant les textes šādilī-s traduits par Asín Palacios (1990), j’ai constaté des similitudes intéressantes entre le magistère de la mystique basrienne, les enseignements de l’idéologie šādilī et ceux de Thérèse d’Avila recueillis dans son autobiographie. Je ne défends pas la dépendance directe de la mystique chrétienne du sufisme péninsulaire, mais j’y ai décelé les [2] Ce qui fait que je t’aime, ô mon Dieu, ce n’est pas l’idée du ciel que tu nous promets; ce qui fait que je redoute de t’offenser, ce n’est pas la crainte de l’enfer. C’est pour toi seul que je t’aime, c’est quand je te vois livré à la torture, cloué sur la croix, c’est quand je songe à tes plaies sanglantes, aux angoisses de ta mort. Je t’aime tant, mon Dieu, que s’il n’y avait pas de ciel, je t’aimerais encore, que s’il n’y avait pas d’enfer, j’aurais encore peur de t’offenser. Nulle récompense ne sert de but à mon amour, car si j’en venais à ne plus espérer tout ce que j’espère, je t’aimerais autant que je t’aime (Marmier, 1835, 72). Ana Salto Sánchez del Corral Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. 268 similitudes qu’Asín Palacios avait entrevues entre la pensée mystique šādilī et les grands mystiques de l’Ordre du Carmel. J’ai aussi observé que la maîtresse spirituelle joue un rôle clé dans des mystiques très diverses. Grâce à l’expérience et au magistère, les femmes ont élaboré un savoir critique à l’intérieur des civilisations androcentriques, patriarcales et ségrégationnistes qui persistent autour de nous aussi bien en Orient qu’en Occident. C’est à cause de cet esprit critique que l’apport culturel, religieux et social des femmes a été étouffé ou méprisé. La direction spirituelle des femmes a été redoutée et réprimée par le pouvoir, bien que certains, de grands hommes spirituels, l’aient reconnue au sein des différentes traditions religieuses. Thérèse s’est formée au moment de l’éveil spirituel espagnol du XVIe siècle, et Rābi‘a al-‘Adawiyya a vécu à l’aube de l’islam, dans des contextes historiques de plus grande ouverture et dialogue entre les hommes et les femmes spirituelles, aussi bien qu’entre des cultures et des formes de spiritualité diverses. En effet, Thérèse et Rābi‘a n’étaient pas seules, elles appartenaient à un cercle, à un courant réformiste et toutes les deux ont vécu des relations maîtresse-disciple. Les textes analysés témoignent du dépassement du monologue patriarcal qui nie l’existence de la femme en tant que sujet-autre qui participe au dialogue. Je constate dans ces textes biographiques la prééminence des relations dialogiques entre des femmes devenues guides et des hommes qui n’ont plus le dernier mot quant aux affaires religieuses. Ces femmes ont été pour beaucoup un exemple de sagesse, de spiritualité et d’éthique. Thérèse et Rābi‘a n’imposent pas leurs discours, elles dialoguent, elles demandent, elles répondent, elles encouragent et elles transmettent leur doctrine dans le contexte d’une relation interpersonnelle. Pour ces deux femmes l’être humain est purement relationnel aussi bien dans son for intérieur que sur le plan corporel, dans cette frontière de soi-même qui est le moyen physique et expressif de la relation. Lors de l’expérience mystique, la personne révèle sa volonté de rester ouverte à l’autre, à la transcendance, au Mystère. Les deux maîtresses apprennent qu’il est possible de découvrir l’Altérité à l’intérieur de soi-même et d’engager un dialogue interpersonnel sans postuler la dissolution de soi ni des qualités qui lui sont propres. On peut écouter le dialogue transcendant entre ces deux femmes et l’Autre, le dialogue qui fait du croyant le sujet mystique dans les diverses cultures. Thérèse et Rābi‘a développent une mystique affective, passionnée, où le don et le désir prévalent. Thérèse et Rābi‘a découvrent une présence intérieure qui suscite chez elles un désir incommensurable. Elles n’essaient pas d’annihiler le désir, mais de l›affermir et de le satisfaire de toutes leurs forces. La rencontre avec l’Autre est une rencontre amoureuse qui donne un Thémata. Revista de Filosofía Nº53 (2016) pp.: 261-270. Thérèse de Jésus et Rāb‘ia al-‘Adawiyya: les conclusions d’une étude comparée 269 sens à leur vie. Thérèse et Rābi‘a, amantes, fiancées tombées amoureuses de Dieu, nous font penser à l’amoureuse juive du Cantique des cantiques. Nos deux mystiques parlent de l’expérience de Dieu, de sa présence qui invite au dialogue mais aussi de l’expérience du désir ardent, de la soif et de l’absence. Leur expérience de déchirure peut être assimilée au cri de l’incroyance, de l’agnosticisme, du doute, de la recherche de l’authenticité à l’extérieur des murs des maisons de Dieu, celles qui ne sont plus un lieu de rencontre, de dialogue et de communion, devenues chaires de condamnation et d’excommunication. L’expérience de Dieu peut être cachée dans des traités abstraits, des rites pétrifiés, des temples fermés, des dogmes indéchiffrables et des hiérarchies inquisitrices, mais pour les sujets mystiques qui ont atteint le sommet de la montagne il n’y a plus de loi. Thérèse de Jésus et Rābi‘a al-‘Adawiyya interprètent les normes de la tradition dépassée par leur propre expérience, par leur relation amoureuse. Le Dieu de ces femmes n’est pas une idée que l’on débat dans le domaine spéculatif, Celui dont elles parlent est raconté et poétisé, la théologie des femmes devenant ainsi une contribution culturelle exceptionnelle. La doctrine essentielle de Rābi‘a et de Thérèse affirme que seul l’amour fonde la pleine réalisation personnelle et le bonheur. L’expérience mystique est un processus toujours ascendant dans la connaissance de l’amour. Aux plus hauts degrés du chemin de perfection — la voie de l’amour —, l’amour pur de Dieu annule la crainte du châtiment aidant le pouvoir à s’assurer l’obéissance des hommes et des femmes, et même l’espoir du bonheur après la mort promouvant souvent un amour intéressé. En ce qui concerne les mystiques que j’ai étudiées, elles désirent et cherchent leur Bien-aimé, le seul être essentiel dans leurs vies. Leur amour de Dieu n’est pas une relation d’asservissement. Pour elles, se livrer à l’autre et recevoir son amour devient une source d’énergie vitale qui promeut le désir d’éternité, la convoitise d’une rencontre amoureuse qui ne s’achèvera pas. Le chemin de l’amour de ces deux femmes mystiques est bâti sur l’authenticité ; la pauvreté d’esprit et l’humilité n’étant que la conséquence de la découverte de la véritable nature des créatures, du néant. Je n’ai pas observé chez Thérèse les voies purgative, illuminative et unitive, les degrés que la croyante dépasse au fur et à mesure qu’elle avance dans la vie mystique (Libro de la vida 22, 1). La perfection éthique, la connaissance et l’amour, au contraire, sont intégrés dans une ascension harmonique et interdépendante. Chez Rābi‘a, le plus haut degré de connaissance, de perfection et d’amour est lié à des pratiques ascétiques et à une vigilance constantes. Toutes les deux intègrent harmonieusement ces trois dimensions, leur vie n’étant vouée qu’à leur relation dialogique avec Dieu. Fortes et courageuses, elles ouvrent un chemin d’amour inédit dans leur milieu, elles y pénètrent, l’explorent et, après avoir expérimenté la douleur et le plaisir, deviennent