Espaces et processus identitaires
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Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 64 ARQUITECTONICS Lévidence des faits spatio-temporels dans lunivers culturel occidental prédispose à négliger la portée exacte de lidée - devenue, cependant, canonique- que lespace nest pas une «réalité en soi». Lorsque Simmel affirme que «la limite nest pas un fait spatial aux effets sociologiques mais un fait sociologique avec une forme spatiale» ou encore que «ce ne sont pas les faits spatiaux qui produisent les phénomènes de voisinage ni les étrangers»1, il vise la nécessité dun point de vue (groupe, personne...) sur lobjet. On retrouve alors, au centre du débat, une interrogation bien connue en sciences sociales: lindividu2 est-il sujet, acteur, agent social ou objet passif de forces externes? Psychologues, sociologues et anthropologues sont familiarisés avec les conséquences du choix entre ces termes et leur connexion respective avec des problématiques théoriques différentes. Il est vrai quon ne peut pas sinterroger sur lespace sans passer par les individus: ils sont le centre de référence et le point dancrage qui confèrent un sens à la notion despace; ils le modèlent et le pensent, lutilisent ou se lapproprient; ils lincorporent et le recréent. Autant de constatations qui sembleraient justifier que lêtre humain soit traité comme le «sujet» de laction. Cependant, les arguments qui relativisent lautonomie des personnes vont à lencontre de ce choix. La stérilité des conceptions qui isolent lindividu de la société (et réciproquement) ou qui posent la seule raison au fondement du sens culturel et social, nest plus à démontrer3. Cest dans cette perspective que lon préférera utiliser lexpression dagent social; on parlera alors dusages sociaux de lespace et on différenciera divers niveaux de «rapports à lespace». La constitution de lidentité personnelle et sociale passe par une gamme variée de pratiques despace. Chenieux en a proposé une typologie provisoire qui recouvre «les axes de la rationnalité humaine»: plan de la représentation (espaces sensoriel, perceptif, symbolique et rhétorique), de lopération, de la socialisation et de la valorisation4. À létude, Espaces et processus identitaires Marie José Devillard UCM (Madrid) © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
65 ARQUITECTONICS on constate que les usages spatiaux varient non seulement en fonction des processus sociaux et symboliques qui les génèrent mais aussi de leur champ dapplication, de leur légitimité, de leur degré dofficialisation et du contexte sociohistorique. Toutefois, la distinction de dimensions de natures diverses entraîne le risque de dissimuler ce que chacune delles doit à la simultanéité, à la duplicité et à la relative indétermination des usages. Reprenant lexpression de Michel De Certeau, nous dirons que lespace manifeste de manière privilégiée le «mou» qui caractérise la culture5. On retrouve donc dans les pratiques de lespace les propres difficultés posées par lanalyse des processus culturels, souvent masquées par les divisions arbitraires de la réalité sociale (social/symbolique, matériel/idéel, substantif/relationnel, individuel/collectif, objectif/subjectif...). Classification et genèse sociale des espaces La séparation analytique de la localisation des autres «attributs spatiaux6» présente a priori le mérite de différencier lemplacement (dans un ensemble) des qualités spatiales des objets et des endroits. De prime abord, les uns et les autres tendent à renvoyer à l«ordre», socialement construit, de l«être-là»7. Leur aptitude à situer les individus et les choses dans un ensemble légitime, en apparence, la manière hypostatique de les traiter dans la pratique. De même le regain dintérêt pour le local et les processus sociaux de l«être-ensemble», repérable chez un auteur comme Maffesoli, risque toujours de déboucher sur lautonomisation du lieu au détriment de la «tribu»8; en effet, lethnographie démontre que la tendance à attribuer à lendroit une valeur substantive est un recours habituel dans le jeu social. Le localisme et la défense des liens des agents à une entité nationale, etc., en sont des exemples habituels dans les États modernes et fortement bureaucratisés9. Cependant, alors que la notion abstraite d«espace» prédispose à réserver un statut particulier au territoire, aux contingences matérielles et aux distances, létude de ceux-ci la dissout en rappelant quils objectivent un «rapport social». Le rappel de la genèse sociale et culturelle de lenvironnement ne doit pas dissimuler le caractère contraignant (donc, constituant) des espaces «constitués» (historiquement et socialement). Deux exemples, dont lévidence épargne lobligation de les développer dans le cadre de cet article, se suffisent à eux-mêmes pour rappeler à notre attention les conséquences humaines de la structuration du milieu matériel et social. Les situations limites de discapacité physique ou de précarité sociale et économique (logements, cités) soulignent bien limportance corporelle, personnelle et groupale des coordonnées spatiales. La structure de lespace et des choses, leur incorporation dans le système de dispositions des agents10 , et la manière dont ceux-ci contribuent à la reproduire ou à la modifier11 , intéressent au premier chef lanalyse des processus identitaires. Les dimensions spatiales sont donc inséparables des «formes concrètes de production et dappropriation individuelles et sociales12 ». Contrairement aux apparences, lendroit ne tient pas sa valeur sociale du (seul) fait que toute pratique soit «localisée»13 . Ce sont les agents et les groupes sociaux (en fonction de leur position et de leur implication dans lespace social) qui convertissent lendroit en «lieu» significatif14 (approprié au champ) et lui attribuent (consciemment ou inconsciemment) une efficacité sociale (individuelle ou collective). Toute la portée connotative et pratique de «la nation», «le pays», «la maison», «le coin», «la chambre», «la place»... ou du «parcours», en dépend. Les opérations culturelles concernant lespace ou limpliquant (orienter, délimiter, localiser, ordonner, construire, nommer, dénommer...) tiennent leurs principales caractéristiques et fonctions du fait quelles renvoient à des systèmes de classification qui, en eux-mêmes, condensent des enjeux sociaux. Les catégories discursives courantes définissent les objets et les places en des termes qui font varier le poids respectif des aspects substantifs ou relationnels: selon les M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 66 ARQUITECTONICS limites (niveaux, étages, paliers, frontières..), la situation géographique (pays, village, rue, ensemble urbain...) ou les caractéristiques jugées dominantes et objectives (rural/urbain, paysages...). Lemploi habituel dunités locales avec un but (conscient ou inconscient) de connaissance, reconnaissance et/ou de distinction appartient au même registre. Le fait que le «lieu de naissance», «...de résidence», «...de mariage», «... de travail»... constitue une référence normale, dans lunivers culturel moderne, utilisée pour situer un fait reconnu comme important socialement (notamment à des fins identitaires et politiques), ne doit pas leurrer. La localisation met en jeu un double processus dont le renforcement mutuel assure lefficacité sociale. Lactivité (ou «lêtre là») et le lieu sautolégitiment: alors que la pratique sociale (la présence) distingue et officialise lendroit, celui-ci laccrédite et lauthentifie. Cest, en outre, une des bases du rapport symbolique de substantivation du lieu déjà mentionné et de la minimisation corrélative des caractéristiques que les attributs spatiaux tiennent de leur incorporation dans un champ social et dans un espace pratique et symbolique, par définition relationnels15 . De même, la relation entre un point et un autre est fondamentalement une distance sociale tant du point de vue des conditions qui lengendrent que de la manière dont cellesci la reproduisent. Les distances spatio-temporelles et sociales sont conjointement allongées, écourtées ou niées en fonction des intérêts en jeu, de la structure de lespace social et, dans une moindre mesure, des moyens techniques à la disposition des agents (ascenseurs, moyens de déplacement et de communication, réseaux électroniques, etc.). Dun point de vue social, la contiguïté nest pas le principal attribut de lespace. Produit dun système de classification des choses et des hommes, il contribue à le reproduire de manière systématique. On a présent à la mémoire les divisions16 des univers urbains en «quartier», «cité», «ghetto», «bloc», «immeuble», «escalier», «étage», «porte»... On en reconnaît également les marques dans les formes dappropriation des lieux17 : aménagement personnalisé, choix des formes, séparation, effets de distinction... Dans tous les cas de figure, le double aspect, structuré et structurant, des pratiques de lespace unit les conditions de production auxquelles elles répondent à celles quelles contribuent à créer et/ou à recréer. Du point de vue de lindividu, lidentification de «discontinuités dans la continuité» (autant du point de vue matériel que social) pose la question inverse de la «continuité dans la discontinuité». Cest le cas des situations dans lesquelles le vide spatial, léloignement, sont relayés par des processus qui rapprochent les agents (ré-union) malgré leur dispersion (phénomènes qui, aux côtés de la globalisation, entreraient dans ce que des sociologues dénomment aujourdhui «lespace des flux»18 ). Un autre aspect de la question renverrait aux situations quAugé appelle «non-lieu»19 . Cependant, à la différence de «lespace des flux» qui tend vers linfini, le «non-lieu» réduit la dimension spatiale au «point de croisement» et porte le sceau du fugitif. En ce sens, les «non-lieux» affectent de manière prioritaire lordre personnel et la relation de lindividu avec la société20 . Leur récurrence dans la vie moderne les rend doublement significatifs. Antithèse des lieux refermés sur eux-mêmes, ils partagent avec ces derniers limpact quils ont sur la construction de lidentité des agents, tout en limitant les relations sociales à leur expression minimale. Lattention aux parcours, aux déplacements des limites (réels et/ou imaginaires) et à leurs processus de production, permet didentifier plus justement la nature et la portée du jeu, exprimé en termes spatiaux, de la proximité et de léloignement, de la «coprésence» (Giddens) et de labsence21 . Cela met en évidence que les hommes sont à lintersection de différentes «arêtes spatio-temporelles22 », articulés par le système de dispositions et par la mémoire23. Lanalyse empirique permet didentifier diverses alternatives. Parfois, les différents champs (référence, appartenance) entrent en conflit, © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
67 ARQUITECTONICS comme cest le cas des situations qui mettent en jeu lallégeance à des collectifs distincts. Plus généralement, cela crée une ambiguïté fondamentale qui tantôt dégénère en scepticisme, angoisse, etc., ou, au contraire, est utilisée à dessein. Envisagée sous cet angle, on peut se demander si la distinction entre «lieu» (qui renvoie à un «ordre» et à «lêtre là») et «espace» (entendu comme «lieu pratiqué») suggérée par De Certeau est aussi féconde quil semble à première vue. Ce nest pas le privilège des récits de transformer «des lieux en espaces ou des espaces en lieux24 » et, par ailleurs, la pratique quotidienne implique simultanément des espaces géométriques différents que le simple «être là» ne restitue pas en soi, sans support cognitif et symbolique. Le monde des objets (souvenirs, photos) et la place quon leur assigne dans lentourage familier représentent de bons exemples de tels processus. Rhétorique de lespace Dans ce qui précède je me suis temporairement abstenue disoler les phénomènes qui impliquent une modification matérielle et pratique de lespace des manifestations discursives ou des dimensions symboliques de lensemble. Il sagissait surtout de ne pas oublier quils ont en commun dêtre socialement constitués, de véhiculer des valeurs symboliques (qui sollicitent lagent dans la mesure où lui-même les suscite ou les reproduit) et dêtre associés à des systèmes dimages et de représentations qui contribuent à leur efficacité. De manière concomitante ou séparément, lespace est pensé, interprété et imaginé en même temps quhabité, vécu ou subi. Les processus mentaux qui interviennent dans lappropriation intellectuelle de lespace répondent à une logique propre qui mérite considération à part25 . À lévidence, les critères rationalistes de larchitecte, lesthétisme du paysagiste ou le sentimentalisme qui génère le choix, la conservation et la disposition des objets de lordre de lintime de même que les références au «pays natal» ne sont pas davantage autoexplicatifs quils ne peuvent être réduits à la situation objective des agents et à la dynamique des champs. Bachelard et Durand se sont intéressés à la manière dont limagination, cette «faculté du possible» selon le second, traite les univers familiers26 ... Ainsi, les discours et écrits autobiographiques dans lesquels abondent les allusions aux repères spatiaux du passé, aux endroits et à ce qui y est associé (objets et/ ou personnes) sont autant doccasions habituelles qui objectivent le flottement symbolique en même temps quelles manifestent le rôle de ce dernier dans la construction et la défense des identités. Le recours et lefficacité de ces processus mentaux ne sont pas limités aux écrits que leurs prétentions littéraires apparentent à des productions poétiques. Leurs qualités rhétoriques font quon retrouve leur potentiel évocateur dans une grande gamme de situations courantes. La nomination elliptique de létage (le «cinquième») de létablissement hospitalier dans lequel un malade de longue durée a séjourné, les références à la «fermeture de la maison» pour exprimer métaphoriquement la dureté des conditions de vie, le recours à la catégorie «maison» (précédée du possessif) pour se référer à la chambre individuelle dans un appartement collectif ou dans une résidence, etc., sont autant dexemples de la vie quotidienne empruntés au même registre de pratiques que celui traité dans la Poétique de lespace Lefficacité symbolique de ces discours ne légitime toutefois pas que lanthropologue sen tienne à une simple herméneutique textuelle. Les analyses empiriques montrent que lévocation et lindétermination servent des enjeux sociaux plus ou moins manifestes27 . Simultanément, la valorisation des actions ou des activités qui se développent dans un lieu ouvre la voie à son éventuelle officialisation et manipulation sociale. Comme on la remarqué plus haut, le lieu est susceptible dacquérir une valeur intrinsèque (socialement construite) qui constitue le prélude à son éventuelle réification. La tendance à traiter des catégories spatiales (ex.: le territoire) comme si elles étaient fondées en nature, est du M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 68 ARQUITECTONICS reste bien illustrée par la qualification et lidentification des groupes sociaux en termes spatiaux (noms de référence)28 . La fausseté du procédé du point de vue analytique nôte rien à sa valeur objective. Bien au contraire, la pétrification du social (consécutive de la naturalisation) et la négation des processus cognitifs en jeu en font des instruments privilégiés, à des fins de reconnaissance, de mobilisation et de dissuasion. La constitution des espaces privés et publics, ainsi que les discours sur lidentité offrent des exemples prodigues en manifestations de ce genre. Brièvement, je retiendrai trois types de faits servant de support à la mystification et à son efficacité sociale: 1. lobjectivité apparente des endroits (forme, délimitation matérielle, matériaux, caractéristiques esthétiques) éventuellement corroborée par lexistence de plans et de cartes; 2. les modes dappropriation matérielle et symbolique (médiatisée par la valeur marchande, la reconnaissance sociale dactions comme la vente ou lhéritage, actes de légitimation...); 3. la méconnaissance des rapports sociaux et symboliques dérivée de limplication des agents dans le jeu social. Construction anthropologique de lespace Le rapport dialectique entre lespace social et les «attributs de lespace» explique que ces derniers puissent exprimer métonymiquement les systèmes de différences économiques, sociales, symboliques, etc., qui les génèrent et queux-mêmes contribuent à reproduire. Les opérations de classement (rangements, emplacements, séparations, répartitions...) peuvent ainsi devenir des signes dans un texte spatial qui objective les priorités et les rapports sociaux qui le produisent, et être utilisées à leur tour à des fins sociales (présentation, représentation...). La pratique sociale est saturée de «lectures» de ce genre tant de lespace propre que de celui des autres. Laménagement des bureaux ou la construction des villages dentreprises à limage de lorganigramme interne représentent des factures modernes de processus de domestication des relations sociales très généraux et repérables partout29 . Il nest pas surprenant que cela ait été, de même, la base de la plupart de nos reconstructions scientifiques depuis Durkheim. Tantôt le chercheur traite les aménagements spatiaux comme des projections dans lespace des rapports sociaux (auquel cas il peut servir dinstrument au service de leur connaissance). Tantôt il signale le rôle structurant des lieux et, par là même, la manière dont ils contribuent à reproduire ces mêmes relations sociales. Tantôt, enfin, il interprète les rapports territoriaux et les rapports sociaux comme des homologies dont il cherche à repérer la genèse mentale ou sociale, à la manière de Lévi-Strauss et de Bourdieu respectivement30 . Linspiration sociologique commune ne doit pas dissimuler les divergences et la redéfinition progressive des objectifs. Poser le social comme le facteur structurant de lespace nest quune prémisse de base qui dit peu de chose sur les processus réels. Un argument similaire va à lencontre dune simple étude sémiologique de lespace. Par contre, la proposition de travail tracée par Christian Jacob répond beaucoup mieux aux besoins: «Le champ ouvert à la recherche serait donc les modalités de cette construction, les facteurs sociaux, historiques, culturels, psychologiques qui la déterminent31.» Exprimé dans les termes utilisés par Bourdieu, il sagit de remonter de lopus operatum, les usages de lespace, au modus operandi. On distinguera ainsi deux niveaux dans létude des processus32 . Le premier concerne lanalyse empirique des formes dappropriation pratiques et symboliques: manières de faire et travail de la matière, aménagements et réaménagements, délimitations, système de coordonnées et dorientation spatiale33 , proxémie et expérience de lespace34 , distribution spatio-temporelle des choses et des personnes, relations des agents aux objets et aux autres agents dans les lieux et par rapport à eux, processus dacquisition, discours, images et idées, etc. Toutefois, ces © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
69 ARQUITECTONICS processus ne sont pas autoexplicatifs. La restitution de la complexité des usages (imaginaires ou réels) de lespace (comme dautres pratiques sociales) impose une triple tâche: remonter aux systèmes de disposition des agents historiquement et socialement constitués, qui génèrent (produisent et reproduisent) les pratiques; analyser ces pratiques à la lumière des trajectoires personnelles et collectives; et mettre en relation lensemble avec la structure (éventuellement changeante) des champs sociaux par rapport auxquels et dans lesquels ils ont acquis et acquièrent leur sens social, du double point de vue objectif et subjectif. Faute de telles reconstructions, on court le risque de passer à côté de la majeure partie des phénomènes signalés plus haut: ne pas comprendre les enjeux, décontextualiser les phénomènes de substantivation et de réification de lespace, être dans limpossibilité de dégager le «mou» qui caractérise fréquemment les usages que lon en fait... Conclusion Plutôt que de penser lespace comme la condition primordiale de lexistence de pratiques situées ou de leurs qualités spatio-temporelles, on gagne à le définir comme un «attribut» des choses et des personnes. En tant que tel, il fait lobjet dusages sociaux et implique des facteurs extralocaux divers (politiques, sociaux, économiques, interpersonnels, etc.) qui varient en fonction de limportance individuelle et sociale des activités qui sy développent (ou qui en sont exclues) et des valeurs sociales quelles véhiculent et suscitent. Lespace est un enjeu à double titre: comme objet denjeux individuels et sociaux, et enjeu lui-même dans un ensemble despaces et par rapport à des politiques de lespace. Lanalyse doit restituer simultanément les conditions de production despaces spécialisés (publics et privés) et les processus pratiques et symboliques qui caractérisent les formes dinsertion et dappropriation (personnelles et groupales). M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires Bibliographie générale Augé M., La Traversée du Luxembourg, Paris, Hachette, 1985. Augé M., Non-lieux, Paris, Seuil, 1992. Augé M., Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986. Bachelard G., Poétique de lespace, Paris, PUF, 1957. Barth F., «Introducción», in Barth F. (comp.), Los Grupos étnicos y sus fronteras, Fondo de cultura económica, 1976 [1969]. Berthelot J.M., «Corps et société. Problèmes méthodologiques posés par une approche sociologique du corps», Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIV, 1983. Boltanski L., «Les usages sociaux du corps», Annales, économies, sociétés, 1974. Boon F., Raynaud H., «Le temps des métamorphoses urbaines», in Nysenholc A., Boon J. P., Redécouvrir le temps, Revue de lUniversité de Bruxelles, Éditions de lUniversité de Bruxelles, 1988, n°1-2. Bourdieu P., «Lidentité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur lidée de région», Actes de la recherche, 1980, n°35, p.63-72. Bourdieu P., «La maison ou le monde renversé», in Esquisse dune théorie de la pratique, Paris, Droz, 1972 (repris in Le Sens pratique, Éditions de Minuit, Paris, 1981). Brandes S.H., Metáforas de la masculinidad, Madrid, Taurus, 1991. Caro Baroja J., Paisajes y ciudades, Madrid, Taurus, 1984. Castells M., La era de la información. Economía, sociedad y cultura, Alianza editorial, 1996. Castells M., La Question urbaine, Paris, Maspéro, 1972. Catedra M., De Tapia S., «Imágenes mitológicas e históricas del tiempo y del espacio: las murallas de Avila», Política y Sociedad, 1997, n°25. Catedra M., Un santo para la ciudad, Barcelona, Ariel, 1997. Cruces Villalobos F., «Desbordamientos. Cronotopías en la localidad tardomoderna», Política y sociedad, 1997, n°25, p.45-58. De Certeau M., Giard L., Mayol P., LInvention du quotidien: habiter, cuisiner, Paris, Gallimard, 1994. De Certeau M., LInvention du quotidien: arts de faire, Paris, Gallimard, 1990. De Certeau M., La Culture au pluriel, Paris, Points, 1993 [1974]. Devillard M.J., De «lo mío» a «lo de nadie». Individualismo, colectivismo agrario y vida cotidiana, Madrid, CIS, 1993. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
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Parmi dautres formulations plus modernes, on se reportera avec profit à larticle de Jacob C., «La représentation de lespace : projet pour une réflexion théorique», Espaces des autres. Lectures anthropologiques darchitectures, Paris, Les Éditions de la Villette, 1987. Citons pour mémoire: «Dimension essentielle du rapport de lêtre humain et de la société humaine au réel, lespace nexiste pas «en soi» mais est toujours construit par des pratiques et des programmes dactions (de la marche à pied au projet de lurbaniste), ou par des discours et des représentations figuratives ou symboliques (ce serait la médiation de limaginaire.» 2 Le terme renvoie, comme le suggère Dumont, à lacception neutre «dagent concret» en tant «quêtre de raison, agent normatif des institutions» (Homo hierarquicus, Paris, Gallimard, 1966, p.22), et non pas au sens nominaliste de lidéologie individualiste moderne. 3 À ce propos, on ne peut que remarquer les similitudes des points de vue de différents auteurs parmi les plus significatifs. Cf. en particulier, BourdieuP., Le Sens pratique, Éditions de Minuit, 1980; Elias, La © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
71 ARQUITECTONICS M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires Sociedad de los individuos, 1990 [1987]; Giddens A., The Constitution of Society, Oxford, Basil Blackwell, 1984; Mead G.H., Mind, Self and Society, University of Chicago Press. La coïncidence des inquiétudes et de certaines propositions ne doit toutefois pas dissimuler limportance de ce qui sépare les analyses. En 1995, lAssociation madrilène danthropologie a organisé un séminaire sur «Las teorías de la práctica y la estructuración: sobre el pensamiento de Pierre Bourdieu y Anthony Giddens» (Devillard M.J., «Individuo, sociedad y antropología social», et Pazos Garmendia A., «El modelo del actor en Giddens. Una exposición crítica», Revista española de antropología americana, n°25, p.223-238). 4 Chenieux J., «Contribution à la réflexion sur le concept despace», Espace & représentation, Paris, Les Éditions de la Villette, 1989, pp.235-238. 5 De Certeau M., La Culture au pluriel, Paris, Points-Seuil, 1993 [1974], p.205. 6 Leal Maldonado définit les «attributs spatiaux» comme les «connotations spatiales avec lesquelles on perçoit des entités, aussi bien les individus que les objets ou les regroupements et leur interactions» («Sociología del espacio: el orden espacial de las relaciones sociales», Política y sociedad, 1997, n°25, p.21-36). 7 De Certeau M., LInvention du quotidien: arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, pp.172-174. 8 Maffesoli M., La Conquête du présent, Paris, PUF, 1979; Le Temps des tribus. 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En outre, on se reportera avec profit aux travaux de LucBoltanski («Les usages sociaux du corps», Annales, économies, sociétés, 1974) et de Jean-Michel Berthelot («Corps et société. Problèmes méthodologiques posés par une approche sociologique du corps», Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIV, 1983). 11 Cette question a été abordée entre autres par Eleb-Vidal M., «Inculcation corporelle et appartenance sociale dans le logement», Espaces des autres. Lectures anthropologiques darchitectures, Paris, Les Éditions de la Villette, 1987. 12 Il convient de distinguer les usagers directs des planificateurs et des techniciens et, de manière plus générale encore, des personnes qui, comme nous, soccupent à connaître le rapport à lespace des autres (avec ce que cela implique de distance par rapport à la pratique). 13 Lhistoire de lethnologie présente une abondante bibliographie qui manifeste limportance accordée par les anthropologues aux coordonnées spatiales dans les théories explicatives des processus sociaux et culturels. Les relations entre genèse sociale et entités territoriales se sont longtemps manifestées sous la forme dun débat qui attribue les groupements primaires tantôt à la résidence, tantôt à la consanguinité (Morgan, Tonnies, Rivers, suivis plus tard par Murdock). Dune manière générale, lethnologie classique a largement utilisé la référence à lespace comme principe de recrutement déterminant, ou comme variable qui, en combinaison avec dautres, permet dexpliquer la diversité des systèmes dorganisation sociale. Ainsi les retrouve-t-on aussi bien à la base de différents «types de famille» («groupes domestiques») ou dans les systèmes de parenté que Lévi-Strauss qualifie d«harmonique» ou de «dysharmonique». Du reste, on retrouve une relative continuité entre les thèses de Morgan sur la societas, où le principe de regroupement est fondamentalement territorial et politique, et lattention accordée au local dans la formation des identités régionales et nationales. Sous linfluence de la tradition britannique, lethnologie espagnole sest particulièrement fait lécho de ces points de vue par limportance quelle a prêtée, pendant presque vingt ans, aux arrangements territoriaux (maisons, municipalités, vallées, cantons) dans le sillon ouvert par les travaux de Douglass W. (Muerte en Murelaga, Barral Editores, 1970), Lisón Tolosana C. (notamment Antropología cultural de Galicia, Siglo XXI, 1971) et par des géographes comme Jesús García Fernández (Organización del espacio y economía rural en la España atlántica, Siglo XXI, 1975). 14 Wittgenstein caractérise ce processus en qualifiant lhomme danimal cérémoniel (Remarques sur le Rameau dor de Frazer, Éditions LÂge dHomme, 1982). 15 P. Mayol traite ce problème, appliqué au milieu urbain, dans le chapitre intitulé «Habiter» dans louvrage publié conjointement avec Michel De Certeau et Lucie Giard, LInvention du quotidien: habiter, cuisiner, Paris, Gallimard, 1994. En milieu rural, je lai moi-même traité dans le cadre dune recherche sur lespace domestique dans Devillard M.J., De «lo mío» a «lo de nadie». Individualismo, colectivismo agrario y vida cotidiana, Madrid, CIS, 1993. 16 Bourdieu rappelle quil sagit toujours de di-visions; cf. «Lidentité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur lidée de région», Actes de la recherche, 1980, n° 35, p.63-72. 17 Cf. Michel De Certeau et Lucie Giard, «Espaces privés», op. cit., p.205-209. Le catalogue de lexposition © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 72 ARQUITECTONICS «El espacio privado. Cinco siglos en veinte palabras», présentée dans la Sala Julio González en octobredécembre 1990, contient un intéressant recueil darticles de personnalités du monde littéraire et des sciences sociales, centrés sur le lien avec le monde pictural. Citons, entre autres, «Entre la cocina y el retrete. Entre Dios y la muerte», de Manuel Vázquez Montalbán, p.143-147, «Franquear el umbral», de María Cátedra, p.251-257, «Sala, salón, cuarto de estar», de Jesús Ibañez, p.281-289 (reproduit dans le livre réédité à titre posthume Por una sociología de la vida cotidiana, Siglo XXI, 1997). 18 Castells M., La era de la información. Economía, sociedad y cultura, Alianza editorial, 1996. 19 Augé M., Non-lieux, Paris, Seuil, 1992. 20 Lexistence de cartes aériennes ou de réseaux souterrains représente autant de formes daménagements despaces publics, dans lesquels les agents sociaux sinsèrent et qui les modèlent. Cf. Augé M., Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986. 21 Cf. également Cruces Villalobos, «Desbordamientos. Cronotopías en la localidad tardomoderna», Política y sociedad, 1997, n°25, p.44-58. 22 Jemprunte lexpression à Giddens. 23 Les récits de vie de même que, dans lordre de lécrit, les lettres et les mémoires constituent des pratiques habituelles qui mettent en jeu différents axes spatio-temporels. 24 De Certeau M., LInvention..., op. cit., p.172-174. 25 Rappelons que le fait daffirmer lexistence de logiques différentes nimplique pas quelles soient irrationnelles; cf. Sperber D., «La pensée symbolique est-elle pré-rationnelle?», in Izard M., Smith P. (eds.), La Fonction symbolique, Paris, Gallimard, 1979. En outre, on ne se prononce pas non plus sur le degré de conscience ou dinconscience qui les caractérise. La logique pratique, telle que Bourdieu la définit, est logique sans pour autant être le produit dune activité contrôlée rationnellement. Par ailleurs, on a tout à gagner à ne pas introduire une confusion supplémentaire en postulant que lidéel soppose au matériel comme lirréel au réel (Godelier M, LIdéel et le Matériel, Paris, Fayard, 1984). Lévocation de limaginaire comme forme dappropriation de lespace (et, ce faisant, des objets en son sein) et didentification avec lui rappelle à notre attention le lien que lusage courant établit entre la pratique (de lespace) et le réel. Jai fait allusion, plus haut, aux conséquences bien réelles des dimensions, des distances, des structures ou des lieux. Ses implications sont également à la base de processus tendant à la réification et donc à la «chosification» souvent à luvre dans le jeu social, et que lanthropologue ne peut pas omettre au risque de passer à côté de ce qui assure lefficacité de la donne. 26 Lexpression «faculté du possible» est de G.Durand (Les Structures anthropologiques de limaginaire, Paris, Dunod, 1984, p.16). Entre autres ouvrages de G.Bachelard, on peut renvoyer à sa Poétique de lespace, Paris, PUF, 1957. 27 Devillard M.J., Otegui R., García P., La Voz callada. Aproximación antropológico-social al enfermo de artritis reumatoide, Comunidad de Madrid, 1991; Devillard M.J., De «lo mío», op. cit. Lexemple de la «chambre» est emprunté à une recherche en cours sur un collectif dHispano-Russes ayant vécu de manière prolongée dans des appartements collectifs soviétiques et dans des résidences. 28 Notons quen castillan le même vocable pueblo traduit le village, ses habitants, et le peuple au sens de «plèbe». Dans un autre ordre de faits, on se souvient que des catégories utilisées dans les sciences physiques sont fréquemment reprises aussi bien par le sens commun que par les sociologues, tels des ensembles isomorphes, pour rendre compte objectivement de différences sociales: couche, strate 29 Je citerai, pour mémoire: Elias N., «Structure et signification de lhabitat», La Société de cour, Paris, Flammarion, 1974 [1969]; Foucault M., Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963; Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975; García García J.L., Antropologia del territorio, Taller Ediciones J.B., 1976; Prácticas paternalistas. Un estudio antropológico sobre los mineros asturianos, Barcelone, Ariel Antropología, 1997; Sánchez Perez F., La Liturgia del espacio, Nerea, 1990; Lison Arcal J.C., Espacio y cultura, Editorial Coloquio, 1993; et Devillard M.J., op. cit. 30 Pour mémoire on peut nommer parmi les pionniers Durkheim et Mauss («De quelques formes primitives de classification», Journal sociologique, 1901-1902), Halbwachs (Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Librairie Alcan, 1925), Simmel G. (Soziologie, 1908), relayés plus tard par Evans-Pritchard (The Nuer, 1937), Leenhardt M. (Do Kamo, Gallimard, 1947), Lévi-Strauss («Les organisations dualistes xistentelles?», 1956, reproduit in Anthropologie structurale, Plon, 1958) puis, plus récemment encore, Boudieu avec la première version de «La maison ou le monde renversé» dans Esquisse dune théorie de la pratique, Droz, 1972. 31 Jacob C., op. cit., p.197. 32 Faute de distinguer clairement ces deux niveaux, les suggestions de Bourdieu peuvent vite devenir lettres mortes. Dans sa proposition de recherche, me semble-t-il, lobservation dactions en cours, de parcours ou de savoir-faire (qui recouvre une grande partie du travail ethnographique) relève davantage de lopus operatum que des processus auxquels cet auteur se réfère en évoquant le modus operandi. 33 Hertz R., «La prééminence de la main droite», Sociologie religieuse et folklore, Paris, PUF, 1928; Needham R., Right and Left, The University of Chicago Press, 1973; Paul-Levy F., «Pour une problématique des directions», Espaces des autres, p.39-61. 34 Hall E., The Hidden Dimension, New York, Doubleday & Co., 1966. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004