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Espaces et processus identitaires

Devillard, Marie José

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Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 64 ARQUITECTONICS Lévidence des faits spatio-temporels dans lunivers culturel occidental prédispose à négliger la portée exacte de lidée - devenue, cependant, canonique- que lespace nest pas une «réalité en soi». Lorsque Simmel affirme que «la limite nest pas un fait spatial aux effets sociologiques mais un fait sociologique avec une forme spatiale» ou encore que «ce ne sont pas les faits spatiaux qui produisent les phénomènes de voisinage ni les étrangers»1, il vise la nécessité dun point de vue (groupe, personne...) sur lobjet. On retrouve alors, au centre du débat, une interrogation bien connue en sciences sociales: lindividu2 est-il sujet, acteur, agent social ou objet passif de forces externes? Psychologues, sociologues et anthropologues sont familiarisés avec les conséquences du choix entre ces termes et leur connexion respective avec des problématiques théoriques différentes. Il est vrai quon ne peut pas sinterroger sur lespace sans passer par les individus: ils sont le centre de référence et le point dancrage qui confèrent un sens à la notion despace; ils le modèlent et le pensent, lutilisent ou se lapproprient; ils lincorporent et le recréent. Autant de constatations qui sembleraient justifier que lêtre humain soit traité comme le «sujet» de laction. Cependant, les arguments qui relativisent lautonomie des personnes vont à lencontre de ce choix. La stérilité des conceptions qui isolent lindividu de la société (et réciproquement) ou qui posent la seule raison au fondement du sens culturel et social, nest plus à démontrer3. Cest dans cette perspective que lon préférera utiliser lexpression dagent social; on parlera alors dusages sociaux de lespace et on différenciera divers niveaux de «rapports à lespace». La constitution de lidentité personnelle et sociale passe par une gamme variée de pratiques despace. Chenieux en a proposé une typologie provisoire qui recouvre «les axes de la rationnalité humaine»: plan de la représentation (espaces sensoriel, perceptif, symbolique et rhétorique), de lopération, de la socialisation et de la valorisation4. À létude, Espaces et processus identitaires Marie José Devillard UCM (Madrid) © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 65 ARQUITECTONICS on constate que les usages spatiaux varient non seulement en fonction des processus sociaux et symboliques qui les génèrent mais aussi de leur champ dapplication, de leur légitimité, de leur degré dofficialisation et du contexte sociohistorique. Toutefois, la distinction de dimensions de natures diverses entraîne le risque de dissimuler ce que chacune delles doit à la simultanéité, à la duplicité et à la relative indétermination des usages. Reprenant lexpression de Michel De Certeau, nous dirons que lespace manifeste de manière privilégiée le «mou» qui caractérise la culture5. On retrouve donc dans les pratiques de lespace les propres difficultés posées par lanalyse des processus culturels, souvent masquées par les divisions arbitraires de la réalité sociale (social/symbolique, matériel/idéel, substantif/relationnel, individuel/collectif, objectif/subjectif...). Classification et genèse sociale des espaces La séparation analytique de la localisation des autres «attributs spatiaux6» présente a priori le mérite de différencier lemplacement (dans un ensemble) des qualités spatiales des objets et des endroits. De prime abord, les uns et les autres tendent à renvoyer à l«ordre», socialement construit, de l«être-là»7. Leur aptitude à situer les individus et les choses dans un ensemble légitime, en apparence, la manière hypostatique de les traiter dans la pratique. De même le regain dintérêt pour le local et les processus sociaux de l«être-ensemble», repérable chez un auteur comme Maffesoli, risque toujours de déboucher sur lautonomisation du lieu au détriment de la «tribu»8; en effet, lethnographie démontre que la tendance à attribuer à lendroit une valeur substantive est un recours habituel dans le jeu social. Le localisme et la défense des liens des agents à une entité nationale, etc., en sont des exemples habituels dans les États modernes et fortement bureaucratisés9. Cependant, alors que la notion abstraite d«espace» prédispose à réserver un statut particulier au territoire, aux contingences matérielles et aux distances, létude de ceux-ci la dissout en rappelant quils objectivent un «rapport social». Le rappel de la genèse sociale et culturelle de lenvironnement ne doit pas dissimuler le caractère contraignant (donc, constituant) des espaces «constitués» (historiquement et socialement). Deux exemples, dont lévidence épargne lobligation de les développer dans le cadre de cet article, se suffisent à eux-mêmes pour rappeler à notre attention les conséquences humaines de la structuration du milieu matériel et social. Les situations limites de discapacité physique ou de précarité sociale et économique (logements, cités) soulignent bien limportance corporelle, personnelle et groupale des coordonnées spatiales. La structure de lespace et des choses, leur incorporation dans le système de dispositions des agents10 , et la manière dont ceux-ci contribuent à la reproduire ou à la modifier11 , intéressent au premier chef lanalyse des processus identitaires. Les dimensions spatiales sont donc inséparables des «formes concrètes de production et dappropriation individuelles et sociales12 ». Contrairement aux apparences, lendroit ne tient pas sa valeur sociale du (seul) fait que toute pratique soit «localisée»13 . Ce sont les agents et les groupes sociaux (en fonction de leur position et de leur implication dans lespace social) qui convertissent lendroit en «lieu» significatif14 (approprié au champ) et lui attribuent (consciemment ou inconsciemment) une efficacité sociale (individuelle ou collective). Toute la portée connotative et pratique de «la nation», «le pays», «la maison», «le coin», «la chambre», «la place»... ou du «parcours», en dépend. Les opérations culturelles concernant lespace ou limpliquant (orienter, délimiter, localiser, ordonner, construire, nommer, dénommer...) tiennent leurs principales caractéristiques et fonctions du fait quelles renvoient à des systèmes de classification qui, en eux-mêmes, condensent des enjeux sociaux. Les catégories discursives courantes définissent les objets et les places en des termes qui font varier le poids respectif des aspects substantifs ou relationnels: selon les M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 66 ARQUITECTONICS limites (niveaux, étages, paliers, frontières..), la situation géographique (pays, village, rue, ensemble urbain...) ou les caractéristiques jugées dominantes et objectives (rural/urbain, paysages...). Lemploi habituel dunités locales avec un but (conscient ou inconscient) de connaissance, reconnaissance et/ou de distinction appartient au même registre. Le fait que le «lieu de naissance», «...de résidence», «...de mariage», «... de travail»... constitue une référence normale, dans lunivers culturel moderne, utilisée pour situer un fait reconnu comme important socialement (notamment à des fins identitaires et politiques), ne doit pas leurrer. La localisation met en jeu un double processus dont le renforcement mutuel assure lefficacité sociale. Lactivité (ou «lêtre là») et le lieu sautolégitiment: alors que la pratique sociale (la présence) distingue et officialise lendroit, celui-ci laccrédite et lauthentifie. Cest, en outre, une des bases du rapport symbolique de substantivation du lieu déjà mentionné et de la minimisation corrélative des caractéristiques que les attributs spatiaux tiennent de leur incorporation dans un champ social et dans un espace pratique et symbolique, par définition relationnels15 . De même, la relation entre un point et un autre est fondamentalement une distance sociale tant du point de vue des conditions qui lengendrent que de la manière dont cellesci la reproduisent. Les distances spatio-temporelles et sociales sont conjointement allongées, écourtées ou niées en fonction des intérêts en jeu, de la structure de lespace social et, dans une moindre mesure, des moyens techniques à la disposition des agents (ascenseurs, moyens de déplacement et de communication, réseaux électroniques, etc.). Dun point de vue social, la contiguïté nest pas le principal attribut de lespace. Produit dun système de classification des choses et des hommes, il contribue à le reproduire de manière systématique. On a présent à la mémoire les divisions16 des univers urbains en «quartier», «cité», «ghetto», «bloc», «immeuble», «escalier», «étage», «porte»... On en reconnaît également les marques dans les formes dappropriation des lieux17 : aménagement personnalisé, choix des formes, séparation, effets de distinction... Dans tous les cas de figure, le double aspect, structuré et structurant, des pratiques de lespace unit les conditions de production auxquelles elles répondent à celles quelles contribuent à créer et/ou à recréer. Du point de vue de lindividu, lidentification de «discontinuités dans la continuité» (autant du point de vue matériel que social) pose la question inverse de la «continuité dans la discontinuité». Cest le cas des situations dans lesquelles le vide spatial, léloignement, sont relayés par des processus qui rapprochent les agents (ré-union) malgré leur dispersion (phénomènes qui, aux côtés de la globalisation, entreraient dans ce que des sociologues dénomment aujourdhui «lespace des flux»18 ). Un autre aspect de la question renverrait aux situations quAugé appelle «non-lieu»19 . Cependant, à la différence de «lespace des flux» qui tend vers linfini, le «non-lieu» réduit la dimension spatiale au «point de croisement» et porte le sceau du fugitif. En ce sens, les «non-lieux» affectent de manière prioritaire lordre personnel et la relation de lindividu avec la société20 . Leur récurrence dans la vie moderne les rend doublement significatifs. Antithèse des lieux refermés sur eux-mêmes, ils partagent avec ces derniers limpact quils ont sur la construction de lidentité des agents, tout en limitant les relations sociales à leur expression minimale. Lattention aux parcours, aux déplacements des limites (réels et/ou imaginaires) et à leurs processus de production, permet didentifier plus justement la nature et la portée du jeu, exprimé en termes spatiaux, de la proximité et de léloignement, de la «coprésence» (Giddens) et de labsence21 . Cela met en évidence que les hommes sont à lintersection de différentes «arêtes spatio-temporelles22 », articulés par le système de dispositions et par la mémoire23. Lanalyse empirique permet didentifier diverses alternatives. Parfois, les différents champs (référence, appartenance) entrent en conflit, © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 67 ARQUITECTONICS comme cest le cas des situations qui mettent en jeu lallégeance à des collectifs distincts. Plus généralement, cela crée une ambiguïté fondamentale qui tantôt dégénère en scepticisme, angoisse, etc., ou, au contraire, est utilisée à dessein. Envisagée sous cet angle, on peut se demander si la distinction entre «lieu» (qui renvoie à un «ordre» et à «lêtre là») et «espace» (entendu comme «lieu pratiqué») suggérée par De Certeau est aussi féconde quil semble à première vue. Ce nest pas le privilège des récits de transformer «des lieux en espaces ou des espaces en lieux24 » et, par ailleurs, la pratique quotidienne implique simultanément des espaces géométriques différents que le simple «être là» ne restitue pas en soi, sans support cognitif et symbolique. Le monde des objets (souvenirs, photos) et la place quon leur assigne dans lentourage familier représentent de bons exemples de tels processus. Rhétorique de lespace Dans ce qui précède je me suis temporairement abstenue disoler les phénomènes qui impliquent une modification matérielle et pratique de lespace des manifestations discursives ou des dimensions symboliques de lensemble. Il sagissait surtout de ne pas oublier quils ont en commun dêtre socialement constitués, de véhiculer des valeurs symboliques (qui sollicitent lagent dans la mesure où lui-même les suscite ou les reproduit) et dêtre associés à des systèmes dimages et de représentations qui contribuent à leur efficacité. De manière concomitante ou séparément, lespace est pensé, interprété et imaginé en même temps quhabité, vécu ou subi. Les processus mentaux qui interviennent dans lappropriation intellectuelle de lespace répondent à une logique propre qui mérite considération à part25 . À lévidence, les critères rationalistes de larchitecte, lesthétisme du paysagiste ou le sentimentalisme qui génère le choix, la conservation et la disposition des objets de lordre de lintime de même que les références au «pays natal» ne sont pas davantage autoexplicatifs quils ne peuvent être réduits à la situation objective des agents et à la dynamique des champs. Bachelard et Durand se sont intéressés à la manière dont limagination, cette «faculté du possible» selon le second, traite les univers familiers26 ... Ainsi, les discours et écrits autobiographiques dans lesquels abondent les allusions aux repères spatiaux du passé, aux endroits et à ce qui y est associé (objets et/ ou personnes) sont autant doccasions habituelles qui objectivent le flottement symbolique en même temps quelles manifestent le rôle de ce dernier dans la construction et la défense des identités. Le recours et lefficacité de ces processus mentaux ne sont pas limités aux écrits que leurs prétentions littéraires apparentent à des productions poétiques. Leurs qualités rhétoriques font quon retrouve leur potentiel évocateur dans une grande gamme de situations courantes. La nomination elliptique de létage (le «cinquième») de létablissement hospitalier dans lequel un malade de longue durée a séjourné, les références à la «fermeture de la maison» pour exprimer métaphoriquement la dureté des conditions de vie, le recours à la catégorie «maison» (précédée du possessif) pour se référer à la chambre individuelle dans un appartement collectif ou dans une résidence, etc., sont autant dexemples de la vie quotidienne empruntés au même registre de pratiques que celui traité dans la Poétique de lespace Lefficacité symbolique de ces discours ne légitime toutefois pas que lanthropologue sen tienne à une simple herméneutique textuelle. Les analyses empiriques montrent que lévocation et lindétermination servent des enjeux sociaux plus ou moins manifestes27 . Simultanément, la valorisation des actions ou des activités qui se développent dans un lieu ouvre la voie à son éventuelle officialisation et manipulation sociale. Comme on la remarqué plus haut, le lieu est susceptible dacquérir une valeur intrinsèque (socialement construite) qui constitue le prélude à son éventuelle réification. La tendance à traiter des catégories spatiales (ex.: le territoire) comme si elles étaient fondées en nature, est du M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 68 ARQUITECTONICS reste bien illustrée par la qualification et lidentification des groupes sociaux en termes spatiaux (noms de référence)28 . La fausseté du procédé du point de vue analytique nôte rien à sa valeur objective. Bien au contraire, la pétrification du social (consécutive de la naturalisation) et la négation des processus cognitifs en jeu en font des instruments privilégiés, à des fins de reconnaissance, de mobilisation et de dissuasion. La constitution des espaces privés et publics, ainsi que les discours sur lidentité offrent des exemples prodigues en manifestations de ce genre. Brièvement, je retiendrai trois types de faits servant de support à la mystification et à son efficacité sociale: 1. lobjectivité apparente des endroits (forme, délimitation matérielle, matériaux, caractéristiques esthétiques) éventuellement corroborée par lexistence de plans et de cartes; 2. les modes dappropriation matérielle et symbolique (médiatisée par la valeur marchande, la reconnaissance sociale dactions comme la vente ou lhéritage, actes de légitimation...); 3. la méconnaissance des rapports sociaux et symboliques dérivée de limplication des agents dans le jeu social. Construction anthropologique de lespace Le rapport dialectique entre lespace social et les «attributs de lespace» explique que ces derniers puissent exprimer métonymiquement les systèmes de différences économiques, sociales, symboliques, etc., qui les génèrent et queux-mêmes contribuent à reproduire. Les opérations de classement (rangements, emplacements, séparations, répartitions...) peuvent ainsi devenir des signes dans un texte spatial qui objective les priorités et les rapports sociaux qui le produisent, et être utilisées à leur tour à des fins sociales (présentation, représentation...). La pratique sociale est saturée de «lectures» de ce genre tant de lespace propre que de celui des autres. Laménagement des bureaux ou la construction des villages dentreprises à limage de lorganigramme interne représentent des factures modernes de processus de domestication des relations sociales très généraux et repérables partout29 . Il nest pas surprenant que cela ait été, de même, la base de la plupart de nos reconstructions scientifiques depuis Durkheim. Tantôt le chercheur traite les aménagements spatiaux comme des projections dans lespace des rapports sociaux (auquel cas il peut servir dinstrument au service de leur connaissance). Tantôt il signale le rôle structurant des lieux et, par là même, la manière dont ils contribuent à reproduire ces mêmes relations sociales. Tantôt, enfin, il interprète les rapports territoriaux et les rapports sociaux comme des homologies dont il cherche à repérer la genèse mentale ou sociale, à la manière de Lévi-Strauss et de Bourdieu respectivement30 . Linspiration sociologique commune ne doit pas dissimuler les divergences et la redéfinition progressive des objectifs. Poser le social comme le facteur structurant de lespace nest quune prémisse de base qui dit peu de chose sur les processus réels. Un argument similaire va à lencontre dune simple étude sémiologique de lespace. Par contre, la proposition de travail tracée par Christian Jacob répond beaucoup mieux aux besoins: «Le champ ouvert à la recherche serait donc les modalités de cette construction, les facteurs sociaux, historiques, culturels, psychologiques qui la déterminent31.» Exprimé dans les termes utilisés par Bourdieu, il sagit de remonter de lopus operatum, les usages de lespace, au modus operandi. On distinguera ainsi deux niveaux dans létude des processus32 . Le premier concerne lanalyse empirique des formes dappropriation pratiques et symboliques: manières de faire et travail de la matière, aménagements et réaménagements, délimitations, système de coordonnées et dorientation spatiale33 , proxémie et expérience de lespace34 , distribution spatio-temporelle des choses et des personnes, relations des agents aux objets et aux autres agents dans les lieux et par rapport à eux, processus dacquisition, discours, images et idées, etc. Toutefois, ces © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 69 ARQUITECTONICS processus ne sont pas autoexplicatifs. La restitution de la complexité des usages (imaginaires ou réels) de lespace (comme dautres pratiques sociales) impose une triple tâche: remonter aux systèmes de disposition des agents historiquement et socialement constitués, qui génèrent (produisent et reproduisent) les pratiques; analyser ces pratiques à la lumière des trajectoires personnelles et collectives; et mettre en relation lensemble avec la structure (éventuellement changeante) des champs sociaux par rapport auxquels et dans lesquels ils ont acquis et acquièrent leur sens social, du double point de vue objectif et subjectif. Faute de telles reconstructions, on court le risque de passer à côté de la majeure partie des phénomènes signalés plus haut: ne pas comprendre les enjeux, décontextualiser les phénomènes de substantivation et de réification de lespace, être dans limpossibilité de dégager le «mou» qui caractérise fréquemment les usages que lon en fait... Conclusion Plutôt que de penser lespace comme la condition primordiale de lexistence de pratiques situées ou de leurs qualités spatio-temporelles, on gagne à le définir comme un «attribut» des choses et des personnes. En tant que tel, il fait lobjet dusages sociaux et implique des facteurs extralocaux divers (politiques, sociaux, économiques, interpersonnels, etc.) qui varient en fonction de limportance individuelle et sociale des activités qui sy développent (ou qui en sont exclues) et des valeurs sociales quelles véhiculent et suscitent. Lespace est un enjeu à double titre: comme objet denjeux individuels et sociaux, et enjeu lui-même dans un ensemble despaces et par rapport à des politiques de lespace. Lanalyse doit restituer simultanément les conditions de production despaces spécialisés (publics et privés) et les processus pratiques et symboliques qui caractérisent les formes dinsertion et dappropriation (personnelles et groupales). M. J. 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Citons pour mémoire: «Dimension essentielle du rapport de lêtre humain et de la société humaine au réel, lespace nexiste pas «en soi» mais est toujours construit par des pratiques et des programmes dactions (de la marche à pied au projet de lurbaniste), ou par des discours et des représentations figuratives ou symboliques (ce serait la médiation de limaginaire.» 2 Le terme renvoie, comme le suggère Dumont, à lacception neutre «dagent concret» en tant «quêtre de raison, agent normatif des institutions» (Homo hierarquicus, Paris, Gallimard, 1966, p.22), et non pas au sens nominaliste de lidéologie individualiste moderne. 3 À ce propos, on ne peut que remarquer les similitudes des points de vue de différents auteurs parmi les plus significatifs. Cf. en particulier, BourdieuP., Le Sens pratique, Éditions de Minuit, 1980; Elias, La © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 71 ARQUITECTONICS M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires Sociedad de los individuos, 1990 [1987]; Giddens A., The Constitution of Society, Oxford, Basil Blackwell, 1984; Mead G.H., Mind, Self and Society, University of Chicago Press. La coïncidence des inquiétudes et de certaines propositions ne doit toutefois pas dissimuler limportance de ce qui sépare les analyses. En 1995, lAssociation madrilène danthropologie a organisé un séminaire sur «Las teorías de la práctica y la estructuración: sobre el pensamiento de Pierre Bourdieu y Anthony Giddens» (Devillard M.J., «Individuo, sociedad y antropología social», et Pazos Garmendia A., «El modelo del actor en Giddens. Una exposición crítica», Revista española de antropología americana, n°25, p.223-238). 4 Chenieux J., «Contribution à la réflexion sur le concept despace», Espace & représentation, Paris, Les Éditions de la Villette, 1989, pp.235-238. 5 De Certeau M., La Culture au pluriel, Paris, Points-Seuil, 1993 [1974], p.205. 6 Leal Maldonado définit les «attributs spatiaux» comme les «connotations spatiales avec lesquelles on perçoit des entités, aussi bien les individus que les objets ou les regroupements et leur interactions» («Sociología del espacio: el orden espacial de las relaciones sociales», Política y sociedad, 1997, n°25, p.21-36). 7 De Certeau M., LInvention du quotidien: arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, pp.172-174. 8 Maffesoli M., La Conquête du présent, Paris, PUF, 1979; Le Temps des tribus. Le déclin de lindividualisme dans les sociétés de masse, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988; «Le quotidien et le local comme espaces de la socialité», Audet M., Bouchikhi H., Structuration du social et modernité avancée, Presses de lUniversité de Laval, 1993. 9 Il nest pas sans intérêt de sarrêter sur lanalyse menée par Bourdieu du rapport de laîné avec le patrimoine dont il hérite: «Linstitution de lhéritier, qui, comme tout acte dinstitution, ressortit à la logique de la magie, ne trouve sa pleine réalisation que par la vertu de lincorporation: si, comme dit Marx, le patrimoine sapproprie son propriétaire, si la terre hérite celui qui en hérite, cest que lhéritier, laîné, est la terre (ou lentreprise) faite homme, faite corps, incarnée sous la forme dune structure génératrice de pratiques conformes à limpératif fondamental de la perpétuation de lintégrité du patrimoine» («La terre et les stratégies matrimoniales», reproduit in op. cit., p.257). 10 Rappelons quaussi bien Bourdieu que Giddens attirent lattention sur le rôle de médiation du corps, renouant ainsi avec linspiration fondatrice de Marcel Mauss («Notion de technique du corps», Sociologie et anthropologie, 1968, p.365-386). En outre, on se reportera avec profit aux travaux de LucBoltanski («Les usages sociaux du corps», Annales, économies, sociétés, 1974) et de Jean-Michel Berthelot («Corps et société. Problèmes méthodologiques posés par une approche sociologique du corps», Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIV, 1983). 11 Cette question a été abordée entre autres par Eleb-Vidal M., «Inculcation corporelle et appartenance sociale dans le logement», Espaces des autres. Lectures anthropologiques darchitectures, Paris, Les Éditions de la Villette, 1987. 12 Il convient de distinguer les usagers directs des planificateurs et des techniciens et, de manière plus générale encore, des personnes qui, comme nous, soccupent à connaître le rapport à lespace des autres (avec ce que cela implique de distance par rapport à la pratique). 13 Lhistoire de lethnologie présente une abondante bibliographie qui manifeste limportance accordée par les anthropologues aux coordonnées spatiales dans les théories explicatives des processus sociaux et culturels. Les relations entre genèse sociale et entités territoriales se sont longtemps manifestées sous la forme dun débat qui attribue les groupements primaires tantôt à la résidence, tantôt à la consanguinité (Morgan, Tonnies, Rivers, suivis plus tard par Murdock). Dune manière générale, lethnologie classique a largement utilisé la référence à lespace comme principe de recrutement déterminant, ou comme variable qui, en combinaison avec dautres, permet dexpliquer la diversité des systèmes dorganisation sociale. Ainsi les retrouve-t-on aussi bien à la base de différents «types de famille» («groupes domestiques») ou dans les systèmes de parenté que Lévi-Strauss qualifie d«harmonique» ou de «dysharmonique». Du reste, on retrouve une relative continuité entre les thèses de Morgan sur la societas, où le principe de regroupement est fondamentalement territorial et politique, et lattention accordée au local dans la formation des identités régionales et nationales. Sous linfluence de la tradition britannique, lethnologie espagnole sest particulièrement fait lécho de ces points de vue par limportance quelle a prêtée, pendant presque vingt ans, aux arrangements territoriaux (maisons, municipalités, vallées, cantons) dans le sillon ouvert par les travaux de Douglass W. (Muerte en Murelaga, Barral Editores, 1970), Lisón Tolosana C. (notamment Antropología cultural de Galicia, Siglo XXI, 1971) et par des géographes comme Jesús García Fernández (Organización del espacio y economía rural en la España atlántica, Siglo XXI, 1975). 14 Wittgenstein caractérise ce processus en qualifiant lhomme danimal cérémoniel (Remarques sur le Rameau dor de Frazer, Éditions LÂge dHomme, 1982). 15 P. Mayol traite ce problème, appliqué au milieu urbain, dans le chapitre intitulé «Habiter» dans louvrage publié conjointement avec Michel De Certeau et Lucie Giard, LInvention du quotidien: habiter, cuisiner, Paris, Gallimard, 1994. En milieu rural, je lai moi-même traité dans le cadre dune recherche sur lespace domestique dans Devillard M.J., De «lo mío» a «lo de nadie». Individualismo, colectivismo agrario y vida cotidiana, Madrid, CIS, 1993. 16 Bourdieu rappelle quil sagit toujours de di-visions; cf. «Lidentité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur lidée de région», Actes de la recherche, 1980, n° 35, p.63-72. 17 Cf. Michel De Certeau et Lucie Giard, «Espaces privés», op. cit., p.205-209. Le catalogue de lexposition © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 72 ARQUITECTONICS «El espacio privado. Cinco siglos en veinte palabras», présentée dans la Sala Julio González en octobredécembre 1990, contient un intéressant recueil darticles de personnalités du monde littéraire et des sciences sociales, centrés sur le lien avec le monde pictural. Citons, entre autres, «Entre la cocina y el retrete. Entre Dios y la muerte», de Manuel Vázquez Montalbán, p.143-147, «Franquear el umbral», de María Cátedra, p.251-257, «Sala, salón, cuarto de estar», de Jesús Ibañez, p.281-289 (reproduit dans le livre réédité à titre posthume Por una sociología de la vida cotidiana, Siglo XXI, 1997). 18 Castells M., La era de la información. Economía, sociedad y cultura, Alianza editorial, 1996. 19 Augé M., Non-lieux, Paris, Seuil, 1992. 20 Lexistence de cartes aériennes ou de réseaux souterrains représente autant de formes daménagements despaces publics, dans lesquels les agents sociaux sinsèrent et qui les modèlent. Cf. Augé M., Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986. 21 Cf. également Cruces Villalobos, «Desbordamientos. Cronotopías en la localidad tardomoderna», Política y sociedad, 1997, n°25, p.44-58. 22 Jemprunte lexpression à Giddens. 23 Les récits de vie de même que, dans lordre de lécrit, les lettres et les mémoires constituent des pratiques habituelles qui mettent en jeu différents axes spatio-temporels. 24 De Certeau M., LInvention..., op. cit., p.172-174. 25 Rappelons que le fait daffirmer lexistence de logiques différentes nimplique pas quelles soient irrationnelles; cf. Sperber D., «La pensée symbolique est-elle pré-rationnelle?», in Izard M., Smith P. (eds.), La Fonction symbolique, Paris, Gallimard, 1979. En outre, on ne se prononce pas non plus sur le degré de conscience ou dinconscience qui les caractérise. La logique pratique, telle que Bourdieu la définit, est logique sans pour autant être le produit dune activité contrôlée rationnellement. Par ailleurs, on a tout à gagner à ne pas introduire une confusion supplémentaire en postulant que lidéel soppose au matériel comme lirréel au réel (Godelier M, LIdéel et le Matériel, Paris, Fayard, 1984). Lévocation de limaginaire comme forme dappropriation de lespace (et, ce faisant, des objets en son sein) et didentification avec lui rappelle à notre attention le lien que lusage courant établit entre la pratique (de lespace) et le réel. Jai fait allusion, plus haut, aux conséquences bien réelles des dimensions, des distances, des structures ou des lieux. Ses implications sont également à la base de processus tendant à la réification et donc à la «chosification» souvent à luvre dans le jeu social, et que lanthropologue ne peut pas omettre au risque de passer à côté de ce qui assure lefficacité de la donne. 26 Lexpression «faculté du possible» est de G.Durand (Les Structures anthropologiques de limaginaire, Paris, Dunod, 1984, p.16). Entre autres ouvrages de G.Bachelard, on peut renvoyer à sa Poétique de lespace, Paris, PUF, 1957. 27 Devillard M.J., Otegui R., García P., La Voz callada. Aproximación antropológico-social al enfermo de artritis reumatoide, Comunidad de Madrid, 1991; Devillard M.J., De «lo mío», op. cit. Lexemple de la «chambre» est emprunté à une recherche en cours sur un collectif dHispano-Russes ayant vécu de manière prolongée dans des appartements collectifs soviétiques et dans des résidences. 28 Notons quen castillan le même vocable pueblo traduit le village, ses habitants, et le peuple au sens de «plèbe». Dans un autre ordre de faits, on se souvient que des catégories utilisées dans les sciences physiques sont fréquemment reprises aussi bien par le sens commun que par les sociologues, tels des ensembles isomorphes, pour rendre compte objectivement de différences sociales: couche, strate 29 Je citerai, pour mémoire: Elias N., «Structure et signification de lhabitat», La Société de cour, Paris, Flammarion, 1974 [1969]; Foucault M., Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963; Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975; García García J.L., Antropologia del territorio, Taller Ediciones J.B., 1976; Prácticas paternalistas. Un estudio antropológico sobre los mineros asturianos, Barcelone, Ariel Antropología, 1997; Sánchez Perez F., La Liturgia del espacio, Nerea, 1990; Lison Arcal J.C., Espacio y cultura, Editorial Coloquio, 1993; et Devillard M.J., op. cit. 30 Pour mémoire on peut nommer parmi les pionniers Durkheim et Mauss («De quelques formes primitives de classification», Journal sociologique, 1901-1902), Halbwachs (Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Librairie Alcan, 1925), Simmel G. (Soziologie, 1908), relayés plus tard par Evans-Pritchard (The Nuer, 1937), Leenhardt M. (Do Kamo, Gallimard, 1947), Lévi-Strauss («Les organisations dualistes xistentelles?», 1956, reproduit in Anthropologie structurale, Plon, 1958) puis, plus récemment encore, Boudieu avec la première version de «La maison ou le monde renversé» dans Esquisse dune théorie de la pratique, Droz, 1972. 31 Jacob C., op. cit., p.197. 32 Faute de distinguer clairement ces deux niveaux, les suggestions de Bourdieu peuvent vite devenir lettres mortes. Dans sa proposition de recherche, me semble-t-il, lobservation dactions en cours, de parcours ou de savoir-faire (qui recouvre une grande partie du travail ethnographique) relève davantage de lopus operatum que des processus auxquels cet auteur se réfère en évoquant le modus operandi. 33 Hertz R., «La prééminence de la main droite», Sociologie religieuse et folklore, Paris, PUF, 1928; Needham R., Right and Left, The University of Chicago Press, 1973; Paul-Levy F., «Pour une problématique des directions», Espaces des autres, p.39-61. 34 Hall E., The Hidden Dimension, New York, Doubleday & Co., 1966. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004