Full text
ARQUITECTONICS DOSSIER 73 Résumé L’intérêt récent pour la production architecturale et urbaine de la période française de la ville d’Alger resitue aujourd’hui le débat sur le statut de ce patrimoine qui est plus reconnu pour sa valeur d’usage. Les thématiques et les problématiques liées à cette période se sont plus intéressées à retracer l’évolution urbaine et historique de la ville d’Alger qu’à la connaissance de ses formes architecturale, qui représente l’unité de base de son tissu et de son paysage urbain. Notre recherche, dans le cadre d’une thèse en cours, porte sur la connaissance du système de la ferronnerie en tant que composante architectonique du système de la façade de l’immeuble de rapport algérois. Notre objectif est l’identification de la structure morphologique de la ferronnerie de façade dans l’immeuble de rapport et dans le paysage urbain historique. Pour se faire, nous avons eu recours à l‘approche morphologique et à la méthode d’analyse de Bernard Duprat. Cet article a pour objet la définition du corpus d’étude pour effectuer une lecture typologique de la ferronnerie, Quel corpus choisir ? A Quelle échelle ? Comment le définir ? Quels sont les critères de sélection intrinsèques et (ou) extrinsèques des spécimens? Introduction Les problématiques qui traitent du patrimoine en générale, sa définition, sa reconnaissance, sa conservation et valorisation, sont des plus abordées dans les études sur les centres historiques de par le monde. Dans le paysage méditerranéen, l’héritage architectural récent peut-être considéré comme le produit des différentes opérations urbanistiques acheminées avec la révolution industrielle, et qui ont coïncidé, dans sa rive sud, avec les dominations coloniales européennes. En Algérie, la notion de patrimoine architectural et urbain associée aux XIX et XX e, issue de la période française est une notion complexe et ambiguë, fortement problématique.1 Lecture morphologique du système de façade de l’immeuble de rapport Algérois: Définition du corpus MME BELOUCHRANI WAHIBA [email protected]
Par ailleurs, l’intérêt scientifique des chercheurs et la tendance actuelle des études sur cette période pour la connaissance de ses productions urbanistiques et architecturales, constituent un champ très prisé.2 L’image d’un centre ville historique se constitue pour nous à partir d’un ensemble d’artefacts ; formes urbaines, formes architecturales et détails architectoniques. Le XIXème siècle a voué un intérêt passionné à l’image de la ville, somme de multiples efforts. L’ensemble du paysage urbain est traité comme une œuvre d’art totale dont on peu inlassablement prolonger les perspectives, perfectionner les articulations, varier les ambiances et enrichir les détails. A travers notre recherche, en cours, nous souhaitons produire une connaissance autour du système de la ferronnerie en tant que composante architectonique du paysage historique urbain. Comment la ferronnerie participe à l’intégrité visuelle du paysage urbain historique?3Comment définir son système de structuration et ses formes de variations dans le système de la façade ? Quelles sont ses typologies? Dans ce sens nous considérons la façade comme un élément bien identifiable de l’architecture, elle contient les deux valeurs essentielles du patrimoine architectural : la valeur d’art et la valeur d’histoire. Par ailleurs, différentes approches ont étudié son système et ses formes d’organisation : formelle, constructive et spatiale. La façade de l’immeuble de rapport Algérois est l’un des moyens d’expression le plus privilégié où la matérialisation des interactions des différentes dimensions physiques et culturelles est concrétisée. L’utilisation des éléments architectoniques (portes, fenêtres, enseignes, vitrines, balcons, ornements) et leurs disposition selon des règles qui les organisent définissent la composition de la façade, son langage stylistique, son expression formelle et matérielle de dimensions aussi bien objectives que subjectives. Pour répondre à notre problématique, l’approche morphologique, qui a pour objet de déchiffrer, de comprendre et de rationnaliser le monde des formes, nous semble appropriée pour mener notre investigation. L’analyse morphologique, telle que développée au sein du laboratoire d’analyse des formes de Lyon est utilisé pour effectuer d’une part , pour la lecture des formes à trois niveau d’échelle spatiale : l’immeuble de rapport, la rue, le quartier. Elle permet d’autre part la classification morphologique des façades de l’immeuble de rapport algérois par rapport à l’élément variable de la ferronnerie. Notre contribution dans cet article vise à définir le corpus d’étude : Quel corpus choisir ? Comment le définir ? Quels sont les critères de sélection intrinsèques (ou) et extrinsèques? Quelles sont ses échelles? 1. Approches du système de (la) façade La façade est un élément bien identifiable de l’architecture. Très souvent, elle manifeste et définit une grande partie de la forme du bâtiment elle crée aussi la première impression de l’édifice. Elle est capable de communiquer aussi bien la fonction, que la signification du bâtiment4(Krier, R. 1992). DOSSIER ARQUITECTONICS 74
ARQUITECTONICS 1.1. La façade un système architectonique Il représente l’organisation constructive du mur, les techniques de construction. Le choix structurel et les matériaux peuvent modifier l’expression de la façade et son dimensionnement. Les caractéristiques majeures de l’histoire architecturale à l’ère industrielle révèlent l’importance des mutations technologiques qui ont transformés les méthodes de construction. L’immeuble de rapport haussmannien5est le reflet fidèle des technologies industrielles du XIXe siècle. La construction de sa façade est toute en pierre, son travail favorise les ornements aisés et permet les nuances les plus subtiles dans le traitement de sa surface. On peut situer deux modes de construction dans la ville d’Alger coloniale, La maçonnerie continue en pierre porteuse et en briques pour les niveaux supérieurs avec un plancher en voûtains reposant sur des poutrelles métalliques et l’emploi du béton armé à partir de 1920. 1.2. La façade un système fonctionnel Il représente l’organisation spatiale. Prend en charge les différents éléments qui composent la façade. Espace de transition entre l’intérieur et l’extérieur, frontière entre espace public et espace privé.6La relation avec l’espace intérieur peut-être une relation de reflet ou au contraire de refus. Par contre la relation avec l’extérieur, dans le cas de l’architecture du XIX est une relation à l’espace de la ville une relation de conformité, de continuité d’alignement et de composition avec l’espace urbain. A l’échelle de l’édifice, la composition des éléments (fenêtre, porte, balcon, appui de fenêtre…) selon les caractéristiques principales de l’organisation spatiale (symétrie, asymétrie, répétition, alternance) est à l’origine de des divers types de façades. La composition des façades d’Alger coloniale présente un caractère européen et méditerranéen. Rythmique et symétrie des ouvertures et des corps en sailli (balcons filants) et hiérarchisation horizontale distinguant le soubassement le corps et le couronnement. L’architecture était de style éclectique sur un schéma de composition de façade haussmannien.7 1.3. La façade un système morphique Il représente l’organisation formelle qui exprime la composition de la façade sur le plan bidimensionnel. Celle-ci consiste donc en la structuration et la mise en ordre des éléments constitutifs de la façade. On rappel ici que notre recherche, en cours, porte premièrement sur l’étude du système morphique de la façade de l’immeuble de rapport de la fin XIXe début XXe et sur une de ses composantes essentiels : la ferronnerie. Elle constitue un acte de composition quasi exclusivement horizontale à l’échelle architecturale et urbaine dans la période qui nous intéresse. DOSSIER 75
Il est important d’expliquer la notion de structure morphologique, son rapport avec le système morphique de la façade dans l’approche que nous avons choisis. Elle désigne un dispositif spatial d’une collection de formes. La structure morphologique explicite la constitution des formes et décrit leur organisation spatiale concrète, qui ne peut être considéré comme aléatoire, car elle obéit à une logique d’organisation et à un ordre latent de constitution. Les notions de structure morphologique et de structure géométrique sont alors, considérées équivalentes.8 2. Méthodologie Nous précisons que notre recherche se situe dans une polysystémicité. Le système de la ferronnerie à l’échelle de l’immeuble est un sous système des éléments de surfaces, qui sont eux même un soussystème des catégories formelles, ce système est un sous-système du système morphique de la façade, ainsi de suite jusqu’à atteindre le système de l’environnement dans lequel elle s’insère. L’élaboration du corpus d’étude est une étape importante pour l’étude de ces systèmes. Nous considérons le corpus comme le définit Bernard Duprat “un ensemble d’objets architecturaux” représentés par des ensembles finis de caractérisations morphologiques extraites des données empiriques et organisées, autant que possible, de façon intelligible pour être soumises à des calculs ou au moins, à des opérations logiques élémentaires dûment contrôlées. » La détermination de critères est indispensable pour choisir notre corpus, un critère est un mécanisme de comparaison qui facilite l’évaluation et le jugement.9 Les critères que nous utilisons doivent démontrer l’homogénéité de notre corpus. Les premiers extrinsèques, liés aux temporalités historique et aux règlements ont permit la définition du corpus à l‘échelle de la ville. Les seconds critères, intrinsèques lié à la forme et au style ont permit la sélection de spécimens de façades d’immeubles de rapport. 2.1. L’analyse morphologique Pourquoi le choix de cette méthode ? Premièrement, c’est une méthode d’investigation objective qui vise la connaissance fine des phénomènes morphologiques observés. Ainsi l’analyse architecturale gagne en scientificité. Deuxièmement, elle considère les architectures étudiées comme des systèmes de formes qui présentent une double systématicité, celle de l’objet et de ses caractéristiques intrinsèques à montrer. Ceci correspond parfaitement à notre problématique de lecture morphologique du système de la façade de l’imDOSSIER 76 ARQUITECTONICS
ARQUITECTONICS meuble de rapport et du sous système de la ferronnerie. L’analyse morphologique nous permet aussi de confirmer le corpus de formes analysé systématiquement selon un processus d’identification scientifique qui nous conduit vers l’élaboration de types. Donc, nous considérons l’analyse morphologique comme une méthode d’élaboration des types, ce qui signifie que le passage par la compréhension de la forme est un processus d’approche pertinent pour une classification typologique.10 Le protocole général pour mener une analyse morphologique exploratoire comporte trois étapes principales:11 1Homogénéité du corpus: démontrer l'homologie de constitution de spécimens distincts par des moyens logiques. 2Critère de segmentation: Définir et délimiter valablement les parties constitutives des façades, en repérant les discontinuités sans avoir recours à un critère méta analytique, qu’il soit normatif ou conceptuel. Donc, caractériser les segments non décomposables de cette structure, et expliquer jusqu’à qu’elle limite la décomposition peut être arrêté : Limite de la segmentation 3Procéder à la notation des segments: Organiser l’ensemble des données phénoménales ainsi offertes au regard par l’objet architectural pour les rendre plus intelligibles et explicables. Cette description nous permettra d’établir un tableau attributobjet susceptible à son tour de procédures analytico-interprétative. 2.1. Présentation du contexte d’étude Alger doit sa naissance, sans doute, d’abord, au port, à sa situation géographique et à la topographie de son site. La commune d’Alger est le centre colonial en prolongement du centre traditionnel de la casbah, elle se situe en plein cœur de la baie d’Alger. Ce territoire constitue avec la commune de la casbah et de SidiM’hamed l’hyper centre de la ville Alger. DOSSIER 77 Figure 1. Le centre historique. Carte d’alger 1/25000.
Elle représente le centre administratif avec ses équipements (siège du gouvernement, l’assemblée national,…) culturel et commercial. D’une superficie d’environ 370 ha, elle totalise aujourd’hui une population de prés de 755.410 habitants. L’histoire se son territoire nous révèle qu’elle a été conquise par plusieurs civilisations : phénicienne, romaine, araboberbère, ottomane et française. Le meilleur témoin de ses passages est la structure urbaine qui nous permet d’identifier deux villes : la ville ottomane de la casbah et la ville coloniale. La logique urbaine de la ville précoloniale est caractérisée par une structure arborescente, qui a permis une organisation spatiale très hiérarchisée. Le réseau viaire est composé de rues, ruelles et impasses permettant la transition du plus public au plus privé. L’activité commerciale majeure était installée sous forme de souks, tout le long de l’axe, partant de la porte Bâb Azzoun à celle de Bâb El Oued. L’organisation régissant la maison algéroise obéit à la même règle de hiérarchisation des espaces qui a structuré la ville. De type introverti, cette architecture a développé les espaces autour du patio. La ville coloniale a bouleversé l’ordre existant, dans la première période de l’occupation française. Dés 1830 des opérations d’élargissement et de percée de voies, de dégagement d’espaces en guise de places ont transformés son tissu. La deuxième période est caractérisé par l’expansion extra-muros d’Alger et la réalisation d’une ville nouvelle, moderne avec des immeubles et des tracés urbains fidèle à la typologie et aux styles d’Outre –mer. Dans le paysage architectural d’Alger du XIXe siècle, La création de façades ouvertes sur la rue par l’intermédiaire de fenêtres et de balcons, extériorisant le décor traditionnellement DOSSIER 78 ARQUITECTONICS Figure 2. Vue du centre historique d’Alger.
ARQUITECTONICS intériorisé de la maison algéroise est représentatif des modèles importés de l’architecture coloniale.12 Les façades des immeubles de la première moitié du siècle adoptent un style néoclassique épuré. Par contre celles de la seconde moitié du XIX e correspondent aux immeubles de l’ère napoléonienne issus des modèles et réglementations haussmanniens avec un style éclectique. 3. Elaboration du corpus d’étude 3.1. Choix et présentation des corpus 3.1.1. Le corpus du Quartier Le quartier Isly que nous avons retenu comme objet d’étude, est l’un des premiers quartiers représentatif de l’image de la nouvelle ville européenne et de sa nouvelle culture. Ses caractéristiques morphologiques et principes urbains : plans d’alignement, nouveau tracés fondés sur l’accessibilité mécanique, l’introduction de façade urbaine et des typologies nouvelles, sont à l’origine du choix de ce corpus. Afin de saisir les moments forts du processus de sa formation, nous avons eu recours à différents matériaux, documents d’archives, cartographiques, iconographiques. La première phase urbaine du génie militaire, qui avait pour objectifs le contrôle et la domination de la ville originelle, passée; d’autres préoccupations vont animer l’administration française, il était question de loger l’afflux d’émigrants français encouragés par l’ère de prospérité existante à Alger. Le quartier Isly s’inscrit dans la deuxième phase de construction des nouveaux quartiers de banlieue, la ville a connu un premier dédoublement qui a consisté en une croissance linéaire selon deux axes qui sont la rue d’Isly et la route de DOSSIER 79 Figure 3. Cartes du corpus, croissance du centre d’Alger au XIX e.
Constantine.13 Plusieurs facteurs expliquent ce processus. Ils sont liés à la topographie du terrain, la disponibilité des réserves foncières du domaine public, la nature de propriété des terrains et la cession progressive de terrains et servitudes militaires. Parallèlement, cette croissance linéaire dans son sens global, du nord vers le sud et de la plaine vers la colline, à engendré la formation de faubourgs dont celui de Bab Azzoun comprenant le quartier Isly et en amont les îlots de front de mer. C’est dans cette partie sud de la nouvelle ville que se concentraient les principaux services de l’armée, les principaux bâtiments administratifs ainsi que la place du marché et d’autres structures économiques, ce qui fait d’elle une partie très convoitée contrairement à celle se situant au nord. En 1845, l’architecte urbaniste Pierre Auguste Guiauchin propose un schéma général de voirie et d’alignement concernant les terrains à édifier à l’intérieur de la nouvelle enceinte de 1840. Ce plan, publié en 1848 par Delaroche, esquisse déjà en grande partie le changement de l’image d’Alger (Fig. 3). Entre 1881 et 1915, La ville traditionnelle est soudée à la ville française, le quartier d’Isly est complété jusqu’à la deuxième fortification. (Fig. 3) 3.1.2. Le corpus de la rue Nous avons retenue la rue Isly du nom du colonel Isly actuelle Larbi Ben M’hidi comme corpus d’étude à l’échelle du quartier d’Isly car d’une part elle est la première artère droite réalisée sur un ancien aqueduc du Hamma autour de laquelle la nouvelle ville française s’est développé, d’autre part elle répond dans son tracé aux nouvelles règles hygiénistes, où le dimensionnement de la largeur ainsi que la hauteur des bâtiments la bordant est étudié. De ce fait la rue que nous avons choisi correspond à un dispositif morphologique urbain global et occupe une position centrale au sein de l’hyper centre actuel. DOSSIER 80 ARQUITECTONICS Figure 5. Vue sur rue Isly à partir de la place Isly. Figure 4. Plan du quartier Isly.
ARQUITECTONICS La rue Isly commence du côté nord à partir du petit carrefour des rues Dumont d’Urville (actuelle rue Ali Boumendjel) et la rue de la lyre (Bouzrina) jusqu’à la place de la grande Poste du côté Sud. Une place la ponctue à michemin, elle était occupée par un ancien marché arabe, puis elle a gardé son rôle d’espace public favorisant l’échange et la communication, la place Bugeaud ensuite Isly et actuel Emir Abdel el Kader, de forme carrée et de dimension de 60 m de côté est ponctué à son tour par la statue de l’Emir Abdelkader. A caractère fortement commercial, cette voie dotée de magasins modernes, connaissait une grande animation déjà à l’époque ; immeubles d’habitations, lieu de divertissement et de spectacle fort convoité par la population d’alors, le casino music hall au n° 9 construit en 1910, le Bon-marché, les galeries de France (actuellement musée des arts modernes). A cette échelle notre corpus de rue sera segmenté en trois séquences qui le structure ; la première séquence ; commence au début de la rue côté nord jusqu’ à la place Isly (Fig. 6) qui constitue à son tour une deuxième séquence (Fig.7), la troisième arrive jusqu’à l’extrémité de la rue côté sud( Fig.8) 3.1.3. Le corpus de spécimens de façade “... Les immeubles sont d’abord des façades, le visible du construit, ce qui lui est donné à voir dans le continuum linéaire des rues”.14 DOSSIER 81 Figure 8. Rue Isly côté nord Figure 6. Rue Isly côté. Figure 7. Place Isly.