L'approche anthropologique et la composition urbaine
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Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 154 ARQUITECTONICS Lapproche anthropologique et la composition urbaine Joseph Stefanou Professeur à lUTNA (Université technique national dAthènes) Directeur du laboratoire durban design Problématique Comme il est normal, la problématique sur laquelle se base un cours d«anthropologie de lespace» se caractérise par une recherche dune part sur ce quon entend par là, et dautre part sur les buts et les ambitions de lurban design. Une telle problématique peut se réduire à une question fondamentale: quelle sera la contribution dune approche anthropologique de lespace à lurban design? Concepts Composer lespace urbain signifie dessiner les formes dune ville sur son espace tout en organisant les fonctions que ces formes viennent servir dans le temps. Les notions qui apparaissent alors prépondérantes sont bien sûr celles despace et de temps. Mais composer des formes, cest beaucoup plus que dorganiser des fonctions. Une composition urbaine est beaucoup plus que le dessin de son organigramme. Une ville est une entité. Cest une chora. Chora, sappelle encore aujourdhui en Grèce la cité. La cité de chaque région, de chaque île, porte ce même nom qui, pour Platon [2], est le lieu dans lequel existe quelque chose, le lieu que quelque chose occupe. Le mot signifie lutérus comme matrice dans laquelle se développe toute chose. Cest le moule, le récipient de toute création. On appelle alors Chora de Syros, Chora de Naxos ou encore Péra-Chora (la cité dAu-delà ) et Ano-Chora (la cité dEn-haut) etc. les lieux dans lesquels se développe la civilisation dune région, dune île, dun lieu. Cité, citoyen, civilisation (polis, politis, politismos) composent la chora. Cest ainsi que la «civilisation» peut être considérée comme lexpression de la conscience collective que les citoyens dune cité développent en exploitant leurs vertus et leurs aptitudes, utilisant en même temps toutes les qualités du lieu. Cest ainsi que le topos exprime son mythos et présente son logos. Cest ainsi que la cité devient chora. Si lespace a une substance abstraite et nous intéresse comme contenu, le lieu qui présuppose © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
155 ARQUITECTONICS Spatialité et anthropologie de lespace Il est indiscutable que la fin du second millénaire a ouvert de nouvelles perspectives et permis de nouvelles visions. Ils sont nombreux ceux qui commencent à parler dune «Nouvelle Époque». Comme lidéologie de cette «Nouvelle Époque» se forme à travers des événements bouleversants de lhistoire actuelle, elle oscille entre la liberté et lindépendance des peuples et la recherche des formes dun internationalisme culturel qui permettra lexpression «synchronique» et la promotion de leur identité. Il est indiscutable que lélément essentiel dune identité nationale est le développement et la mise en valeur de son patrimoine culturel. Cest le patrimoine culturel, et surtout le patrimoine architectural, qui par sa présence dans lespace produit limage de lhistoire dun peuple. Le sens de topos acquiert de nouveau une dimension sacrée. Contre lidéologie de la mondialité ou bien de la «mondialisation», surtout de léconomie, les peuples résistent en projetant de plus en plus leurs spécificités. De plus la «Nouvelle Époque» se caractérise par une attitude mentale de prudence envers nimporte quelle utilisation de lespace. En effet, la consommation illogique des espaces «utiles» dautrefois, la dépense déraisonnable et lexploitation catastrophique des ressources naturelles qui ont caractérisé la mentalité des décennies de laprès-guerre, la banalisation de la planification urbaine et de la construction ont conduit à prendre conscience que lespace terrestre ne peut pas être considéré tout simplement comme un élément de consommation, mais devrait tout dabord être envisagé comme un «bien qualitatif». Pour que cette option soit satisfaite, de nouvelles approches de lespace et du temps sont indispensables. Ces nouvelles approches structurent de nouveaux secteurs scientifiques et imposent de nouvelles disciplines. L«anthropologie des lieux» est lune delles. Il sagit dune nouvelle science, née de lintérêt que trouvent les anthropologues à affronter dune façon plus «holistique» les problèmes de lespace, tout en utilisant les données des autres sciences humaines qui étudient spécifiquement ou à une échelle donnée les phénomènes spatiaux. Comme lanthropogéographie, la sociologie de lespace, lethnologie et lhistoire, lanthropologie de lespace essaie de réunir les questions et les réponses dans une approche unifiée du caractère anthropologique. En effet, lanthropogéographie [3] recherche les relations des groupes humains avec les divers espaces des régions géographiques. La sociologie de lespace [4] exprime la relation des structures sociales avec lenvironnement dans lequel elles se développent et forment les sociétés humaines. La sociopsychologie de lespace [5] ou la psychologie de lespace [6] forment des hypothèses, la première sur les relations émotionnelles et psychologiques du groupe, la seconde sur les relations de lindividu avec les diverses formes spatiales. ce contenu plein de son contenant (hommes, cellules, fonctions, rêveries, idées et sentiments) est déjà quelque chose de concret. Le paysage comme image et impression de ce lieu représente ses spécificités et exprime son caractère. Pourtant, la physionomie, cest quelque chose de plus. Elle indique la personnalité du lieu, sa substance dêtre. La physionomie dune ville ne se classe pas en catégories comme le caractère. Elle est unique. Elle exprime la ville-chora, le lieu avec son logos et son mythos. Ce cours sefforce dexpliquer ces relations et de donner des pistes de recherche sur la «physionomie» de la ville tout en analysant les concepts, les théories et les méthodes nécessaires pour une telle approche. Cest pour cette raison que les notions qui nous préoccuperont seront celles de «spatialité» et de «temporalité», qui conduisent à lexpression de la physionomie dun lieu. J. Stefanou - Lapproche anthropologique et la composition urbaine © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 156 ARQUITECTONICS Lethnologie et lhistoire soccupent - en ce qui concerne lespace - du développement des relations homme-espace au cours du temps dans tous les espaces géographiques. Il est bien connu quà part lanthropologie naturelle qui elle ne soccupait que de la physiologie de lhomme, aujourdhui existent des approches anthropologiques plus spécifiques [7] comme: lanthropologie culturelle, sociale, ethnographique, historique, environnementale, et aussi lanthropologie de lespace [8]. Cette dernière soccupe de la relation homme-espace à tous les niveaux, cest-à-dire aussi bien au niveau pratique quau niveau psychologique et mental. Comme il est normal pour répondre à une telle ambition, cette nouvelle discipline doit utiliser les données et les techniques dapproche, dune part des sciences humaines et dautre part des sciences de lespace, telles que larchitecture, lurbanisme, laménagement du territoire, la sitologie, etc. La première rencontre internationale sur lanthropologie de lespace nous a laissé en héritage le Manifeste de Syros [9] condensé dans les douze points suivants: 1. Il existe un besoin incontestable de création dun cadre dapproche anthropologique des sujets et des problèmes qui concernent lespace. Le traitement définitif et partiel de ces sujets a amené la dégradation, jusquà la catastrophe, de lenvironnement naturel ou de celui construit par lhomme. Il faut donc donner une importance particulière à la manière de gérer, dorganiser et de créer les espaces de façon que la santé biologique, psychique et mentale des individus soit assurée ainsi que leur possibilité de sépanouir [10]. La collaboration des sciences de lespace avec les sciences anthropologiques na pas donné jusquaujourdhui de résultats positifs particuliers en ce qui concerne lamélioration de la vie de lhomme. Récemment un effort a été fait pour que la conception de lespace ne vise pas une simple répartition mais une attribution de qualités [11]. Une telle approche est incontestablement anthropologique et appartient concrètement au secteur de lanthropologie sociale [12]. Puisque lespace est un élément qui complète la culture, lélaboration de lessence anthropologique est nécessaire à travers la notion anthropologique de culture ou de civilisation [13]. 2. Il faut souligner la nécessité dune collaboration entre les anthropologues et les autres spécialistes des sciences humaines qui soccupent des questions despace et des sciences de lespace. Chacune des sciences humaines qui étudient lespace, son organisation et ses relations avec lhomme sen occupe à laide dun repère constitué par lespace, le temps et le groupe [14]. Lanthropologie de lespace est donc obligée de réunir les réponses aux questions de toutes ces sciences de même quaux questions de toutes les sciences de lespace (architecture, urbanisme etc.), dans létude intégrale de l«écosystème humain». 3. Chaque groupe humain, comme chaque individu, éprouve le besoin de projeter sur lespace les particularités qui le caractérisent. Ces particularités lui assurent son caractère particulier, sa physionomie, son identité [14]. Lexistence et la reconnaissance du caractère particulier à chaque lieu permettent au groupe ou à lindividu de sapproprier facilement et à un degré supérieur son espace, fait qui conduit à la revalorisation de lespace et à la garantie de sa protection. Létude simultanément architecturale, urbaine et anthropologique des aspects urbains et pratiques pourrait libérer et faire découvrir des caractéristiques générales © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
157 ARQUITECTONICS (fonctionnelles, esthétiques et sémantiques) et localiser dans chaque ensemble analysé les particularités de la formation de son aspect, ainsi que ses transformations en relation avec la réinterprétation de son histoire [14]. De cette façon sont assurées la réduction aux racines et la continuité, éléments prépondérants et indispensables pour lévolution et le développement de chaque société. 4. Chaque activité humaine dans lespace à travers les différentes expressions de groupe concret qui lexerce, caractérise létendue spatiale, en la transformant en lieu doté dune physionomie et dune identité particulières. Létude du lieu [15] avec la prospection de lespace-temps comme cadre de vie et de rencontre de lindividu avec le reste du monde nécessite lanalyse de lespace individuel et collectif, géographique et anthropologique. Le lieu, et non pas lespace abstrait, est lobjet détude de lapproche anthropologique qui peut être considérée comme un nouveau champ de connaissance sous lappellation «anthropologie de lespace», ou «anthropologie des lieux». 5. Lanthropologie de lespace ou anthropologie des lieux est cette partie de lanthropologie sociale qui soccupe de lensemble des relations de lhomme, soit en tant quindividu, soit en tant que groupe, avec lespace dans les dimensions du temps. Les relations peuvent être pratiques, sentimentales ou idéologiques. Ainsi lanthropologie, en utilisant ses propres bagages, soccupe de la manière avec laquelle devient perceptible et susceptible dappropriation, au travers de son expression, lespace du hameau, du quartier ou de lhabitat dans différentes sociétés, en étudiant, projetant, comparant et valorisant les aspects particuliers que chaque société utilise [16]. Elle puise les données pour létude des organisations sociales dans lanalyse et linterprétation des structures de lespace [17]. 6. Les buts essentiels de cette nouvelle approche scientifique sont: a) la description pour chaque société examinée, contemporaine ou traditionnelle, des moyens dorganisation de lespace et de leurs relations avec la structure sociale; b) létablissement de nouvelles bases de comparaison entre les sociétés ou les groupes sociaux en essayant déviter les oppositions habituelles, comme développés-primitifs, etc.; c) la découverte dun point de rencontre de ces disciplines scientifiques, qui peuvent approcher lespace dun point de vue moderne humaniste. Les types de description, les nouvelles manières de comparer ou la recherche dun point de convergence des différents secteurs scientifiques conduisent essentiellement lanthropologie de lespace vers la production dune nouvelle forme scientifique. Lacquisition de cette connaissance combinera les tactiques analytiques et interprétatives des sciences analytiques et de la connaissance historique (histoire, ethnologie, anthropologie, etc.) avec les possibilités des sciences qui agissent sur lespace (architecture, urbanisme, aménagement du territoire, etc.). 7. Lanthropologie de lespace na pas un caractère seulement analytique en tant que science sociale (anthropologie sociale) mais aussi propositionnel à cause précisément de son rapport avec lespace. Même si elle a pour origine lintérêt des sciences humaines pour lespace, elle ne peut pas rester attachée à lanalyse et à linterprétation des exemples historiques ou des J. Stefanou - Lapproche anthropologique et la composition urbaine © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 158 ARQUITECTONICS cas actuels, mais néanmoins préindustriels des sociétés non occidentales [18]. Déjà, tandis que lanthropologie sociale préserve son caractère analytique propre, pendant son élargissement plus récent en tant qu«anthropologie urbaine», elle soccupe des sociétés industrielles et urbanisées et spécialement de la sociologie de certains groupes culturels qui fonctionnent dans le cadre de ces sociétés, quil sagisse de minorités nationales, ou de groupes sociaux particuliers comme les bandes, les minorités religieuses, les groupes dimmigrés, etc. Lanthropologie de lespace sintéresse par conséquent à chaque type dorganisation et daction dans lespace, au passé, au présent et à lavenir de nimporte quel type de société. 8. Lanthropologie de lespace assiste larchitecture et lurbanisme dans lanalyse et la valorisation des réalisations, et dans la projection des propositions qualitatives pour celles du futur. Jusquà aujourdhui on a beaucoup analysé les éléments et les systèmes constitutifs de lespace. Maintenant, il faut analyser les réalisations de larchitecture et de lurbanisme avec des données anthropologiques, afin de localiser leurs qualités esthétiques, technologiques, institutionnelles, etc. [19]. Parallèlement la recherche anthropologique des groupes sociaux concrets et de leurs besoins exprimés dans lespace va donner beaucoup déléments nouveaux aux urbanistes et aux architectes pour que les solutions esthétiques soient efficaces et correctes. 9. Une importance particulière est donnée à laspect symbolique de lorganisation et à la gestion de lespace [20]. La valeur importante de chaque lieu sappuie sur une série de distinctions et doppositions comme entre «construit» et «non-construit», entre «intérieur» et «extérieur», ou même entre «centre» et «périphérie», «sacré» et «profane», «privé» et «public», «village» et «communauté», etc. [21] et sur leurs liaisons à travers des parcours concrets. Des qualités importantes et symboliques, comme lorientation droite-gauche, dessus-dessous, nord-sud, etc., les notions de verticalité et dhorizontalité, mais aussi des éléments comme les entrées [22], les rues piétonnes [23], etc., constituent les objets essentiels de la recherche en anthropologie de lespace. Le symbolisme sacré des espaces religieux [24] ou le symbolisme social des formes traditionnelles dhabitation montrent limportance dune telle approche anthropologique. Limage perceptible des lieux et la recherche de moyens danalyse des données perceptibles des sous-groupes comme ceux des enfants [19], des personnes âgées, etc., est encore un objet de recherche de lanthropologie de lespace dans un sens sémantique et symbolique. 10. Au niveau linguistique, la contribution de lanthropologie de lespace commence déjà à létape de la création lexicale et suit toute la marche de la création dune conception spatiale dans lespace. Chaque création commence à partir de la conception logique (et par extension lexicale) [18] de lidée et continue à se formuler avec des mots à toutes les étapes de sa réalisation: événements, faits, actes, mouvements secondaires [25]. Mais aussi, dans le sens contraire de la valorisation des moyens, de lutilisation et de lappropriation, cest la linguistique qui offre les méthodes et cest essentiellement à elle que remonte le résultat final de chaque jugement esthétique, psychologique ou sémantique. Le «Dieu a dit», le «a créé» et enfin le «a vu que tout cela était bon» de la Bible constituent les trois étapes linguistiques de chaque création humaine et donc de chaque création de lespace [26]. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
159 ARQUITECTONICS 11. Lanthropologie de lespace doit posséder des connaissances en anthropologie sociale, culturelle, ethnologique etc., en parallèle avec des connaissances qui concernent les structures spatiales avec toutes leurs dimensions sociales, économiques, institutionnelles, architecturales, etc. Par conséquent elle peut se rattacher au secteur de lanthropologie et de larchitecture mais aussi à une autre science qui soccupe des questions anthropologiques ou des questions de lespace, comme lhistoire, la sociologie, le droit, etc. Lanthropologie du droit par exemple a déjà créé les bases et les conditions de la localisation et la délimitation du rôle du scientifique du droit dans lanthropologie de lespace. 12. Lanthropologie de lespace ne tente pas de se substituer aux sciences de lespace pour la réalisation et la construction de lespace. Elle contribue simplement à une approche anthropologique la plus intégrale possible. Il est clair que lanthropologie de lespace ne dispose ni des méthodes ni des techniques de larchitecture ou de lurbanisme pour cela. Son rôle est de conseiller, et dassurer la dimension anthropologique la plus globale possible à létude de lespace, afin de contribuer à une nouvelle transformation de lexpression de lespace, dune simple production vers une création, de la mutation de lespace neutre et sans visage vers un lieu humain. Entre tous ces points le problème de lexpression des spécificités dune société dans lespace nous paraît très important [27]. Pour nous, cest la question de base dans toute approche anthropologique de lespace car lempreinte des spécificités dune société sur lespace conduit à la physionomie des lieux [28], et cest exactement cette physionomie [29] qui exprime la substance du lieu. Du lieu comme dun être. Il est un fait incontestable que toute critique dune ville commence par sa valeur esthétique [30]. Quel que soit léchantillon quon prend en considération et le groupe auquel cet échantillon se réfère - enfants, adultes, femmes, hommes, de tout niveau de culture-, le résultat reste le même. La première critique est toujours une critique positive ou négative de la ville considérée comme objet esthétique; ne viennent quensuite sa capacité fonctionnelle, son pouvoir économique ou sa situation dhygiène. Des questions fondamentales se posent alors: comment se structure un tel jugement esthétique? Et comment un organisme aussi complexe que la ville peut-il se réduire, malgré sa fonctionnalité, à un élément esthétique? Ici, on est obligé de poser quelques hypothèses. Lapproche se fonde sur la thèse que la composition urbaine est cette partie de lurbanisme qui, après la définition et lorganisation des fonctions, soccupe de la conception et de lexpression des formes des cellules, qui répondront aux exigences posées par la programmation [31]. La composition alors sadresse à la forme, à la physionomie et au caractère de lespace urbain [32]. En créant les formes, elle concerne tout ce qui soffre à la perception, tout ce qui conduit à la formation des images. Cette impression générale, cette image globale quun lieu offre à ses usagers, ses habitants, ses visiteurs ou ses rêveurs, sappelle «paysage du lieu» [33]. En effet le paysage nest pas un espace, ni même un lieu, mais limage dun lieu. Doù la nécessité de distinguer entre espace, lieu et paysage [34]. Lespace a un sens abstrait, cest un contenant. Il se mesure en mètres ou en dautres unités quantitatives, mais comme contenant il est vide. On sintéresse à sa capacité de contenir, pas à son contenu éventuel. J. Stefanou - Lapproche anthropologique et la composition urbaine © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 160 ARQUITECTONICS Le lieu, au contraire, est un espace concret, un espace déjà rempli dobjets. Le lieu est chargé de fonctions. De fonctions pratiques, mais aussi psychologiques et mentales. Un lieu a un ou plusieurs usages en même temps quil porte des messages psychologiques et idéologiques. Le paysage est considéré comme une Gestalt, comme une entité visuelle, pour utiliser un terme bien aimé des géographes, les premiers scientifiques qui, après les artistes, se sont intéressés au paysage [35]. Pour eux, le paysage consiste en un ensemble de formes spatiales. Mais dans un paysage, à part ces formes spatiales, on observe des formes, des actions et aussi des indices temporels. Il faudra donc faire la distinction entre le paysage dun lieu et le lieu lui-même [36]. En effet, on peut accepter comme paysage non seulement limage visuelle dun espace, mais aussi limpression globale dun lieu [37]. Évidemment, cette impression récupérée par tous les sens (vision, ouïe, toucher, odorat, etc.) et par toutes les autres possibilités de communication psychologique et mentale (cest-à-dire par des sentiments provoqués et par des repères idéologiques), se porte pour la plus grande part sur limage visuelle, sans oublier les paysages sonores de A. Moles [38] ou de J. F. Augoyard [39]. En outre, cette image se distingue dune image individuelle, plus subjective, et dune image collective, au sens que K. Lynch [40] donne à limage plus abstraite, formée par quelques éléments de base que tout le monde utilise pour organiser la perception dun lieu. Aujourdhui on regrette le manque dappropriation des espaces, surtout des espaces urbains. Mais cette appropriation au niveau mental et psychologique se fonde sur un mécanisme et une procédure assez compliqués et par conséquent la simple présence ou la simple action physique ne suffisent pas à la réaliser. Temporalité et anthropologie du temps Parmi les deux conditions qui sont imposées à lhomme, lespace est la plus facile à percevoir, la plus immédiatement perceptible, celle qui tombe directement «sous le sens». Au contraire, le temps ne peut pas être perçu par les sens. Nous avons un contact indirect avec lui à travers notre subconscient. Notre biorythme par exemple nest autre chose que notre participation personnelle à la temporalité du monde. Cest notre horloge, grâce à laquelle nous mesurons le rythme du cosmos, de ce grand être comme lappelait Hermès, de lÊTRE qui contient tous les êtres [41]. En plus la durée de chacune de nos cellules est inscrit dans notre DNA, assurant ainsi notre programmation dans le temps. On peut appeler ce temps «temps biologique». Mais, au niveau pratique, le temps peut être perçu seulement par la pensée, indirectement et à laide de ses effets sur les formes surtout matérielles. Cest pour cette raison que des philosophes comme Bergson [42] en sont venus à affirmer que le temps est «soit une invention soit absolument rien». Pour les philosophes le problème essentiel est la relation du temps avec la conscience. Il existe une doctrine soutenant que lexistence du temps est indépendante des êtres conscients [43]. Daprès elle, les événements, même sans lexistence de la conscience, continueraient à saccomplir suivant un ordre déterminé qui pourrait être décrit par les relations davant et daprès. Pourtant la thèse la plus acceptée veut que le passé, le présent et lavenir soient liés directement à la conscience sans la contribution de laquelle les concepts avant et après nont pas de contenu. Newton, dont les vues déterministes se sont imposées pendant près de trois siècles, assimile le temps à un récipient dans lequel lunivers existe et dans lequel se produit tout changement. Jusquau XXe siècle les physiciens affrontaient le temps comme un phénomène autonome naturel du changement de lunivers. Depuis Einstein, le temps © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
161 ARQUITECTONICS se considère en continuité avec lespace, comme «espace-temps». Cest ainsi que létendue de lespace se mesure avec les unités du temps. La longueur de notre galaxie, par exemple, se calcule en années de lumière. La théorie du commencement de lunivers a pu être formulée grâce à la découverte de Hubble en 1929 que lunivers se dilate et que dans un très lointain passé il avait une densité absolue. Ainsi, pour plusieurs physiciens, lunivers a un commencement et sans doute il aura une fin [44]. P. Davies, dans son livre sur le temps, soutient que le temps tel que défini par Einstein a comme toute réalité physique une origine, et que cette origine est ce quon appelle «la grande explosion» [45]. Hawking [8], avec son «temps imaginaire», refuse cette idée: il admet, lui, un univers sans limites, un temps sans début et fin, un univers qui na pas besoin dun créateur. À son tour, le prix Nobel Prigogine, dans La Fin de la certitude soutient que le temps précède lexistence car pour lui lunivers provient peut-être dun pré-univers (un vide gigantesque) qui déjà disposait du temps. En réalité, tout le problème de la compréhension du temps relève du problème de la reconnaissance du «bien déterminé» ou du «hasard», cest-àdire de la réponse à la fameuse question dEinstein: «Est-ce que Dieu joue aux dés?» Cest peut-être le point de convergence de la philosophie et de la science, puisquil présuppose la compréhension de la nature de lâme et de lesprit. Les scientifiques mêmes acceptent que si Newton nexistait pas, un autre scientifique aurait sans doute trouvé sa théorie alors que, si Van Gogh nétait pas né, personne naurait jamais créé ses uvres, lart comme produit de lâme étant directement lié à lincertitude. Depuis lAntiquité, le Temps a été conçu comme la puissance du mâle, Chronos, qui sunit avec la puissance femelle, Cthonii, la Terre, lEspace, pour engendrer les dieux créateurs du monde. «Au commencement cest Zeus (la force logique), Chronos et Cthonii. Avant tout cest Zeus» [46], dit le philosophe Phérecydes, maître de Pythagore dans sa Pentemychos, premier texte philosophique de la Grèce antique. Zeus, sous la forme dÉros, unit le couple et offre à Cthonii comme cadeau de mariage la terre (espace concret) et à Chronos un manteau bleu brodé détoiles (le ciel qui couvre la terre) au mouvement desquelles le temps peut être mesuré. De même, pour Hésiode [6], Chronos se marie avec Rhea, la nature fluide sur laquelle se coule le temps. Chronos dans son écoulement avale ses propres enfants et cest encore une fois Zeus (la force logique) qui le vaincra et qui léloignera de tout pouvoir sur le monde divin en le jetant aux Tartares (le monde brut matériel). On a déjà exposé nos thèses sur lespace, le lieu et le paysage. De même en ce qui concerne le temps, une analogie peut être soulignée. Le temps (chronos) est un principe abstrait. Lépoque à son sens historique, cest-à-dire comme période concrète de lhistoire, est un temps plein des temps personnels et des activités humaines. Limage dune telle période est donnée par ce quon appelle annales ou chroniques. De même que pour les physiciens modernes lunité espace-temps est devenue incontestable, pour les scientifiques et les créateurs qui soccupent des lieux, lunité dun lieu avec ses époques, et inversement, dune époque avec ses lieux privilégiés devrait être considérée comme incontestable. Il est bien connu que les comportements répétitifs dans les cycles réguliers tels que les fêtes, les litanies, les défilés, etc. viennent rappeler le moment du premier acte accompli par les dieux, les demi-dieux et les héros. En effet «in illo tempore», ces personnages divins se sont présentés et en agissant ont rempli le temps de leurs actes et de leurs travaux. Cest ainsi que cette «époque» leur appartient. Très souvent la nostalgie (amour du temps passé) oblige tous ceux qui soccupent de lespace à rechercher des formes capables de faire revivre les vieilles époques, les «temps perdus». Pourtant tous ces scientifiques soccupent rarement du temps présent J. Stefanou - Lapproche anthropologique et la composition urbaine © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 162 ARQUITECTONICS avec le même intérêt. En dehors de toutes ces dimensions philosophiques, physiques, cosmologiques ou mythologiques, le temps dispose dune autre dimension, celle du «temps personnel». Nous utilisons très souvent des phrases comme «je gagne mon temps», «tu me croques mon temps», «je te vole quelques minutes», etc., ou des expressions du type «mes meilleures heures», «mes moments les plus difficiles», etc. Tout ça présuppose un temps personnel, une durée privée, quelque chose comme la boule phénoménologique spatiale que E.T. Hall ou A. Molles ont développée dans leurs approches psychologiques de lespace. Cette boule du temps personnel dispose sans doute dune élasticité analogue à celle de lespace personnel, au-delà des limites de laquelle apparaissent les phénomènes du stress ou de lennui. Évidemment adopter lidée dun temps personnel nous conduit à conclure quil existe aussi un débit personnel pour chacun, un temps déjà «consommé», qui est lâge [46]. Cette âge représente globalement la quantité de temps que chaque personne a déjà parcourue et par conséquent utilisée ou gaspillée, la quantité de temps vécue consciemment ou pas. Pourtant malgré son caractère personnel, le temps ne cesse pas dêtre un objet dexploitation soit par les autres individus soit par lÉtat et même par ladministration. Le salaire, la rémunération, les gains ou les gages sont des formes des échanges économiques du temps personnel. On vend ou on loue notre temps contre une somme dargent. Le compostage de la carte journalière au bureau ou le contrôle de lhoraire de travail confirment la vérité de cette thèse. Le chronodiagramme dune étude, dune recherche, dune manifestation etc. avec lanalyse des heures de travail nécessaires, mais aussi les calculs de type «En 1998 en Grèce un million et demi des heures de travail ont été perdues à cause des grèves», ne sont autre chose que des éléments du «budget-temps». Toute une série dexemples peuvent nous convaincre de cette violation du temps personnel. La queue devant le guichet, les heures dattente à cause de la bureaucratie, la fermeture arbitraire dune voie de circulation routière, linstallation du siège dune grande compagnie entre notre maison et notre lieu de notre travail, les réglementations de la circulation locale, etc., sont loccasion de pertes de temps non négligeables. Nous croyons peut-être que malgré la taxation, parfois très lourde, de notre espace individuel, il nexiste pas encore de taxation directe de notre temps. Pourtant, tous ces exemples montrent quindirectement notre temps est taxé et que parfois il existe même une forme dexpropriation de celui-ci. On a déjà différencié le temps biologique, le temps physique, etc., et le temps psychologique. Dans le cas de notre approche anthropologique de la temporalité cest ce temps psychologique qui nous intéresse ici. Comme des scientifiques de lespace du vécu, nous disposons de toute une série dinstruments de la psychologie de lespace [6] avec lesquels nous analysons les formes dappropriation, les formes de liberté, les diverses échelles des cellules humaines, la différenciation des distances réelles aux distances psychologiques [47], etc. Nous pouvons de même utiliser ces instruments pour analyser et interpréter les formes analogues dans le cadre du temps. Cest ainsi que nous pouvons travailler sur la notion defkeria («occasion» mais en traduction exacte du grec: «bon temps») comme le meilleur moment du temps qui, dans une coïncidence avec eftopia (le bon lieu), peuvent donner à de meilleurs résultats que nimporte quelle action. De même, nous pouvons affronter dune manière purement psychologique le flux du temps et analyser laspect le plus imposant du temps sur lâme humaine qui est la peur devant le temps qui fuit. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004