Mémoire floue à travers Les Années et L’Usage de la photo d’Annie Ernaux
Abstract
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Full text
Mémoire floue àtravers Les Années et L’Usage de la photo d’Annie Ernaux Dalibor žíla Université Masaryk [email protected] https://orcid.org/0000-0003-0569-1982 BLURRED MEMORY THROUGH THE YEARS AND THE USES OF PHOTOGRAPHY BY ANNIE ERNAUX The Nobel Prize winner for Literature in 2022, Annie Ernaux (1940), owes much of her success to her novel The Years (Gallimard, 2008). In this autobiographical work, the French author uses photographs to retrace her own personal journey from her childhood to the present day, mixing her own memories with historical events, yet maintaining acertain distance mirroring her aim: to describe sixty years of life in France. In the process of story-telling, the photograph recreates the progression of time and the effects of ageing. Ernaux offers us anobjective narrative that questions the uniqueness and singularity of an individual, of his or her memory, where we can question the notion of the blur and fluidity that is often linked to it. In The Uses of Photography (2005), photographs give life and consistency to the narrator and the story perceived essentially through snapshots. The photos communicate with one another, as in The Years, where the descriptions of the images do work with our imagination and provoke reflections on the fluidity of the time. This transpersonal writing corresponds both Ernaux’s estrangement to herself, as the narrative subject, and her distinct regard on the society. The author is aware of the similarities and differences between these two approaches: the changes undergone by the subject of the narration and the things that surround her. In our paper, we will analyze how photography, amedium that is often considered to be faithful to reality, helps us to recall memories that have blurred as we were ageing and that Ernaux seeks to anchor in abroader framework; in ahistorical memory of the society and the nation. KEYWORDS: Annie Ernaux— Les Années— L’Usage de la photo— Photography— Blur— Autofiction— Intermediality— French Literature— Nobel Prize MOTS-CLÉS: Annie Ernaux— Les Années— L’Usage de la photo— Photographie— Flou— Autofiction— Intermédialité— Littérature française— Prix Nobel DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2024.3.16 OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 181 Mondialement connue, Annie Ernaux (1940), lauréate du prix Nobel de littérature de 2022, doit largement son succès littéraire— parmi d’autres de ses nombreuses créations— au récit Les Années (Gallimard, 2008). Dans cette œuvre intime, l’autrice française retrace, àl’aide de photographies, son propre parcours dès son enfance jusqu’ànos jours. Mélangeant les souvenirs avec des évènements historiques, l’écrivaine garde toujours une certaine distance auctoriale et reste fidèle àson projet: décrire soixante ans de vie en France. Objective qu’elle se veut, Ernaux nous propose un récit qui questionne l’unicité et la singularité de l’individu, de sa mémoire, où nous pouvons retracer la notion du flou des souvenirs, ou de la fluidité du temps, qui yest souvent liée. Dans notre article, nous analyserons comment la photographie, un médium qu’on considère être fidèle àla réalité, aide àse rappeler des souvenirs qui se sont modifiés par le flou du temps et qu’Ernaux cherche àancrer dans un cadre plus large: dans une mémoire historique de la société et de la nation. LES ANNÉES Les Années sont un roman total, une œuvre autobiographique, un livre de vie, mais pas dans le sens propre du terme de l’autofiction, comme par exemple ses récits postérieurs— L’Événement (2000) ou L’Occupation (2002)—, qui sont des auto-expositions très intimes et personnelles, décrivant ses traumatismes. Dans Les Années, Ernaux rassemble une large partie de ses souvenirs allant de 1941, d’où provient la toute première photographie d’elle bébé, jusqu’en 2006, date d’une prise où figure une femme d’un certain âge. Comme elle s’exprime: «J’ai cherché une forme littéraire qui contiendrait toute ma vie. Elle n’existait pas encore1». Il adonc fallu l’inventer, découvrir sa propre forme, son propre style sans précédents. Ce projet d’écriture, cette longue quête pour trouver la forme juste, l’amenée àfaire une plongée dans le temps et dans la mémoire d’une femme, témoin de grands changements historiques et sociaux de notre âge moderne. C’est pareillement l’ensemble de son œuvre qui ne cesse d’explorer le réel et ses sensations et de se battre contre le flou de la mémoire: seuls critères pour Ernaux d’une écriture de vérité. Dans Les Années, la photo recrée la progression du temps et les effets du vieillissement. C’est l’histoire et l’évolution d’Annie Ernaux, constituée alors en personnage, qui s’yimpose. Ces deux éléments situent le personnage dans son milieu d’origine, la classe modeste, montrent son parcours éducatif, professionnel, émotif, menant àson ascension vers une autre classe sociale, la bourgeoisie. Cette écriture transpersonnelle reproduit àla fois l’effet d’étrangeté d’Ernaux face àelle-même et son appartenance àla société. Du flou de la mémoire, Ernaux donne une forme concrète àses souvenirs et ainsi éternise l’histoire de sa vie. Cette autobiographie narrée àpartir de douze photos (non reproduites), fixées sur le «elle» impersonnel, racontent le passage des années, des modes, des époques et du temps de l’enfance àla vieillesse. L’écrivaine commente cet effet en donnant la «clé de lecture» de son roman: 1 A.Ernaux— M.Marie, L’Usage de la photo. Paris: Gallimard, 2005, p.35–36. OPEN ACCESS
182 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Je connais, j’éprouve, le pouvoir d’aspiration des photos, leur troublant effet de réel. Et le lecteur aurait fait un va-et-vient entre la photo et la description que j’en donne, dans une sorte de travail de vérification qui l’aurait sorti du texte, du glissement du temps2. La photographie donne vie et consistance àla narratrice; elle sert de point de repère àla narration, perçue et structurée àtravers, et àl’aide, des clichés. Les descriptions des images travaillent notre imaginaire et provoquent des réflexions sur l’époque, la vanité et la perception du temps. Les photos se parlent les unes aux autres. L’autrice s’aperçoit des similitudes et des différences de chacune d’entre elles: de l’évolution subie par le sujet de la narration et des choses qui l’entourent. La photographie empêche la déformation du souvenir; elle se fige et bloque le flou de la mémoire. Elle représente une évidence matérielle du passé, un témoignage tangible de l’éphémère. «Toutes les photos sont muettes3», dit Ernaux, mais une image en dit plus que mille mots, ce que confirme également son récit et les descriptions des photographies que nous ylisons. Dans La Chambre claire4, Roland Barthes se penche sur la question du langage de la photographie. Il tente de démythifier ce qui détermine nos impressions devant les photos, en proposant sa propre définition de trois figures dans la photographie, dotées d’intentions: l’Operator (le photographe), le Spectator (le visionneur d’aprèscoup) et le Spectrum (le sujet photographié). Chacune d’elles participe àla création des significations de l’image. Dans Les Années, Annie Ernaux incarne les deux dernières figures: celle qui observe les photos dont elle est en même temps le sujet de composition. C’est là, paradoxalement grâce àl’absence des reproductions des photos dans le livre, qu’on trouve une primauté de l’image sur les mots, de l’image interne qui se forme dans la tête, de l’image verbalisée. Comme le dit Ernaux àpropos de son écriture transpersonnelle: «Grâce àce “je” distancié, j’ai débuté une ébauche de ce que je nommais alors Histoire. Puis, je l’ai abandonné, car je ne parvenais pas àtrouver la forme pour raconter la vie d’une femme, dire le monde et les faire fusionner5». Après avoir retrouvé la forme pour ce roman total, elle yrelate l’urgence de décrire l’Histoire et son histoire afin de sauver quelque chose du temps écoulé et des moments de vie «où l’on ne sera plus jamais6», pour arriver àne conserver que la vie telle qu’elle est. Nous pouvons citer ici Henri Bergson: «Le passé ne revient àla conscience que dans la mesure où il peut aider àcomprendre le présent et àprévoir l’avenir: c’est un éclaireur de l’action7». Par 2 A.Ernaux, «Entretien avec Marie-Laure Delorme», Mediapart, le 2 avril 2008, <https:// blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/020408/annie-ernaux-je-vengerai-marace> [Consulté le 13/11/2023]. 3 A.Ernaux— M.Marie, L’Usage de la photo, op. cit., p.73. 4 R.Barthes, La Chambre claire. Note sur la photographie. Paris: Gallimard, 2008. 5 Ch. Rousseau, «Les Années, le livre d’une vie d’Annie Ernaux», Le Monde, le 07 février 2008, <https://www.lemonde.fr/livres/article/2008/02/07/annie-ernaux-dans-la-lumiere-du-passe_1008393_3260.html> [Consulté le 13/11/2023]. 6 A.Ernaux, Les Années. Paris: Gallimard, 2008, p.242. 7 H.Bergson, Mémoire et vie. Paris: PUF, 1968, p.51. OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 183 sa narration, Ernaux essaie de comprendre son passé et de lui donner un sens, une signification. Elle poursuit cette réflexion sur l’objectification d’un parcours personnel dans Écrire la vie, en parlant de la conception d’une littérature miroir d’elle-même, en s’écartant des phénomènes historiques et sociaux qui constituent la vie publique, ou en les déréalisant8. C’est avec les photos de sa vie qu’Annie Ernaux apu plonger littéralement en elle-même, s’immerger dans le flou de sa mémoire pour tracer le destin d’une femme dans l’Histoire: Je ne voulais pas que la photo réelle se substitue àla photo imaginée par le lecteur, détruise sa représentation intérieure. […] Permettre au lecteur de projeter, déposer, ses propres images sur la photo décrite et non l’emprisonner, le «fasciner» […]. Lui permettre aussi, en partant d’une expérience ordinaire […]— avoir une photo devant soi— de comprendre des mécanismes sociaux, historiques, de «lire» le réel9. Les Années ne sont pas un récit narré àla première personne. Ernaux assemble toutes les voix— nous, on, je, elle— dans une longue chaîne mémorielle. L’autrice ne dit jamais «je» (sauf àla fin), mais «elle», «on», «nous». Ernaux commente: «Le “je” que j’utilise me semble une forme impersonnelle, àpeine sexuée, quelquefois plus une parole de “l’autre” qu’une parole de “moi”: une forme transpersonnelle, en somme10». Alors tout contrairement aux autofictions comme on les connaît. Dans ce roman, Ernaux essaie de se distancier d’elle-même, comme si elle parlait de quelqu’un d’autre: d’une femme, Annie Ernaux, située dans un contexte historique, social, politique. Suivant ce but, d’un passé qui se fixe àun autre qui s’efface dans l’oubli et la perte, Ernaux assemble tous ses souvenirs pour les arracher au flou et pour composer une autobiographie impersonnelle. Un roman composé de phrases sèches, froides et crues, d’une écriture dite plate que l’autrice autilisée dès son roman autobiographique La Place, où elle nous fournit une autre description de son style d’écriture: «Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante: l’écriture plate vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois àmes parents pour leur dire les nouvelles essentielles11». Ce travail d’objectivisation sur des «années», elle l’évoque àla fin de l’ouvrage: Ce ne sera pas un travail de remémoration, tel qu’on l’entend généralement, visant àla mise en récit d’une vie, àune explication en soi. Elle ne regardera en elle-même que pour yretrouver le monde, la mémoire et l’imaginaire des jours passés du monde, saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité, la transformation des personnes et du sujet, qu’elle aconnus et qui ne sont rien, auprès de ceux qu’auront connus sa petite-fille et tous les vivants 8 A.Ernaux, Écrire la vie. Paris: Gallimard, 2011, p.550. 9 A.Ernaux, «Vers une écriture “photo-socio-biographique” du réel: entretien avec Fabien Arribert-Narce», Roman 20–50, n° 51, 2011, p.159. 10 A.Ernaux, «Vers un je transpersonnel», RITM, n° 6, 1994, p.221. 11 A.Ernaux, La Place. Paris: Gallimard, p.21. OPEN ACCESS
184 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE en 2070. Traquer des sensations déjà là, encore sans nom, comme celle qui la fait écrire12. Il s’agit d’un travail presque historiographique de raconter une époque dans laquelle une personne avécu, mais sans le moi du narrateur: ce n’est pas face àune quête d’identité que nous sommes dans Les Années. Ce qui compte pour Ernaux, c’est de saisir la durée qui constitue son Dasein: être-là, dans le moment du vécu. Ressentir la sensation de la durée, faire naître de cette vanité une éternité afin d’être-là dans ce temps qu’elle atraversé, qui l’atraversée, et enregistrer cet univers: une représentation véridique de la mémoire vécue. Comme elle l’écrit plus tard dans L’Usage de la photo: «Cette pensée: “Je ne veux faire que les textes que je suis seule àpouvoir faire” veut dire des textes dont la forme même est donnée par la réalité de ma vie13». La succession des images et des mots permet de capter le surgissement de la mémoire et son évanouissement dans un torrent continu. Cette faculté d’évoquer le temps perdu sans perdre de vue l’oubli et le passage du temps fait de ce livre le contraire d’un assemblage de souvenirs, cherchant àarrêter l’écoulement des années, à«immortaliser» un âge humain. De 1941 à2006, l’ordre chronologique de la remémoration remplace le surgissement initial des images de la mémoire comme un film, comme un déroulement continu de souvenirs aux ellipses (d’une photographie àl’autre). Si la phrase ultime «Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais14» correspond à«Toutes les images disparaîtront15» de l’incipit, ces traces de mémoire donnent forme àl’incessante transformation de notre perception du temps et àsa signification mémorielle. Ce n’est qu’àla fin de l’ouvrage, avec la toute dernière photo, que la voix dorénavant impersonnelle correspond au visage d’Ernaux. Ce moment apporte la nécessité de passer par «elle» pour dire «je»: Elle est cette femme de la photo et peut, quand elle la regarde, dire avec un degré élevé de certitude, dans la mesure où ce visage et le présent ne sont pas disjoints de façon perceptible, où rien n’aété encore davantage perdu, de ce qui le sera inévitablement (mais quand, comment, elle préfère ne pas ysonger): c’est moi = je n’ai pas de signes supplémentaires de vieillissement16. Selon Magdalena Silvia Mancas, les autobiographies ne sont pas porteuses de sens, donné l’incohérence de leur narration; elles ne sont pas censées expliquer et justifier les événements d’une vie, car les auteurs qui s’expriment àla première personne sont loin d’être authentiques17. Dans le cas de Les Années, Ernaux reste toujours consciente de sa responsabilité par rapport àson récit, àsa véracité. 12 A.Ernaux, Les Années, op. cit., p.239–240. 13 A.Ernaux— M.Marie, L’Usage de la photo, op. cit., p.76. 14 A.Ernaux, Les Années, op. cit., p.242. 15 Ibidem, p.11. 16 Ibidem, p.233. 17 M.S.Mancas, Pour une esthétique du mensonge: Nouvelle Autobiographie et Postmodernisme. Francfort: Peter Lang, 2010, p.103. OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 185 USAGES DE LA PHOTO Le mot usage renvoie au côté pratique, voire théorique, de l’usure et au but principal de la photographie qui est de documenter. Stricto sensu, le mot usage se miroite également dans la composition du texte où nous lisons des passages donnant sur le côté technique de la prise des photos, la description des appareils utilisés et des notes sur l’organisation de la composition. Dans le cas des deux livres analysés, la photographie donne un cadre, même au sens littéral du mot, aux époques historiques et aux situations dans la vie d’Annie Ernaux. Dans le cas de L’Usage de la photo, son travail de photojournalisme représente, en même temps, une innovation dans le domaine de l’autofiction et du journal intime. Àla différence de Les Années où les photographies, empreintes uniquement dans notre imaginaire, décrivent une composition ordonnée et représentative, L’Usage de la photo nous propose des images du désordre, des vêtements jetés par terre. Ernaux raisonne ce désir de documenter et d’archiver l’éphémère: «Pour la première fois, j’ai pensé qu’il fallait photographier tout cela, cet arrangement né du désir et du hasard, voué àla disparition. Je suis allée chercher mon appareil. […] conserver une représentation matérielle […]18». L’Usage de la photo nous invite àêtre témoins d’une intimité invisible, plongée dans notre imaginaire, se déroulant dans une spatialité fermée, clôturée, des chambres. Les photos «tentent de resserrer en un même espace l’unité d’un moment par essence impossible àcirconscrire19». Ce récit nous présente l’objet photographiant, l’autrice immortalisant, le sujet immortalisé. Une telle classification est absente dans Les Années où l’objet est àla fois le sujet, et l’écrivaine devient la photographiée, l’immortalisée. Dans le cas du premier livre, le cadre de la photographie est représenté par les vêtements jetés çà et là. Le côté objectif de la photographie s’exprime par la Sachlichkeit d’un corpus delicti: «Une règle s’est imposée entre nous spontanément: ne pas toucher àla disposition des vêtements20». Les photos imprimées dans le récit ont été prises àl’heure d’avant les appareils numériques, au début des années 2000, encore àl’époque des appareils argentiques. Ceci souligne le côté artistique du projet et, àla fois, l’ambition d’éterniser l’éphémère en prenant des clichés sur un film. D’une quarantaine de photographies, les deux auteurs en choisissent quatorze, nommées compositions. La prise de ces compositions de vêtements donne, une fois le film développé, l’impression d’une Verfremdung, un effet de distanciation, une dépersonnalisation de l’objet, dont Annie Ernaux parle dans le livre: On ne reconnaissait pas d’emblée la pièce de la maison où la photo avait été prise, ni les vêtements. Ce n’était plus la scène que nous avions vue, que nous avions voulu sauver, bientôt perdue, mais un tableau étrange, aux couleurs souvent somptueuses, avec des formes énigmatiques. L’impression que l’acte amoureux de la nuit ou du matin— don on avait du mal, déjà, àse rappeler la 18 A.Ernaux— M.Marie, L’Usage de la photo, op. cit., p.12. 19 Ibidem, p.116. 20 Ibidem, p.13. OPEN ACCESS
186 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE date— était àla fois matérialisé et transfiguré, qu’il existait maintenant ailleurs, dans un espace mystérieux21. Elle poursuit dans la même veine plus loin dans le récit: «Paradoxe de cette photo destinée àdonner plus de réalité ànotre amour et qui le déréalise22». Ceci se projette également dans l’écriture du livre. Comme dans Les Années, les chapitres commencent par une description statique, impersonnelle, des objets photographiés et de la composition. Les images deviennent verbalisées, descriptives jusqu’au moment où entre sur scène l’écriture du corps: nous trouvons qu’Annie Ernaux subit un traitement du cancer, dont la description donne au récit davantage d’intimité. Les espaces intimes des chambres plongées dans l’obscurité pénètrent dans la chambre noire de l’appareil, la camera obscura, où elles sont immortalisées sur la pellicule. L’idée d’écrire àpartir des photos donne la forme àun projet artistique pour préserver le flou des moments. Ceci est remarquable surtout dans la narration de Marc Marie— M. dans le texte—, un personnage désubjectivisé. De ce personnage, nous ne pouvons remarquer dans le récit que des traces: des vêtements, une description du non-représenté: «J’essaie de décrire la photo avec un double regard, l’un passé, l’autre actuel. Ce que je vois maintenant n’est pas ce que je voyais ce matin-là23». Annie Ernaux constitue son exigence du réel sur des traces objectives de l’existence, les photographies. Ceci la mène àune pratique de l’écriture qui se sert des objets tangibles de la réalité vécue: «Je m’aperçois que je suis fascinée par les photos comme je le suis depuis mon enfance par les taches de sang, de sperme, d’urine déposées sur les draps ou les vieux matelas […] je voudrais que les mots soient comme des taches auxquelles on ne pourrait pas s’arracher24». L’autrice, centrée sur la mémoire, pose donc la question finale, la question de toute une vie: la question de ce qui survit lorsqu’on adisparu— des traces du Dasein de la mémoire documentée, leurs reproductions textuelles et picturales, dont elle dit: C’est mon imaginaire qui déchiffre la photo, non ma mémoire. J’ai absolument besoin de l’écarter, de ne plus l’avoir dans mon champ visuel, pour qu’au bout d’un moment m’arrivent des images du printemps 2003, dans une sorte de remémoration différée. Pour que la pensée même se mette en mouvement25. Chez Ernaux, le processus de remémoration, de remembrance, fonctionne de plusieurs manières. D’abord, l’écrivaine se remet àquelques traces externes, les événements historiques, et àdes souvenirs matériels, les photos. Elle considère l’objet photographique comme une représentation d’un réel du passé: «Les photos, elles, me fascinent, elles sont tellement le temps àl’état pur26». 21 Ibidem, p.13. 22 Ibidem, p.188. 23 Ibidem, p.31–32. 24 Ibidem, p.99. 25 Ibidem, p.31–32. 26 A.Ernaux, Annie— F.-Y. Jeannet, L’écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet. Paris: Stock, 2003, p.41. OPEN ACCESS
DALIBOR žíLA 187 Dans ce projet d’écriture où Annie Ernaux s’est servie, ensemble avec Marc Marie, des photos, l’autrice mêle textes et photographies dont les images ne sont pas conçues comme des illustrations mais comme un texte àpart entière, créant ainsi un écart: le livre, avec les reproductions des photos, est l’espace de leur prise et des situations recréées. Ce livre est aussi une déconstruction de la forme autobiographique, un jeu sur l’écriture fragmentaire, un travail sur des objets, lieux et vêtements: un jeu entre l’exposé et le caché (la photo du sexe de l’amant— décrite et non montrée, ou le cancer du sein de l’autrice— pas de photo de sa tête chauve de l’époque du traitement). Bref, l’écriture du corps est un mélange du thanatos et de l’éros qui vont souvent main dans la main: la distance, l’écoulement du temps, les souvenirs, les transitions, le vieillissement: Rien de nos corps sur les photos. Rien de l’amour que nous avons fait. La scène invisible. La douleur de la scène invisible. La douleur de la photo. Elle vient de vouloir autre chose que ce qui est là. Signification éperdue de la photo. Un trou par lequel on aperçoit la lumière fixe du temps, du néant. Toute photo est métaphysique27. Le lecteur est en même temps l’enquêteur. Il observe les photos— les artefacts au rôle mémoratif. Il suit les descriptions, vérifie les détails des photos et avec ceci leur finitude de l’expansion du temps afin de construire et reconstruire l’image mentale. Citons la phrase d’Ernaux qu’elle aécrite dans les années 1980: «Le souvenir ou l’image est une photo, rien de plus28». On peut lire dans l’interview avec Ernaux29 qu’au départ du projet existait une forme de photo-souvenir, ou photo-témoignage, dont l’idée aété poussée àl’extrême. La photographie est donnée comme une preuve matérielle de ce qui avait eu lieu dans l’espace hors des cadres, hors de l’amour. Mais cette pièce de l’évidence asemblé insuffisante pour Ernaux; c’est donc l’écriture qui aajouté un supplément de réalité. Les photos ont joué le rôle des déclencheurs de l’écriture de la vie: de la rencontre avec Marc Marie, du cancer, de tout ce semblait impensable d’être écrit. Contrairement àce projet expérimental, mêlant écriture, érotisme et mort, Les Années renouent avec l’entreprise d’une autobiographie personnelle. Effectivement, cette ambitieuse fresque socio-historique, construite àpartir de photos retraçant toute la vie d’Ernaux, ambitionne de saisir «l’air du temps» des années. 27 A.Ernaux— M.Marie, L’Usage de la photo, op. cit., p.144. 28 A.Ernaux, «Vers une écriture “photo-socio-biographique” du réel: entretien avec Fabien Arribert-Narce», art. cit., p.151–166. 29 A.Ernaux— M.Marie, «L’usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie. Entretien», <https://www.gallimard.fr/Media/Gallimard/Entretien-ecrit/Entretien-Annie-ErnauxMarc-Marie.-L-Usage-de-la-photo/%28source%29/164977> [Consulté le 23/11/2023]. OPEN ACCESS
188 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE CONCLUSION Pour conclure, la création du roman Les Années aété motivée par le besoin d’Annie Ernaux de conserver «[u]ne existence singulière donc, mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération30», par l’écriture de ses souvenirs intimes, saisis en parallèle avec les mémoires familiale et collective. Les images qu’Ernaux agardées en mémoire durant sa vie ont été vouées àdisparaître. L’autrice les rassemble ainsi dans un livre, leur donne une matérialité et éternise leur durée par l’écriture. Àl’aide d’anciennes photographies sur lesquelles elle apparaît àdifférents moments de sa vie, Ernaux donne un cadre àla structure temporelle des Années. Sans voir les clichés qui sont décrits et imités stylistiquement par ekphrasis, le lecteur asouvent l’impression de «regarder» un album-photo commenté par l’autrice. Au cours du récit, le lecteur, connaisseur de l’œuvre d’Annie Ernaux, peut retrouver des épisodes racontés dans ses autres ouvrages. D’entrée dans la narration, par la juxtaposition des media, l’intermédialité entraîne un effet qui dépasse une simple comparaison. Elle permet de dégager des particularités. Annie Ernaux communique sa propre réalité par la matérialité textuelle de l’écriture et de la photographie àtravers leurs échanges intermédiaux afin de la saisir sous un angle nouveau: dans la sensation du temps et de son glissement perpétuel dans le passé, la fragmentation de la mémoire en images, les lacunes, l’oubli et la disparition. Pour Annie Ernaux, la photographie représente une source inépuisable d’inspiration. Dans plusieurs de ses œuvres, elle s’en sert àla fois comme d’une autre dimension de la narration et comme d’une source d’évocation de la mémoire, du passé. L’Usage de la photo résulte d’un projet àl’ambition d’authentifier et d’immortaliser par la photo les moments de bonheur qui sont voués àdisparaître àjamais dans l’oubli. De l’autre côté, Les Années fait revivre des souvenirs personnels, familiaux et sociaux àpartir des clichés sur lesquels elle apparaît àdifférentes époques de sa vie. Ernaux authentifie son existence, tout en lui procurant une réalité matérielle, photographique. Alors que L’Usage de la photo dévoile aux lecteurs des clichés en noir et blanc que les amants ont pris, Les Années propose une description de chaque photo servant de vaisseau temporel pour chacune des périodes de sa vie. Le texte devient ainsi un intermédiaire entre le cliché et le lecteur. Dans Les Années, l’écriture provoque la résurgence du réel et réveille l’imaginaire, comme les photos le savent faire. C’est le langage photographique qui semble le mieux inspirer l’écriture d’Ernaux pour transmettre son message au lecteur. Annie Ernaux lutte ainsi contre le flou de la mémoire dans ses créations autobiographiques, le flou yétant quelque chose de non désiré, d’imparfait. Elle n’essaie jamais de noyer le moindre détail. Àl’aide de l’image photographique, l’autrice acquiert une vision de monde élargie, un regard nouveau sur la réalité quotidienne. La photo redonne des formes visuelles et palpables aux choses dont la mémoire ne garde souvent qu’un souvenir flou. 30 A.Ernaux, Les Années, op. cit., p.179. OPEN ACCESS