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Des histories de famille. La dévotion aux Trois Maries en France du XIVe au XVe siècle. Textes et images

Rabel, Claudia

Abstract

La légende des Trois Maries, les demi-soeurs nées du trinubium de sainte Anne, fut largement diffusée à partir du XIIIe siècle par la Légende dorée de Jacques de Voragine. L’émergence précoce du culte et de l’iconographie des Trois Maries à Paris, à partir du milieux du XIVe siècle, a été favorisée par la rencontre entre un miracle de guérison, en ordre religieux: les Carmes, en quête de légitimation et une reine de France: Jeanne d’Evreux, dont la descendance fut exclue de la succession au trône. L’iconographie des Trois Maries, dont Jean Venette, auteur carme, raconta l’histoire dans un long récit versifi é, est attestée dans les manuscrits et sur d’autres supports.

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Agradecimentos por ajuda na confi guração do texto e sugestões de Ana Catarina Sousa, Pedro Fialho de Sousa, Justino Maciel, Felix Teichner e Heidi. Resumée La légende des Trois Maries, les demi-sœurs nées du trinubium de sainte Anne, fut largement diffusée à partir du XIIIe siècle par la Légende dorée de Jacques de Voragine. L’émergence précoce du culte et de l’iconographie des Trois Maries à Paris, à partir du milieux du XIVe siècle, a été favorisée par la rencontre entre un miracle de guérison, en ordre religieux: les Carmes, en quête de légitimation et une reine de France: Jeanne d’Evreux, dont la descendance fut exclue de la succession au trône. L’iconographie des Trois Maries, dont Jean Venette, auteur carme, raconta l’histoire dans un long récit versifi é, est attestée dans les manuscrits et sur d’autres supports. • Resumo A lenda das Três Marias, as meias-irmãs nascidas do trinubium de Santa Ana, foi amplamente difundida a partir do século XIII pela Legenda Áurea de Jacques de Voragine. O surgimento precoce do culto e da iconografi a das Três Marias em Paris, a partir de meados do século XIV, foi favorecido pela confl uência de um milagre de cura, uma ordem religiosa à procura de legitimação – a Ordem do Carmo – e uma rainha de França – Joana de Évreux – cuja descendência fora excluída da sucessão ao trono. A iconografi a das Três Marias, cuja história é narrada por Jean Venette, autor carmelita, num longo relato em verso, aparece em manuscritos e em outros suportes. • mots-clés iconographie de marie xivème et xvème siècle trois maries ordre des carmes joana de évreux palavras-chave iconografia mariana séculos xiv e xv três marias ordem do carmo joana de évreux revista de história da arte n.º7 - 2009 121 claudia rabel Institut de recherche et d’histoire des textes (CNRS) Paris – Orléans des histories de famille la dévotion aux trois maries en france du xive au xve siècle textes et images1 Jésus avait des frères: les évangélistes le disent à plusieurs reprises2. Pour expliquer ces témoignages de l’Ecriture sainte, inconciliables avec la virginité de Marie, la légende s’en empara et créa autour du Christ une famille charnelle élargie avec des cousins, à partir du trinubium de sainte Anne, la mère apocryphe de la Vierge. Après la mort de Joachim, Anne aurait eu deux autres filles, elles aussi appelées Marie, nées de ses unions avec Cléophas puis Salomé (voir tableau 1). La tradition de ses trois mariages fut largement diffusée à partir du XIIIe siècle par la Légende dorée de Jacques de Voragine3. De ce fait, le Christ apparaît à la fin du Moyen âge issu d’un lignage matrilinéaire. Sur le modèle de l’ancien arbre de Jessé, dominé par les hommes, les artistes créent l’arbre de la parenté de sainte Anne, qui souligne le rôle des femmes dans l’histoire du salut4. A cette époque, la crise démographique contribue à revaloriser le mariage et la maternité; c’est dans ce contexte que se développe l’iconographie bien connue de la Sainte Parenté élargie, qui se déploie, surtout à partir de la fin du XVe siècle, dans des tableaux aux personnages toujours plus nombreux5. On sait beaucoup moins que le culte des Trois Maries, filles de sainte Anne, se développa dès avant le milieu du XIVe siècle à Paris, favorisé par la rencontre entre un miracle de guérison, un ordre religieux en quête de légitimation et une reine de France dont la descendance fut exclue de la succession au trône. 1. Cette recherche a été une première fois présentée le 12 juillet 2007 au International Medieval Congress à Leeds. Elle prolonge l’enquête, dont elle reprend des éléments, menée avec Hélène Millet: «Dévotion carme et premiers jubilés: la Vierge de miséricorde du Puy-en-Velay (début du XVe siècle)», actes du colloque Jubilé, jubilés, Le Puy-en-Velay, 2005, sous presse. 2. Matthieu 12, 46 et 13, 55; Marc 3, 31-32; Jean 7, 3 et 5. 3. La légende est déjà attestée au IXe siècle dans les Historiae sacrae epitome autrefois attribuées à Haymon de Halberstadt (PL 118, 824). Jacques de Voragine la rappelle à l’occasion de la fête de la Nativité de la Vierge (chap. 127). Beda KLEINSCHMIDT, Die heilige Anna. Ihre Verehrung in Geschichte, Kunst und Volkstum, Düsseldorf, Schwann, 1930, en particulier p. 252-262 (légende du trinubium). des histoires de famille revista de história da arte n.º7 - 2009122 revista de história da arte n.º7 - 2009 123 des histoires de famille La naissance du culte des Trois Maries à Paris La miniature des Trois Maries avec leurs sept fi ls, dans un livre d’heures du troisième quart du XVe siècle à l’usage de Chartres, rappelle l’origine de ce culte6 (fi g. 1). La Vierge à l’Enfant trône entourée de ses demi-sœurs avec leurs fi ls: Marie Salomé avec Jean l’évangéliste et Jacques le Majeur, et Marie Jacobé avec Jacques le Mineur, Joseph le Juste, Jude Thaddée et Simon7. La miniature précède la prière O nobile collegium sanctarum sororum trium, composée par Pierre Bernard, dit de Nantes. De 1328 à 1335 au plus tard celui-ci fut évêque de Saint-Pol-de-Léon en Bretagne. Très malade, il s’était retiré au Sud de Paris, à Chailly (aujourd’hui Chilly-Mazarin) près de Longjumeau où il y avait un prieuré des chanoines du Val-des-Ecoliers. Par cette prière il s’adressa aux saintes Marie Jacobé et Marie Salomé, sans doute après avoir appris les récents miracles opérés sur leur tombeau en Provence, aux Saintes-Maries-de-la-Mer près d’Arles. Les saintes lui apparaissent en son sommeil, le soignent d’onguents et lui promettent la guérison. La miniature du livre d’heures les montre comme des mères d’apôtres et des sœurs de la Vierge, mais les fi gure simultanément comme deux des Saintes Femmes qui, le dimanche de Pâques, s’étaient rendues en compagnie de Marie-Madeleine au tombeau vide du Christ8. Elles sont munies ici de véritables pots de médecine qui rappellent leur pouvoir thaumaturge, tout comme leurs habits blancs semblent rappeler l’événement pascal de la Résurrection, lorsqu’elles furent accueillies par l’ange (ou deux anges) d’un blanc éblouissant. A son réveil, Pierre de Nantes est guéri et accomplit le pèlerinage promis sur leur tombeau. Il compose également un offi ce et fonde trois autels en l’honneur des Trois Maries, dans la cathédrale de Nantes, sa ville d’origine, à Longjumeau, et à Paris au couvent des carmes. Il est possible que sa guérison eût lieu vers 1342, date à laquelle la fête des Trois Maries, le 25 mai, devient fête double dans l’ordre des carmes9. En effet, nous connaissons l’histoire de Pierre de Nantes uniquement par Jean Fillons dit de Venette, frère carme au couvent de Paris. Il la raconte à la fi n de son Histoire des Trois Maries, un long récit en vers achevé en 1357 et écrit à l’instigation d’un ami qui est peut-être Pierre de Nantes lui-même10. Cette promotion précoce du culte des Trois Maries s’insère dans la légende de fondation de l’ordre carme, élaborée à Paris à partir des années 128011. Il fut fondé comme ordre érémitique vers le milieu du XIIe siècle au Mont Carmel en Terre sainte, avant d’être assimilé en Occident aux ordres mendiants, à partir de 127412. Souffrant de l’absence d’un illustre fondateur historique, à l’instar des franciscains et des dominicains, les carmes faisaient remonter leurs origines beaucoup plus loin, jusqu’au prophète Elie de l’Ancien Testament. L’ordre, en la personne de saints ermites vivant au Mont Carmel, y aurait existé sans interruption depuis l’époque du prophète. Bien avant la naissance du Christ, ces ermites auraient voué un culte à la Vierge qui allait enfanter le Fils de Dieu. Leur vie au Mont Carmel est enrichie de détails pittoresques, rapportant entre autres que sainte Anne leur rendait visite avec ses fi lles et ses petits-fi ls. Les fig.1 les trois maries et leurs enfants. heures à l’usage de chartres, paris (?), 3e quart xve s, stockholm, musée national, b 1211, f. 207v 4. Un des premiers exemples est peint dans un manuscrit allemand de 1417: Heidelberg, Universitätsbibliothek, Cod. Pal. Lat. 411, f. 36v (Amberg ou Heidelberg?), Bibliotheca Palatina, cat. exp. éd. Elmar MITTLER, Heidelberg, Braus, 1986, vol. 1, p. 190-191 (n.° E 1.2), vol.2, p.139 (fi g. coul.). 5. Sur la Sainte Parenté: Martin LECHNER, «Sippe, Heilige», dans Lexikon der christlichen Ikonographie, dir. Engelbert KIRSCHBAUM et Wolfgang BRAUNFELS, vol. 4, Rome, Fribourg, Bâle, Vienne, Herder, 1972, col. 163-168; pour une mise au point récente: Pamela SHEINGORN, «Appropriating the Holy Kinship. Gender and Family History», dans Interpreting Cultural Symbols. Saint Anne in Late Medieval Society, éd. Kathleen ASHLEY et Pamela SHEINGORN, Athens, Londres, The University of Georgia Press, 1990, p. 169-198. 6. Stockholm, Musée national, B 1211, f. 207v, livre d’heures sans doute enluminé à Paris; Carl NORDENFALK, Bokmålningar fran medeltid och renässans i Nationalmusei samlingar, Stockholm, Rabén & Sjögren, n.° 29 p. 108-109 et pl. XIII. Le culte des Trois Maries est introduit à Chartres à la fi n du XIVe siècle à la suite de la fondation de Charles V, cf. infra. 7. Marie, mère de Jacques le Mineur (Marc 15, 40) est traditionnellement identifiée à Marie Cléophas, sœur de la Vierge selon Jean 19, 25. Des sept enfants, seul Joseph le Juste ne fait pas partie des apôtres. 8. Seul Marc 16,1 nomme explicitement les trois saintes Femmes qui se rendent au Tombeau du Christ: «Maria Magdalene et Maria Iacobi et [Maria] Salome». 9. Victor LEROQUAIS, Les bréviaires manuscrits des bibliothèques publiques de France, Paris, s. n., 1934, vol. 1, p. CXI. des histoires de famille revista de história da arte n.º7 - 2009124 carmes, qui devaient régulièrement défendre leur droit de s’appeler «Frères de Notre Dame du Mont Carmel», pouvaient donc revendiquer une familiarité toute particulière avec les trois saintes Maries et avec la compagnie des frères apôtres, leurs enfants. Il est possible que la guérison de son ami Pierre de Nantes ait donné l’idée à Jean de Venette de «récupérer» les Trois Maries au profi t de son ordre et de son enracinement légendaire en Terre sainte. Pour ce faire, il lui fallut opérer un subtil glissement. En Provence, Marie Jacobé et Marie Salomé étaient liées à Marie-Madeleine, formant avec elle le groupe des Saintes Femmes qui s’étaient rendues au tombeau du Christ. Selon la légende locale, pas antérieure à la fi n du XIIe siècle, elles seraient venues de Terre sainte et auraient débarqué en Camargue en accompagnant l’illustre pécheresse repentie, sa sœur Marthe, son frère Lazare et Maximin13. De fi gures secondaires, Jean de Venette fait les protagonistes vedettes, auprès desquelles il remplace Marie-Madeleine par la Vierge, leur demi-sœur: ainsi, les deux Maries au pouvoir thaumaturge pouvaient être associées à la mère du Christ, patronne de l’ordre des carmes, et la nouvelle triade être promue et vénérée comme les fi lles de sainte Anne. Afi n de valoriser les deux sœurs, il affi rme pour l’arrivée de leurs corps en Camargue une légende indépendante de celle de Marie-Madeleine, en contradiction avec la tradition provençale. L’auteur de l’Histoire des Trois Maries leur crée une histoire propre, d’autant plus prestigieuse qu’elle passe par le siège de saint Pierre. A la recherche de son fi ls Jean l’évangéliste, Marie Salomé accompagnée de Marie Jacobé, quitte en effet la Terre sainte pour Rome. Ne l’y ayant pas trouvé, elles continuent leur voyage vers le Sud, puis meurent l’une après l’autre à Veroli où elles sont rapidement vénérées comme saintes14. Leurs reliques sont cédées à un chevalier provençal qui avait sauvé la ville attaquée par des Sarrasins. Il les translate en Camargue et les enterre solennellement dans la crypte de l’église qui deviendra celle des Saintes-Maries-de-la-Mer. L’auteur carme insiste sur le pouvoir des deux sœurs, qui se révèle plus grand que la volonté du prince: Robert d’Anjou, roi de Sicile et comte de Provence, ne put séparer les deux corps miraculeusement fusionnés et dut renoncer à translater l’un d’eux à Marseille. La promotion des Trois Maries, fi lles de sainte Anne, réussit car, aux dires de Jean de Venette, Pierre de Nantes leur fonda un bel autel, orné d’un tableau peint, dans la sacristie de l’église parisienne des carmes: Un bel autel aussi fonda A Paris, ou revestiaire Des Carmelistres le fi st faire Et de ses mains le dedya Ou nom des suers ou se fya ; Belle painture et delittable Mist sur l’autel en une table15. La réputation des saintes dut vite se répandre car en 1347, leur fête est solennisée dans le diocèse de Paris et gratifi ée d’indulgences, accordées à tous ceux 10. L’Histoire des Trois Maries est un long récit de 35 à 40 000 octosyllabes, divisé en deux livres; l’affi rmation de l’auteur de l’avoir traduite du latin relève sans doute, au moins en partie, du topos littéraire. Le premier livre raconte l’histoire biblique et apocryphe jusqu’à la mort de la Vierge; le second relate la vie ultérieure de ses deux sœurs jusqu’à leur mort en Italie du Sud, la translation de leurs reliques en Provence, le miracle de Pierre de Nantes et le mécénat de Jeanne d’Evreux. L’œuvre est inédite, mais les passages se référant à l’histoire récente ont été publiés par plusieurs auteurs: Etienne-Michel FAILLON, Monuments inédits sur l’apostolat de sainte MarieMadeleine en Provence, Petit-Montrouge, Aux ateliers catholiques, 1848, t. I, col. 1316 et t. II, col. 945-950; Jean BONNARD, Les traductions de la Bible en vers français au Moyen Âge, Paris, Imprimerie nationale, 1884, p. 196-206; Alfred COVILLE, «Jean de Venette, auteur de L’Histoire des Trois Maries», dans Histoire littéraire de la France, t. 38, Suite du XIVe siècle, Paris, Imprimerie nationale, 1949, p. 355-404. La mise en prose par Jean Drouyn, datée de 1505 et plusieurs fois éditée au XVIe siècle, peut être consultée sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France (http://gallica.bnf.fr/). Il est diffi cile de suivre les spécialistes selon lesquels l’auteur de l’Histoire des Trois Maries aurait eu un homonyme contemporain, carme à Paris et originaire de Venette près de Compiègne comme lui, auquel il faudrait attribuer la chronique latine de 1340 à 1368 (cf. Dictionnaire des lettres françaises. Le Moyen Âge, nouv. éd. dir. Geneviève HASENOHR et Michel ZINK, Paris, Fayard, 1992, p. 290-291 et 1452-1453). Coville, p. 358 identifi e l’auteur des Trois Maries au Jean de Venette qui fut prieur du couvent de Paris, dès 1339 provincial de France puis provincial de Provence. 11. Rudolf HENDRIKS, «La succession héréditaire (1280-1451)», dans Elie le prophète, II, Au Carmel, dans le judaïsme et l’Islam, Paris, Desclée de Brouwer, 1956 (Etudes carmélitaines, t. 35, 2), p. 34-81. 12. Melchior de SAINTE-MARIE, «Carmel (Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel)», dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique, t. 11, Paris, Letouzey et Ané, 1949, col. 1070-1104. revista de história da arte n.º7 - 2009 125 des histoires de famille qui «festeront, o l’istoire d’elles prescheront, liront ou escouteront attentilment et devotement16». Le rôle de Jeanne d’Evreux Cette nouvelle promotion des saintes est peut-être directement liée à l’entrée en scène de la reine Jeanne d’Evreux qui va devenir la véritable bienfaitrice des carmes parisiens17. De même, ce n’est sans doute pas un hasard si l’essor de la sainte parenté d’Anne eut lieu en France, au moment même où les descendants par les femmes étaient exclus de la succession au trône. En 1325, en effet, Jeanne d’Evreux, arrière- -petite-fi lle de saint Louis, devint la troisième femme de Charles IV qui espérait enfi n obtenir d’elle un fi ls héritier (voir tableau 2). Mais comme sainte Anne, la reine n’eut que trois fi lles. A la mort de Charles IV en 1328, Jeanne étant enceinte, le cousin du roi, fi ls de son oncle paternel, est nommé régent. Lorsqu’elle accouche d’une fi lle –Blanche, la future duchesse d’Orléans – il monte sur le trône et devient Philippe VI, premier roi Valois. Contrairement à la grand-mère du Christ et des apôtres, le lignage royal féminin fut donc refusé à Jeanne d’Evreux18. Mais pendant plus de quarante ans, jusqu’à sa mort en 1371, la dernière reine capétienne sera la doyenne, estimée et respectée, de toutes les femmes de caractère qui gravitent à la cour de France au XIVe siècle, artisane de la paix dans le confl it entre les Valois et les Evreux-Navarre. Ces reines et princesses, souvent devenues veuves jeunes, sont citées en exemple de bon gouvernement aux princes qui se querellent et se combattent19. Dans ce contexte, Jean de Venette ne dut guère avoir de mal à gagner le soutien de Jeanne d’Evreux pour promouvoir le culte des Trois Maries, «sœurs de noble lignage», modèle de conduite pour des vies exemplaires d’épouses, de mères ou de veuves, et modèle de piété, de sagesse et de bonne entente. Par son engagement auprès des carmes, Jeanne suit l’exemple de son arrière-grand- -père saint Louis et perpétue ainsi la mémoire de la lignée des Capétiens. Car leur couvent parisien peut se vanter d’avoir été fondé par le saint roi lui-même qui, en 1254, rentra de Terre sainte avec six frères du Mont Carmel20. Depuis cette époque, le couvent fut comblé de dons et de faveurs par les rois, reines et princesses. Grâce à Philippe V, les carmes s’installent en 1318 place Maubert, sur la rive gauche près de l’université. Après une première chapelle, une église plus vaste est construite à partir de 1345 environ, largement fi nancée par le don de joyaux et d’argent fait en 1349 par Jeanne d’Evreux. En 1354, elle se rend place Maubert pour assister à la dédicace de la nouvelle église, en compagnie de trois autres reines, ses nièces Blanche de Navarre, veuve de Philippe VI, Jeanne de Boulogne, femme de Jean II le Bon, et Jeanne, reine de Navarre21. Ce cortège de femmes n’est pas sans évoquer les visites que sainte Anne et ses fi lles auraient rendues aux frères ermites du Mont Carmel, telle qu’on le voit sur un des panneaux du grand retable des carmes de Francfort, peint par un maître fl amand en 149322. 13. Henri LECLERCQ, «Maries-de-la-Mer (Les Saintes-)», dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique, t. 10, Paris, Letouzey et Ané, 1931, col. 2119-2128. 14. Jean de Venette se sert ici, à partir de sources qu’il reste à déterminer, de la légende de Marie Salomé, vénérée à Veroli depuis la découverte de ses reliques en 1209; A. COVILLE (cité n. 10), p. 392-395. 15. Paris, Bibl. nat. de France, fr. 1531, f. 221. 16. Paris, Bibl. nat. de France, fr. 1531, f. 222v223; E.-M. FAILLON (cité n. 10), t. II, n.° 148 col. 949-952. 17. Voir l’étude, non exempte d’erreurs, de Marie-Laure LEMONNIER, «Jeanne d’Evreux, reine de France (1310-1371), bienfaitrice des carmes», dans Connaissances de l’Eure, n.° 127, janvier 2003, p. 13-30; n.° 128-129, avril et juillet 2003, p. 65-75. 18. Il en fut de même pour les autres prétendants au trône, petits-fi ls de rois capétiens par leur mère: Edouard III d’Angleterre et Charles II de Navarre dit le Mauvais; cette décision fut à l’origine de la guerre de Cent ans et du confl it des Valois avec les Evreux-Navarre. 19. Françoise AUTRAND, Jean de Berry. L’art et le pouvoir, Paris, Fayard, 2000, p. 69-72. 20. Comme le montre un bois gravé des Heures à l’usage carme imprimées à Lyon (?) en 1516: Angers, Bibl. de l’Université catholique, imprimé non coté; bois utilisé plusieurs fois dès le f. 1. Les anciens historiens de Paris ont tous relevé les faveurs accordées par la maison royale au couvent des carmes depuis sa fondation; voir notamment Michel FELIBIEN, Histoire de la ville de Paris... Justifiée par des preuves authentiques..., éd. Guy-Alexis LOBINEAU, Paris, Desprez et Desessartz, 1725, t. I, p. 353-358 et t. II, p. 215-228 (preuves). 21. M. FELIBIEN (cité n. 20), t. II, p. 223 : charte de 1361 confi rmant les dons faits lors de la dédicace de l’église des carmes en 1354; parmi eux fi gurait une statue d’argent de la Vierge à l’Enfant, contenant des reliques de son lait et des cheveux du Christ, qui dut ressembler à celle que des histoires de famille revista de história da arte n.º7 - 2009126 L’autel des Trois Maries fondé par Pierre de Nantes se trouvait dans la sacristie détruite lors de la construction de la nouvelle église. Jean de Venette nous apprend que Jeanne d’Evreux le fi t transférer à un endroit plus prestigieux, derrière le maître- -autel dans le chœur des religieux. Il cite même le nom de l’artiste du nouveau tableau d’autel, un certain Maître Thierry, malheureusement inconnu par ailleurs, auteur de belles peintures des Trois Maries, représentées avec leurs fi ls et leurs époux: Dedens le cuer sont leur auteulz. Vous ne verrez jamaiz auteulz Telz ymages ne telz fi gures, Qu’i sont toutes les pourtraitures. N’y a celle ne gette un ris: Telles les fi st maistre Thierris. Et ce fi st faire la royne Jehenne d’Evreux qui tant fu fi ne […] Derrier le grant autel querez Au long du cuer la trouvez L’autel moult bel et les paintures Des Maries et les fi gures De leur maris et de leurs fi lx Tout y est mis, je vous affi s Ne verrez maiz plus biaux ymages Si bien pourtraiz ne telz visages. Tout ce fi st faire une grant dame23. L’iconographie des Trois Maries Bien que le récit de Jean de Venette ne lui fût pas explicitement dédié, Jeanne d’Evreux dut certainement en recevoir un exemplaire. Mais parmi les manuscrits conservés, les plus anciens datent seulement des années 1380-1395. Ce sont trois copies parisiennes conservées à la Bibliothèque nationale de France qui permettent toutefois d’imaginer un luxueux manuscrit de dédicace, car ils possèdent tous l’espace réservé pour des miniatures non exécutées en tête de très nombreux chapitres. L’unique illustration du français 12468 présente les Trois Maries seules, debout côte à côte (f. 1); en transcrivant les rubriques, le copiste a conservé la mention des «ymages» ou «hystoires» de son modèle24. Dans les manuscrits français 1531 et 1532, l’iconographie de la miniature frontispice diffère elle aussi de la description de l’autel fondé par Jeanne d’Evreux (fi g. 2 et 3). La Sainte Parenté s’y organise autour de la fi gure matriarcale, fondatrice de la lignée; Anne porte sur ses genoux la Vierge avec l’Enfant, ce qui ajoute le thème de sainte Anne trinitaire25. Ces deux Jeanne offrit en 1339 à Saint-Denis et qui est aujourd’hui conservée au Louvre. 22. Retable de la chapelle Sainte-Anne, aujourd’hui conservé au Musée historique de Francfort sur le Main; reproduit dans K. ASHLEY et P. SHEINGORN (cité n. 5), «Introduction», fig. 9-24. 23. Paris, Bibl. nat. de France, fr. 1531, ff. 115115v et 221. 24. Eva Lindquist SANDGREN, The Book of Hours of Johannete Ravenelle and the Parisian Book Illumination, Uppsala, Uppsala University Library, 2002, p. 86-87 et fi g. 66. 25. Les manuscrits possèdent, en plus de l’illustration frontispice au f. 1, des miniatures de la Crucifi xion et de la Dormition de la Vierge (fr. 1531, ff. 73 et 131v ; fr. 1532, ff. 79 et 144). revista de história da arte n.º7 - 2009 127 des histoires de famille exemplaires jumeaux apparaissent étroitement liés au couvent parisien des carmes: par l’inclusion, à la fi n, des indulgences déjà mentionnées, avec la précision que leur copie scellée s’y trouve, et par l’ajout d’un portrait d’auteur en tête du livre. Ils se ressemblent encore par la fi guration des destinataires, une femme (fr. 1531) et un couple (fr. 1532), en marge du premier feuillet: faisaient-ils partie des laïcs dévots des Trois Maries qui, en 1401, obtiendront de Charles VI l’autorisation de fonder en l’église des carmes une confrérie en l’honneur des saintes sœurs26? L’intérêt porté aux Trois Maries par plusieurs membres de la famille royale est attesté dans la seconde moitié du XIVe et au début du XVe siècle. La manifestation la plus éclatante en revient à Charles V. La dévotion du roi a pu être stimulée par celle qu’il voua à la Trinité et dont les saintes sœurs forment, en quelque sorte, un pendant féminin, «auréolées» par leurs fi ls dont le nombre sept, hautement symbolique, évoque la perfection. En 1367 Charles V se rendit avec la reine Jeanne de Bourbon à 26. Les deux manuscrits appartenaient à Jacques d’Armagnac, duc de Nemours ; après la confi scation de ses biens ils passèrent dans la bibliothèque des Bourbons où leurs armoiries d’origine furent surpeintes. La fondation de la confrérie des Trois Maries au couvent parisien des carmes est mentionnée par Jacques DU BREUL, Le théâtre des Antiquitez de Paris, Paris, 1639, p. 431. fig.3 la sainte parenté, portrait d’auteur et destinataires. jean de venette, histoire des trois maries, paris, fin du xive s. paris, bibl. nat. de france, ms. fr. 1532, f. 1 fig.2 la sainte parenté, portrait d’auteur et destinatrice. jean de venette, histoire des trois maries, paris, fin du xive s. paris, bibl. nat. de france, ms. fr. 1531, f. 1 des histoires de famille revista de história da arte n.º7 - 2009128 Chartres, pour prier la Vierge de leur accorder la naissance d’un fi ls. A cette occasion, il fonda dans la cathédrale une chapelle dédiée aux Trois Maries, située sous le jubé, à gauche de l’entrée du chœur. Son autel était orné d’un groupe sculpté des saintes sœurs, et on y transféra la précieuse relique de leur mère, le chef de sainte Anne. Le missel destiné à cette chapelle rappelle la fondation royale et précise qu’un an après, en 1368, le premier fi ls du roi, le futur Charles VI, est né grâce à l’intercession des Trois Maries27. L’idée de cet acte de dévotion royal pouvait seulement provenir du milieu des carmes parisiens, dont les bons conseils auraient alors été à l’origine de la naissance du dauphin...! Un des intermédiaires a sans doute été Jean Golein, prieur du couvent parisien, confesseur de la reine et, surtout, un des plus prolifi ques traducteurs au service de Charles V. En 1372 Golein acheva pour le roi la traduction française du Rationale divinorum offi ciorum de Guillaume Durand. Son infl uence expliquerait l’image insolite qui illustre le livre 5 dans l’exemplaire de dédicace de cette encyclopédie liturgique (fi g. 4). Le livre 5 étant consacré à l’offi ce, la miniature 27. Chartres, Bibl. mun., ms. 591, f. 84v (ms. détruit); Yves DELAPORTE, «Une fondation du roi Charles V. Notes sur le culte de sainte Anne et des Trois-Maries», La voix de Notre-Dame de Chartres, 1914, p. 124-129. fig.4 clercs chantant l’office devant l’autel des trois maries. guillaume durand, rational des divins offices (trad. jean golein), paris, 1374. paris, bibl. nat. de france, fr. 437, f. 180 revista de história da arte n.º7 - 2009 135 des histoires de famille Anthroponymie et iconographie témoignent de l’essor du culte de sainte Anne depuis le milieu du XIVe siècle. Encore absente du tableau d’autel des Trois Maries offert par Jeanne d’Evreux, elle est représentée dans les miniatures frontispices de l’Histoire des Trois Maries à la fi n du XIVe siècle. Née en 1404, Anne de Bourgogne est la première des nombreuses princesses françaises du XVe siècle que leurs parents baptiseront du nom de la mère de la Vierge. Etait-ce une manière d’anticiper l’éventuelle absence d’héritier mâle et de pouvoir, dans ce cas, revendiquer la succession au profi t de leur fi lle, en rappelant l’histoire de son homonyme illustre, la mère de la Vierge? Les verrières de la cathédrale d’Evreux Après Charles V et Charles VI, leurs successeurs continuent à être associés à la dévotion aux Trois Maries, protectrices des rois Valois, cette fois-ci publiquement, dans des verrières de la cathédrale d’Evreux en Normandie38. L’ambiguïté de l’identité des Trois Maries: fi lles de sainte Anne ou Saintes Femmes des Evangiles, est résolue dans les quatre lancettes de la «verrière historique», qui se situe du côté nord dans la travée reliant le transept au chœur de la cathédrale (fi g. 9). Elle a été offerte par les 38. Les vitraux de Haute-Normandie, Paris, CNRS Editions, Monum, Éditions du patrimoine, 2001 (Corpus vitrearum. Recensement des vitraux anciens de la France, 6), Maria CALLIAS BEY, Véronique CHAUSSE, Françoise GATOUILLAT et Michel HEROLD, p. 36, 144; chapelle axiale, verrières des Deux Maries (baie 3) et de la Vierge au manteau (baie 4): p. 147 et 148 fi g. 94; «verrière historique» (baie 213): p. 158-159, fi g. 103. Un siècle après le mécénat de Jeanne d’Evreux, au couvent parisien des carmes, était-on encore conscient de son rôle dans la promotion du culte des Trois Maries dans la ville normande dont le nom est associé au sien? fig. 9 les quatre maries. «verrière historique», cathédrale d’evreux, 1450 des histoires de famille revista de história da arte n.º7 - 2009136 vainqueurs de la bataille de Formigny en 1450, Pierre de Brèze et Robert de Floques. La verrière commémorait cette victoire, qui marqua la fi n de la guerre de Cent Ans, et honorait l’entrée au trésor de la cathédrale des reliques des saintes Marie Jacobé et Marie Salomé. Ces reliques avaient été données en 1449 à l’évêque d’Evreux, Guillaume de Floques, par René Ier duc d’Anjou. Ce prince également comte de Provence vénérait les deux Maries, dont il venait de retrouver les corps, comme il vénérait aussi leur compagne Marie-Madeleine et sainte Marthe, dans le cadre de sa politique menée dans le Midi de la France39. A l’arrivée de leurs reliques à Evreux, les deux Maries sont de nouveau réinterprétées comme demi-sœurs de la Vierge et mères des apôtres. En même temps, les donateurs de la verrière préservent leur identifi cation aux Saintes Femmes au Tombeau, en choisissant Madeleine pour la première des quatre lancettes40. En dessous des saintes, les places d’honneur aux pieds de la Vierge et de Marie Salomé, reviennent au pape Nicolas V41 et au roi de France Charles VII, alors que le dauphin et les deux donateurs sont agenouillés derrière le pontife. Comme un siècle plus tôt après la guérison miraculeuse de Pierre de Nantes, les saintes Maries provençales sont désinvesties de leur rôle de premiers témoins de la Résurrection du Christ, trop proches du mystère insaisissable de Pâques. Suivant une évolution générale de la piété à la fi n du Moyen âge, elles sont «descendues sur terre», pour devenir des saintes plus proches des fi dèles. Ces derniers invoquaient en elles des mères à la tête de familles modèles, bénies de nombreux fi ls illustres. Tout laïc en désirait, le roi de France en tête comme les deux donateurs, dont les familles se déploient dans le registre inférieur de la verrière. Il en allait de même pour le fi ls et successeur de Charles VII. Devenu roi, Louis XI voua une dévotion particulière à Notre-Dame d’Evreux. Peu après 1465 il fi t magnifi quement rebâtir la chapelle axiale dédiée à la Vierge et la fi t orner d’un ensemble de verrières réalisées vers 1467-1469. Parmi elles, nous retrouvons encore une fois les Trois Maries, mais disposées sur deux verrières qui se font face. Au Nord, au sein du vitrail consacré à l’histoire de sainte Anne, une lancette est occupée par ses deuxième et troisième fi lles accompagnées de leurs fi ls. L’insistance sur sainte Anne et sa descendance s’explique à un moment où Louis XI, avant la naissance de son fi ls Charles en 1470, se souciait de sa succession et avait cherché en vain à l’assurer à sa fi lle aînée Anne. En face, côté Sud, dans une des lancettes du vitrail du «Triomphe de la Vierge», une Mater omnium protège sous son manteau un petit groupe d’hommes où Louis XI est «empereur en son royaume», agenouillé directement face au pape Paul II suivi du cardinal Jean Balue, évêque d’Evreux42. Ici encore, iconographie et politique, démographie et parenté se trouvent étroitement liées. • 39. Christian de MERINDOL, Le roi René et la seconde maison d’Anjou. Emblématique, art et histoire, Paris, Le Léopard d’or, 1987, p. 99, 131, 202, 207. 40. La même solution a été adoptée dans un livre d’heures parisien enluminé dans l’entourage du Maître de Bedford, où l’ange de la Résurrection apparaît au tombeau vide du Christ à quatre Saintes Femmes: Lisbonne, Musée Calouste-Gulbenkian, LA 141, f. 217v. 41. L’identifi cation du pape à Eugène IV, avancée par le Les vitraux de Haute-Normandie (n. 38), semble impossible, ce pape étant mort en 1447, avant les événements conduisant à la réalisation de la verrière. 42. Gary BLUMENSHINE, «Le vitrail du triomphe de la Vierge d’Evreux et Louis XI. Le patronage artistique des Valois dans la Normandie du XVe siècle», dans Annales de Normandie, 40, nos 3-4, 1990, p. 177-214. revista de história da arte n.º7 - 2009 137 des histoires de famille Tableau 2: Généalogie simplifiée des Capétiens et Valois En gras : principaux personnages mentionnés dans l’histoire du culte des Trois Maries Rois de France et de Navarre : date de début de règne soulignée Tableau 1: Généalogie des Trois Maries