Sexisme, masculinité-féminité et facteurs culturels
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REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 141 Sexisme, masculinité-féminité et facteurs culturels Titre anglais Miguel Moya* Gabrielle Poeschl** Peter Glick*** Darío Páez**** Itziar Fernández Sedano***** RIPS / IRSP, 18 (1), 141-167 © 2005, Presses Universitaires de Grenoble Abstract This research analyses the relationship at the cross-national level between gender ideology (or sexism), self-perceived masculinity/ femininity, Hofstede’s cultural dimensions (individualism-collectivism, masculinity-femininity, power distance and uncertainty avoidance), the Human Development Index, and other national indices related to socialisation, human rights and family characteristics. Indices of sexism from the 20 countries studied by Glick et al. (2000) and indices of masculinity and femininity from Résumé Ce travail analyse la relation, sur le plan transculturel, entre l’idéologie de genre (ou sexisme) et la perception de soi en termes de masculinité/féminité, les dimensions culturelles proposées par Hofstede (individualisme-collectivisme, masculinité-féminité, distance au pouvoir et réduction de l’incertitude), l’Indicateur de Développement Humain, et d’autres indices nationaux en relation avec la socialisation, les droits humains et les caractéristiques de la famille. Les niveaux de sexisme des 20 pays étudiés par Glick et Mots-clés Culture Masculine ou Cooperative; Culture Masculine ou Competitive, Sexisme Hostile et Ambivalent, Structure sociale. Key-words Cultural Femininity or Cooperative Culture; Cultural Masculinity or Competitive Culture, Ambivalent Sexism, Hostil Sexism, Sociostructural factors Remerciements : une partie de cette recherche a été réalisée dans le cadre du projet SEC980901, financé par la Comisión Interministerial de Ciencia y Tecnología dentro del Plan Nacional de I + D dont le premier auteur est le chercheur principal. La correspondance relative à cet article peut être adressée à – Miguel C. Moya Morales, Departamento de Psicología Social, Facultad de Psicología, Campus de Cartuja s/n, 18011 Granada (Espagne), e-mail: [email protected]. – Gabrielle Poeschl, Faculdade de Psicologia, Universidade de Porto, R.do Campo Alegre, 1055, P-4150 Porto, Portugal, e-mail: [email protected] * Miguel Moya, Université de Grenade (Espagne). ** Gabrielle Poeschl, Université de Porto (Portugal). *** Peter Glick, Lawrence University (Etats-Unis). **** Darío Páez, Université du Pays Basque (Espagne). ***** Itziar Fernández Sedano, UNED (Espagne). MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 141
Introduction L’idéologie et l’identité sont deux des concepts fondamentaux qui, en Psychologie Sociale, ont été élaborés en relation avec le genre. L’idéologie de genre a reçu de nombreuses autres appellations: attitudes de genre, attitudes de rôle sexuel, sexisme, etc. et se réfère aux attitudes face aux rôles et responsabilités considérés comme appropriés pour les hommes et pour les femmes. Pour notre part, nous retiendrons l’une des plus récentes conceptions de l’idéologie de genre: celle de sexisme ambivalent. Le second concept, l’identité de genre, a aussi été défini de différentes façons, principalement comme l’identité dérivée de l’appartenance groupale, la perception de soi en termes masculins et féminins et, enfin, comme le concept de soi. Nous considérerons ici l’identité de genre telle qu’elle a été conçue dans la seconde acception. SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 142 the 29 countries studied by Fernández (2001) were used, as well as the above-mentioned cultural indices where they were available for the relevant countries. The results endorse the cross-cultural validity of the concept of ambivalent sexism (beliefs that justify inequality between men and women). They show its relationship with a low level of human development, low scores on femininity (both in men and in women), higher collectivism, higher power distance, lower respect for civil rights, higher fecundity among adult women and more preference for education in the value of good manners, religiosity and obedience. collaborateurs (2000) et les indices de masculinité et de féminité des 29 pays étudiés par Fernández (2001) ont été utilisés, ainsi que les indices culturels mentionnés, qui ont été obtenus pour tous ces pays. Les résultats confirment la validité transculturelle de la conception de sexisme ambivalent (croyances qui justifient les inégalités entre hommes et femmes). Ils montrent sa relation avec un faible niveau de développement humain, de faibles scores en féminité (chez les hommes et chez les femmes), un plus grand collectivisme, une plus grande distance au pouvoir, un moindre respect des droits civils, un taux de fertilité plus élevé chez les femmes adultes, et une plus grande importance donnée à l’éducation aux valeurs des bonnes manières, de la religiosité et de l’obéissance. MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 142
La présente recherche analyse la relation entre, d’une part, les niveaux de sexisme d’un pays et, d’autre part, les niveaux de masculinité et de féminité de ce pays ainsi que diverses caractéristiques culturelles du pays. Sexisme Les théories et le travail empirique récents mettent en question la conception traditionnelle selon laquelle le sexisme consisterait en une simple antipathie pour les femmes. Selon Glick et Fiske (1996), cette conception traditionnelle, qui considère le préjugé comme un reflet de l’hostilité envers les femmes, omet les sentiments positifs qui existent à leur égard et qui co-existent avec l’antipathie sexiste. Pour ces auteurs, le sexisme est ambivalent puisqu’il est formé par deux composantes clairement différenciées (bien qu’associées): le sexisme hostile (SH) et le sexisme bienveillant (SB). Le premier correspond fondamentalement à la conception traditionnelle du sexisme: une attitude négative à l’égard des femmes. Le sexisme bienveillant est défini comme un ensemble d’attitudes intercorrélées à l’égard des femmes. Cellesci sont sexistes dans la mesure où elles perçoivent les femmes de façon stéréotypée et les confinent à certains rôles, mais elles ont un ton affectif positif (pour le percepteur) et tendent à susciter chez lui des conduites typiquement catégorisées comme prosociales (e.g. des comportements d’aide) et de recherche d’intimité (e.g. la révélation de soi). Le sexisme bienveillant et le sexisme hostile ont tous deux leurs racines dans les conditions biologiques et sociales communes à la plupart des groupes humains: d’une part, les hommes possèdent le contrôle structurel des institutions économiques, légales et politiques, d’autre part, la reproduction sexuelle donne aux femmes le pouvoir dyadique (c’est-à-dire le pouvoir qui résulte d’une relation de dépendance entre deux personnes), dans la mesure où les hommes dépendent des femmes pour élever leurs enfants et, en général, pour satisfaire leurs besoins affectifs et sexuels. Le pouvoir dyadique des femmes se reflète dans presque toutes les sociétés dans certaines formes d’idéologie: attitudes protectrices envers les femmes, déférence pour leurs rôles d’épouses et de mères et idéalisation des femmes comme objets d’amour. La domination des hommes favorise le SH, puisque les REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 143 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 143
groupes dominants promeuvent inévitablement les stéréotypes sur leur propre supériorité. Mais la dépendance des hommes favorise le SB: elle les amène à reconnaître que les femmes sont une ressource précieuse qu’il s’agit de protéger, et à donner de l’affection à celles qui satisfont leurs besoins. Selon Glick et Fiske (1996), le sexisme bienveillant reste du sexisme, malgré les sentiments positifs qu’il peut susciter chez le récepteur, parce qu’il repose sur la domination traditionnelle de l’homme et partage quelques-uns des présupposés du sexisme hostile, à savoir que les femmes sont mieux adaptées à certains rôles et à certains espaces et qu’elles sont «plus faibles». En fait, le SB peut même se révéler plus néfaste que le sexisme hostile, puisqu’il peut être utilisé pour compenser ou légitimer le SH. Si l’on considère que même le sexiste hostile n’admet pas, généralement, qu’il est sexiste, on peut comprendre que la lutte contre le sexisme bienveillant rencontre des difficultés plus grandes encore. SH et SB forment ainsi une puissante combinaison qui contribue à la subordination des femmes, en fonctionnant comme un système articulé de récompenses et de punitions afin que les femmes sachent «où est leur place». L’hostilité seule créerait le ressentiment et la rébellion de la part des femmes, ce qui n’est pas l’objectif des hommes puisqu’ils dépendent d’elles. Le sexisme bienveillant affaiblit la résistance des femmes face au patriarcat en offrant des récompenses, comme la protection, l’idéalisation et l’affection, à celles qui acceptent de remplir leurs rôles traditionnels et de satisfaire les besoins des hommes. En définitive, les deux types de sexisme sont positivement corrélés, comme le montre la recherche empirique (Expósito, Moya & Glick, 1998; Glick & Fiske, 1996; Glick & Fiske, 2001). Glick et al. (2000), en utilisant le ASI (Ambivalent Sexism Inventory), ont réalisé une étude dans différentes cultures (précisément, dans 20 pays), avec des échantillons hétérogènes formés par un total de plus de 15000 répondants. Les résultats indiquent que le SH et le SB vont de pair avec des idéologies légitimatrices complémentaires: les nations avec des scores élevés en SH sont aussi les nations avec des scores élevés en SB. En outre, les femmes tendent à adhérer aux croyances sexistes, partageant une idéologie justificatrice du système: plus les hommes d’un pays sont sexistes, plus il est probable que les femmes SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 144 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 144
acceptent le SH tout comme le SB. Toutefois, cette “justification du système” de la part des femmes présente une intéressante nuance: plus les hommes d’une culture donnée sont sexistes, plus la différence entre les scores des hommes et des femmes en SB est importante. En d’autres termes, les femmes utilisent le SB pour se défendre elles-mêmes: plus les hommes sont sexistes, plus les femmes cherchent la protection, l’idéalisation et l’affection qui leur sont offertes par le SB. Par ailleurs, les échantillons nationaux dans lesquels les scores en sexisme sont élevés tendent à montrer des corrélations plus faibles entre SH et SB. Plus l’échantillon est sexiste, plus le SH est indépendant du SB (puisque les hommes tendent à être plus sexistes, ce résultat pourrait expliquer pourquoi les hommes présentent des corrélations plus faibles entre SH et SB). Enfin, les scores nationaux moyens en SH et SB sont corrélés avec des indicateurs réels d’inégalité de genre fournis par les Nations Unies, tels que la proportion de femmes dans les rôles d’élite (GEM) et la longévité, le niveau d’éducation et la qualité de vie des femmes (GDI). Masculinité-Féminité Une des manières de concevoir la masculinité-féminité est de la présenter comme la perception de soi à partir d’une série de caractéristiques de personnalité. Pendant longtemps, la masculinité et la féminité ont été considérées comme les deux pôles d’une dimension unique permettant de situer un individu sur un point donné au long de ce continuum. En d’autres termes, un individu pouvait posséder un plus ou moins grand degré de masculinité ou de féminité, mais il ne pouvait jamais être simultanément masculin et féminin. De cette façon, les rôles sexuels étaient strictement liés au sexe biologique, de sorte qu’être masculin ou féminin dépendait essentiellement d’être un homme ou une femme. Une telle façon de penser a cependant commencé à être mise en question, lorsque surgit, dans la décade des années soixante-dix, une nouvelle conception, selon laquelle la masculinité et la féminité constitueraient deux dimensions indépendantes, mesurées séparément par des items unipolaires. Le concept d’«androgynie», issu de cette nouvelle conception, désigne ainsi les individus qui présentent aussi bien REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 145 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 145
des traits masculins que des traits féminins. La masculinité et la féminité constituent dès lors des ensembles de compétences comportementales et interpersonnelles que les individus – indépendamment de leur sexe – utilisent pour se relier à leur milieu (Kelly & Worell, 1977). Dans cette perspective, les hommes et les femmes se révèlent psychologiquement beaucoup plus semblables que ce qui avait été traditionnellement assumé (Orloffsky & Stake, 1981). Sandra L. Bem (1974) est la principale représentante de cette nouvelle approche. Son inventaire de rôles sexuels, le BSRI - Bem Sex Role Inventory – est considéré comme représentatif d’une nouvelle génération d’instruments. Il s’agit d’un questionnaire d’auto-description, qui contient 20 traits masculins et 20 traits féminins. Les répondants indiquent le degré avec lequel chaque trait les décrit, sur une échelle de 1 (Jamais) à 7 (Toujours). Les traits inclus par Bem ont été sélectionnés pour leur caractère normatif pour les hommes et pour les femmes, à partir des réponses recueillies dans un échantillon d’universitaires nord-américains. Les études réalisées dans un vaste ensemble de cultures ont partiellement confirmé la validité du BSRI en tant qu’indicateur de masculinité et féminité. Les études effectuées dans le but d’examiner sa fiabilité avec des participants des Etats-Unis, de la Chine, de l’Inde, de la Malaisie ainsi que des participants asiatiques musulmans confirment que l’échelle possède une consistance interne élevée (Damji & Lee, 1995). Des indices de fiabilité satisfaisants ont aussi été trouvés avec des versions du BSRI en japonais, allemand, arabe et italien (Lenney, 1991), en français, portugais et espagnol (Lorenzi–Cioldi, 1993; Amâncio, 1993; Moya, 1993). Il faut reconnaître toutefois que la plupart des évidences quant à la validité du BSRI et à sa fiabilité proviennent d’échantillons nord-américains. Ainsi, une révision de 900 articles publiés entre 1974 et 1992 rapportant des études dans lesquelles le BSRI avait été utilisé, révèle que seulement 2 % des recherches ont utilisé des échantillons non caucasiens (Damji & Lee, 1995). Les études réalisées avec d’autres échantillons indiquent que la structure factorielle des échelles est légèrement différente. En outre, lorsqu’il était demandé à des répondants de cultures différentes si les items inclus dans l’inventaire étaient significativement plus désirables pour un homme que pour une SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 146 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 146
femme (le critère utilisé par Bem pour sélectionner les items), il est apparu que la moitié d’items ne satisfaisaient pas à cette condition. Une conclusion semblable s’est aussi imposée à propos des différences observées entre hommes et femmes lorsqu’ils s’évaluent sur les traits masculins et féminins. Les conceptions de soi des hommes et des femmes en masculinité et en féminité montrent des changements historiques et des influences socioculturelles. Par exemple, une meta-analyse d’études réalisées (de 1970 à 1995) avec des échantillons nordaméricains a révélé une augmentation des scores de masculinité chez les femmes et chez les hommes (plus forte chez les femmes que chez les hommes), mais peu de changements temporels sur l’échelle de féminité du BSRI (Twenge, 1997). En ce qui concerne les différences culturelles, les données ne conduisent pas à des conclusions consistantes. Par exemple, certaines études indiquent que, dans les cultures asiatiques traditionnelles et dans les cultures africaines, les différences de genre dans le concept de soi pourraient être plus faibles que dans les cultures occidentales (Fiske, Markus, Kitayama & Nisbett, 1998; Okeke et al., 1999). D’autres études suggèrent aussi que les pays et les échantillons collectivistes (comme les pays asiatiques ou latino-américains) seraient plus féminins que les pays et les échantillons individualistes (Damji & Lee, 1995; Hofstede, 2001). Ainsi, malgré une plus forte ségrégation sexuelle et une plus grande tradition machiste, les habitants de pays africains, latino-américains et méditerranéens valoriseraient davantage les comportements sociaux féminins (aussi bien chez les hommes que chez les femmes). Parallèlement, d’autres études suggèrent l’existence de scores de masculinité plus élevés dans les pays individualistes, où le contrôle de soi et l’auto-monitorisation sont plus valorisés (Basow, 1986; Sugihara & Katsurada, 1999). Ce schéma de résultats ne fait cependant pas l’unanimité. Ainsi, d’autres études qui ont utilisé le BSRI ont mis en évidence des scores plus faibles en féminité chez des participants chinois et japonais que chez les participants nord-américains (Lin & Rusbult, 1995; Sugihara & Katsurada, 1999). Certains auteurs suggèrent aussi que la féminité, ou expressivité, est plus élevée dans les sociétés individualistes, où l’interdépendance se crée et se maintient volontairement, que dans les sociétés collectivistes où REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 147 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 147
l’appartenance à des groupes est donnée dès la naissance et non acquise par cooptation par la suite. Facteurs culturels Les facteurs culturels que l’on peut considérer comme étant associés au sexisme sont nombreux. Nous retiendrons ici ceux proposés par Hofstede, ainsi que le niveau de développement humain d’un pays et divers indices en relation avec les valeurs et les caractéristiques de la famille. Ces facteurs ont été sélectionnés compte tenu de leur disponibilité (pour les pays que nous avons étudiés) et de leur pertinence pour le sexisme (comme nous allons le justifier). Selon Hofstede (1999), la façon dont les habitants d’un pays donné pensent, sentent et agissent relativement aux questions vitales pour leur survie est structurée et varie au long de plusieurs dimensions: individualisme-collectivisme, masculinitéféminité, distance au pouvoir et réduction de l’incertitude. Ces dimensions décrivent les problèmes fondamentaux auxquels toute société doit se confronter et les variations entre pays sur ces dimensions révèlent comment les sociétés diffèrent dans leur façon de répondre à ces problèmes. Hofstede (1999) fournit les données de 75 pays et regions sur les dimensions culturelles d’individualisme-collectivisme, masculinité-féminité, distance au pouvoir et réduction de l’incertitude. Les scores présentés se basent sur des questionnaires administrés, dans les années soixante-dix, à des employés d’IBM disséminés dans de nombreux pays, et devraient refléter l’importance donnée à une série de valeurs dans le milieu professionnel. Hofstede a ainsi mis en évidence une dimension culturelle opposant les valeurs de travail coopératives (bonne entente avec les chefs et les collègues, stabilité de l’emploi et proximité résidencelieu de travail) aux valeurs compétitives (rémunération, reconnaissance, promotion et défi). Etant donné que cette dimension est la seule sur laquelle les hommes et les femmes obtiennent des scores différents (bien que cette différence soit plus faible dans les pays plus féminins), Hofstede a dénommé cette dimension «masculinité-féminité». Les cultures féminines valorisent la coopération et l’appui social et, probablement, renforcent l’expressivité, tandis que les cultures masculines SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 148 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 148
valorisent la compétition, les récompenses matérielles et professionnelles, et renforcent l’instrumentalité (Hofstede, 1999). Hofstede a aussi trouvé que, dans les pays masculins, les hommes et les femmes sont plus différents (en accord avec les rôles de genre traditionnels) que dans les pays féminins, où ils sont plus semblables (présentant des caractéristiques traditionnellement considérées comme féminines). En conformité avec ce résultat, on peut espérer que la masculinité culturelle fournie par l’indice de Hofstede soit positivement associée avec le sexisme. Hofstede (1999) considère que l’individualisme «décrit des sociétés dans lesquelles les liens entre les individus sont ténus, où l’on s’attend à ce que chacun s’occupe seulement de soi et de sa famille», tandis que «le collectivisme décrit des sociétés dans lesquelles les personnes, depuis leur naissance, s’intègrent dans des groupes d’appartenance forts et cohérents qui, tout au long de leur vie, leur offrent la protection en échange d’une loyauté non questionnable» (p.102). Étant donné que l’individualisme s’associe au development social, la modernisation et le bien-être subjectif, et que le collectivisme s’associe au traditionalisme et moindre développement social, notre hypothèse était une relation negative entre l’individualisme et le sexisme. La dimension «distance au pouvoir» se réfère au degré de déférence et de respect jugé désirable entre supérieurs et subordonnés, et d’acceptation des différences de statut. Dans les sociétés qui présentent des scores élevés en distance au pouvoir, les personnes de statut supérieur exercent naturellement leur autorité et les distinctions de statut sont acceptées comme légitimes; par contre, dans les sociétés qui présentent des scores faibles sur cette dimension, les distinctions de statut sont moins importantes et les relations plus égalitaires. Cette dimension covarie avec la répartition du pouvoir en général, y compris le partage du pouvoir entre les sexes (Hofstede, 1999). Par conséquent la distance au pouvoir devrait être positivement corrélée avec le sexisme. En outre, il paraît raisonnable de penser que les niveaux de sexisme d’un pays sont inversement corrélés avec le niveau de développement de ce pays. En effet, il semble que l’égalité entre hommes et femmes à laquelle on s’est efforcé de parvenir au cours des dernières décades est davantage une caractéristique REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 149 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 149
complémentaire (morale, esthétique et de pureté), que les hommes doivent avoir une femme qu’ils aiment, et qui valorisent l’intimité hétérosexuelle. Les coefficients alpha de ces échelles, qu’on peut consulter dans Glick et al. (2000), sont, en général, élevés. Résultats Sexisme ambivalent, masculinité et féminité (BSRI) Nous avons commencé par calculer les corrélations entre le sexisme (hostile et bienveillant) et la masculinité et la féminité. Pour ce faire, nous avons utilisé les scores moyens des participants de chaque pays (conjointement et séparément pour les hommes et pour les femmes) en sexisme, masculinité et féminité. Comme on peut le voir dans le Tableau 3, le SH apparaît comme étant associé avec la féminité aussi bien chez les hommes (r= -.61) que chez les femmes (r= -.64). Dans le cas du SB, les corrélations sont même plus élevées (r= -.70 dans le cas des hommes et r= -.73 dans le cas des femmes). En d’autres termes, plus les hommes et les femmes d’un pays sont féminins, moins ils sont sexistes. En analysant de façon plus détaillée l’ensemble des corrélations, on peut observer que plus les hommes d’un pays sont masculins, moins ils sont sexistes bienveillants (r= -.57, p=.06), alors qu’ils ne sont pas moins sexistes hostiles (r= -.16, p= .62); par ailleurs, plus les hommes d’un pays sont masculins, moins les femmes de ce pays sont sexistes hostiles (r= -.55, p=.06), alors qu’elles ne se montrent pas moins sexistes bienSEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 156 SH SB SH hommes SH femmes SB hommes SB femmes Masculinité -.41 -.36 -.16 -.47 -.36 -.33 -.53+ -.61* -.39 -.50 -.62* -.58* -.49 -.53+ -.16 -.55+ -.57+ -.47 -.25 -.13 -.10 -.29 -.13 -.09 -.61* -.70* -.52+ -.45 -.74** -.67* -.64* -.73** -.44 -.61* -.67* -.74** Féminité Masculinité hommes Masculinité Femmes Féminité hommes Féminité femmes TABLEAU 3 : Corrélations entre sexisme (hostile, bienveillant), masculinité et féminité (n= 12) Note : SH = Sexisme Hostile ; SB : Sexisme bienveillant ; +: p.08; *: p.05; **: p.01 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 156
veillantes (r= -.47, p= .12). D’autre part, plus les hommes d’un pays sont féminins, moins les hommes et les femmes de ce pays sont sexistes (hostiles et bienveillants), bien que les corrélations ne soient significatives que dans le cas du sexisme bienveillant. Enfin, plus les femmes d’un pays sont féminines, moins les hommes et les femmes sont sexistes (même si le seuil de signification n’est pas atteint dans le cas du SH chez les hommes). Sexisme ambivalent et dimensions culturelles En ce qui concerne les dimensions culturelles de Hofstede, comme on peut le voir dans le Tableau 4, la masculinité-féminité culturelle (qui recouvre l’idée de compétition-coopération) ne paraît associée avec aucun type de sexisme, ni chez les hommes ni chez les femmes. Dans le cas de l’individualisme-collectivisme, plus l’individualisme est fort, plus le sexisme est faible (aussi bien pour le SH que pour le SB, et tant pour les hommes que pour les femmes). Enfin, plus la distance au pouvoir est grande, plus les répondants du pays sont sexistes (à l’exception du sous-groupe des femmes pour le SH). REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 157 SH SB SH hommes SH femmes SB hommes SB femmes Masculinité-Féminité (> score > masculinité) -.06 -.09 -.14 .16 -.20 .45 -.72** -.64** -.66** -.60** -.68** -.62** .67** .53* .72** .34 .53* .52* IndividualismeCollectivisme (> score > individualisme) Distance au Pouvoir (> score > respect, déférence) TABLEAU 4 : Corrélations entre sexisme (hostile et bienveillant) et les dimensions culturelles de Hofstede (n= 18). Note : SH = Sexisme Hostile ; SB : Sexisme bienveillant ; *: p.05; **: p.01 Nous avons également fait l’hypothèse que les croyances associées au sexisme hostile remplissent une fonction de justification du système social. En effet, les croyances qui présentent les femmes comme une menace pour les hommes devraient renforcer chez ceux-ci le besoin de justifier une situation dans laquelle ils jouissent de plus grandes ressources et d’un statut social supéMEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 157
rieur. Le niveau de sexisme hostile des hommes serait plus élevé que celui des femmes, parce que les croyances sexistes serviraient à défendre leur identité sociale. Le contenu des croyances sexistes expliquerait aussi que les femmes ne partagent que plus faiblement ces croyances, puisque celles-ci sont négatives pour l’identité féminine. De fait, les résultats confirment que les femmes adhèrent moins que les hommes aux croyances sexistes hostiles. Par ailleurs, l’hypothèse de la justification du système social par le groupe dominant masculin suggère que les hommes devraient adhérer plus fortement aux croyances sexistes hostiles que les femmes dans les sociétés caractérisées par une plus grande inégalité sociale, comme celles qui présentent des scores élevés en distance au pouvoir, considérant comme légitimes les différences de statut, y compris celles de genre. Il est également raisonnable de penser que les hommes se montreront plus disposés à adhérer aux croyances sexistes hostiles dans les cultures - désignées comme masculines par Hofstede - qui encouragent la compétition et les fortes différences entre rôles de genre, ou encore dans les cultures collectivistes qui encouragent les devoirs familiaux et l’adoption des rôles sexuels traditionnels. L’utilisation des différences intra-nationales constitue, par ailleurs, un moyen de contrôler les tendances des réponses, un problème qui peut occulter le sens des différences interculturelles. Pour tester cette hypothèse, nous avons corrélé les différences entre les moyennes nationales des hommes et des femmes en sexisme hostile (moyenne en sexisme hostile des hommes moins moyenne en sexisme hostile des femmes) avec l’Indicateur de Développement Humain (IDH du UNDP) et les dimensions culturelles de Hofstede de distance au pouvoir, masculinité-féminité et individualisme-collectivisme. Les corrélations confirment que la différence entre les moyennes nationales des hommes et des femmes en sexisme hostile est d’autant plus grande que les pays ont un développement humain moins élevé (r= -.37, p .05), qu’ils sont caractérisés par une plus grande distance au pouvoir (r= .56, p.01) et qu’il s’agit de sociétés collectivistes (r= -.37, p.05). L’analyse de régression multiple qui prend pour variables indépendantes l’Indicateur de Développement Humain SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 158 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 158
et les dimensions culturelles de Hofstede et pour variable dépendante la différence d’accord avec les croyances sexistes hostiles entre les deux groupes sexuels (F(4,15) = 3.14, p.05; R2ajusté = .31) met en évidence une influence significative de la distance au pouvoir (b= .89, p.05). Dans les cultures au-dessus de la médiane mondiale de distance au pouvoir, le degré d’accord (score total) avec le sexisme hostile des hommes est de 30.4 et celui des femmes de 22.6. En d’autres termes, la différence entre les hommes et les femmes est de 7.9 points, alors qu’elle n’est que de 5.1 points dans les cultures plus égalitaires. Dans les cultures au-dessous de la médiane mondiale de distance au pouvoir, les hommes ont une ponctuation de sexisme hostile de 24.4 contre 19.3 pour les femmes. Ce résultat suggère que, dans les cultures plus autoritaires, qui légitiment les différences de statut, y compris celles entre les groupes sexuels, les hommes partagent davantage que les femmes les croyances selon lesquelles les femmes constitueraient une menace pour les hommes. Il semble donc que, dans ces cultures et sociétés, le conflit latent entre dominants et dominés est plus intense que dans les sociétés relativement plus égalitaristes et que, par conséquent, les hommes éprouvent davantage le besoin de justifier la domination qu’ils exercent sur les femmes. D’autre part, on peut aussi supposer que dans les sociétés caractérisées par une plus grande inégalité sociale, y compris entre les groupes sexuels, comme dans les sociétés collectivistes, qui valorisent les devoirs familiaux et les rôles de genre traditionnels, et dans les cultures masculines, autoritaires et hiérarchiques, qui accentuent les différences de rôles de genre et légitiment les différences de statut, les groupes dominés ressentent un plus fort besoin de justification compensatoire. Etant donné la connotation “positive” des croyances dans le sexisme bienveillant, en particulier son emphase sur le fait que les femmes reçoivent des récompenses pour leur statut “différent”, il est raisonnable de penser que, dans ces sociétés, les femmes seront davantage d’accord que les hommes avec les idées défendues par le sexisme bienveillant. Pour tester cette hypothèse, nous avons corrélé les différences entre les moyennes nationales des hommes et des femmes en REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 159 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 159
sexisme bienveillant (moyenne en sexisme bienveillant des hommes moins moyenne en sexisme bienveillant des femmes) avec l’Indicateur de Développement Humain (IDH du UNDP) et les dimensions culturelles de Hofstede (distance au pouvoir, masculinité-féminité et individualisme-collectivisme). Cette analyse confirme que la différence entre le degré d’accord des hommes en des femmes avec le sexisme bienveillant est d’autant plus grande que les sociétés ont un indice de développement humain moins élevé (r= -.66, p.01), qu’elles sont caractérisées par une plus grande distance au pouvoir (r=.50, p.01) et qu’elles sont plus masculines (r= -.39, p.05). L’analyse de régression multiple utilisant l’Indicateur de Développement Humain et les dimensions culturelles de Hofstede comme variables indépendantes et la différence d’accord avec les croyances sexistes bienveillantes entre les deux groupes sexuels comme variable dépendante (F(4,15) = 4.84, p.02; R2ajusté = .56) fait ressortir une influence significative de l’Indicateur de Développement Humain et de la dimension masculinité-féminité (IDH: b= -.38, p.05; masculinité-féminité: b= -.37, p.05). Dans les cultures au-dessous de la médiane de l’Indicateur de Développement Humain, le degré d’accord (score total) des hommes avec le sexisme bienveillant est de 30.3 et celui des femmes de 31.9. En d’autres termes, la différence entre hommes et femmes est négative, de -1.6 points, alors qu’elle est positive, de 1.4 points, dans les sociétés plus développées où les hommes présentent un niveau de sexisme bienveillant plus élevé que celui des femmes (hommes: 23.5; femmes: 22.1). Dans les cultures au-dessous de la médiane mondiale en masculinité-féminité, les hommes présentent un niveau de sexisme bienveillant plus élevé que celui des femmes (hommes: 26.9; femmes: 25.5), alors que, dans les cultures au-dessus de la médiane mondiale en masculinité-féminité, les femmes présentent un niveau de sexisme bienveillant plus élevé que celui des hommes (hommes: 25.2; femmes: 25.6). Bien que ces différences paraissent relativement faibles, un examen des différences entre les moyennes des hommes et des femmes des quatre pays les plus masculins montrent de fortes différences négatives, alors qu’on peut observer l’inverse dans les pays les plus féminins. SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 160 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 160
Relation entre sexisme ambivalent et autres caractéristiques culturelles Comme on peut le voir dans le Tableau 5, la relation entre l’Indicateur de Développement Humain et le SH et le SB est significative (r= -.77 dans le premier cas, et r= -.86 dans le second). Plus le niveau de développement d’un pays est élevé, moins il est sexiste. La tendance à ce que la corrélation soit un peu plus forte dans le cas du SB se maintient lorsque l’on analyse séparément les scores des hommes et des femmes, et cette tendance est plus marquée dans le cas des femmes. REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 161 SH SB SH hommes SH femmes SB hommes SB femmes IDH (n=19) -.77** -.86** -.73** -.64** -.84** -.89** Bonnes manières (n= 16) .67** .52* .55* .32 .55* .52* Obéissance (n= 16) .40 .52* .54* .18 .55* .52* Religiosité (n= 16) .56* .71** .62* .31 .71** .71** Indépendence (n= 16) -.53* -.51* -.81** -.14 -.49+ -.53* Taille moyenne de la famille (n= 18) .69** .69** .75** .44+ .70** .69** Taux de fertilité des femmes adultes (n= 20) .49* .64** .52* .38 .63** .67** Droits humains1 (n= 15) .83** .84** .82** .71** .75** .84** TABLEAU 5 : Corrélations entre sexisme (hostile, bienveillant) et autres dimensions culturelles Note : SH = Sexisme Hostile ; SB : Sexisme bienveillant ; 1. Plus le score est élevé, moins les droits civils sont respectés. +: p < .07; *: p < .05; **: p < .01 Dans le même Tableau 5, on peut constater que le non-respect des droits humains s’associe positivement avec le SB (r= .84, p.001) et avec le SH (r= .83, p.001) et que les corrélations présentent la même force d’association chez les hommes et chez les femmes. En ce qui concerne la taille moyenne de la famille et la fécondité des femmes adultes, on peut observer, toujours dans le Tableau 5, que plus les habitants d’un pays sont sexistes, plus les femmes de ce pays mettent au monde un grand nombre d’enfants (et plus la taille de la famille est importante). Cette observation est valable pour les deux types de sexisme et autant pour les hommes que pour les femmes (bien que les corrélations soient sensiMEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 161
blement plus faibles lorsque l’on considère le sexisme hostile des femmes). Comme nous pouvions le prévoir, il existe une relation entre les niveaux de sexisme du pays et les valeurs qu’il est estimé adéquat d’inculquer aux enfants (cf. Tableau 5): plus les individus sont sexistes, plus ils valorisent les bonnes manières, la religiosité et l’obéissance, et moins ils valorisent l’indépendance (quoique les corrélations n’atteignent pas le seuil de signification quand on considère le SH des femmes). Des analyses de régression multiple (méthode pas à pas) ont été effectuées pour examiner l’effet relatif des dimensions culturelles de Hofstede et du niveau de développement humain d’un pays. Les variables indépendantes sont donc les quatre dimensions culturelles de Hofstede et le IDH, et les variables dépendantes le SH et le SB, respectivement. Dans les deux cas, la seule variable entrée dans l’équation de régression est l’Indicateur de Développement Humain: (SH: b= -.78, p.001; SB: b= -.85, p.001). Discussion Nos données suggèrent que le sexisme, tant hostile que bienveillant, est négativement associé avec la féminité (mesurée avec la version réduite du BSRI): plus un pays est féminin, moins il est sexiste. Ce résultat ne confirme pas notre hypothèse, qui prédisait que les pays les plus sexistes seraient ceux dans lesquels les hommes sont masculins et les femmes féminines. L’absence de relation significative entre masculinité et sexisme pourrait s’expliquer par le fait que le sexisme est surtout une idéologie qui se réfère aux «relations» entre hommes et femmes. Or, si l’on analyse le contenu de l’échelle de masculinité (personnalité forte, dominant/e, agressif/ve, se comporte en leader, dur/e), on peut constater que ce n’est pas le cas de ces items. En outre, contrairement à l’idée répandue de la complémentarité entre les sexes (à savoir que quand, dans un pays, les hommes sont masculins les femmes sont féminines, et vice-versa), il apparaît que la masculinité des hommes et la masculinité des femmes d’un pays sont positivement corrélées (r= .62, p.01). Par conséquent, les SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 162 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 162
pays masculins sont ceux dans lesquels tant les hommes que les femmes possèdent des traits instrumentaux. La constatation que plus un pays est féminin, moins il est de sexiste, pourrait être due à ce que la féminité consiste fondamentalement en une orientation pour les relations (et c’est ce que montrent les items de notre échelle: affectueux/se, sensible aux besoins des autres, chaleureux/se, tendre, aimant les enfants). En outre, comme pour la masculinité, la féminité des hommes et la féminité des femmes d’un pays sont positivement corrélées (r= .45, p= .02). Si l’on ajoute à ceci que l’Indicateur de Développement Humain d’un pays est associé avec la féminité de ses habitants (r= .37, p= .06), mais non avec leur masculinité (r= .17, ns), on peut déduire que les pays les plus développés sont plus égalitaires et plus «féminins», ce qui est consistant avec les résultats de Hofstede (1999). En ce qui concerne les dimensions culturelles proposées par Hofstede, et contrairement à ce que nous avions prévu, la masculinité-féminité n’apparaît associée à aucun type de sexisme, ni chez les hommes ni chez les femmes. En outre, la masculinitéféminité culturelle ne co-varie pas avec les scores en masculinité et en féminité (des hommes et des femmes) mesurés à l’aide du BSRI. Par conséquent, on peut estimer que des concepts différents et peu corrélés ont reçu le même nom, s’agissant d’une part de la valorisation d’objectifs de travail compétitifs ou coopératifs, et d’autre part de l’auto-description en termes instrumentaux ou expressifs. Comme on a l’avait prevu, le collectivisme s’associait aux croyances sexistes. Le fait que la dimension culturelle d’individualismecollectivisme apparaisse associée négativement avec le sexisme pourrait être dû à la confusion de cette dimension avec le niveau de développement humain d’un pays. En effet, comme l’a montré l’analyse de régression, quand on introduit conjointement les dimensions de Hofstede et le IDH, cette dernière variable est la seule qui a un pouvoir prédictif. Ce résultat est consistant avec l’affirmation précédente que les pays plus développés sont plus égalitaires, plus «féminins» et plus «individualistes». Comme nous l’avions prédit plus le score d’un pays est élevé sur la dimension de distance au pouvoir, plus il est sexiste. Ce résulREVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 163 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 163
tat, tout comme la corrélation rencontrée entre le respect des droits civils et les bas niveaux de sexisme, vient appuyer la thèse de Glick et Fiske (2001), selon laquelle le sexisme n’est pas tant une attitude négative à l’égard des femmes qu’une croyance à propos de l’inégalité entre hommes et femmes. Glick et collaborateurs (2000), dans leur étude de 20 pays, ont constaté que le sexisme hostile et le sexisme bienveillant étaient corrélés avec des indicateurs réels d’inégalité entre les genres fournis par les Nations Unies – proportion de femmes dans les rôles d’élite (GEM) et longévité, niveau d’éducation et qualité de vie des femmes (GDI): plus un pays est sexiste, moins il y a d’égalité entre les sexes. Complémentairement à ces données, nos résultats indiquent que plus les habitants d’un pays sont sexistes, plus les femmes ont d’enfants (et plus grande est la taille de la famille). Le sexisme apparaît donc clairement associé avec un ensemble de faits qui traduisent la discrimination ou la situation d’infériorité des femmes: faible représentation dans les institutions publiques et dans les positions de direction, faible qualité de vie et niveau d’éducation, moindre longévité et plus grand nombre d’enfants. En outre, il existe une relation entre le sexisme et les valeurs que les habitants d’un pays considèrent qu’il est approprié de transmettre aux enfants: bonnes manières, religiosité et obéissance, plutôt qu’indépendance. Nos résultats vont donc globalement dans le sens d’appuyer la validité transculturelle du sexisme ambivalent, conçu comme un ensemble de croyances qui justifient l’inégalité entre hommes et femmes. Ils mettent en évidence sa relation avec des variables de nature bien différente: faible niveau de développement humain d’un pays, bas niveaux de féminité – en tant que dimension du concept de soi – chez les hommes et chez les femmes, plus grand collectivisme, plus grande distance au pouvoir, moindre respect pour les droits humains (civils), taux de fertilité des femmes adultes plus élevé et plus grande importance donnée à l’éducation aux valeurs des bonnes manières, de la religiosité et de l’obéissance. Le fait que ces variables soient associées tant avec le sexisme hostile qu’avec le sexisme bienveillant suggère que les deux types de sexisme sont bien les deux faces d’une même SEXISME, MASCULINITÉ-FÉMINITÉ ET FACTEURS CULTURELS 164 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 164
réalité, qui contribue à légitimer la situation d’inégalité des femmes. Les comparaisons transculturelles que nous avons présentées ont un caractère limité. Premièrement parce que les échantillons étudiés dans chaque pays sont assez différents (en taille et, parfois, par la façon dont ils ont été sélectionnés). Deuxièmement, parce que les variables analysées proviennent de différents échantillons (bien que du même pays), ce qui rend impossible de procéder à des comparaisons individuelles et, dans certains cas, limite les comparaisons entre variables à celles pour lesquelles on dispose de l’information pour le même pays. En outre, la nature différente des variables étudiées nous oblige à être prudents dans l’interprétation de nos résultats. Il semble donc nécessaire et désirable de réaliser dans le futur des recherches avec des échantillons plus adéquats et représentatifs. Références Amâncio, L. (1993). Stereotypes as ideologies: the case of gender categories. Revista de Psicología Social, 8(2), 163-170. Basow, S.A. (1986). Correlates of Sex Typing in Fiji. Psychology of Women Quarterly, 10, 429-442. Bem, S.L. (1974). The measurement of psychological androgyny. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 42, 165-172. Cordelier, S. & Didiot, B. (1997). El estado del mundo -1997. Anuario económico y geopolítico mundial. Madrid: Akal. Damji, T. & Lee, C.M. (1995). Gender role identity and perceptions of Ismaili Muslim men and women. Journal of Social Psychology, 135, 215-223. Diener, E., Diener, M. & Diener, C. (1995). Factors predicting the subjective well-being of nations. Journal of Personality and Social Psychology, 69, 851-864. Expósito, F., Moya, M. & Glick, P. (1998). Sexismo ambivalente: Medición y correlatos. Revista de Psicología Social, 13, 159-169. REVUE INTERNATIONALE DE PSYCHOLOGIE SOCIALE 2005 N° 1 165 MEP 1/2005 18/04/05 17:41 Page 165