Réponses littéraires au débat sur l'intégration en France: Magyd Cherfi.
Abstract
Departamento de Filología Francesa y Alemana
Full text
Universidad de Valladolid GRADO EN LENGUAS MODERNAS Y SUS LITERATURAS TRABAJO FIN DE GRADO REPONSES LITTERAIRES AU DE BAT SUR L ’INTEGRATION EN FRANCE : MAGYD CHERFI Presentado por: Said El Bihari Elmersy Tutelado por: Ana María Iglesias Botrán Año : 2016-2017
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 1 Table des matières Justification .......................................................................................................... 3 Introduction ......................................................................................................... 4 1. Magyd Cherfi : de la cité à la liste du Goncourt sans sortir du quartier ... 6 1.1. Magyd Cherfi et l’intégration .............................................................. 8 2. France : terre d’immigration ................................................................... 9 2.1. Crise démographique et migrations de masse .................................... 9 2.2. Une France cosmopolite ...................................................................... 11 2.3. Le temps des cités ................................................................................ 12 3. Du débat sur l’immigration au débat sur l’intégration ....................... 14 3.1. Les années 80 : contexte social, politique et culturel ........................ 15 3.2. Littérature beur : apparition d’un nouveau personnage ................. 16 4. Les jeunes des cités .................................................................................. 18 4.1. La ségrégation résidentielle ................................................................ 19 4.2. L’école : espace d’intégration ............................................................. 20 4.3. La galère ............................................................................................... 22 4.3.1. L’accès au travail ............................................................................. 22 4.3.2. La difficile relation avec la police ................................................... 23 4.3.3. Visibilité et invisibilité ..................................................................... 24 4.3.4. L’art face à la galère ........................................................................ 24
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 2 4.3.5. Construction de l’identité ................................................................ 25 5. La quête d’identité .................................................................................. 26 5.1. Le dédoublement de la personnalité : Arabe ou Français ? ............ 27 5.2. Ministère de l'Identité ......................................................................... 29 6. Le racisme : un facteur faisant obstacle à l’intégration ...................... 31 6.1. La Marche contre le racisme .............................................................. 34 7. Pas d’intégration sans participation politique ...................................... 36 7.1. Les promesses de la gauche ................................................................ 37 7.2. L’intégration politique ........................................................................ 37 Conclusions ........................................................................................................ 40 Bibliographie ...................................................................................................... 43 Annexes .............................................................................................................. 49 Annexe 1 ......................................................................................................... 49 Annexe 2 ......................................................................................................... 49 Annexe 3 ......................................................................................................... 50 Annexe 4 ......................................................................................................... 50
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 3 Justification Les questions de l’intégration et de l’immigration sont toujours présentes depuis plusieurs décennies sur la scène politique et littéraire française. L’objectif de ce travail est de présenter les réponses littéraires au débat sur l’intégration des descendants d’immigrés maghrébins1 qui apparaît en France à partir des années 1980. Pour ce faire, nous nous appuierons sur l’œuvre d’un auteur d’origine maghrébine : Magyd Cherfi2. L’objectif de ce travail est de répondre à une question essentielle : pourquoi parlet-on d’intégration en France. Nous allons voir qu’il y a eu plusieurs facteurs qui ont déclenché ce débat. Mais ce qui nous intéresse c’est de voir les réponses littéraires à propos de l’intégration, en particulier l’intégration des descendants de l’immigration maghrébine. Pour illustrer le sujet de ce travail nous allons utiliser surtout l’œuvre de Magyd Cherfi, mais aussi d’autres écrivains et d’autres manifestations artistiques comme le cinéma et la chanson. La France est l’un des pays européens ayant une tradition plus longue en ce qui concerne la réception d’immigrées. La diversité de populations arrivées en France s’est traduite par une diversité culturelle et sociale. Dans ce travail on s’occupera des jeunes issus de l’immigration maghrébine : les beurs3. Nous aborderons les raisons pour lesquelles les beurs ne se sentent pas intégrés dans la société française même s’ils sont nés en France et possèdent la nationalité française. L’auteur Magyd Cherfi questionne l'intégration et les difficultés que rencontre un jeune issu de l’immigration pour trouver sa place et son identité dans une société dominée par les préjugés et qui considère les beurs comme des étrangers et pas comme des Français. Dans son œuvre, autobiographique, nous trouvons les thèmes liés à 1 Le terme « maghrébin » désigne les habitants de la région septentrionale de l’Afrique, le Maghreb. Il désigne aussi les immigrés originaires de cette même région (Tunisie, Algérie, Maroc). Et il désigne aussi les descendants de ces immigrés (Guénif Souilamas 2000 : 33). 2 Voir annexe 1. 3 Le mot « beur » désigne les descendants des immigrés maghrébins (http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/beur/fr-fr/ consulté le 18-6-2017)
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 4 l’intégration : la cité, l’identité, le racisme et la politique. Il est une figure importante dans l’histoire récente de la France, il a toujours essayé de donner une voix aux descendants de l’immigration, tant sur le plan de la musique (membre du groupe de rock Zebda) que sur le plan de la littérature. Nous allons analyser les thèmes liés à l’intégration. Les sujets seront organisés en quatre axes. D’abord, le thème de la cité. Dans l’œuvre de Magyd Cherfi, la cité est décrite comme un « zoo » d’où il faut s’en sortir parce qu’elle est pleine de chômage et délinquance. Après, nous aborderons la question de l’identité : comment on peut devenir français sans perdre sa partie culturelle d’arabe. Ensuite, la question du racisme, présenté comme la grande barrière et comme l’élément qui a déclenché le débat sur l’intégration. À propos du racisme, nous allons aussi parler d’un mouvement antiraciste qui apparaît à cette époque-là : S.O.S. Racisme. Finalement, nous allons parler du rôle de la politique en ce qui concerne l’intégration des jeunes d’origine immigrée. Le débat sur l'intégration des jeunes issus de l’immigration a une origine politique. À partir de 1980, « intégration » devient un mot-clé. Le débat porte sur les conditions d'accès dans la société française. Nous allons analyser le contexte (social, politique et culturel) durant lequel émerge ce débat. Nous verrons qu’il apparaît à cause de l’augmentation du chômage et à cause d’une insécurité liée à une planification urbaine mal contrôlée. Introduction Le mot intégration est séduisant. Il surgit dans le débat social au début des années 1980, quand les enfants d’immigrés d’origine maghrébine, les beurs, commencent à avoir une forte visibilité. Cependant, après tant d’années, il reste un sujet d’actualité brûlant. En 2017, on parle d’intégrer des Français de troisième ou quatrième génération. Cette situation nous semble choquante. Cela a suscité l’intérêt de faire des recherches sur l’intégration des personnes issues de l’immigration maghrébine en France.
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 5 On a beaucoup écrit sur les beurs, surtout des productions romanesques. Mehdi Charef, en 1983, marque le point de départ de la littérature beur avec le roman Le Thé au harem d’Archimède ; un récit autobiographique qui témoigne la difficile situation vécue par un jeune beur. En 1986, apparaît le roman Le Gone du Chaâba d’Azouz Begag, raconte l’histoire d’un jeune algérien. Azouz Begag, fils d’immigrés algériens né en France, est devenu un spécialiste en socio-économie urbaine. Ses livres et ses recherches sur les différents problèmes auxquels sont confrontés les jeunes issus de l’immigration maghrébine ont été très utiles pour l’élaboration de ce travail. Puis, nous trouvons le roman de Farida Belghoul Georgette ! (1986) : il raconte la journée à l'école dans la vie d'une fillette d’origine algérienne. Également, Tahar Ben Jelloun dans son récit Les raisins de la galère (1996) nous raconte les victoires et les désillusions d’une jeune fille beur ; c’est le récit d’une génération qui se bat pour se faire accepter. Pour la réalisation de cette étude, de différents points de vue ont été adoptés. Ce travail a été réalisé à partir de la recherche en diverses disciplines : littérature, sociologie, musique et cinéma. Ces quatre disciplines ont illustré la situation des jeunes issus de l’immigration pendant les trente dernières années. À partir des œuvres littéraires, des études sociologiques, des chansons et des films nous avons relevé quatre thèmes toujours liés au concept de l’intégration : la cité, l’identité, le racisme et la politique. Ce sont des thèmes récurrents dans les sources que nous avons consultés, considérant l’œuvre de Magyd Cherfi en tant que source principale. Magyd Cherfi est un artiste français d'origine algérienne. Plus connu d’abord dans le domaine de la musique et après dans la littérature, il est un homme toujours engagé politiquement et socialement. Il a essayé toujours de donner voix aux jeunes issus de l’immigration dans ses chansons et ses récits (autobiographiques) : Livret de Famille (2004), La Trempe (2007) et Ma part de Gaulois (2016). Dans cette dernière, il parle de l’enfance et de l’adolescence d’un beur dans les quartiers Nord de Toulouse. Il raconte les événements de l’année 1981, année de l’élection de François Mitterrand et de l’arrivée au pouvoir de la gauche. Nous allons voir que la gauche a eu une grande responsabilité en ce qui concerne l’absence des jeunes d’origine immigrée dans l’arène politique nationale. Magyd Cherfi relate aussi les révoltes d’un adolescent et sa détermination de
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 6 réussir son Baccalauréat. Il rapporte les obstacles des banlieues en France, de l'intégration dans la société et de se construire une identité pour les enfants d'immigrés. L’œuvre de Magyd Cherfi a attiré aussi notre intérêt parce qu’il expose sa propre expérience familiale, sociale et urbaine. Comme chanteur et comme auteur, il décrit depuis plus de vingt ans la société française, ses joies et ses déceptions. 1. Magyd Cherfi : de la cité à la liste du Goncourt sans sortir du quartier Chanteur, écrivain et acteur français d'origine algérienne, Magyd Cherfi est né à Toulouse en 1962. Il passe son enfance dans le quartier des Izards, un ensemble HLM de l’immigration maghrébine, à Toulouse. Depuis tout petit, il aimait lire et, surtout, écrire des poèmes adressés aux filles du quartier. Dès le lycée, Magyd Cherfi rêvait d’être écrivain et cinéaste. Un homme « ambitieux, talentueux, travailleur » (Max-Scouras 2005 : 147). Finalement, il est devenu parolier et chanteur du groupe musical Zebda4. Il fut le premier de son quartier à obtenir le Bac. Avant de commencer sa carrière de chanteur, il fit ses premiers pas dans le monde de l’entretien comme animateur du quartier. Pendant ces années, il donnait aussi du soutien scolaire et moral aux jeunes du quartier où il habitait. En 1985, Magyd Cherfi commence sa carrière de chanteur avec des amis du quartier qui formeront plus tard le groupe Zebda. Il écrit les paroles de toutes les chansons du groupe. Avant, Magyd Cherfi avait rejoint l'association Vitécri5 ; une association fondée par Maïté Débats afin d'aider les jeunes du quartier des Izards (Toulouse) à éviter la délinquance et à trouver des loisirs : de la musique, du cinéma en plein air et des 4 Voir annexe 2. 5 Vitécri : association fondée en 1982 par Maïté Débats, éducatrice et enseignante, féministe et militante de gauche. Elle s’occupait d’un club de prévention des Izards, où elle travaillait avec les jeunes issus de l’immigration (Marx-Scouras 2005 : 66).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 7 festivals. Magyd Cherfi se réunit avec Hakim et Mustapha Amokrane, Joël Saurin, Pascal Cabero, Vincent Sauvage, Rémi Sanchez pour créer le groupe musical Zebda. Zebda obtient plusieurs succès. Composé par trois musiciens français de racine et trois fils d'Algériens, le groupe explose en 1998 avec la chanson Tomber la chemise qui devient à cette époque-là, et reste aujourd'hui, un hymne unique. Avant la publication de l’album Motivés (1996), Magyd Cherfi, toujours engagé avec son quartier, avait fondé avec Hakim et Mustapha Amokrane l'association Tactikollectif, un « lieu de réflexion, d’action, de projets et d’initiatives » (Marx-Scouras 2005 : 164). Magyd Cherfi s’engage ainsi dans la politique, dans le mouvement politique Motivé-e-s. En 2001, le mouvement Motivé-e-s présente une liste, menée par Salah Amokrane, aux élections municipales à Toulouse. C’était un mouvement soutenu par Zebda et par l’association Tactikollectif. La liste alternative de gauche réussit à obtenir 12,38% des suffrages au premier tour (Marx-Scouras 2005 : 131). Le groupe Zebda se sépare en 2003 après plusieurs albums disque d'or. Cependant, le groupe se réunit de nouveau en 2011. À partir de 2004, Magyd Cherfi se consacre à sa carrière solo. Cette année-là, il publie son premier album solo : Cité des étoiles ; avec la collaboration de IAM et Joël Saurin. Il écrit et chante sur des sujets comme l’adolescence, les racines, la discrimination ou l’engagement. Et, en plus, il écrit parallèlement un recueil de nouvelles de nature autobiographique : Livret de famille. Quelques années plus tard, en 2007, il publie son deuxième album : Pas en vivant avec son chien. Simultanément, il publie un deuxième livre composé de brefs récits autobiographiques : La Trempe. En plus de cela, Magyd Cherfi a mené plusieurs campagnes politiques. Lors les élections présidentielles de 2007, il soutient officiellement José Bové ; et pendant les élections européennes de 2009, il appuie le Front de Gauche. Pour l'élection municipale de 2008 à Toulouse, il fait partie de la liste du socialiste Pierre Cohen.
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 8 C’est avec la publication de son dernier récit, Ma part de Gaulois, que Magyd Cherfi obtient un grand succès en tant qu’écrivain. Le roman était sélectionné pour le prix Goncourt 2016. Par conséquent, son rêve depuis petit se réalise : il devient « l’auteur des quartiers Nord ». Un auteur influencé par des musiciens comme The Clash, la musique kabyle, des ouvrages comme Madame Bovary et des écrivains comme Jean-Paul Sartre. 1.1. Magyd Cherfi et l’intégration Magyd Cherfi a assumé la culture française, cependant il est resté fidèle à la culture de sa famille dont il est issu, c’est-à-dire la culture algérienne. Il écoute toujours la musique kabyle et parle le berbère. Dans une interview récente, il se définit : « trop français, pas assez gaulois, fidèle aux miens, fidèle à ma classe »6. Cependant, dans son récit Ma part de Gaulois, on voit un sentiment de haine de la part des garçons du quartier envers Magyd ; ils l’appelaient « pédé » (Cherfi 2016 : 32) parce qu’il aimait les livres et la langue de Molière : « je sentais quelque chose se rompre, chaque mot nouvellement acquis m’éloignait de mes frères. Bizarrement je devenais l’étranger des miens » (Cherfi 2016 : 28). Malgré cela, il ne quitte pas son quartier ; bien au contraire, il pensait qu’il devait sauver sa famille et son quartier. Alors, il s’engage à donner du soutien scolaire aux plus jeunes et devient le grand frère du quartier. C’est grâce à l’école que Magyd Cherfi réussit à éviter le cercle vicieux de la banlieue et cette atmosphère où règnent la délinquance et la violence. Il se consacre à ses études. L’école représente un espace d’intégration dans le système scolaire français et, par conséquent, dans la société française. Magyd Cherfi est le premier de son quartier à obtenir le Bac, un succès jamais vu, et tout le monde en était fier. Le Bac méritait une fête au mouton que sa mère et son père avaient préparé pour son fils qu’il découvre quand il 6 Magyd Cherfi interviewé sur le site L’Humanité : http://www.humanite.fr/magyd-cherfi-tropfrancais-pas-assez-gaulois-fidele-aux-miens-fidele-ma-classe-617528 (consulté le 17-02-2017)
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 15 « tarlouzes » mais humblement des avant-gardistes d’un métissage imminent. Fallait qu’on bouge. Qu’on bouge dans le désordre de nos identités (Cherfi 2016 : 143 – 144). Ces jeunes issus de l’immigration demandaient l’égalité de droits, car beaucoup d'entre eux sont nés en France. Nous allons voir dans le point suivant que le débat a une origine politique. 3.1. Les années 80 : contexte social, politique et culturel Les nouvelles minorités présentes sur l’Hexagone changent notamment la société française. Les Français expriment une inquiétude devant l’augmentation du chômage et éprouvent une insécurité liée à la montée de la violence. Les immigrés et les enfants d’immigrés sont tenus pour les principaux responsables. Par conséquent, on voit l’ascension d’une xénophobie envers ces étrangers différents par la couleur de la peau, par leur comportement ou par leur religion. Ce discours xénophobe, déjà installé dans la société à partir des années 1980, trouve son manifestation politique dans l’ascension du Front national, qui obtient 11 % des voix aux élections européennes de 1984 (Mermet 1985 : 169). Devant la montée de la xénophobie et des agressions racistes, il se produit la réaction de différentes organisations antiracistes, telle que S.O.S. Racisme et son slogan « Touche pas à mon pote ». Ce mouvement, initié par Harlem Désir (fondateur de SOS Racisme en 1984) mobilise des centaines de milliers de personnes désireuses de vivre ensemble. Ce mouvement essaye de faire prendre conscience que la couleur de la peau et l’origine n’avaient aucune importance. Harlem Désir raconte dans son livre Touche pas à mon pote (1985) le parcours et les complications jusqu’à la création de l’association et le but de celle-ci : Nous voulions nous adresser non pas aux convaincus, mais aux adversaires. Leur dire : ne croyez pas ces mensonges, voyez les réalités de la vie de ceux qui vous rejetez, cessez d’avoir peur, c’est de la peur que naissent la haine et la violence … Les antiracistes sont plus nombreux que les racistes. Beaucoup par conviction, d’autres par éducation, qu’importe. Il nous fallait leur donner un signe de ralliement, le badge, et un lieu de rencontre, de décision, d’amplification : S.O.S. (Désir 1985 : 95).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 16 En fait, l’association SOS Racisme a été fondée un an après la « Marche pour l'égalité et contre le racisme » (1983), surnommée par la presse « Marche des beurs ». Les mouvements, les associations et les marches antiracistes se manifestent contre ce principe qui identifie immigrés et insécurité. Pour les jeunes issus de l’immigration, les mouvements associatifs étaient une façon de se manifester, d’être visibles ; car ils étaient des inconnus pour les pouvoirs politiques et les médias. Donc, à cette époque-là, il n’était pas facile de parler de leur intégration dans la société française parce que globalement on ne savait pas grand-chose d’eux (Begag et Chaouite 1990 : 81). C’est grâce à la littérature que le beur devient visible. 3.2. Littérature beur : apparition d’un nouveau personnage Parallèlement à cette réaction de la part des mouvements et des associations antiracistes, il se produit aussi une réponse littéraire. Ainsi, les années 1980 marquent l’apparition de la littérature beur, spécialement avec la publication du premier roman de Mehdi Charef Le Thé au harem d’Archi Ahmed en 1983. En fait, le roman beur apparaît pour dénoncer la situation difficile vécue par la deuxième génération de l’immigration maghrébine. Mehdi Charef est membre de la génération appelée « Beurs de la réussite » (Begag et Chaouite 1990 : 93). Parmi eux figurent le comédien Smaïn, l’auteur compositeur interprète Karim Kacel, l’auteur de bande dessinée Farid Boudjellal ou le styliste Toufik. Ce sont des réussites inattendues, car ces jeunes « ont dû être les meilleurs pour passer l’obstacle. Ils ont eu l’audace de risquer. » (Begag et Chaouite 1990 : 94). En 1983, la production romanesque des jeunes issus de l’immigration maghrébine avait pris son essor avec la publication de Le Thé au harem d’Archi Ahmed. En 1984, Akli Tadjer publie Les A.N.I. du « Tassili ». En 1985, Nacer Kettane publie Le Sourire de Brahim, et Leïla Houari publie Zeïda de nulle part. Six nouveaux romans apparaissent en 1986 : Le Gone du Chaâba d’Azouz Begag, Point kilométrique 190 d’Ahmed Kalouaz, Les Beurs de Seine de Mehdi Lallaoui, Palpitations intra-muros de Mustapha Raïth,
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 17 Georgette ! de Farida Belghoul et L’Escargot de Jean-Luc Yacine (Begag et Chaouite 1990 : 99). À travers des romans comme par exemple Le Thé au harem d’Archi Ahmed ou Le Gone du Chaâba, deux récits autobiographiques, on voit que les écrivains reconstruisent leur enfance et adolescence dans les cités. Deux récits dont les héros sont deux adolescents. En effet, l’adolescence se caractérise par de grandes transformations qui rendent cette étape décisive dans le développement de l’identité. Le Gone du Chaâba d’Azouz Begag est le témoignage d’un vécu, mais avec humour, et cet humour « introduit un « écart », une distance narrative avec le vécu réel du narrateur » (Begag et Chaouite 1990 : 105 – 106). Avec cette littérature naît un prototype de personnage : le jeune issu de l’immigration. On l’appelle aussi « beur » ou « reubeu ». Le terme « beur » apparaît au début des années 1980 substituant le terme « seconde génération » (Begag et Chaouite 1990 : 82). Le mot « beur », inventé par des jeunes des banlieues parisiennes, ne renvoie plus à l’origine ethnique. Néanmoins, il cache la notion d’arabe, car en verlan « Arabe » est devenu « Beur ». Pour les jeunes des banlieues c’était peut-être une façon de dire qu’ils ne sont ni Arabes ni Français, qu’ils sont inclassables : « je suis beur signifie je ne suis ni ici ni là » (Begag et Chaouite 1990 : 82 – 83). Le roman beur se caractérise généralement par la représentation de personnages marginaux. Il nous présente un personnage qui vit dans la marginalité, c’est-à-dire un individu qui « ne s’intègre pas au groupe social et vit de manière non conforme à la norme de la collectivité » (Ferréol et Jucquois 2004 : 203). Il est souvent exclu en raison de son origine, de son statut ou de sa profession. Dans les romans beurs, nous trouvons des traits autobiographiques avec un traitement humoristique. Les écrivains beurs « ont galéré dans les cités pendant leur adolescence, ont tout gardé de leur passage dans le béton ou leur bidonville des souvenirs qui souvent prêtent plus au rire qu’aux larmes » (Begag et Chaouite 1990 : 101 – 102).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 18 4. Les jeunes des cités J’habitais la cité … la cité, que dis-je, un zoo. (Cherfi 2011 : 11) C’est dans la cité Raphaël que Magyd Cherfi passera sa jeunesse. Une cité d’urgence habitée principalement par des Maghrébins. Les cités étaient, en principe, des logements temporaires construits à la périphérie des grandes villes pour loger les travailleurs immigrés pendant les années 1960 – 1970. C’était le « temps des ZUP (zones à urbaniser en priorité) », des grands ensembles construits à la périphérie des villes dans les années soixante et soixante-dix (Begag 2003 : 71). Les ZUP désignent une procédure administrative mise en place en France au cours des années 1960 afin de répondre à la demande croissante de logements d'une population de plus en plus nombreuse. Néanmoins, dans la cité Raphaël il y avait aussi des Espagnols et des Portugais. Ils se regroupent en ethnies. La ville de Magyd Cherfi, telle que décrite dans son récit Livret de Famille, était une ville « métisse ». C’est ma ville, métisse par la voie câline, métisse par le bitume et la menue monnaie. Des cuisses africaines frappent le sol le long d’un canal qui médite. Mais une couleur suffit pas, un continent trop vague, alignées par dialectes. T’est pas d’ici, va-t’en. Dans ma cité, pas très loin, y a ceux qui sont des HLM, ils sont de Malte et de Jérusalem, ils sont d’Oran sans être oranais et parlent à de vrais Oranais qu’on jamais vu Oran. C’est la guerre sans nom qui se lit à chaque prénom, celle des apatrides de la Méditerranée. Y z’écoutent Macias et sa paix de trois sous, y z’écoutent Iglesias quand c’est pas du Khaled et ses tempos bidon. Chacun refait sa ville chacun de son côté (Cherfi 2011 : 33). Cependant, ces cités temporaires sont devenues plus grandes et perdurent, oubliées par la classe politique et les médias. C’était l’époque du regroupement familial, l’époque où « on voyait affluer des voitures pleines à craquer d’enfants, d’ustensiles, parfois de volailles. L’Algérie entière déménageait » (Ben Jelloun 2014 : 64). C’est au début des années 1980 que la problématique de la banlieue devient visible avec l’apparition d’un nouveau personnage : le beur. Celui de la « deuxième génération »,
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 19 notion employée pour désigner les enfants d’immigrés maghrébins (Noiriel 1988 : 211). On va l’appeler aussi « jeune d’origine maghrébine », « jeune arabe », « enfant immigré maghrébin » ou « jeune de quartier » (Marx-Scouras 2005 : 46). En 1985, il y avait près de 700.000 jeunes issus de l’immigration ayant la nationalité française. Ils ont de 14 à 24 ans et forment 10% de la population totale (De Villanova 1994 : 134). La situation des beurs et des HLM (habitation à loyer modéré) a été représentée dans plusieurs manifestations artistiques. Dans le cinéma, le film Le Thé au harem d’Archimède (1985), illustre parfaitement la vie d’une cité HLM de la banlieue parisienne dans les années 1980. En fait, le film est une adaptation du roman Le Thé au harem d’Archi Ahmed (1983). Mehdi Charef met en scène Madjid, fils d’immigrés, et son ami Pat qui déambulent aux alentours de la cité. Pour faire ce film, Mehdi Charef s'est inspiré d'une expérience personnelle: il arrive en France à l’âge de dix ans et vit dans des cités de transit et les bidonvilles de la région parisienne. 4.1. La ségrégation résidentielle D’après Azouz Begag, spécialiste en socio-économie urbaine, le logement est l’une des principales conditions lorsqu’on parle de l’intégration des immigrés. Dans le cas des Maghrébins, il n’était pas facile pour eux de trouver un logement dans la ville ; car la ville est « un système de sélection » qui « exclut les plus précaires » (Begag 2003 : 82). Ils rencontrent des difficultés pour trouver un logement à cause de leur situation socioéconomique. Alors, ils se concentrent dans des ghettos en banlieue, à l’écart de la ville et de la société de consommation. Ils ne trouvent pas leur place dans une société ayant un rythme de vie accéléré. Cette accélération du rythme de vie d’une société accentue la solitude, le repli sur soi, l’ignorance, les fantasmes, le sentiment d’insécurité, en même temps qu’elle favorise les processus de « ghettoïsation » ethnique. Le fonctionnement ségrégatif de la ville conditionne la question de l’intégration (Begag 2003 : 82 – 83). En 1982, il s’est produit une répartition géographique ségrégative. La plupart des immigrés sont installés en milieu urbain : 65% habitent soit en région parisienne (14%),
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 20 soit dans les autres grandes villes (De Villanova 1994 : 54). Les différentes nationalités sont dispersées ou concentrées sur le territoire. Alors que les immigrants d’origine européenne se sont en quelque sorte « dilués » dans la société française dès la deuxième génération, les Maghrébins, à cause de leur position de minorité postcoloniale et de leur visibilité sociale, se voient interdite institutionnellement toute mobilité résidentielle. Même lorsqu’elle n’est pas le fait d’une politique délibérée, la ségrégation résidentielle implique toujours une marginalisation dans les écoles et les lieux de loisirs (Belbahri 1987 : 92). Les Maghrébins qui réussissaient à sortir de la banlieue et à s’installer dans le centre-ville étaient mal vus par les Français de souche. Qu’ils s’installent dans le centreville et construisent une maison était considéré comme une provocation. On le voit dans le récit Les raisins de la galère (1996) de Tahar Ben Jelloun, quand la famille de Nadia s’installe dans le centre-ville de Resteville : « Il y avait là quelqu’un qui ne supportait pas l’idée qu’une famille d’Algériens puisse s’installer en centre-ville ; à ses yeux, un immigré devait habiter la zone, au mieux une cité de transit ou un logement social » (Ben Jelloun 2014 : 18). Le jeune issu de l’immigration devient un type social. Les jeunes qui habitent dans les cités sont considérés par les Français du centre-ville comme délinquants ou chômeurs. Situé entre deux cultures et avec l’impression de n’appartenir à aucune, le jeune maghrébin se trouve dans un no man’s land. Il se construit une identité à partir d’un lieu. Néanmoins, il y a des jeunes qui ont envie de sortir de cet environnement toxique, de changer d’air, de s’intégrer, d’entendre parler d’autre chose que de « ces satanés problèmes de banlieue, de crise d’identité, de lien social, de prévention de la délinquance et des violences faites aux femmes » (Cherfi 2016 : 63). 4.2. L’école : espace d’intégration Dans l’œuvre de Magyd Cherfi l’école représente un espace d’intégration dans une collectivité, un espace assurant l’égalité de droits : « On a été français un temps, le
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 21 temps de la petite école qui nous voulait égaux en droits. On a aimé ce « nous » qui nous a faits frères avec les « cheveux lisses » (Cherfi 2016 : 21). Très souvent, c’est grâce à l’école que de nombreux jeunes issus de l’immigration peuvent s’intégrer dans la société et échapper à la pauvreté. C’est le cas d’Azouz, le héros du roman Le Gone du Chaâba (1986) d’Azouz Begag, qui a une seule idée : sortir de la misère et du bidonville. Il ne veut pas rester comme ses parents, vivant dans l’isolement à cause de leur mauvais emploie du français. Lui, il veut devenir le meilleur de la classe : […] Il y a des mots que je ne savais dire qu’en arabe : le kaissa par exemple (gant de toilette). J’ai honte de mon ignorance. Depuis quelques mois, j’ai décidé de changer de peau. Je n’aime pas être avec les pauvres, les faibles de la classe. Je veux être dans les premières places du classement, comme les Français […] Je veux prouver que je suis capable d’être comme eux. Mieux qu’eux. Même si j’habite au Chaâba (Begag 1986 : 58). La façon de parler des parents, mélangeant le français et l’arabe, acquière une importance dans le roman de Mehdi Charef Le Thé au harem d’Archimède à travers la mère de Madjid, Malika : « – Ti la entendi ce quou ji di ? […] – Qu’est-ce tu dis là, j’ai rien compris. La mère, hors d’elle : « Pas compris, pas compris. Ah ! Rabbi (ah ! mon Dieu) » en se tapant sur les cuisses » (Charef 1983 : 16). Cependant, l’école peut être aussi un espace de marginalisation. Quelquefois, les professeurs ne savent pas comment négocier avec les enfants issus de l’immigrations, ceux qui ont la réputation d’être conflictuels : « Le prof m’a dit que j’étais nul, bon à rien, que je serai toujours un reub. C’est enfoiré, je veux plus le voir. C’est lui qui est nul. Il s’énerve au lieu de nous apprendre » (Ben Jelloun 2014 : 39). Comme nous l’avons déjà vu chez Magyd Cherfi (page 9), réussir à l’école n’est pas bien perçu par les autres enfants du quartier. Azouz, dans Le Gone du Chaâba, est aussi victime du refus de la part des gamins du bidonville : « – T’es pas un Arabe, toi ! – Si. Je suis un Arabe ! – Non, t’es pas un Arabe, j’te dis ! – Si, je suis un Arabe ! – J’te dis que t’es pas comme nous ! » (Begag 1986 : 91).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 22 Le personnage d’Azouz représente cette génération de jeunes qui ont envie de s’intégrer dans la société, d’échapper à la pauvreté, de sortir de ce que le sociologue français François Dubet appelle « la galère » dans son œuvre Jeunes en survie (1992 : 9). 4.3. La galère Être pauvre c’est déjà vivre en prison. (Cherfi 2011 : 45). La galère est comme une prison d’où il faut échapper. Être galérien c’est vivre dans un monde où l’on respire la pauvreté, la pourriture et la délinquance. « Galérer » est un mot du répertoire des jeunes qui signifie des conduites de déambulation, d’errance dans l’espace public (De Villanova 1994 : 133). La galère, c'est d'abord l'expérience de ces gamins dominés par le chômage et la délinquance, deux phénomènes qui conduisent à la destruction de l’être. La désorganisation, l’exclusion et la rage sont les points d’ancrage de la galère (Dubet 1992 : 95). La vie dans la cité est dominée par la pourriture et la criminalité. Les jeunes associent la désorganisation, d’une part, à un monde dans lequel ils vivent comme pourri, d’autre part, à la délinquance qui s’explique par les problèmes personnels de ceux qui vivent dans cette pourriture. Le monde où habitent ces jeunes n’est pas seulement désorganisé, il est aussi caractérisé par l’exclusion. Les jeunes sont exclus par le chômage, car l’absence d’argent finit par faire honte et on n’ose pas abandonner la cité par manque de vêtements à la mode. 4.3.1. L’accès au travail L’absence d’argent est un thème constant, la pauvreté cloue à la cité, empêche de participer à n’importe quelle activité de loisir. Le jeune veut travailler : s’il a un travail, il a de l’argent. Donc, naître dans la cité, c’est déjà un handicap, c’est déjà être exclu (Dubet 1992 : 74 - 75). L’argent joue un rôle important dans la vie d’un « jeune d’origine difficile issu d’un quartier sensible » (Y.B. 2003 : 11).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 23 Cependant, la majorité de ces jeunes ne veulent pas travailler. Quelquefois, voler peut être le chemin le plus facile pour avoir de l’argent. Et cela on le voit dans Les raisins de la galère quand Nadia, l’héroïne du roman, qui travaille dans un centre avec des enfants ayant des difficultés, doit aller au commissariat pour libérer des gamins qui avaient volé la caisse de la mairie. Voici l’explication de Kader, l’un des voleurs : « Moi, j’ai pas envie de bosser comme un teubé16. Ce que je veux, c’est un joli petit bateau pour partir toute l’année en mer » (Ben Jelloun 2014 : 38). L’exemple de Nadia nous est utile pour parler des jeunes femmes issues de l’immigration maghrébine et de leurs possibilités d’accès au travail. Généralement, les filles rencontrent plus de difficultés que les garçons au moment de trouver un travail. Les filles d’origine maghrébine, lorsqu’elles travaillent, « elles occupent les emplois précaires et pénibles que leurs basses qualifications leur imposent » (Guénif Souilamas 2000 : 302). 4.3.2. La difficile relation avec la police Les jeunes issus de l’immigration manifestent la rage envers les personnages qui incarnent l’ordre et la domination : les acteurs politiques, les syndicalistes et les policiers (Dubet 1992 : 80 – 84). La police comme expression de la violence pure. Cette haine contre la police est très bien illustrée par Mathieu Kassovitz dans le film La Haine (1996). Kassovitz présente l'histoire de trois amis (un noir, un juif et un arabe) pendant une journée dans la cité. Le film illustre cette rage, cette haine contre la société et contre la police à cause du meurtre d'un jeune de leur quartier aux mains d’un commissariat. Également on voit le désir de vengeance par rapport à la police. 16 Teubé : « bête » en verlan.
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 24 4.3.3. Visibilité et invisibilité Azouz Begag affirme que la situation des banlieues signe l’échec de l’intégration. Les jeunes qui habitent dans ces quartiers de la banlieue sont devenus invisibles pour les pouvoirs publics, il n’y avait personne pour s’occuper de cette génération. Ce sont bien les phénomènes de concentration qui sont à la base de l’« éthnicisation » des territoires. Bien sûr, les pouvoirs publics ont leur part de responsabilité dans ce processus. Ainsi, au cours du temps, les quartiers ont accueilli des populations pauvres et de plus en plus disparates culturellement, et les situations de rencontres entre les habitants s’en sont trouvés réduites. Il est devenu quasiment impossible de réaliser la fusion harmonieuse de toutes ces différences dans un même creuset. […] Des jeunes ont été entraînés par une spirale d’enfermement dans leur bande, leur groupe originel, et se sont inventé des systèmes de verrouillage contre les autres. Vivant en vase clos, ils jouent de la distance réelle ou imaginaire qui les sépare du reste de la société (Begag 2003 : 70). Les jeunes d’origine maghrébine sont devenus invisibles pour les pouvoirs politiques et aussi pour les médias. La presse parle d’eux qu’en cas de malheur : un crime raciste, une bagarre entre bandes de délinquants ou le suicide d’une gamine. Enfin, il faut un drame pour que les beurs deviennent « des sujets dignes d’intérêt pour la télé et les autres médias » (Ben Jelloun 2014 : 85). Pour devenir visibles, il y a des jeunes issus de l’immigration qui se livrent à des actes hors-la-loi. Dans certains quartiers, des jeunes pilotent des scooters, ou des voitures sans respecter les trottoirs et les signalisations. De cette façon, ils rejettent tout code de conduite imposé. Lorsqu’ils dérobent et brûlent une voiture sous les yeux de la population, c’est pour attirer l’attention des forces de l’ordre et des pompiers. Ils lancent un message : « on habite loin, mais on est là quand même ! » (Begag 2003 : 72). 4.3.4. L’art face à la galère Cependant, il y a des jeunes issus de l’immigration qui choisissent d’autres formes pour devenir visibles, d’autres formes d’action. Une autre forme d’action est constituée par la musique et plus particulièrement par le rock. Dans toutes les cités il se forme des
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 31 6. Le racisme : un facteur faisant obstacle à l’intégration Même si ces jeunes issus de l’immigration sont nés en France et possèdent la nationalité française, il se sentent exclus en raison de la couleur de leur peau et leur origine ethnique: « on n’est jamais tout à fait français quand on est noir de peau, on n’est jamais français en s’appelant Youssef » (Cherfi 2011 : 238). Au débuts des années 1990, le phénomène du racisme commence à être présent dans les chansons ; le rap, le hip-hop et surtout le rock produisent une musique de proteste contre la discrimination et le racisme. Le groupe musical Zebda, dont Magyd Cherfi est l’auteur des paroles des chansons, est le meilleur exemple de ce phénomène ; entre 1990 et 2003 le groupe publie des tubes comme « La France », « Héréditaire », « On est chez nous », « Je crois que ça va pas être possible, « J’y suis j’y reste » ou « Tombés des nues ». Les paroles de ces chansons, traduisent les sentiments de la génération beur. Y'a des djembés qui sous la bourrasque Font chanter tous les pays basques Sans déconner il était temps Des sénégalais chantent l'occitan Y'a ceux de Malte ou de Jérusalem Qui vivent aussi en bas des HLM Au milieu de tous ceux qui sont pas nés De l'autre côté Ils ont pleuré mais des années durant D'être oranais mais plus jamais d'Oran Ils veulent pas oublier Qu'y z'étaient pas les premiers Et c'est depuis longtemps Qu'y sont là et pourtant Ils pleurent mais moi je reste Et je le dis sans conteste
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 32 J'y suis j'y reste J'y suis j'y reste « J’y suis j’y reste20 », Zebda (2002). Toutefois, la chanson la plus emblématique du groupe Zebda est « Le bruit et l’odeur » ; la chanson fait référence au célèbre discours de Jacques Chirac21 où il parle du bruit et l’odeur que produisaient les immigrés : Si j'suis tombé par terre C'est pas la faute à Voltaire Le nez dans le ruisseau Y avait pas Dolto Si y'a pas plus d'anges Dans le ciel et sur la terre Pourquoi faut-il qu'on crève dans le ghetto? Plutôt que d'être issu d'un peuple qui a trop souffert J'aime mieux élaborer une thèse Qui est de pas laisser à ces messieurs Qui légifèrent, le soin de me balancer Des ancêtres On a beau être né Rive gauche de la Garonne Converser avec l'accent des cigales Ils sont pas des kilos dans la cité gasconne A faire qu'elle ne soit pas qu'une escale 20 Voir annexe 4. 21 Jacques Chirac, 1991 : « Comment voulez-vous que le travailleur français qui travaille avec sa femme et qui ensemble gagnent environ quinze mille francs et qui voit sur le palier à côté de son HLM entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses et une vingtaine de gosses et qui gagne cinquante mille francs de prestations familiales sans naturellement travailler, si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur ! eh bien le travailleur français sur son palier, il devient fou… et ce n'est pas être raciste que de dire cela. Nous n'avons plus les moyens d'honorer le regroupement familial, et il faut enfin ouvrir le grand débat qui s'impose dans notre pays qui est un vrai débat moral, pour savoir s’il est naturel que les étrangers puissent bénéficier au même titre que les Français d'une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu'ils ne payent pas d'impôts » (Cherfi 2011 : 230-231).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 33 On peut mourir au front Et faire toutes les guerres Et beau défendre un si joli drapeau Il en faut toujours plus Pourtant y a un hommage à faire A ceux tombés à Montécassino Le bruit et l'odeur Le bruit et l'odeur Le bruit du marteau-piqueur « Le bruit et l’odeur22 », Zebda (1995) Il semble que le racisme a toujours existé, sous des formes différentes selon les époques. Depuis la fin du XXe siècle, le mot « racisme » est appliqué à un nombre indéfini de situations. Il ne fonctionne plus comme synonyme d’exclusion, de rejet, de discrimination, d’hostilité, de haine, d’intolérance, de peur phobique ou de mépris. Il y a multiples expressions courantes : « racisme antijeunes », « racisme antifemme (s), « racisme antiflics », « antigros », « anti-homosexuels » ou « anti-Front national » (Ferréol et Jucquois 2004 : 293). Une autre expression courante, liée aux jeunes issus de l’immigration, est celle de « néoracisme » (Ferréol et Jucquois 2004 : 293). Comme nous l’avons déjà dit (page 30), le modèle républicain français échoue à intégrer tous ces citoyens. Il ne favorise pas la reconnaissance de la diversité culturelle et de la pluralité ethnique. Le discours d’égalité ne se reflète pas dans la réalité sociale, d’où l’émergence de l’expression « néoracisme ». Ce néoracisme place les jeunes issus de l’immigration dans un état de rejet : Les jeunes issus de l’immigration […] frappés d’individualisme extrême, quasi pathologique, expliqué le plus souvent par leur « déracinement » […] La « racisation » de ces exclus réduits à leurs origines ethniques présumées s’accompagne ainsi de leur enfermement dans une situation de double bind : on leur reproche à la fois d’être trop communautaires et trop individualistes (ou, si l’on peut ainsi dire, mal communautaires 22 Voir annexe 3.
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 34 et mal individualistes), trop « tribaux » et trop désaffiliés, trop enracinés (dans une identité collective d’origine) et trop déracinés. Plus généralement : d’avoir trop d’identité collective et d’en manquer totalement (Ferréol et Jucquois 2004 : 262). L’homme a des préjugés, il juge l’autre avant de le connaître. La peur de l’étranger vient de là. C’est ce que Tahar Ben Jelloun montre à sa fille dans son récit Le racisme expliqué à ma fille (1998) : « on utilise le racisme ou la religion pour pousser les gens à la haine, à se détester alors qu’ils ne se connaissent même pas. Il y a la peur de l’étranger, peur qu’il prenne ma maison, mon travail, ma femme » (Ben Jelloun 1998 : 16). Et c’est aussi ce que Magyd fait comprendre à son amie Nadia dans Ma part de Gaulois : […] c’est toujours dangereux de juger une personne à son apparence, regarde, nous, les Arabes, souvent on est jugés à l’apparence… – Oui c’est vrai, les Français disent qu’on est des voleurs. – Tu vois, ils se trompent, toi et moi on a jamais volé… Toujours penser à réfléchir, t’as compris ? – Oui, mais quand même il est raciste (Cherfi 2016 : 93). 6.1. La Marche contre le racisme Au début des années 1980, le climat de racisme, animé surtout par la campagne du Front national et basé sur la peur de l’étranger, provoque la réaction de plusieurs mouvements antiracistes. Des associations comme C.I.M.A.D.E. (Comité inter mouvements auprès des évacués) dénoncent le racisme et la brutalité des policiers. Le 21 juin 1983, Toumi Djaïdja, président de l’association S.O.S. Avenir Minguettes, est assassiné par la police. Toumi devient le symbole de la lutte (Dubet 1992 : 340). C’est au quartier des Minguettes (Lyon) que naît l’idée de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme »23 . La Marche traverse la France, avec un but : « manifester qu’il y a en France un peuple nombreux qui veut que la vie ensemble des communautés 23 15 octobre 1983 : une trentaine d’enfants d’immigrés et de militants antiracistes quittent Marseille pour réclamer l’égalité des droits ; http://www.liberation.fr/societe/2013/10/14/1983-2013-lamarche-des-beurs_939493 (consulté le 23-05-2017)
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 35 d’origines différentes soit possible dans la paix et la justice, pour le bonheur de tous » (Dubet 1992 : 341). Un mouvement associatif qui naît grâce à la Marche, c’est S.O.S. Racisme, crée par Harlem Désir en 1984. Une association qui recevait des dizaines de personnes victimes de discriminations racistes : « nous les recevions au local et constituions des dossiers : refus de louer un appartement à une famille arabe, de laisser entrer un jeune Antillais dans un bar de La Défense, etc. » (Désir 1985 : 41). Harlem Désir fut invité à déjeuner avec le président de la République à cette époque, François Mitterrand. Il lui posa des questions sur le droit de vote pour les immigrés : « François Mitterrand m’assura qu’il y était personnellement toujours favorable mais qu’il fallait admettre que la majorité des Français y était hostile » (Désir 1985 : 114). L’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981, le premier président socialiste de la cinquième République, on aurait dit qu’il allait changer les choses, mais il a été une déception chez les immigrés et leurs enfants. Ils avaient un sentiment de frustration : «la gauche allait bientôt se gargariser du mot « beur ». Elle entamait le travestissement de notre identité et d’une revendication qui était la nôtre et qui jamais ne verrait le jour : l’égalité des droits » (Cherfi 2016 : 144). S.O.S. Racisme se présentait comme une association porte-parole du mouvement antiraciste. Avec son slogan Touche pas à mon pote et ses milliers de membres, elle était là pour lutter contre les gestes, les mots et les agressions racistes et contre le raisonnement raciste. Le raisonnement raciste […] repose sur l’exclusion d’un groupe ethnique ou religieux. Autrefois, pour vendre les Noirs comme esclaves, on niait qu’ils aient une âme. Hier, pour gazer les juifs, on leur attribuait certains caractères génétiques qui en faisaient des sous-hommes. Aujourd’hui, pour refuser aux travailleurs immigrés, aux beurs de la seconde génération et même souvent aux Français d’outre-mer, l’égalité de droits et de traitement en matière d’emploi, de culture, de logement, de santé, on invoque une certaine
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 36 « différence ». Ces gens-là sont « différents » des bons Français, donc ils ne peuvent exiger les mêmes droits » (Désir 1985 : 142). Il y a toujours quelque chose qui bloque l’intégration de l’étranger. Si l’on considère l’histoire de l’humanité, et de la France en particulier, on voit que le racisme a toujours existé : « Hier c’était le Juif, aujourd’hui c’est l’Arabe, l’immigré. Même s’il n’a jamais fait le voyage, même s’il est né sur cette terre » (Ben Jelloun 2014 : 114-115). Le racisme que les jeunes issus de l’immigration subissent entraîne la honte, la honte de porter un prénom arabe. Magyd Cherfi le décrit ainsi dans son récit Livret de Famille : « c’était une époque où on préférait s’appeler singe que Mohamed. On se sentait moins que le meilleur ami de l’homme » (Cherfi 2011 : 12). Et plus ces jeunes sentent ce rejet, plus ils sont soumis dans un cercle vicieux. Le racisme fait partie de l’histoire des hommes. Il est inacceptable moralement et il faut lutter contre. Il faut « apprendre à le rejeter, à le refuser. Il faut se contrôler et se dire : « si j’ai peur de l’étranger, lui aussi aura peur de moi. On est toujours l’étranger de quelqu’un. Apprendre à vivre ensemble, c’est cela lutter contre le racisme » (Ben Jelloun 1998 : 54 – 55). Nadia, l’héroïne du roman Les raisins de la galère, nous donne la clé pour combattre le racisme : « Pour moi, la lutte contre le racisme devait commencer dès les petites classes. Je ne me faisais plus beaucoup d’illusions sur la mentalité des adultes. Il fallait d’abord s’occuper des gosses » (Ben Jelloun 2014 : 32). La lutte contre le racisme est aussi une tâche que doivent accomplir les hommes politiques. 7. Pas d’intégration sans participation politique On parle de la participation aux élections comme « le moyen le plus efficace de l’intégration des jeunes dans la société française » (Begag et Chaouite 1990 : 18). Après la Marche des beurs, le mouvement collectif des jeunes issus de l’immigration n’existe plus. Les fondateurs de la Marche ne voyaient pas l’importance stratégique de la politique. À cela s’ajoute « les déceptions des immigrés face à la politique d’immigration de la gauche » (Marx-Scouras 2005 : 50).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 37 7.1. Les promesses de la gauche Il semblait que l’arrivée de la gauche au pouvoir allait provoquer un changement dans la société française, et, surtout, dans la communauté d’immigrants. Le droit de vote des immigrés faisait partie de la campagne de François Mitterrand en 1981. Pourtant, il n’existe toujours pas. Dans son récit Ma part de Gaulois, Magyd Cherfi raconte, avec une touche d’humour, comment les immigrés et leurs enfants voyaient l’arrivée au pouvoir de Mitterrand : « Je me souviens d’être resté bouche bée. C’était une victoire de la gauche, chez les pauvres on redoutait l’expulsion et chez les riches pétardaient les petits bouchons de champagne » (Cherfi 2016 : 142). Par ailleurs, la plupart des jeunes d’origine immigrée ont toujours eu un sentiment de frustration par rapport à leur participation politique : « ils se sentent offensés de leur absence de représentation dans l’arène politique nationale » (Begag 2003 : 93). On attendait tant de la gauche. En fait, on associe à la gauche cette absence. De plus, on reproche à la gauche son incapacité de « montrer un autre visage de la société multiculturelle en réalisant l’intégration politique » (Begag 2003 : 95). 7.2. L’intégration politique En revanche, la droite a réussi à réaliser l’intégration politique pendant le mandat de Jacques Chirac : deux secrétaires d’État d’origine maghrébine ont été nommés dans le gouvernement Raffarin (2002-2005), Tokia Saïfi au ministère Développement durable et Hamlaoui Mékachéra aux Anciens Combattants (Begag 2003: 96). C’est-à-dire, la droite a réalisé ce que la gauche a toujours dit mais n’a jamais osé faire. Cette absence de représentation politique a déclenché chez les jeunes des cités un sentiment de ne pas être considérés politiquement mais d’être utilisés politiquement : Dans les quartiers, on reproche aujourd’hui aux socialistes d’avoir instrumentalisé depuis 1981 les banlieues et leurs enfants dans leur combat contre la droite et avoir étouffé les besoins d’émancipation politique des jeunes issus de
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 38 l’immigration, sous prétexte des risques de constitution de « listes ethniques » (Begag 2003 : 95). Néanmoins, le paysage politique a modérément changé pendant les dernières années. Comme exemple d’intégration politique réalisée par la droite, nous avons aussi le cas de Rachida Dati, la première femme issue de l'immigration à occuper le ministère de la Justice (2007-2009) pendant le mandat de Nicolas Sarkozy. Après Sarkozy, viendra le gouvernement socialiste de François Hollande et, enfin, la gauche va nommer des ministres d’origine maghrébine : Najat Vallaud-Belkacem (ministre de l'Éducation nationale de 2014 à 2017) et Myriam El Khomri (ministre du Travail, de l'Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social de 2015 à 2017). Pour ceux issus de l’immigration maghrébine, se présenter aux élections, devenir ministre ou occuper un poste dans l’Assemblée Nationale, ce n’est pas une tâche facile. Quand Nadia, l’héroïne de Les raisins de la galère ; se présente aux législatives de son circonscription elle savait qu’elle allait « arriver là où aucun enfant d’immigrés arabes ne s’était encore hissé » (Ben Jelloun 2014 : 88). Ainsi, on constate qu’il y a des candidats issus de l’immigration et, surtout, qu’ils ont une volonté de s’engager politiquement. Pourtant, ce qui est nécessaire, c’est la détermination des hommes politiques de réaliser l’intégration politique, de montrer une société multiculturelle. Azouz Begag, qui a été ministre délégué à la Promotion de l'Égalité des chances (2005-2007) dans le gouvernement Dominique de Villepin, critique la mission de la gauche et défend l’existence d’une France multicolore : Au cours de ses années passées au pouvoir, la gauche plurielle avait tout le loisir de se mettre au diapason de la société civile en intégrant des Français de couleur par le haut […] Elle a manqué le coche, sous prétexte de l’argument frileux du communautarisme. […] L’origine ethnique et la couleur de la peau ont toujours été des attributs de distinction négative en France ; une occasion inattendue c’est offert aux hommes politiques de les transformer en ambassadrices des valeurs citoyennes et républicaines (Begag 2003 : 96). Néanmoins, Magyd Cherfi, comme l’exprime dans son récit La Trempe, lui il reste fidèle à la gauche malgré les déceptions : « pour moi fils d’immigré, elle reste la tentative
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 39 solidaire, la conscience décolonisatrice, la récurrence égalisatrice (Cherfi 2011 : 237). En plus, il défend aussi l’existence d’une France métisse : C’est dans la transmission aux nouvelles générations que se bâtira la France métisse, transmission dans laquelle le métissage de la peau se posera comme une chance, comme une évidence, comme une supériorité de la condition humaine, comme une élévation fraternelle et intellectuelle, comme une force à faire de ce monde un espace de droit et d’amitié. Ce jour-là l’exemplarité au monde sera sans équivoque et le métissage l’unique issue (Cherfi 2011 : 237). Comme nous l’avons constaté, la participation politique des jeunes d’origine immigrée s’est améliorée au cours de ces dernières années ; ils sont devenus de plus en plus visibles dans l’arène politique nationale, notamment grâce à la nomination des ministres issus de l’immigration. C’est grâce aussi à l’action collective qu’ils ont gagné une reconnaissance socio-politique, à travers des mouvements telle que Motivé-e-s, composé de membres du groupe musical Zebda. Mais tout cela a été réalisé quand il y a eu une volonté d’éliminer ces blocages comme l’origine ethnique et la couleur de la peau qui empêchent l’intégration des Français issus de l’immigration (Begag 2003 : 85 – 97). En définitive, l’intégration c’est la reconnaissance sociale et, surtout, le respect : « Il ne suffira pas d’être démocrates, il nous faudra être respectés. Tout simplement respectés » (Cherfi 2011 : 244).
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 40 Conclusions Tout au long de ce travail nous avons observé que le mot intégration, depuis son apparition dans le débat social au début des années 1980, a fait couler beaucoup d’encre. À travers les documents consultés, nous avons conclu que le débat sur l’intégration des jeunes issus de l’immigration surgit dans une époque de crise marquée par la montée du chômage, de la violence et de la délinquance. En même temps, les jeunes des cités, vus comme les principaux responsables, deviennent visibles pour les pouvoirs publics et les médias. Ces jeunes sont nés en France, donc ils ont la nationalité française. Par conséquent, parler de leur intégration nous semble illogique. Pendant que les Français de souche mettaient sur la table le débat sur l’intégration, les Français issus de l’immigration, notamment ceux d’origine maghrébine, demandaient l’égalité de droits. Alors, au début des années quatre-vingt éclate une prise de conscience chez les jeunes des banlieues. Durant cette période, on crée des mouvements associatifs (SOS Racisme) et on organise la première Marche pour l'égalité et contre le racisme (Marche des beurs). À travers ces actions, les jeunes des cités dénoncent la violence et l’exclusion. Ils voulaient être visibles dans une société qui les avait oubliés. Ce qui est remarquable, c’est qu’on parlait de l’intégration des jeunes des banlieues alors qu’en fait on ne savait pas grand-chose d’eux. Selon les résultats de nos recherches, nous pouvons affirmer que c’est grâce à la littérature que les beurs deviennent visibles. En effet, la Marche donne naissance à une importante vague d’œuvres de fiction et de récits autobiographiques. Ainsi, le premier auteur à faire un portrait du jeune beur était Mehdi Charef dans son roman Le thé au harem d’Archi Ahmed (1983), où il fait une description de la difficile situation vécue par la deuxième génération. Ce roman ouvre la voie à un nouveau type de production romanesque : littérature beur. Du point de vue littéraire, nous avons observé un thème récurrent : s’intégrer à la culture française sans renier la culture arabe. Dans les œuvres littéraires que nous avons analysés, on décrit les déchirements douloureux entre deux identités du personnage principal. La crise identitaire vécue par cette jeunesse a donné lieu à la naissance du terme
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 47 N/A. « Définition – beur » leparisien.fr http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/beur/fr-fr/ (consulté le 18-6-2017) N/A. « Fiches thématiques – Population immigrée ». insee.fr [Document PDF] https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/1374019/IMMFRA12_g_Flot1_pop.pdf (consulté le 11/04/2017) ON N'EST PAS COUCHÉ. 2008. « Azouz Begag : La guerre des moutons ». Youtube.com 22-6-2015. https://www.youtube.com/watch?v=3qJlDTtvqKQ (consulté le 9-4-2017) PAJON, LÉO. 2016. « Littérature – Magyd Cherfi : « Je suis un schizophrène cool ». jeuneafrique.com 20-10-2016. http://www.jeuneafrique.com/mag/365666/culture/litterature-magyd-cherfi-suisschizophrene-cool (consulté le 1-12-2016) PARMENTIER, LÉO. BONNET, MAXIME. 2016. « La culture par la culture #6 : Magyd Cherfi ». buzzles.org 30-11-2016. https://buzzles.org/2016/11/30/la-culture-par-la-culture-5-magyd-cherfi/ (consulté le 265-2017) POTVIN, MARYSE. EID, PAUL. VENEL, NANCY. « 2e génération issue de l'immigration ». athenaeditions.net (s. d.). http://www.athenaeditions.net/pages/critiques-et-comptes-rendus-1/2e-generation-issuede-l-immigration.html (consulté le 15-5-2017) PUIG, STÈVE. (s. d.). Du roman beur au roman urbain : de L’intégration d’Azouz Begag à Désintégration d’Ahmed Djouder [Document PDF]. http://www.academia.edu/2402659/Du_roman_beur_au_roman_urbain_de_L_int%C3% A9gration_d_Azouz_Begag_%C3%A0_D%C3%A9sint%C3%A9gration_d_Ahmed_Dj ouder (consulté le 27-5-2017) RAHAL, SOPHIE. 2017. « Magyd Cherfi : “Le monde bouge, mais les politiques sont comme un frein à cette mobilité” ». telerama.fr 24-3-2017. http://www.telerama.fr/livre/magyd-cherfi-le-monde-bouge-mais-les-politiques-sontcomme-un-frein-a-cette-mobilite,155828.php (consulté le 6-6-2017) REYNÉS-LINARES, AINA. 2015. Enfances et immigration dans les œuvres d’Azouz Begag et de Mehdi Charef [Document PDF]. https://gerflint.fr/Base/Espagne8/reynes_linares.pdf (consulté le 10-4-2017)
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 48 VILLAÉCIJA, RAQUEL. 2015. «Manuel Valls reconoce que en Francia hay 'apartheid social’». elmundo.es 20-1-2015. http://www.elmundo.es/internacional/2015/01/20/54beb0f2e2704ef6618b4586.html (consulté le 5-6-2017) FILMOGRAPHIE: CHAREF, MEHDI. 1985. Le thé au harem d’Archimède. Production : KG Productions. France. KASSOVITZ, MATHIEU. 1995. La Haine. Production : Lazennec Productions, La Sept Cinéma, Studio Canal et Kasso inc. Productions. France. SCIAMMA CELINE. 2014. Bande de filles. Production : Hold Up Films, Lilies Films, ARTE France Cinéma. France. DISCOGRAPHIE : ZEBDA. 1993. Le bruit et l’odeur. Label : Barclay. France. ZEBDA. 1992. L'Arène des rumeurs. Label : Barclay. France. ZEBDA. 1998. Essence ordinaire. Label : Barclay. France. ZEBDA. 2001. Motivés !. Label : Tactikollectif. France. ZEBDA. 2002 Utopie d'occase. Label : Barclay. France. ZEBDA. 2003. La Tawa. Label : Barclay. France. ZEBDA. 2008. Utopie D'Occase / Essence Ordinaire. Label : Universal Classics & Jazz. France. ZEBDA. 2012. Second tour. Label : Barclay. France. ZEBDA. 2012. Occupation Du Sol. Label : Barclay. France. ZEBDA. 2014. Comme Des Cherokees. Label : Barclay. France.
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 49 Annexes Annexe 1 Magyd Cherfi © Saran REDACTION (2017) Annexe 2 Zebda (1999)
Réponses littéraires au débat sur l’intégration en France: Magyd Cherfi | Said El Bihari 50 Annexe 3 Le bruit et l’odeur Auteur : Zebda Album : Le bruit et l’odeur Année de sortie : 1995 Label : Barclay Couverture de l’album illustrée avec l’image d’une HLM. Annexe 4 J’y suis j’y reste Auteur : Zebda Album : Utopie d'occase Année de sortie : 2002 Label : Barclay