scieee AI-readable full text Open interactive document viewer

Anthropologie de l'espace : une approche méthodologique

Pinagli, Maria Gabriella,Tramonti, Ulisse

Full text

85 ARQUITECTONICS Préliminaires Il paraît nécessaire, dexpliquer, ne serait-ce que brièvement, les motivations qui ont poussé un groupe de recherche de lécole florentine à constituer la discipline de 1' «anthropologie de lespace». Cest le passage dune situation de relation entre certaines disciplines de la projetation architecturale, pensées, de façon générale, en rapport avec les sciences humaines, au travail délaboration des instruments et des méthodes fondateurs dune nouvelle discipline. A lorigine, il y a le lien de parenté entre des disciplines différentes qui, bien quelles spéculent sur lhomme, sur la communauté des hommes - même sils sont placés dans une situation spatiale particulière - n allaient pas au-delà du plan descriptif. A notre avis, dans cette argumentation sur la culture qui devient projet architectural, on recourait, du point de vue du langage comme de la connaissance, à des mots et à des signifiés quil fallait re-visiter. En outre, tout cela était compliqué par le rapport avec de nombreux développements nouveaux que connaît lanthropologie contemporaine qui semble passer dune «vision statique» de lessence de lhomme au sentiment de son existence et de sa «présence efficiente» au monde. Un homme qui «est et se manifeste» non comme conscience de soi, mais comme relation à un «tu» «à lautre que soi-même». En ce sens, toute réalité, celle de lhomme et celle des choses, se forme et se développe à travers une série déléments qui rendent manifeste la signification du tout. Voilà pourquoi, comme lécrit V. Melchiorre, «le langage qui nomme les choses, le langage qui parle de la vie de lhomme de la façon la plus appropriée est, dans sa profondeur originale, toujours métaphorique, cest-à-dire quil ne peut se tourner vers quelque chose, en chercher le nom et la vérité, que sil se laisse traverser à la fois par lécheveau des relations et par la mémoire sous-tendue du tout». Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique Maria Gabriella Pinagli & Ulisse Tramonti Université Pde Florence M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 86 ARQUITECTONICS Par conséquent, le mot «culture», précisément, ne convenait plus pour lire, y compris dans leur évolution, des situations et des réalités liées à des architectures, à des territoires et à des lieux, quelles soient décrites au moyen des outils paradigmatiques propres à lanthropologie culturelle ou à laide de ceux qui ont pourtant donné naissance à lanthropologie de lespace. Et si, au cours de lélaboration de contenus scientificodisciplinaires, il faut en passer par des phases de décomposition, de composition, dordonnancement, de systématisation, il est tout aussi nécessaire de sortir des filets dun enfermement érudit et intellectuel qui ne porte pas à laction. Ainsi, luvre quaccomplit la culture consiste, en partant des racines, à découvrir, à dévoiler les processus, quels quils soient et/ou quels quils aient été, qui ont permis et/ ou permettent que se forment des fins et un sens. Par sa nature même, le mot culture ne supporte pas dêtre la somrne du savoir en situation autoréférentielle. Le projet, la culture du projet en constituent la nature comme partie distincte mais non séparée: cest lacte constitutif dun faire qui tend vers un télos quil faut préfigurer et vers lequel on doit tendre. Par le fait quil produit des concepts, des architectures, du territoire, etc., le projet nest pas la simple «résultante» que lon peut obtenir daprès les différents aspects de la pensée; il ne peut pas non plus procéder à des abstractions ni échapper à une réflexion critique «autonome» sur lhistoire et sur la réalité présente. Le projet prend donc un caractère central quand, à partir dun idéal historique concret, il devient «complice» de lhomme et élimine les vides et les obstacles qui, «dans tel lieu» rendent difficile et parfois impossible le déploiement du sens et des raisons de la vie. Recouvrer léthique du projet est un aspect fondamental dans ce quon appelle la «société de lincertitude», de la fin de la «scientificité» telle quon lavait entendue jusque là. Dans cette optique, il ne faut pourtant pas comprendre le projet comme une technique subordonnée à la réalisation ou à la définition dobjectifs sociaux mais comme un véritable processus dapprentissage social à travers lequel se profile une découverte du futur donc une perspective de changement orientée. En un certain sens, nous pouvons dire que la projetation, au sens étymologique de «jeter devant», est le nud gordien pour réduire lincertitude et quen même temps elle est un producteur dune incertitude nouvelle quil faudra réduire. Nous ne pouvons donc définir le projet comme pure analyse des nécessités mais comme une authentique structuration faite de possibilités Au fond, lidée de projet contient en germe celle de changement de paradigme, idée qui exclut celle dune réalité où tout se passerait comme si, au fond, limmobilité était la véritable règle. Il se peut que la pluridisciplinarité soit la condition nécessaire mais non suffisante pour définir une discipline en train de se constituer, à un moment où les frontières entre disciplines seffritent; il se peut aussi que lhypothèse de départ doive reconsidérer le concept de projet comme processus achevé dapprentissage, ou plutôt dapprentissage de lapprentissage. Paradigmes de référence Espace/temps Lespace, au sens philosophique, physique et métaphysique du terme, peut être vu comme a priori et/ou organisé. Si lire lespace comme un a priori signifie le considérer comme une catégorie donnée et donc faire un type de lecture qui sous-tend des interprétations philosophiques et métaphysiques, le lire comme organisé signifie prêter attention à lactivité menée par lhomme, le groupe, la communauté, la société. Historiquement, le concept despace est souvent indissolublement lié à celui de temps; en effet, lun et lautre sont, simultanément, les conditions pour que le créé existe et pour quon puisse le connaître. Essence des choses et transcendance se réalisent sur le plan © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 87 ARQUITECTONICS de lexistence concevable et se déterminent dans lespace, dans le lieu et dans le temps. Dans la pensée grecque, le problème de la définition de lespace est, de fait, non résolu et/ou contradictoire: il est à la fois le «contenant» et le «contenu». Autrement dit, il nexiste pas despace sans objets ou alors, lobjet nest perceptible que sil est «contenu» dans un espace: vu sous cet angle, le concept d «espace vide» est dépourvu de sens. En géométrie, lespace est «déjà donné», cest la condition de départ qui na pas besoin de définitions: il se définit seulement à travers un ensemble de relations exprimées par des données indépendantes mais compatibles de manière à former un système de propositions cohérent. Tout cela établit des comportements dont les caractéristiques invariantes sont assez éloignées de ce que peut être une expérience de lespace. Cette catégorie de lespace appartient à ce que Jung appelait le plérôme, le monde totalement étranger à la vie, décrit par la physique et qui, en soi, ne contient ni ne produit de distinctions parce qu il est éternellement immuable. Vue comme royaume eschatologique, la Jérusalem Céleste est «fille» en ligne directe du plérôme: ses caractéristiques géométriques, spatiales et symboliques sont telles quelles renvoient à une ville qui se caractérise par léternité propre au monde des idées. La Jérusalem Céleste na pas seulement été une des représentations possibles de la «demeure des justes», comme lElysée, mais aussi un méta-modèle pour les grandes capitales chrétiennes: elle est, littéralement, le code dun ordre spatiaI opposé au chaos extra-moenia, (le chaos hors des murs), elle est la ville des villes. A lopposé de la géométrie, prennent place, pour la défnition de lespace, les disciplines empiriques où les liens formant le système-espace sont plus constructifs que formels et tels quon ne peut les déterminer par la pure observation coupée de toute vérification. Dans cette optique, nous ne pouvons parler dun espace, parce quil présupposerait une réalité non seulement déjà déterminée dans sa structure mais encore indépendante de celui qui lobserve, mais dune pluralité despaces. Lexpérience spatiale, si nous pouvons la définir ainsi, nest pas absolument unique, définissable une fois pour toutes; cest plutôt un ensemble hétérogène dexpériences qui est aussi lié aux apports des différentes disciplines au cours de lhistoire. Nous pouvons sans doute faire remonter l«apparition» dun concept despace qui serait de lordre de lexpérience à Jamblique de Chalcis (Fin du IIIème s.- début du IVème) qui, tout en restant dans la mouvance néo-platonicienne affirme que lespace élève, unit, complète, entoure les corps. Cependant, il faut attendre Pierre le Lombard et le XIIème siècle pour trouver le débat sur le vide ainsi quun concept despace comparable au nôtre. Les savants du Moyen Age cherchaient dans létude de la nature ces fins cachées qui renvoyaient aux thèmes liés à Dieu, à lâme et à léthique. La vision du monde médiéval subit un changement radical aux XVème et XVIème siècles: la notion dun univers organique est remplacée par celle du «monde machine». A la tête de cette transformation, il y a la physique, lastronomie, cest-à-dire Copernic, Galilée, Newton, etc. Pour ce qui est de lespace, lapport révolutionnaire vient de Newton et de ses descriptions dun temps et dun espace absolus: lespace absolu na rien à voir avec lextérieur, il est toujours pareil et immobile. Newton décrit le changement qui se produit dans le monde physique en fonction dune dimension séparée: le temps absolu, sans liens avec le monde matériel, et qui sécoule uniformément du passé vers le futur, via le présent. Dans lespace-temps absolu de Newton, se déplacent les particules matérielles, objets solides, indestructibles. Dans la mécanique newtonienne, les phénomènes physiques se réduisent au mouvement des particules provoqué par la force de gravité, et M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 88 ARQUITECTONICS leffet de cette force est décrit mathématiquement par les équations du mouvement des corps, considérées comme des lois fixes; lunivers est ainsi assimilé à une machine réglée par des lois immuables. Il sagit là dune vision mécanique de la nature qui a profondément influencé la pensée occidentale et a introduit la vision bien connue des phénomènes suivant une approche déterministe et réductive selon laquelle tout ce qui arrive a une cause et un effet définis; cest pourquoi on peut prévoir lavenir avec certitude si, à un moment donné, on en connaît létat dans tous ses détails. Les études dEinstein sur les concepts despace et de temps apportent un autre changement radical; avec la théorie de la relativité, les notions de temps absolu et despace absolu séparés lun de lautre ne tiennent plus. Daprès la théorie dEinstein, espace et temps sont des concepts non plus absolus mais relatifs; le temps et lespace sont inséparables et forment un continuum à quatre dimensions, lespace-temps, précisément. Dans la physique moderne, les théories qui ont chassé la vision mécanique du monde sont au nombre de deux: la théorie quantique qui démontre que les particules subatomiques sont des structures probabilistes, des relations dans un tissu cosmique inséparable de lobservateur donc de la conscience-vision, et non des particules de matière. Lapport de la physique moderne est donc celui dune vision du monde perçu non plus comme une machine mais comme un tout, indivisible, dynamique dont les parties sont reliées entre elles. Si, au niveau subatomique, les interactions entre les parties qui forment le tout sont plus importantes que les parties elles-mêmes, cela est encore plus vrai si on se place dans le contexte du territoire: ce nest pas lindividu qui détermine tel système culturel et/ou social, cest lensemble, ce sont les relations entre les uns et les autres qui sétablissent sur le territoire. Comme lécrit Capra: «Il y a un mouvement mais il ny a pas, en définitive, dobjets qui se déplacent; il y a activité mais il ny a pas dacteurs; il ny a pas de danseurs, il ny a que la danse.» Actuellement, cest encore la physique contemporaine qui nous suggère de nouvelles approches, de nouvelles visions, en particulier la théorie de la matrice S, connue comme approche bootstrap de G. Chew, ainsi que la théorie développée par D. Bhom. Daprès la philosophie du bootstrap, la nature doit être comprise dans sa cohérence interne et non réduite à des entités fondamentales, élémentaires. La philosophie du bootstrap naccepte aucun type dentités fondamentales, aucune loi quelle soit constante ou sous forme déquation: lunivers est un tissu dynamique dévénements reliés entre eux. Cette approche cherche à définir toutes les propriétés des particules et de leurs interactions uniquement en fonction dune cohérence interne. Si lon étend cette approche au concept despace-temps, notre vision change profondément. Le point de départ de la théorie de D. Bhom est la «totalité ininterrompue» dont lobjectif est lexploration de lordre non manifeste, de lordre le plus profond. Pour décrire cet ordre caché, Bhom recourt à lanalogie de lhologramme où chaque partie contient, en un certain sens, le tout. Mais, comme lhologramme est, au fond, statique, Bhom invente le terme de holomouvement grâce auquel il veut exprimer la nature essentiellement dynamique de la réalité; lholomouvement est un phénomène dynamique doù surgissent les formes. Etudier lordre impliqué dans lholomouvement signifie négliger la structure des objets pour sintéresser à la structure du mouvement. Pour comprendre cet ordre impliqué, il faut, selon Bhom, considérer la conscience comme le caractère essentiel de lholomouvement. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 89 ARQUITECTONICS Pour notre travail, il est cependant nécessaire dintroduire le concept de lieu que, dune certaine manière, nous pouvons définir comme un espace non indifférencié mais doté dun sens ainsi que dattributs sensoriels perceptibles. Dun point de vue culturel, lui seul possède une véritable existence, un principe dorganisation qui fait entrer lindifférencié dans la sphère de ce qui est socialement définissable. Lespace organisé renvoie donc au concept de lieu, qui est, à notre avis, l«objet» premier de létude de lanthropologie de lespace. Lieu entendu comme espace où se déroule lhistoire de lhomme, théâtre du devenir historique au sens physique (construction de centres urbains, de routes, de châteaux, de milieux, etc.) comme au sens culturel le plus large, cest-àdire de construction/organisation sociale, religieuse et philosophique. Espace et communauté En effet, si, comme laffirme Marcel Mauss, lunité sociale ne doit pas être identifiée avec la tribu mais plutôt avec lhabitat ce dernier a donc une double valeur: de regroupement social et, en même temps, dunité territoriale. Par conséquent, lhabitat contient le concept dunité religieuse, linguistique, sociale, bref le sentiment dappartenance. Il est la forme et le contenu des relations possédant des fins communes. Du reste, le concept de «communauté» se réfère à un système socio-spatial aux dimensions limitées car il ny a pas dexistence sociale sans interprétation de lespace. La configuration, toutes les configurations possibles de la communauté sont ce qui représente lessence du système de vie. Ces considérations nont pas pour but de souligner quil existe autant despaces que de communautés qui les habitent, ce nest pas là la simple affirmation dun relativisme culturel en raison des différentes lectures de lespace. Il sagit plutôt davancer quil existe une construction incessante du sens du tissu communautaire qui part de lexpérience des espaces. En un certain sens, on peut comparer lespace avec dautres phénomènes profondément significatifs pour le tissu communautaire mais, en même temps, difficilement réductibles et difficilement transposables en «pure» donnée culturelle; en effet, ils se placent dans une dimension «autre», qui est chaotique, et qui surgit, comme, la mort, dans ce que lordre social a de solide. Ces phénomènes sont des aspects «interstitiels». Ils sont, comme lécrit Borges, la visualisation des interstices dabsurdité qui indiquent la continuelle falsification du monde une fois réduit à des paramètres rationalisables. Lanthropologue italien Ernesto De Martino la clairement montré quand il a souligné que la première forme de lêtre-là social est la rançon culturelle à verser a lindifférencié, cest-à-dire lexpression idéologique et institutionnelle servant de cadre aux expériences individuelles. Pouvoir s emparer culturellement de lespace pour le changer en lieu donne une forme mythologique, historique, sensorielle, qui constitue la seule garantie de lêtrelà, qui nie la crise de la présence, de lobjectivité du monde. Afin de franchir un pas supplémentaire dans la délimitation des problématiques de lanthropologie de lespace, il nous faut introduire dans notre raisonnement le concept de territoire. Le territoire comme ensemble de lieux Si nous pensons à lhomme comme «homo geograficus», le territoire devient le cadre privilégié pour identifier des relations de pouvoir. Comme le soulignait Foucault, le pouvoir «est la base mobile des rapports de force», quelque chose quon produit à tout instant, non pas tant parce quil englobe tout M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 90 ARQUITECTONICS mais parce quil vient de toute chose; le pouvoir, dans ce quil a de permanent, de répétitif, dinerte, est leffet densemble qui se dégage de toute ces mobilités. Une fois donnée cette acception au concept de pouvoir, bien évidemment évidence, le territoire est peut-être le principal facteur déquilibre ou le principal producteur de déséquilibres pour les communautés humaines parce quil implique des hiérarchies, des limites, des seuils, des structures. Dans le cadre du territoire, les relations de pouvoir ne sont pas extérieures aux autres types de rapports, mais elles leur sont immanentes. Les modalités suivant lesquelles la «diversité reconnaissable dune réalité», la rançon culturelle dont nous parlions plus haut, devient explicite, prennent la forme dactes territorialisants. Lacte territorialisant se distingue de lanthropisation dun territoire car il est une configuration continue de cet être-là et donc production continue, incessante, et réduction de situations complexes. La territorialité ne précède et ne suit donc pas, ni chronologiquement ni logiquement, linstauration des rapports sociaux, mais elle les exprime de façon originale, les représente et les fixe. Ainsi, la «réalité» quexprime un système socio-culturel ne peut naître ni survivre ni prendre conscience delle-même si elle ne se fonde pas sur des formes visibles dans lespace, donc matérialisables en un lieu que lon ne peut comprendre quà travers les relations de pouvoir du territoire. Dans ce cas, par exemple, la séparation par clôture, donc le droit de propriété, nest pas lexpression immédiate du modèle culturel mais elle est fondée sur un système de croyances qui proviennent de sphères précédant le savoir. Cest le cas des «compita», placés pour veiller sur différentes propriétés et qui comportaient autant dentrées quil y avait de propriétés en commun. Même si les propriétaires voisins fêtaient ensemble le lieu commun par des sacrifices rituels, dans le même temps, à quinze pieds de lentrée de chaque «compita», sélevaient les autels pour les «lares». Les divinités chargées de protéger la propriété (Déméter, Perséphone, Pluton, etc.) sont, comme le rappelait Frazer, lexpression de linflexibilité; ce nest certes pas la propriété en tant que telle dont elles assurent la sauvegarde mais bien plutôt lordre par opposition au chaos. Si lanthropologie culturelle a pour objet les civilisations, les peuples, les communautés lues à travers leurs symboles, leurs comportements, leurs constructions sociales, leurs langages, leurs valeurs, celui de lanthropologie de lespace consiste à replacer tout cela dans le contexte du lieu à travers la relation de la territorialisation, ces «bandes doscillation» pour définir lexpérience de lespace. Le «plus» quapporte lanthropologie de lespace, cest le devenir, la succession, la transformation lus à travers un théâtre des affaires humaines: le lieu et le territoire; ces derniers ne sont pas donnés une fois pour toutes mais ils se présentent comme la structure à partir de laquelle on peut lire le résultat de transformations continuelles, dune incessante création et dune réduction de situations complexes. Bref, la différence davec une discipline déjà codifiée comme lest lanthropologie culturelle consiste à souligner le rôle de lespace, du lieu situé dans le cours du temps pour donner vie à la lecture de la rançon culturelle mais aussi à celle des possibilités contenues dans une projetation territoriale tenant compte de tout cela. Et pourtant, dans le même temps, si lobjet est lespace et le lieu, le cours du temps devient, si on le lit comme une succession dévénements, une sorte de «bruit de fond» gênant la compréhension de lespace/communauté qui doit, en revanche, être interprété dans loptique de la complexité en évitant les vues réductrices et historicistes. Le territoire comme système complexe La complexité est ce qui définit non seulement le changement des réponses propres aux disciplines confirmées ou non mais aussi le changement du type de question posée; elle © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 91 ARQUITECTONICS ne cherche pas à imposer des modèles de réponses mais à découvrir des problèmes. Le problème de fond consiste à comprendre si les catégories logiques utilisées dans lanalyse du concept despace puis de territoire sont dictées par le réel ou si, au contraire, elle sont appliquées au réel. Lattention ne doit plus se tourner vers ce qui est »généralisable», réductible à des paramètres définis et définissables, mais aussi vers ce qui est singulier, qui ne peut se répéter. Par conséquent, en fonction de ce qui vient dêtre dit, pour fonder lanthropologie de lespace dun point de vue épistémologique, il faut définir, cerner le rôle quy jouent les catégories despace et de temps. Et ce, en se souvenant quau Moyen Age le mot espace n existait pas dans le « sens» quil a dans la culture contemporaine: les langues romanes tirent de «locus» le mot lieu, chose dont le sens est positif, stable. «Spatium» nentre en usage quavec le sens dintervalle chronologique ou topographique: cest une suspension. Vu sous cet angle, comme nous lavons dit, cest le lieu qui, plus que lespace, existe au point de vue culturel; et on ne le délimite pas à partir de là où il sarrête, ou pour mieux dire, à partir de lautre que soi, mais plutôt à partir de là où il commence: de «lêtre pour soi», en quelque sorte. Le lieu est un des premiers éléments où s articule la connaissance mythique par le biais des éléments «concrets» que forment les forces de la nature, mais également labstraction dordre cosmique, systématique, à partir du cours des événements. Le lieu est la première raison dêtre des choses (Saint Augustin) parce quil est objet et sujet dun critère dordre. Lîle, alors, nest plus seulement un «lieu sacré» mais un lieu où le «merveilleux» existe par lui-même. Lapport de lanthropologie de lespace mesure sa propre validité sur le territoire; le territoire est le «document» physique, tangible, lextension complexe des espaces passant par la médiation des lieux. En dautres termes, dans des actes de territorialisation dont nous parlions plus haut, ces processus où lespace acquiert une valeur anthropo/ogique, le territoire ne se surajoute pas aux propriétés physiques mais il les absorbe, les remodèle, les présente à nouveau sous une forme revêtant un caractère culturel. La territorialisation nest pas cumulative mais progressive: ce nest pas tant la chronologie qui compte mais les dynamiques de lensemble qui interagit, et cest pourquoi elle ne dépend pas de lévénement mais sétend sur la longue durée. Une approche méthodologique Les réflexions que nous venons de faire soulignent combien il est difficile de définir les pierres angulaires de lossature territoire-lieu-espace. En ce sens, il reste encore des «résidus» dambiguïté, y compris dans le concept de système qui comporte, implicitement, laspect de la «clôture». Comme le rappelle Piaget, léquivoque réside dans la définition de système ouvert: s agissant dun système, il doit y avoir quelque chose qui ressemble à la clôture et aille de pair avec louverture. De ces réflexions découle le concept de clôture organisationnelle, cest-à-dire de la suprématie des interactions où le système peut entrer sans perdre son caractère clos qui est, après tout, son identité, le fait même que cest un système et non une tranche quelconque de réalité. Il faut donc en passer par lidée dopposition ou de hiérarchie entre le phénomène local et le phénomène global, sans exclure la nécessité dune «simplification» des phénomènes de territoire-lieu-espace, par le biais du territoire de la communauté. La simplification nest donc pas, ici, un système pour prévoir et pour contrôler lexpérience; ce nest pas le point de départ pour réduire les phénomènes: nous ne M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 92 ARQUITECTONICS croyons pas quen contrôlant lexpérience on contrôle le réel. Pour les disciplines empiriques, comme lest lanthropologie de lespace, le lien est plus constructif que formel et nest pas uniquement déterminé par la pure observation coupée de toute «vérification». Dans le monde scientifique, si un phénomène quelconque se répète, il «fonctionne»: cest une donnée de fait. Si la séquence ne devait pas se répéter, on entrerait alors dans le monde non scientifique: cest le résultat de ce quon appelle le «primat de la théorie» qui nie a priori quun principe dindétermination puisse exister. Notre expérience reflète un monde indépendant et prévisible parce quil a une structure stable. Tout compte fait, notre culture, au sens anthropologique du terme, se borne à définir lidentité dans le sens déquivalence. Cela étant posé, nous pouvons dire alors que la différence entre des lectures dictées par le réel ou appliquées au réel, est, dans le fond, le problème de base: les simplifications risquent donc de nêtre plus seulement des approximations mais de véritables conditions supplémentaires. En ce sens, complexité ne signifie pas, bien sûr, «le fait dêtre complet»: elle apparaît là où la simplification échoue. Pour aller au cur du problème, nous nous référons au concept dalgorithme, cest-à-dire à un processus formel qui donne toujours le même résultat tout en restant neutre par rapport au substrat (territoire-communauté). A la base, les algorithmes sont des «passages obligés» et ce pour des raisons à la fois «profondes» (lois de la physique, etc.) et «superficielles» (historiques, au sens de phénomènes casuels). La simple lecture des algorithmes fournirait les unités élémentaires avec le risque dobtenir des résultats quon ne pourrait ramener quaux rapports de nature «causale». Mais, si la notion de référence est la complexité, le problème ne peut être relativisé à lintérieur dun système cohérent à moins que lon nanalyse ses composantes ou plutôt ses relations. En termes de pratique, il est important de distinguer les paramètres dordre des paramètres de contrôle: les premiers sont, en quelque sorte des expressions de «grandeurs» de létat macroscopique du système; en revanche, les seconds sont les caractéristiques qui influencent le comportement de ce dernier dans les relations prises une à une et non dans leur globalité. Il est évidemment impossible de définir a priori les «grandeurs» qui expriment létat macroscopique du système, en effet, le choix des paramètres dépend exclusivement des caractéristiques uniques de chaque territoire; elles sont cette clôture organisationnelle du système dont nous parlions plus haut, lélément qui en dénote la structure de fond. En revanche, les paramètres de contrôle se situent à un niveau général plus bas dont ils sont lexpression; ce sont les domaines de référence spécifiques, forme et substance des paramètres dordre, quon ne peut toutefois prendre comme éléments premiers et constitutifs. Ce nest pas là un tour de passe-passe pour sortir du problème de la simplification car celle-ci nest pas le contraire de complexe mais le contraire de compliqué. Nous pouvons résumer les problèmes qui se cachent dans les opérations de simplification en posant que lévolution du système a toujours lieu de la même façon; il est donc toujours possible de définir la position des parties par rapport au tout si lon fait en sorte que la variation de lensemble du système soit prévisible lorsque varie le comportement de lélément particulier. La simplification, dans loptique de la complexité, nest pas, en revanche, un modèle extensible mais quelque chose de tout à fait singulier, valable dans certaines circonstances seulement et à des conditions tout à fait particulières. On ne peut saisir une fois pour toutes, à travers leurs caractéristiques invariantes, les dynamiques du territoire lu, justement, comme ensemble de lieux qui manifestent spatialement © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 93 ARQUITECTONICS la substance de la communauté et du tissu social parce que la somme des «comportements élémentaires» ne permet aucunement de définir le comportement de lensemble. Naturellement, dans le territoire, l«interdit» contraire - ne pas poser que lélément global permet la lecture des événements pris un à un - vaut également. Laménagement du territoire a, trop de fois, été le résultat dune volonté de rationalisation irrationnelle qui réduit le réel à de pseudo assertions; à dhypothétiques relations premières qui justifient le caractère mesurable du créé, la réification de limpalpable, la légitimité de la dégradation, par opposition aux îlots de bonheur des zones «wilderness» ou des zones industrielles, selon la «vocation» du responsable de laménagement. Le territoire nest pas la carte géographique qui le représente; de même, on ne définit pas lespace uniquement en fonction de ce quil contient, parce que, parallèlement il en est le contenu. Il ny a donc pas un territoire prédéterminé dont nous pouvons établir la carte car cest le fait même détablir cette carte qui crée les caractéristiques du territoire, comme lont tristement enseigné les «subdivisions fonctionnelles» du zonage. Dans les dynamiques territoriales, même si les processus initiaux, simples algorithmes, sont privés «desprit» et «dobjectifs», le caractère intentionnel du processus communautaire structure un niveau de relations qui deviennent spécifiques au fur et à mesure quelles se développent. Dans cette optique, lapproche ne pourra, évidemment, quêtre diachronique donc historique. Pour lire le changement, le devenir historique, sur le territoire, il faut se placer dans la longue durée. Lhistoire vue dans la longue durée permet de lire le territoire et sa mutation dun point de vue structurel; elle permet de comprendre quels sont les éléments culturels provenant dautres cultures, précédentes et/ou contemporaines, quil accepte ou quil refuse. Les types de cultures, lutilisation du sol, sont eux aussi, le résultat du climat, de la morphologie physique comme de lintervention humaine, autant daspects qui, replacés dans la longue durée, donnent à voir leur devenir, leur organisation et leur réorganisation ainsi que les «emprunts» culturels effectués (Braudel). De même, les ouvrages construits, architecturaux, sont le résultat concret, la matérialisation dune culture donnée à une époque donnée. Lespace, le lieu qui devient le territoire, si on le replace dans la longue durée, donne à voir le système culturel complexe des sociétés dans leur déroulement, il donne à voir son propre devenir, sa propre façon dorganiser lespace. Le territoire comme esprit Dans cette optique, la présence des algorithmes et celle de lensemble complexe des relations quils structurent déterminent une aptitude du système à survivre. En ce sens, pour le territoire, lorganisation est la configuration de certaines relations qui confère au système ses caractéristiques essentielles; la structure est la territorialisation physique de tout cela. Le processus est alors le critère pour une explication complète parce quil est la matérialisation continue du schéma selon lequel le système sorganise. Vu sous cet angle, il sagit alors dun système cognitif, dun réseau autocréateur, autopoiétique. Lesprit nest pas une activité, cest plutôt un processus, lunité immanente au grand système biologique, que médiatise le système des projets élaborés en société. L «esprit spatial» nest donc pas le fruit dune expérience mais dun ensemble dexpériences; ce nest pas un point de départ mais un agrégat de points darrivée. On peut «lobotomiser» l«esprit» de lespace-territoire en détruisant les économies locales, le droit à léconomie du territoire et de ses ressources. M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004