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La fin de Satan? Les enjeux du diable entre le XVIIIe et le XIXe siècles

Chico Antúnez, Fátima

Abstract

Departamento de Filología Francesa y Alemana

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Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid GRADO EN LENGUAS MODERNAS Y SUS LITERATURAS TRABAJO FIN DE GRADO LA FIN DE SATAN? LES ENJEUX DU DIABLE ENTRE LE XVIIIe ET LE XIXe SIÈCLES Presentado por: Fátima Chico Antúnez Tutelado por: Javier Benito de la Fuente Año 2018 – 2019 Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid RÉSUMÉ Le Diable a toujours été un personnage incertain. Beaucoup d’auteurs ont écrit sur ce sujet, mais personne ne sait même s’il est réel, puisque les légendes et les mythes de Satan sont nombreux. Ma recherche est divisée en plusieurs parties : une introduction qui contextualise en gros le sujet, et l’analyse de quatre œuvres françaises différentes : Le Diable boiteux, Le Diable amoureux, Les Fleurs du Mal et La fin de Satan. À partir de ces productions et avec l’aide d’autres livres, mon objectif sera d’étudier le comportement du Démon, mais aussi d’observer comment ce thème avance tout au long de l’histoire selon les événements qui se produisent, et comment la mentalité de la société change avec eux. Cette étude présente son évolution, depuis une figure terrifiante, qui deviendra peu à peu moqueuse, jusqu’à une idée toute nouvelle : Le Diable est une partie de nousmêmes. Mots-clés : Diable, figure, analyse, littérature, société, histoire. RESUMEN El Diablo siempre ha sido un personaje confuso. Muchos autores han escrito sobre este tema, pero nadie sabe siquiera si es real, ya que las leyendas y los mitos que existen de Satán son abundantes. Mi investigación está dividida en varias partes: una introducción que contextualiza a grandes rasgos el tema y el análisis de cuatro obras francesas diferentes: Le Diable boiteux, Le Diable amoureux, Les Fleurs du Mal y La fin de Satan. A partir de estos textos y con la ayuda de otros libros, mi objetivo es estudiar el comportamiento del Demonio, pero también cómo este asunto avanza a lo largo de la historia según los acontecimientos que se van produciendo y cómo la mentalidad de la sociedad cambia con ellos. Este estudio muestra su evolución, desde una figura aterradora, que poco a poco pasará a ser burlesca, hasta una idea totalmente nueva: El Diablo es una parte de nosotros mismos. Palabras clave: Diablo, figura, análisis, literatura, sociedad, historia. Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid TABLE DES MATIÈRES JUSTIFICATION ........................................................................................................... 1 INTRODUCTION ........................................................................................................... 2 CHAPITRE 1 : LE DIABLE BOITEUX, DE LESAGE ............................................. 9 CHAPITRE 2 : LE DIABLE AMOUREUX, CAZOTTE ......................................... 13 CHAPITRE 3 : LE ROMANTISME, XIXº SIÈCLE ................................................ 17 3.1. LES FLEURS DU MAL : BAUDELAIRE .......................................................... 19 3.2. LA FIN DE SATAN: VICTOR HUGO ............................................................... 26 CONCLUSION .............................................................................................................. 30 BIBLIOGRAPHIE ........................................................................................................ 31 Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 1 JUSTIFICATION Le Diable a toujours été une figure épouvantable mais aussi imposante, présente depuis la création du monde. Il constitue un concept très abstrait à cause de son incohérence et de son imperfection en tant que personnage. Mon intérêt pour ce sujet provient des films d’horreur et d’épouvante que j’affectionne depuis mon plus jeune âge. Ce qui alimente ma curiosité, c’est le nombre d’événements et situations inexpliquées se produisant par exemple dans les exorcismes ou dans des maisons hantées. À partir de ce manque d’information, mon envie de faire des recherches sur ce sujet n’a fait que croître. Pour le relier avec la culture française, j’ai décidé d’élaborer un travail fondé sur l’analyse de quatre œuvres littéraires françaises : Le Diable boiteux, de Lesage ; Le Diable amoureux, de Cazotte, Les Fleurs du Mal, de Baudelaire et La fin de Satan, de Victor Hugo. Tous appartiennent aux XVIIIe et XIXe siècles, où l’ésotérisme et la fantaisie sont plus affirmés que jamais. En outre, je m’appuierai sur d’autres livres, comme le chef d’œuvre anglais du XVIIe siècle, Le paradis perdu, de John Milton. L’étude de ces ouvrages permet d’examiner la nature même du Diable, mais aussi l’attitude de l’homme face aux aspects du Mal, qui l’atteignent directement et profondément. La littérature est un lieu d’échange et d’exploration qui est inondé de références diaboliques. Les croyances religieuses et magiques font que la société se développe et le Diable change en même temps avec elle. Alors, cette étude ne sera pas seulement une recherche sur le Démon, mais aussi sur les changements de la mentalité humaine depuis le Moyen Âge, quand cette figure s’affirme, jusqu’au XIXe siècle. Le problème de ce thème réside dans l’instabilité de son évolution. Elle est loin d’être harmonieuse et les aspects qui l’entourent ne suivent pas un rythme régulier sur une période d’un siècle. La religion et la magie seront les piliers de cet occultisme, et il y aura donc un rapprochement envers ces sujets. Le but de ce travail est d’essayer de répondre aux différentes questions qui se posent lorsqu’on pense au Diable et d’approfondir sur son origine et son évolution instable, afin d’éclaircir les différentes images que la littérature de ces siècles nous fournit : comique, amoureuse et effroyable. Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 2 INTRODUCTION La figure du Diable a toujours été un mystère. De nombreuses personnalités ont essayé de démasquer les énigmes qui l’entourent, y compris des grands écrivains, des religieux, des philosophes et même des scientifiques, mais personne n’a pu même démontrer son existence. C’est pour cela qu’il a toujours été l’objet de recherches motivées par la curiosité de la société. « Il s’agit […] d’un phénomène collectif bien réel produit par les multiples canaux culturels irriguant une société » (Muchembled, 2000 :9). En effet, la manière dont la culture et la mentalité des gens ont changé tout au long de l’histoire, a fait évoluer sa représentation. Qu’est-ce que ce mot, « Diable », signifie ? Selon l’explication de Muchembled (2000) ce nom veut dire « le diviseur » et il symbolise la rupture de l’unité des forces qui conformaient la société, comme la religion et la politique. Il incarne donc, la figure du Mal, de la rébellion ; il est celui qui incite les hommes à agir contre les normes et celui qui nuit aux autres. Il prend les traits négatifs des personnes pour leur mentir et les tromper : « Il épie toutes les faiblesses pour les tenter, tous les courages pour les abattre. Il promet, selon les passions de chacun, de l’or, des femmes, la science ou la gloire » (Louandre, 1842 :574). En effet, sa personnalité, qui incarne la méchanceté et la cruauté, vient aussi déterminée par un héritage familial : « La grand-mère de Satan, beaucoup plus souvent citée que sa mère (celle-ci est appelée Lillis ou Llillith), provenait en fait du souvenir de la terrible déesse Cybèle, ou Holda, sorte d’image maternelle monstrueuse et dévorante » (Muchembled, 2000 : 28). D’ailleurs, sa soi-disante descendance garde également la même constitution et caractère : Les légendes brodent également sur le thème des sept filles du diable, qui incarnaient sept vices cardinaux, ou à propos de ses deux enfants, la Mort et le Péché, avec lesquels il a produit les sept vices lors de relations incestueuses, envoyant ensuite ses sept petits-enfants dans le monde pour tenter les humains. (Muchembled, 2000 :28) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 3 Ces péchés capitaux correspondent à la colère, l’avarice, l’envie, l’orgueil, la gourmandise, la paresse et la luxure. Les commettre implique des très graves conséquences et l’homme doit les éviter pour pouvoir vivre en paix. Il est clair qu’ils sont liés à Satan. Par exemple, dans cette estampe d’Odilon Redon, le diable les serre dans ses bras, laissant entendre la relation étroite entre eux. Quelle est son apparence ? Est-il un fantôme ? Un humain ? Il est normalement un animal, un serpent, un bouc, un dragon…mais aussi un homme. La peur de la société vient aussi déterminée par cette incertitude. L’homme ne peut pas savoir l’allure sous laquelle il va se manifester : Est-ce un corps ou un esprit ? Ce n’est pas un esprit, car, suivant la définition de l’école, un esprit, c’est ce que l’œil ne peut voir, ce que l’oreille ne peut entendre. Or, on voit le diable, on l’entend, il parle. Ce n’est pas un corps, car on ne peut le saisir sous une forme tangible, et il franchit les distances avec la rapidité de la pensée. C’est un être indéfinissable et pour ainsi dire impersonnel. (Louandre, 1842 :570) En ce qui concerne son entourage, le Diable continue à transmettre la même image depuis sa création, une figure terrifiante qui reste dans l’obscurité, en attendant l’opportunité de jouer son rôle : « Capable d’être partout à la fois, le démon préférait cependant certains endroits et certains moments. La nuit était son royaume […] lieux désolés et froids, animaux nocturnes étaient de ce fait directement reliés à lui » (Muchembled, 2000 :28). L’époque à laquelle Satan est apparu reste encore à déterminer. Muchembled (2000) soutient qu’il s’est affirmé au Moyen Âge, entre le XIIe et XIIIe siècle à partir de vagues références apparues autant dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. La religion est donc la voie de surgissement de ce personnage. Il y a bientôt six mille ans que le diable a fait sa première visite à la terre […] Ève s’éveillait à peine sur les gazons du paradis terrestre que déjà le démon la guettait pour la tromper […] et lui fit manger, ainsi que l’a dit Milton, la mort et le péché dans une pomme. (Louandre, 1842 :572) Effectivement, c’est le serpent de la Genèse de la Bible qui cache cet ange de la tentation pour la première fois, avec l’objectif de diviser la paix. Era, empero, la serpiente el animal más astuto de todos cuantos animales había hecho el Señor Dios sobre la tierra. Y dijo a la mujer: ¿Por qué motivo os ha mandado Dios que no comiéseis de todos los árboles del paraíso? A lo cual respondió la mujer: Del fruto de los árboles, que hay en el paraíso, sí comemos: Más del fruto de aquél árbol, que está en medio del paraíso, mandónos Dios que no comiésemos, ni le tocásemos siquiera, para que no muramos. Dijo entonces la serpiente a la mujer: ¡Oh! Ciertamente que no moriréis. Sabe, empero, Dios que en cualquier tiempo que comiéseis de él, se abrirán vuestros ojos: y seréis como dioses, conocedores de todo, del bien y del mal. Vió, pues, la mujer que el fruto de aquel árbol era bueno para comer, y bello a los ojos, y de Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 4 aspecto deleitable, y cogió del fruto, y comióle: dio también de él a su marido, el cual comió. Luego se les abrieron a entrambos los ojos, y como echasen de ver que estaban desnudos, cosieron o acomodáronse unas hojas de higuera, y se hicieron unos delantales o ceñidores […] Y dijo el Señor Dios a la mujer: ¿Por qué has hecho tú esto? La cual respondió: La serpiente me ha engañado, y he comido. Dijo entonces el Señor Dios a la serpiente. Por cuanto hiciste esto, maldita tú eres o seas entre todos los animales, y bestias de la tierra: andarás arrastrando sobre tu pecho, y tierra comerás todos los días de tu vida. (Sagrada Biblia, Génesis, 3.13.14;1993 :7) Satan est présent ensuite dans plusieurs parties de la Bible. D’un côté, dans l’Ancien Testament, dans le livre poétique de Job, par exemple, le Diable fait du mal à Job après que Dieu s’est écarté d’eux, car il ne cessait de l’inciter à le ruiner. Pour la première fois dans le recueil, le nom de Satan apparaît de manière explicite : Y sucedió que otro día comparecieron los hijos de Dios a la presencia del Señor, y asimismo Satanás se halló entre ellos, y se puso en su presencia. Y díjole el Señor a Satanás: ¿De dónde vendrás tú? El cual le respondió: He dado la vuelta por la tierra, y la he recorrido toda. Replicó el Señor: ¿Pues no has observado en mi siervo Job cómo no tiene semejante en la tierra, varón sencillo, y recto, y temeroso de Dios, y muy ajeno de todo mal obrar, y que aún conserva la inocencia? Y eso que tú me has incitado contra él, para que yo le atribulase sin merecerlo. A esto respondió Satanás, diciendo: El hombre dará siempre la piel de otro por conservar la suya propia, y abandonará de buena gana cuanto posee por salvar su vida; y si no, extiende tu mano y toca a sus huesos y carne, y verás cómo entonces te menos precia cara a cara, Dijo, pues, el Señor a Satanás: Ahora bien, anda, en tu mano está, pero consérvale la vida. Con esto partiendo Satanás de la presencia del Señor, hirió a Job con una úlcera horrible desde la planta del pie hasta la coronilla de la cabeza. (Sagrada Biblia, Antiguo Testamento, Libro de Job : 2.1-2.7, 1993 : 607) L’ambigüité de ce texte réside dans la descendance de Dieu. Satan est apparemment son fils et il fréquente parfois des scènes dans lesquelles il ose même le tenter. Grâce à lui, la société avance, effrayée des pouvoirs du diable, qui réussit à provoquer la peur et changer alors les décisions humaines. La peur du diable qui guette, la crainte de Dieu qui punit, la vision hallucinante de l’enfer qui s’ouvre, il ne fallait pas moins que cela pour brider la violence des passions, et mettre un peu de bonté dans les actes, sinon encore dans les cœurs. (Lanson, 1920 : 15) D’un autre côté, dans le Nouveau Testament, il apparaît dans plusieurs livres, comme le numéro onze de Luc, ou le quatre de Matthieu : En aquella sazón, Jesús fué conducido del Espíritu Santo al desierto, para que fuese tentado allí por el diablo. Y después de haber ayunado cuarenta días con cuarenta noches, tuvo hambre. Entonces, acercándose el tentador le dijo: Si eres el hijo de Dios, di que esas piedras se conviertan en panes. Mas Jesús le respondió: Escrito está. No sólo de pan vive el hombre, sino de toda palabra o disposición que sale de la boca de Dios. Después de esto le transportó el diablo a la santa ciudad de Jerusalén, y le puso sobre lo alto del templo; y le dijo: Si eres el Hijo de Dios, échate de aquí abajo; pues está escrito: Que te ha encomendado a sus ángeles, los cuales te tomarán en las palmas de sus manos para que tu pie no tropiece contra alguna piedra. Replícole Jesús: También está escrito: No tentarás al Señor tu Dios. Todavía le subió al diablo a un monte muy encumbrado, y mostróle todos los reinos del mundo y la gloria de ellos. Y le dijo: Todas estas cosas te daré si, postrándote delante de mí, me adorares. Respondióle entonces Jesús: Apártate de ahí, Satanás; porque está escrito: Adorarás al Señor Dios tuyo, y a él sólo servirás. Con esto le dejó el diablo; y he aquí que se acercaron los ángeles y le servían. (Sagrada Biblia, Nuevo Testamento, Libro de Mateo : 4.1 – 4.11, 1993 : 1237) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 5 Le Diable est alors une figure tentatrice qui depuis le début cherche que l’homme renonce à Dieu pour se soumettre à sa volonté. Il essaye de provoquer la désobéissance en éveillant l’incertitude de sa victime. Comme la citation de la Genèse, dans la Bible, certaines références au diable sont très vagues, et ce ne sera qu’à partir Moyen Âge, avec l’unification du christianisme à partir des cultures grecque, latine et juive, qu’elles seront reliées à Satanas. C’est le cas du chapitre quatorze du livre d’Esaïe : ¿Cómo caíste del cielo ¡oh lucero! tú que tanto brillabas por la mañana? ¿Cómo fuiste precipitado por tierra, tú que has sido la ruina de las naciones? Tú que decías en tu corazón: Escalaré el cielo: sobre las estrellas de Dios levantaré mi trono, sentaréme sobre el Monte del testamento situado al lado del Septentrión; sobrempujaré la altura de las nubes, semejante seré al Altísimo. Pero tú has sido precipitado al infierno, a la más honda mazmorra. Los que te vieron se inclinarán a ti, y te contemplarán. ¿Y es éste, dirán, aquel hombre que alborotó la tierra que hizo estremecer los reinos, el que dejó desierto el mundo, y asoló las ciudades, y no abrió jamás la cárcel a sus prisioneros? […] Mas tú has sido arrojado lejos de tu sepulcro como un tronco inútil e inmundo, y confundido, como podrido cadáver con los que fueron muertos a cuchillo, y descendieron a lo más hondo de la fosa. (Sagrada Biblia, Antiguo Testamento, Libro de Isaías: 14.12 -14.19, 1993 :867) À partir de ce passage, dans lequel un astre brillant, dit « fils de l’aurore », chute du ciel, le nom « Lucifer » est créé1. Il fait référence à l’étoile qui possède la lumière, le phosphore, qui, tombant par terre symbolise la rébellion, le mal. Cette citation laisse entendre que l’un des sept péchés capitaux, l’orgueil, est la cause de la chute de cet ange. Grâce à la scène de la Genèse, la femme commence à être vue comme une sorte d’alliée du diable. En effet, avec le développement du christianisme, cette idée se déroule et devient la source d’inspiration de plusieurs artistes, comme Michel-Ange, qui a peint Le Peché originel et la Chute, dans la Chapelle Sixtine du Vatican : 1 Dans la mythologie grecque, « Phosphoros », dont le nom traduit en latin par Lucifer signifie littéralement "le porteur de lumière ", est le beau dieu ailé qui personnifie l'étoile du matin, la planète Venus, fils de la déesse Eos, l'aurore. Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 6 Néanmoins, elle était reliée à la forme de certains monstres qui prenaient une apparence féminine. C’est le cas des sirènes : Les amateurs de merveilleux portaient un intérêt particulier aux animaux marins. Le vieux mythe des sirènes, dont le chant faillit envoûter Ulysse, fut fortement réaffirmé à la Renaissance […] C’est la femme qui commet la plus épouvantable transgression en se donnant à un animal puis en portant en elle l’hybride qui en résulte […] La sexualité devenait ainsi un enjeu central pour les savants, mais également pour les théologiens, les moralistes, les juges, les artistes et les écrivains. (Muchembled, 2000 : 115,116,117) Le phénomène de représenter le diable à partir de l’union des animaux et des humains est très commun au Moyen Âge, quand les mythologies classiques disparaissent pour créer les nouvelles figures chrétiennes. Des personnages comme le Dieu Loki, de la mythologie nordique ; les dieux champêtres de la mythologie grecque, comme les satyres, les faunes ou le dieu Pan, qui ont tous une apparence mi-chèvre, mi-humaine …sont quelques exemples qui, n’étant pas méchants, mais quelquefois redoutables, deviennent les figures qui inspireront celles de Satanas. En effet, « la croyance au diable et la peur du diable feront désormais partie de la pensée et de la sensibilité médiévales » (Brucker, 1979 :40). Comme nous l’avons vu, son origine est loin d’être claire, mais il est certain que le folklore a eu une grande influence dans la culture du pays. C’est pour cela que le démon prend plusieurs formes monstrueuses ou déformées. Jeffrey Burton Russel affirme avec raison que la notion proprement chrétienne de diable se trouve fortement influencée par des éléments « folkloriques » […] Les principaux traits démoniaques […] ne constituaient absolument pas un ensemble organisé. Dispersés à la surface du continent, issus d’univers différents et d’époques diverses, ils demeurèrent néanmoins intégrés sans grand problème jusqu’au XIIº siècle. (Muchembled,2000 :24,25) Au Moyen Âge, il est souvent le protagoniste dans la littérature épique. Par exemple, dans les chansons de geste, comme la Chanson de Roland : « Dans les Chansons de geste de la première moitié du XIIe siècle, […] sa valeur thématique est faible […] le diable est quelquefois un élément fantastique dans les descriptions » (Brucker, 1979 :39). La littérature épique est remplie de références au diable. À part les termes communs démon et diable qui y figurent, sont très répandus ceux de maufé et aversier. […] Etymologiquement, le diable est le calomniateur, de là vient qu’il est toujours pris en mauvaise part ; c’est un esprit malfaisant et de ténèbres. (Ashby, 1979 :9) Dans cette longue période, il y avait aussi d’étranges croyances en ce qui concerne le diable. Par exemple, la société croyait en la légende de Merlin l’Enchanteur, selon laquelle son père serait le diable et sa mère, une religieuse. De ce couple, devait naître, en principe, l’antéchrist. Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 13 CHAPITRE 2 : LE DIABLE AMOUREUX, CAZOTTE Au XVIIIe siècle, le libertinage est un phénomène très important, mais les sentiments domineront aussi le panorama socioculturel. De même que dans l’œuvre de Lesage, le Diable est observé avec frivolité. Le manque de sérieux, qui provient de la perte de pouvoir de l’Église et du succès des Lumières, c’est-à-dire, de l’ère scientifique, déclenchera le triomphe de l’imaginaire. La fantaisie va donc être très présente dans les œuvres littéraires de ce siècle. Le pouvoir qu’elle possède pour faire que les gens s’évadent de leurs vies et la capacité de provoquer leurs rires, lui attribueront un rôle principal dans la littérature. Dans la deuxième moitié de ce siècle, Cazotte (1719-1792), un écrivain français, publia son œuvre principale, Le Diable amoureux, qui brisera le climat intellectuel dans lequel se trouve la société en introduisant le genre fantastique. « En 1772, Le Diable amoureux de Jacques Cazotte assure une transition ambigüe du domaine de la croyance à celui de l’imaginaire » (Muchembled, 2000 :243). Dès les premières pages du roman, le personnage principal subit des situations inexplicables qui provoquent sa curiosité. « Il finissait à peine le commandement, je vois disparaître la pipe ; et, avant que j’eusse pu raisonner sur les moyens […] mon interlocuteur avait repris on occupation […] Je me retirerai plein de curiosité et affamé d’idées nouvelles » (Cazotte, 2018 :11). Alvare, le protagoniste, pour satisfaire l’envie qu’il avait de connaître ce que le Soberáno2 cachait, lui avoua qu’il n’avait peur du Diable et même qu’il pouvait le défier : « Je tirerais les oreilles au grand Diable d’enfer » (Cazotte, 2018 :12). Après avoir marché quelque temps, entourés par des ruines, Alvare, le Sobérano et deux amis de celui-ci, commencent à invoquer le Diable dans l’obscurité. Cela nous fait penser aux rituels propres du Moyen Âge, normalement effectués par les sorcières, les disciples du Démon : 2 Sobérano est un camarade d’Alvare très âgé, d’origine Flamande, qui l’introduira dans le monde surnaturel. Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 14 À l’aide d’un roseau qui lui servait d’appui dans sa marche, trace un cercle autour de lui sur le sable léger dont le terrain était couvert, et en sort après y avoir dessiné quelques caractères […] Récitez, me dit-il, cette conjuration avec fermeté, et appelez ensuite à trois fois clairement Béelzébuth. (Cazotte, 2018 : 14) Le Démon de Cazotte est décrit physiquement comme un personnage hybride, il est un spectre qui possède des traits animaux : « Une tête de chameau horrible, autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre ; surtout elle avait des oreilles démesurées. L’odieux fantôme ouvre la gueule » (Cazotte, 2018, 15). Vaillamment, il le défie et l’appelle « esclave ». Le plus étonnant, c’est qu’il obéit aux désirs d’Alvare, et lui offre tout ce qu’il demande. Cependant, ces formes qu’il avait prises ne seront qu’un artifice pour après se transformer en fille, qui essayera de le tenter : « Le chameau et la chienne ne sont que des symboles d’obéissance apparente, plus nettement encore de soumission du diable à un humain qui l’a finalement séduit alors qu’il tentait de le tromper » (Muchembled, 2000 :244). Ce qui surprend les lecteurs chez Cazotte, c’est que le Diable arrive à interagir avec les humains. Il n’est plus une figure terrible, mais il est pris comme un trait propre des humains. « L’image du Diable mue en profondeur, s’éloignant d’un être terrifiant extérieur à la personne humaine, pour devenir de plus en plus une figure du Mal que chacun porte en soi » (Muchembled, 2000 :248). En effet, il n’interagit pas seulement avec eux, mais il arrive à être amoureux du protagoniste. En ce moment, le Diable est plus ridiculisé que jamais, car il tombe dans son propre piège. À peine vous vis-je sous la voûte, que cette contenance héroïque à l’aspect de la plus hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour parvenir au bonheur, je dois m’unir à un mortel, prenons un corps, il en est temps […] Aimée d’Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. (Cazotte, 2018 :28) Don Alvare ne se rend pas compte du fait qu’il est amoureux jusqu’à ce que Biondetta, le Diable, se trouve sur le point de mourir après être attaquée par la maîtresse d’Alvare, Olympia. Le monstre n’est plus le Diable, mais plutôt lui-même, qui a méprisé ses tendresses : Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes sens ? Elle avait la vie comme je l’ai, et la perd, parce que je n’ai jamais voulu l’entendre, parce que je l’ai volontairement exposée. Je suis un tigre, un monstre. (Cazotte, 2018 :48) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 15 C’est à ce moment-là, quand il fait sa déclaration d’amour, qu’il pose toutes les questions qui le déconcertaient et qu’il découvre quelles étaient les intentions des démons quand il se sont rencontrés pour la première fois. : Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation, et parvenir par la voie de la terreur à vous réduire à l’état de vil esclave de leurs volontés. Ils vous préparaient d’avance à la frayeur, en vous provoquant à l’évocation du plus puissant et du plus redoutable de tous les esprits ; et par les secours de ceux dont la catégorie leur est soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d’effroi, si la vigueur de votre âme n’eût fait tourner contre eux leur propre stratagème. (Cazotte, 2018 :50) En plus, il/elle avoue qu’elle est une Sylphide et qu’elle forme partie d’un grand nombre de créatures fantastiques : « À votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout l’avantage sur vos ennemis. Je suis Sylphide d’origine, et une des plus considérables d’entre elles » (Cazotte, 2018 :50). Cela, en plus de confirmer le caractère fantastique de l’œuvre, affirme tout ce que nous avions dit à propos des créatures magiques, puisque le Diable est bel et bien constitué de diverses créatures mythologiques précédentes, dont il a hérité ce caractère de séduction dangereuse. L’amour les unit joyeusement jusqu’à ce que Biondetta commence à tenter Alvare avec des propositions sexuelles. Cependant, il avait promis à sa mère de rester vierge jusqu’au mariage, et il décide de rendre visite à celle-ci et quitter Biondetta. L’amour pour sa mère ne signifie pas ici seulement l’attachement familial, mais pour Cazotte ce sentiment représente la fidélité à la foi chrétienne : « Son amour indéfectible pour sa mère survit à toutes les tentations et symbolise, avec une profondeur inattendue, la foi du chrétien, qui reste intacte dans le péché et offre à la grâce un point d’appui où s’exercer » (Milner, 2007 :78). Malgré les efforts d’Alvare, Biondetta le suit, et après plusieurs aventures, le grand événement arrive. Il trahit ses principes et tombe entre les griffes du Diable, qui déclare peu après ses intentions : Biondetta ne doit pas te suffire : ce n’est pas là mon nom : tu me l’avais donné : il me flattait ; je le portais avec plaisir : mais il faut que tu saches qui je suis… Je suis le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable… […] J’ai dû te le faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité : ce n’est pas qu’en vous aveuglant qu’on peut vous rendre heureux. (Cazotte, 2018 : 76, 77) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 16 Voici comment l’omniprésence de l’amour et du sexe se joint à la figure du Diable, qui continue à être une tentation pour l’homme : il fait semblant de son amour pour mentir et tromper Alvare. À la fin du livre, le lecteur découvre que toute cette histoire a été un rêve, qui a commencé avec l’entrée dans la grotte de Portici, provoqué par le Diable, qui voulait troubler l’âme si pure de don Alvare. C’est le médecin qui élucide ce problème : Vous avez provoqué l’esprit malin, et lui avez fourni, par une suite d’imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour parvenir à vous tromper et à vous perdre […] Il vous a séduit, il est vrai, mais il n’a pu parvenir à vous corrompre ; vos intentions, vos remords vous ont préservé. (Cazotte, 2018 :83) L’amour est donc abordé depuis plusieurs points de vue et cela arrive aussi au sujet du Diable. Il représente une figure de conte d’amour, mais Cazotte fonde son œuvre sur un plan satirique et il constitue donc un personnage rusé et burlesque, qui joue avec les esprits des humains pour satisfaire ses désirs : « Il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant le grotesque au terrible […] enfin le mensonge à la vérité, le repos à la vieille, de manière que votre esprit confus ne distingue rien » (Cazotte, 2018 : 84). Ce roman, chargé de références morales, propose une réflexion très profonde au lecteur. Qu’est-ce qui nous conduit à réaliser des actes impurs et immoraux ? Si l’homme peut décider lui-même et juger entre deux options, la bonne et la mauvaise, pourquoi résout-il parfois l’erronée ? Dans cette œuvre, la réponse à ces questions est le Diable. Il nous défie et nous pousse à bout en créant de l’incertitude afin de nous confondre et nous tromper. « C’est en effet à la faveur du désordre que Satan s’introduit dans notre âme » (Milner, 2007 :94). Jacques Cazotte s’adresse ainsi probablement à la fois aux esprits forts qui ne croient plus ou guère au diable, à ceux qui aimeraient douter de son existence sans pouvoir s’empêcher de le redouter et même aux plus crédules en la matière. […] Tous recevront, avec plus ou moins de force, la leçon de l’enchaînement du démon aux volontés humaines. (Muchembled, 2000 :247) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 17 CHAPITRE 3 : LE ROMANTISME, XIXe SIÈCLE Le XIXe siècle s’identifie avec le romantisme, un mouvement littéraire et culturel originaire d’Allemagne, qui demeura en Europe à peu près jusqu’à 1850. Le romantisme est une littérature où domine le lyrisme […] le lyrisme est d’abord l’expansion de l’individualisme […] par les phénomènes de notre sensibilité. Ces phénomènes sont de deux sortes : des sentiments d’amour et d’espérance, de haine et de désespérance, d’enthousiasme et de mélancolie ; ou bien des sensations. (Lanson, 1920 :930) C’est alors un mouvement qui se centre sur le sentiment. Les éléments métaphysiques s’affirment et le réel perd l’importance qu’il avait gagnée à partir de la Renaissance. Ainsi, la fantaisie joue un rôle très important et le Diable reprend un aspect de révolte. La tragédie de la deuxième moitié du XVIe siècle retourne afin d’éveiller les émotions du lecteur. Le paradis perdu, de John Milton (1608-1674), écrit en 1667, a été l’une des principales influences pour le romantisme en général. Cette œuvre anglaise introduit dans la littérature la figure inquiétante de l’ange déchu, un diable rebelle, mais qui agit à la fois comme un héros pré-romantique. En effet, Milton a été l’inspirateur de quelques artistes du XIXe siècle, comme Gustave Doré, qui possède un grand répertoire d’illustrations de Satan dont plusieurs sont comprises dans l’œuvre de John Milton : Puisque la chute de l’homme est en partie au moins l’œuvre de Satan, l’épopée devra englober la chute des anges et les entreprises du tentateur. Aussi certains ont-ils vu en Satan, avant même les romantiques, le véritable héros du Paradis perdu. (Milton, 2016 :14) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 18 John Milton reprend l’histoire de la Genèse pour créer la sienne. Le Diable n’a aucune compassion pour l’homme et il représente la véritable figure du Mal, comme pur adversaire de Dieu. Il n’est pas seulement le protagoniste de l’œuvre, mais il est aussi le héros pour avoir désobéit au Créateur. C’est cette attitude qui attira la société du siècle romantique. « L’influence de Milton […] contribua à faire de Satan un nouveau type de héros capable d’exprimer, par son orgueil, sa révolte et son malheur, un des aspects essentiels de l’âme moderne » (Milner, 2007 : 185). Le Satan du Paraids Perdu est révolté contre Dieu, c’est-à-dire contre la source de tout bien, Quelle que soit sa grandeur […] il s’est interdit, par son refus définitif de l’amour, de concevoir le moindre élan vers quelque être que ce soit. (Milner, 2007 :144) Le XIXe siècle est le symbole de la révolution. En effet, la Révolution française, qui avait commencé en 1789, aura une influence considérable dans la littérature de cette époque. « La révolte contre l’autorité, les persécutions religieuses, les parodies du culte sacré, l’effusion démesurée du sang et surtout le régicide alimentèrent tour à tour ou simultanément l’idée d’un déchaînement des forces du mal, de l’exécution » (Milner, 2007 :129). Alors, ce n’est pas étonnant que le Diable prenne la forme d’un ange déchu, pour représenter la rébellion. À part cela, le Faust, de l’allemand Goethe, aura une grande influence pour quelques œuvres de ce siècle, tout particulièrement en France, l’opéra de Charles Gounod, mise en scène en 1859. Cette histoire suit la tendance à unir deux concepts : l’homme et le Mal. Satan est le déclencheur de la partie la plus obscure de l’être humain. Satan l’infernal a perdu la partie, malgré la vigueur des réactions de ses défenseurs, au profit d’un démon plus familier, directement lié à chaque mortel : l’enfer, c’est d’abord soi-même, comme le proclament de plus en plus d’artistes et d’auteurs penchés sur les tréfonds de la nature humaine. (Muchembled, 2000 : 224) Dans cette œuvre musicale, les rebelles sont finalement sauvés et le propre Satan peut être pardonné, même si Méphistophélès est un démon tentateur. Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 19 3.1. LES FLEURS DU MAL : BAUDELAIRE À partir des années 20 du XIXe siècle, Satan s’affirme comme figure reliée aux hommes. Beaucoup de romans ont été créés pour insister sur l’idée que le Diable a un rapport direct avec les troubles de l’esprit humain. Charles Baudelaire (1821-1867) arrive avec la dernière génération romantique. C’est pour cela que ses productions poétiques mélangent plusieurs mouvements : le romantisme, le classicisme et le symbolisme. Les Fleurs du Mal, publiée en 1857, est son chef-d’œuvre, dans laquelle règne la sensibilité, surtout physique, perçue par les sens. Il représente à merveille ce que j’ai déjà appelé le bas romantisme, prétentieusement brutal, macabre, immoral, artificiel, pour ahurir le bon bourgeois. […] La sensibilité est nulle chez Baudelaire : sauf une exception. […] Il a deux sens excités, exaspérés : le toucher et l’odorat. (Lanson, 1920 :1060) L’un des sujets qui inquiète le plus Baudelaire est la mort, en tant qu’un corps pourri qu’on aperçoit par l’odorat et d’autres sens. « Le sentiment unique de Baudelaire est le sentiment de la mort. Il y pense partout et toujours, il la voit partout, il la désire toujours ; et par là il sort du romantisme. » (Lanson, 1920 :1060). En effet, il dédie six poèmes à ce sujet, du CXXI au CXXVI. Alors, Satan est, dans une certaine manière, dans notre conscience. Cela signifie qu’il forme partie de nous-mêmes et qu’il est impliqué dans nos décisions : « Baudelaire ne le sent jamais complètement extérieur à lui […] il le sent si intimement mêlé à lui, qu’on ne sait plus si c’est le démon qui nage autour de lui ou lui que baigne dans le démon » (Milner, 2007 :835). Alors, ce qui augmente l’attraction pour la figure du Diable c’est qu’il est réel puisqu’il fait partie de la condition humaine. Il exprime seulement l’état d’âme obstrué du poète, il l’exprime en ce qu’il a d’indéfendable, d’impossible. Le Mal, que le poète fait moins qu’il n’en subit la fascination, est bien le Mal, puisque la volonté, qui ne peut vouloir que le Bien, n’y a pas la moindre part. (Bataille, 1972 :66) Dans ce recueil de poèmes modernes, appelé Les Fleurs du Mal, l’auteur compte montrer la beauté du Mal en six parties. Satan est le protagoniste d’un de ces chapitres, même s’il apparait dans d’autres poèmes comme La destruction, de la section Fleurs du Mal : Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ; Il nage autour de moi comme un air impalpable ; Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 20 Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon Et l’emplit d’un désir éternel et coupable […] Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu Haletant et brisé de fatigue, au milieu Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes Et jette dans mes yeux pleins de confusion Des vêtements souillés, des blessures ouvertes, Et l’appareil sanglant de la Destruction !3 Ce poème révèle le pouvoir de Satan. C’est lui qui conduit l’auteur et qui le fait prendre des décisions pour s’éloigner de Dieu. Il provoque la destruction et le chaos dans l’âme du poète lorsqu’il le fait pécher et tomber dans la tentation. Mais quel est cet « Ennui » ? Qu’est-ce qu’il signifie ? : « Le Démon, à mesure qu’il pénètre dans l’âme, « l’emplit d’un désir éternel et coupable », dont l’aboutissement logique est un rêve de tournure et de destruction. Tel est l’Ennui baudelairien » (Milner, 2007 :864). Le poème Hymne à la beauté, de la partie Spleen et idéal, exalte aussi la majesté du Diable : Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, Ô Beauté ? ton regard, infernal et divin, Verse confusément le bienfait et le crime, Et l’on peut pour cela te comparer au vin […] Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ? Tu sèmes au hasard la joie et les désastres4 Baudelaire fait une personnification : Beauté, avec majuscule, est Satan. Son regard, même s’il est infernal, est sublime. Il mène à bien des actions qui peuvent être considérées justes (le bienfait) ou cruelles (le crime). Cette ambigüité s’explique par la diversité d’opinions de la société. Ses interventions nous provoquent-elles la souffrance ou bien nous font réagir et apprendre de nos erreurs ? C’est pour cela que l’humanité se 3 La destruction (Baudelaire, 2018 :147) 4 Hymne à la beauté, vers 1-11 (Baudelaire, 2018 : 52) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 21 demande s’il vient du ciel ou de l’enfer. Alors, les effets qu’il produit dans la société peutêtre ne sont pas tellement dangereux. De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant, Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement5 Les capacités de Satan causent l’angoisse dans l’âme humaine. D’entre elles, la mort est la plus respectable et celle qui provoque plus de peur, même si l’Horreur est toujours présente. Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe, Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu ! Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?6 Malgré la méconnaissance de l’homme en tout ce qui concerne l’origine du Diable, il est prêt à découvrir son monde, il est impatient de connaître l’Enfer. Révolte est la partie la plus importante en ce qui concerne le sujet du Diable. Elle est composée de trois poèmes : Le Reniement de Saint Pierre ; Abel et Caïn et Les Litanies de Satan. Les Litanies de Satan, est un poème dans lequel Baudelaire inverse le format de la liturgie à Dieu et insiste sur toutes les vertus qu’il possède : Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges, Dieu trahi par le sort et privé de louanges, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !7 Satan a toujours été un ange déchu pour avoir désobéi la volonté du Créateur. Maintenant, les identités sont inversées : Satan est le propre Dieu. Baudelaire vante la beauté de Satan et admire sa rébellion, car seulement les sages se révoltent pour faire avancer la société. Ce n’est plus Dieu qui doit apaiser la peine et les malheurs des humains, mais Satan, qui, méprisé par la société, va démontrer sa puissance. 5 Hymne à la beauté, vers 14-16 (Baudelaire, 2018 : 52) 6 Hymne à la beauté, vers 21-24 (Baudelaire, 2018 : 52, 53) 7 Les Litanies de Satan, vers 1-3 (Baudelaire, 2018 : 161) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 22 Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort, Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, Guérisseur familier des angoisses humaines, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !8 Expulsé du ciel par Dieu à cause de son insoumission, il se relève avec plus de force. Cela ne suffit pas pour vaincre le Diable, l’être le plus sage au monde, qui peut soulager les inquiétudes humaines, même si ce n’est pas de la manière la plus convenable, puisqu’il veut nous diriger vers la confusion et le désordre. Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, Enseignes par l’amour le goût du Paradis, Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !9 De la même sorte que Jesus guérit un lépreux dans les évangiles, le Diable s’occupe des malades et des personnes marginales. Le plus surprenant : il le fait par la voie de l’amour pour leur montrer les plaisirs du Paradis. Mais quel serait ce Paradis ? Est-ce que ce serait ce que d’autres appellent l’Enfer ? Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante, Engendras l’Espérance, - une folle charmante ! Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud, Ô Satan Prends pitié de ma longue misère ! 10 Ces vers montrent la dualité de la figure du Diable. D’une part, il punit les malfaisants en les envoyant à l’Enfer lors de sa mort, et d’autre part, il soulage la tristesse et la souffrance des plus désavantagés. “Mais pourquoi Satan a-t-il créé l’Espérance ? Pour nous consoler ou pour nous tromper ? C’est ce que, sans doute, l’on ne saura 8 Les Litanies de Satan, vers 4-9 (Baudelaire, 2018 : 161) 9 Les Litanies de Satan, vers 10-12 (Baudelaire, 2018 : 161) 10 Les Litanies de Satan, vers 13-18 (Baudelaire, 2018 : 161, 162) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 29 Liberté, qui est décrite comme un ange avec forme féminine, essaye de réveiller Satan. Pendant ce temps-là, elle le loue et lui déclare tout son amour, puisque loin de le détester, il est son père et elle l’aime avec toutes ses forces. L’ange récrimine contre le désir de vengeance de Satan envers Dieu. Maintenant, c’est son tour de soulager Satan et de le libérer de l’abîme et de sa souffrance : Tu fus précipité, Satan, tu fis ce songe De te venger, démon géant, sur l’infini ! […] Tu devins, dans l’horreur, le grand rêveur funeste […] Dieu me fit Liberté ; toi, fais-moi Délivrance !26 Le poème le plus important pour l’analyse de Satan dans cette œuvre est Satan pardonné, le dénouement du livre, dans lequel Dieu prend la parole et parle au Diable : Non, je ne te hais pas… […] Viens, l’ange Liberté c’est ta fille et la mienne. Cette paternité sublime nous unit. L’archange ressuscite et le démon finit, Et j’efface la nuit infâme, et rien n’en reste. Satan est mort, renais, ô Lucifer céleste !27 Après avoir décrit le drame intime de Satan, le pardon de Dieu signifie sa liberté, sa rédemption. Même s’il voulait propager le Mal pour mener à bien sa vengeance, Dieu, tout clément, le pardonne. « Ainsi l’auteur aboutit-il à la négation du mal, car l’univers est amour, illimité et patient » (Muchembled, 2000 :265,266). Victor Hugo, avec cette pensée, cherche à comparer la situation de Satan avec celle du peuple de l’époque. La délivrance est en effet, pour Hugo, supérieure à la liberté. C’est pourquoi la Révolution française s’identifie pour lui à la prise de la Bastille, à l’ouverture de la prison. […] La liberté délivre le peuple prisonnier du mal politique comme elle délivre Satan « sous sa voûte », prisonnier de son propre mal. (Milner, 2007 :820) 26 L’ange Liberté (Hugo, 1886 : 329, 332) 27 Satan pardonné (Hugo, 1886 : 353) Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 30 CONCLUSION Le Diable a toujours existé dans la culture mondiale. Inspirée par le grand nombre de films et documentaires qui existent et qui essayent de dévoiler les mystères qui entourent Satan, j’ai créé ce travail comme un petit échantillon de sa présence dans le panorama littéraire et socioculturel en France. Pourquoi l’homme s’est constamment intéressé à la figure du Diable ? C’est la peur qui nourrit ce désir du savoir, ou bien le fait qu’il échappe à notre intelligence ? Peutêtre l’homme n’est pas capable de comprendre pourquoi le Mal existe si Dieu devrait nous sauvegarder. Parfois, plus on recherche, moins on comprend. Je suis consciente que ce sujet est plein de contradictions et qu’il est immense. J’aurais pu consacrer beaucoup de pages à l’analyse de chaque époque et de chaque œuvre. J’aurai pu, et peut-être, dû, développer plus le thème, mais le manque de temps ne m’a pas permis de plus m’étendre. Étant donné que la littérature est l’une des principales voies de diffusion de concepts et d’idées, et qu’elle reflète la mentalité de la société, j’ai décidé de m’en servir pour mieux comprendre la conception sociale du Diable, surtout du XVIIIe au XIXe siècles, quand sa figure est plus affirmée que jamais. L’introduction de ce travail éclaircit quelques questions que l’on peut se poser quand on pense à Satan. On a affirmé clairement que son origine se trouve dans la Bible et dans le folklore, et après on s’est renseigné sur ses principales caractéristiques : son apparence, les légendes, sa relation avec les sept péchés capitaux et l’évolution de ce sujet depuis le Moyen Âge jusqu’au XVIIe siècle, moment où l’on a commencé l’analyse des œuvres littéraires. Depuis Le Diable boiteux et son caractère folklorique et comique, et Le Diable amoureux, qui continue avec cette ligne satirique, tous les deux du XVIIIème siècle, mon étude culmine avec la figure rebelle et tragique qui revient chez Baudelaire et Victor Hugo au XIXe siècle, avec Les Fleurs du Mal et La fin de Satan. La fin de Satan est-elle alors arrivée ? Il semble que c’est plutôt un retour et qu’il ne va jamais laisser nos esprits tranquilles. Fátima Chico Antúnez TFG: Universidad de Valladolid 31 BIBLIOGRAPHIE Ashby, G. (1979) Le diable et ses représentations dans quelques chansons de geste. Sénéfiance, 6. Le Diable au Moyen Âge. Paris, France : Honoré Champion. Pp. 9-21 Bataille, G. (1972). La littérature et le mal. Bussière, France : Gallimard Baudelaire, C. (2018). Les Fleurs du Mal. Barcelone, Espagne : Gallimard Brucker, C. (1979). 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