EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 Les tractations et les paix des historiens: une lecture de sept chroniques catalanes, aragonaises et siciliennes (XIIIe-XIVe siècles) Negotiations and peaces of historians: an examination of seven Catalan, Aragonese and Sicilian chronicles (13th-14th centuries) Las negociaciones y las paces de los historiadores: una lectura de siete crónicas catalanas, aragonesas y sicilianas (siglos XIII-XIV) Stéphane PÉQUIGNOT Docteur en Histoire. Directeur d'études à l'École pratique des hautes études – PSL. Section des sciences historiques et philologiques. Équipe SAPRAT. Bâtiment recherche nord, 14, Cours des Humanités. 93322 Aubervilliers Cedex (France) C. e.:
[email protected] ORCID: https://orcid.org/0000-0002-8109-3493 Recibido/Received: 24/01/2024. Aceptado/Accepted: 05/06/2024. Cómo citar/How to cite: Péquignot, Stéphane. “Les tractations et les paix des historiens: une lecture de sept chroniques catalanes, aragonaises et siciliennes (XIIIe-XIVe siècles).” Edad Media. Revista de Historia 25 (2024): 11-47. DOI: https://doi.org/10.24197/em.25.2024.11-47 Artículo de acceso abierto distribuido bajo una Licencia Creative Commons Atribución 4.0 Internacional (CC-BY 4.0). / Open access article under a Creative Commons Attribution 4.0 International License (CC-BY 4.0). Resumen: A partir de siete crónicas escritas en Sicilia y en la Corona de Aragón entre finales del siglo XIII y el segundo tercio del siglo XIV, este artículo examina cómo los cronistas incluyen la labor diplomática, las negociaciones y los actos conducentes a la paz en sus relatos del conflicto que siguió a las Vísperas sicilianas. Los intercambios diplomáticos eran una faceta de un conflicto más amplio, a veces lo amplificaban; su puesta en práctica era una prueba de fuego para unos protagonistas que deseaban la paz pero dudaban al mismo tiempo de la sinceridad de su enemigo. Aunque la paz parecía a menudo imposible, había dos vías principales para salir del ciclo del conflicto: la gracia divina, que proporcionaba una buena paz, y los acuerdos basados en concesiones mutuas y en la misericordia.
12 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 Palabras clave: Sicilia; Corona de Aragón; Crónicas; Guerra; Paz; siglos XIII-XIV. Abstract: Based on seven chronicles written in Sicily and the Crown of Aragon between the end of the 13th century and the second third of the 14th century, this article examines how the chroniclers include diplomatic work, negotiations and acts leading to peace in their accounts of the conflict following the Sicilian Vespers. Diplomatic exchanges are a facet of a wider conflict, sometimes amplifying it; their realization is a real test for protagonists desirous of peace and doubtful of the enemy's sincerity. If peace often seems impossible, two main ways out of the cycle of conflict emerge: divine grace, the dispenser of a good peace; and agreements based on mutual concessions and mercy. Keywords: Sicily; Crown of Aragon; Chronicles; War; Peace; 13th-14th centuries. Resumé: Fondé sur sept chroniques composées en Sicile et dans la couronne d'Aragon entre la fin du XIIIe siècle et le deuxième tiers du XIVe siècle, l'article étudie comment les chroniqueurs font place dans leur récit du conflit consécutif aux Vêpres siciliennes au travail diplomatique, aux négociations et aux actes menant vers la paix. Les échanges diplomatiques constituent une facette d'un conflit plus large, ils l'amplifient parfois ; leur réalisation est une épreuve de vérité pour des protagonistes désireux de paix et doutant de la sincérité de l'ennemi. Si la paix paraît souvent impossible, deux voies principales pour sortir du cycle des conflits apparaissent : la grâce divine, dispensatrice d'une bonne paix ; la convention basée sur des concessions mutuelles et la miséricorde. Mots clefs: Sicile; Couronne d'Aragon; Chroniques; Guerre; Paix; XIIIe-XIVe siècles. Sumario: 1. Negociar para la guerra, o para la paz. 1.1 : Bernat Desclot. 1.2 : Ramon Muntaner. 2. Unas paces opuestas, unas tractaciones de disputado significado 2.1 : Bartolomeo da Neocastro. 2.2 : Nicolò Speciale. 3. Las negociaciones y el sentido de la historia. 3.1 : Crónicas compuestas durante el reinado de Pedro IV de Aragón (1336-1387). 3.2 : Cronaca del Anónimo siciliano. Summary: 1. Negotiations for war, negotiations for peace. 1.1 : Bernat Desclot. 1.2 : Ramon Muntaner. 2. Opposed peaces, negotiations with disputed meanings. 2.1 : Bartolomeo da Neocastro. 2.2 : Nicolò Speciale. 3. Negotiations and the sense of history. 3.1 : Chronicles composed during the reign of Peter IV of Aragon (1336-1387). 3.2 : The Cronaca of an anonymous Sicilian. Sommaire: 1. Des tractations pour la guerre, ou pour la paix. 1.1 : Bernat Desclot. 1.2 : Ramon Muntaner. 2. Des paix opposées, des tractations à la signification disputée. 2.1 : Bartolomeo da Neocastro. 2.2 : Nicolò Speciale. 3. Les négociations et le sens de l'histoire. 3.1 : Chroniques composées durant le règne de Pierre IV d'Aragon (1336-1387). 3.2 : Cronaca de l'Anonyme sicilien. INTRODUCTION Les hommes et les femmes du Moyen Âge entendent ordinairement par cycle une période d'un certain nombre d'années dont le terme correspond au retour de phénomènes astronomiques.1 Avant le XVe siècle, le mot de “négociation” (negociacio) et ses équivalents vernaculaires demeurent, pour l'essentiel, cantonnés de manière relativement 1 Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Âge (Paris : Gallimard, 2016) 270-305; Hiltrud Gerner, “Cycle”, Dictionnaire du Moyen Français (1330-1500). Consulté le 18 janvier 2024, http://www.atilf.fr/dmf/definition/cycle
Les tractations et les paix des historiens 13 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 dépréciative à des marchandages réalisés dans le monde du commerce.2 Si une enquête strictement philologique sur les “cycles de négociation” paraît dans ces conditions d'emblée vouée à l'échec, pour cause d'anachronisme, de nombreux conflits de la fin du Moyen Âge se caractérisent néanmoins par l'alternance répétée de combats, de tractations et d'accords de paix. La longue “guerre de Cent Ans” n'est ainsi pas un siècle entier de guerre continue, mais aussi le temps de multiples conférences et trêves.3 Pendant les opérations militaires elles-mêmes, bien souvent, les parties échangent correspondances et messagers. De façon schématique, trois directions complémentaires ont été prises par l'historiographie récente pour envisager l'articulation entre les phases de conflit ouvert, de négociation et de paix. La première a mis l'accent sur les pratiques de pacification, fondées en Occident sur un vocabulaire et des rituels communs, et dont on attend une réelle efficacité performative.4 Un deuxième ensemble de travaux a commencé à mettre en évidence, de différentes manières, combien il s'avère souvent difficile de mettre en œuvre la paix, l'importance des états intermédiaires entre la guerre et la paix, ainsi que la fragilité de traités fréquemment rompus.5 Enfin, l'histoire des pratiques de négociation met notamment à jour la variété des paix possibles envisagées dans les tractations, leur caractère ouvert et la tension récurrente entre le souci de maintenir des canaux de dialogue ouvert et l'engagement réel dans la résolution des crises.6 Dans ce sillage, l'on se propose de contribuer à la réflexion collective du dossier monographique en prenant l'exemple des affrontements consécutifs aux Vêpres siciliennes (1282). Un bref rappel des principales 2 Jean-Marie Mœglin, “ Introduction. Heurs et malheurs de la négociation du Moyen Âge à l’époque moderne ”, dans Negociar en la Edad Media / Négocier au Moyen Âge, éd. Maria Teresa Ferrer i Mallol, Jean-Marie Mœglin, Stéphane Péquignot, Manuel Sánchez Martínez (Barcelone : CSIC, 2005), 5-26; Stéphane Péquignot, “ Le travail de négociation à Barcelone au XVe siècle “, Revue de Synthèse 133, 6ème série, n°2 (2012): 215-233. 3 Jean-Marie Mœglin (dir.), Histoire de la Guerre de Cent Ans (Paris : Robert Laffont, 2023), en particulier l'introduction. 4 Voir notamment Nicolas Offenstadt, Faire la paix au Moyen Âge (Paris : Odile Jacob, 2007). 5 Voir notamment Georg Jostkleigrewe (dir.), avec la collaboration de Gesa Wilangowski, Der Bruch des Vertrages. Die Verbindlichkeit der Diplomatie und ihre Grenzen (Berlin : Duncker&Humblot, 2018); Amicie Pélissié du Rausas, De guerre, de trêve, de paix : les relations franco-anglaises de la bataille de Taillebourg au traité de Paris (années 12401260) (thèse de doctorat, Université de Poitiers, 2020, en cours de publication). 6 Voir par exemple Jean-Claude Waquet, Le temps de la diplomatie (Genève: Droz, 2024).
14 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 phases du conflit s'avère ici nécessaire.7 Grâce aux victoires de Bénévent (1266) et de Tagliacozzo (1268), les Angevins, puissance montante en Méditerranée occidentale, ont, avec le soutien des papes et des Capétiens, arraché aux Staufen le royaume de Sicile. Depuis Naples, leur domination s'exerce alors aussi, selon des modalités et avec une intensité inégales, sur la Toscane, la Sardaigne et le sultanat de Tunis. Leurs revendications s'étendent jusqu'à la Terre Sainte, aux Balkans, à l'Albanie, et même à Constantinople dont Charles Ier d'Anjou envisage d'expulser l'empereur Paléologue Michel VIII. Cette expansion suscite toutefois de fortes contestations et oppositions, aussi bien en Orient que parmi les gibelins en Italie continentale, et plus encore en Sicile. À Palerme, à la fin du mois de mars 1282 (le 30 ou le 31), un soulèvement de grande ampleur conduit au massacre de plusieurs centaines de “Français”.8 Un parlement est réuni, le peuple érigé en commune, d'autres villes siciliennes rejoignent Palerme, et les Angevins sont expulsés de l'île. Quelques mois plus tard, Pierre III d'Aragon, dont l'aspiration au trône de Sicile pouvait être légitimée par son épouse, Constance, fille de Manfred, le dernier roi Staufen, est ensuite accueilli en sauveur par des Siciliens qui le reconnaissent comme roi. L'épisode fameux des “Vêpres siciliennes” (une qualification ultérieure) et l'appel au roi d'Aragon ont donné lieu à des débats historiographiques passionnants et passionnés sur les causes, internes ou externes, du soulèvement, et plus particulièrement sur son caractère “national”.9 Quoi qu'il en soit – car tel n'est pas l'objet de cet article –, l'état de fait est refusé avec force par les Angevins, le royaume de France et la papauté. Il y a désormais, jusque dans la titulature et pour longtemps, deux rois, l'un angevin, l'autre aragonais, pour une même île, la Sicile. L'opposition qui en résulte a été envisagée dans l'historiographie tour à tour comme la Guerra del Vespro, pour qualifier la vingtaine d'années 7 Pour une première orientation sur les origines du conflit, voir : Emile-G. Léonard, Les Angevins de Naples (Paris : PUF, 1954); Henri Bresc, Un monde méditerranéen, économie et société en Sicile, 1300-1450 (Rome/Palerme : École française de Rome/Accademia di scienze, lettere e arti di Palermo, 1986); Steven Runciman, Les vêpres siciliennes : une histoire du monde méditerranéen à la fin du XIIIe siècle (Paris : Belles-Lettres, 2008); Gian Luca Borghese, Carlo I d'Angiò e il Mediterraneo : politica, diplomazia e commercio internazionale prima dei Vespri (Rome : École française de Rome, 2008) ; Stefano M. Cingolani, Pere el Gran. Vida, actes i paraula (Barcelone : Museu d'Història de Catalunya, 2010). 8 Julien Théry-Astruc, “Les Vêpres Siciliennes”, dans Trente nuits qui ont fait l'histoire (Paris : Belin, 2014), 89-103. 9 On renvoie ici tout particulièrement à la thèse d'Henri Bresc.
Les tractations et les paix des historiens 15 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 immédiatement consécutives aux Vêpres, comme une “guerre de près de cent ans [des Aragonais] contre la Naples guelfe” (H. Bresc), ou encore comme une “guerre de deux cents ans”, selon David Abulafia qui dilate le conflit jusqu'aux guerres d'Italie à la fin du XVe siècle.10 Les limites des affrontements forment donc un enjeu d'interprétation ouvert, diversement résolu, avec des façons de nommer la guerre qui ne sont pas celles des hommes du Moyen Âge. On se concentrera ici plus particulièrement sur la période allant jusqu'au deuxième tiers du XIVe siècle, durant laquelle les souverains de la première maison d'Anjou (Charles Ier, Charles II puis Robert Ier) tentent de reprendre le contrôle de la Sicile et les affrontements armés sont récurrents.11 Plusieurs phases peuvent schématiquement être distinguées. La guerre ouverte par les Vêpres siciliennes oppose de 1282 à 1295 les Angevins, la papauté et la France d'une part, à la maison de Barcelone de l'autre.12 Après le traité d'Anagni, en 1295, le conflit se régionalise et oppose désormais surtout le parti guelfe aux Aragonais de Sicile, avec un roi d'Aragon au positionnement ambigu.13 Conclu en 1302, le traité de Caltabellotta ouvre une période de paix fondée sur l'abandon du titre de roi de Sicile par l'Aragonais Frédéric III, devenu roi de Trinacrie et qui garde le contrôle effectif de l'île, celle-ci devant revenir à sa mort aux Angevins.14 Après une décennie de paix relative, les Aragonais et les Siciliens réalisent de nouveau et à de multiples reprises des incursions en Italie méridionale, et 10 David Abulafia, La guerra de los doscientos años : Aragón, Anjou y la lucha por el Mediterráneo (Barcelone : Pasado y presente, 2016). 11 Sur la première maison d'Anjou, voir en première approche, outre Léonard, Les Angevins... ; Noël-Yves Tonnerre et Elisabeth Verry (dir.), Les princes angevins du XIIIe au XVe siècle : un destin européen (Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2003). 12 Sur cette phase, deux études fondamentales : Vicente Salavert y Roca, Cerdeña y la expansión mediterránea de la Corona de Aragón (Madrid-Barcelone : CSIC, 1956); Andreas Kiesewetter, Die Anfänge der Regierung König Karls II. von Anjou (1278-1296). Das Königreich Neapel, die Grafschaft Provence und der Mittelmeeraum zu Ausgang des 13. Jahrhunderts (Husum : Matthiesen, 1999). 13 Vicente Salavert y Roca, “ El tratado de Anagni y la expansión mediterránea de la Corona de Aragón ”, Estudios de la Edad Media en la Corona de Aragón, 5 (1952): 209360; Stéphane Péquignot, “ Le ‘premier voyage à Rome’ de Jacques II d’Aragon (12961297) “ dans Jean-Marie Mœglin (éd.), Relations, échanges, transferts en Europe dans les derniers siècles du Moyen Âge. Hommages en l’honneur de Werner Paravicini (Paris : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2010), 135-164. 14 Stéphane Péquignot, “ Caltabellotta (treaty of) – 1302 ”, dans Gordon Martel (dir.), Encyclopedia of Diplomacy, Wiley, 2018, https://doi.org/10.1002/9781118885154.dipl0488
16 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 les Angevins font de même en Sicile. Enfin, à partir des années 1330, le développement de factions, qui étendent leur emprise sur le territoire sicilien et le fragmentent, complexifie considérablement la situation. Certaines factions contrôlent pour partie l'appareil monarchique aragonais, tandis que d'autres s'allient de façon circonstancielle aux Angevins. Considérés de manière très générale, l'affaire de Sicile, ses acteurs et son objet même se métamorphosent donc à plusieurs reprises au cours du long demi-siècle ici envisagé ; le conflit se caractérise par de fortes discontinuités, avec l'alternance fréquente d'états de guerre ouverte, de trêve et de paix, ce qui en fait un bon observatoire pour la problématique de ce dossier. Comment les chroniqueurs s'emparent-ils d'une telle matière ? Le questionnement est intimement lié aux objectifs, à la conception narrative et la temporalité de chacune des œuvres. À la différence de l'historiographie antique, la cyclicité n'a guère de place dans les chroniques médiévales.15 Dans cette perspective, en se fondant sur les principales chroniques siciliennes et catalanes de la fin du XIIIe siècle au deuxième tiers du XIVe siècle,16 on examinera ici plus particulièrement la manière dont sont caractérisés les retours de paix ou de guerre, les conceptions de la négociation et la place qui leur est réservée. Les œuvres ici considérées, du Llibre del rei en Pere de Bernat Desclot au Llibre de Pierre IV d'Aragon et à la Crónica de San Juan de la Peña, en passant par les chroniques de Bartolomeo da Neocastro, Nicolò Speciale, Ramon Muntaner et une importante chronique anonyme sicilienne du XIVe siècle, se rejoignent sur plusieurs traits essentiels, bien mis en évidence par la recherche :17 l'importance reconnue des luttes pour la Sicile, l'hostilité aux Angevins, la défense de la légitimité des rois d'Aragon, puis de la branche cadette de la dynastie aragonaise à régner sur l'île, l'exaltation du rôle des communautés – villes ou peuples – liées à la dynastie, la prédominance des épisodes 15 Selon Bernard Guenée, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval (Paris: Aubier Montaigne, 1980): 20-25, les chroniques s'inscrivent ordinairement dans un horizon temporel unitaire, orienté par l'histoire sainte et la volonté de Dieu. 16 En première approche, pour l'historiographie catalane, voir : Stefano Maria Cingolani, La memòria dels reis. Les quatre grans cròniques i la historiografia catalana, des del segle X fins al XIV (Barcelone : Base, 2007); Jaume Aurell, Authoring the Past : History, Autobiography and Politics in Medieval Catalonia (Chicago : University of Chicago Press, 2012); pour la Sicile et les Angevins, voir : Ronald G. Musto, Writing Southern Italy before the Renaissance: Trecento Historians of the Mezzogiorno (Londres : Routledge, 2019). 17 Les références essentielles de la critique pour chacune des œuvres sont données infra.
Les tractations et les paix des historiens 17 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 belliqueux sur la diplomatie et la paix dans les récits, le recours fréquent à un même vocabulaire pour qualifier les négociations, envisagées sous le registre des “tractations” (tractements, tractationes). Au-delà de leurs indubitables points communs, ces chroniques poursuivent des objectifs différents, elles évoquent des phases inégalement longues de l'affaire sicilienne – des premières années à six décennies – et n'assignent pas le même rôle aux tractations et plus généralement à la diplomatie. 1. DES TRACTATIONS POUR LA GUERRE, OU POUR LA PAIX 1.1. Bernat Desclot Bernat Desclot consacre les deux tiers du Llibre del rei en Pere ou Llibre de les conquestes e dels grans fets dels reis d'Aragó aux dernières années du règne de Pierre III d'Aragon (1282-1285),18 avec de nombreux développements sur l'affaire de Sicile et ses conséquences, aussi bien pour l'île que pour la Catalogne exposée à l'invasion française. Des entrevues, des échanges de messagers et de correspondances y sont évoqués à de nombreuses reprises. Fidèle à la méthode qu'il déploie dans l'ensemble de la chronique, Desclot s'appuie abondamment sur des pièces d'archives, élabore de nombreux dialogues et livre des (micro-)récits qui donnent invariablement le meilleur rôle au roi d'Aragon.19 Les revendications sur la Sicile de Pierre III et Charles Ier d'Anjou fournissent au chroniqueur une première et belle matière d'action diplomatique. Des messagers du roi d'Aragon, après avoir craint une atteinte à leur honneur par des gents [...] molt ultratgers e desconeixents, sont accueillis correctement à la cour angevine, mais Charles, oublieux de toute courtoisie, mâchonne un bâton per fellonia quand ils lui demandent de reconnaître l'autorité de Pierre III sur la Sicile. Et lorsqu'il leur faut, sur 18 Bernat Desclot, Crònica. Éd. Ferran Soldevila, Les quatre grans cròniques. II. Crònica de Bernat Desclot, revisió filològica de Jordia Bruguera, revisió històrica de M. Teresa Ferrer i Mallol (Barcelone : Institut d'Estudis Catalans, 2008), 166-388 (chap. 77-148) pour la partie relative à la Sicile. Sur cette chronique, voir de manière générale Stefano Maria Cingolani, Historiografia, propaganda i comunicació al segle XIII. Bernat Desclot i les dues redaccions de la seva crònica (Barcelone : Institut d'Estudis Catalans, 2006), ainsi que les remarques formulées dans la recension de cet ouvrage par Josep Antoni Aguilar Àvila, Estudis romànics, 31, 2009, 498-508. 19 Sur la méthode narrative de Desclot, voir, dans des perspectives différentes, Stefano Maria Cingolani, Historiografia..., passim; Jaume Aurell, Authoring the past..., 55-70.
18 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 les instances de Charles, solliciter au nom du roi d'Aragon une trêve de huit jours auprès des Messinois, alors soumis à un siège, ceux-ci s'y opposent et dénoncent de “fausses paroles” (falses paraules), qui ne permettront d'obtenir ni la paix ni la trêve.20 L'échange suivant est couronné de plus de succès. Charles dépêche deux de ses clercs, déguisés en dominicains, des “faux ambassadeurs” (falses missatgers) selon Desclot, pour dénoncer auprès de Pierre III son entrée déloyale en Sicile. L'Aragonais rit d'une telle démarche, fait vérifier son authenticité par ses propres ambassadeurs auprès de Charles. La provocation initiale une fois reconnue, s'engage un dialogue à distance. Le roi Pierre préférerait combattre seul, mais Charles refuse à deux reprises (no l'autrey pas, dit-il partiellement en français, l'effet d'alternance codique mettant en relief sa décision). Au terme d'un échange où contraste avec éclat la vertu chevaleresque d'un roi d'Aragon toujours prêt au “corps à corps” (cors a cors) et un Angevin réfugié derrière ses combattants, un accord est finalement trouvé pour un combat de cent chevaliers contre cent chevaliers. C'est le fameux duel de Bordeaux, qui n'aura finalement pas lieu.21 Les mentions de contacts diplomatiques lors de l'invasion française de la Catalogne présentent des traits comparables. Desclot rapporte comment des ambassadeurs du roi d'Aragon dénoncent la rupture des trêves par le roi de France Philippe III, et combien ce dernier, “craintif” (temorós), se sentant “coupable” (malmirent e [...] culpable), évite les émissaires aragonais, qui ne peuvent lui transmettre leur message de protestation.22 Le Français manque selon Desclot à ses engagements, car seule une rencontre en tête-à-tête aurait dû conduire à une telle issue. Briseur de trêves, peureux et fuyant, le roi de France est comme son oncle Charles Ier d'Anjou opposé à un roi d’Aragon prêt à lutter au corps à corps en champ clos pour défendre son honneur.23 Dans ce sillage, la réclamation du roi de 20 Desclot, Crònica, chap. 92-93, 192-196, 193, 195 et 196 pour les termes cités. 21 Ibid., chap. 99-100, 204-209, 204 et 206 pour les termes cités. Sur le duel de Bordeaux et son interprétation, voir notamment Stefano Maria Cingolani, Historiografia..., 453490. 22 Ibid., chap. 108-109, 232-234, 233 pour les termes cités. 23 Voir l’interprétation de ce passage par Stefano Maria Cingolani, Historiografía, 499502, ainsi que Stéphane Péquignot, “ Fragiles traités ? L’exemple des relations diplomatiques des rois d’Aragon avec les rois de France et de Castille (XIIe siècle-début du XVe siècle) ”, dans Georg Jostkleigrewe (dir.), avec la collaboration de Gesa Wilangowski, Der Bruch des Vertrages. Die Verbindlichkeit der Diplomatie und ihre Grenzen (Berlin, 2018), 91-123.
Les tractations et les paix des historiens 19 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 France de passer en Catalogne donne à Pierre III l'occasion de s'affirmer devant un messager du Capétien en digne défenseur de cette terre gagnée par ses prédécesseurs : mon llinatge la conquès ab espasa. Per què sapien tuit qui la volrà, costar-li ha.24 Les demandes de reddition, formulées de part et d'autre par l'intermédiaire de messagers, permettent elles aussi au chroniqueur de souligner sans équivoque la valeur supérieure de Pierre III et de ses hommes. Le roi de France dépêche une ambassade trompeuse pour forcer la reddition de Perpignan, en vain.25 L'un de ses représentants, le comte de Foix, échoue ensuite à obtenir que lui soit livrée la ville de Gérone. Le noble catalan Ramon Folc de Cardona, serviteur modèle de Pierre III, concède seulement une trêve stratégique de vingt jours, durant laquelle les assaillants français s'engagent à ne pas pénétrer dans la ville, et ce temps est mis à profit par les hommes du roi d'Aragon pour réapprovisionner en vivres la cité assiégée.26 Quand un messager de Pierre III demande ensuite au sénéchal de Toulouse que Gérone, conquise entre-temps, soit remise au roi d'Aragon, une trêve de même durée est accordée, mais les covinençes se soldent cette fois-ci par le retour de la ville à son seigneur légitime.27 Les messagers portent donc des nouvelles de guerre,28 des défis ou des provocations, et ils échouent souvent dans leur mission. Quand ils y parviennent, c'est essentiellement pour rendre manifeste des victoires du roi d'Aragon ou pour participer à l'élaboration graduée d'un cadre d'affrontement acceptable et validé en dernière instance par les deux rois. Les contacts diplomatiques s'inscrivent ici pleinement dans un temps de guerre. Nul n'y n'échappe. Ces échanges discontinus sont également révélateurs de la fausseté des principaux ennemis de Pierre III, Charles d'Anjou, Philippe III et secondairement Jacques de Majorque. Ils contribuent en contrepoint, plus modestement certes que la narration des batailles, au panégyrique de Pierre III d'Aragon, bon roi-chevalier, “second Alexandre” selon le prologue du Livre. Un dernier exemple est éloquent à cet égard : lorsque les émissaires du futur Philippe le Bel viennent implorer que Philippe III, mourant, puisse quitter la Catalogne, Pierre III d'Aragon l'accorde avec magnanimité et conforte encore s'il en était besoin sa 24 Desclot, Crònica, chap. 144, 309. 25 Desclot, Crònica, chap. 140, 297-301. 26 Desclot, Crònica, chap. 165, 360-363. 27 Desclot, Crònica, chap. 168, 379-380. 28 Desclot, Crònica, chap. 98, 202; chap. 110, 234-235; chap. 150, 320-323; chap. 157, 337-344; chap. 159, 346-356.
26 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 2. DES PAIX OPPOSÉES, DES TRACTATIONS À LA SIGNIFICATION DISPUTÉE Alors que, pour Desclot et Muntaner, les tractations relatives à l'affaire sicilienne soit avivent la guerre soit œuvrent au service de la paix, les chroniqueurs siciliens Bartolomeo da Neocastro et Nicolò Speciale adoptent une perspective différente.53 Tous deux sont issus du milieu de la chancellerie royale, ils puisent dans une très vaste culture, dans la Bible, les textes des Pères, des Anciens et du droit, sont très bien formés dans l'ars dictaminis alors en usage, et ils ont aussi une expérience directe de la diplomatie.54 Neocastro, mieux connu, est initialement juge à Messine. Il compose son Historia sicula avant 1295 et l'arrête en 1293, tandis que Speciale, à l'instar de Muntaner, offre une vue rétrospective, en son cas de 1282 à 1337. Par-delà leurs différences notoires – Neocastro est ainsi plus enclin à manipuler les documents et développe bien plus les discours prêtés aux personnages – leurs récits d'un latin de belle facture se rejoignent par leur tonalité épique.55 Ils s'accordent pour discerner dans les années consécutives aux Vêpres siciliennes, non seulement des batailles et des victoires militaires, en particulier celles des Siciliens et au premier chef des Messinois, mais aussi l'affrontement de plusieurs paix possibles et des tractations à la signification disputée. 53 Sur Neocastro et son œuvre, voir Ingeborg Walter, “Bartolomeo da Neocastro”, Dizionario biografico degli Italiani [1964], consulté le 18 janvier 2024, https://www.treccani.it/enciclopedia/bartolomeo-da-neocastro_(Dizionario-Biografico)/; Ingeborg Braisch, Die “Sizilianische Vesper” im Werk Bartolomeos da Neocastro (Berlin/Berne/Bruxelles/New York : Peter Lang, 2021); Susanna Bain, “Placing Messina : The Politics and Geography of Bartolomeo da Neocastro's Historia Sicula (c. 1294)”, Al Masaq 34 (2022),19-33. Sur Nicolò Speciale et son œuvre, voir en première approche Marino Zabbia, “Nicolò Speciale”, Dizionario biografico degli Italiani [2018], consulté le 18 janvier 2024, https://www.treccani.it/enciclopedia/nicolospeciale_%28Dizionario-Biografico%29/. Pour une comparaison des chroniques siciliennes avec l'Anonyme du XIVe siècle, voir Pietro Colletta, Storia, cultura e propaganda nel Regno di Sicilia nella prima metà del XIV secolo : La “cronica Sicilie” (Rome : Fonti per la storia dell'Italia medievale. Subsidia; 11, 2011), 235-265. 54 Sur les sources de Neocastro, voir l'étude remarquable d'Ingeborg Braisch, Die “Sizilianische Vesper”..., passim. 55 La première version de l'œuvre de Neocastro, désormais perdue, était composée en vers.
Les tractations et les paix des historiens 27 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 2.1. Bartolomeo da Neocastro À l'instar de Desclot, Neocastro évoque d'abord la diplomatie comme un instrument supplémentaire au service de l'effort de guerre ;56 à un moment où Dieu a décidé d'une véritable perditio Gallicorum et multiplie les signes en faveur du roi d'Aragon, depuis les mouches qui déciment l'armée ennemie après la profanation du tombeau de saint Narcisse à Gérone, jusqu'à la mort de leur roi. De même que, plus tard, dans la Chronique de Muntaner, la perspective d'une paix s'entrouvre seulement lorsque la situation devient critique pour l'armée française, l'infant Philippe prend conscience de la nécessité de la paix et s'humilie devant le roi d'Aragon, mis en position de contrôler la succession au royaume de France.57 Parallèlement, en Sicile, un projet de paix plus précis affleure lorsque Jacques de Sicile reçoit de son père l'ordre de transmettre en Catalogne le prince Charles de Salerne (le futur Charles II). Neocastro montre alors comment Jacques, d'abord rétif à cette hypothèse, car il craint que le captif ne tombe en des mains ennemies, se laisse peu à peu convaincre par une série d'entretiens avec des représentants de son père. En bon fils, il obéit, mais son inquiétude transparaît dans un dernier entretien avec le prisonnier : Ecce patri factus hobediens sum, et me oportet mittere vos ad patrem ; set cum credam, quod graciam adoptionis vestre inveneritis apud patrem, dicite, si placet, quam a vobis graciam prosequar, quam pacem a vobis fuero habiturus ?58 Charles imagine alors une paix possible, fondée principalement sur la renonciation complète des Angevins à la Sicile et à la Calabre au bénéfice des Aragonais, une paix consolidée par plusieurs mariages, surchargée de garanties, qui doit ensuite être traitée et ratifiée entre Charles et Pierre d'Aragon, puis validée définitivement par le pape. Comme Philippe IV, sous la contrainte, l'héritier angevin est frappé par la révélation et envisage de se soumettre entièrement à une pax aragonensis. Provoqué par la mort de Pierre III, l'échec de cette paix si souhaitable est alors interprété par Neocastro comme par Muntaner ou Desclot comme l'effet de la volonté divine. Dans la suite de son récit, la paix n'apparaît plus seulement sous la forme d'une révélation, elle requiert un travail difficile, sa teneur fait l'objet 56 Voir par exemple Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula [AA. 1250-1293]. Éd. Giuseppe Paladino (Rome [Rerum Italicarum Scriptores, Nuova Serie, XIII/3], 1921), chap. XLIV, 29. 57 Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. XCVII, 77. 58 Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. XCVIX, 78-79.
28 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 de disputes. Plusieurs épisodes illustrent cette évolution majeure. En 1287, Corrado Lancia, conseiller et homme de guerre de premier plan du roi d'Aragon, enjoint plusieurs fois aux habitants d'Agusta assiégée de se rendre. Les discours échangés à cette occasion rendent manifeste l'opposition hiératique de deux voies de paix inconciliables. L'une consiste à exiger du roi d'Aragon et de ses hommes, comparés à des Samaritains puis à des fils de l'iniquité, de se soumettre à l'autorité de l'Église, qui pourra les accueillir dans sa grâce.59 L'autre, portée par Lancia, est la paix du roi d'Aragon, qui fait preuve de clémence et de miséricorde envers ses ennemis reconnaissant son autorité sur la Sicile.60 Lancia propose à trois reprises la reddition, chaque fois à des conditions plus favorables, en accueillant les ennemis dans “sa paix”. L'offre, par ailleurs tout à fait classique, est un échec. Aucune partie n'accepte d'entrer véritablement en négociation et de céder une partie de l'essentiel – quelle que soit son origine, la promesse de la grâce n'efface pas la réalité de la soumission. L'opposition entre les deux formes de paix revient ensuite de façon récurrente dans le récit. Durant les longs échanges qui préludent au traité de Tarascon (1291),61 l'idée générale de la paix, portée par un roi d'Angleterre médiateur qui convainc le pape d'envoyer un légat au roi d'Aragon, emporte d'abord l'adhésion. Mais la mission s'avère insuffisante, et il faut l'intervention de la Providence pour rappeler aux chrétiens la nécessité de la paix. Après en avoir reçu l'ordre dans un songe, un ermite reclus dans les arbres se rend auprès du pontife pour dénoncer son comportement et l'exhorter avec emphase à œuvrer pour la paix entre les rois chrétiens, étape nécessaire à la reconquête de Jérusalem : Convertere domine, convertere ad cor, et discordes reges ad pacem recipias, et dispone saluti christianorum, et crucem Christi accipiens incita populum 59 Nolite perdere sermones vestros, o perfidi, quia inexaudibiles sunt ; set si graciam ecclesie et pacem nostram petieritis, terram, quam querimus, nobis dimittite, et non erit ultra iniquitas inter vos et nos (Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. CX, 95-6). 60 misericors et clemens dominus meus Rex Jacobus humanitatem suam non deferit, monens, quod si filii estis matris ecclesie, et in ejus missi estis servicia, cum ea justa non sint, ipse mortem vestram non querit, nec movetur, cum eum ad iram provocaveritis et furorem ; set cum ipse christianus sit, ac matris ecclesie filius, requirit et rogat, ut mentis vesane furore deposito, si ficte non veneritis, et actus vestri non lateant, pace mutuo prestita, secure veniatis ad eum, et gaudeatis cum eo de omnibus que dedit altissimus, et que terra sua fecundat (ibid.). 61 Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. CXII-CXV, 102-125.
Les tractations et les paix des historiens 29 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 universum, et tende in Egiptum, sanctam Jerusalem, et terram Syrie, que dure servituti subjacet, redempturus.62 Frappé par l'esprit saint, le pape dépêche de nouveaux légats à Jacques de Sicile et propose à ce dernier, sous forme de grâce comme en échange d'une offre de paix et de l'abandon de la Sicile, de partir à la conquête de la Terre Sainte, avec la promesse ultérieure d'une aide, de gains et du statut de porte-étendard de l'Église. À cette offre, Jacques de Sicile réplique par une contre-proposition intégrant une partie des exigences pontificales (offero, quecumque mandaverit, me facturum. Ita tamen...), s'engage à mener des troupes importantes, mais sous des conditions plus favorables, avec le maintien garanti de son autorité sur la Sicile et une trêve prolongée.63 Sollicités sur l'ordre de Jacques pour donner leur avis sur cette paix dans l'exil, les Messinois se montrent partagés et surtout méfiants.64 Leur représentant, Pandolfo de Falcone, expose leur inquiétude dans un brillant discours nourri de références scripturaires et historiques : le pape Nicolas IV entend tromper Jacques de Sicile comme son prédécesseur Grégoire IX l'a fait avec Frédéric II en le déviant vers une croisade; son offre de paix est une ruse conduisant à la perte de la Sicile par les Aragonais,65 qui ne doivent, au contraire, rien céder dans les tractations de leur droit sur l'île. Ces demandes, reprises par Jacques d'Aragon, sont portées au pape par un émissaire expérimenté, Giovanni di Procida, qui obtient seulement la possibilité, pour les Siciliens, d'envoyer des observateurs en Provence, où le légat pontifical s'apprête à décider d'une paix entre la France et l'Aragon.66 Autrement dit, ils sont invités à consentir. Dans de telles conditions, les revirements du pape, d'abord sourd aux demandes de vraie paix de Jacques de Sicile avant de l'expédier en Terre Sainte, suscitent la méfiance. Les “vues” de Provence ne peuvent 62 Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. CXIII, 113. 63 Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. CXIII, 114. 64 Nichilominus Rex, cum cautius agere vellet, mandavit universitati Messane, quod mitteret ad eum ambassiatores suos, ut utiliter opinioni ejus consulerent. Ad quem cum venissent, singula eis regio sermone explicuit, sicut jacent ; quibus explicatis et plenius intellectis, cunctorum pectora murmur perambulat. Alii quidem laudant gaudentes quod dixerat ; alii dolebant increpantes quod fecerat. Set cum ista subtiliori librentur examine et adsensum suum, sollemni disputacione sequta, altercantibus sentenciarum judiciis, reducuntur ad evitandos dolos et scandala que ex hoc motu poterant evenire (ibid.). 65 Cavendum est itaque, ne dolis deludaris a sacerdotum principibus, quem nunc censu, nunc viribus totiens oppugnarunt ; et cum favore magni Numinis fuisses adiutus, adversus te nequaquam excitate potencie hostium valuerunt (ibid., 116). 66 Ibid., 117.
30 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 remplir leur fonction épiphanique ordinaire, et ont pour résultat paradoxal de mettre à nu les tensions entre les Siciliens, soucieux d'éviter le retour des Angevins, et Alphonse d'Aragon, prêt à marchander la Sicile pour éviter l'invasion française.67 L'accord conclu à Tarascon entre le roi d'Aragon et la partie guelfe s'avère alors, comme le proclame avec force à Gérone Beltran de Canelles, non seulement risqué, mais aussi une véritable trahison d'Alphonse d'Aragon, qui s'est engagé à empêcher les Siciliens de recevoir de l'aide.68 Neocastro plaide a contrario fermement pour un retour à la seule forme de paix possible pour la Sicile, la pax aragonensis. Dans ce contexte, le travail sur la paix constitue une épreuve difficile pour la fragile unité siculo-aragonaise, car traiter, c'est potentiellement trahir, en se soumettant à la manipulation et à la ruse pontificales. Après la mort d'Alphonse, logiquement interprétée comme la condamnation divine d'un choix inique,69 le combat des deux paix se poursuit. L'accord passé entre Gênes et le roi de France est dénoncé comme une “paix feinte” (pax ficta), à laquelle s'oppose “la paix immuable [qu']ils veulent avoir avec les Siciliens” (inmutabilem singuli pacem habere volunt cum siculis), avec Frédéric de Sicile, “conservateur du vrai traité” (veri 67 Illustris Jacobus Rex Sicilie frater tuus salutem, qua carere non optat, tibi desiderat, quod regnum suum cum te juvante possideat, fraterni pectoris querit consilia non delenda. Cum autem inexauditus frater pulsaverit surda totiens atria summi patris, fratri tuo, quem monuit, ut ad servicia matris ecclesie contra egipcios se conferret, cum ad firmandum transmiserit, pontifex mutato proposito dixit, sueque mansuetudinis graciam abstulit, quam promisit; et demum, qua de causa nescitur, fratri mandavit, ut mitteret nuncios suos ad vistas presentes, unde expectatur, sicut voluerat, verbum patris. Ecce quidem nos propterea venimus quibus nichilominus est iniunctum, ut singula faciamus, que tuis sint imperis placitura, dummodo frater a jure siculi regni non cadat, pro quo sub certo annuo censu romane ecclesie serviet sub tributo (ibid., 120). 68 Il en restitue la substance, mais accentue les pertes : propter quod verendum est, ne sub specie pacis, quam gesserint, defrauderis ; set si hec ab oculis tuis transierint, saltem si ex ope tua non fuerit Siculis succurrendum, mirandum est siquidem, quomodo de tenore pacis indulte venerandam matrem, nobiles fratres sororem tuam inclitam clausis oculis eiecisti ? [...] Set tu ut terram tuam ab hostilibus emolumentis eximeres, inclitam matrem, et fratres tuos opposuisti carnagio a quibus subtracto opis et operis tui consilio, ipsos paciens animo tradidisti inopinatis furoribus hostium deperdendos ; et adhuc, quod magis absurdum, et sevius dicitur, cives Janue cum hostes sint nobilis fratris tui, te quoque et homines regni tui non simulanter offenderint, recepisti ad graciam et ad pacem, quibus cum illi hostibus fratris adheserint, in casum fratris, et suorum, picem, unde navigium preparent, tribuisti. Ista quidem pro matre et fratre flere nos expedit. Quod si dominus intencionem tuam, cum recta non fuerit, sui pietate non eruat, mater, et fratres si cesserint, totam materiam destrues Siculorum (ibid., 122). 69 Vide fili, quam rectum fuit judicium summi patris (ibid., 123).
Les tractations et les paix des historiens 31 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 federis conservator),70 ce que les Génois, bien inspirés par Dieu, finissent par entendre. Au terme de multiples conflits, l'Historia sicula revient dans un dernier chapitre sur l'élaboration problématique de la paix. En situation critique, le roi angevin envisage de traiter une paix qui devrait être conclue par une rencontre au sommet avec le roi d'Aragon.71 Face au doute soulevé par la proposition, le légat Bonifacio de Calamandrana, chargé de porter le projet, nie avec force toute ruse.72 Charles d'Anjou, explique-t-il à Jacques II d'Aragon, “souhaite ta paix avec un esprit juste, il propose ta paix, il demande la paix” (pacem tuam animo recto querit, pacem tuam postulat, pacem rogat) avec, à l'en croire, des conditions favorables. La réponse de l'Aragonais est nuancée. Favorable sur le principe d'une rencontre, il soumet toutefois la proposition à l'avis des Siciliens, ses “compagnons de guerre et de paix” (guerre et pacis [...] socios).73 Ces derniers de nouveau craignent une paix feinte (alii pacem hanc cum fictam putent) et en font part au roi d'Aragon. Leur ambassadeur le plus éloquent, Pandolfo de Falcone, exprime dans une tonalité épique la quintessence de leur position: le roi d'Aragon est bien sûr louable lorsqu'il chercher à imiter le Christ et à servir Dieu en œuvrant pour la paix, mais, avec de tels ennemis, la paix est impossible, et celle proposée par Charles d'Anjou a pour buts de tromper Jacques II et d'assaillir la Sicile : Vide, ne dolus sub hac quiescendi specie latitet. Ignoras sagacissime rex, quod aspis surda, cum querit offendere, urente sole simulans dormitare sub pulvere, transeuntem impio dente vulnerat, et auda feriens tossicat quem percussit. Ecce ille sub dolo latenter absconditus simulabit quiescere, et intentus offendicula promovebit. Disperget quidem armigeros suos, et 70 Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. CXIX, 130. 71 Set ad sedandum tanti furorem propositi, nichil salubrius obviat, nisi quod inter me et regem Aragonum, per quos scandala veniunt, pacis federa mutue componantur [...] Amicitie fedus inviolabile et pacis servande vinculum hinc inde sub conditione capitulorum que tibi propterea tradidi paterno patrocinio tractaturus in cuius confirmationem dato die et loco, si libeat, nos facie ad faciem videmus (Bartholomaei de Neocastro Historia Sicula, chap. CCIV, p. 136). 72 Nec cogites, fili, quod ista metu, vel dolo ille petierit; quia cum regnum Francie et terram quam potestate ecclesiastica, ac relique partes regni Sicilie sub suo consistant dominio, non sunt adeo debilitate regiminis sui vires, quin orbis de sui potentia trepidet et miretur; et cum rectitudo cordis ab illo procedat, ab ore ejus non exiit facinus, numquam dolus (ibid.). 73 Ibid., 137.
32 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 sperabit a lumine vires suas, ut videntur pacifice moraturus [...] Vide, quam verenda est hostis astucia, quam vitandus peregrinationis ejus est habitus; quia quos monitu, quos suis circumventionibus, et bello non domuit, laborat per fictas quoque dormitationes et scandala expugnare siculos non vincendos.74 Aussi l'ambassadeur implore-t-il in fine dans un bel élan pathétique le roi d'Aragon de continuer à aider les Siciliens. Jacques II lui donne raison et s'engage à défendre le lien indissoluble qui unit la Sicile à la maison d'Aragon, quitte à rompre des traités trompeurs.75 La chronique se termine abruptement sur cette nouvelle victoire de la conception sicilienne de la paix. En une décennie, l'antagonisme des deux formes de paix est devenu un élément structurant dans la querelle sur le sort de la Sicile. L'histoire est celle de la guerre mais aussi d'un combat pour une paix juste où toute tentative pour avancer une autre forme de paix est envisagée comme une ruse, une tromperie, et vouée à l'échec. D'où l'impossibilité répétée pour les parties, même avec l'aide de médiateurs, d'entrer véritablement en négociations. Le combat pour la paix et entre les paix, est l'occasion de mettre en valeur le rôle crucial des Messinois et plus généralement des Siciliens, véritables lanceurs d'alerte à l'intention des membres de la famille royale aragonaise s'engageant sur le chemin de la paix. La conclusion à cet égard est paradoxale : la chronique s'arrête sur un engagement du roi d'Aragon à ne pas s'accorder avec l'Angevin au détriment des Siciliens, un engagement qui sera contredit à Anagni, deux ans plus tard. Neocastro l'a-t-il su ? A-t-il préféré terminer par un échange allant dans “son” sens de l'histoire plutôt que donner raison à une paix préjudiciable ? C'est en tout cas aussi une manière de participer au combat pour la paix, par la mémoire et par le silence imposé à la paix adverse. 2.2. Nicolò Speciale Creusant un sillon parallèle à celui de Neocastro, usant de ressorts narratifs comparables, Nicolò Speciale voit aussi dans la configuration de la paix un domaine de lutte entre des visions antagonistes et dans les 74 Ibid., 138. 75 Set sciatis, quos si ad pacem et federa deveniamus cum hostibus, licet paces a singulis sint laudande, si forte, quod absit, a siculis separari tentabimur, paces ipsas pro firmo nos noveritis infracturos, et mori maluimus, quam separari a nobis dilectos nobis siculos patiamur (ibid., 139).
Les tractations et les paix des historiens 33 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 tractations un danger. Poussée successivement par des papes roués, Nicolas IV et Boniface VIII, l'hypothèse d'une paix favorable aux Angevins est portée par un homme particulièrement expérimenté et habile (strenuus), le légat Bonifacio de Calamandrana. Si le roi d'Aragon s'y laisse prendre, tel n'est pas le cas des Siciliens, que rien, selon Speciale, ne saurait détourner de Frédéric III.76 Aux promesses vaines du pape, les Siciliens opposent la force. En écho à Virgile, et à l'instar de Laocoon, prêtre d'Apollon, ils s'exclament : Timeo danaos, et dona ferentes. Leur émissaire le dit ensuite sans ambages à Boniface VIII : “les Siciliens ne recherchent pas la paix par les parchemins, mais par le glaive” (Siculi non membranis, sed gladio pacem querunt).77 Le rapprochement du roi d'Aragon avec la papauté s'apparente dans cette perspective à une trahison de la cause sicilienne. Jacques II propose en effet de reprendre la paix du pape, qui implique le retour inconditionnel des Siciliens dans le giron de l'Église et l'engagement de l'Aragonais à combattre son propre frère Frédéric. Il ne reste plus alors à ce dernier qu'à prendre acte de leur opposition insurmontable,78 à ne pas se laisser prendre à l'invitation 76 Anno ab Incarnatione Domini millesimo ducentesimo nonagesimo tertio, insistente Karolo secundo Rege, Nicolaus Romane matris Ecclesie Pontifex Jacobum Regem per Bonifacium de Calamandrano religiosum virum ordinis hospitalis beati Johannis Hierosolymitani, virum utique strenuum, ut renuntiaret Regno Sicilie, pretensis magnis pollicitis tentavit ; sed legatio tunc optatum finem non habuit, quoniam eundem Pontificem prematura, que solvit omnia, mors ademit [...] Tunc successit in pontificali sede Bonifacius , vir astutus & callidus, atque in secularibus negotiis circumspectus. Postquam igitur functa est auctoritate calliditas, tractatum, quem Nicolaus predecessor ejus cum Jacobo Rege inceperat, reassumpsit. Itaque Bonifacio de Calamandrano iterum agitante negotium, cum Regibus et principibus, quos tangere videbantur, ad hunc finem deventum est (Nicolò Speciale, Historia sicula ab anno MCCLXXXII ad annum MCCCXXXVII, dans R. Gregorio, Bibliotheca scriptorum qui res in Sicilia gestas sub Aragonum imperio retulere, I (Palerme, 1791), 284-508, ici Livre II, chap. XX, 347-348). 77 Ibid., 352. 78 Si Rex Jacobus frater noster ex conventionibus pacis, quam composuit cum hostibus, Siculorum causa vitandi pericula, que sibi tunc de Regno Aragonum poterant imminere, destitit nos tueri quamquam evidenter culpam commiserit, poterat nihilominus tollerari, quoniam certum erat nos absque suo presidio potuisse ab illorum insultibus defensari. Nunc vero, si junctis cum eisdem hostibus nostris federibus, contra nos aciem direxerit, ut fratrem in innocentem gladio feriat, ut fideles Siculos iterum jugo tirannorum subiciat, nonne inhonestam causam aggreditur, et iniquam ? Itaque Deus justus et magnanimus inhonestum dirumpet propositum et iniqua consilia dissipabit. Quare agite, viri prudentes, et in magnanimitate laudabili consulite in medium, quid melius pro gubernatione nostre Reipublice ad defensionem patrie sit agendum (Nicolò Speciale, Historia..., livre III, chap. XII-XIII, 359-360).
34 Stéphane Péquignot EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 trompeuse à une rencontre au sommet,79 une pratique intrinsèquement dangereuse car susceptible d'aiguillonner la colère des princes.80 En s'engageant plus avant pour la paix pontificale, le roi d'Aragon brise la pax aragonensis au sein de sa dynastie. À l'inverse, la préparation et les accords de Caltabellotta (1302) sont dépeints sous un jour beaucoup plus favorable. La prise de conscience par Charles de Valois de la force et du droit supérieurs de Frédéric de Sicile, des multiples dommages commis, ainsi que l'intervention apaisante de Yolande, sœur de Frédéric III et épouse de Robert d'Anjou, l'exaltation des liens familiaux permettent de s'accorder sur la levée du siège de Messine et des trêves, “qui habituellement étaient le début de la paix” (que consueverunt esse pacis initium), puis de prendre la direction d'une bonne paix.81 Lors des rencontres qui s'ensuivent, la “bonne paix” est élaborée de façon très graduelle, d'abord par des échanges de messagers qui doivent s'entendre sur les modalités des entrevues, puis par des rencontres successives en tête-à-tête entre les princes (de Charles de Valois et de Frédéric, puis en incluant le duc de Calabre), dans un lieu neutre, avec un groupe équivalent d'accompagnateurs de part et d'autre.82 Speciale ne livre ou n'imagine pas la teneur exacte des conversations entre les princes, pour faire place à l'essentiel, une bonne paix qui laisse – malgré toutes les ambiguïtés – la Sicile au roi Frédéric. Dans un dernier temps, le plus long, les grandes espérances ouvertes par cette bonne paix sont néanmoins déçues. La recherche par les princes d'une situation qui leur soit plus favorable et la descente perturbatrice en Italie du roi Henri VII ont valeur de signes de la fatalité. Les anciennes blessures sont rouvertes.83 Il faut attendre plusieurs années, en 1317, pour qu'une importante ambassade pontificale laisse entrevoir une nouvelle proposition de paix fondée sur le constat d'une séparation originelle du 79 Ibid., 374-375. 80 Quotiens duo viri discordes pro tractatu pacis ex proposito ad destinata loca conveniunt acrioribus irarum stimulis agitantur, si non composita inter eos pace discedunt, duobus quidem ad propositos fines tendentibus non mutato proposito, que causa, que ratio eos uniat, ignoramus (ibid., 375). 81 Ibid., 444. 82 Ibid., 450-451. 83 Sed ne longa quies, et diuturna segnities hebetaret ab odiis animos Siculorum, ecce parata est inter Fridericum, et Robertum Reges causa dissidii, quam consideratis, pacis conditionibus, uterque, forsitan sperans sibi meliora contingere, affectabat. Et ecce misere cicatrices in antiqua vulnera redierunt (ibid., livre VII, chap. I, 463).
Les tractations et les paix des historiens 35 EDAD MEDIA. REVISTA DE HISTORIA, 25 (2024): 11-47 ISSN: 2530-6448 continent et de la Sicile.84 Il convient, pour le pape Jean XXII, de partir de ce constat pour trouver une paix conforme aux desseins divins, et il conviendrait également de s'accorder trois années de trêves pour mener à bien ce travail difficile. Néanmoins, une fois encore, selon Speciale, la duplicité pontificale se révèle, et le conflit se prolonge.85 La dernière mention d'ambassade de l'ouvrage, à l'occasion de l'élection du pape Benoît XII en 1334, possède à ce titre une valeur emblématique : puisque l'opinion de ce pape ne différait guère de celle de ses prédécesseurs, les émissaires, après des suppliques réitérées et avoir échangé de nombreux arguments, s'en revinrent à vide. Suivant malgré tout l'injonction de saint Luc, XI, 9, Pulsate, et aperietur vobis, le roi Frédéric continue à envoyer des ambassadeurs pour la paix, mais le pape persiste dans sa première réponse devant les ambassadeurs qui se succèdent.86 L'antagonisme intrinsèque entre les deux projets dynastiques, aragonais et angevin, de même que la méfiance des rois et des communautés empêchent finalement une paix durable, d'où le retour cyclique des guerres, des conflits, des ambassades trompeuses ou vaines qui rythment la chronique. L'histoire de la guerre de Sicile est donc aussi celle d'un éternel retour déçu de la paix, d'un double échec répété, celui à entrer en négociation – le cas ici –, puis, lorsque les trêves sont établies ou même le traité conclu, à négocier ou avoir négocié de façon efficace. Pour Speciale, si l'histoire, sous des formes diverses, se répète donc, c'est parce que les hommes, et tout particulièrement, bien sûr, les ennemis des Siciliens, se refusent à suivre les injonctions divines, à adopter enfin la bonne paix, la seule valable. 84 Ibid., 474-475. 85 Ibid., 480-481. 86 Sed tandem, cum Benedictus ipse ab opinione predecessorum suorum non plurimum discrepasset, legati post reiteratas supplicationes, confabulationes et argumenta etiam plurima, que legationis materiam sequebantur, ipse illa, quam venientes gesserant, vacui redierunt. Fridericus Rex vero primam opinionem, quam de Benedicto longe ante promotionem ejus conceperat, de facili non deponens, pro se verbum illud Pulsate, et aperietur vobis assumpsit, Legatosque ad eundem Benedictum alios atque alios, iterum atque iterum destinavit. Sed Benedicto veruntamen in suis terminis, primoque responso immutabiliter persistente, illud idem, quod primi nuntii redeuntes ad dominum suum gesserant, secundi et ultimi reportarunt (ibid, 498-499).
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