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Quand le bref en dit long: l'euphémisation dans les titres d'emploi

Rodríguez Pedreira, Nuria; Rodríguez Ferreiro, Verónica

Abstract

In our high-speed society, heavily influenced by NICTs, job posting sites are one of the main resources employed by job seekers. Compa-nies focus on writing enticing ads, favouring catchy titles often devoid of clarity, but which attract candidates. In this study, we analyse the designations used on these sites, focusing our attention on the form and the euphemistic uses of the designations at the service of a market economy. The rhetorical strategies adopted privilege deliberately imprecise titles, whose interpretation is not always obvious, but which favour a positive impact on the reader-candida-te in the form of enticing offers. The semantic-pragmatic study proposed explores the reasons for these choices and the coexistence of diffe-rent designations for a same profession or job.

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Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 https://doi.org/10.6018/analesff.574801 Recibido: 20/06/2023 / Aceptado: 27/07/2023 875 Quand le bref en dit long: l’euphémisation dans les titres d’emploi When a little says a lot: euphemisation in job titles Nuria Rodríguez Pedreira Universidade de Santiago de Compostela [email protected] Verónica Rodríguez Ferreiro1 Universidade de Santiago de Compostela [email protected] 1 Cet article résulte d’une contribution au XXXIème Colloque International de l’AFUE —Le petit et le bref: approches discursives diverses— pour l’assistance duquel les autrices ont bénéficié d’une aide financière de 200€ chacune, octroyée par l’Association. Resumen En nuestra sociedad acelerada y sometida a la influencia de las NTIC, los portales de empleo constituyen una de las principales herramientas utilizadas por los demandantes. Las empresas se vuelcan en redactar ofertas atractivas, utilizando títulos gancho a menudo poco significativos, que actúan como un imán para atraer a los posibles candidatos. En este estudio analizaremos las designaciones empleadas en esas páginas web, haciendo hincapié en su forma y en los usos eufemísticos de las apelaciones empleadas al servicio de la economía de mercado. Las estrategias retóricas promueven unas denominaciones deliberadamente imprecisas, cuya interpretación no siempre resulta evidente, pero que contribuyen a un impacto positivo en el lector-candidato, como si de una oferta promocional se tratara. El estudio semántico-pragmático intentará explorar las razones que motivan dichas elecciones, así como la concurrencia de diferentes nombres para una misma profesión. Palabras clave designación profesional, eufemismo, metáfora, anuncios clasificados, títulos de empleo. Abstract In our high-speed society, heavily influenced by NICTs, job posting sites are one of the main resources employed by job seekers. Companies focus on writing enticing ads, favouring catchy titles often devoid of clarity, but which attract candidates. In this study, we analyse the designations used on these sites, focusing our attention on the form and the euphemistic uses of the designations at the service of a market economy. The rhetorical strategies adopted privilege deliberately imprecise titles, whose interpretation is not always obvious, but which favour a positive impact on the reader-candidate in the form of enticing offers. The semanticpragmatic study proposed explores the reasons for these choices and the coexistence of different designations for a same profession or job. Key-words professional designation, euphemism, metaphor, classified ads, job titles. Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Quand le bref en dit long: l’euphémisation dans les titres d’emploi 876 1. Introduction Si nous jetons un regard sur les vingt années écoulées, qui se situent au tournant du nouveau millénaire, l’évolution rapide de nos sociétés contemporaines sur tous les plans —culturel, économique, politique, environnemental— a provoqué une transformation nécessaire et attendue dans le monde du travail, les entreprises ayant dû faire face à de nouvelles formes d’organisation. En effet, leurs exigences en matière de compétitivité et de flexibilité, jointes au développement foudroyant des TIC, conduisent à une restructuration des relations professionnelles, interentreprises, entre collègues et entre travailleurs et employeurs. L’entreprise est tenue de satisfaire les nouveaux besoins et les attentes de ses clients, et pour parvenir au but elle doit s’entourer des meilleurs collaborateurs. La situation actuelle du marché du travail requiert donc que les sociétés agissent bien souvent comme des entreprises publicitaires à la quête de candidats. Dans ce sens, les NTIC facilitent la tâche en démultipliant les offres d’emploi en ligne grâce aux nombreux sites de recherche disponibles aujourd’hui sur Internet. C’est le cas de Pôle emploi, l’un des principaux portails d’annonces en ligne qui compte à l’heure actuelle plus de cinq cent mille offres d’emploi, de Monster ou encore de Cadremploi, parmi d’autres, et qui nous ont servi de base de données pour notre étude2. Bien qu’ils ne soient pas à proprement parler des sites de recrutement, les réseaux sociaux professionnels comme LinkedIn ont aussi attiré notre attention du fait qu’ils jouent un rôle essentiel comme intermédiaire du marché du travail, réunissant différents acteurs, tels que les candidats potentiels et les recruteurs. Ils constituent également en ce sens une niche d’étude supplémentaire du fait que les dénominations des titres ou des fonctions liées à tel ou tel poste y sont récurrentes. Sur ce point, notre constat de départ est qu’il existe une tendance à l’apparition d’un plus grand nombre d’appellations d’emploi euphémiques, qui émergent de façon stratégique. Cela se ferait moins par volonté de revaloriser certains secteurs en tension que par souci de suivre une mode, ce qui débouche inévitablement sur un jargon ampoulé qui empêche le lecteur-candidat de comprendre le sens des dénominations euphémiques avec une efficacité optimale. Tous les moyens sont bons pour attirer le candidat idéal même si cela se fait au détriment du souci de transparence. Pourtant, parmi les désignations retenues, certaines sont créées pour dénommer des réalités nouvelles issues de l’évolution sociétale, mais loin d’être désignées sous un terme apparemment simple et univoque, celles-ci semblent plutôt être inscrites sous des étiquettes imprécises, comme le montre la périphrase gestionnaire du commerce de détail (spéc. Suisse: commerçant/commerçante) ou la forme abrégée RCS (responsable compte secteur: responsable des ventes). Les euphémismes sont bien présents dans les offres d’emploi à travers des procédés rhétoriques, tels que la périphrase et la métaphore, et des procédés formels aussi fréquents 2 https://www.pole-emploi.fr/accueil/; https://www.cadremploi.fr/; https://www.monster.fr/ Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Nuria Rodríguez Pedreira y Verónica Rodríguez Ferreiro 877 que le sigle et l’emprunt. C’est ce que nous allons tenter de mettre en évidence dans les pages qui suivent, en proposant une brève analyse formelle des titres d’emploi recensés avant d’entamer, dans un deuxième temps, une approche pragmatique plus spécialement axée sur les rôles ou fonctions véhiculés par les désignations euphémiques en jeu. 2. Nature des euphémismes et titres d’emploi euphémiques L’euphémisme est en général décrit comme un procédé rhétorique servant à contourner une réalité sensible, rugueuse, qu’on ne souhaite pas nommer. Le signifiant d’origine, le mot standard, est ainsi remplacé par un nouveau terme —l’euphémisme—jugé plus convenable du fait qu’il parviendrait à masquer, par le “floutage” (Jamet, 2010: 32) de son signifiant premier, cette réalité gênante. Les définitions suivantes vont dans ce sens: “Expression atténuée d’une notion dont l’expression directe aurait qqch. de déplaisant, de choquant (…)” (PR 2015, s.v. euphémisme); “(…) l’euphémisme peut être appréhendé comme une dilatation, voire une dilution du signifiant en discours (Jamet & Jobert, 2010: 15). Bonhomme parle de discours “en deçà” qui adoucit “l’expression de réalités choquantes ou pénibles” et qui regroupe deux actes de parole: “un acte modérateur qui estompe la réalité désignée” et “un acte mélioratif qui dédramatise cette même réalité” (Bonhomme, 1998: 77-78). Pour sa part, Kerbrat-Orecchioni le décrit comme un procédé substitutif, qui “remplace la formulation directe par une autre plus ‘douce’” (Kerbrat-Orecchioni, 1996: 55) le reliant ainsi à la politesse sociale et linguistique. Du fait qu’il ne déploie pas “des moyens techniques qui lui seraient propres” (Bacry, 1992: 106), comme c’est le cas de la métaphore, la nature de l’euphémisme fait encore aujourd’hui l’objet de questionnements et de débats3. En général, on lui reconnaît son aptitude à recourir à divers procédés figuraux. Nous pointons ici ceux qui ont été relevés dans les dénominations d’emploi euphémiques, comme la circonlocution ou la périphrase, qui embellissent le discours par un détour de l’expression (agent/agente physionomiste) ou la métaphore comme figure d’analogie (plongeur/plongeuse en restauration). En effet, celle-ci exerce une dissimulation lexicale sur la base d’une description imagée. En tant que construction rhétorique, elle est traditionnellement étudiée pour sa valeur stylistique et sa fonction syntaxique, et ce n’est que récemment que la sémantique interprétative (Rastier, 2001) et la sémantique argumentative (Maturana & Varela, 1994) se sont penchées sur la dimension du signifiant, rattachée à l’intérêt définitoire et à la capacité persuasive de celui-ci. En ce qui concerne l’aspect formel, ces dénominations, de même que les termes d’origine qu’elles remplacent, peuvent relever de procédés morphologiques et syntaxiques autant que de procédés lexicaux, montrant bien qu’elles ne prennent pas de forme particulière: 3 Il n’est pas possible dans l’espace limité de cet article de reprendre le détail de cette controverse qui porte sur le caractère figural ou non-figural de l’euphémisme. Voir à ce propos l’ouvrage de Jamet & Jobert (2010). Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Quand le bref en dit long: l’euphémisation dans les titres d’emploi 878 1. Composés syntagmatiques: a. N + prép. + N: animateur/animatrice en dermo-cosmétique (vendeur/vendeuse); auxiliaire de vie (aide à domicile; aide-ménager/ aide-ménagère); gestionnaire de stocks (responsable d’entrepôt ou des approvisionnements; magasinier/magasinière); agent/agente de billetterie (vendeur/vendeuse en billetterie; billettiste; agent/agente de réservation; agent/agente de comptoir); hôte/hôtesse de caisse (caissier/caissière); hôte/ hôtesse d’accueil téléphonique (standardiste); agent/agente de collecte (éboueur/ éboueuse); technicien/technicienne de cimetière (marbrier/marbrière). b. N + A: conseiller/conseillère commercial/commerciale (vendeur/vendeuse); équipier/équipière polyvalent/polyvalente (de restauration) (préparateur/préparatrice en fast-food; employé/employée de fast-food). c. Noms en apposition (N + N): animateur/animatrice cosmétique (vendeur/ vendeuse); web designer (concepteur/conceptrice web; concepteur/conceptrice numérique). d. Hybrides: animateur/animatrice boutique soin et maquillage (vendeur/ vendeuse en cosmétique); agent/agente polyvalent/polyvalente billetterie secteur culturel (vendeur/vendeuse en billetterie secteur culturel). 2. Emprunts: slasheur/slasheuse (travailleur/travailleuse plurifonction); key account manager (chef/cheffe comptable); property manager (gestionnaire immobilier/immobilière). 3. Sigles: SEO (Search Engine Optimization) manager (référenceur/référenceuse web); CHO (Chief Happiness Officer ou responsable du bonheur au travail; responsable développement RH); APR (agent/agente de protection rapprochée ou officier/officière de sécurité; garde du corps). On le voit, la forme sous laquelle apparaissent les titres d’emploi est loin d’être homogène et transparente pour les lecteurs, ce qui les conduit souvent à des efforts d’interprétation ou à cliquer directement sur le poste à pourvoir en cherchant à déchiffrer le référent masqué par l’euphémisme. Cela arrive lorsque celui-ci ne parvient pas à évincer la dénomination rivale, le terme d’origine, et que les deux coexistent dans le même contexte, ce qui est souvent le cas des métiers manuels, qui apparaissent désignés dans le corps de l’annonce par les deux termes, comme exploitant agricole (euphémisme) et “agriculteur/agricultrice”; technicien/ technicienne électricité et “électricien/électricienne” ou technicien/technicienne de maintenance aéronautique et “mécanicien/mécanicienne d’entretien d’avions”. Toutefois, c’est dans les intitulés des annonces d’emploi que les dénominations euphémiques tendent à s’imposer progressivement aux noms standards, bien que cela ne soit pas observable dans tous les cas. En général, un titre alléchant aura plus de chances de retenir l’attention du lecteur, et le vocabulaire sera soigneusement choisi pour désigner les offres Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Nuria Rodríguez Pedreira y Verónica Rodríguez Ferreiro 879 d’emploi. On réalise ainsi un vrai travail de marketing, dans la mesure où la firme a besoin de “’se vendre’, afin que les candidats acceptent d’intégrer l’entreprise, et d’y rester” (Thoumsin, 2019: 43). Cela conduit à l’éclosion d’un nouveau langage édulcoré, technocratique, lénifiant, imagé, illusionnel, chatoyant, métaphorique, qui contribue de temps à autre à l’émergence d’expressions rocambolesques, comme ingénieur/ingénieure d’affaires (commercial/commerciale) ou gestionnaire du commerce de détail (spéc. Suisse commerçant/commerçante), que nous reproduisons dans la figure 1: Figure 1. Gestionnaire du commerce de détail. Parfois, c’est sur le corps de l’annonce que ces expressions se déploient, comme dans cette annonce de Pôle emploi4, dans laquelle on décide de miser sur l’humour et l’effet comique pour séduire le candidat parfait en le comparant à Sherlock ou Enola Holmes (fig.2): Figure 2. Annonce humoristique. À ce titre, les annonces sont tributaires d’une visée pragmatique bâtie sur des dénominations euphémiques qui correspondent, selon nous, à trois fonctions différentes: une 4 https://candidat.pole-emploi.fr/offres/recherche/detail/7032389 Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Quand le bref en dit long: l’euphémisation dans les titres d’emploi 880 fonction méliorative (Bonhomme, 1998:75), une fonction esthétique et une fonction dénominative à proprement parler, que nous examinerons dans la suite de ce travail. 3. Titres d’emploi à fonction méliorative Les désignations euphémiques à fonction méliorative répondent à un besoin de renommer des métiers en manque de reconnaissance ou perçus négativement. Ils “sont de ce fait impopulaires et souffrent d’un déficit d’image” (Thoumsin, 2019: 24). Les secteurs concernés sont ceux de l’aide à la personne, l’entretien des locaux et des domiciles et les métiers techniques, car ce sont des professions jugées moins prestigieuses, qui exigent des conditions de travail souvent pénibles. Y figurent aussi les métiers qui ont mauvaise presse depuis de nombreuses années, comme celui de “vendeur/vendeuse” (ou VRP) ou d’”agent/ agente de sécurité”. On remarque que ces métiers apparaissent dans l’ensemble étiquetés sous une appellation euphémique valorisante, comme l’agent/agente de collecte (éboueur/éboueuse), l’agent/ agente de protection rapprochée ou APR (officier/officière de sécurité, garde du corps), ou encore le technicien/technicienne de maintenance moto (mécanicien/mécanicienne moto). Les substantifs technicien/technicienne et agent/agente véhiculent respectivement l’idée d’expertise et d’action et élèvent ainsi les individus exerçant ces métiers à un cran supérieur dans l’échelle sociale. Dans le cas du terme agent/agente, cette promotion apparente se manifeste à travers l’hyperonyme en tant que porteur de généricité et d’ambiguïté, comparativement aux référents non euphémiques ou faux hyponymes “éboueur/éboueuse” et “garde du corps” respectivement. Le tableau suivant présente un échantillon illustratif de titres d’emploi à fonction méliorative: Terme d’origine Euphémisme Télévendeur/ Télévendeuse Téléopérateur/ Téléopératrice Commercial/Commerciale sédentaire Inside Sales Téléconseiller/Téléconseillère Commercial/ Commerciale VRP Conseiller/Conseillère technico-commercial/ technico-/commerciale Conseiller/Conseillère technique sédentaire Conseiller/Conseillère de vente Technicien/Technicienne force de vente Assistant/Assistante relation clientèle Vendeur/Vendeuse (magasin) Conseiller/ Conseillère de vente Conseiller/Conseillère clientèle Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Nuria Rodríguez Pedreira y Verónica Rodríguez Ferreiro 881 Terme d’origine Euphémisme Responsable des ventes Responsable technico-commercial/ technico-commerciale (RTC) Responsable compte secteur (RCS) Key account manager (KAM) Responsable comptes clés (RCC) Nettoyeur/ Nettoyeuse Balayeur/Balayeuse Homme/Femme d’entretien Agent/Agente d’entretien (et de propreté) Agent/Agente d’entretien de propreté et d’hygiène Technicien/Technicienne d’entretien Technicien/Technicienne de maintenance industrielle Technicien/Technicienne de surface Tableau 1. Titres d’emploi à fonction méliorative. La fonction méliorative met en jeu une stratégie visant à “anoblir le réel” (Allan & Burridge, 2006: 96). C’est le cas des exemples ci-dessus dans lesquels le terme d’origine —le mot propre— est remplacé par des circonlocutions —technicien/technicienne de maintenance industrielle—, des emprunts —key account manager—, des composés —téléconseiller/téléconseillère— ou des calques —responsable compte clés—, qui permettent de contourner l’appellation usuelle. Comme il a été dit plus haut, les dénominations euphémiques contiennent des termes positifs, tels que agent/agente, technicien/technicienne ou conseiller/conseillère, qui gomment la référence implicite au travail manuel du “nettoyeur/ nettoyeuse” ou la mauvaise image liée à la profession du “commercial/commerciale” ou du “télévendeur/télévendeuse”. Ceux-ci sont désormais devenus des conseillers compétents, disposés à prodiguer des conseils utiles et efficaces visant à faire passer le bon message. En ce qui concerne la dénomination de “responsable des ventes”, elle ne convient pas. En effet, elle doit être dépouillée du terme “ventes”, qui est connoté négativement, contrairement au vocable “responsable”, qui est axiologiquement positif en raison de son renvoi à un poste de responsabilité situé en haut de l’échelle hiérarchique. Il s’ensuit que la dénomination subit de nombreuses transformations allant du responsable technico-commercial/commerciale — partiellement connoté, vu que l’adjectif “commercial” persiste— au responsable compte clés, calqué sur l’anglicisme key account manager, les deux expressions étant concurrentes. Les dénominations euphémiques contribueraient ainsi à attirer les candidats potentiels par des stimuli émotionnels. C’est ce qui se passe aussi dans le cas des expressions métaphoriques ou expressions imagées, qui exercent une dissimulation lexicale et fonctionnent comme des métaphores euphémiques. L’emploi réitéré de catachrèses vise la mise en valeur progressive de l’image publique rattachée à une profession déterminée, soit par un camouflage des activités tabouées, soit par une dissimulation-valorisation des professions sans qua- Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Quand le bref en dit long: l’euphémisation dans les titres d’emploi 882 lification, comme c’est le cas ici, grâce au déplacement créateur opéré par la métaphore qui “in allowing us to focus on one aspect of a concept, a metaphorical concept can keep us from focusing on other aspects of the concept that are inconscient with that metaphor” (Lakoff & Johnson, 1980: 10). En effet, leur poéticité vient établir une analogie entre le signifié exprimé et le signifié réel, tout en engageant, par le jeu des représentations mentales, la construction d’un signifié secondaire, proche de ce dernier, mais révisé dans certains de ses aspects. Ainsi, les sèmes afférents déploient un réseau associatif, rattaché à l’image métaphorique des vocables mis en rapport, qui permet une recatégorisation notionnelle et, par là-même, une transvalorisation de l’appellation. Il en est ainsi de la dénomination hôte/hôtesse de caisse qui modifie notre “horizon d’attente” vis-à-vis du titre de “caissier/caissière”, dès lors qu’au premier terme s’adjoignent les valeurs positives de l’hospitalité, la serviabilité, l’amabilité, etc., face à la désignation traditionnelle dont l’image de la caisse monétise la fonction. Aussi, en se drapant des notions associées au terme “hôte/hôtesse”, la dénomination métaphorique fait-elle l’objet d’une visée illocutoire de nature persuasive portant sur la fonction exercée et mise en relief par le nouveau terme. La dissimulation lexicale, comme on l’a dit, est effectuée sur la base d’une description imagée. Ces interactions symétriques mènent ainsi, selon la fortune de la catachrèse choisie, d’un éclairage cognitif ponctuel à une persuasion consciente ou, à un degré extrême, à une manipulation de portée stratégique visant à influencer les opinions et les comportements. C’est le cas pour aiguilleur/aiguilleuse du ciel, qui prétend adoucir l’animadversion générale éprouvée envers le “contrôleur/contrôleuse aérien/aérienne”, ou encore pour ange-gardien/ ange-gardienne, qui, au Canada, témoigne de la gratitude générale envers les travailleurs de la santé, notamment après la pandémie de la Covid-19. Dans certains cas, la promotion sémantique construite grâce à une conception de caractère métaphorique de la dénomination passe parfois par une représentation volontairement ambiguë, comme dans plongeur/plongeuse en restauration, qui participe d’un consensus préalable légitimé de l’agir communicationnel pour doter le poste de travail d’un attrait. Parmi ces catachrèses métaphoriques, on recense également des descriptions hyperboliques, telles que la susmentionnée ingénieur/ingénieure d’affaires au lieu de “commercial/commerciale”, titre fantaisiste et excessivement flatteur, qui surévalue les responsabilités professionnelles rattachées au poste. 4. Titres d’emploi à fonction esthétique La fonction esthétique use d’une stratégie cherchant à “redessiner les contours de l’univers référentiel pour l’embellir, le présenter plus favorablement” (Jamet & Jobert, 2010: 19). Elle se distingue de la fonction précédente en ce qu’elle agit sur des dénominations désuètes, vieillies ou bien sur celles qui, tout en étant en circulation, ne sont pas suffisamment adaptées à l’air du temps, soit parce que le métier a évolué, soit parce qu’il a perdu de Anales de Filología Francesa, nº 31, 2023 Nuria Rodríguez Pedreira y Verónica Rodríguez Ferreiro 883 son attractivité, soit encore parce qu’il nécessite un réajustement terminologique par simple mimétisme ou effet de mode. Les professions désignées par des euphémismes à fonction esthétique ne sont donc pas nécessairement dévaluées; or, le besoin se fait sentir d’exalter certaines professions en leur insufflant une allure de renouveau. En effet, on l’a dit, en raison de la transformation de la société et par la même occasion du marché du travail, la langue se voit investie du devoir de dire autrement afin de susciter un nouvel intérêt par les mots. Ceuxci doivent être dépouillés de l’image traditionnelle dont nous les chargeons, ce qui conduit à renouveler le signifiant en délaissant le mot courant au profit d’un terme plus sophistiqué censé correspondre au temps actuel. L’euphémisme agit donc “en se défaisant du signifiant ou en marquant un écart par rapport à celui-ci. (…) il est contourné, mutilé, passé sous silence” (ibid., 2010: 14). La fonction esthétique revêt ainsi un halo de modernité, de technicité des dénominations défraîchies, de sorte à éveiller notre curiosité et à attirer notre attention sur le poste vacant. Les titres d’emploi suivants en sont un exemple: Terme d’origine Euphémisme Teinturier/Teinturière Agent/Agente polyvalent/polyvalente de pressing Responsable du personnel Gestionnaire des ressources humaines Commerçant/Commerçante (spéc. Suisse) Gestionnaire du commerce de détail Portier/Portière d’établissement Agent/Agente physionomiste Coiffeur/Coiffeuse Styliste visagiste en coiffure Mécanicien/Mécanicienne d’entretien d’avions Technicien/Technicienne de maintenance aéronautique Télétravailleur/Télétravailleuse Collaborateur/Collaboratrice en home office Technicien/Technicienne logistique Gestionnaire de stocks Dératiseur/Dératiseuse Technicien/Technicienne spécialisé/spécialisée dans la maîtrise des nuisibles Tableau 2. Titres d’emploi à fonction esthétique. On le voit, ces dénominations, de même que les précédentes, mettent en évidence des termes génériques qui fonctionnent hyperonymiquement, soit agent/agente, gestionnaire, technicien/technicienne ou encore styliste, dotés d’une forte valeur positivante en ce qu’ils témoignent d’une expertise dans tel ou tel domaine, d’une supervision de l’exécution d’un travail donné ou d’une responsabilité de la gestion d’un service, ce qui d’emblée donnerait l’illusion d’accès à des postes d’encadrement ou de haute spécialisation. C’est le cas de la désignation euphémique styliste visagiste en coiffure de prime abord plus sophistiquée que le terme traditionnel de “coiffeur/coiffeuse”, ou d’agent/agente physionomiste en lieu et place du “portier/portière d’établissement” trop connoté et associé au poste de “concierge” ou à ce-