Le parcours socioculturel du galicien du Moyen Age au XXe siècle
Abstract
L'histoire sociale de la langue galicien est décrite en tenant compte non seulement des principaux événements glotopolitiques qui ont contribué à minorer et à discréditer la langue, mais aussi des facteurs sociaux, culturels, économiques et démographiques qui ont permis sa préservation en tant que langue orale et aussi langue d'expression identitaire et de création culturelle dans les communautés rurales. Il plaide pour la nécessité de prêter attention à l'intrahistoire de ces communautés, aux types de réseaux sociaux qui s'y tissent et à leur résistance passive à la castillanisation initiée par l'État, afin d'éviter le biais de la description 'top to down' qui a prédominé jusqu'à présent.
Full text
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LENGAS, 47, 2000 CNRS, Université Paul-ValéryMontpellier III Montserrat RECALDE* Le parcours socioculturel du galicien A du Moyen Age au XX e siecle 1. lntroduction Le parcours socioculturel du galicien est intimement lié aux événements sociopolitiques survenus en Galice, depuis le Haut Moyen Áge jusqu'a nos jours, et aux changements, associés a ces événements, dans le role politique et culturel joué par les royaumes péninsulaires, En cela, ce parcours est semblable a celui d'autres tangues minoritaires de l'Europe, soumises a des conjonctures politiques ayant entratné la standardisation d'une langue commune supralocale, destinée a devenir la langue officielle de la future nationÉtat, avec pour conséquence l'érosion des autres tangues. Ce qu'a connu la France a la suite de la promulgation de l'Édit de Villers-Cotterets (1539) et, surtout, apres que la Révolution a appliqué jusqu'a l'unification linguistique totale ses príncipes d' égalité et de citoyenneté, en est un bon exemple. L'histoire sociale du galicien pourrait bien se résumer par ces trois mots, splendeur, déclin et renaissance, si ces mots pouvaient rendre compte de la complexité de la situation sociolinguistique qu'ils tentent de décrire, en particulier les deux derniers. On emploie le terme de Rexurdimento [Renaissance] pour désigner l'étape, qui commence au milieu du XIXe siecle, au cours de laquelle le galicien est récupéré pour la création littéraire, apres cinq siecles d'absence (ceux qu'on appelle Séculos Escuros [Siecles Obscurs]). Cependant, la « mort » linguistique que présuppose ce « nrutre ou apparattre de nouveau » ne s'estjamais produite. L'importance du role du galicien comme langue de la * Universidade de Santiago de Compostela.
12 communication orale est demeurée pratiquement inchangée jusqu'au xxe siecle. Le nier, ou l' oublier, équivaudrait a nier ou oublier les 90% de paysans qui, naguere encore, ne savaient pas parler d'autre langue. Ainsi qu'a nier ou oublier une riche Iittérature populaire dont la transmission orale a été assurée par ces memes paysans. Littérature populaire ne veut pas dire absence de littérature, ni langue orale absence de Iangue. Or, dans le jugement porté sur l'histoire socioculturelle du galicien, le culturel a primé le social, plus précisément la culture d'élite, le culture! écrit -meme si culture populaire n'est pas, non plus, synonyme d'absence de culture. Ce sont les hauts et les bas qu'a connus le galicien dans la culture-écriture qui ont fourni les criteres de périodisation et les étiquettes de dénomination (Siecles Obscurs pour sa décadence culturelle et Renaissance pour sa récupération littéraire). Cependant, le fait qu'une langue ne soit pas écrite n'a de répercussions sociales vraiment profondes qu'apres la diffusion, dans une communauté, du capitalisme imprimé (Anderson 1983) et d'une culture de masse, jamais avant. Que la langue de l'écrit soit une langue différente de la leur aura peu d'influence sur les habitudes linguistiques de la grande masse d'illettrés. Mais il est certain que cela aura une influence, et grande, sur l'appréciation que porteront sur leur propre langue, quelques siecles plus tard, les descendants alphabétisés de ces illettrés. Comme on le verra plus loin, le taux élevé d'analphabétisme propre a une société féodale solidement hiérarchisée, qui a ralenti l'arrivée de la révolution industrielle et l' urbanisation qu' elle entraine, a été décisif pour que la majeure partie de la population galicienne continue de parler le galicien, langue étrangere a celle des documents écrits, a la culture de l'élite et des hiérarques. De meme, la généralisatíon de l'enseignement primaire, et plus encore du secondaire, ainsi que la croissance de la population des villes ont provoqué, au cours des cinquante dernieres années, plus de désertíons linguistíques que ne l'avaient fait, en cinq siecles, la castillanisation de l'administration et l'absence de culture écrite en galicien. Une fois ces réserves faites, on utilisera, dans les pages qui suivent, les étiquettes traditionnelles pour désigner les trois grandes étapes socioculturelles qu'a traversées le galicien (Moyen Áge, Siecles Obscurs etRenaissance); sans oublier, dans la mesure du possible, les facteurs économiques, démographiques, sociologiques et idéologiques qui sont intervenus dans la configuration de la carte sociolinguistique de la Galice actuelle ou qui ont introduit des changements décisifs dans le rapport de forces entre les deux langues en contacta un moment donné de leur évolutíon historique.
13 2. Le Moyen Áge (du xne siecle au xve siecle) II n'existe pas de consensus sur le moment ou les locuteurs des langues vernaculaires péninsulaires ont pris conscience que ce qu'ils parlaient était une langue romane différente du latín, et non plus sa variété vulgaire, ni sur le moment ou ils se sont rendu compte que leur roman était nettement différent des romans parlés dans les territoires limitrophes. La datation oscille entre le ixe (Azevedo Maia 1992) et le xme siecles (Wright 1991). Quoi qu'il en soit, tout porte a croire que les premiers textes en roman galicien étaient des textes poétiques écrits a la fin du xne siecle ou au début du xme (Tavani 1986), ce qui fait remonter la langue orale galicienne a une période bien antérieure au xme siecle. Des le milieu du xme proliferent, a Saint-Jacques de Compostelle, des instructions destinées aux pelerins, écrites en proven<;:al, en castillan ou en italien (Tavani 1986), ce qui témoigne de la prise de conscience d'une diversité linguistique romane et peut-étre d'une certaine difficulté d'intercompréhension. Ces prerniers textes écrits inaugurent une tradition lyrique qui se prolonge jusqu'au rnilieu du XIVe siecle et qui nous est parvenue dans quatre recueils profanes (Chansonnier d'Ajuda, Chansonnier de Colocci-Brancuti, Chansonnier de la Vaticana et le Chansonnier de l'Université de Berkeley) et un recueil religieux (le Chansonnier Marial d'Alphonse X le Sage). C'est a la Cour de Tolede, sous le mécénat d' Alphonse X, que se trouve le foyer le plus actif de création et de distribution des textes ; des poetes de langues rnaternelles tres diverses s'y rassernblent, composant leurs cantigas en galicienportugais. La scripta littéraire des langues romanes péninsulaires dépasse alors les différentes limites territoriales et assume une fonction de koine dans un espace multilingue. C' est ainsi que le galicien-portugais fonctionne comme véhicule expressif de la lyrique dans toute la partie du centre et de l'ouest de la péninsule, tandis que le castillan fonctionne comme langue de l'épopée, dans un contexte socioculturel ou il devait étre insolite d'employer des langues distinctes pour un rnéme genre littéraire. 11 semble que l'on puisse ici appliquer la distinction établie par Baggioni (1997) entre scripta ludico-littéraire et scripta adrninistrative ou juridico-commerciale, car, dans ce dernier domaine, les langues étaient bien conditionnées par le territoire des les premiers textes, ce que l'on pourrait interpréter cornme les premieres tentatives des vernaculaires péninsulaires dans la recherche d'une variété commune. On n'est done pas surpris qu' Alphonse X n'ait pas ernployé le galicien mais le castillan pour
14 s'adresser aux conseillers galiciens et pour rédiger ses traités en prose, originaux ou traduits du latín ou de l'hébreu. Car, en définitive, ce roi était pleinement castillaniste dans le domaine politique, ne ressentant aucune sympathie envers les maisons nobiliaires galiciennes autrefois influentes, et ses ouvrages lyriques en galicien-portugais n'auraient pu entamer sa volonté de fixer la variété castillane comme langue commune de l'administration royale en remplacement du latin. C'est peut-etre par ce manque d'impulsion venant de la Cour, une impulsion que connaissaient la Castille et le Portugal, que peut s' expliquer la rareté des traités originaux galiciens a caractere historique, scientifique ou juridique -presque tous furent traduits du castillan ou du latincontrairement a l'emploi habituel de cette langue, entre le milieu du :xrne siecle et le premier tiers du :xve siecle, dans les documents et l' Administration a l'intérieur du royaume de Galice. L'usage éventuel du castillan dans ce type de textes se réduisait aux documents adressés a la Cour et, a partir du :xve siecle, a ceux que rédigeaient les délégués de la Cour, envoyés en Galice pour occuper de hautes fonctions dans I' Administration royale (Alcalde Mayor del Reino ou Corregidor de Galice). L'Église fut plus réticente a introduire le roman dans ses textes, comme en témoigne l'usage exclusif du latin jusqu'a la fin du :xrne siecle. A partir de ce moment, le bilinguisme galicien-latin entre dans les concites et les synodes puis, au début du :xve siecle se tient le vingt-sixieme Concile de Saint-Jacques, entierement en galicien. Mais la présence de cette langue dans la prose documentaire religieuse allait etre éphémere car, peu de temps apres que l'Église galicienne eut abandonné le latin, le castillan s'imposait peu a peu en Galice comme tangue commune de l' écrit et pénétrait non seulement dans l'administration religieuse (cf., a ce sujet, Monteagudo 1993) mais aussi dans les documents nobiliaires. La décadence du galicien comme langue de culture coi"ncide avec la mort d' Alphonse X. Le foyer principal de diffusion se déplace alors a la Cour portugaise ou le roi Denis et le comte de Barcelos deviennent les mécenes d'un groupe de poetes déja sensiblement réduit. A la mort du comte (1354), il ne reste plus d' aristocrates portugais désireux de poursuivre la tradition lyrique, qui souffre par ailleurs de la crise économique et de l'instabilité sociale. L'aristocratie galicienne, quant a elle, est plongée dans des guerres intestines. Entretemps, en Castille, sous l'influence italienne, une nouvelle conception poétique écrite encastillan est en train de germer. Meme si la tradition lyrique en galicien est encore présente a la Cour, elle a perdu de son éclat poétique et ses
15 tenants, principalement andalous, castillans et léonais, connaissent mal la langue dans laquelle ils écrivent; d'un point de vue linguistique, les poemes présentent de nombreuses interférences du castillan. Cependant, plus que la décadence de la poésie, ce qui, dans la Galice du XVIe siecle, va mettre un frein a ce que Baggioni (1997, 73) nomme « la premiere révolution écolinguistique » et qui aboutira a des variétés vernaculaires standardisées, c'est la substitution progressive de la scripta documentaire galicienne par la castillane. Certes, l' existence d'une koine littéraire favorise la stabilisation et la fixation d'une langue commune, mais elle ne suffit pasa en assurer le statut. Le sort encouru par certaines variétés linguistiques européennes a la fin du xve siecle ou au début du XVIe, montre que seules triomphent comme langues communes celles que les organes du pouvoir adoptent pour rédiger leurs documents, quel qu' ait pu etre le passé littéraire de ces Iangues 1. Or, que les organes de pouvoir accordent leur préférence a une variété plutot qu' a une autre ne releve pas du fait linguistique mais du fait poli tique. En Galice, les événements qui se produisent vers le milieu du XIVe siecle et, surtout, a partir de la seconde moitié du xve, vont se révéler décisifs et conduire a la consolidation définitive du pouvoir monarchique face au pouvoir nobiliaire, suivie de la centralisation administrative. De 1366 a 1369 se déclenche une guerre civile de succession entre Pierre ¡er du Portugal, appuyé par la haute noblesse galicienne, et Enrique de Trastámara, soutenu par la noblesse castillane et les alliés galiciens. La victoire d'Enrique de Trastámara entraine l'implantation en Galice de nouvelles lignées castillanes, dont certaines deviendront titulaires de postes haut placés dans le gouvernement du royaume, telles la Pertiguería Mayor de Saint-Jacques ou la charge d'Adelantado Mayor du royaume de Galice. Cette victoire signifie aussi la décadence de la grande noblesse autochtone qui, telle la maison des Castro, avait soutenu la cause légitimiste de Pierre ¡er_ Fait sociolinguistique important, il s'agit de la premiere grande vague de lettrés castillanophones qui disposent de pouvoirs dans l' Administration. La seconde guerre de succession a lieu a la mort d'Henri IV, entre Isabelle la Catholique et Jeanne la Beltraneja. Apres la victoire d'Isabelle, les Rois Catholiques vont mettre en place une série de mécanismes destinés a centraliser le pouvoir politique, dont deux sont a retenir : d'une part, la création de nouvelles institutions et de nouvelles charges déléguées par la Couronne et occupées par des aristocrates castillanophones fideles aux souverains; d'autre part, l'invitation a la Cour de la noblesse gali-
16 cienne a qui on va confier des fonctions diplomatiques importantes, ou convoitées comme la vice-royauté de Naples2. En meme temps, on commence a placer a la tete de prieurés, d' abbayes ou de monasteres des personnalités castillanes, afin de dénouer le líen d'intérets qui unissait la petite noblesse et les monasteres et qui réduisait considérablement les bénéfices de l 'éveché. Afin d'éviter tout favoritisme dans les concessions, les éveques, prieurs et abbés faisaient venir avec eux une cohorte d'administrateurs, eux aussi castillans. Les Rois Catholiques ne manifesterent jamais d'intéret pour l'assimilation linguistique du Royaume de Galice3. Ce qu'ils défendirent avec acharnement et intolérance virulente, et qui leur valut leur titre, fut l'assimilation religieuse. La substitution linguistique se produit comme une conséquence logique de leurs projets de création d'un appareil de pouvoir unifié, directement controlé par eux, elle ne releve certes pas d'un mouvement de « protoespagnolisme » avant la lettre4. La vague de lettrés castíllanophones envoyés en Galice pour occuper les hautes fonctions de l' Administration Royale et l 'ensemble de el eres et de secrétaires qui accompagnaient ces lettrés amorcent l'homogénéisation de la culture écrite au moyen de la variété linguistique du territoire qui avait le plus fortement contribué a la consolidation de leur pouvoir, a savoir celle de la Castílle. 3. Les Siecles Obscurs (du XVIe au XIXe siecle): le processus de castillanisation Au XVIe siecle ont lieu, en Castille, deux événements décisifs qui vont légitimer l'expansion du castíllan comme langue commune dans les territoires alloglottes péninsulaires soumis a la Couronne : la splendeur littéraire du Siecle d'Or, qui confere a la langue un énorme capital symbolique (Bourdieu et Boltanski 1975, Bourdieu 1980), et le début de sa standardisation par la création de grammaires. Ainsi que l'écrit Baggioni (1997), dans les États modernes de l'Europe de la Renaissance, le choix d'une norme comme variété de prestige consensuelle doit s'accompagner d'un processus de standardisation5, e' est-a-dire de fixation et de description de cette variété ; toute contrenorme, pour avoir des possibilités d'implantation et d'acceptation, doit etre a son tour légitimée par un processus de standardisation parallele. Le galicien ne connait un début de standardisation qu'au XIXe siecle, avec la publication des premieres grammaires et des premiers dictionnaires. L'absence, en Galice, d'un pouvoir politique pret a favoriser et encourager l'activité des « faiseurs de
17 langue » a signifié l'interruption des premieres tentatives de normalisation qui remontaient au Moyen Áge, de sorte que, entre le milieu du xv1e siecle et la seconde moitié bien avancée du xxe, le galicien n'a plus fonctionné comme langue écrite commune en Galice. Entre le XVIe siecle et le XIXe siecle, il n'y a non plus aucune trace de littérature savante en galicien. La littérature transmise par les voies de l'écrit n'est pas interrompue, mais sa production est maigre et sans valeur créative: quelques compositions festives ou de circonstance pour des célébrations diverses (obseques, baptemes ou naissances royales). Toutefois, la production littéraire en galicien ne disparaí't pas, elle change de formes de transmission, de themes et de protagonistes : l' écrit cede la place a l' oral, le savant au populaire. Et tandis que la culture savante autochtone est absente de la Galice jusqu'au XIXe siecle (il n'y a pas non plus de production en castillan), I' expression littéraire en galicien va se maintenir au travers des manifestations culturelles illettrées. Le nombre considérable de chansons, contes et romances récupérés par l'écriture durant les Lumieres et le Romantisme -plus de six mille, d'apres Blanco Pérez (1994) -est un bon témoignage de la vitalité de cette littérature pendant les Siecles Obscurs. Pour Blanco Pérez (1994), l'intluence des themes et de la langue de la littérature populaire castillane sur la littérature populaire galicienne montre que la littérature castillane se serait introduite en Galice des le xv1e siecle et qu'elle s'y serait répandue d'autant plus facilement qu'elle était mise en musique. Si tel est le cas, on est en droit de penser que, a l'époque ou l'alphabétisation des masses n'était pas généralisée, les chansons et les romances de transmission orale ont été la voie la plus efficace de pénétration du castillan dans les couches populaires et que, mutatis mutandis, elles ont joué un role semblable a celui des médias du xxe siecle, donnant probablement a cette population une certaine compétence passive dans la langue dominante. A vant le xvrne siecle, au cours duquel Philippe V ordonne que le castillan soit employé dans l'administration de la justice a l'intérieur de la Couronne d' Aragon (Decretos de Nueva Planta), il n'existe pas de politique linguistique explicitement agressive pour imposer le castillan. Pendant les deux siecles qui séparent la mort des Rois Catholiques de l'arrivée des Bourbons, sa pénétration dans l'administration la1que et religieuse n'est pas le fruit du centralisme linguistique mais releve du centralisme poli tique que l' on tente d'imposer en nommant des Castillans a la tete les organes de pouvoir en Galice. Devant l'arrivée de personnalités venant d'autres royaumes et ne
18 parlant pas le galicien, la petite noblesse galicienne, qui se sent injustement écartée des bénéfices et des prébendes, éleve des protestations6. Ces plaintes obéissent probablement a la perte de l'hégémonie politique de cette noblesse, plutót qu'a une indignation de ce qu'elle pourrait ressentir comme une agression extérieure contre la spécificité ethnolinguistique de la Galice. Car, en fin de compte, la priorité de la petite noblesse galicienne avait toujours été la conservation de ses privileges et de son niveau de vie et, lorsque ce groupe exprime sa solidarité et sa loyauté, il le fait au sein de la classe aristocratique, traversant souvent les frontieres ethnoculturelles et linguistiques par des mariages de convenance. Mais il faut croire qu'au XVIe siecle l'expansion croissante du castillan dans l'administration provoque une certaine inquiétude due a la connaissance encore précaire que l' on a de cette langue, comme en témoigne un rapport adressé, en 1523 a l'empereur Charles V, qui fait état du peu de garantie qu'offrent les titres des hidalgos en raison de la difficulté a comprendre la langue dans laquelle ils sont rédigés (Filgueira Valverde 1982). La nomination de personnalités exogenes au poste de Capitaine Général du Royaume, l'une des plus hautes fonctions politiques de la Galice, devient une pratique courante au XVIe siecle qui s'intensifie au XVIIIe sous la monarchie des Bourbons, avec l'arrivée de notables d'origine frarn;aise. De meme, les magistrats de la Real Audiencia, qui avaient des fonctions de gouvemement et de justice, venaient généralement d'ailleurs -aux XVIe et xvne siecle, 2% seulement d'entre eux étaient galiciens et ce chiffre atteint 15% au xvme siecle (Villares 1984). Parmi les éveques et archeveques qui siégerent a l' épiscopat galicien de 1550 a 1830, seuls 15, sur un total de 128, étaient galíciens. La composition ethnolinguistique des membres du clergé régulier fut, elle aussi, profondément modifiée : a la suite de la réforme des abbayes, les deux tiers des religieux étaient étrangers a la Galice (originaires des Asturies, de Léon, de Castille, de la Navarre, etc.) et c'est a eux que l'on confiait les charges d'abbés et de prieurs (Saavedra 1991). 11 n'est done pas surprenant qu'une hiérarchie ecclésiastique aussi déracinée ait, en Galice, remplacé le latin par le castillan, apres que la Contre-Réfonne catholique eut vu la nécessité d'établir avec le peuple un líen plus direct au moyen des vernaculaires ; et en dépit de l' absurdité que représentait, a l' époque, le fait de precher la foi catholique a une population en majorité illettrée dans une langue qui n' était pas la sienne 7. A la suite du Concite de Trente, les éveques s'inquietent de la formation intellectuelle du clergé et l'on multiplie le nombre de séminaires et de colleges. C'est ainsi qu'a
25 que nous avons du Licenciado Molina, du milieu du xv1e siecielO ou du Pere Sarmiento, du XVIIIe siecle, qui parlent d'une castillanisation poussée des villes galiciennes. A l'époque, seules La Corogne et Ferro} pouvaient présenter un taux de castillanisation un peu plus élevé, en raison de leur composition socio-économique. A La Corogne se trouvaient tout l'appareil judiciaire, I' appareil militaire et les services de perception de la monarchie, avec tous les ministres, consuls, secrétaires, fonctionnaires, gouverneurs et autres bureaucrates venus de Castille ; vingt pour cent de la population y étaient directement liés a l' appareil administratif dépendant de la Couronne et la vie de la ville tournait autour de l'argent provenant du Trésor royal (Saavedra 1991). Les meilleures conditions pour une substitution linguistique y étaient réunies, le nombre des monolingues castillans devait y etre supérieur a celui des autres villes et les réseaux d'échanges linguistiques plus diversifiés. La situation a Ferrol semble, elle aussi, étroitement liée a des choix politico-militaires : I' arsenal, créé en 1726, avait rassemblé la des groupes de militaires et de techniciens originaires de différentes provinces du littoral de l'Espagne (Montero Aróstegui 1858) et attiré une population galegophone nombreuse venue des zones rurales pour travailler au chantier naval (Saavedra 1991). La composition sociale de ces deux villes dut accélérer l'assimilation culturelle de la population rurale qui s'y installait définitivement, ce qui expliquerait qu'aujourd'hui encore les deux villes soient les plus castillanisées de la Galice (avec un taux légerement supérieur a celui de Vigo) ; selon les données recueillies dans le MSG (Carte Sociolinguistique de la Galice), 67.4% de la population de Ferro! et 64.9% de celle de La Corogne parlent habituellement le castillan (voir aussi Fernández Rodríguez et Rodríguez Neira, 1995). L'autre facteur, intimement lié aux précédents, qui a retardé la castillanisation de la population galicienne a été I' analphabétisme généralisé. Le castillan, en effet, ne pouvait bénéficier des avantages du capitalisme imprimé pour s'étendre verticalement puisque seules les classes dirigeantes en étaient les clients potentiels. Mais, pour ces classes, il fallait non seulement savoir lire mais aussi etre dans une situation économique permettant de faire face au prix élevé des livres, dont une grande partie était importée de l'étranger. Compte tenu de la diversité économique et culturelle de !'ensemble de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie, on peut penser que la diffusion du castillan par la lecture n'arrivait pasa tous de la meme fac,:on mais seulement aux plus aisés d'entre eux. Selon les données fournies par Barreiro Mallón (1981) pour SaintJacques de Compostelle, au xvme siecle, 90% du clergé urbain, 50% de la
26 noblesse et 36% de la bourgeoisie possédaient une bibliotheque. Mais le castillan n'avait pas l'exclusivité au sein de cette minorité privilégiée de lecteurs car il se trouvait en concurrence avec d'autres langues qui jouissaient d'un grand prestige parmi les élites européennes, telles le latin ou le frarn;ais. L'éducation des masses fut presque inexistante jusqu'au milieu du XIXe siecle, ou l'État libéral mit en place un réseau d'écoles primaires plus ou moins stable et un corpus législatif visant la centralisation et l'uniformisation de l'enseignement, dont l'aboutissement fut la Loi Moyano de 1857. Durant le premier tiers du xvne siecle, la population masculine adulte possédant une certaine maitrise de l'écriture n'atteignait que quelque 8% dans la Galice rurale (qui comptait cependant 90% de la population totale) et 20%-28% dans les villes (Dubert 1994). A partir du xvme siecle, ces pourcentages vont peu a peu augmenter grace a l'implantation d'écoles de bienfaisance et a l'impulsion donnée a l' industrie textil e rural e, qui fait prendre conscience aux paysans que, pour commercialiser le lin, il convient de posséder des rudiments de comptabilité et de lecture-écriture (Saavedra 1992). Dans la seconde moitié du siecle, Charles III dicte la Real Cédula de Aranjuez, par laquelle l'usage du castillan est rendu obligatoire dans l' enseignement, et la Real Orden, ou il est prescrit que l'enseignement du castillan doit s'appuyer sur la grammaire publiée par la Real Academia Española en 1771. Mais la nouvelle légitimité que les Bourbons coníerent au castillan dans un État de plus en plus centralisé, y compris culturellement, aura peu de répercussions en Galice, en raison de la particularité du systeme scolaire que l'on y a mis en place. Et meme lorsque, au milieu du XIXe siecle, la scolarisation se sera étendue, le nombre d'établissements sera encore trop réduit et ne suffira pas a toucher toute la population galicienne, dont la dispersion rendait la diffusion de l' alphabétisation particulierement difficile. On calcule qu' a la fin du siecle, 50% des enfants galiciens n'avaient eu aucun contact avec l'école et que 38,42% avaient eu acces a l'école primaire (De Gabriel 1990, 1992). Mais, meme au sein de ce dernier groupe, la castillanisation ne pouvait etre poussée a cause du manque de formation des enseignants et d'assiduité des éleves. Les écoles temporaires, que les enfants fréquentaient lorsqu'ils étaient libérés des travaux des champs, étaient nombreuses en Galice,mais la moitié des maitres n'avaient qu'une maigre culture littéraire, voyant dans l'enseignement un simple complément de survie. Leur connaissance du castillan étant pauvre, ils ne pouvaient utiliser cette langue comme véhicule de l' enseignement et, durant tout le x1xe siecle, l' étude de la grammaire castillane dans les écoles populaires galiciennes sera
27 tres peu répandue. Seuls les rares enfants qui atteignaient le statut d' étudiants (De Gabriel 1990, 1992), gráce a l'acces aux études supérieures, parvenaient a une maitrise parfaite du castillan, et cela va se révéler d'une importance capitale a partir de la seconde moitié du xxe siecle, lorsque l'expansion des études secondaire liera définitivement le castillan a la mobilité sociale. A. l' époque du libéralisme, les tentatives institutionnelles d'intégrer le castillan dans l'enseignement public vont etre habituelles; c'est l'époque ou, pour la premiere fois, l'unification linguistique ne répond pas seulement au désir de perfectionner le fonctionnement d'une administration unifiée, mais aussi, ou surtout, a l'association désormais grandissante entre unité linguistico-culturelle et unité nationale, que le nationalisme espagnol naissant s'attache a propager. La réforme des méthodes pédagogiques du XIXe siecle avait entrainé l'abandon total du latín comme outil d'enseignement, et remplacé cette langue par les langues maternelles vernaculaires, au nombre desquelles on ne comptait que le nombre réduit de celles qui avaient serví, pendant plusieurs siecles, de langues communes de l'administration étatique -dans le rapport sur l'instruction publique en Espagne, dirigé par Manuel José Quintana en 1813, seul le castillan est admis comme langue d'enseignement. Ce n'est que lorsqu'on reconnaissait les difficultés évidentes que pouvaient avoir les enfants scolarisés en castillan, que l'on permettait l'usage du galicien comme soutien pédagogique, ce qui donna lieu a la rédaction de quelques manuels ou des mots castillans, incompréhensibles pour les enfants galegophones, étaient traduits en galicien (De Gabriel 1992). L'interdiction d'enseigner dans des langues autres que le castillan s'est poursuivie durant le premier quart du xxe siecle, avec des textes comme les Reales Decretos de 1902 et 1926. Anderson (1983) affirme que la seule possibilité d'unification linguistique d'un territoire est l'existence d'un grand nombre de lecteurs monolingues dans les communautés bilingues et la généralisation de I' école obligatoire. Dans l'État espagnol, cette possibilité a commencé a voir le jour au début du xxe siecle 4. La Renaissance Iittéraire duXIXe siecle Au xvme siecle, le positivisme éclairé européen défendait l'uniformité linguistique des États comme un moyen d'aller vers le progres et le « bonheur » des peuples. En Espagne, cette idée se traduit par des mesures telles que la création de la Real Academia de la Lengua española ( 1713) et par les tentatives de généralisation de l' enseignement primaire en castillan. Les
28 propositions politiques et linguistiques en sont nettement centralistes et on ne s'intéresse guere aux Iangues régionales et non officielles. Dans ce contexte idéologique se distingue, par son excentricité, I'intéret singulier que les esprits éclairés galiciens portent a la langue régionale et qui les pousse a inventorier le lexique et les pieces de la littérature populaire. Leurs efforts donnent Iieu a des recueils lexicographiques, en grande partie inachevés (les Papeletas de un diccionario gallego du Pere Sobreira ou le Catálogo de voces gallegas de Comide), dont s'inspireront les auteurs des premiers manuels de grammaire et des dictionnaires galiciens au XIXe siecle. L'un de ces penseurs, le bénédictin Fray Martín Sarmiento, se distingue par la fécondité de son reuvre et son attitude original e face au galicien. La particularité de cet auteur n' est pas de prendre pour objet d'étude scientifique une langue qui, a l'époque, était considérée comme un vulgaire dialecte, ce qui pourrait s'expliquer par sa curiosité d'érudit, mais d'entreprendre cette étude dans un esprit de défense explicite du galicien, au point qu'il en réclame l'introduction dans l'enseignement, comme instrument pédagogique (Pensado 1984), malgré le caractere alors saugrenu de cette proposition. Sur ce point, le Pere Sarmiento ne fait que suivre fidelement les príncipes d'utilité et de rationalisme en vigueur a l'époque: une méthode pédagogique efficace et rationnelle doit utiliser, pour véhicule de I' enseignement, la langue maternelle de l' éleve, quelle que soit cette langue. II ne fait aucun doute que son plaidoyer en faveur du galicien et de ses « rustiques » locuteurs repose en partie sur son attachement a ce qui avait été sa langue maternelle, mais on ne comprendrait pas son insistance si elle ne s'accompagnait d'une motivation idéologique ; meme si cette motivation ne peut etre qualifiée de nationaliste, comme le remarque a juste titre Beramendi ( 1997), elle laisse deviner clairement une conscience ethnique et une préoccupation sociale. Les écrits de Sarmiento sur le galicien n'ont jamais été publiés de son vivant. II faudra attendre le XIXe siecle pour que quelques-unes de ses analyses étymologiques et historiques soient reprises et publiées par les intelIectuels romantiques, qui, bien qu'ayant des motivations tres différentes, trouvent chez le bénédictin une autorité sur laquelle s'appuyer (ej. « Carta al Padre Terreros», publiée par Manuel Murguía en 1880 dans La Ilustración Gallega y Asturiana). Cependant, les reuvres de la Renaissance littéraire galicienne auront des répercussions plus grandes que celles des esprits éclairés du siecle précédent, et ce, pour plusieurs raisons : (i) les écrivains ne con~oivent plus I'écriture comme un exercice intellectuel pouvant satisfaire une inquié-
29 tude intérieure, ce qui avait été le cas de Sarmiento, mais ils ont maintenant l'ambition de faire connaí:tre Ieurs ouvrages a un public de Iecteurs; (ii) ils ne se Iimitent plus a écrire des traités philologiques sur le galicien, ils écrivent de la littérature en galicien ; (iii) les reuvres littéraires en galicien ne sont plus le résultat d'initiatives isolées et sporadiques, mais elles sont le produit d'un mouvement collectif structuré, qui considere que la « culture authentique » émane du peuple et que sa véritable expression est la Iangue que parle le peuple ; (iv) ce mouvement Iittéraire ne peut etre dissocié du mouvement politique né en 1840 avec le Provincialisme, qui va progressivement évoluer vers des revendications a tendance nationaliste, et qui fera de la langue et de I' ethnicité galiciennes les deux attributs fondamentaux légitimant ses prétentions politiques. Ajoutons toutefois que tous ceux qui écrivaient en galicien dans la seconde moitié du XIXe siecle n' étaient pas régionalistes, et que tous les régionalistes n'écrivaient pasen galicien. La production Iittéraire en galicien avait commencé dans la premiere moitié du siecle. L'un des ouvrages de cette époque, A gaita gallega de Juan Manuel Pintos (1853), constitue une véritable tentative de légitimation du galicien par son exaltation apologétique, et il présente quelques suggestions pour la codification d'une variété commune. Mais c'est entre 1863 et 1886 que seront publiées les reuvres majeures de la Renaissance galicienne : Cantares Gallegos et Follas Novas de Rosalía de Castro, Aires da Miña Terra de Manuel Curros Enríquez et Queixumes dos Pinos d'Eduardo Pondal. Parallelement paraissent les premieres grammaires et les premiers dictionnaires de galicien, qui formulent des suggestions pour la fixation d'une langue standard. Ces suggestions couvrent une gamme qui va de l'acceptation du galicien populaire parlé dans la Galice rurale (Saco y Arce, 1867) au rejet de tous les traits morphosyntaxiques qui le différencient du castillan (Valladares, 1892). La Renaissance galicienne est essentiellement poétique et repose sur des themes populaires et de mreurs, mais on y trouve quelques exemples de poésie sociale. Vers la fin du siecle paraissent quelques romans-feuilletons, inférieurs, en qualité, a la lyrique. Il n'y aura pas de textes scientifiques ni d'essais écrits en galicien, y compris pour défendre l'usage de la Iangue ou pour en faire l' éloge. Apres les premiers ouvrages du Romantisme publiés en galicien et l' accueil favorable qu' ils avaient rer;u, il existait comme un sentiment généralisé que cette langue était bien valable pour la littérature, mais non pour autre chose -dissociation qui rappelle celle du Moyen Áge, ou I'on distinguait entre langues littéraires et langues documentaires. Les membres de
30 l'intelligentsia qui défendaient son usage oral et sa valeur littéraire se montraient eux-memes timorés pour prononcer leurs discours publics en galicien. Un seul exemple suffira, celui de Manuel Murguía, le président de la Real Academia Gallega, qui pronorn;a, en castillan, son discours d' inauguration en 1906. Avant 1876, ou paraít un hebdomadaire entierement écrit en galicien (O tío Marcos da Porte/a), cette langue figurait dans la presse sous forme de collaborations littéraires, exclusivement ou presque. Cette revue inaugure une pratique qui va se poursuivre, dans le premier tiers du xxe siecle, par la parution de A Nosa Terra et de la revue Nós, deux organes du mouvement nationaliste galicien, le premier a visée sociopolitique, le second a caractere culture!. Dans leurs pages, le galicien va désormais etre utilisé pour traiter n'importe quel sujet. C' est dans la seconde moitié du x1xe siecle que commence a se réveiller une conscience nationale galicienne. En 1840 naít une pensée politique autocentrée qui va peu a peu évoluer pour aboutir, en 1916, au Nationalisme. Les différentes étapes que traverse ce courant se distinguent les unes des autres non seulement par l'ampleur des prétentions politiques (depuis la simple décentralisation jusqu'au fédéralisme) mais aussi par les attributs de groupe qui servent de base aux revendications, et en particulier par la place qu'occupe la langue parmi ces attributs. Le Provincialisme, qui réclamait la décentralisation, tendait a s'appuyer sur une exaltation bucolique de la Galice, et la langue s'y melait aux qualités humaines de ses habitants, a la beauté de ses paysages, a son brillant passé ou encore asa solide loyauté a l'égard de l'Espagne. Le Régionalisme libéral évoque, quant a luí, de maniere constante, l' existence d'une langue vernaculaire autochtone comme symbole distinctif de la Galice face a l'Espagne, a coté de son passé historique indépendant et de ses origines ethniques. La Castille est présentée, de maniere plus explicite qu'auparavant, comme l'exogroupe dominant responsable de la marginalisation historique de la Galice, et la subordination du galicien au castillan devient la métaphore de la subordination de la Galice a la Castille. Les revendications politiques des régionalistes vont prendre peu a peu les contours de la nette compétition entre groupes qui caractérisera le nationalisme ultérieur. La nécessité de renforcer les frontieres entre les groupes commence a se faire sentir, et l'on tend a exagérer les traits distinctifs de l'endogroupe, en accentuant fréquemment la composante celte, comme le fait Murguía, ou a transformer en martyrs de la lutte inter-ethnique des personnages médiévaux dont la véritable histoire n'a pas grand chose a voir avec la libération du peuple galicien, tel le maréchal
31 Pardo de Cela, décapité sur ordre des Rois Catholiques. En 1916 sont créées les Jrmandades da Fata [Confréries de la Parole], formellement reconnues comme nationalistes en 1918 ; la langue sera alors identifiée avec l' expression de la personnalité collective de la Galice et l'idée va se répandre que sa vitalité dépend de la vitalité politique et culturelle de la communauté galicienne. Revitaliser la langue et la rendre digne, a I' oral comme a I' écrit, devient le moyen incontournable pour que la Galice elle-meme récupere sa dignité et son identité collectives. C'est pourquoi, contrairement a ce qu'avait fait le Régionalisme précédent, I' intelligentsia nationaliste va écrire et prononcer tous ses discours publics en galicien -car ce n'est qu'en galicien qu'ils peuvent etre véritablement galiciens -et elle demande l'introduction du galicien dans l' Adrninistration et dans l' enseignement, en tant que langue co-officielle a coté du castillan. Ces revendications semblaient devoir etre satisfaites par l'approbation plébiscitaire du Statut d' Autonomie de 1936. Mais c'est alors qu'éclate la guerre civile espagnole, qui s' accompagne de la persécution de tous les nationalismes autres que I' espagnol et de I' ostracisme public de toutes les langues a u tres que le castillan. Le discours nationaliste construisait l'identité sociale sur des éléments ethnolinguistiques : celui qui se sentait galicien devait parler galicien et celui qui renorn;ait a sa langue reniait son identité. Cette idée perdure dans le nationalisme actuel et elle est sous-jacente dans l' emploi du terme auto-haine, par legue! on explique pourquoi des galegophones transmettent a leurs enfants le castillan comme langue premiere ou pourquoi ils se castillanisent eux-memes afin de monter dans l'échelle sociale ou de consolider leur statut. Ainsi, la substitution linguistique est vue comme le résultat de la haine que les acteurs sociaux portent a leur identité ethnolinguistique et qui provient des connotations négatives associées a leur langue (pauvreté, rustícité, retard). A la base de cette interprétation, on trouve l'idée que tous les Galiciens ont choisi de manifester leur loyauté ou leur déloyauté a l'égard du groupe ethnique au moyen de la langue; mais il n'y a pas de raison pour qu'il en soit forcément ainsi. Que l'on songe aux Galiciens castillanisés, qui envoient leurs enfants aux cours de danse ou de musique régionales et qui les déguisent avec le costume régional pour feter, a l'école, le Jour des Lettes Galiciennes, ou bien qui les baptisent de prénoms typiquement galiciens ; de nombreux gallai'cistes, engagés sur la questíon de la langue, considerent ce type de rituels comme une sorte de folklorisation identitaire. Mais on ne saurait affirmer que les protagonistes les interpretent de la meme maniere et l'on ne peut pasen déduire qu'ils ressentent
32 de la haine envers leur groupe ethnique ni le désir de l'abandonner pour s' intégrer entierement dans l' exogroupe dominan t. Ainsi que l 'écrit Eriksen (1993), les identités ethniques et les niveaux d'inclusion et d'exclusion du groupe sont des phénomenes graduels, et ils se manifestent sous forme de loyautés et de déloyautés envers le groupe, elles aussi graduelles et hiérarchisées (voir aussi Breton 1995). 11 est tres probable que le degré d'adhésion au groupe ethnique galicien d'un membre qui refuse, délibérément, de parler le castillan est plus élevé que celui des membres castillanisés, et que son identité ethnolinguistique occupe une place plus importante dans la structuration pyramidale de ses multiples identités. Mais cela ne veut pas dire que la cause de la dégaleguisation de l'individu castillanisé soit la haine envers lui-meme. L'identité sociale d'un individu est complexe et variée, elle se construit en permanence et se renégocie dans chaque situation, et elle se compase d'une série d'attributs qui peuvent etre jugés positifs ou négatifs. La langue galicienne a été un attribut jugé négativement durant des siecles parce qu'on la considérait comme un obstacle a la mobilité sociale. C' est pourquoi de nombreux galegophones ont renoncé a la parler, mais ils ont conservé d'autres attributs qu'ils considéraient comme faisant partie de leur identité sociale ou se sont servis de nouveaux symboles pour montrer leur adhésion a leur groupe ethnique, tels l' anthroponymie ou le folklore. Mais cette attitude envers la langue s'est sensiblement modifiée, tant dans le domaine social que dans le domaine institutionnel, a la suite de l'instauration du Statut des Autonomies -celui de la Galice a été accordé en 1981 - et de l'entrée en vigueur de la Loi de Normalisation Linguistique du Galicien en 1983 (LNL). Depuis lors, des groupes politiques naguere radicalement centralistes en matiere politique et culturelle, qui, il y a peu, ignoraient l'identité ethnolinguistique galicienne ou la réduisaient a la dimension d'une curiosité anthropologique, la défendent aujourd'hui comme quelque chose qui leur appartient aussi ; ce qui est en nette contradiction avec le peu d'intéret que ces forces politiques, notamment celle qui gouverne la Communauté depuis 1989 (le Parti Populaire ), portent au respect de la LNL -en particulier dans un domaine aussi sensible que l' enseignement -et avec leur refus de mener une politique de conservation/récupération linguistique réellement profonde, autrement dit: leur refus de créer des écoles galiciennes, oii les parents qui le souhaitent pourraient scolariser leurs enfants entierement en galicien, a l'image de celles qui existent au Pays Basque et en Catalogne. II se peut qu'une grande partie de la population galicienne ne s'intéresse pas vraiment au tour que
33 prendra la politique linguistique en Galice ni qu'elle soit disposée a renoncer a l'usage qu'elle fait quotidiennement du castillan (cf. Fernández Rodríguez et Rodríguez Neira 1996, 120, 166, 182); mais, quoi qu'il en soit, un discours idéologique ouvertement antigaleguiste n'est plus payant aujourd'hui en Galice. Ce qui a obligé les hommes politiques non nationalistes a se couvrir d'un vernis galeguiste et a faire leurs interventions publiques en galicien, plus particulierement pendant les campagnes électorales, indépendamment du fait que leur maitrise de la langue soit parfois nettement précaire. Par ailleurs, l'idéologie galeguiste et la pratique linguistique sont deux phénomenes qui se dissocient progressivement. Le succes politique que remporte le nationalisme galicien depuis le milieu des années quatre-vingt n'est pas du a la seule action des électeurs monolingues en galicien. L'origine d'une grande partie de son électorat est citadine, jeune et universitaire (Núñez Seixas 1998), c'est-a-dire qu'elle co'incide avec le profil sociologique du locuteur de castillan (d'apres les données recueillies dans la Carte Sociolinguistique de la Galice [MSG] en 1992, 30.8% des électeurs du Bloque Nacionalista Galega étaient castillanophones). Ce groupe important d'électeurs apporte peut-etre la preuve la plus tangible de l' opportunité de relativiser et de nuancer le lien existant entre adhésion ethnique ou ethnopolitique et comportement linguistique dans la Galice d'aujourd'hui. NOTES 1) L'irlandais, le provenfal et autres langues minoritaires européennes qui connurent un brillan! passé littéraire ne sont pas parvenues a se constituer comme langues communes dans leurs territoires respectifs. Cependant, les variétés écrites du flamand, qui, a la Renaissance, n'avaient donné lieu qu 'a une maigre et médiocre littérature, ont pu etre unifiées et accéder au statut de langue commune (cf. Baggioni 1997). 2) On rappelle souvent que la haute noblesse galicienne fut réduite au silence par la force et I' exil. 11 est vrai que les incendies et les destructions de forteresses étaient des mesures d' intimidation, mais il est également vrai que cette haute noblesse ne refusait pas les succulentes propositions royales sous fonne de fonctions politiques et diplomatiques a la Cour et qu' elle était directement favorisée par les souverains face aux plaintes pour abus de pouvoir déposées par les vassaux ( cf. Saavedra 1991, Baz 1997). 3) La seule loi connue allant dans ce sens date de 1480 : a la demande des procureurs des Cortes de Tolede, elle oblige tous les secrétaires a passer un examen en castillan pour obtenir la licence du Real Consejo (Ferro Couselo 1958).
34 4) D'apres Milhou (1989), !'origine de cette « falsification historique », qui fit des Rois Catholiques les promoteurs héro1ques de l'unification linguistique, réside dans les dictatures de Primo de Rivera et du général Franco. Ces régimes ne pouvaient justifier leur politique d' assimilation en se référant aux Lumieres ni au libéralisme, promoteurs réels du centralisme linguistique, mais idéologiquement aux antipodes de ce que représentaient les dictatures. 5) Nous employons ici les concepts de normalisation et de standardisation au sens ou les emploie la sociolinguistique occitane et catalane. La normalisation est le processus par Jeque], sur un territoire donné, se généralise, comme modele de prestige et langue commune, une variété linguistique déterminée. La standardisation serait le processus délibéré de grammaticalisation et de création d'institutions unificatrices, telles les Académies de la langue, dont le but est de légitimer ensuite l'imposition de cette langue sur des territoires multilingues politiquement unifiés (cf. Baggioni 1997, 84-94). 6) En 1597 le chapitre de la cathédrale de Saint-Jacques se plaint aupres de l'éveché; en 1730 une révolte se produit au monastere d'Oseira; entre le xvre et le XVIII' siecle, la Junta du Royaume de Galice rédige, elle aussi, des plaintes de ce type (Ferro Ruibal 1987, Saavedra 1991, Pérez Garcia 1980). 7) Cette pratique allait déchainer les vives protestations du Pere Sarmiento. Par son rationalisme éclairé et sa mentalité pragmatique, il ne pouvait admettre l'échec du sacrement de la pénitence díl a l'ignorance du galicien de la part des confesseurs. C'est pour cette raison qu'il proposa (1971-72(1770]) que tous les étrangers exer~ant en Galice passent un examen de langue galicienne; une proposition avancée que l'Église galicienne n'a toujours pas adoptée aujourd'hui. 8) « [ ... ] si, au cours du passage entre le Moyen Áge et l' Áge Moderne, la noblesse s'est linguistiquement castillanisée, au cours du passage entre l' Áge Modeme et l' Áge Contemporain, c'est la bourgeoisie qui s'est castillanisée. » 9) D'apres Saavedra (1991), a Saint-Jacques de Compostelle ils constituaient 83,5% de la population totale, tandis que !'élite urbaine ne représentait que 3,5% et les classes moyennes 12,75%. 10) Cité dans l'édition de Ruiz Almansa (1948, 112).